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Édition Semaine n° 08 / Février 2018

Peintures des lointains

la collection du musée du quai Branly Jacques Chirac

jusqu'au 6 janvier 2019

LEXNEWS | 14.02.18

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Arrivé au musée du quai Branly Jacques Chirac, il faut suivre « The River » de Charles Sandison, un flot ininterrompu de noms de contrées lointaines, de promesses de voyages, qui va vous mener droit vers les « Peintures du lointain » de la collection du musée, installées en mezzanine Ouest, jusqu'au 6 janvier 2019. Le parcours de l’exposition commence, en fait, dès le hall d'entrée du musée où deux grands panneaux de Géo Michel, peintre de la fin du 19e siècle, donne le ton de la représentation historique et artistique des lointaines colonies et de l'exploitation des richesses, comme des hommes pour ce faire, qui en ont découlé... Mais ces pays sont si lointains...

 

 Le cirque de Cilaos – Marcel Mouillot, 1889 – 1972.

© musée du quai Branly – Jacques Chirac, Photographe : Claude Germain

 

Quel regard les témoignages de ces peintres voyageurs, depuis la fin du 15e siècle et jusqu'aux expositions coloniales exhibant « ceux d'ailleurs » dans des zoos humains, laissent-ils dans l'inconscient et la conscience collective... Les quelques 200 œuvres présentées couvrent ici une période allant des années entre 1830 à 1930, la plupart acquises ou commandées à l'occasion de l'exposition coloniale de 1931. Cette collection de peintures et gravures est donc le reflet artistique historique et politique, voguant entre onirisme, naturalisme, fantasme, romantisme ou documentaire ethnologique. Toutes ses œuvres conservent leur part d'émotion, de sensations prises sur le vif, de points de vue culturels variés avec leurs incompréhensions, négligences et propos picturaux qui seraient aujourd'hui considérés comme stéréotypés et racistes. À l'heure où les Européens s’emparaient d’un vaste monde, puissante sera la tentation de sublimer un exotisme existant et attirant, de l'Afrique subsaharienne aux pays du Maghreb, d'Asie jusqu'aux territoires des Caraïbes.

On trouvera à travers le parcours de cette exposition toute l'exaltation de la couleur, de la lumière d'un Orient rêvé, sensualité, luxe et volupté comme la chaleur des déserts ou des paysages africains... Parfois bien loin de la réalité, les artistes ont aussi posé un autre regard témoignant dans leur art d'une attention, d'un regard à l'autre complètement révisé, apportant ainsi une autre dimension culturelle à cette peinture du lointain. Que les artistes ici exposés soient de renoms ou anonymes, tous ont contribué à la formation de mythes et à la circulation d'un modèle occidental unique. Qu'ils se nomment Louis-Antoine Bougainville Conway Shipley, Georges Catlin peintres du 18e et 19e siècles, François-Auguste Biard , Eduard-Auguste Nousveaux, Ange Tissier, au 19e siècle, Maxime Noiré, Charles Fouqueray , Paul Jobert , Prosper Marilhat , André Sudera , Marcel Mouillot , Jean Dunand peintres des 19e et 20e siècles ou encore Paul Gauguin , Émile Bernard, Jeanne Thil , Henri Jones Thaddeus et d'autre Louis Raoelina, tous ces artistes du voyage sont présents tout au long de ce parcours au long cours thématique.

 

Halte de la caravane. Photographe : Claude Germain

© musée du quai Branly - Jacques Chirac

 

 

Séduction de ces pays lointains et de leurs représentations bigarrées, recherche d'un exotisme ou d'une lumière éblouissante, d'une nature luxuriante et sauvage, quêtes paradisiaques et des mythes qui en sont nés, celui du « bon sauvage » ou encore de textes littéraires tel « Paul et Virginie » de Bernardin de Saint-Pierre.

 

La fête arabe dans la campagne de Tlemcen. André Suréda, 1872 – 1930. Huile sur toile. 190 x 230 cm

© musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Claude Germain

 

 

De ces rêves insulaires ou nomades, de l'appel du désert, chacun des artistes ira puiser aux sources du mystère, de l'étrange, à la recherche de modèles exotiques et rapportera dans ses malles des toiles d'autres mondes. Un moment pour rêver, se souvenir aussi de cette part de l'histoire, histoire des colonies et de ses dérives, pas si lointaines.
 

 

Les Hollandais à Paris, 1789-1914

Van Gogh, Van Dongen, Mondrian… Petit Palais

jusqu’au 13 mai 2018

LEXNEWS | 12.02.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 


Si l’univers de la peinture hollandais est plus connu en son âge d’or, celui du XVIIe siècle, avec les noms passés à la postérité tels que Rembrandt, Franz Hals, Paulus Potter, Vermeer et bien d’autres encore, celui des siècles suivants reste plus méconnu, notamment du public français, en dehors de quelques grands noms incontournables que sont Van Gogh, Van Dongen ou encore Mondrian. Mais les autres ? Quels sont ces peintres hollandais trop peu connus et qui pourtant ont pour chacun tant aimé peindre en France ? C’est ce voile injustement posé que lève aujourd’hui le Petit Palais de Paris en une belle exposition intitulée « Les Hollandais à Paris, 1789-1914 Van Gogh, Van Dongen, Mondrian… ». Une scénographie de l’atelier Maciej Fischer, intimiste et réussie, permet de découvrir, en une succession de salles aux ambiances et couleurs choisies, chaque artiste hollandais connu ou plus méconnu. Une progression chronologique révélant à chaque fois, les multiples échanges tissés entre artistes hollandais et français dont les influences seront parfois réciproques, et leur art toujours à la recherche de cet équilibre fragile entre héritage et novation. Entre la Révolution française et la Première Guerre mondiale, pas moins d’un millier d’artistes hollandais se rendront en France. Cette forte présence ne fut pas sans influences, on s’en doute, et se laisse découvrir au fil des salles et des nombreux peintres Hollandais retenus pour l’occasion. Héritage de la tradition avec la nature morte florale d’un peintre comme Gérard van Spaendonck dont les compositions tiennent compte des avancées de la science botanique de son temps, ou encore de celui si influent d’Ary Scheffer, peintre français d’origine hollandaise, sa maison rue Chaptal (actuel musée de la vie romantique) fut le carrefour de tous les artistes qu’il aida pour certains activement. Le visiteur retrouvera un peintre familier avec Johan Barthold Jongkind dont la vie de bohème lui vaut des amitiés sincères de Théodore Rousseau et sa rencontre avec Baudelaire. Ses vues de rues de Paris (Rue Notre-Dame, 1866) étonnent par leur caractère bucolique alors que l’urbanisation faisait déjà rage dans la capitale. Les salles se suivent, mais ne se ressemblent pas avec des peintres moins connus comme Frederik Hendrik Kaemmerer qui travailla pour la fameuse maison Goupil et qui fit évoluer son œuvre en passant de la peinture de paysage aux scènes de genre, plus faciles à vendre…

 

George Hendrik Breitner Kimono rouge

© Collection Stedelijk Museum Amsterdam

 

George Hendrik Breitner séduit, quant à lui, avec cette peinture puissante où Rembrandt, Degas ou encore l’influence impressionniste traversent parfois ses toiles comme pour ce Kimono rouge, une période qui fut très appréciée dans son pays natal. La salle suivante nous invite à la naissance d’un artiste appelé à une belle renommée, Vincent van Gogh, dont le séjour parisien de deux années fut si important pour son œuvre. Important à la fois pour les contacts qu’il put nouer et son style qui se nourrit alors de l’avant-garde, et dont certaines de ses œuvres sont ici réunies en une belle salle ovale d’un bleu inspirant (Vue depuis l’appartement de Theo)… Kees van Dongen connaît, quant à lui, la réussite, contrairement à van Gogh. La vitalité de ses œuvres (Le Moulin de la Galette) séduisit immédiatement un public fidèle, qui le demeure encore de nos jours. Le riche parcours de l’exposition se termine avec Piet Mondrian, un peintre qui semblera bien moderne dans ce parcours, mais qui à ses débuts ne semblait pas nécessairement se diriger vers cette voie. Son installation à Paris en 1912 jouera dans son assimilation du cubisme alors en vogue, une ouverture à la géométrie (Composition XIV) qui marquera tant ses œuvres jusqu’au passage à l’abstraction. Une très belle exposition entraînant agréablement le visiteur de salle en peintre, de peintre en voyages, des allers-retours entre œuvres et chefs-d’œuvre, entre œuvres connues et découvertes qui raviront le visiteur !

Catalogue de l’exposition « Les Hollandais à Paris - 1789-1914 », Petit Palais, Paris (6 février 2018 - 13 mai 2018), Paris Musées éditions, 2017.

 


Paris fut la capitale qui attira le plus d’artistes hollandais parcourant l’Europe à la fin du XVIIIe et au XIXe siècle. C’est à cette époque depuis longtemps déjà la capitale des arts, le moyen de se faire connaître et d’être reconnu. Des noms connus ou moins connu tels Ary Scheffer, Frederik Hendrik Kaemmerer, Johan Barthold Jongkind, George Hendirk Breitner ou encore Vincent Van Gogh, Kees van Dongen et Piet Mondrian vont plus ou moins rapidement venir tenter leur chance à Paris. Ce sont les quêtes et espoirs de ces artistes que détaille, chapitre après chapitre, ce catalogue « Les Hollandais à Paris – 1789-1914 », un catalogue richement illustré et qui paraît à l’occasion de l’exposition du même nom au Petit Palais à Paris. L’ouvrage permet au lecteur de retracer leurs évolutions artistiques lors de leurs séjours parisiens, mais aussi leurs allers et venues, découvertes et installations au cœur de la capitale elle-même. Ainsi que le rappelle Mayken Jonkman en introduction, Paris est le centre du monde artistique au XIXe siècle, ce qui justifie l’attirance de ces jeunes artistes hollandais. En ces lieux, c’est un peu l’Eldorado artistique qui leur est promis : formation, ateliers, contacts avec les marchands…

 

Johan Barthold Jongkind Rue Notre-Dame, 1866

© Rijksmuseum

 

Certains parviendront à leur fin, d’autres continueront leur carrière dans leur propre pays, mais ces séjours ne demeureront jamais pour aucun de ces artistes sans influences sur leur palette et les œuvres de ces années parisiennes, comme le révèle ce catalogue. Les Expositions universelles de Paris (1855-1900) sont l’occasion de favoriser ces échanges dans la deuxième moitié du XIXe siècle, chaque pays ayant à cœur de présenter aux côtés de ses progrès en matière agricole et industrielle, les fleurons de son domaine artistique. L’ouvrage invite le lecteur à arpenter les allées de ces Expositions universelles en une galerie réunissant ces peintres hollandais séduits par la ville de Paris, avec pour chacun d’eux un luxe d’informations réunies sur leur séjour dans la capitale, les endroits où ils ont habité, les lieux où ils ont travaillé, tous lieux marqués sur un plan ancien de la ville détaillé fort instructif. Occasion aussi de découvrir, en ces pages, ces lieux parisiens connaissant eux aussi à cette époque une telle effervescence avec l’urbanisation galopante et des quartiers entiers se métamorphosant sous les yeux des artistes, toiles et photographies d’époque en étant les témoins.

 

Jacob Maris, Artiste vu de dos ou le Peintre Kaemmerer au travail, vers 1863, huile sur papier marouflé sur bois, Dordrechts Museum

 

Certains n’hésiteront pas d’ailleurs à quitter la ville pour rejoindre la campagne, celles des boucles de la Seine ou celle de Barbizon notamment dont la destinée nous est connue… Cependant, la modernité, elle-même, n’est pas absente des dernières pages de l’ouvrage avec des œuvres et des peintres tels que Kees van Dongen et surtout Piet Mondrian ; deux peintres qui démontrent que les Hollandais avaient encore fort à dire à Paris en ce début du XXe siècle !

 

Enquêtes vagabondes – Le voyage illustré d’Émile Guimet

Musée Guimet

jusqu’au 12 mars 2018.

LEXNEWS | 27.01.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Il est des vagabondages qui apparaîtront bien exigeants, si l’on songe au périple entrepris par Émile Guimet et son ami, l’illustrateur Félix Régamey, des États-Unis au Japon, et de la Chine à l’Inde… En 1876, les deux hommes vont en effet se rencontrer aux États-Unis d’où ils partiront pour un voyage surprenant quant à la diversité et la richesse des lieux explorés, à une époque où les transports ne se faisaient qu’en bateau et en train, voire en pousse-pousse. Loin d’être une sinécure, ce voyage au long cours prit vite l’allure d’une enquête à la fois ethnographique et sociologique.

 

Photo (C) RMN-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Droits réservés
Portrait d'Émile Guimet (1836-1918), Ferdinand Jean Luigini (1870-1943), Huile sur toile, 1898, 120 x 90 cm

 

Émile Guimet, fils de l’industriel lyonnais eut, en effet, à cœur de découvrir la richesse des cultures rencontrées, même si les barrières culturelles et linguistiques ne facilitèrent pas sa tâche. Dès la traversée des États-Unis, c’est avec une lucidité remarquable pour l’époque que les deux hommes jugent sans concession la triste situation imposée aux Indiens par les États-Unis d’Amérique. C’est avec cette même ouverture d’esprit qu’ils vont tenter d’embrasser l’Extrême-Orient en un étonnant périple qui donne de nos jours, encore, le vertige malgré la facilité des vols intercontinentaux…

 

Émile Guimet et Félix Régamey accompagnés de leurs interprètes, lors d’un voyage au Japon en 1876. © RMN – Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Droits réservés
 

Que l’on juge en découvrant les nombreuses vitrines de cette exposition didactique offrant au visiteur, étape après étape, ville après ville, un aperçu de ce périple : le Japon qui les enchante, la Chine qui les déçoit, Singapour, Ceylan, l’Inde avec entre autre quête celle de mieux connaître les racines du bouddhisme et des religions des contrées traversées. La visite des deux hommes au Japon correspond à l’ère Meiji et son ouverture vers l’occident, le shintoïsme étant à cette ère plus présent que le bouddhisme, et mis en avant par l’Empereur. Des scènes sont parfois cocasses lorsque l’enquêteur improvisé cherche à travers une grille de question à caractériser les religions rencontrées et que les décalages des interprètes rendent parfois délicates l’interprétation des réponses difficiles d’appréhension pour ces hommes plus habitués aux notions chrétiennes. Situation également surprenante pour les deux voyageurs que de devoir enlever en chaque lieu leurs chaussures, en l'espèce des bottines et guêtres aux lacets serrés ! L’œil de Félix Régamey, communard et dessinateur de presse, capte plus facilement en une intimité certaine les réalités sociales et culturelles qu’il rencontre, une manière de mener une enquête qui prend aujourd’hui non seulement valeur historique, mais surtout une saveur esthétique pour le visiteur du XXIe siècle. Cette masse énorme d’informations et d’objets recueillis lors de ce voyage qui dura dix mois – période très longue et en même temps très brève quant à l’immense aire culturelle parcourue – ira directement nourrir le futur musée, tout d’abord celui de Lyon au retour de ce voyage, puis à Paris, lors de l’Exposition universelle de 1878, et enfin l’actuel musée Guimet. Cette exposition sera l’occasion non seulement de mieux apprécier l’actuel musée Guimet (musée qui a su faire évoluer, depuis sa création, la lisibilité des nombreuses œuvres d’art conservées) mais aussi pour le visiteur d’entreprendre un merveilleux voyage sur les traces de ces « savants touristes » du XIXe siècle…

Enquêtes vagabondes. Le voyage illustré d’Émile Guimet en Asie, édition publiée sous la direction de Pierre Baptiste et Cristina Cramerotti avec la collaboration de Pierre Baptiste, Jérôme Ducor, Deirdre Emmons et Sophie Makariou, Coédition Gallimard / Musée national des arts asiatiques – Guimet, 2017.
 


Nous fêtons en 2018 le centième anniversaire de la disparition d’Émile Guimet (1838-1918), fondateur du musée lyonnais puis du célèbre musée parisien qui porte son nom. Pour l’occasion, les éditions Gallimard en coédition avec le Musée national des arts asiatiques – Guimet ont réalisé le catalogue de l’exposition qui évoque cet extraordinaire périple en Asie que firent Émile Guimet et le peintre Félix Régamey (1844-1907) des États-Unis au Japon, puis la Chine, et l’Asie du Sud-Est pour finir par l’Inde.

 

Photo (C) RMN-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Mathieu Rabeau
Émile Guimet devant un bonze avec comme interprète Kondo, Félix Élie Régamey (1844-1907), Huile sur toile, 1877 / 1878, 180 x 135 cm.

 

Dix mois de voyage qui donneront directement naissance à l’un des plus grands musées des arts asiatiques et qui marqueront à jamais jusqu’à nos jours le paysage culturel français et international. Les deux voyageurs vont, en effet, non seulement rapporter de leur expédition un nombre incroyable d’œuvres d’art (peintures, sculptures, porcelaines, photographies, dessins), mais aussi un grand nombre de témoignages et d’enquêtes qui nourriront la connaissance de ces pays encore secrets pour l’occident. À cet immense trésor, s’ajouteront les peintures et dessins que réalisera son fidèle compagnon Félix Régamey, et dont l’apport sera essentiel tant pour le projet même du musée que pour la réalisation de ce catalogue. Le lecteur de ce catalogue apprendra ainsi comment est née cette idée singulière d’une histoire comparée des religions, un souhait intime chez Émile Guimet dont les deuils répétés accélèreront le départ vers son périple. Il faut dire qu’il possède suffisamment de moyens financiers pour élaborer cette expédition couteuse, son père Jean-Baptiste Guimet ayant été l’inventeur du fameux bleu Guimet, un outremer artificiel se passant du précieux lapis-lazuli grâce à la chimie.

 

Monju Bosatsu

© RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Thierry Ollivier

 

Les pages abondamment illustrées de documents d’époque font revivre cet extraordinaire voyage avec ses différentes étapes : l’Égypte, les États-Unis, le Japon, la Chine, Ceylan et l’Inde… Puis, le retour pour lequel Émile Guimet et ses compagnons emprunteront, moins d’une décennie après son ouverture, le canal de Suez. Une chronologie étonnante pour des découvertes relatées « en direct » par ces vues stéréoscopiques des pyramides d’Égypte, cette fascinante statuette d’Isis qu’Émile garda sur son bureau, ces sectes américaines, une boutique japonaise prise « sur le vif » par le pinceau de Félix Régamey en une touchante spontanéité… L’Extrême-Orient lève un de ses voiles avec le regard de ces deux voyageurs qui s’étonnent, et étonnent encore au XXIe siècle.

 

Le paysage sublime Georges Michel

Fondation Custodia Paris

jusqu’au 29 avril 2018

LEXNEWS | 27.01.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Ainsi que le rappelait Ger Luijten, directeur de la Fondation Custodia Paris, lors de l’ouverture de cette exposition consacrée aux paysages de Georges Michel (1763-1843), l’artiste fut un peintre qui sut en son temps susciter l’admiration de Vincent van Gogh et anticiper la peinture en plein air. L’influence du Siècle d’or hollandais est manifeste dès les premières toiles exposées dans la galerie de la Fondation Custodia, rue de Lille. Celui qui fut surnommé le « Ruisdael de Montmartre » développa en effet des variations de ciels ennuagés d’une rare profondeur.

 

L’Orage Huile sur toile, 48 × 63 cm
Strasbourg, musée des Beaux-Arts
inv. 937 / Photo : M. Bertola

 

Les contrastes entre les nuances de gris et de noir pour les nuées soulignent la luminescence des ocres d’une terre baignée de lumière pure. En découvrant ces nombreuses œuvres du peintre, le visiteur se demande pour quelles raisons cet artiste a souffert si longtemps d’une telle méconnaissance. C’est pour ces raisons que la Fondation Custodia, en collaboration avec le Monastère royal de Brou, a réuni quelque quatre-vingts peintures et dessins de ce peintre né en 1763 et mort en 1843 à Paris. Georges Michel n’est pas un habitué des honneurs ni des salons. Discret, le début de son œuvre est marqué par la représentation des paysages jouxtant la capitale française qu’il parcourt inlassablement, à la recherche de cette lumière qu’il sait très tôt trouver hors de son atelier : « celui qui ne peut peindre toute sa vie sur quatre lieues d’espace n’est qu’un maladroit qui cherche la mandragore et ne trouvera jamais que le vide » soulignera-t-il…

 

Georges Michel d’après Jacob van Ruisdael (1628/29-1682), Vue de Naarden. Huile sur papier, marouflé sur toile, 37 × 68 cm.

Collection particulière


Quelques ciels tourmentés annonciateurs d’orages ne sont pas sans rappeler le paysage sonore des symphonies de Beethoven, destin de l’homme face à la nature… La puissance des éléments, et leur fugacité, soulignent la grandeur de ce qui fut, où l’homme semble, sinon absent, du moins si infime.

 

L’Orage
Huile sur panneau, 98 × 126 cm
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
inv. 2240 / Photo : Studio Tromp

 

Nos paysages d’aujourd’hui définitivement dévastés et méconnaissables de Saint-Denis, Montmartre, La Chapelle, les Buttes-Chaumont ou bords de Seine, tremblent déjà à l’idée de leur disparition inéluctable sous le pinceau de Georges Michel qui le devinait alors même qu’il les fixait pour l’éternité en un ultime témoignage. La ville tentaculaire à venir est à ce prix, le paysage sublime de Georges Michel semble déjà appartenir à la même époque que ceux évoqués par Virgile.

L’influence de l’art hollandais probablement familier à Georges Michel semble provenir de restaurations de tableaux hollandais qu’il aurait effectuées, ce qui expliquerait cette lumière contrastée d’un Jacob van Ruisdael et le clair-obscur manifeste d’un Rembrandt. Le parcours se termine par les nombreux dessins de l’artiste réunis à l’occasion de l’exposition qui démontrent la palette étendue de son art où le regard reconnaîtra des lieux familiers tels ceux du Louvre et des Tuileries, le Jardin des Plantes, mais aussi des lieux de plein air anticipant les toiles à venir et pour lesquels, à la pierre noire, Georges Michel déploie une attention saisissante de tous les instants.

 

Vue du Louvre avec la Seine Pierre noire et aquarelle,

145 × 300 mm Sceaux, Domaine départemental de Sceaux, dépôt du musée Carnavalet, Histoire de Paris inv. 37.2.74 (verso)

 

Ses études d’arbres soulignent encore l’acuité de sa perception qui laisse libre cours dans un second temps à une inspiration libre de toute contrainte. Une exposition offrant des instants beaux et forts signés de ce peintre, George Michel, qui mérite incontestablement qu’on le découvre ou redécouvre.
 

Catalogue Georges Michel. Le paysage sublime
Sous la direction de Magali Briat-Philippe
et Ger Luijten Paris, Fondation Custodia, 2017
208 pp, illustrations couleur, 25 × 28 cm, relié

 

Cette exposition est produite par la Fondation Custodia, en partenariat avec le Monastère royal de Brou à Bourg-en-Bresse. Commissariat : Ger Luijten, directeur de la Fondation Custodia et Magali Briat-Philippe, conservateur, responsable du service des patrimoines, Monastère royal de Brou.

 


La visite à la Fondation Custodia sera également l’occasion de découvrir une ravissante exposition à l’étage inférieur présentant les Portraits en miniature appartenant à la Fondation et provenant du médailler de l’hôtel Turgot et pour lesquels Frits Lugt, le fondateur de l’institution, eut l’heureuse intuition d’en étendre la collection avec aujourd’hui plus de cent portraits allant du XVIe au début du XIXe siècle. La Fondation Custodia propose également l’exposition de ses Acquisitions récentes avec l’exposition Art sur papier, qui offre au regard émerveillé du visiteur une sélection de pas moins d’une centaine d’œuvres acquises ces dernières années.

 

Jan Frans van Bloemen, dit Orizzonte
Anvers 1662 – 1749 Rome
Vue de Vignanello dans la campagne romaine, vers 1740

 

 

Admirable dessin de Jan Frans van Bloemen pour le compte du prince Ruspoli et son palazzo romain, la non moins ravissante série des Quatre Éléments de Gerrit van Honthorst et bien d’autres œuvres de qualité allant jusqu’à l’époque contemporaine et dont l’ensemble peut être découvert sur le catalogue en ligne ouvert :

 

https://www.fondationcustodia.fr/catalogue-art-sur-papier

 

Jean Fautrier Matière et Lumière

Musée d’Art moderne de la Ville de Paris

jusqu’au 20 mai 2018

LEXNEWS | 27.01.18

par Philippe-Emmanuel Krautter


 


Voici un hommage saisissant rendu à l’artiste Jean Fautrier (1898-1964) avec cette rétrospective remarquable réalisée par le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris selon un parcours idéalement conçu par Dieter Schwarz, commissaire invité. Jean Fautrier fut un peintre et sculpteur discret, qui connut plusieurs fois la consécration le long de sa carrière, tout en préservant l’intimité de sa création. L’homme était secret, caustique parfois, et avait une grande idée de son art qu’il exécutait assez rapidement, après longue maturation. Précurseur de l’art informel et inventeur des hautes pâtes, il est considéré aujourd’hui comme une figure majeure de l’art moderne après le cubisme. 200 œuvres sont ici réunies, dont une partie (60) appartient au musée par une donation de l’artiste lui-même. Le début du parcours introduit aux premiers temps de la carrière de Jean Fautrier, alors que la figuration est encore au cœur de ses toiles et où un réalisme flagrant laisse transparaître le regard parfois ironique, telles les toiles Les Habitantes du Tyrol ou Portrait de ma concierge. Cette âme sensible élevée par sa grand-mère maternelle qu’il perdit très tôt manifeste une vision tragique du monde avec une acuité particulièrement redoutable sur son environnement et la condition humaine qui lui valut l’intérêt de nombreux intellectuels tels André Malraux, Jean Paulhan, Francis Ponge, Georges Bataille, Paul Eluard et bien d’autres encore.
Les années 1926-1927 sont celles dites de sa période noire où la minéralité des glaciers qu’il affectionnait tant ouvre à des perspectives essentialistes d’où surgissent parfois des hiérophanies de lumière surprenantes et annonciatrices des périodes ultérieures. La lumière sombre est sans concession sur des corps de lapins pendus ou de sanglier abattu… L’expérience d’un séjour à Port-Cros en 1928 métamorphosera cependant la couleur du noir vers un gris plus doux, sa « période grise ». La couleur s’éclaircit, la peinture s’épaissit, comme si le regard de l’artiste en pénétrant plus en profondeur l’essence des réalités n’en retenait que les couches successives.

 

Jean Fautrier : Forêt (les marronniers), 1943. Huilez sur papier marouflé sur toile, 54 x 65 cm. Eric Emo / Parisienne de Photographie / Adagp, Paris 2017

 

Son chef-d’œuvre Forêt compte parmi ses toiles qui marquent inexorablement l’esprit et la mémoire tout comme la série impressionnante des Otages pendant la Seconde Guerre mondiale durant laquelle ses peintures s’élaborent à force d’aplats d’enduit blanc au couteau travaillés selon une inspiration marquée par les atrocités de la guerre, lui-même ayant été arrêté par la Gestapo. Ses visages suppliciés étonnent, surprennent et séduisent, ce qui valut à Malraux pourtant fervent de la peinture de Fautrier cette interrogation : « Ne sommes-nous pas gênés par certains de ces roses et de ces verts presque tendres, qui semblent appartenir à une complaisance […] de Fautrier pour une autre part de lui-même ? ». La matière chez le peintre prédomine à un point tel que la réalité s’estompe progressivement. Les dernières années de Jean Fautrier sont celles de la reconnaissance avec le Grand prix de peinture en 1960 à la Biennale de Venise qu’il partage avec Hans Hartung. Fautrier meurt durant l’été 1964, après sa première rétrospective au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris et le jour prévu pour son mariage avec Jacqueline Cousin. Etrange destin aussi secret que le fut cet artiste tant sur sa ou ses techniques que sur sa vie privée, mais qui méritait incontestablement au XXIe siècle une telle, grande et belle, rétrospective.

Jean Fautrier catalogue exposition sous la direction de Dieter Schwarz, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Paris Musées éditions, 2018.
 

 

Matière et lumière, tel est le sous-titre de ce riche catalogue d’exposition consacré à Jean Fautrier actuellement présentée au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, et dont le portrait photographié ouvre en page intérieure cet ouvrage consacré à ce peintre secret et peu enclin au témoignage ainsi qu’en témoigne ce début de lettre à Jean Paulhan : « -enfin, nous voici ! Vous m’obligez à quelque chose de bien désagréable » à l’évocation de sa biographie. Fabrice Hergott, directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, rappelle combien l’œuvre de Jean Fautrier est étroitement associée à ce musée même, le peintre ayant fait don d’un ensemble de ses œuvres quelques mois avant sa disparition en 1964. Alors qu’il eut assez tôt reconnaissance et honneurs d’un grand nombre d’intellectuels, à la fin de sa vie son génie est étrangement et injustement oublié des plus jeunes générations. Dieter Schwartz souligne en ouverture de l’ouvrage combien l’œuvre de Jean Fautrier développe une expressivité impressionnante qui fit dire au poète Francis Ponge que Fautrier souhaitait avant tout « rompre le mur », une autre manière de dépasser la matière à partir de cette matière elle-même dont donne une petite idée cette série de clichés pris dans son atelier en 1955.

 

 

Jean Fautrier : Les trois têtes, vers 1954. Huile sur papier marouflé sur toile, 38 cm x 61. Courtesy galerie Applicat -Prazan, Paris.

Adagp, Paris 2017

 

 

Un corps à corps avec l’œuvre pour aller au-delà des apparences, « pour réinventer ce qui est »… Nous retrouvons dans ce catalogue à l’iconographie et la mise en page soignées l’extraordinaire créativité de cet artiste atypique, de ses premières œuvres figuratives jusqu’à ses ultimes créations ouvertes vers un dépassement de son héritage pourtant riche. Une partie entière est également consacrée à un aspect souvent méconnu de l’artiste quant à la sculpture, sans oublier la prolifique œuvre sur papier dont une sélection est également reproduite dans ces pages. Au terme de cet ouvrage passionnant, le mystère Fautrier demeure, cette dernière photographie où l’artiste regarde l’objectif plus que l’objectif ne le regarde inverse le rapport de l’observé/observateur, un art dans lequel Jean Fautrier était passé maître et qui ne cessera pas de nous émouvoir.
 

 

 

 

 

Cette exposition est coorganisée

avec le Kunstmuseum Winterthur -

 Commissaire invité : Dieter Schwarz
 

 

« Dans la peau d’un soldat » jusqu'au 28 janvier 2018

Musée de l’Armée Invalides.

LEXNEWS | 18.01.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Une exposition à découvrir avant le 28 janvier 2018 au Musée de l’Armée Invalides « Dans la peau d’un soldat ». Elle intéressera grands et petits, femme et homme de par le traitement ouvert et particulièrement réussi de sa scénographie. La période couverte est suffisamment large - de la Rome antique à nos jours – pour captiver en effet l’attention d’un public large qui découvrira avec curiosité une part importante de la vie d’un État quant à sa sécurité extérieure et intérieure. Des pans entiers du quotidien sont levés avec cette exposition didactique qui ne cache rien ou presque de la vie d’un soldat, des heures joyeuses du repos et du divertissement jusqu’aux heures tragiques, souvent, de la mort ou des blessures lors des combats…

 

 

En dehors de ces heures ultimes, et souvent incontournables dans l’Histoire de l’armée et de la guerre, une grande partie de l’emploi du temps d’un soldat réside dans la préparation, l’apprentissage du combat et de la préparation physique et mentale, du déplacement, de l’intendance et de l’attente. Deux millénaires défilent sous nos yeux avec une réunion unique de témoignages des différentes époques allant des caligulae et autres cottes de mailles romaines jusqu’aux matériels les plus actuels que l’on dirait d’une autre planète comparés à ceux de leurs aïeux !

 

Ensemble d’effets d’un soldat du 23e régiment d’infanterie © musée de l’Armée – Paris / Pierre-Luc Baron-Moreau

 

Chaque partie de ce quotidien est détaillée avec une scénographie dynamique qui évite l’aspect rébarbatif de la technique pour privilégier l’exposition de pièces d’équipements pour certaines exceptionnelles pour leur valeur historique, pour d’autres touchantes dans la banalité de leur quotidien. On se sent involontairement happé par cet aspect humain, bien au-delà de ses affinités, ou non, belliqueuses. Le point culminant sera certainement ce témoignage poignant d’une vitrine d’un militaire français, Thibault Miloche, infirmier mort au combat en Afghanistan en 2010, marié et père de deux enfants. Ses effets personnels sont exposés dans une vitrine, sans pathos. Plus léger, les amateurs d’uniformes bigarrés seront aux anges avec cette encyclopédie concentrée des différentes armes dans l’Histoire et dans l’espace. Il y a beaucoup à apprendre dans une telle exposition, l’aspect humain n’étant pas le dernier de ses enseignements.

Catalogue « Dans la peau d’un soldat » Musée de l’Armée Invalides, Gallimard / Musée de l’Armée, 2017.
 

 

La couverture de ce catalogue résume assez bien le propos de l’exposition « Dans la peau d’un soldat » présentée au Musée de l’Armée et consacrée au quotidien de la vie d’un soldat. Dépassant les clichés hollywoodiens, c’est de la vie banale de tous les jours d’un soldat dont il s’agit, comme cet acte trivial représentant ce légionnaire se rasant lui-même le crâne avec sa tondeuse dans son bivouac en Centre-Afrique. Le combat est certes le point culminant de la vie d’un soldat, mais au regard du temps passé à sa formation, sa préparation, son équipement, son entraînement et les multiples aspects techniques et d’intendance, ces instants ultimes sont plus infimes que la banalité de ce quotidien évoqué dans le détail dans ce riche catalogue. Ainsi que le souligne le général Alexandre d’Andoque de Sériège, directeur du musée de l’Armée, le soldat dans son environnement immédiat est au cœur de cette exposition dont la préparation a exigé un important travail sur les collections du musée de l’Armée.

 

© Paris - Musée de l'Armée, Dist.RMN-Grand Palais / Verlag Militaria
Autel de campagne du père Louis Lenoir.

 

Ces objets que l’on découvre au fil des pages parlent beaucoup plus que leur usage immédiat et en disent souvent long sur le contexte dont ils émanent, qu’il s’agisse d’uniformes, de paquetage, d’armement ou de nourriture… Les différentes contributions des auteurs de ce catalogue font littéralement entrer le lecteur dans cet univers du soldat, que ce soit celui de l’antiquité, du Moyen-Âge ou de l’époque moderne sans oublier… celui du futur.

 

© Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Christophe Chavan
Lieutenant-colonel des spahis réguliers d'Alger, grande tenue à la turque, 1838-1839.

 

Nous retrouvons dans ces pages les différentes sections de l’exposition : la préparation, l’équipement, l’alimentation, la logistique, le loisir, jusqu’à la mort et les soins. Conçu pour un public large, ce livre ouvre les portes d’un univers rarement montré aux civils, celui du quotidien d’un soldat, dans ses instants les plus intimes comme dans les heures les plus tragiques. Un témoignage intense.

 

« Être pierre »

exposition Musée Zadkine

jusqu’au 11 février 2018

LEXNEWS | 04.01.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


L’atelier musée Zadkine, si intimiste, ayant su garder toute l’âme de l’artiste, propose jusqu’en février 2018, une exposition dont le fil directeur est la pierre, cet élément minéral qui inspirera de nombreux artistes depuis l’aube des temps jusqu’aux temps contemporains dont notamment Ossip Zadkine (1888-1967). Noëlle Chabert directrice du Musée Zadkine et Jessica Castex, commissaires de l’exposition, ont conçu un riche parcours sur le thème de la pierre, « être pierre » appréhendée par des artistes de temps et d’horizon divers, parcours ponctué, bien sûr, d’une belle sélection choisie d’œuvres sculptées d’Ossip Zadkine lui-même. L’un des premiers médias à exprimer un discours artistique fut assurément la pierre si l’on songe aux incisions et autres projections de pigments réalisés avec l’art pariétal. Depuis ces temps premiers, l’homme - et l’artiste en particulier - n’a cessé d’entretenir une relation faite de paradoxes et d’ambiguïtés avec cet élément singulier. Si la pierre est le symbole même de la dureté et de la pérennité aux aléas des temps géologiques, le geste pictural touche l’éphémère et la fragilité, les peintures de Lascaux étant une fois de plus un malheureux exemple de ces contradictions par leurs récentes dégradations au contact de l’homme.

 

 

L’archéologie, les arts premiers dialoguent, en ces lieux magiques, dès les premières salles avec des œuvres contemporaines. Le regard est confondu parfois lorsque telle courbe ou forme ne relève pas des premiers gestes de l’humanité mais d’un artiste des temps modernes qui par un curieux mimétisme parfois inconscient, retrouve ces lignes originelles, le geste primordial de la main... Ce sont ces narrations qui transparaissent au fil de l’exposition où le visiteur prend conscience des métamorphoses que les artistes ont su capter ou anticiper à partir de leurs créations, on songe notamment à Giovanni Anselmo et son Trecento milioni di anni (1969) où la pierre anthracite sombre contraste avec l’éclairage souhaité par l’artiste. Être pierre c’est nourrir avec l’élément minéral une relation intime, presque consubstantielle, un rapport qu’eut Roger Caillois, ce grand passionné, avec les pierres et minéraux, et dont certaines de ses pièces uniques viennent enrichir l’exposition. Pablo Picasso dont on connaît l’attraction pour la sculpture est également présent avec cette Tête datant de 1907, tête que l’on croirait sortir d’un atelier du paléolithique. Son vif intérêt plus méconnu pour de petits galets aiguisera également la curiosité du visiteur qui pourra en même temps faire des parallélismes de forme avec cette Vénus de Tursac ou encore cette idole cycladique… Un bel évènement pour clore ce cinquantième anniversaire de la disparition de l’artiste dont les nombreuses œuvres présentes sont autant d’expériences de cet étrange et si intime sentiment d’Être pierre.

« Être pierre » catalogue de l’exposition Musée Zadkine, Paris Musées, 2017.

 


Le catalogue édité à l’occasion de l’exposition Être pierre présentée au musée Zadkine sera l’occasion d’approfondir cette belle thématique de la minéralité dans ses rapports avec le monde artistique. « Être pierre », quel plus beau destin et inspiration ?... Inspiration artistique qui nourrira bien des créations des temps premiers jusqu’aux artistes des derniers siècles, telles les œuvres sculptées de Pablo Picasso, Rodin, Giovanni Anselmo et bien d’autres entourant celles de Zadkine, bien sûr, dont les œuvres et l’atelier offrent un cadre intimiste et idéal à ce thème minéral. Noëlle Chabert, directrice du musée, signe un premier essai introductif « L’onyx du rêve » citant Freud, grand amateur d’antiques, et soulignant l’importance de la matière sur la forme. Depuis le célèbre fondateur de la psychanalyse, les rapports des artistes ont bouleversé ce schéma hérité de l’âge classique.

 

Ossip Zadkine, Tête de Femme - détail - 1924, pierre calcaire, incrustation de marbre gris et rehauts de couleur (c) Musée Zadkine / ADAGP - Photo Véronique Koehler

 

L’auteur souligne ainsi combien Zadkine, lui-même, a été attaché à cette matière et aux effets qu’elle induit sur une pratique immémoriale. Jean-Christophe Bailly dans « Souveraineté des pierres » interroge la dimension du sensible qui sans prêter d’intentions aux pierres n’en écarte pas pour autant l’idée de vie avec « un devenir, si lent soit-il ». Une belle et profonde leçon venant des pierres, souligne encore Jean-Christophe Bailly, qui se transmet aux mains de l’artiste.

 

 

La deuxième partie de ce catalogue retrace le parcours de l’exposition selon ses trois étapes : les origines avec ses météorites, l’art pariétal et conte de la pierre, les métamorphoses inspirant les artistes avant d’explorer l’intimité minérale avec les idées de collecte, collection, du toucher et du corps. Un catalogue agréablement illustré par les œuvres de l’exposition et qui se termine par un essai stimulant de Jessica Castex sur « La pierre nue » dans les rapports au temps et au vivant.

 

 

Lambert Sustris, un artiste de la Renaissance entre Venise et l’Allemagne
Musée des Beaux-Arts de Caen
Jusqu’au 4 Mars 2018

LEXNEWS | 04.01.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


C’est un beau voyage du Nord vers le Sud au temps de la Renaissance que nous offre le musée des Beaux-Arts de Caen avec le peintre Lambert Sustris. À partir d’une toile conservée dans ses collections représentant Le Baptême du Christ, le parcours est conçu par le commissariat scientifique d’Emmanuelle Delapierre et de Benjamin Couilleaux, conservateur du patrimoine au musée Cognacq-Jay à Paris et qui prépare une thèse sur ce peintre méconnu du grand public. Lambert Sustris né dans les années 1510 aux Pays-Bas fut pourtant en son temps un des pivots des échanges artistiques entre le Nord et le Sud de l’Europe au XVIe siècle. C’est en effet dans les années 1530 qu’il se rend à Rome, puis la décennie suivante à Venise et à Padoue où il s’établira.
Treize œuvres provenant de collections particulières comme de grandes institutions européennes (musée du Louvre, Kunsthistorisches Museum, National Trust) permettent en un riche parcours de mieux saisir à la fois la singularité de ce peintre du Nord de l’Europe à la Renaissance et les différents mouvements qui traversent sa peinture selon les lieux et les personnes qui croisent son chemin.

 

Le Baptême du Christ

 

 

Le Baptême du Christ conservé au musée des Beaux-arts de Caen sert de point de référence, l’œuvre d’une grande qualité révèle la manifestation flagrante de la maturité de l’artiste. Ce tableau est également le symbole à lui seul de l’extraordinaire communication des idées et des arts à cette époque en Europe, l’œuvre ayant été peinte par un Néerlandais passé par l’Italie pour un commanditaire germanique.

L’exposition réussit ainsi par ce choix de parcours et d’œuvres à mieux éclairer les zones d’ombre qui persistent sur le cheminement artistique de Lambert Sustris, une chose étant certaine : ce graffiti signé de sa main toujours visible à Rome sur la voûte d’une salle de la Domus Aurea, l’ancienne demeure de Néron, et qui témoigne du passage du jeune artiste dans la ville éternelle. Le parcours met enfin en évidence les expériences vénitiennes et padouanes déterminantes quant à cette manière moderne qu’acquerra l’artiste après son séjour romain. L’art du paysage s’affirme avec cette expérience italienne associée à ses origines du Nord. Naturalisme et sensibilité de l’émotion se rencontrent en un heureux mariage sur les toiles du peintre si l’on pense par exemple à cette puissante évocation de La Prédication de saint Jean-Baptiste.

 

Judith Vers 1548-1551, huile sur toile
Hatchlands Park, Cobbe Collection

 

L’exposition évoque également la dernière partie de la vie de l’artiste qui séjourna en Bavière et dont fait partie cette très belle Judith qui ainsi que le relève Benjamin Couilleaux est plus à rapprocher de Paris Bordon que de Titien. Nombreuses seront les découvertes au cours de cette belle exposition proposée dans le cadre toujours inspirant du musée des Beaux-arts de Caen, une visite qui sera prolongée utilement par la lecture du catalogue publié à cette occasion et consacré à ce peintre de la Renaissance trop peu connu que fut Lambert Sustris et signé Benjamin Couilleaux.

 

« Fortuny, un Espagnol à Venise »
Palais Galliera musée de la mode de la Ville de Paris
jusqu’au 7 Janvier 2018

LEXNEWS | 20.12.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Lorsqu’il décrit les robes de Fortuny, Marcel Proust dans la Recherche ne peut dissocier Albertine des robes du célèbre couturier Mariano Fortuny et de ses souvenirs de Venise : « Pour les robes de Fortuny, nous nous étions enfin décidés pour une bleu et or doublée de rose, qui venait d’être terminée ». Le narrateur regrette de n’avoir vu cette ville, mais la présence si tentatrice de la Sérénissime se fond avec celle de la jeune femme qui « revêt » sur elle tous ses symboles de la féerie Fortuny. « Elle était envahie d’ornementation arabe, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierres, comme les reliures de la Bibliothèque Ambrosienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement ». Cette évocation puissante et colorée montre à quel point l’art de Mariano Fortuny (1871-1949) sut faire vibrer les plus intimes ressorts de l’émotion humaine par son art consommé de la forme, de la coupe, des plissés et des couleurs.

 

 

C’est cette magie qui est aujourd’hui accessible au musée de la mode de la Ville de Paris dans le cadre enchanteur du Palais Galliera. Terminant la Saison Espagnole du Palais Galliera, le visiteur sera plongé dans l’univers soyeux et inimitable du grand créateur que fut Mariano Fortuny, cet espagnol de naissance mais Vénitien d’adoption, tant la Sérénissime à l’abri de son Palais Orfei fut l’un de ses joyaux d’inspiration. Dans une ambiance feutrée et sombre, les plus belles robes du couturier s’exposent aujourd’hui à Paris aux yeux émerveillés des visiteurs et… visiteuses ! Sophie Grossiord, conservateur général au Palais Galliera, assistée de Christian Gros, attaché de conservation, ont conçu un parcours offrant toute la diversité des talents du créateur à travers une centaine de modèles venant du fonds Galliera, du Museo del Traje à Madrid ou du Museo Fortuny même de Venise. Seul artiste à être entré vivant dans l’une des œuvres majeures de la littérature, Fortuny manifeste un génie inégalé avec ce fameux plissé qui rendra si célèbre la robe Delphos créée en 1909 et devant sa légèreté à sa soie unie finement plissée. Brocarts, soie, velours de soie, taffetas et perles de verre font du « petit Léonard », comme le nommaient de son temps et le nomment encore affectueusement les Vénitiens, un magicien unique de la haute couture. Sous ses doigts et son inspiration, tissus et motifs revisitent toutes les grandes civilisations qui, à Venise, convergent comme par enchantement.

 

C’est par cette exploration des temps anciens, que les lignes fluides et souples dominent dans ses créations, rejetant les carcans et les robes sévères pour des vêtements sans taille aux lignes droites. L’exposition offre le plaisir rare d’admirer des pièces uniques d’une fraîcheur de conservation remarquable portées par la comtesse Greffulhe – l’amie chère de Robert de Montesquiou, et sa fille Élaine, Eleonora Duse ou encore Ellen Terry, Oona Chaplin sans oublier l’extravagante Casati tournoyant dans sa robe Delphos en son Palais Rose… Perse, Grèce, Byzance, Extrême-Orient, toutes ces influences nourrissent l’inspiration de ces mille et un trésors signés Fortuny, tissus, brocards, lignes et plis faisant de chaque pièce une page de notre mémoire, un luxe immémorial qui n’a pas fini de nourrir de beaux rêves !

Fortuny, un Espagnol à Venise, Catalogue de l’exposition, sous la direction de Sophie Grossiord (dir.), 256 p., 250 ill, 24,5 x 31 cm, Paris Musées éditions, 2017.

 


La couverture sobre de gris perlé du catalogue « Fortuny, un Espagnol à Venise » sert de cadre idéal à la reproduction de la mythique robe Delphos de Mariano Fortuny. Aucun heurt, des lignes parallèles sans rupture, tout juste une ceinture de soie qui resserre légèrement à la taille cette robe dont la fluidité émerveille encore les créateurs contemporains. Les premières pages sont un véritable défilé de mode de la fin du XIXe et début du XXe siècle : sur fond noir, les modèles « défilent », le chatoiement des couleurs et des matières rivalisent de beauté avec ces formes novatrices pour l’époque sortant de la rigueur du XIXe s.

 

 

Ce que Marcel Proust avait fort bien senti en faisant du couturier Mariano Fortuny un génie de son temps, un « fils génial de Venise » écrira-t-il, capable de réinventer ces soieries orientales, ces plissés antiques, ces kimonos de l’orient plus extrême encore en une féérie de formes et de matières. L’art de la couture s’inscrit chez Fortuny dans l’optique d’un art total comme le relève Delphine Desveaux.

 

 

De nombreuses sources d’inspiration nourrissent la création chez ce Vénitien d’adoption qui ne cessera dans son palais Pesaro-Orfei jusqu’à sa mort survenue en 1949 de collectionner tissus et autres traces du passé, amour hérité de sa mère qui collectionna toute sa vie des tissus précieux dans ces malles et coffres que le jeune Mariano découvrait émerveillé.

 

 

Le catalogue, grâce à une iconographie abondante et soignée, fait défiler le génie de cette création si plurielle et en même temps singulière par le choix de sa palette de rouges, les teintures secrètes, le labyrinthe de ses plissés. Signe de ce génie, pas un créateur n’a oublié la leçon Fortuny, et aujourd’hui encore son inspiration guide celle de nombreux contemporains.

 

Lieux saints partagés
Coexistences en Europe et en Méditerranée
Musée national de l’histoire de l’immigration - Paris
jusqu'au 21 janvier 2018

LEXNEWS | 14.12.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


« Lieux saints partagés ; Coexistences en Europe et en Méditerranée » est une exposition incontournable qu’il faut découvrir avant le 21 janvier 2018 au Musée national de l’histoire de l’immigration de Paris, tant son propos, son parcours et ses ouvertures sont une contribution à l’intelligence du cœur et de l’âme. Très accessible au jeune public, elle interpelle tout autant les plus grands ou adultes. À l’heure des tensions identitaires, religieuses, économiques, porter un regard ouvert sur l’autre, celui qui ne parle pas notre langue et ne pense pas comme nous, est chose plus qu’utile ainsi qu’en témoigne l’actualité.

 

Notre-Dame qui fait tomber les murs, 2014

© MuCEM / IDEMEC / Manoël Pénicaud

 

Aussi le Musée national de l’histoire de l’immigration a-t-il développé une ligne fine et sans moraline, cherchant plus à exposer les trois identités qui se sont implantées sur le pourtour de la Méditerranée depuis les temps anciens, et donnant lieu à trois monothéismes, proches par certaines racines communes, ayant su ou appris en certains lieux saints à coexister, alors même que des siècles de pratiques religieuses tendues, voire meurtrières les ont par ailleurs éloignés. L’identité est une question cruciale au XXIe s. et les commissaires de cette exposition Dionigi Albera et Manoël Pénicaud ont bien compris que seule la connaissance des traits culturels et religieux qui nourrissent ces peuples structurés historiquement par ces trois religions pourrait permettre de démêler cet écheveau. Cette compréhension est d’autant plus urgente que, très souvent, les pratiques religieuses ont lieu encore aujourd’hui sur de mêmes espaces, exiguës comme à Jérusalem notamment. Le parcours montre bien les tensions qui résultent non seulement de cette trop grande proximité, mais aussi d’un mur culturel aussi infranchissable que proche. Et pourtant, des hommes ont tenté l’impossible, en rapprochant ces espaces et ces croyances, non pour les réduire en une religion unique utopique mais pour qu’un dialogue s’établisse dans le respect de chacun. Ces hommes ont pour nom Abd el-Kader, Louis Massignon, André Chouraqui ou encore plus proche de nous Paolo Dall’Oglio… Des vitrines leur sont consacrées et témoignent de cet admirable élan de coexistences pacifiques dans la foi.

Coexistences - Lieux saints partagés en Europe et en Méditerranée, sous la direction de Dionigi Albera et Manoël Pénicaud, Musée national de l’histoire de l’immigration / Actes Sud, 2017.

 


Parler de religion pour la Méditerranée, c’est immédiatement avoir à l’esprit des idées contrastées. Monothéismes fervents sur des espaces partagés, lieux de pèlerinages ancestraux, cultures souvent voisines, patrimoine incontournable qui est venu nourrir l’occident pendant des siècles jusqu’à nos jours. Mais à l’inverse, impossible d’échapper aux images que rappelle chaque jour la « une » de l’actualité : attentats, martyrs des temps modernes, manifestations hostiles à ce même partage de lieux saints, haine de l’autre jusqu’à sa religion… Comment alors poser la question des coexistences, thème de ce catalogue et de l’exposition du Musée national de l’histoire de l’immigration ? L’historien Benjamin Stora, que l’on ne présente plus, a ces mots essentiels : « par-delà les divergences, malgré les immenses difficultés d’une coexistence pacifiée, les civilisations juives, arabo-musulmanes et chrétiennes sont porteuses de grandes œuvres et de valeurs humaines essentielles qui façonnent notre patrimoine, notre culture, notre histoire ».

Ce sont trois mots-clés qui poursuivent cette introduction par les contributions des deux commissaires de l’exposition Dionigi Albera et Manoël Pénicaud : coexistences, interférences et interstices. Contre les généralisations trop hâtives du religieux qui serait à l’origine de toutes ces montées en puissance de haine et des attentats, les auteurs invitent à une analyse in situ, à prendre en considération non des pensées prématurées mais des faits pris sur l’analyse des lieux pour mieux appréhender cette complexité.

 

Musulmane priant dans le Caveau des Patriarches, Hébron, 2014

© Manoël Pénicaud / MuCEM-IDEMEC

 

Ni réducteur ni simplificateur, le propos de ce livre offre l’occasion d’entrer dans cet entrelacement de la complexité, progressivement, pour mieux en comprendre le sens, les antagonismes comme les convergences, la puissance et la force de lieux historiquement essentiels, l’importance également des îles carrefours sans oublier ces « bâtisseurs de paix » dont les seuls témoignages justifieraient à eux seuls de lire cet ouvrage. Un livre à mettre dans le plus grand nombre de mains, notamment celles des plus jeunes qui porteront très certainement sur cette Méditerranée un autre regard que celui des médias après sa lecture.

 

Le Pérou avant les Incas

au musée du quai Branly Jacques Chirac

jusqu’au 1er avril 2018

LEXNEWS | 18.12.17

par Sylvie Génot-Molinaro

 


Une page de l’histoire des sociétés andines est à découvrir jusqu’au 1er avril 2018, au musée du quai Branly Jacques Chirac, et pas des moindres… Car, que sait-on de ce qui a existé avant la civilisation des Incas ? C’est là le propos de l’exposition « Le Pérou avant les Incas ». Ces sociétés dont l’histoire se compte en millénaires ne sont guère connues au-delà des grandes civilisations, et pourtant ces dernières n’en sont que la résultante, s’étant largement inspirées en partie d’un savoir-vivre et d’un savoir-faire qui les ont précédées. Grâce aux nouvelles découvertes archéologiques, les cultures cupisniques, mochicas, lambayeques et chimùs livrent aujourd’hui nombre de leurs secrets restés enfouis dans le sol péruvien depuis des millénaires et que les équipes d’archéologues, tel Santiago Uceda commissaire de cet événement, étudient depuis plus de trente ans.

 

Le Pérou avant les Incas - diadème © musée du quai Branly

- Jacques Chirac, Eduardo Hirose, Lambayeque, Museo

 

Ces cités complexes, comme on le découvre tout au long du parcours de l’exposition, se situaient sur la côte nord du Pérou. Leurs divers systèmes d’organisation montrent, à travers les quelque 300 objets exposés, le cheminement des savoirs et une production artisanale et artistique qui, aujourd’hui, rejoint les trésors des musées péruviens. Céramiques de toute beauté, remarquables ornements, ouvrages d’or, de cuivre ou d’argent, poteries, armes, bijoux, maquettes de lieux de pouvoirs et de croyances, place des femmes dans ces sociétés, analyse des rituels, des organisations politiques, systèmes économiques, règles sociétales, tout est déjà là, au nord du Pérou, berceau des premières cités, le long des côtes d’un désert des plus arides de la planète où la maîtrise de l’eau était l 'élément vital absolu. Ce sont les systèmes hydrauliques très perfectionnés de ces sociétés pré-incas qui ont maintenu l’irrigation des terres, et donc l’agriculture dans ces territoires, la vie et l’évolution des différents groupes durant une période allant de 1 000 avant J.-C. à 1532 après J.-C.

 

Couronne © Lambeyeque, Proyecto Chotuna

Museo arqueológico nacional Brüning
 

Nous sommes stupéfaits par tout ce qui est présenté au long de ce parcours d’exposition, offrant une véritable découverte de ces sociétés dont l’existence même fut mise en doute, effacée par l’ombre des Incas. Cinq sections pour explorer à la lumière des connaissances des archéologues péruviens contemporains, les paysages, la faune et la flore, la nature divinisée, les architectures des différents pouvoirs et celles des élites sociales, des temples comme des palais, les pouvoirs célestes comme les terrestres, les guerriers, des chamanes, ainsi que le pouvoir des femmes non négligeable, reines ou prêtresses (la dame de Cao Viejo, les prêtresses de Moche de San José de Moro ou de Chornancap), elles eurent leur part de hautes responsabilités dans les sociétés et civilisations préhispaniques. Les pièces présentées sont si étonnantes avec leurs couleurs si bien préservées et restaurées, d’une grande qualité d’exécution, qu’il ne faut pas hésiter à refaire plusieurs fois le parcours dans ce Pérou nouvellement mis à jour afin de les observer encore et encore et d’y découvrir leurs secrets préservés.

Le Pérou avant les Incas, 221 pages – illustrations couleur, co-éditions Musée du quai Branly Jacques Chirac/Flammarion, 2017.

 

 


A l'occasion de l'exposition « Le Pérou avant les Incas » présentée du 14 novembre au 1er avril 2018 sur la mezzanine Est du musée du quai Branly Jacques Chirac en partenariat avec le ministère de la culture du Pérou, est publié en coédition avec les éditions Flammarion un très bel ouvrage collectif. Dirigé par Santiago Uceda Castillo, commissaire de cet événement, ce catalogue reprend les lignes directrices de cette exposition unique ayant retenu un thème rarement traité quant à l'histoire et l'organisation de sociétés avant l'ère des Incas. Il y a en effet eu des sociétés et des organisations politiques, des systèmes réglementaires, de droit et de justice, d'autres religieux, une architecture pensée et exploitée au mieux sans lesquels, sans doute, les Incas n'auraient jamais atteint le degré développement qui fut le leur.
Avec une pédagogie bien pensée, l'ouvrage s'ouvre sur une chronologie comparée de la côte nord du Pérou et autres régions du monde de 1000 av. J.- C à 1532 apr. J.- C. Ainsi la lecture de l'ouvrage en est facilitée car le nombre successif de périodes et de groupes sont nombreux et parfois difficiles à distinguer telle la période intermédiaire ancien avec les Moche I-II, les Moches III et les Moches IV puis les Moches V en début de l'ère de l'Horizon moyen.
Outre toutes les pièces exposées lors de l’exposition, l’ouvrage constitue un excellent livre d'histoire de civilisation avec des études approfondies illustrées de nombreux articles et photos de fouilles archéologiques indispensables à la compréhension des sociétés complexes péruviennes anciennes qui se sont succédé.

 

 

grelot © musée du quai Branly, E. Hirose, Lambayeque
Museo Tumbas Reales de Sipán, Archivo, Ministère de la Culture du Pérou

 

On y retrouve alors les grandes découvertes qui ont mis en lumière les premières cités construites et leurs organisations spécifiques. « Les sociétés préhispaniques n’ayant pas de système d'écriture, l'archéologie moderne a retracé leur histoire à travers les fouilles et l'étude de culture matérielle, de leurs artefacts. Leur évolution a permis de distinguer différentes périodes. L'histoire des cultures et civilisations sans écriture est dépourvue de noms de personnage ou de lieu, de faits, d'événements concrets ou même de dates, à l’exception de celles qui concernent l'histoire la plus récente des Incas et des peuples ayant interagi avec eux. ». Ainsi, c’est à travers l’architecture comme symbole de pouvoir que ces sociétés sans écriture expriment le mieux la notion de pouvoir qu'il soit politique ou religieux. Rien ne sera construit au hasard, ainsi que le souligne Santiago Uceda Castillo, et les pratiques, rituels pour lesquels certains édifices ont été bâtis l’ont été selon des règles très précises, représentées en maquettes de terre cuite, comme les chambres funéraires des seigneurs (chambre funéraire du seigneur de Sipán au pouvoir semi-divin, -Walter Alva). Le rôle des femmes, leurs pouvoirs ou richesses de ces sociétés (prêtresses ou reines de la Côte-Nord préhispanique – San José de Moro – par Luis Jaime Castillo) ont pu être révélés par l'étude de tombes : « Sur ces trois sites, des tombes de femmes parées de somptueux atours et entourées d'offrandes précieuses ont été mises au jour. Elles sont révélatrices de la richesse exceptionnelle des défuntes et de leur pouvoir privilégié au sein de la société. » indique Carlos Wester La Torre. Dans la société Lambayeque, les découvertes archéologiques les plus récentes ont mis à jour de nombreuses céramiques et poteries permettant des interprétations de rituels et de scènes complexes symboliques. C'est à la lecture de tous ces objets, exposés au musée du quai Branly Jacques Chirac, que l'on pourra apprécier l'apport de ces sociétés et leurs systèmes de fonctionnement ayant permis à la civilisation Inca d'apparaître. Des photos de haute qualité et le choix esthétique mettent en valeur l’apport essentiel de cet ouvrage quant à la connaissance des civilisations anciennes du Pérou. La qualité des textes, la réflexion proposée sur cette page de l’histoire du Pérou en font un livre unique et de référence. Notons l'originalité du relief de la couverture et sa belle illustration.

 

 Degas danse Dessin

Hommage à Degas avec Paul Valéry
Musée d'Orsay

jusqu'au 25 février 2018

LEXNEWS | 14.12.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Le titre de cette exposition sonnera familier aux amateurs de l’écrivain et poète Paul Valéry qui consacra au peintre un petit livre « Degas Danse Dessin » dont il aimait tant le rapport au corps et au trait. C’est cet angle original et alliant lettres, dessin et peinture, qui a été retenu pour cette exposition captivante réalisée sous le commissariat de Leïla Jarbouai et Marine Kisiel, conservatrices au musée d’Orsay à l’occasion du centenaire de la mort d’Edgar Degas (1834-1945). La scénographie particulièrement réussie de Cécile Degos fait immédiatement communier le visiteur avec cette osmose entre ces deux grands noms de la culture que furent le peintre Edgar Degas et l’écrivain Paul Valéry. Ce dernier voua une amitié profonde et sincère au peintre pendant une vingtaine d’années. Ces affinités électives reposent sur un certain nombre de traits, au sens propre, comme au figuré… Il suffira de déambuler dans les différentes salles de l’exposition pour saisir immédiatement cette passion qui unissait les deux personnalités pour la danse, le mouvement et le trait confondus. Les dessins et toiles se succèdent, ici, en un pas de danse ; là, un sabot effleurant le sol, sans que l’on ne sache plus qui est l’un, qui est l’autre, magie du trait, du déplacement saisi au vol en des arabesques drapées en autant de figures. Cette confrontation ou plutôt mise en regard des dessins de Degas et des fameux carnets de l’écrivain tisse un dialogue inédit et singulier sur la place du dessin, en tant que tel et de ses liens avec la danse et le mouvement que l’on retrouve dans l’équitation de haute école qui retint l’attention du peintre. Le génie rigoureusement classique de Degas apparaît de manière flagrante dans cette réunion d’œuvres, génie loué en son temps par Paul Valéry pour cette volonté de dominer, chercher la vérité dans le style et inversement. Degas saisit au vol les danseuses plus qu’il ne cherche à les rendre plus belles. C’est le culte du trait qui unit les deux hommes, cette ligne unique, inouïe qui n’a pas besoin d’artifices mais figure l’instant lorsqu’il retient l’éternité.
L’exposition montre bien par quels processus, le trait par les lignes, progressivement et à force de travail acharné, formule ce réel que l’artiste entend capturer. A nul moment Degas ne cède à la facilité voluptueuse. Il est d’ailleurs intéressant de relever que Paul Valéry s’irritait lui aussi des « choses vagues », une même rigueur est partagée par les deux hommes. Degas excelle également dans l’art des drapés qui sous son trait prennent vie et mouvement. Paul Valéry a bien compris cette poésie chez le peintre qu’il a su partager et approfondir dans cet ouvrage remarquable Degas Danse Dessin qui rythme le parcours de l’exposition en d’autant de pauses sur l’art de la création. On ressort rasséréner par un tel exposé de beauté, une seule envie en tête, relire ce texte de l’écrivain pour mieux encore apprécier ce Degas Danse Dessin !

 

A lire dans la collection Folio essais "Paul Valéry Degas Dans Dessin " Collection Folio essais (n° 323), Gallimard.

 


«
Comme il arrive qu'un lecteur à demi distrait crayonne aux marges d'un ouvrage et produise, au gré de l'absence de la pointe, de petits êtres ou de vagues ramures, en regard des masses lisibles, ainsi ferai-je, selon le caprice de l'esprit, aux environs de ces quelques études d'Edgar Degas. Ceci ne sera donc qu'une manière de monologue, où reviendront comme ils voudront mes souvenirs et les diverses idées que je me suis faites d'un personnage singulier... Cependant qu'au regard naïf, les œuvres semblent naître de l'heureuse rencontre d'un sujet et d'un talent, un artiste de cette espèce profonde, plus profond peut-être qu'il n'est sage de l'être, diffère la jouissance, crée la difficulté, craint les plus courts chemins.»

Paul Valéry.

 

Gérard Denizeau « Edgar Degas » Larousse, 2017.

 


L’historien de l’art Gérard Denizeau a souhaité faire découvrir Edgar Degas sous des angles insolites ou plus méconnus en un petit ouvrage incisif de 128 pages, illustré par les œuvres de l’artiste. L’auteur souligne combien l’artiste amoureux de réalisme que fut Degas ne peignait jamais à l’extérieur mais uniquement dans son atelier alors que régnaient pourtant les impressionnistes. Le mouvement est au cœur de la tension d’un artiste gagné très tôt par ce spleen qui l’habitera jusqu’à la fin de ses jours.

Qu’il s’agisse des peintures historiques et académiques ou plus tard des œuvres nées de son introduction dans la vie mondaine, Degas cherchera toujours à rendre visible ce qui est habituellement masqué dans le quotidien. C’est bien entendu particulièrement manifeste pour ces tableaux de courses hippiques, ces inoubliables danseuses ou encore de la musique suggérée par la peinture, Degas fait preuve d’une lucidité exacerbée qui rend chaque œuvre de l’artiste unique par cette tension de son réalisme. Alors que l’âge gagne, Degas se tourne vers la sculpture, sa vue ayant trop baissé. Naîtront ainsi des œuvres également passées à la postérité comme cette fameuse Petite danseuse tant raillée à l’époque de son exposition par un public qui n’apprécia pas ces traits trop réalistes d’une enfant sortie d’un milieu populaire défavorisée. Un ouvrage qui contribue à une connaissance plus intime de l’œuvre d’Edgar Degas.

 

Degas Danse Dessin – Hommage à Degas avec Paul Valéry catalogue sous la direction de Marine Kisiel et Leila Jarbouaï, Gallimard, 2017.

 

 

Pour devancer ou prolonger l’exposition du musée d’Orsay consacrée à Degas avec Paul Valéry à l’occasion du centenaire de la mort du peintre, le catalogue publié par les éditions Gallimard sera l’occasion d’approfondir les liens artistiques et littéraires qui unissaient les deux hommes. La première citation de Paul Valéry qui ouvre ce catalogue est bel et bien une invitation à la communion des arts, celui de la danse, du dessin et de l’écriture, en un rapport aérien et léger, selon « le caprice de l’esprit »… Impromptu, incisif et poétique s’offrent, en ces pages, au diapason de l’art de Degas, mêlé de rigueur et de finesse, lorsque pointes de la danseuse et pointe donnent naissance à la précision d’un trait en mouvement aérien et léger. Le lecteur goûtera dès les premières pages cette alliance des arts où le dessin – né de Degas mais aussi de Valéry qui n’était pas dépourvu d’inspiration à la matière – se trouve complété par la réflexion de l’écrivain et inversement. Ces rapports étroits et aux multiples variations y sont finement étudiés. La poétique picturale de Degas attisera, en effet, très tôt la curiosité du jeune Paul Valéry qui avoue rapidement son admiration : « Degas vient d’exposer quelques archi-merveilles chez Durand. Des danseuses, c’est clair, mais provenant d’une planète-celle-là- extraordinaire », le charme opère immédiatement… Portrait et en même temps réflexion sur le dessin et les tableaux de danseuse, l’ouvrage de Paul Valéry « Degas Danse Dessin » dont l’exposition a emprunté le titre développe une passion déjà ancrée chez l’écrivain et qui trouvera son aboutissement avec le génie d’Edgar Degas comme le souligne Michel Jarrety en introduction. Lucile Pierret retrace dans sa contribution les liens unissant Degas à Vollard, une relation qui dépassait largement celle professionnelle qui les réunissait initialement. Marine Kisiel approfondit, quant à elle, le processus même de parler de la peinture, un acte toujours délicat qui se doit – pour évoquer l’art de Degas - de relever d’une éthique du dessin. De nombreuses autres études analysent et complètent ce champ illimité ouvert sur le trait, le rêve et le mouvement ; une invitation pour le lecteur à rentrer dans une réflexion plurielle suscitée par la rencontre de ces deux personnalités de la culture terminant un siècle et annonçant le suivant.

 

Pascal Bonafoux « Les 100 tableaux qui racontent Degas » Édition du Chêne, 2017.

 

 

Pascal Bonafoux invite le lecteur à mieux connaître Edgar Degas par la présentation et l’analyse de 100 tableaux. Ce parcours débute par l’art du portrait, un art que Degas réservait essentiellement à ses proches, ses amis et lui-même… C’est également avec les courses que Degas donne libre cours à son amour du mouvement dans ce divertissement au cœur du XIXe siècle. Les hippodromes se multiplient en effet à cette époque et la vie moderne leur réserve une belle part, thème nouveau pour l’artiste. Chevaux en attente du départ ou de son cavalier à terre, tout est prétexte à capter cette vie qui s’anime, de la foule qui s’agite, jusqu’au plus infime détail du champ de courses. La vie parisienne a été également au cœur des motifs inspirant le peintre, les effets saisissants de la nuit, la mélancolie qui gagne la toile comme la poésie de Baudelaire à la même époque. Comment ne pas évoquer cette fameuse représentation de L’Absinthe, et ce regard perdu d’Ellen Andrée dans de vagues songeries aussi insondables que cette note lancée par cette Chanteuse de café en une envolée lyrique. Le chapitre consacré à la danse est bien évidemment celui qui retiendra l’attention du lecteur, le peintre ayant eu pour cet art une attention toute particulière que l’on sait. Degas est le peintre des danseuses et tout son art sera en tension pour capter ici un élan, là une pose, voire un bâillement subrepticement entre deux pointes… Les paysages et les nus occupent, enfin, les derniers chapitres dans ce parcours de l’art de Degas, un exercice où le peintre manifeste une fois de plus une audace en avance sur son temps, et où le sujet ne dicte plus le trait du peintre mais s’inscrit dans un style, le style Degas.

 

Dada Africa, sources et influences extra-occidentales

Musée de l'Orangerie

jusqu'au 19 février 2018

LEXNEWS | 12.12.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Pour le promeneur arpentant de nos jours à Zurich la rue Münstergasse où se tient encore fièrement le Cabaret Voltaire (lire notre reportage) , c’est toujours une émotion de réaliser qu’en ces lieux naquit le Dadaïsme en février 1916 sous l’impulsion de Hugo Ball et de sa compagne Emmy Hennings, tous deux vite rejoints par Tristan Tzara, poète roumain, Richard Huelsenbeck, poète allemand, Jean Arp, sculpteur alsacien ainsi que Hans Richter, peintre allemand. L’endroit a conservé cet esprit de non-conformisme créateur né en réaction à l’inhumanité de la Première Guerre mondiale, et organise encore aujourd’hui régulièrement des expositions en ses murs. C’est pour rappeler cet élan inouï du mouvement Dada vers le non-conformisme que la présente exposition du musée de l’Orangerie à Paris a élargi son étude aux influences extraoccidentales et notamment aux arts venus de l’Afrique. Organisée à Paris par le Museum Rietberg Zurich et la Berlinische Galerie Berlin, en collaboration avec les musées d’Orsay et de l’Orangerie, cette exposition invite le visiteur en un unique laboratoire d’idée en effervescence en plein cœur du premier conflit mondial. C’est une première que cette confrontation entre les dadaïstes et les arts de pays extraeuropéens, ce qui ne manquera pas de surprendre tant les liens semblaient étroits et manifestes.

 

Hanna Höch (1889-1978)

© Galerie Nathalie Seroussi © Adagp Paris 2017

 

Si les mises en scène des « Soirées nègres » ne semblent pas particulièrement ouvertes à une recherche d’authenticité ethnographique, la remise en cause de ce qui constituait jusqu’alors l’art occidental ouvre, en revanche, une porte à une autre vision. Plus sensibles à l’altérité et aux influences extraoccidentales, les arts africains sont ainsi introduits par des artistes aussi importants que Matisse, Picasso, Derain, Braque, Vlaminck. L’Afrique n’est pas le seul continent retenant l’attention des dadaïstes, l’exposition présente également des œuvres amérindiennes et asiatiques ayant compté pour les créations de Sophie Taeuber, Hannah Höch ou encore les écrits de Tristan Tzara. Ce creuset inédit et foisonnant offre ainsi à ces artistes meurtris par l’inhumanité du désastre humain de la guerre une inspiration sans limites dont témoignent les œuvres réunies en une scénographie encourageant ces découvertes croisées. Ainsi les compositions de Sophie Taeuber-Arp jouent-elles sur les déstructurations des formes et des couleurs, alors que les statues de Côte d’Ivoire réunies dans les collections de Paul Guillaume ouvrent à un dialogue et des échanges illimités avec ces arts premiers.

Dada Africa catalogue de l’exposition au musée de l’Orangerie, Hazan, 2017.

 

 

Cécile Debray, directrice du musée d’Orsay et co-commissaire de l’exposition, signe le catalogue accompagnant l’exposition consacrée aux rapports du dadaïsme avec les arts extraoccidentaux actuellement à l’Orangerie à paris. Cela fait 101 ans que le dadaïsme joue avec la sonorité du nom de son mouvement comme de la fantaisie des créations qu’il a encouragées.

 

 

Masque anthropomorphe, Bête-Gouro, début du XXe siècle. Artiste Inconnu. Musée du quai Branly ‒ Jacques Chirac, Dist. RMN-Grand Palais / Bruno Descoings

 

Ce qui apparaît comme une transgression – ce que fut le dadaïsme - est aussi une incroyable invitation à la création repensée au fil de la modernité, celle de ces femmes et de ces hommes au cours du premier conflit que connut le monde à cette époque. Ce qui est académique est remis en cause, reflet des conventions ayant conduit au désastre, la liberté des formes et des inspirations est au contraire encouragée, et cette liberté est très souvent synonyme d’exotisme. Le catalogue ouvre sur une incroyable confrontation d’œuvres, photographies et performances réalisées par les artistes avec une vitalité proportionnelle à l’angoisse transcendée par ces créations.

 

Sophie Taeuber-Arp (1889-1943), Motifs abstraits (masques), 1917
Stiftung Arp e.V., Rolandswerth/Berlin
© Stiftung Arp e.V., Berlin / Rolandswerth. Wolfgang Morell

 

Les contributions des historiens de l’art s’attachent dans leur contribution à analyser la perception qu’eurent les dadaïstes des cultures de pays colonisés par les principaux États occidentaux. Le rapport à l’autre, les entrecroisements qui en découlent notamment pour la création artistique, sont au cœur de cette réflexion à partir des œuvres majeures.

 

L'art du pastel de Degas à Redon

La collection du Petit Palais

jusqu’au 08 avril 2018

LEXNEWS | 04.12.17

par Philippe-Emmanuel Krautter



Le Petit Palais conserve plus de 200 pastels, fragiles et précieux et qui font pour 150 d’entre eux l’objet d’une exposition pour la première fois au Petit Palais à Paris, une belle manière d’apprécier cet art délicat dans la seconde moitié du XIXe siècle. Gaëlle Rio, conservatrice au Petit Palais et chargée des collections d’arts graphiques des XVIIIe-XXe siècles, a en effet souhaité faire découvrir au plus grand nombre cet art souvent plus méconnu par rapport à l’huile et à l’aquarelle et qui pourtant a attiré un grand nombre d’artistes prestigieux au cours de son histoire tels Auguste Renoir, Berthe Morisot, Paul Gauguin, Mary Cassatt ou encore Edgar Degas, sans oublier Odilon Redon, James Tissot et bien d’autres pastellistes réunis en cette exposition à la fois riche et instructive. La technique du pastel tient à la fois des nuances furtives de l’aquarelle et de la présence du pigment constatée dans l’huile. Permettant des esquisses de la plus fine exécution, le pastel est souvent considéré comme relevant à la fois du dessin et de la peinture. La seconde moitié du XIXe siècle connaît une profusion des genres et des inspirations, effervescence qui correspond à celle de la société de cette époque dans laquelle les équilibres de naguère vacillent et de nouveaux empires économiques s’imposent à partir de la Révolution industrielle. Ces mutations ne sont pas sans remous sur la société et les individus qui la composent, mutations dont les artistes se font parfois directement ou indirectement l’écho. Le portrait de La Princesse Radziwill d’Élisabeth Vigée-Lebrun qui ouvre le parcours donne une idée de ce que fut l’héritage laissé par le XVIIIe s. à partir de ce classicisme, l’élan vers la nature et les impressions qui s’en dégagent ouvrent à un art nouveau du pastel fait de touches spontanées, avec moins de hiératisme, et tendant à saisir l’instantané ce que permet avec peu de moyens le pastel.

 

Berthe Morisot, Dans le parc. Pastel, vers 1874.
© Petit Palais / Roger-Viollet

 

Ce seront des évocations pleines de fraicheur comme celles de Berthe Morisot « Dans le parc » révélant un art qui renouvelle le genre et ouvrant à son tour à d’autres métamorphoses comme le pastel mondain avec James Tissot dans sa représentation mutine de « Berthe » ou encore les mondes étranges évoqués par les symbolistes tel Odilon Redon et son fabuleux « Vieil ange ».

 

Odilon Redon, Vieil ange. Pastel et fusain,
1892-1895. © Petit Palais / Roger-Viollet

 

Le pastel se fait liberté, encourage une création débridée et sortie de l’académisme, ce dont témoignent encore les œuvres oniriques et talentueuses du pastelliste contemporain Irving Petlin, œuvres pour lesquelles l’influence d’Odilon Redon fut grande. Souci didactique encore que la place réservée par l’exposition à l’initiation des visiteurs à la technique du pastel, une heureuse initiative qui permet de prendre conscience à la fois de sa difficile délicatesse et en même temps de sa fragilité quant à son exposition et conservation.

« L’art du pastel, de Degas à Redon » catalogue sous la direction de Gaëlle Rio, Éditions Paris Musées, 2017.
 

 

 

 

Gaëlle Rio, commissaire de l’exposition de L’art du pastel au Petit Palais à Paris souligne dès son introduction au catalogue accompagnant cette exposition le rapport sensuel entretenu entre la matière et l’œuvre désignées par le même mot. Poudre qu’un vent disperse, le pastel va paradoxalement fixer sur la matière les contours, impressions et perceptions parfois les plus fugaces. Entre dessin et peinture, le pastel apparaît vite dans les arts comme une technique de liberté. Si elle est déjà utilisée au XVIe siècle par les Florentins et Vénitiens, son âge d’or débute au XVIIIe, pour atteindre son apogée en créativité au XIXe s. Cette deuxième moitié du XIXe s. connaît en effet un renouveau extraordinaire traduit par la diversité des œuvres (221) que possède encore le Petit Palais et objet de ce catalogue.

 

 

James Tissot, Berthe, vers 1883. Crayon graphite,
pastel. © Petit Palais / Roger-Viollet
 

 

Citant la passion qu’eut Huysmans pour le pastel qui « a une fleur, un velouté, comme une liberté de délicatesse et une grâce mourante que ni l’aquarelle, ni l’huile ne pourraient atteindre », le lecteur pourra suivre le chemin parcouru par cet art à partir de ses créations classiques héritées du XVIIIe. Le développement des études d’après nature fait du pastel une technique idéale à transporter partout avec soi pour l’artiste. Le naturalisme, puis l’impressionnisme viendront enrichir cet art par des compositions plus rapides afin d’en saisir tout l’instantané irradiant ainsi l’œuvre entière en autant de sensibilités que d’artistes.

 

 

Léon Lhermitte, La moisson. Les lieuses de
gerbes, 1897. Pastel. © Petit Palais / Roger-Viollet

 

 

Si le pastel mondain se plie, certes, à certaines conventions, le symbolisme brise, quant à lui, à jamais les cadres pour introduire dans l’œuvre un univers qui jusqu’alors n’appartenait qu’aux rêves et à la littérature, comme l’y invite l’admirable Naissance de Vénus de Redon ou ces pastels extatiques de Lévy-Dhurmer… L’ouvrage illustré de toutes les œuvres exposées est complété par un catalogue exhaustif des pastels du Petit Palais avec pour chacun d’eux une miniature permettant de les identifier et un descriptif.

 

Génération Rivet

Ethnologues, missions et collections dans les années 1930

Musée du quai Branly - Jacques Chirac

jusqu'au 28 janvier 2018

LEXNEWS | 30.11.17

par Sylvie Génot-Molinaro



Qui entre dans un musée tels celui du quai Branly-Jacques Chirac ou bien du Musée de l'Homme au Trocadéro, peut imaginer toute l'histoire humaine qui s’y cachent et que révèlent tous ces pièces et objets collectés, étudiés, analysés et exposés... Le Musée du quai Branly-Jacques Chirac rend par cette exposition nommée « Ethnologies, missions et collections dans les années 1930 » un bel hommage à Paul Rivet (1876-1958) et à ses collaborateurs. Tous ont joué un rôle crucial dans la mise en avant des collections du Musée d'Ethnologie du Trocadéro que Paul Rivet dirigea à partir de 1928, participant également à la professionnalisation de la toute première génération de jeunes et moins jeunes ethnologues français formés par l’institut d'ethnologie.

 

Paul Rivet ©MNHN

 

L'ethnologie jusqu'alors marginalisée devient ainsi une discipline à part entière et nombre d’hommes et de femmes passionnés en ce début du 20e siècle ont pu partir en mission aux quatre coins du monde observer et collecter des informations sur un très grand nombre de cultures, avec une démarche rigoureuse et scientifique (notes, photographies, objets étudiés dans leur fonction quotidienne avec descriptions précises de la géographie des lieux, de la faune, de la flore, des rites et coutumes in situ...). Paul Rivet a dès lors complètement révolutionné la recherche, l'observation donnant ainsi ses lettres de noblesse à l’ethnologie en tant que science. Médecin militaire, il participa à une mission scientifique géodésique en Équateur entre 1901 et 1906 ; ce fut cette expérience humaine décisive qui lui révéla sa véritable vocation, celle de l'ethnologie comme de l'importance d'aller sur les terrains du monde observer sur place les sociétés humaines dans une démarche scientifique appuyée sur des ambitions intellectuelles militantes pour le développement de l'anthropologie et de l'ethnologie. Dans cette période de l'histoire de l'Occident, troublée par la montée des racismes, des fascismes et de la toute-puissance de l'homme blanc où triomphe l'impérialisme européen, la nouvelle approche et le dynamisme que Paul Rivet met au service de la diversité humaine en font le père de l'ethnologie moderne.

L'exposition présentée à l'atelier Martine Aublet du musée du quai Branly Jacques Chirac, jusqu'au 28 janvier 2018, retrace les temps forts de cette nouvelle organisation de l’ethnologie, du développement des collections du musée de l'Homme, de l'engagement de tous celles et ceux qui ont accompagné Paul Rivet dans cette aventure humaine. On y retrouvera les noms des futurs grands des disciplines humaines tels Paul Émile Victor, Claude Levis Strauss, Thérèse Rivière, Germaine Tillion ou encore André Delpuech, Directeur du musée de l'Homme, Christine Laurière, CNRS, spécialiste de l'histoire de l'anthropologie et Carine Peltier-Caroff, responsable de l'iconothèque au musée du quai Branly Jacques Chirac ; tous trois associés au commissariat de cette exposition ont fait le choix de ne pas présenter une biographie purement chronologique de Paul Rivet, mais des thèmes d'actions, de voyages, d'observations et de réflexions, un choix judicieux rendant vivante et dynamique la passion qu'animait ces pionniers de l'ethnologie et de l'anthropologie dans les années 30. Abordant 7 thèmes, chacune des vitrines propose un moment particulier illustrant cette fabuleuse aventure humaine.

 

 

La mission de Paul Rivet en Équateur, la démarche vers une ethnologie culturelle, les ethnographes en Afrique et Asie entre 1925 et 1938 (dite la génération Rivet), les femmes ethnographes dans L'Aurès algérien, les ethnographes en Amérique et en Océanie entre 1925 et 1938 (dite la génération Rivet), les méthodes modernes appliquées au musée d’ethnographie du Trocadéro et comment le musée peut-il et doit-il être porteur d'un discours progressiste sur les sociétés sous influence coloniales dans les années 1930...

 

 

Tout un programme à l'image de Paul Rivet qui sut s'entourer de personnalités des arts, des sciences, créer des événements pour subventionner les missions et les présenter à tous avec pour objectif cet élargissement du champ des savoirs et des faires-savoir, œuvrant pour ouvrir le plus largement possible le musée et capter ainsi l’intérêt pour cette discipline jusqu'à militer pour la reconnaissance de la contribution des sociétés « primitives » au patrimoine commun. Une démarche contemporaine ouvrant la voie à toutes les générations futures d'ethnologues, d'anthropologues, de chercheurs et une des portes de la connaissance en rendant accessible et compréhensible le langage muséal à celles et ceux qui voudront bien en franchir le seuil…

 

Gauguin l’alchimiste
11 Octobre 2017 - 22 Janvier 2018
Grand Palais, Galeries nationales

LEXNEWS | 25.11.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


« Un conseil, ne copiez pas trop d’après nature, l’art est une abstraction, tirez-la de la nature en rêvant devant, et pensez plus à la création qu’au résultat. C’est le seul moyen de monter vers Dieu en faisant comme notre divin Maître, créer. », cette phrase extraite d’une lettre de Paul Gauguin à Émile Schuffenecker et datée de 1888 figure en exergue sur l’une des frises de la très belle exposition consacrée au peintre au Grand Palais à Paris cet automne. Véritable programme spirituel et mystique, ce conseil résume assez bien l’élan qui anima Paul Gauguin tout au long de son fertile parcours, allant du cœur de la Bretagne et de Pont-Aven à son voyage initiatique au Panama, sans oublier Arles et bien entendu la Polynésie. Point d’orgue de cette exposition d’envergure, la confrontation, vivante, dynamique, des différents supports utilisés pour son œuvre par Gauguin, et ce en un même lieu, réunissant ainsi plus de 230 œuvres de l’artiste dans toute sa diversité à partir des prêts notamment du musée d’Orsay et de l’Art Institute de Chicago. Le parcours servi par une scénographie idéale pensée par Nicolas Groult et Valentina Dodi permet au visiteur de plonger littéralement dans l’univers Gauguin, celui d’un alchimiste des couleurs, des formes et des représentations selon le souhait des commissaires de l’exposition Claire Bernardi, Ophélie Ferlier-Bouat et Gloria Groom. Peintures, céramiques, sculptures, gravures, dessins tissent ainsi au fil des salles un véritable dialogue entre les choses et les êtres à partir d’un « laboratoire des formes » initial ouvrant avec justesse le parcours. L’objet prend progressivement valeur symbolique, occulte ou suggère des présences. Le grès sera un des multiples médiums pour élargir ce rapport à la matière, créer de nouvelles formes, monstrueuses parfois, où cultures et temps s’entrecroisent en de surprenantes hybridations si on les replace dans le contexte de cette fin de siècle où elles furent conçues par l’artiste…

 

Mahana no atua (Le jour de Dieu) - © the Art Institute of Chicago


« Le grand atelier » ouvre l’art de Gauguin à une « vision synthétique » comme il la qualifie lui-même, dépassant l’expérience impressionniste et ouvrant ainsi à de nouvelles visions de l’art en compagnie d’Émile Bernard. Panama et la Martinique confrontent l’artiste à la vie sauvage, aux couleurs chaudes de l’exotisme qui imprègnent profondément son regard et sa palette. Le symbolisme prédomine, reléguant le folklore à l’arrière-plan. Des femmes énigmatiques apparaissent ainsi de manière récurrente associées aux vagues et à la mer, un leitmotiv qui se retrouvera par la suite dans sa période tahitienne. C’est justement avec la découverte de Tahiti et de la culture polynésienne ravagée par le colonialisme occidental que Gauguin glane ces restes souvent épars pour les intégrer à son travail créatif. Avec Gauguin, les bergers se métamorphosent en naïades et ne sont plus en Arcadie mais à Tahiti. Cet univers puissant capte tout entier l’être de l’artiste et est transposé dans des œuvres telle que Femmes de Tahiti ; Eh quoi ! Tu es jalouse ? Les légendes tahitiennes revivent sous le pinceau de Gauguin avec Arearea ; Pastorales tahitiennes. Noa Noa, enfin, son journal, traduit par la plume ces expériences, et évoque de manière personnelle ces hiérophanies, allant même au-delà en donnant une forme plastique aux esprits des morts maori. Alors alchimiste Gauguin ? Assurément oui, au regard de notre ravissement en découvrant cette exposition incontournable.

Françoise Cachin : « Gauguin » Flammarion, 2017.
 


Françoise Cachin, petite fille du peintre Paul Signac fut une spécialiste de la peinture française de la seconde moitié du XIXe s. et une historienne de l’art engagée qui s’opposa en son temps au projet d’un Louvre à Abou Dhabi… Elle a signé en 1968 la première édition d’une monographie sur Gauguin ; accueillie à l’unanimité, cette dernière a su s’imposer et faire depuis autorité. Incontournable, donc, c’est cette monographie que les éditions Flammarion rééditent aujourd’hui à l’occasion de l’exposition consacrée au peintre qui se tient actuellement au Grand Palais à Paris. C’est en effet toute la vie et le riche parcours de ce singulier artiste qui ont su être appréhendés avec une justesse d’analyse et un style alerte dans ce livre bénéficiant d’une riche iconographie (200 illustrations). Gauguin est le peintre des extrêmes et des légendes, avec sa vie tumultueuse, son art prolixe et particulièrement insaisissable. C’est toute la complexité du peintre de ces curieux Tropiques qui a attiré l’œil et l’analyse de l’historienne de l’art. Peinture paradoxale aussi parfois, l’auteur souligne combien Gauguin pense saisir le sacré lors d’évocations picturales de la nature qui relèvent du motif décoratif et qu’à l’inverse « c’est sans le vouloir […] qu’il transmet son émotion ou son anxiété et avec des moyens purement picturaux ». La tâche est décidément délicate. Gauguin, en une certaine rivalité avec la littérature ou la poésie, va chercher une dignité spirituelle de la peinture dans le contexte du symbolisme. Entre innocence et sacré, apparence et profondeur, mythes et quotidien, Françoise Cachin rappelle dans ces pages lumineuses toutes ces nuances de formes et d’approches adoptées par l’artiste et qui métamorphosent le sensible en une représentation artistique à nulle autre pareille pour ce peintre scandaleux et maudit, agent de change venu tard à la peinture.

Stéphane Guégan « Gauguin, voyage au bout de la terre » Éditions Chêne, 2017.

 


Stéphane Guégan, historien, critique d’art et conservateur au musée d’Orsay, a signé de nombreux ouvrages de qualité, saisissants pour leurs synthèses. Avec ce riche parcours biographique consacré au peintre Paul Gauguin et illustré par un grand nombre de documents et reproductions d’œuvres, l’auteur se penche sur ce singulier « braconnier, converti au symbolisme et la barbarie canaque des mers chaudes »… Reprenant le fil de cette vie proche de celle d’un roman d’aventure, Stéphane Guégan parvient en un texte percutant et incisif à faire ressortir cette insatiabilité de Gauguin qui lui fit dépasser les limites artistiques de son temps pour parvenir à un autre langage des formes dont a bénéficié la modernité artistique du XXe et XXe. C’est bien à un « voyage au bout de la terre » auquel invite Gauguin et que nous transmet l’auteur de cet ouvrage, cet éloignement favorisant le rapprochement de l’humain à l’invisible, pour un dialogue en peinture fait de touches successives – raffinées ou plus triviales - tendant à approcher ou saisir le transcendant, quel que soit son nom, maori ou chrétien, cet insaisissable. Gauguin par son amour de la navigation, tant réelle que métaphorique, conduit aux confins de nos univers mentaux, et approche avec la « barbarie » ce qui est « autre » selon l’étymologie antique du mot. Avec l’art de Gauguin, le « Je » est-il « autre » ? Belle interrogation à laquelle invite cet ouvrage stimulant signé Stéphane Guégan.

 

Etre moderne, le MoMa à Paris
Fondation Louis Vuitton
Jusqu’au 5 mars 2018

LEXNEWS | 23.11.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


C’est sous le signe indéniablement de la modernité et de la place que nous accordons à celle-ci qu’est placée la dernière exposition de la Fondation Louis Vuitton « Être moderne, le MoMa à Paris » avec un accrochage d’œuvres aussi prestigieuses qu’emblématiques de l’art des XXe et XXIe s. Œuvres célèbres venues tout droit du MoMa de New York pour rejoindre le temps d’une exposition prestigieuse la Fondation Louis Vuitton de Paris jouxtant le Jardin d’acclimatation. Le fameux musée américain est en effet en cours de rénovation et ces aménagements offrent l’opportunité au public parisien de découvrir ces œuvres qui habituellement impliquent de travers l’Atlantique. Depuis 1929, date de fondation du Museum of Modern Art, cette institution connue du monde entier est devenue le temple de l’art moderne, les Américains ayant souvent pris de l’avance en ce domaine sur la vieille Europe plus réticente à reconnaître des nouveaux talents devenus depuis des icônes de l’art. Aussi, n’est-il pas étonnant de découvrir l’impressionnante juxtaposition de maîtres dès la première salle avec Cézanne et Le Baigneur, Picasso et L’Atelier ou encore des œuvres plus liées à l’Amérique avec le peintre Denis Hopper et sa célèbre Maison près de la voie ferrée.

 

Edward Hopper, "House by Railroad" (1925)

©MoMA, N.Y./Courtesy Fondation Louis Vuitton

 

La richesse des œuvres réunies témoigne de l’impressionnante clairvoyance des responsables du musée dès ses premières années, qui n’hésitèrent pas à inviter des arts peu ou pas représentés dans les musées jusqu’alors, tels l’architecture, le design, la photographie (à noter de belles photographies réunies d’Atget) ou encore le cinéma avec une diffusion sur écran géant de quelques scènes du Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein. Cézanne, Picasso, cubistes et futuristes, dadaïstes et surréalistes se succèdent en un rythme vertigineux dans les salles de l’exposition pourtant si vastes. L’Histoire du XXe siècle trouve ses échos sur les toiles des artistes avec au fil des années une place croissante d’artistes américains dont Jackson Pollock avec The She-Wolf (La Louve) qui ne cesse d’hypnotiser les visiteurs de l’exposition dans ce labyrinthe de couleurs et de formes imbriquées. L’approche sérielle et minimaliste caractérisent à l’inverse les années suivantes 50 et 60 avec des artistes tels Carl Andre (une œuvre au sol que les visiteurs peuvent fouler des pieds), Ellsworth Kelly, Frank Stella, Lygia Clark. L’Amérique pop n’est bien évidemment pas non plus oubliée avec les emblématiques séries d’Andy Warhol répétant à l’envi une marque de soupe devenue célèbre grâce à lui, ou Roy Lichtenstein et la culture populaire ou encore Diane Airbus et ses célèbres Jumelles. Véritable histoire de l’art moderne en 3D, l’exposition fait défiler décennies et courants sur plus de quatre niveaux laissant ainsi découvrir et apprécier au visiteur l’art contestant la société de son temps ou au contraire cherchant à l’anticiper avec l’immixtion progressive du numérique comme nouveau champ d’expression des artistes de la fin du XXe et début du XXIe s. Ce parcours vertigineux et enrichissant se conclut par une expérience acoustique insolite qui se veut ouverture sur l’avenir, et dont nous réservons la surprise aux heureux visiteurs de l’exposition Être moderne – Le MoMa à Paris !

Être moderne, le MoMa à Paris, Fondation Louis Vuitton, catalogue sous la direction de Quentin Bajac, Coédition MoMa et Fondation Louis Vuitton Paris, 2017.
 


Dans le riche catalogue « Être moderne, le MoMa à Paris », accompagnant l’exposition du même nom actuellement à la Fondation Louis Vuitton de Paris, Quentin Bajac souligne combien la collection du MoMa est polyphonique depuis sa création, il y a maintenant près de 90 ans, avec pas moins de quatre générations de conservateurs. Fort de cette diversité et de cette richesse, les contours traditionnels fixés par l’histoire de l’art ne correspondent plus à la richesse accumulée par le musée. Peintures et sculptures ne suffisent plus à caractériser le MoMa, son approche pluridisciplinaire déjà ancienne et ses explorations transversales venant avec audace, sans discontinuité, enrichir en effet depuis ses débuts cette institution de l’art moderne devenue incontournable. Objet de nombreuses critiques et en même temps d’adulations, l’histoire du MoMa est complexe et se caractérise par une collection toujours en mouvement, en écho avec l’art évoluant décennie après décennie. Parmi ces mythes associés au MoMa, il en est un qui persiste à savoir que ce musée serait le temple du modernisme à partir de ses collections de peintures et sculptures de la première moitié du XXe s.

Ainsi que le souligne Glenn D. Lowry dans sa contribution, cette image est cependant réductrice de ce qu’est réellement le MoMa, dépassant ces clivages chronologiques pour faire sans cesse d’autres propositions notamment celles de galeries ouvertes aux juxtapositions et aux accrochages pluridisciplinaires, comme on le constate d’ailleurs aujourd’hui de plus en plus également lors d’expositions internationales. À partir de ces collections enrichies année après année, le choix est fait de privilégier des manifestations multiples d’une esthétique moderne appréhendées sous l’angle de différentes disciplines, chacune valorisant les autres par ces rapprochements.

 

Cindy Sherman, autoportrait. The Museum of Modern Art, New York Horace W. Goldsmith Fund par l’intermédiaire de Robert B. Menschel, 1995 Courtesy of the artist and Metro Pictures, New York © 2017 Cindy Sherman

 

La présente exposition « Être moderne, le MoMa à Paris » à la Fondation Louis Vuitton se veut un exemple de ces mises en rapport éclairées avec justesse par son catalogue, chacune des œuvres exposées étant reproduite dans celui-ci selon l’ordre d’acquisition et faisant l’objet d’une étude détaillée ; un bon moyen de réfléchir non seulement à l’évolution d’une des collections les plus prestigieuses de l’art moderne mais également à l’art en tant que tel en ce début de XXIe s.
 

Roy Lichtenstein. Drowning Girl. 1963

©Estate of Roy Lichtenstein New York ADAGP, Paris 2017

 

Exposition François Ier et l’art des Pays-Bas
Hall Napoléon – musée du Louvre
Jusqu’au 15 Janvier 2018

LEXNEWS | 12.11.17

par Philippe-Emmanuel Krautter


 

François 1er (1492- 1547) a inexorablement associé son nom au développement des Arts et des Lettres en France, et a su s’entourer des plus grands artistes de son temps qu’ils soient Français, des Pays-Bas ou Italiens. Pourtant, lorsque le mot de Renaissance dans le royaume de France est évoqué, c’est bien souvent en tournant le regard vers l’Italie que le regard se porte. C’est pour, sinon atténuer, du moins rééquilibrer ces Latines influences en de plus justes proportions que l’exposition nommée justement François 1er et l’art des Pays-Bas au musée du Louvre a été pensée par Cécile Scailliérez, conservateur en chef au département des Peintures et commissaire de cette exposition qui se tient jusqu’au 15 janvier 2018 au Hall Napoléon. Le début du parcours donne l’occasion au visiteur d’admirer le fameux portrait équestre du monarque peint par Jean Clouet appartenant au Louvre, et dont la magnificence des vêtements d’apparat du roi démontre son goût pour le raffinement.

 

Jan de Beer, Triptyque de l’Adoration des Mages,

avec la Nativité et la Fuite en Egypte © Scala, Florence

 

Contrairement à ce que l’on pourrait penser trop rapidement, si François 1er sut faire une place de choix aux plus grands artistes venus de l’autre côté du sud des Alpes - on pense bien entendu à Léonard de Vinci, Andrea del Sarto, Benvenuto Cellini, mais aussi à Rosso Fiorentino, Le Primatice, le dramaturge Pietro Aretino… tous ces noms prestigieux sonnant bien italien ! - il sut repérer bien de grands artistes également d’origines et d’horizon plus nordiques. A juste titre donc, la présente exposition a retenu un angle plus méconnu : celui de l’accueil bienveillant de la part du monarque d’artistes venus des Pays-Bas sur les terres du royaume. La tradition flamande n’a pas, il est vrai, débuté avec François 1er, le XVe siècle de Louis XII (1498-1515) avait déjà marqué ses attirances pour des artistes néerlandais tels Arnoult de Nimègue, Gauthier de Campes et de nombreux artistes anonymes. Le maniérisme anversois se prolongera en France avec le XVIe s. avec des artistes comme le Maître d’Amiens dont l’admirable allégorie mystique en l’honneur de la Vierge illustre idéalement le début de l’exposition. C’est par les artistes picards que ce maniérisme anversois se diffuse, dans la peinture, mais aussi le vitrail et la sculpture. Le visiteur pourra ainsi – et grâce à une remarquable scénographie - découvrir les œuvres de Godefroy le Batave dans le raffinement de ses minuscules miniatures, du Maître du Carcer d’Amour ou encore un artiste méconnu en la personne de Noël Bellemare redécouvert ces trente dernières années. Au fil des salles exposant ces trésors que connut le siècle de François 1er, le visiteur se fera grâce à ce riche parcours une idée de ces influences venues du nord, des influences qui démontrent que le monarque sut apprécier également en son temps la juste valeur d’œuvres d’un Jérôme Bosch, Joos Van Cleve, Corneille, Léonard Thiry, ce dernier ayant même été invité à Fontainebleau pour y décorer le château. Enfin, l'exposition sera également l'occasion d'admirer le précieux Livre d’heures de François Ier présenté exceptionnellement dans l’exposition et pour lequel une souscription a été ouverte pour en faire l'acquisition.

François Ier et l’art des Pays-Bas sous la direction de Cécile Scailliérez, 480 p., 24x30 cm, Somogy, 2017.

 

 


 

Cécile Scailliérez, commissaire de l’exposition François 1er et l’art des Pays-Bas et dirigeant ce volumineux catalogue paru aux éditions Somogy ouvre le propos en rappelant que si l’italianisme a largement influencé la Renaissance française, les influences néerlandaises et germaniques au nord des Alpes sont loin d’être négligeables lors du règne de François 1e ; une étude qui dépasse largement d’ailleurs le cercle même de la personne du roi pour s’étendre à l’ensemble du royaume. Poursuivant l’œuvre de ses prédécesseurs, François 1er encourage en effet la tradition flamande, qu’il s’agisse de traditions locales avec Gauthier de Campes et son majestueux Baptême de Clovis, ou de l’ouverture au maniérisme leydo-anversois autour des années 1520 avec un artiste majeur comme Jan de Beer. Le Maître d’Amiens, Jean et Engrand Leprince pour le vitrail contribuent à ce rayonnement qui parviendra jusqu’aux portes de Paris à Montmorency, puis à Paris même avec le développement de l’enluminure anversoise notamment celle de Noël Bellemare.

 

Jean Clouet, François Ier, roi de France

© RMN – Grand Palais (Musée du Louvre)

 

Une très belle section est réservée au fameux Maître d’Amiens et à son entourage dont les œuvres sont reproduites et étudiées. La diversité et la créativité remarquables qui caractérisent ces artistes démontrent l’extraordinaire essor des arts venus du nord à cette époque. Une autre section s’attache à l’influence nordique pour le portrait en France sous François 1er, on pense immédiatement, bien entendu, à Jean Clouet né à Bruxelles et qui travaillera pour le monarque avec ce fameux portrait équestre représentant le roi en majesté et retenu pour ouvrir l’exposition.

 

Corneille de Lyon, Portrait de Pierre Aymeric

© RMN Grand Palais (musée du Louvre)

 

Corneille de Lyon, Lucas Cranach l’Ancien, Joos Van Cleve, Jan Gossaert et bien d’autres noms réputés vont également dresser une galerie de portraits parvenue jusqu’à nous, non seulement riche d’enseignement pour l’Histoire de ce siècle, mais également pour les arts. De manière plus générale, la politique d’achat d’œuvres d’art aux Pays-Bas menée par François 1er démontre, s’il en était encore besoin, la force de cette région de l’Europe au XVIe siècle dans la politique artistique du monarque ainsi que le démontre l’étude développée dans ce très beau catalogue.
 

 

POP ART – Icons That Matter
Musée Maillol
jusqu’au 21 janvier 2018

LEXNEWS | 25.10.17

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Jusqu’au 21 janvier 2018, le musée Maillol accueille la collection du Whitney Museum of American Art de New York et c’est un événement à ne pas manquer réunissant les plus grands noms du Pop Art, qui ont, dans une Amérique d’après-guerre et jusque vers la fin des années 70, bousculé l’esthétique en réaction à l’expressionnisme abstrait. Gertrude Vanderbit Whitney (1875-1942) sculptrice et mécène, comme Peggy Guggenheim, a collectionné les artistes du Pop Art et sa collection comprend peintures, sérigraphies, sculptures et installations des plus grands : John Wesley, Allan D’Arcangelo, Claes Oldenburg, Jasper Johns, Harold Edgerton, Billy Al Bengston, Jim Dine, Rosalyn Drexler, Robert Indiana, Allan Jones, Alex Katz, Edward Kienholz, Roy Lichtenstein, Richard Lindner, Christana Ramberg, Mel Ramos, Robert Rauschenberg, James Rosenquist, Edward Ruscha, Roy Schnackenberg, George Segal, May Stevens, Tom Wesselmann et Andy Warhol.

 

Roy Lichtenstein, Girl in Window (Study for World’s Fair Mural), 1963 -

© Whitney Museum, N.Y. © Estate of Roy Lichtenstein New York / Adagp, Paris, 2017

Ils sont tous là, pour une ou plusieurs œuvres, véritable concentration de talents, de créativité et anthologie de cette période de l’histoire de l’art.

 

Une soixantaine d’œuvres sont présentées et rayonnent, se répondant entre elles dans une douce euphorie de formes nouvelles (pour l’époque), de couleurs et tons (vifs et éclatants), de sujets (politiques, humoristiques, ironique, sociétal), de techniques diverses (photographies, sculptures, peintures, installations, sérigraphies…).

 

Roy Lichtenstein, Untitled, 1967 - © Whitney Museum, N.Y.

© Estate of Roy Lichtenstein / Adagp, Paris, 2017
 

Ce qui frappe dès la première salle, ce sont les dimensions réelles de ces originaux exposés que l’on croit connaître tant ils ont été reproduits ou détournés par la publicité, et qui envahissent pour certains tout un pan de mur, toute une partie du sol et nous immergent en un instant dans ce mouvement, bien au-delà d’un clin d’œil à cette Amérique des années 60, célébrant « The American way of life » mais le critiquant aussi. L’expression artistique affirme sa croyance dans la puissance des images, s’emparant de la bande dessinée, des comics, des icônes du cinéma, des figures politiques ou encore des symboles de la société de consommation. Les artistes du Pop Art retiennent objets et situations du quotidien que chaque citoyen connaît et peut facilement identifier. Occasion unique de voir ces œuvres, pour certaines si connues mais jamais vues dont s’est entourée Gertrude Vanderbit Whitney, mais aussi de découvrir certains artistes quelque peu moins connus en France comme George Segal ou Rosalyn Drexler. Une exposition bouillonnante et brouillant les frontières.

POP ART - Icons That Matter. 160 pages – illustrations couleurs, éditions Culturespaces -Fonds Mercator, 2017.

En complément de l’exposition Pop Art – Icons That Matter- Collection de Whitney Museum of American Art, actuellement installée au musée Maillol, les éditions Culturespaces – Fonds Mercator proposent un catalogue détaillant cette collection réputée internationalement. « Fondée par la célèbre mécène Gertrude Vanderbit Whitney (1875/1942) et voulue comme un « musée d’artistes », l’institution éponyme a vu le jour dans un atelier. Visionnaire et sculptrice, Madame Whitney soutien dès 1907 les artistes américains de son époque et les fédère en une véritable communauté : elle les expose dans son « studio » et multiplie les acquisitions. Après l’ouverture de son musée en 1931, sa collection ne cessera de s’enrichir, grâce à des legs d’artistes comme Edward Hopper ou aux dons de généreux collectionneurs et philanthropes. Aujourd’hui, la collection du Whitney Museum compte environ 23000 œuvres, de quelque 3300 artistes. » ainsi que le rappelle le catalogue qui détaille les œuvres emblématiques, comme celles un peu moins connues, exposées au musée Maillol. L’histoire de la collection du musée - qui au début de cette aventure n’en n’était pas un - s’est étirée sur une période de deux décennies de 1907 à 1930. De belles photographies en noir et blanc montrent l’atelier de Gertrude, son studio, les premières expositions, le Whitney Museum au 22 West 54th street en 1954 ainsi qu’en 1962. « Par nature, (la collection) n’a jamais été complète et ne pourra jamais l’être. (Mme Withney) souhaitait qu’elle soit pensée comme un organisme qui grandirait comme nous-mêmes nous grandissons. Et c’est ce qu’elle fait. Le Withney continue d’être démocratique dans son esprit, pluraliste dans son goût, toujours audacieux et déterminé à acquérir ce qui se fait de mieux aujourd’hui. »
Et depuis le début de ce mouvement né au milieu des années 50, il s’est répandu dans différents pays jusque « dans la France de De Gaulle, où les milieux intellectuels sont fortement marqués par les courants communistes et le débat sur la réception des théories marxistes puis maoïstes les reproches faits au Pop-Art prennent place dans un contexte politique et culturel différent qui marque un nouveau chapitre dans les relations franco-américaines par rapport à l’immédiat après-guerre… Beaucoup d’artistes de la contestation, en Europe et en France notamment, utilisent les détournements de l’image propre à l’esthétique pop pour créer des œuvres engagées politiquement mais se tiennent à distance du mouvement américain.. » Dans les années 60 un grand nombre d’artistes se revendiquent du Pop art et se côtoient dans les galeries parisiennes ou New-yorkaises comme Arman, Jim Dime, Christo, Roy Lichtenstein, Raymond Hains, Claes Oldenburg, Yves Klein, James Rosenquist, Mimmo Rotella, Georges Segal, Martial Raysse, Tom Wesselmann, Daniel Spoerri et Andy Warhol… Certains de ces artistes sont remarqués dans les grandes manifestations comme Robert Rauschenberg à la Biennale de Venise en 1964, une histoire du mouvement Pop-Art retracée par Annabelle Ténèze. Dans la dernière partie du catalogue, chacun des 24 artistes est présenté par un article le replaçant dans le mouvement du Pop-Art, mettant ainsi sa démarche artistique en évidence. Le livre permet ainsi d’apprécier les 65 œuvres exposées grâce à la qualité des photos qui en restituent toutes les nuances et différentes techniques employées (sérigraphies, toiles, installations ou photographies) telle la série de photos d’Harold Edgerton ou les installations de Claes Oldenburg. Complété par un index et une bibliographie, ce livre est un bel exposé de ce mouvement dont l’art et la publicité tirent encore une certaine inspiration, un moyen d’anticiper ou de revivre cet événement parisien qui rassemble autant d’œuvres que de talents, habituellement dispersés aux quatre coins du monde, partagés entre musées et collections privées.

Sylvie Génot-Molinaro

 

Forêts Natales - Arts d’Afrique équatoriale atlantique.
Musée du Quai Branly - Jacques Chirac

jusqu'au 21 janvier 2018

LEXNEWS | 25.10.17

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

« Mettre en valeur, non pas les caractères ethniques des statues nègres, mais leur beauté » écrivait Guillaume Apollinaire dans le livre de photographies de Paul Guillaume en 1917 « Sculptures nègres ». C’est exactement le propos du nouveau rendez-vous du musée du quai Branly Jacques Chirac. Parce que dans la culture Fang qu’Yves Le Fur, commissaire de l’exposition et spécialiste des arts africains et océaniens, nous fait découvrir sous l’angle esthétique et non anthropologique ou ethnologique, la vie spirituelle imprégnait toutes les manières de penser et de vivre des différents groupes ethniques. Ils attendaient tout de la protection des ancêtres de leur famille dans les multiples de domaines de leur vie, (de la fertilité des femmes et des champs jusqu’aux connaissances profondes de la cosmologie), et la conservation des reliques d’ancêtres était donc primordiale. Qu’elles soient statues (homme ou femme), têtes de gardiens, reliquaires ou encore masques, leurs pouvoirs magiques assuraient la fonction de protection des reliques, les protégeaient des vols ou des sacrilèges.
 

 

C’est sur ce territoire étendu de la République de Guinée Équatoriale, du sud de la République du Cameroun, de la République gabonaise et de l’ouest de la République de Congo, où se sont formés ces groupes culturels au gré des mouvements de l’histoire, que le parcours de cette exposition nous entraîne pour nous faire découvrir plus de trois cents pièces, toutes liées principalement à deux types de pratiques : Les statues reliées aux cultes des ancêtres, d’une part, et les masques d’autre part exprimant les divers aspects de ces entités spirituelles. Par ces multiples pièces sont ainsi mis en évidence les liens indéfectibles de tous ces groupes dans leurs processus de créations et leurs intentions spirituelles liées à la protection des ancêtres.

Le parcours, véritable balade géographique dans les régions du nord, du sud, de l’est, du centre, commence sous le regard scrutateur d’une statuette d’ancêtre, gardien de reliquaire Ndjem de la République du Cameroun, et qui jambes et bras repliés, affiche toute la dignité de sa fonction. Le ton est donné, nous entrons dans une autre dimension, celle du lien entre les vivants et les morts… Des dizaines de gardiens et gardiennes des différents groupes fang (du sud de la République du Cameroun au nord de la République gabonaise- fang Mabéa – fang Ntumu – fang Betsi – fang Okak…) regardent vers l’infra-monde. Dans leur « cage » de verre, paisibles mais vigilantes, chacune dans leur posture, les yeux ouverts, demi-clos ou parfois fermés, ces statues témoignent de ce lien spirituel lié aux ancêtres et présent sur cette étendue géographie.

Les masques fang, kwele, kota, galwa, forment quant à eux un ensemble troublant de formes et de teintes : d’ocres, de kaolin, de patines, parfois polychromes, certains longilignes (Ngil), d’autres en heaumes gravés (Ngontang ou Kota) ou zoomorphes (Kwele). Portés par des initiés à l’occasion de rites très codifiés, ces masques sont eux-mêmes fabriqués selon des règles strictes et secrètes associées aux différentes confréries auxquelles ils étaient destinés. Là aussi, le nombre de masques exposés révèle la diversité et la circulation sur cette étendue géographique des enjeux culturels pour garder le sens et l’essence symbolique de toutes ces manifestations relationnelles avec les ancêtres.

 

 

Une immersion dans l’esprit des figures d’ancêtres, gardiens des reliquaires des Kota, de la plus ancienne (1640/1670) à la plus récente d’entre elles, démontre toute la beauté de ces représentations sculptées de bois et recouvertes de lamelles de laiton, tressées, repoussées, martelées, bosselées, collées, aux décors lustrés au sable pour en raviver l’éclat. Admirablement présentées et destinées à être vue de face dans la pénombre, celles-ci transportent littéralement le visiteur dans un univers particulier d’apaisement face à l’inconnu de l’infra-monde. De même, les masques Punu de la République gabonaise, connus dans le monde entier par leurs formes et couleurs caractéristiques (masques blancs ou blanc et noir de forme ovoïde, aux yeux toujours mi-clos, sans pupille, aux coiffes invariablement noires et soigneusement façonnées, au nez fin triangulaire et à la bouche ronde aux lèvres ourlées et peintes en rouge) raviront les visiteurs. Le parcours s’achève autour de piliers de cases rituelles laissant ainsi l’impression d’avoir été quelque peu un découvreur de formes, de créativité, d’originalité, d’un haut degré d’expression artistique, l’exposition ayant « pour visée l’appréciation artistique et la compréhension de la complexité d’arts majeurs de la création universelle » ainsi que le souligne Yves Le Fur. Un pari relevé.

 

Chrétiens d’Orient. Deux mille ans d’histoire
Institut du Monde Arabe
jusqu’au 14 janvier 2018

LEXNEWS | 14.10.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 

 

Les racines chrétiennes de l’Europe, elles-mêmes remises en question ces dernières décennies, ont fait oublier qu’il y a deux mille ans, c’est en orient qu’est né le christianisme, un christianisme qui s’institutionnalisera par la suite avec la force de l’Église catholique romaine durant des siècles. Une riche exposition à l’Institut du Monde Arabe rappelle l’urgence de cette mémoire souvent négligée par l’occident, et menacée au quotidien par l’intégrisme islamique.
Jésus prêche en Palestine, et c’est à Jérusalem que sa vie publique trouve son point culminant lors de sa Passion. À partir de cet ancrage en orient, la nouvelle religion, se démarquant progressivement du judaïsme ancien avec l’action des disciples du Christ, essaimera entre la Méditerranée et l’Euphrate, le long du Nil et sur les rives du Bosphore, avant d’étendre encore plus loin son message universel. C’est cette longue et riche histoire, aujourd’hui menacée de toute part pour les chrétiens d’orient, qui est rappelée avec cette exposition réunissant des pièces uniques et inédites en une scénographie réussie mettant en valeur ce patrimoine exceptionnel exposé grâce à l’aide de l’Œuvre d’Orient.

 

 

Plat représentant saint Julien, Mar-Elian, protecteur de la ville d’Emèse, actuelle Homs. Homs-Emèse (Syrie), VIIe siècle, Argent martelé et gravé, D.32 cm. Coll. George Antaki, Londres. G. Antaki / Axia Art

 

Plus de 300 objets, pour plusieurs d’entre eux inédits et précieux, ont été prêtés par les communautés afin de rappeler à l’occident ces racines orientales indissociables du christianisme de l’antiquité, jusqu’à nos jours. Le parcours débute par les premiers temps, ces premiers siècles de notre ère – datés à partir de la naissance de Jésus – qui virent le développement du christianisme en orient, avec un rappel de cette histoire et de son cadre géographique. Des pièces aussi émouvantes que fragiles comme ce tissu de soie évoquant l’Annonciation et datant du IXe siècle font écho aux premiers témoignages des communautés naissantes, se démarquant du judaïsme. Ces fragments de mémoire prennent ici la forme d’un regard pénétrant du Christ (icône Égypte Ve-VIIIe s.) ou d’une scène extraite des Évangiles provenant de Syrie du IIIe s. Les thèmes sont facilement identifiables, l’évangélisation naissante rendant indispensable leur compréhension par le plus grand nombre. Parmi les vitrines, le célèbre manuscrit des Évangiles de Rabbula du VIe s. offre au visiteur la qualité et la richesse de son enluminure, telle cette Vierge portant l’Enfant Jésus entourée de colonnes et de deux paons multicolores. Progressivement, les symboles de la foi s’affirment et se répètent sur la pierre, l’argent, l’or ou les parchemins. Les Conciles affermissent la foi en en rappelant les bases, au prix de graves controverses avec les hérésies qui la menacent tout au long de ses premiers siècles tel l’arianisme. Les premières églises sont suivies des premiers monastères qui se développent à partir de l’Égypte au IIIe s. pour s’étendre en Palestine, Syrie, Mésopotamie et dans la péninsule arabique. La suite du parcours montre combien les siècles suivants eurent à composer avec une nouvelle religion naissante déterminante en orient après la conquête arabe et l’essor de l’islam. Malgré les contraintes imposées par la nouvelle religion, le christianisme oriental se développe pourtant et produit images, langues et chants liturgiques dont les plus beaux témoins sont exposés avec un souci pédagogique remarquable. La dernière partie touchera certainement plus d’un visiteur avec cette thématique « Être chrétien dans le monde arabe aujourd’hui », où la force de la foi est confrontée au quotidien à l’extrémisme galopant dont chaque « une » des médias se fait tristement l’écho. Malgré cela, les photographies de mariages, des détails au quotidien rappelés par des clichés émouvants, démontrent que le patrimoine chrétien oriental, s’il est une fois de plus menacé, résiste et espère, ainsi qu’en témoigne cette exposition à découvrir absolument.

« Chrétiens d’Orient. 2000 ans d'histoire » édition publiée sous la direction de Raphaëlle Ziadé, 208 pages, ill., sous couverture illustrée, 200 x 260 mm Gallimard, 2017.
 


Cet ouvrage conçu à l’occasion de l’exposition « Chrétiens d’Orient » à l’Institut du Monde Arabe invite le lecteur à approfondir sa découverte des communautés chrétiennes du Proche et Moyen-Orient. Ainsi que le rappellent Elodie Bouffard et Raphaëlle Ziadé en introduction, « les chrétiens d’Orient sont en danger », un rappel dont les auteurs soulignent l’évidence tant chaque journée qui passe offre son cortège d’attentats, menaces et oppressions de communautés de plus en plus minoritaires. C’est sur ce fond dramatique qu’une réflexion beaucoup plus vaste a été proposée au public occidental et dont le présent catalogue approfondit l’analyse. La richesse historique, culturelle et bien entendu spirituelle du christianisme oriental est ainsi offerte à nos contemporains, illustrée par les plus précieux témoins de cette histoire deux fois millénaires. Suivant un parcours chronologique, le catalogue retrace 2 000 ans d’histoire à partir de 300 objets, dont certains inestimables, prêtés par les communautés, un moyen à la fois de les préserver en les restaurant pour l’occasion, et d’en faire connaître l’existence au plus grand nombre. Le lecteur pourra ainsi se familiariser avec les premiers temps du christianisme qui se déroule - rappellent les auteurs – dans l’orient romain à l’époque, avant de devenir arabe avec la conquête.

 

Stèle représentant Apa Shenoute, Sohag (Egypte), Ve siècle, calcaire. Coll. de sculptures et musée d'Art byzantin, Berlin. A. Voigt

 

Ce sont ces premiers temps où concepts et idées nouvelles essaiment avec le monachisme, les pèlerinages et l’importance grandissante de l’art. La conquête arabe contribue à redéfinir certains aspects du christianisme oriental, non point sur les dogmes, mais sur la manière de les exprimer ainsi qu’en témoignent ces textes sacrés où les enluminures s’entrelacent aux contours de la foi. A partir de ces siècles souvent méconnus par l’occident, à l’exception du regard frontal porté lors des croisades, se profile un christianisme original et singulier, où diverses influences historiques, géographiques et culturelles tissent progressivement des identités parvenues jusqu’à nous par ces œuvres d’art et de foi réunies dans ces pages.

 

(détail) Hymne acathiste
Yûsuf Al-Musawwir, Alep, entre 1650 et 1667
Tempera sur bois
Collection George Antaki, Londres ©G. Antaki /Axia Art

 

Le livre se termine par une partie importante consacrée aux communautés chrétiennes à l’époque contemporaine pour qui les vicissitudes ne sont pas seulement celles de l’histoire, mais bien du présent et d’un futur hypothétique, un témoignage qui va bien au-delà des clichés médiatiques et qui invite le lecteur à une réflexion en profondeur sur le sens d’une identité spirituelle et culturelle, aujourd’hui menacée sur cette partie de la planète.

 

 

Rubens – Portraits princiers
Musée du Luxembourg
Jusqu’au 14 janvier 2017

LEXNEWS | 14.10.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Il faut souhaiter au visiteur de l’exposition Rubens – Portraits princiers actuellement au Musée du Luxembourg qu’il ne subisse pas le revirement de Baudelaire à son encontre, alors même que le poète et critique d’art encensait le peintre quelques années auparavant, pour finalement conclure de manière abrupte : « Rubens, décadence, Rubens, antireligieux. Rubens, fade, Rubens, fontaine de banalité. » Le faste du bonheur sur les toiles du peintre le plus célèbre de son temps (1577-1640) était désormais insupportable au poète. Avec l’exposition du musée du Luxembourg, c’est un autre aspect qui est proposé dans l’immense production de l’artiste commandité par les grands de son temps, et notamment Marie de Médicis : celui des portraits princiers. Véritable album de famille, cette production occupe une place numériquement peu importante - 50 portraits pour 1 500 tableaux - mais cette expérience eut un rôle non négligeable pour la carrière d’un peintre nourri de culture humaniste, connaissant les usages des grands de son temps et devenu rapidement l’un des peintres en vue à la cour des Gonzague à Mantoue.

 

Rubens Portrait de Louis XIII, roi de France

c. 1622-25, Huile sur toile, 118,1x96,5 cm

Etats-Unis, Californie, Pasadena, The Norton Simon Foundation

©The Norton Simon Foundation

 

Cette exposition réalisée par Dominique Jacquot entend montrer combien Rubens, véritable courtisan, fut aussi et surtout le prince des peintres et le peintre des princes. La scénographie soignée et raffinée de Véronique Dolfus invite le visiteur au faste du portrait officiel, un art où la rhétorique s’octroie la part prépondérante avec ses codes et ses usages, sans qu’elle n’exclue pour autant une certaine originalité dans des détails qui dès lors n’en sont pas. Les différentes expériences de Rubens dans les cours européennes vont en effet progressivement tisser chez l’artiste une sensibilité lui permettant de capter le message souhaité par ses commanditaires en une créativité codifiée. L’Italie bien entendu compte parmi les premières influences, précieuses pour sa future relation avec Marie de Médicis, et fait de lui un peintre érudit, familier des évocations mythologiques, allégoriques et historiques. Le parcours de l’exposition évoque successivement ces différentes influences : sa rencontre déterminante, déjà soulignée, avec Marie de Médicis, mais également les rapports du peintre avec les cours de Bruxelles et d’Espagne, sans oublier son séjour à Paris. Sur ces murs, point de femmes opulentes à chair rose détestée de l’auteur Les Fleurs du mal, mais des femmes, et des hommes, sûrs de leur pouvoir, et cherchant par l’image à en transmettre la puissance, leur puissance. Un discours qui se bâtit avec l’aide et la complicité de l’artiste se devant de traduire, et peut-être plus encore, par tout un réseau de nuances, ces traits et portraits prestigieux, parvenus jusqu’à nous, et que le public découvrira dans cette exposition avec intérêt, tant sur le plan historique qu’artistique.

« Rubens » par Nadeije Laneyrie-Dagen, Hazan, 2017.

 

Nadeije Laneyrie-Dagen avec cet ouvrage consacré à « Rubens » offre au lecteur de cette superbe monographie un large éventail du talent et de la diversité de cet artiste considéré comme le plus grand peintre européen de la première moitié du XVIIe siècle. Européen grâce aux différents voyages qu’il put faire tout au long de sa riche carrière, sa vie fut complexe et influença sa production allant de pièces profanes au portrait princier, en passant par les retables d’église, sans oublier la gravure et la tapisserie. Paradoxalement ce peintre adulé jusqu’aux siècles derniers souffre de nos jours d’un certain désintérêt, et la présente biographie se charge de montrer combien cette situation s’avère injustifiée et mérite d’être reconsidérée. Amoureux des grandes entreprises, Rubens voit grand et réalise ses toiles de la même manière, avec un art consommé de la gestion de l’atelier. Si la mythologie et l’Histoire ont nourri par-dessus tout son art, le regard porté sur lui-même, ses proches et par la suite sur les grands de son époque démontrent une acuité certaine de l’artiste sur le monde et sur soi-même, une indication biographique précieuse que souligne l’auteur au début de l’ouvrage. La fin du XVIe siècle correspond pour Rubens à la genèse de son style avec l’apprentissage flamand auprès de trois maîtres successifs : Verhaecht, Adam Van Noort et Otto Van Veen. Le jeune artiste reçoit alors de ces aînés un héritage classique, ainsi que les manières aristocratiques qu’il faut maîtriser pour évoluer dans cet art au service des puissants. Puis viendront les années déterminantes en Italie, notamment à Mantoue auprès de la puissante famille des Gonzague, puis Florence, Rome…

 

Rubens Marie de Médicis, reine mère de France 1622

Huile sur toile 131x108 cm, Espagne, Madrid, Museo Nacional del Prado

©Museo Nacional del Prado, Dist. RMN-GP/image du Prado

 

Le jeune Rubens affine son art, et commence à exceller dans le portrait des dames de l’aristocratie, celui de la marquise Brigida Spinola Doria datant de 1606 en témoigne avec faste. La peinture religieuse acquière également une place de choix non négligeable pour l’évolution de sa carrière, et Rubens ne sera pas en effet le dernier à exceller dans des scènes qui consolideront sa réputation auprès de ses commanditaires : La Pietà réalisée vers 1601 de la Galleria Borghese et le Baptême du Christ quelques années plus tard manifestent les qualités abouties de l’artiste. A son retour d’Italie, les commandes, notamment d’art sacré, afflueront avec pour Rubens la nécessité d’organiser son travail pour produire dans les meilleurs délais des œuvres de taille remarquable grâce à une rigoureuse gestion de l’atelier du maître avec ses collaborateurs. Cette organisation permettra à Rubens et à son équipe de mener à bien une série vertigineuse de grands travaux de 1617 à 1626, avec des cycles de tapisseries, la décoration d’églises, sans oublier la fameuse Galerie de Médicis à Paris… Puis vient de nouveau le temps des voyages auprès des cours européennes où l’art de Rubens est apprécié des plus grands monarques dont il laissera les portraits pour l’immortalité, thème de l’exposition qui se tient actuellement au musée du Luxembourg.

 

 

Présence de la peinture en France, 1974 - 2016
du 28 septembre au 30 octobre 2017

Mairie du Ve - Paris

 

Interview Marc Fumaroli

Lexnews : "Comment est née l’idée de cette exposition ?"

Marc Fumaroli : "La peinture, un des arts les plus importants, a connu une crise grave à la fin du XIXe siècle au moment où la photographie s’est répandue largement. De nos jours, elle traverse une autre crise grave avec cette obsession et conquête des esprits par les images technologiques. Or, la peinture ne se sert pas de machine, mais de la main, de belles matières, de toiles, et elle nous apprend en quelque sorte - et pour cela elle devrait tous les jours être enseignée dans les écoles - à avoir un rapport délicat, sensible, avec les autres, mais aussi avec la nature et le monde. C’est pour cela qu’il m’a semblé que le moment était favorable pour monter une telle exposition, il y a une sorte de prise de conscience de l’exagération de notre confiance à l’égard des technologies. À la lecture de certains livres, films et attitudes, les choses évoluent et le progrès a beau nous donner des merveilles, il semble urgent de ne pas perdre ce que nos ancêtres nous ont légué. Notre action a été à contre-courant, tout d’abord en nous dirigeant vers les arts traditionnels, la peinture, la gravure, la sculpture, loin de la puissance destructrice de l’industrie gigantesque des images de série".

 

 

 

Marc Fumaroli :Nous avons travaillé pour l’honneur, pour l’amour de la cause, et ce d’une manière totalement désintéressée financièrement. Par ailleurs, nous sommes également à contre-courant en ne recherchant pas des plasticiens qui font souvent du bruit pour quelque chose qui redouble le malheur des temps. Malgré tout, bien que cela soit dans l’ombre et dans une certaine marginalité, il y a une peinture qui n’est pas une avant-garde, qui ne croit pas à la religion du progrès, tout en n’étant pas hostile à la science. Le rôle de l’artiste n’est pas d’exagérer ces valeurs, de les représenter d’une façon désespérante et désolante, mais de donner le sentiment dans ce monde que tout n’est certes pas fête, mais qu’il y a cependant des dispositions de la fête, ce que j’appellerai sans entrer dans des considérations esthétiques : la beauté. Tel est l’axe de cette exposition, avec l’espérance qu’elle aura un modeste, mais vrai succès".
 

 


Lexnews : "La beauté a-t-elle justement encore une place dans notre monde et l’art ?"

Marc Fumaroli : "Un des arguments en faveur de l’art contemporain, et qui est d’ailleurs un argument assez hypocrite, est qu’il dispense le plasticien contemporain de véritables compétences, de véritables secrets de fabrication. Dans ces conditions, si j’ose m’exprimer ainsi, la justification que l’on donne à ces choses qui ne nous intéressent pas et qui ne nous attirent pas, est qu’elles sont à l’image du monde dans lequel nous sommes. Nous assistons ainsi à une compétition de la laideur et de la brutalité qui déstabilise le public.
Nous devrions plutôt rechercher ce qui pourrait nous rassurer, nous reconstruire et nous permettre de mieux traverser ce monde difficile et terrifiant, comme toutes les générations l’ont fait avant nous. J’estime qu’il ne revient pas à l’art de prendre comme maître unique un artiste, par ailleurs talentueux contrairement à un grand nombre de plasticiens, comme Francis Bacon, fasciné par la laideur. Les peintres ou graveurs présentés dans cette exposition n’ont pas pour obsession cette laideur.
Boileau disait que le grand art est capable de rendre l’horreur supportable. Avec l’art contemporain, on veut nous faire croire que l’on a affaire à des gens qui pensent et qui ont des concepts de la situation dans laquelle le monde se trouve… C’est peut-être beaucoup demander aux plasticiens, et ce n’est certainement pas une raison pour abandonner les artistes à leur sort ! J’ai eu l’occasion pour préparer cette exposition de rencontrer un grand nombre d’artistes dans leur atelier, ce sont des artistes pour qui l’art n’est pas une question de spéculation boursière, ni publicitaire ou de bureaucratie culturelle, mais bien un véritable art de vivre dirigé vers la beauté et un apprentissage de notre capacité au bonheur. La quête de la beauté guérit, elle est salvatrice et salutaire ; ce n’est qu’à ce titre que l’art mérite son nom".

 

 


J’ai bien conscience que nous ne sommes pas une puissance et qu’il n’est pas en notre pouvoir de modifier le spectacle de notre monde, mais nous sommes peut-être capables à plusieurs de faire comprendre que ces arts, qui sont aussi des artisanats transmis par des traditions remontant aux origines, aux grottes préhistoriques, font de nous des êtres de la nature, et non pas de la technologie. J’espère, tout en ne me faisant pas trop d’illusions, que ce mouvement pourra peut-être un peu modifier les choses ! Espérons…".

 

* * *

 

A l'initiative de Marc Fumaroli, avec le parrainage de Jean Clair, Florence Berthout, Maire du 5e arrondissement, est heureuse d’accueillir, du 28 septembre au 30 octobre, l’exposition avec pour commissaire Vincent Pietryka présente dix artistes mettant à l’honneur la peinture, la gravure, le dessin et la sculpture : André Boubounelle, Érik Desmazières, Gérard Diaz, Philippe Garel, Denis Prieur, Gilles Seguela, Sam Szafran, Ivan Theimer, Jean-Pierre Velly, Pascal Vinardel.

L’exposition « Présence de la peinture en France, 1974 - 2016 » est née d’un amour vrai pour l’art et de la joie que l’on trouve à fréquenter les œuvres d’artistes féconds. La France en a vu apparaître dans les dernières décennies, mais dans une relative discrétion. Si quelques galeristes parisiens au regard aiguisé, des critiques et des collectionneurs attentifs ne les ont pas ignorés, le grand public n’a pas eu cette chance. Le souhait de Marc Fumaroli a été de réunir quelques-unes des plus belles de leurs œuvres en un lieu unique, afin de les rendre enfin accessibles au public, invité à cette occasion à les contempler, à entendre leurs commentateurs et à rencontrer les artistes eux-mêmes. C’est dans ce cadre que plusieurs entretiens se dérouleront lors de l’exposition, entre un peintre et un écrivain, un musicien ou encore un critique d’art…

La sélection des 30 œuvres présentées a été constituée avec le désir de montrer des pièces majeures qui rayonnent par leur beauté. Elles prennent place dans l’histoire de l’art, dans la suite des meilleures œuvres du passé et dans l’attente de celles du futur. Elles sauront toucher les yeux amateurs comme ceux des avertis, inviter le spectateur à s’arrêter et à entrer dans l’univers de la Colline à Volterra de Boubounelle, de Luigi de Velly, des Portes du fleuve de Vinardel, des Deux coings de Seguela, de la Tête de Méduse de Theimer…

Exposition du lundi au samedi de 10h à 18h

 

(catalogue disponible sur le lieu de l'exposition

avec des textes de Marc Fumaroli, Jean Claire et Lydia Harembourg)

 

 

 

6000 ans de réceptacles, la vaisselle des siècles par Michel Butor
musée Barbier-Mueller Genève
jusqu'au 31 janvier 2018

LEXNEWS | 14.08.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

C’est un anniversaire quelque peu nostalgique qui est proposé au musée Barbier-Mueller, situé au centre de la vieille ville de Genève, avec la disparition récente le 22 décembre 2016 de Jean Paul Barbier-Mueller, lui-même, président-fondateur de la Fondation. Triste absence qui se double par la disparition également récente de Michel Butor, décédé quelques mois avant, le 24 août 2016, et qui avait été sollicité pour fêter les 40 ans du musée. Cette belle et émouvante exposition, « 600 ans de réceptacles », qui se tient actuellement à la fondation, est donc bien plus qu’un anniversaire, mais bien un très bel hommage rendu tant au poète et romancier, Michel Butor, qu’au collectionneur Jean-Paul Barbier-Muller, tous deux épris d’humanité.

 


Michel Butor avait choisi cent pièces majeures à partir de ses affinités électives, un choix où singularité, sensibilité et poésie tissent un dialogue intime. Un dialogue partagé avec les visiteurs, presque comme un murmure, autour d’une scénographie naturelle et remarquable. Le thème du réceptacle a été choisi avec un plaisir évident par cet amoureux de la langue et des idées recueillies par la mémoire, comme ces objets recueillent les actions des hommes depuis l’aube des temps.

 

 

À la fois fruits de nos projections et invitations à interroger l’au-delà et l’indicible, ces vases, plats, carafes, boîtes et autres situles parlent au visiteur en écho aux murmures qu’a bien voulu laisser sous la forme de poèmes Michel Butor en vis-à-vis de ces témoins de l’humanité.

Alors même que ces pièces proviennent des quatre coins de la planète et des temps les plus reculés de notre histoire, Michel Butor les a classés en « rayons » selon l’inspiration qu’il reçut de leur forme, histoire, matériau, et surtout du message qu’ils ont bien voulu transmettre au poète.

 

 

De cette rencontre que l’on devine secrète et intime sont nés un véritable partage et une ode d’amour ou d’humanité, mais pour Michel Butor, ce poète à la sensibilité à fleur de peau, c’est presque un synonyme, une tautologie. Avec le recul, on se dit bien entendu que c’est un testament, la prescience que bientôt il pourrait poursuivre ces conversations après sa vie terrestre, prémices à une communion parfaite avec l’humanité. Le visiteur passe d’une salle à l’autre, littéralement inspiré par ces fonctions des réceptacles qui suggèrent, présentent, versent, conservent ou donnent encore…

 

 

Antiquité et artistes contemporains s’entrecroisent aux détours de l’Afrique, de l’Océanie ou des Amériques. Les frontières de la création s’étiolent, le souffle vital qui a animé ces témoins, et les anime encore, se renforce, ce qu’a bien compris Michel Butor. Chaque objet est expliqué dans son contexte et ses utilisations, mais c’est dans l’entrecroisement de leur rencontre que se niche - grâce à l’acuité de Michel Butor et à la scénographie du musée - la fertilité de ces découvertes.

 

Musée Barbier-Mueller
Rue Jean-Calvin, 10
1204 Genève

 

La pierre sacrée des MĀORI

Musée du quai Branly Jacques Chirac

jusqu'au 1er octobre 2017

LEXNEWS | 30.06.17

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Dans un territoire protégé situé au sud-ouest de la Nouvelle-Zélande, aux creux des flots des rivières du Te Wai Pounamu, « les eaux de la pierre verte », on trouve les merveilleux Pounamu, littéralement l'or vert, un jade d’une incroyable beauté et puissance. Cette pierre prestigieuse est en effet érigée par les māori au rang de trésor sacré et demeure au cœur de nombreuses croyances et légendes du ce peuple. C'est un parcours à la découverte de cette pierre, du pounamu, que nous propose actuellement le musée du quai Branly Jacques Chirac. De ces pierres, il émane des vibrations particulières que l'on est invité à ressentir en les touchant comme le veut la tradition māori, elles sont chaudes et douces et rien ne laisse voir la densité de leur matière. Le pounamu est intimement lié au du mythe de Poutini : un taniwha, une créature marine surnaturelle, gardien du pounamu ; ce dernier charmé par le spectacle de la belle Waitaiki qu'il surprend en train de se baigner, l'enlève ; tout au long du chemin, il allume des feux pour réchauffer la jeune femme. Tamaahua, son mari, inquiet de son absence, part à sa recherche aidé par une flèche magique, mais partout où Poutini a allumé un feu, Tamaahua ne trouve qu’un gisement de pierres… Il ne peut sauver sa belle épouse, celle-ci ayant été transformée en pounamu. La fuite de Poutini et de Waitaiki, telle qu'elle est décrite par ce mythe, reflète comme une carte fidèle les principaux gisements de Nouvelle-Zélande. À travers ces récits mythologiques, la culture orale māori transmet ainsi ce savoir de génération en génération.
Sur un plan géologique, cette pierre, le pounamu, renvoie à la néphrite, la serpentine et la bowénite, que les māoris classent en fonction de leur apparence, leur couleur, leur translucidité et les marques qu'elles portent comme autant de cicatrices de leur force...
Cinq espaces ont été conçus pour nous familiariser avec les peuples māoris, leur culture et les origines de cet « or vert ». Cinq espaces permettant ainsi de découvrir la géographie et la géologie de ces territoires, mais aussi les qualités et les utilisations de cette pierre verte jusqu'à sa haute valeur symbolique.

 

© Te Papa


Attardons-nous devant les dizaines d'outils exposés et réalisés par les māoris tout au long des siècles. Armes (mere, massue courte, hameçons, ornements, outils agricoles, objets d'affûtage, outils de découpe, herminettes...) « He toki iti, he rite he tangata », ce proverbe māori nous rappelle qu’une petite herminette est aussi utile qu'une personne. De couleur vert tendre au vert foncé, lisses et parfaitement polis, tous ces objets se ressemblent et pourtant aucun n'est identique, chacun a eu sa fonction, son histoire, son appartenance, son origine. Également célébrées comme symbole de pouvoir, les māoris offraient les pounamu comme cadeaux pour sceller des traités de paix ou signifier à quelqu'un sa grande importance, insufflant ainsi le mana (prestige du possesseur, la puissance sacrée héritée des dieux et incarnée par les personnages de hauts rangs dans le groupe). La pierre verte n'est donc pas juste un élément naturel que les maoris utilisent, c'est également une charge d'énergie recyclable et de contrôle sur les groupes. En effet, après des années d'utilisation, et des heures de réaffûtage, les outils en pounamu étaient retaillés et très souvent transformés en Hei Tiki, pendentifs de forme humaine que l'on voit autour du coup de pratiquement tous les māoris (de multiples photos et témoignages vidéos illustrent ce fait, de l'équipe de rugby aux citoyens très attachés à cette tradition identitaire).
Une vitrine regroupant plusieurs dizaines de Tiki en pounamu montre autant de façon de traiter ce symbole, la beauté de ces ornements qui avaient la réputation de tenir à distance les esprits malveillants et de protéger celui ou celle qui le portait. Certains de ces bijoux sont encore liés à l'histoire de leur propriétaire quand d'autres en ont perdu le souvenir... Mais qu'importe, ils en révèlent encore la maîtrise du travail de la main des artistes qui les ont fait jaillir de la pierre. « Ahakoa iti, he pounamu » – « il est petit mais précieux comme le pounamu », disent les māoris. Ce précieux patrimoine immuable inspire les artistes contemporains qui puisent dans l'art traditionnel pour réaliser des Hei Tiki, tels ceux de Lewis Gardiner, sculpteur sur pounamu, plusieurs fois lauréat de design contemporain et qui forme les jeunes sculpteurs en proposant également des matériaux actuels comme le jade synthétique ainsi que des formes anthropomorphes plus contemporaines. Un événement plein d'énergie, et c’est avec l'esprit « vert » que l'on ressort de cette très belle exposition !

La pierre sacrée des Māori .176 pages – 180 illustrations en quadri, Editions Actes Sud associées au musée du quai Branly Jacques Chirac, 2017.

 


Voici un catalogue d'exposition petit format qui attire l'œil immédiatement. Sur fond noir, un Tiki de jade vert a l'air de réfléchir. Il pose sur nous un regard interrogateur et bienveillant. Le titre, aux lettres dessinées de multiples graphismes blancs, annonce un voyage lointain, en terre māori, à la découverte de « La Pierre Sacrée des Māori ». Sont retracés dans ses pages l'histoire et les récits originels de l'existence de ces pierres que les māori vénèrent et vont chercher dans le lit des rivières telle Te Wai Pounamu, (les eaux vertes). L'importance de ce minéral, le jade, pour les groupes claniques māori est essentiel ; dénommé pounamu, le jade renferme pour les māori le « mana », ce souffle ou l’énergie vitale : « Aux yeux du peuple māori d'Aotearoa (Nouvelle-Zélande), aucun matériau n'est plus important que la pierre qu'il chérit sous le nom de pounamu (le jade de Nouvelle-Zélande). Pendant des générations, nos ancêtres ont consacré une quantité extraordinaire de temps et d'efforts à extraire ces pierres brutes dans les lieux les plus reculés pour en faire des outils précieux, des armes et des parures.

 

© Te Papa

 

Pour les Māori, le pounamu est un symbole fort d'identité culturelle et un bien des plus estimables, synonyme de mana (prestige et autorité). Tout comme les autres cultures du jade dans le monde, nous accordons de l'importance au pounamu en raison de sa beauté, de sa solidité et de sa durabilité. Sa grande longévité en fait un médium idéal pour fabriquer des oha tupuna (des souvenirs des ancêtres) qui passent de génération en génération. Le pounamu est aussi un cadeau de grande valeur qui permet de sceller une amitié, un lien de parenté, une paix, ou de témoigner sa gratitude à quelqu'un. Le proverbe « Ahakoa he iti, he pounamu » (« Petit mais précieux, comme le pounamu ») fait référence à l'importance qu'on lui accorde et signifie que même de petites choses peuvent avoir une grande valeur. » (extrait du catalogue).
Tout est dit ou presque dans ces paroles mettant en lumière la symbolique de cette pierre, de ce jade māori, pounamu, que l'on caresse pour ressentir sa puissance, son rayonnement énergétique, par respect pour tout ce qu'elle apporte au peuple māori et ce qu'elle représente pour chacun. Sans oublier les origines géologiques, c'est l'utilisation de cette pierre dans dans divers domaines qui la rend indissociable de la vie même des māori. Pour sa solidité, les māori la transforment en outils agricoles (herminettes), ustensiles de pêche (hameçons), armes (masses), couteaux, lames, pointes, gouges... Le pounamu est tellement solide que les māori l'utilisaient comme outil pour couper les troncs d'arbres qui deviendront des pirogues, mais aussi comme parure, celle connue sous le nom de Tiki, (pendentif anthropomorphe le plus apprécié des māori). C'est très souvent au regard de ces bijoux que le pounamu révèle toute la subtilité de sa matière et l'entendue de ses coloris subtils. Au fil des pages, vert clair, ou un peu plus soutenu, de ce catalogue, les dizaines de pièces exposées au musée du quai Branly Jacques Chirac, sont là, imprimées pour une longévité indéterminée que l'on peut alors observer à loisir tant la qualité des photos les rendent vivantes... et pourraient bien peut-être en laisser le mana transpercer le papier.

 

 

Le précieux pounamu est un patrimoine immuable inspirant toujours les artistes māori contemporains qui tout en respectant les codes ancestraux, créent aujourd'hui des bijoux ou autres objets précieux contemporains inspirés de cette culture māori forte et toujours vivante. Tel le proverbe māori : « Kia hora te marino kia whakapapa pounamu te moana kia tere te kārohirohi i mua i tō huarahi » ( - Que le calme se répande, que la mer scintille comme le pounamu, que la clarté de la lumière te guide dans ton voyage. )», c'est ce que l'on ressent en refermant ce catalogue avec l'espoir de pouvoir caresser ces pierres millénaires lors d'un voyage en terre māori, à l'autre bout de la terre, à la rencontre d'une civilisation fascinante.
 

 

« MEDUSA, bijoux et tabous »
Musée d’Art Moderne de la ville de Paris
Jusqu’au 5 novembre 2017

LEXNEWS | 20.06.17

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Appréhender le bijou au travers de son histoire et en tant que symbole offre une richesse digne des plus beaux diamants, et c’est à ce regard entre bijoux et tabous auquel nous invite l’exposition « Medusa, bijoux et tabous » qui se tient actuellement au musée d’Art Moderne de la Ville de Paris jusqu’au 5 novembre 2017. Le symbolisme et la place accordés aux bijoux dans l’histoire des sociétés révèlent, bien sûr, les liens étroits entretenus depuis toujours entre le bijou et la hiérarchie sociale dominante et politique (joyaux et couronne de la royauté, cadeaux diplomatiques…), faisant du bijou l’un des premiers signe de richesse et de pouvoir. Mais, un regard ethnologique plus aiguisé s’avère nécessaire et justifié pour en décrypter tous les symboles et usages et ce depuis que les hommes s’ornent de ces derniers à l’occasion de rites spécifiques, de la préhistoire (colliers de dents, parures de chasseurs ou de chefferie aux pouvoirs singuliers, parures mortuaires…) jusqu’à aujourd’hui (pearcing, incrustation de diamant dans les dents, bijoux de langue…). L’histoire de cet accessoire est intimement liée à celle de la perception des corps, à l’évolution des codes sociaux ou vestimentaires que l’on retrouve dans toutes les cultures.

Accessoirisé, il s’émancipe aujourd’hui de tous critères restrictifs pour s’assumer en tant que création autonome. « En 1961 déjà, Roland Barthes expliquait comment le joyau était devenu bijou : sa définition s’élargit, c’est maintenant un objet libre de préjugés : multiforme, multisubstantiel, d’emplois infinis, il n’est plus asservi à la loi du haut prix ni à celle d’un usage singulier, festif, presque sacré : le bijou s’est démocratisé. » - extrait du catalogue –

 

Karl Fritsch, Bague, 2006 argent oxydé et pierres fines
Collection Ville de Cagnes-sur-Mer © Karl Fritsch © Collection Ville de Cagnes-sur-Mer

 

Quelle place le bijou occupe-t-il aujourd’hui dans les sociétés occidentales connectées aux cultures et mœurs du monde entier ? Évolue-t-il en parallèle de la création artistique contemporaine ? Est-il toujours un support de fantasme social, de réussite, de rites obscurs décrits dans la littérature ou représentés en peinture ? Quelle est sa dimension artistique ? Nombre de questionnements auxquels l’exposition « Medusa, bijoux et tabous » apporte éléments de réponse et analyse par une réflexion non dénuée d’humour sur notre propre rapport à ces petits objets, qui, aujourd’hui nous accompagnent tout au long de notre vie, du bracelet de naissance à la maternité, des cadeaux divers et variés, bague de fiançailles, alliance et pourquoi pas le fameux collier de pâtes fait à l’école pour la fête des Mères !

Sans oublier le bijou accessoire qui orne aujourd’hui nos téléphones portables, ou écouteurs, devenant une extension du corps…

Jusqu’où nous accompagnent les bijoux dans le réel comme dans l’imaginaire ? Objet d’usage ou décoratif, objet de séduction ou de liberté totale ? Le bijou est-il toujours un objet symbole investi d’un message visuel ? Faute sans doute de n’avoir pas été suffisamment pris au sérieux, le bijou n’a jamais fait l’objet d’une exposition vu sous cet angle avec un propos ouvert sur l’art contemporain.

 

 

Danny McDonald (Mended Veil),Bitten Crystal Necklace, 2005
argile polymère, strass, verre, chaîne dorée
Collection de l'artiste © Studio Sébert – Photographes. Courtesy of Ooga Booga / Danny McDonald (Mended Veil)

 

 

Un propos intuitif, qui à travers un parcours retenant quatre thématiques (l’identité, la valeur, le corps et le rite), présente pas moins de quatre cents bijoux réalisés par des artistes tels que Man Ray, Louise Bourgeois, Picasso, Alexander Calder, Salvator Dali, Niki de Saint Phalle, Lucio Fontana…), des designers (René Lalique, Line Vautrin, Art Smith, Bless…) des joailliers (Cartier, Van Cleefs & Arpels, Buccellati…), des bijoutiers contemporains (Otto Künzli, Sophie Hanagarth, Dorothea Prühl, Karl Fristch…) ou encore des pièces anonymes allant de la préhistoire, du Moyen-Age, au XXIe siècle qui sont ainsi offerts au regard du public sous un éclairage visant à déconstruire les a priori posés sur les bijoux jusqu’à cette relation parfois fusionnelle avec eux, n’hésitant pas à explorer des usages plus inhabituels.

 

 

Collier Serpent, Cartier Paris, commande de 1968
Collection Cartier Photo : Nick Welsh, Cartier Collection © Cartier

 

 

Du bijou d’apparat, au collier amérindien, du bijou punk à celui fantaisie, toutes les matières sont explorées, exploitées, des pierres précieuses aux matériaux de récupération pour des créations qui consacreront le bijou comme objet d’art surdimensionné par rapport au corps et à sa fonction traditionnelle. Révélant sa position dans la société comme du ressenti de ceux et celles qui le portent, le bijou est : « Devenu un objet réel et métaphorique de ce besoin de lier au vécu, le bijou est devenu bien plus qu’un objet intermédiaire. Il est désormais partie prenante du regard dont il ne peut plus être dissocié. »

Le bijou explose alors tous les codes et les règles de comportement, symboles et rituels et devient un objet d’affranchissement du temps. Cette fascination pour l’intemporalité rythme le parcourt de cette belle et riche exposition, devenant le véritable sujet de cette exposition servant d’écrin au bijou lorsqu’il devient œuvre d’art.
 

 

PIGMENTS – Art aborigène du Kimberley, des îles Tiwi et d'Arnhemland

Aborigène Galerie - 75008 Paris.

 

LEXNEWS | 08.06.17

par Sylvie Génot-Molinaro

 

Maryanne Mungatop, Sans titre, 51 x 70 cm, 1996

Copyright: Courtesy Aborigène Galerie

 

C'est dans le sixième arrondissement, au 46 rue de Seine, dans cette rue aux nombreuses galeries d'art, que Nicolas et Pierre Andrin ont créé Aborigène Galerie, un lieu atypique qui reçoit en ses murs et dans ses sous-sols voûtés, depuis 1999, les œuvres des artistiques aborigènes d'Australie. Depuis 20 ans, ces deux spécialistes de cet art codifié, garant du secret des clans et des rêves originels, ont établi au fur et à mesure de leurs voyages sur les terres du bush australien, une vraie relation de confiance avec des artistes qu'ils ont su découvrir, reconnaître et exposer ou exposent actuellement dans leur « Aborigène Galerie ». Des centaines de petits points jaune ocre, terre brûlée, blancs, noirs, des traits, des courbes, des cercles, des empreintes de pieds stylisées, c'est toute une géométrie foisonnante qui est donnée à voir dissimulant souvent bien plus que ce que notre vue peut percevoir... Sur écorces d'eucalyptus ou sur toiles, les représentations d'histoires de clans, de danses, de chemins d'initiés, de rites sacrés, toute la culture ancestrale du bush est ainsi restituée aujourd'hui avec ces œuvres de peintres aborigènes contemporains dont certains reconnus internationalement. Le thème de cette exposition, comme l'indique son titre « Pigments », est de faire découvrir trois grands courants actuels de l'art aborigène, ceux du Kimberley, des îles Tiwi et de la terre d'Arnhem, territoires du nord du continent Australien ; des œuvres réalisées par des artistes avec des pigments naturels et traditionnels, ceux-là mêmes qu'employaient leurs ancêtres.

Ces artistes restent fidèles à ce qui les a façonnés, leurs terres, leur père, les traditions, les esprits de l'inframonde, la cosmologie du temps du rêve... et pourtant ils sont bien inscrits dans l'époque actuelle qu'ils n'hésitent pas à questionner et à souligner les incohérences de son évolution, comme en témoigne la toile de Jonathan Kumintjara (1960/1997) qui semble « raconter » ces essais nucléaires tirés sur la terre de ses ancêtres. Jack Dale, quant à lui, nous montre les esprits de la tempête « Jalala- 1989 » et de ses cyclones, un effet vibratoire qui touche. Sally Gabory, Paddy Bedford, John Mawurndjul, Maryanee Mungatop, Edward Taiita Blitner font également partie des peintres les plus influents et emblématiques qui perpétuent dans leurs œuvres les mythes ancestraux des clans du bush australien, témoins incontournables de leur culture, aujourd'hui fragilisée par l'occidentalisation de leurs peuples.

 

Edward Taiita Blitner, Le rêve du feu, 202 x 151 cm

Copyright: Courtesy Aborigène Galerie

 

Grâce au rayonnement de leur art, d'écorces en toiles, de pigments ou d'acrylique, dans les galeries, auprès de collectionneurs ou dans différents musées à travers le monde, ces femmes et hommes, laissent plus qu’une trace indélébile mais bien des œuvres incontournables dans le monde de l'art contemporain qui en a déjà consacré certains. Aller à Aborigène Galerie découvrir ces peintures emplies de « Pigments » est déjà faire un petit bout du chemin vers notre propre temps du rêve !
« Pigments » à voir jusqu'au 19 juillet 2017 à l'Aborigène Galerie - 46, rue de Seine 75006



Paris. www.aborigene.fr

 

Un chef-d’œuvre déstructuré
  

© Musée Unterlinden  © Th. Verdon

par Mgr. Timothy Verdon*

"Je n’écris pas au titre de prêtre, mais en tant qu’historien d’art et directeur d’un musée, celui de l’Œuvre de la Cathédrale de Florence, récemment renouvelé sous ma responsabilité. Et j’écris avec un certain embarras, puisque inévitablement ce que je vais dire ressemblera à un « J’accuse ! ».

 

© Musée Unterlinden


Dans un récent voyage à Strasbourg, j’ai fait un pèlerinage à Colmar au Musée Unterlinden, pour revoir un des grands chefs-d’œuvre de la Renaissance au nord des Alpes, le retable peint par Mathis Gothart Nithart - connu comme de Grünewald – pour le couvent des Antonins à Issenheim entre 1412-1516, avec les sculptures en bois polychrome de Nikolaus Hagenauer. Il s’agit d’une énorme construction ouvrable qui permettait aux fidèles de voir trois différentes séquences d’images : à l’extérieur, quand les deux volets du retable étaient fermés, La Crucifixion ; puis, après une première ouverture, quatre scènes : L’Annonciation, Le Concert des Anges, Marie avec l’Enfant Jésus, et La Résurrection ; puis, après une seconde ouverture, au niveau intermédiaire (au centre) : trois statues parmi lesquelles celle de Saint Antoine d’Alexandrie, patron céleste du couvent, qui était aussi un hôpital pour des malades du « feu de Saint Antoine ».

 

Le Retable d’Issenheim fermé - La Crucifixion
© Musée Unterlinden

 

La nouvelle installation du retable, achevée en 2015, a complètement déstructuré ce système visuel complexe, séparant les images du mécanisme originel pour les présenter individuellement. Par conséquent, le visiteur est privé de l’émotion de trouver, derrière la célèbre Crucifixion avec son corps de Christ sombre et torturé (à l’extérieur au premier plan, volets fermés), le corps lumineux et sain du Sauveur retourné à la vie. De même, il sera privé de cette émotion de trouver derrière la Vierge effondrée au pied de la croix de son fils (volets fermés), la jeune femme de L’Annonciation. Les deux scènes du second niveau – L’Annonciation et La Résurrection – étaient les revers des deux volets de La Crucifixion ; ouvertes, elles encadraient et étaient visibles à gauche et à droite de la composition du niveau intermédiaire Le Concert des Anges et Marie avec L’Enfant.

Maintenant complètement séparées d’elle, la composition de l’artiste est rendue indéchiffrable : L’Annonciation et La Résurrection, que Grünewald a pensées à gauche et à droite de la double scène du Concert des Anges et de Marie avec l’Enfant, se trouvent aujourd’hui l’une à côté de l’autre, et qui plus est en ordre inversé. On retrouve la même option pour la seconde ouverture, où les scènes de la vie de Saint Antoine se trouvent jointes et interverties, tandis qu’elles étaient initialement séparées par les statues de Hagenauer.

 

Le Retable d’Issenheim 1ère ouverture -

L’accomplissement de la nouvelle Loi © Musée Unterlinden

 


Le musée a prévu de petites reconstructions du retable originel qui permettent d’ouvrir, l’une après l’autre, les différentes strates, mais presque personne ne le fait, à défaut d’explications. Je comprends bien qu’il s’agisse d’impératifs de temps et d’espace : alors que le vieux système - le retable qui s’ouvrait - imposait à chacun d’attendre les ouvertures successives de chaque niveau, dorénavant tout le monde est libre de se promener en se plaçant ad libidem devant l’une ou l’autre scène. Mais on perd ainsi la logique de l’ensemble, et le musée n’offre aucune assistance pour en saisir le sens. Qui plus est, en inversant le rapport droite/gauche de certaines images, il transmet des impressions fausses. Il conviendrait au minimum d’installer une vidéo qui reconstruirait l’ordre et la succession des images.

 

Le Retable d’Issenheim 2e ouverture

- le cœur du retable consacré à saint Antoine © Musée Unterlinden

 

Il est également dommageable que l’on n’explique nulle part la fonction plus essentielle attribuée à un retable d’autel, qui consiste à accompagner visuellement la messe. Le sang qui coule des pieds du Crucifié et son corps étendu dans la prédelle devaient être vus en étant placés juste au-dessus de l’autel, quand les religieux et les malades participaient à l’Eucharistie, dont le pain et le vin rendent « présents » le corps et le sang du Christ. Ne pas communiquer ces informations au grand public revient à cacher une clé de lecture fondamentale ; il n’est pas question de catéchiser mais de communiquer ! À vrai dire, dans l’espace du musée, on aurait pu monter le retable sur une base en forme d’autel, rendant immédiatement intelligible le rapport entre image et rite, fondement même son histoire."


* Chanoine, Cathédrale de Florence et Directeur, Museo dell’Opera del Duomo.

 

AUSTRASIE. Le Royaume mérovingien oublié,

Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye

jusqu’au 2 octobre 2017.

LEXNEWS | 22.05.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Voici une exposition à découvrir à plus d’un titre au Musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines). Labélisée d’intérêt national en 2016 avec une première présentation au Musée municipal de Saint-Dizier, elle est aujourd’hui ouverte au grand public à Saint-Germain-en-Laye dans un but de protection des vestiges archéologiques. Cet évènement servi par une scénographie et un parcours remarquables présente une mise en valeur des résultats souvent récents de fouilles menées sur le territoire du nord Haute-Marne, et plus généralement de la région Grand-Est.

 

©RMN-GP / Jean-Gilles Berezzi

 

A quel temps historique et territoire renvoie le vocable Austrasie ? Nous sommes au tout début du Moyen-Âge, à l’Est de la France, dans un royaume né du partage de celui plus vaste des Francs à la mort de Clovis avec pour capitale Reims. Les différents espaces d’exposition invitent le visiteur à découvrir grâce à une réunion de sources très variées (objets prélevés lors des fouilles, manuscrits, cartes, vidéos, reconstitution d’artefacts…) la vie quotidienne et l’organisation sociale de ce royaume nommé Austrasie à cette période charnière de l’Histoire de France. Espace important des Francs orientaux qui couvraient l’Est de la France, la Belgique, le Luxembourg et l’Ouest de l’Allemagne sur une échelle historique allant de 511 à 717. Et pourtant, ce nom d’Austrasie a disparu de la mémoire collective contrairement à celui de Bourgogne ou d'Aquitaine qui eux ont survécu jusqu’à nos jours dans la dénomination des régions administratives. Oubli, ignoré jusqu’à ce que la toute récente réforme territoriale en 2016 redonne vie à cette « Terre de l’Est » - étymologie d’Austrasie – avec la création de la Région Grand-Est.

Nous sommes au carrefour de nombreuses influences culturelles léguées par la fin de l’Antiquité : un empire romain qui s’efface tout en laissant un grand nombre de ses caractères, un héritage laissé par la Gaule romanisée, les multiples influences des dernières invasions barbares apportant chacune des traits culturels qui, selon les lieux et les acteurs, s’imposeront, s’associeront ou donneront naissance à d’autres formes.

 

Fermoir d’aumônière et boucle
Fer, or, grenat ©RMN-GP / Franck Raux

 

C’est cette « mixité » qui construira la richesse des pratiques médiévales, d’une loi salique initiale à une dévolution mâle du pouvoir royal qui finira par donner naissance à une loi fondamentale du royaume anticipant les futures constitutions de la France, rien n’est anodin dans tous ces croisements culturels remarqués à cette époque et en cet espace.

 

 Fibule carrée quadrilobée Nécropole d’Humbécourt (Haute-Marne)
VIIe s. siècle Or, nacre et pierres précieuses – D. 7,2 cm
Paris, musée d’Achéologie nationale en dépôt au Louvre.

 

C’est cette complexité qui est rendue avec intelligence et différents degrés d’analyse accessibles à un vaste public, du plus jeune au plus exigeant, avec force illustrations et reconstitutions, objets exceptionnels prêtés par de grands musées européens telle l’épée du chef de Lavoye ou le coquillage de l’Océan indien de la tombe de la dame de Chaouilley, les bijoux de la dame de Grez-Doiceau ou encore les éléments d’architecture de la tribune de la première église abbatiale d’Echternach. Certains objets du quotidien d’un habitat rural à Prény en Lorraine viennent d’être récemment découverts et comptent parmi les pièces témoignant de la place active de l’archéologie en France auprès du public. Une exposition qui invite à revoir nos clichés de rois, de ces rois qui n’étaient pas si fainéants que cela !
 

A lire le catalogue de l’exposition AUSTRASIE Le royaume mérovingien oublié, sous la direction de Virginie Dupuy, Format : 21 x 26, pages : 128, 200 illustrations, Silvana Editoriale, 2016.

 

Art / Afrique, le nouvel atelier

Fondation Louis Vuitton Paris

jusqu'au 28 août 2017

LEXNEWS | 16.05.17

par Sylvie Génot

 


« Encore trop méconnue, la création contemporaine en Afrique suscite aujourd’hui un fort intérêt… », extrait du journal de la Fondation Vuitton ; Aussi, est-ce dans la totalité de ses espaces que la Fondation Vuitton accueille, une grande exposition d’art contemporain consacrée aux artistes de l’Afrique subsaharienne et d’Afrique du Sud. On y découvre une partie de la collection d’art contemporain africain (1989-2009) que Jean Piggozzi a su constituer sur les conseils d’André Mangin dans un espace intitulé « Les Initiés » ; un deuxième espace dénommé « Être là » est quant à lui tourné vers les artistes d’Afrique du Sud, venant conforter la présence de la création contemporaine africaine sur la scène mondiale ; un troisième espace, enfin, propose un choix d’œuvres provenant du fonds d’art contemporain africain de la Fondation Vuitton elle-même comme épilogue de ce parcours haut en couleur, volumes, émotions et révélations artistiques.
C’est donc bien quasiment trois expositions en quelque sorte qui, reliées les unes aux autres, forment ce « nouvel atelier », lieu d’expressions multiples, de diversités assumées, de différences éclatantes de vitalité, d’engagements culturels et politiques. Se dégagent avec force de ces dizaines d’œuvres une vraie énergie, une poétique des formes et des couleurs et des revendications esthétiques mettant ainsi en lumière une profonde identité culturelle bien vivante et indépendante que renforce une conscience politique et écologique. Un discours clair et sans tabou sur cette Afrique d’aujourd’hui, jeune, parfois grave, mais lucide sur l’avenir de la condition humaine.

 

Zanele Muholi (1972, Afrique du Sud) Nolwazi II, Nuoro, Italy, 2015, Série Somnyama Ngonyama / © Zanele Muholi. Courtesy of Stevenson, Cape Town/Johannesburg

 

Les artistes exposés sont les témoins et les reporters privilégiés de leur temps, puisque tous vivent ou ont vécu et créent sur et pour leur continent ayant chacun connu les différents événements politiques et leurs conséquences quant à leur propre histoire. Ils restent vigilants quant à la fragilité du monde actuel, ses répercussions, et leurs questionnements sont perceptibles dans leurs diverses œuvres. Autant d’artistes, autant de peintures, dessins, photographies, installations, vidéos, textiles, tapisseries ou encore sculptures mis en espace sous l’œil aiguisé de Suzanne Pagé, commissaire générale, et son équipe.

L’espace « Les Initiés » réunit une quinzaine d’artistes emblématiques. Nombre de pays y sont représentés. La Côte d’Ivoire – Frédérik Bruly Bouabré (1923-2014) dessins, le Mali - Seydou Keïta (1921-2001) photographe, Malick Sidibé (1937-2016) photographe, le Sénégal – Seni Awa Camara sculptrice, le Bénin – Calixte Dakpogan artiste plasticienne, Roumald Hazoumè sculpteur – le Cameroun - Pascale Marthine Tayou artiste plasticien sculpteur, Barthélémy Toguo peintre aquarelliste, le Nigeria – J.D 'Okhai Ojeikere (1930-2014) photographe, La Serria Leone – John Goba sculpteur plasticien, Abu Bakarr Mansaray dessinateur sculpteur, la République Démocratique du Congo – Moke peintre (1950-2001), Bodys Isek Kingelez (1948-2016) sculpteur plasticien, Robert Nimi plasticien maquettiste, Chéri Samba peintre.
 

L’espace « Être là » met à l’honneur leurs collègues d’Afrique du Sud, des artistes nés dans les années 1980, ayant conscience et la volonté d’être là, dans l’instant « Mon travail - explique Nicholas Hlobo artiste plasticien - s’ancre dans une identité sud-africaine, et je ne cesse de m’interroger sur ce qu’est mon moi, mon appartenance à ce pays… et la façon dont cela s’articule avec le reste du monde… ». Cet artiste est entouré de Jane Alexander sculpteur plasticien, Jody Brand photographe, Davis Koloane peintre, Moshekwa Langa peintre, Lawrence Lemaoana artiste textile, Thenjiwe Niki Nkosi peintre, Athi-Patra Ruga artiste textile, Bogosi Sekhukhuni vidéaste, Buhlebezwe Siwani phographe et vidéaste, Kemang Wa Lehulere artiste multi médiums, Sue Williamson vidéaste, Musa Nxumalo, Kristin-Lee Moolman et Graeme Williams tous trois photographes qui avec Kudzamai Chiurai, David Goldblatt et Zanele Muholi, photographes également, forment avec William Kentridge la « génération des born free ». « Je pratique un art politique, c’est-à-dire ambigu, contradictoire, inachevé, orienté vers des fins précises : un art d’un optimisme mesuré, qui refuse le nihilisme. », souligne William Kentridge.

 

De gauche à droite : Chéri Samba Enfin !… Après tant d’années, 2002 Acrylique et paillettes sur toile 200 x 330 cm Chéri Samba Hommage aux anciens créateurs, 1999 Acrylique et paillettes sur toile 151 x 201 cm / © Chéri Samba. Crédit photo : Fondation Louis Vuitton / Marc Domage



Enfin, la Fondation Vuitton a su constituer depuis des années un fonds d’art contemporain, présenté dans un troisième espace avec des toiles d’Omar Ba, de Melenko Mokgosi, de Chéri Samba, de Barthélémy Toguo et Lyneles les photos de Santu Mofokeng ou d’Omar Victor Diop, les installations de Meschac Gaba, Romuald Hazoumè et Rashid Johnson, une vidéo de Wangeshi Mutu. Une expression d’une liberté évidente, originale, surprenante, passionnante. Ces artistes rejoignent le cinéma, la poésie, la littérature, la musique, la danse contemporaine… « Pendant longtemps l’Afrique aura été perçue comme un espace des ténèbres portant le poids des préjugés les plus désobligeants tandis que le foisonnement de son imaginaire était sous-estimé… » déclare Alain Mabanckou, romancier et poète, en préambule à ces découvertes et rencontres de personnalités africaines reconnues ou émergentes - poésies, contes ou littératures - qui auront lieu les 24 et 25 juin prochains. Bien d’autres événements et rencontres entourent cette exposition donnant la parole aux artistes contemporains africains.

 

Le Baroque des Lumières

Chefs d’œuvre des églises parisiennes au XVIIIe siècle

Petit Palais jusqu’au 16 juillet 2017.

LEXNEWS | 08.03.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Grandiose ! telle est la première impression que l’on ressent en découvrant la scénographie retenue pour présenter ces chefs-d’œuvre des églises de Paris au Siècle des lumières. Pendant quelques instants fugaces, le visiteur aura le sentiment d’un retour dans l’Histoire, à l’époque où nos églises n’offraient pas cette vue souvent froide et minérale de leur dénuement après les ravages de la vague révolutionnaire de 1789. Le temps d’une exposition, à la manière des églises encore préservées en Italie, nous retrouvons une image de ce que devaient être ces lieux de prière, de dévotion mais aussi de représentation du monde et de la société d’une époque révolue. Véritables cosmogonies, les peintures et autres œuvres artistiques s’inscrivaient dans cette évocation du monde, temporelle et spirituelle, dont la fracture opérée par le vandalisme révolutionnaire a irrémédiablement occulté la lecture. Près de 200 œuvres ont été réunies par Christophe Leribault et Marie Monfort, commissaires de l’exposition, en un ensemble servi par cette scénographie remarquable réalisée par Véronique Dollfus qui parvient, à peine entré, à saisir le visiteur avec cette église « bâtie » le temps d’une exposition à force de pilastres, chapiteaux, boiseries et trompe-l’œil redonnant ainsi vie à l’univers baroque. Il ne manque que l’odorat des encens pour que tous les sens soient réunis puisque les organisateurs ont même prévu des extraits de musique baroque ! « Voir le sacré » par les grands retables des églises de Paris est ainsi proposé au visiteur avec forces commandes - souvent fastueuses lorsqu’elles furent décidées par de riches paroissiens pour leur chapelle privée – permettant aux artistes les plus renommés d’exceller dans la représentation du divin.

 

Jean-Baptiste Oudry, L’Adoration des Mages, 1717, peint pour le prieuré de Saint-Martin-des-Champs. Huile sur toile, 2,90 x 2,60 m. Église Saint-Georges, Villeneuve Saint-Georges, DRAC Ile-de-France © Joël Fibert

 

Jean Jouvenet avec l’admirable Visitation de la Vierge ou le Magnificat, Noël-Nicolas Coypel avec Saint François de Paule, ou dans une version plus austère, Jacques-Louis David et Le Christ en croix, magnifient chacun avec leur style les grands thèmes bibliques. Après la Contre-Réforme, le décor des églises du XVIIIe siècle évolue, les artistes collaborent encore plus ensemble pour dresser un décor d’illusions, évoquer le sacré par des artifices qui saisiront les sens des fidèles ainsi qu’en témoigne le travail entamé par le peintre Noël-Nicolas Coypel et le sculpteur Jean-Baptiste Lemoine pour l’église Saint-Sauveur. L’œuvre d’art prolonge les effets du décor dans lequel elle s’inscrit, ce qui justifie à part entière l’initiative d’une telle exposition redonnant vie à cette dimension perdue. Culte des saints revisité au XVIIIe s., pratiques de dévotion et peinture religieuse néoclassique de la fin du XVIIIe s. complètent ce parcours riche et exigeant, à ne manquer sans aucun prétexte !

Le Baroque des Lumières – Chefs-d’œuvre des églises parisiennes au XVIIIe siècle, catalogue, Éditions Paris Musées, 2017.

 


Ainsi que le souligne Christophe Leribault dans sa préface au catalogue, le XVIIIe siècle français évoque plus spontanément les fastes de la fête galante que la grande peinture religieuse. Et pourtant, c’est bien au sein de ces mêmes églises que les artistes donnaient à connaître leurs talents et contribuaient par les commandes dont ils étaient chargés à faire rayonner leur art par l’intermédiaire des représentations religieuses. C’est ainsi une autre vision des Lumières qui est ici rappelée par Christine Gouzi. Aux côtés des Watteau, Chardin ou Boucher, l’esprit des siècles précédents n’a pas totalement disparu pour autant, et l’éducation religieuse de la plupart des contemporains de ce dernier siècle de l’Ancien Régime tient encore une place importante.

 

Jean Jouvenet, La visitation de la Vierge ou Le Magnificat, 1716, peint pour le choeur de Notre-Dame. Huile sur toile, 4,31 x 4,41 m., cathédrale Notre-Dame de Paris, dépôt du musée du Louvre, Paris © Pascal Lemaître / dist. Centre des monuments nationaux

 

La peinture religieuse occupe ainsi une place non négligeable au XVIIIe s. et les nombreuses commandes des puissants de cette époque aux meilleurs artistes en témoignent. L’art de ce siècle reflète néanmoins les changements profonds qui s’impriment dans les mentalités, défense de la foi, répliques au scepticisme, tout est dialogue sur la toile et dans les évocations pour ne pas rompre ce fil de plus en plus ténu. L’héritage du Grand Siècle, celui de Louis XIV, est loin d’être négligeable pour le XVIIIe s, ce que confirme également l’étude de Guillaume Kazerouni, avec ces changements importants dans les genres représentés et une peinture d’histoire qui adopte une plus grande variété, même si la peinture religieuse s’affirme avec une certaine unité. Le lecteur découvrira avec un intérêt particulier le destin mouvementé des tableaux avec le Révolution de 1789, des œuvres dans la tourmente qui en fonction de leur récupération possible pour la gloire de la nation échapperont à l’autodafé. Le catalogue propose une carte précieuse des édifices religieux parisiens au XVIIIe s. en représentant par un code couleur ceux encore existants, de ceux disparus. De nombreuses études complètent cet ensemble détaillé et illustré de manière remarquable non seulement par les œuvres présentées dans l’exposition, mais également par un grand nombre d’illustrations permettant de replacer mieux encore l’art sacré dans la société française du XVIIIe s. et notamment en sa capitale.

 

Pour approfondir la visite, l’association Art, culture et foi, propose une cinquantaine de visites guidées dans les églises de Paris pour découvrir le patrimoine artistique du XVIIIe siècle. Les visites sont gratuites et sans réservation : www.artculturefoi-paris.fr

 

Louise-Denise Germain (1870-1936)

BnF site de L'Arsenal
Exposition Reliures jusqu'au 7 mai 2017

LEXNEWS | 21.04.17

par Sylvie Génot

 

Louise-Denise Germain, reliure sur Gabriel Soulages,

Les plus jolies roses de l’Anthologie grecque.

Paris, Léon Pichon, 1920 (plat supérieur et contreplat inférieur).
BnF, Réserve des livres rares



Louise Denise Germain, peinte par son gendre Josef Sima (portrait sur toile de 1922), semble bien fragile et discrète avec ses cheveux remontés en un chignon bas penchée ainsi sur sa table de travail. Pourtant, cette femme modeste devant son art, née en 1870, est une des grandes figures de l'art de la reliure du début du 20e siècle et dont les créations inoubliables sont actuellement exposées par la BnF à la bibliothèque de l'Arsenal pour quelques semaines. Formée aux techniques de la maroquinerie de 1898 à 1900, puis à celles du décors, elle produira en premier lieu des sacs, coussins de cuir, ceintures, sous-mains ou encore des portefeuilles, porte-monnaie, carde de tableaux ou autres boites à bijoux ; tous ces objets sont reconnaissables entre tous par ce style singulier et leur gamme de couleurs sombres et sobres, et que Louise Denise Germain appliquera de la même manière aux reliures qu'elle créera, se passionnant pour les techniques de la reliure alors qu'elle n'était pas relieur. Dans toutes ces productions artistiques et artisanales, Louise Denise Germain imposera sa liberté de choix et d'adaptation des matériaux bruts qu'elle employa pour couvrir les ouvrages qu'elle relia. Utilisant des cuirs naturels, des veaux, les pyrogravant à l'or ou à l'argent, y incrustant des agrafes et lames de métal, des plaques de métal argenté ou doré, écrivant les titres des œuvres tels le « Rolla d'Alfred de Musset - 1906 » ou « Carnets de voyage en Italie de Maurice Denis - 1925 » tout en lamelles dont elle mettra au point l'incrustation, en créant ainsi sa propre signature. Impossible d’oublier ces reliures signées de Louise Denise Germain les découvre, singulières elles ne s'inscrivent que très peu dans le mouvement ornemental des arts décoratifs des années 20. C'est un travail de patience et de rigueur qu'elle réalise à chaque apprêture, presque une aventure mystique. À travers soixante-quinze reliures, cette exposition montre les différents aspects des techniques et matériaux qu'utilisait Louise Denise Germain dans son art. Cuirs mordorés, peaux exotiques, maroquins, veau glacé, quelques verts, rouges et ocres forment enfin la palette des couleurs employées par l’artiste marquant ainsi une sobriété plus qu’assumée. Dans les textes que Louise Denise Germain illustrait à la demande d'écrivains, peintres ou graveurs, on retrouvera de grands noms et de célèbres recueils ou textes ( recueil de poésie, voyages, textes ou réflexions spirituelles, philosophiques ou littéraires), signés notamment d’André Gide, Gabriel Soulages, Arthur Rimbaud, Alfred de Musset, Émile Morel, Paul Verlaine, Maurice Denis, Colette, Mallarmé, Guillaume Apollinaire, Jean Cocteau, Paul Valéry, Jules Renard ou encore William Blake, et la liste serait encore bien longue… Le parcours de l’exposition met en lumière le talent de cette femme qui préféra de loin les mystères de l'ombre au tapage et à l'éclat du monde. Sa vision de la vie se retrouve au cœur même de ses reliures dépouillées de tout artifice et c'est avec un intérêt non dissimulé que les bibliophiles et collectionneurs ont en leur temps fait l'acquisition de la plupart des œuvres exposées. Mais pour découvrir et admirer ces ouvrages d’exception, nul besoin de grandes connaissances ni d'œil d'expert, l'amour des livres suffira pour avoir envie de connaître mieux cette œuvre marginale. Un bel hommage à Louise Denise Germain qui s'est éteinte voilà plus de 70 ans, en 1936, cette artiste à la griffe inimitable, aujourd’hui partie intégrante de l'histoire de la reliure.

Louise Denise Germain, catalogue, Bibliothèques de bibliophiles, Sous la direction de Fabienne Le Bars, broché avec rabats, 112 pages, 55 illustrations, 16,5 x 24 cm, Bnf éditions, 2017.

 


Les éditions BnF publient à l'occasion de l'exposition « Louise-Denise Germain - Reliures » qui se tient actuellement à l’Arsenal, un catalogue tout à l'image de cette artiste du début du 20ème siècle. Ses reliures sont sobres, sans enjolivement superficiel et dégagées de toute séduction trop facile. « L'œuvre de Louise-Denise Germain, construite sur près de trente ans, se définit par la constance de choix obstinés et d'audace. Il fallait en effet à cette femme menue et fragile la force de convictions profondes pour imposer son œuvre qui contrevient avec tant de détermination aux modes et aux modèles de reliures d'alors. … Il lui fallait, aussi, une insigne liberté pour adapter à la reliure ce qu'elle avait créé pour ses premières productions, des objets usuels en cuirs ? pyrogravés, tressés, teintés et incrustés d'agrafes : coussins, sous-mains, sacs, portefeuilles ou simples ceintures... Louise-Denise Germain a su s'imposer comme la première femme artiste non relieur à se vouer à l'art de la reliure, domaine qui la passionnait... Et si Louise-Denise Germain, secrète, discrète, modeste, eût sans doute refusé tout éloge, la cohérence, la singularité, la distinction de son travail amènent pourtant à y reconnaître une œuvre magistrale... », écrit Laurence Engel, présidente de la BnF, en préface de ce catalogue. Ces quelques lignes introduisent une courte biographie de l'artiste par Fabienne Le Bars, commissaire de l'exposition et conservateur en chef à la Réserve des livres rares ; Suivi une contribution signée Jean Toulet proposant une approche analytique des reliures elles-mêmes. Les notices des œuvres exposées éclairent, quant à elles, les contextes de création des reliures et étayent les techniques employées. Mais bien entendu ce sont les photographies des reliures qui à partir de la page 44 et jusqu'à la liste des pièces répertoriées page 100, sont le plus bel hommage que l'on puisse rende à cette petite femme au talent si grand, dont le portrait peint en 1922 par son gendre joseph Sima, la montre courbée et si concentrée à sa table de travail, elle qui ne dérogera jamais à sa ligne de conduite dans sa vie comme dans ses créations. Les artistes qui ont collaboré avec elle ne s'y sont pas trompés d'ailleurs et le résultat des livres, le choix des textes comme des illustrateurs donnent à l'ensemble de son œuvre une singularité reconnue et saluée. Louise-Denise est une artiste libre et « hors-norme » dans cette époque où les arts décoratifs avaient la part belle en reliure comme dans les autres domaines de création. Lire le catalogue de cette exposition est un voyage intime entre un auteur, un texte et Louise-Denise Germain, femme artiste décorateur relieur, qui par ses gestes patients, offre des écrins uniques pour des lectures ou relectures de quelques-uns des plus grands auteurs, transcendées par son art.
Ce catalogue aux références précises sera très apprécié des collectionneurs et bibliophiles éclairés comme amateurs.

Bibliothèque de l'Arsenal : 1, rue Sully 75004 Paris

 

Picasso primitif

Musée du quai Branly

jusqu'au 23 juillet 2017

LEXNEWS | 21.04.17

par Sylvie Génot



Une énième exposition sur Picasso, jusqu'au 23 juillet ? Où ? Au musée du quai Branly Jacques Chirac ? Tiens ! Picasso au quai... L'originalité de l'exposition « Picasso primitif » que propose Yves Le Fur, commissaire général, est de porter un regard sur une dimension de la vie du maître plus personnelle ayant largement influencé son expression artistique tout au long de ses années de créations. Ici, avant tout, Picasso collectionneur d'art. Pour mieux comprendre son œuvre, Yves Le Fur a construit chronologiquement le parcours de cette exposition, partant de 1900 date de l'arrivée de Picasso à Paris jusqu'à sa mort en 1973, un parcours jalonné de ses découvertes, de ses questionnements, échanges avec ses amis artistes peintres, sculpteurs, écrivains, comédiens..., le visiteur est amené au fil des années qui passent à mieux appréhender et même apprécier l'œuvre gigantesque du maître, en utilisant comme fil d'Ariane sa collection personnelle. A chaque découverte, à chaque acquisition, au fur et à mesure de la constitution de cette collection, de 1907 lorsqu'il il découvre le musée d'ethnographie du Trocadéro jusqu'à sa mort en 1973, Picasso semble absorber une part de la culture des objets qu'il possède les restituant à travers des formes, sensations, études, variations, impressions et matières, des énergies qu'il traduit sur ses toiles, ses sculptures, en aplats, volumes, terre ou métal allant jusqu'aux tréfonds de son âme créatrice pour en extraire l'essence même... « Un tableau me vient de de loin, qui sait de combien loin (…) Comment quelqu'un peut-il pénétrer mes rêves, mes instincts, mes désirs, mes pensées qui ont mis assez longtemps à mûrir et à venir au jour et surtout en déduire ce que je me suis proposé
de faire, peut-être contre ma volonté ? » soulignait-il.

 

© Musée Quai Branly

 

Une étroite relation unissait Picasso avec ces objets, masques, statuettes, œuvres d'Océanie, d'Afrique, d'Asie ou des Amériques. Picasso se dévoile, collectionneur curieux et passionné, attaché à ses acquisitions au point de s'en entourer en permanence et de les transporter au grès de ses différents déménagements. De nombreuses photographies de l'artiste dans ses différents ateliers montrent qu'il n'y était jamais seul, toujours en compagnie de quelques pièces, masques, statuettes qui fondus dans son univers sont entourés de rouges pour mieux les faire apparaître. C'est en 1907 que Picasso achète la première pièce de son impressionnante collection, il choisira non pas une œuvre des arts africains, mais un tiki des îles Marquises. L'année suivante, il achèvera « Les Demoiselles d'Avignon » commencées en 1906 et qu'il décrivait comme son premier tableau exorciste... D'autres, tel « Guernica », suivront. Ces longues heures passées au musée d'ethnographie du Trocadéro l’ont profondément marqué, « Quand je me suis rendu pour la première fois au musée du Trocadéro (...) je me suis forcé à rester, à examiner ces masques, tous ces objets que des hommes avaient exécutés dans un dessein sacré, magique, pour qu'ils servent d'intermédiaires entre eux et les forces inconnues hostiles, qui les entouraient, tâchant ainsi de surmonter leur frayeur en leur donnant couleur et forme. Et alors j'ai compris que c'était le sens même de la peinture. Ce n'est pas un processus esthétique; c'est une forme de magie qui s'interpose entre l'univers hostile et nous, une façon de saisir le pouvoir, en imposant une forme à nos terreurs communes comme à nos désirs. Le jour où j'ai compris cela, je sus que j'avais trouvé mon chemin » exprime-t-il en 1964. Tout n'est-il pas dit ici ? N'y a-t-il pas dans ces mots la clé du regard porté par Picasso sur les arts dits « primitifs » ? Tout au long de ce parcours unique, témoignages et informations révèlent que Picasso a acheté presque chaque année des œuvres d'art allant du Douanier Rousseau jusqu'aux amulettes de Papouasie Nouvelle-Guinée... Il collectionna les œuvres d’art toute sa vie et la chronologie choisie dévoile l'intensité de cette passion. Dans chaque espace se répondent œuvres d'art premier de la collection de Pablo et ses travaux en peinture, dessin ou sculpture comme cette toile « Jeune garçon nu - 1906 » et cette statue anthropomorphe du Nigeri de la fin du XIXe début du XXe siècle ou encore un étrier de poulie de métier à tisser « sang debe » Dogon du Mali de 1935 avec la sculpture du maître « Femme enceinte - 1949 », un bronze fondu à la cire perdue. Toutes les influences sont là, celles de « l'art nègre » en tête d'affiche, celles des arts océaniens, celle de la peinture comme de la sculpture contemporaine d'autres artistes, celles du théâtre, de la littérature et bien sûr celles de ses origines catalanes. C'est le corps dans tous ses états qui opère le lien entre toutes ces cultures des arts extra européens et Picasso, entre Picasso et l’occident, entre Picasso et nous. La vision des corps et de tout ce que les sociétés premières apportent en croyances, symboles, métamorphoses jusqu'aux énergies ressenties avec l'inframonde, le réel, le surréel et leur sens caché dépassent largement le premier regard sur les œuvres présentées et emmène sensiblement vers l'abstraction du schéma corporel occidental comme ce masque anthropomorphe Gunye ge Dan de Côte d'Ivoire face à ce masque de 1919 de Picasso. « Deux trous, c'est le signe du visage, suffisant pour l'évoquer sans le représenter... Mais n'est-il pas étrange qu'on puisse le faire par des moyens aussi simples ? Deux trous, c'est bien abstrait si l'on songe à la complexité de l'homme... Ce qui est le plus abstrait est peut-être le comble de la réalité. »
C'est en s'immergeant dans la collection et l'œuvre de Picasso que l'intelligence de sa réflexion profonde et sensible apparaît, que sa créativité sans limites exprimera à travers des centaines de créations. « Picasso choisit ses objets pour leur potentiel formel, leur capacité à se métamorphoser et à dégager un sens caché ». En dérangeant les structures des corps et des visages comme le lui montrent les figures des arts non occidentaux, Picasso bouleversera jusqu'à l'image miroir que sont le portrait et l'autoportrait. C'est en explorant jusqu'aux forces de l'inconscient que Picasso puise et transforme l'art en Art.
Les 300 pièces exposées au musée du quai Branly-Jacques Chirac, dont 107 de Picasso, font partie d'un chemin d'initiation compréhensible de tous.

Catalogue Picasso primitif. Coédition musée du quai Branly-Jacques Chirac / Flammarion, 342 pages – 336 œuvres exposées, 2017.


 

 


Le catalogue de l’exposition « Picasso primitif » publié sous la direction d’Yves Le Fur, une coédition Musée du quai Branly-Jacques Chirac/Flammarion, est une riche réflexion et belle lecture proposées aux curieux, amateurs, ou passionnés d’art et de Picasso en particulier. Outre ses œuvres en tant que telles, si nombreuses, c’est avant tout une démarche artistique révolutionnaire qui est ici exposée et analysée dans cet imposant et bel ouvrage avec en couverture ce montage d’un carreau industriel décoré en son verso d’une tête de faune (Picasso 1961) accompagné d’un tesson d’une terre cuite à décor peint du Pérou (200-900 après J.-C. qui a inspiré le maître catalan). Picasso collectionneur hors du commun, achetant des dizaines d’objets des arts premiers extra-européens, s’en entourant, vivant en leur compagnie telle qu’en témoigne déjà la photographie de Picasso dans son atelier du Bateau-Lavoir en 1908.

 

 

© Musée Quai Branly

 

 

Respectant la chronologie de l’exposition, le catalogue se veut miroir et suit en cela le parcours du peintre, année après année, retraçant ainsi sa démarche, ses rencontres, ses choix graphiques ou picturaux, mais dévoilant surtout grâce aux notes, commentaires et extraits de correspondances, cette pensée si fertile. Son évolution artistique et psychologique le mènera, toutes ces années, vers cette création totale tant recherchée assumant les tourments de son âme jusqu’à puiser à la source même de la création. La construction chronologique retenue par ce catalogue expose clairement les processus créatifs de Pablo Picasso, processus pourtant complexes et ayant pour résonance les pièces collectionnées par ce dernier ; certaines évidences se détachent pourtant visuellement et intellectuellement tout au long de ces pages de ce livre aux références passionnantes comme le montre notamment la double page avec ce tesson du Pérou, la faïence décorée par Picasso (couverture du catalogue) et le masque Otomi (Mexique — État d’Hidalgo- San Bartoio – Tutotepec – piedra Ancha – XXe siècle) qui au-delà des cultures et des époques, dialoguent et se répondent, ayant en commun la main des hommes qui les ont créés.

 

 

© Musée Quai Branly

 

 

L’image du corps en Occident est à mille lieues de celles que véhiculent les arts premiers lorsque Picasso s’en empare et la restitue dans les formes les plus « déconstruites » telles que « Tête de femme » (1927-1928) en résonance avec un masque féminin d’mba-nimba de Guinée ou encore « Femme assise dans un fauteuil » (1940) qui fait écho aux masques mexicains du XIXe siècle de l’état du Jalisco. Tout interpelle, intrigue et surtout inspire Pablo Picasso jusqu’à la possible métamorphose des choses, des hommes, de l’animalité, de la mise en abyme des âmes ; Un corps à corps entre l’artiste et sa création que retiendra la seconde partie de l’ouvrage. Cette énergie psychique inconsciente avec laquelle Picasso se battra, pulsions de vie et de mort dans lesquelles il puise et transpose comme en témoignent des œuvres plus proches des frontières de l’informe et de l’inframonde telle « Tête de femme » (bronze -1932). Pour lui, l’œuvre venait de si loin et il aimait à souligner : « Un tableau vient de loin, qui sait de combien loin… Comment quelqu’un peut-il pénétrer mes rêves, mes instincts, mes désirs, mes pensées qui ont mis assez longtemps à mûrir et à venir au jour et surtout en déduire ce que je me suis proposé de faire, peut-être contre ma volonté ? »

 

 

 

 

 

 

« Les Mutants, de Soly Cissé »

Musée Dapper jusqu’au 14 juin 2017.

LEXNEWS | 21.04.17

par Sylvie Génot

 


Dans le cadre d’Art Paris Art Fair au Grand Palais où l’Afrique est à l’honneur, le musée Dapper présente « Les Mutants » ; une exposition composée d’une vingtaine d’œuvres de Soly Cissé, artiste contemporain sénégalais reconnu internationalement tant en sa qualité de plasticien que de peintre, sculpteur et vidéaste. Entré dans cet espace du musée régulièrement dédié à l’art contemporain, « Les Mutants » vous happent littéralement dans une énergie de couleurs, de rythmes. Figures mi-animales mi-humaines, mots parfois graffés, parfois collés, parfois cachés dans l’œuvre n’apparaissent pas au premier regard, puis comme une deuxième lecture vous interpellent et convoquent face aux incohérences, injustices et violences du monde. Ces messages visuels sont donnés par l’artiste comme une réflexion politique profonde, un engagement sur les réalités sociales et économiques de l’Afrique contemporaine. Une analyse franche, nette de la vision du monde de Soly Cissé. C’est alors que les toiles, les papiers ou autres supports, de grands ou petits formats se chargent de couleurs denses, des bleus, des violets, ocres, jaunes, rouges, gris jusqu’au noir, directement apposées à la main, dessinées, gravées ou mélangées à des collages ; ces couleurs transpercent l’espace avec force, elles deviennent des personnages à part entière, de grande importance, et transgressent quelque chose de l’ordre du sacré, du mythe. Ces couleurs deviennent par elles-mêmes des toiles, des espaces de transgression où à dessein l’artiste brouille nos repères et propose une quête du sens et une vérité différente, celles de créatures fantastiques ou imaginaires, effrayantes et rassurantes, dans un univers déconstruit/reconstruit où les références traditionnelles culturelles africaines côtoient celles de l’Occident.

Sommes-nous réellement en présence de « Mutants » ou bien est-ce une représentation de notre monde en mutation permanente, une projection de nos esprits ambivalents ayant perdu leurs repères et leurs valeurs auxquels l’art de Soly Cissé nous confronte ? Que cela soit « Voisinage » - « Trois frères » - « Pollution » - « Chiens » - « Chiens jaunes » - « Chaleur » - « Les initiés »…, sculptures de métal « Hyènes », « Totem » et « Totem I et II » ou encore les figures aux bras levés, toutes ces œuvres contemporaines sont autant de références aux traditions africaines qui entrent, ici, en résonnance avec le lieu même et les œuvres qu’il abrite.

 

Voisinage, 2014 Acrylique, fusain et pastel sur toile
150 x 100 cm Collection particulière
© Archives Musée Dapper – Photo Aurélie Leveau.

 

Imprégné des grands courants d’Art contemporain de la seconde moitié du XXe siècle, influences du pop art, de Basquiat, de Bacon, du néoexpressionnisme ou encore de l’action painting, Soly Cissé se les est appropriées et a créé une expression personnelle originale d’une dimension universelle. « Artiste érudit, Soly Cissé joue délibérément avec une multitude de codes qui se chevauchent, sans jamais s’annihiler. Dans cette esthétique toutes les interférences sont permises. Les « détournements » de formes, notamment des objets liés à des croyances et des mythes de l’univers « traditionnel », correspondent à une démarche qui transporte des bribes d’un passé, les renouvelle en les intégrant à un discours qui dit le monde contemporain. » souligne Christiane Falgayrettes-Leveau, commissaire de cette exposition, comme un lien physique direct avec certaines œuvres de l’exposition en cours actuellement au musée « Chefs-d’œuvre d’Afrique ».

 

Valentin de Boulogne, Réinventer Caravage

Musée du Louvre, jusqu’au au 22 Mai 2017

LEXNEWS | 14.03.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Valentin de Boulogne est certes moins connu que Vermeer dont l’exposition lui fait face avec le succès que l’on sait, pourtant il est loin d’être un peintre mineur et a été considéré en son temps comme l’égal de Poussin. Sébastien Allard, commissaire de l’exposition et directeur du département des Peintures, a conçu un accrochage réunissant non seulement les œuvres du Louvre mais aussi celle du Metropolitan Museum de New York et de nombreux autres musées internationaux pour cette première monographie d’un peintre à (re) découvrir.
Suivant le parcours d’une sobre scénographie, le visiteur restera impressionné par la qualité des œuvres réunies et ne pourra qu’acquiescer au jugement du grand historien de l’art Roberto Longhi qui estimait que Valentin de Boulogne était « le plus énergique et le plus passionné des suiveurs naturalistes de Caravage ». La filiation est certes manifeste, le jeune Valentin, s’il n’a pas certes connu le maître à Rome, adoptera néanmoins dès son arrivée dans la ville éternelle dans les années 1610-1620 son mode de vie. Fuyant le milieu académique, il lui préférera les tavernes et autres lieux de débauche où il puisera la matière vivante de son inspiration. L’éclairage caravagesque est omniprésent dans sa peinture, comme si la lumière ne pouvait plus s’entendre autrement après la révolution opérée par son illustre et ombrageux prédécesseur. Et pourtant Valentin de Boulogne va progressivement tisser un style qui lui sera propre et qui le fera apprécier des puissants de son temps, notamment l’influente famille des Barberini.

 

Valentin de Boulogne, Les tricheurs, vers 1614. © BPK, Dresden Gema?ldegalerie Alte Meister / Hans-Peter Kleist, dist. RMN-GP.

 

C’est cet héritage repensé qui est proposé au visiteur selon une chronologie développant trois thèmes chers à Valentin de Boulogne : tout d’abord, les scènes du quotidien pour lesquelles son regard se fait plus incisif et suggère un traitement psychologique de ses personnages de plus en plus affiné. Les joueurs de cartes, La Diseuse de bonne aventure ou encore Le concert au bas-relief saisissent la vie sur le vif, expressivité des physionomies, jeux des couleurs et des ombres, drame banal du quotidien. Puis viennent des œuvres de plus grande maturité, avec des cadrages moins serrés, laissant plus de place à la dynamique de la composition ainsi que l’expriment puissamment Christ et la femme adultère et Le reniement de saint Pierre, ce dernier tableau représentant le disciple presque sorti du cadre sur la gauche, effrayé par la situation tragique dont il souhaite s’échapper par peur. Dans les dernières années de la courte vie de Valentin de Boulogne - encore un trait qui le rapproche du Caravage – le peintre est enfin reconnu avec des commandes officielles du pape Urbain VIII et de la famille Barberini. Ce seront des tableaux souvent impressionnants tels L’Allégorie de l’Italie exceptionnellement prêtée par l’Institut Finlandais de Rome ou encore Martyres des saints Procès et Martinien également prêté par les Musées du Vatican. Avec ces œuvres, Valentin de Boulogne développe un discours pictural de grande maturité alliant l’héritage de Caravage à un naturalisme saisissant avec ses jeux de couleurs. Mais Valentin meurt brutalement en août 1632 à l’âge de quarante et un ans à la suite d’une nuit de beuverie. Sa peinture continuera à vivre après lui, sans ou avec lui, en d’incessants dialogues parfois suggérés, souvent implicites et dont il appartient au visiteur de découvrir toute la richesse lors de cette très belle exposition.

« Valentin de Boulogne, réinventer Caravage » sous la direction de Keith Christiansen et Annick Lemoine, Officina Libraria – Editions du Louvre, 2017.

 

 

 

L’illustration de couverture du catalogue « Valentin de Boulogne » donne bien la tonalité dominant toute la peinture de cet artiste trop méconnu aujourd’hui du grand public. Le détail de la toile « David avec la tête de Goliath », se focalisant sur le visage du jeune David, révèle l’intensité psychologique dont est capable Valentin dans sa peinture. Fidèle aux canons classiques, le futur roi a les cheveux roux, les traits déterminés, le visage impassible alors qu’il vient d’abattre le géant Philistin, seul un froncement de sourcils évoque une tension, celle de l’enjeu de son combat. C’est d’ailleurs cette image que retient d’une certaine manière Annick Lemoine dans son étude passionnante « Ne s’incliner devant personne » sur Valentin de Boulogne. L’artiste avait conscience qu’il évoluait dans le sillage du Caravage, cependant il eut à cœur – même dans cette fidélité – de ne pas céder à la servilité, bien qu’il en partagera pourtant non seulement son style mais également le mode de vie déréglé, l’artiste en mourra des suites d’une beuverie ayant mal tourné… Peu importe la vie courte si elle est bien menée et Valentin saura en utiliser tous les instants avec une brillante formation artistique à Rome ainsi que le souligne Gianni Papi, subissant les influences de Ribera et de Cecco avant celle de Manfredi. Valentin adoptera l’attitude de Caravage quant au fait de peindre d’après la nature comme le relève Keith Christiansen dans sa contribution.

 

 

Valentin de Boulogne, Allégorie de l’Italie, Institutum Romanum Finlandiae, Rome, 1628-1629. © Alessandro Vasari

 

 

L’asymétrie savamment évoquée, des espaces interactifs sur la toile, des cadrages inhabituels confèrent aux œuvres de Valentin de Boulogne un caractère proche du réel et au diapason de ses modèles. Avant d’explorer, pour finir, la partie catalogue, le lecteur se rappellera avec les études d’Annick Lemoine et de Jean-Pierre Cuzin que Valentin de Boulogne est un peintre français, même si sa notoriété eut lieu initialement à Rome. Il entrera dans les collections royales mises en œuvre par Colbert et sera apprécié des collectionneurs français. Il est ainsi grand temps de se réapproprier ce peintre longtemps méconnu et que cette publication à l’occasion de l’exposition qui lui est actuellement consacrée au Louvre permettra assurément de mieux découvrir.

 

Kimono, au bonheur des dames

jusqu’au 22 mai 2017

Musée national des arts asiatiques Guimet

LEXNEWS | 12.03.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


C’est « au bonheur des dames », et des hommes également, qu’invite la dernière exposition du musée Guimet à Paris jusqu’au 22 mai 2017 qui vient d’ouvrir avec un prêt exceptionnel de kimonos provenant de la fameuse collection Matsuzakaya. Plaisir des yeux à défaut du toucher, c’est à un large éventail d’étoffes, de soieries, de coupes et de formes qu’offre cette nouvelle exposition haute en couleurs. Le raffinement des Japonais pour l’art de vivre n’est un secret pour personne en occident depuis la fin du XIXe siècle, époque où une poignée d’artistes occidentaux se passionnèrent pour le japonisme au point d’en réinterpréter de nombreux traits si l’on songe à Madame Monet peinte pour La Japonaise par son illustre mari en kimono… Ce vêtement compte parmi les emblèmes de la culture japonaise, un habit porté au féminin, comme au masculin, depuis des siècles et qui a lui seul est une véritable encyclopédie sur les us et les usages nippons. Car, à l’image de l’ikebana, du bonsaï ou des arts de combat, tout est codifié dans l’art de ce vêtement, et le plus petit détail peut conduire au raffinement ou à la vulgarité extrême. Avec les commissaires de cette exposition Iwao Nagasaki et Aurélie Samuel, nous pouvons découvrir un parcours à la fois attractif sur un plan esthétique, et instructif grâce aux évolutions de ce vêtement omniprésent dans la culture japonaise que l’on pense au Nô, au Kabuki, à la peinture et à l’Ukiyo-e, tout autant que dans la littérature. 150 pièces précieuses sont ainsi réunies pour écrire cette histoire du kimono au public du musée parisien, dont une sélection de la célèbre collection de la maison Matsuzakaya fondée en 1611, et incontournable depuis dans la diffusion de ce vêtement auprès des élites impériales, militaires, aristocratiques et bourgeoises.

 


Vêtement initialement porté sous un autre par l’aristocratie, le kimono devient vite un habillement à part entière, notamment chez la fameuse classe guerrière des samouraïs, avant de s’étendre à toute la population. Mais si la généralisation gagne, les singularités n’en sont pas pour autant oubliées, et la société très hiérarchisée du Japon depuis les temps féodaux n’omettra pas ces nuances. Apparu probablement avant le X° siècle de notre ère, le kimono prend sa forme définitive avec le nouveau millénaire pour s’étendre à toute la population avec les XIIe et XIIIe siècles. Il était alors d’usage de parler de kosode (littéralement « petites manches s ») avec d’étroites ouvertures. Le terme de kimono se généralisera surtout à partir du XIXe siècle. C’est avec l’ouverture de l’ère Meiji que la maison Matsuzakaya ouvre son premier grand magasin inspiré de ceux de l’occident à la même époque, d’où le titre de l’exposition en clin d’œil à Zola… C’est à un art du kimono auquel est convié le visiteur, un art de la confection complexe, et qui conditionne jusqu’au maintien et à la démarche de celle ou celui qui le porte, un maintien immortalisé dans les illustres estampes et de nombreux films d’Ozu. Décors, motifs, fonctions et accessoires sont, ici, présentés par des pièces extraordinaires, véritables œuvres d’art à part entière. Les accessoires se doivent d’être à la hauteur de ces confections, aussi la ceinture ou obi donne lieu à un raffinement tout aussi extrême, sans oublier les peignes et épingles dont de nombreuses pièces réunies témoignent de cette subtile sophistication. L’exposition a réservé une belle surprise au visiteur avec la réinterprétation par la haute couture contemporaine de ce vêtement emblématique avec des œuvres d’Issey Miyake, Kenzo (Kenzo Takada), Junko Koshino sans oublier Yves Saint-Laurent, Jean Paul Gaultier, Galliano ou Franck Sorbier. Une exposition, aux pièces remarquables dont le foisonnement de matières, motifs et détails ne peut qu’ouvrir à un merveilleux imaginaire.

« Kimono, au bonheur des dames » catalogue de l’exposition Musée Guimet sous la direction de Iwao Nagasaki et d’Aurélie Samuel. Gallimard, 2017.

 

 

L’exposition qui se tient actuellement au musée Guimet, et qui a pour thème le kimono, est également l’occasion d’une publication invitant à approfondir l’univers aux mille plis, obi, motifs et secrets de ce vêtement traditionnel japonais. Car, à l’image du thé, des arbres miniatures ou des arts de la guerre, le kimono est à la fois un vêtement et un langage. Langage du textile, des broderies, des couleurs et des soieries. Il suffit pour s’en convaincre de feuilleter les pages de ce bel ouvrage pour réaliser l’extrême diversité de cet art dont la couverture est réservée à un modèle du styliste Junko Koshino datant de 2009 alors que les premières pages intérieures invitent le lecteur à l’univers de la boutique de kimonos Matsuzakaya à l’époque d’Edo en 1772…

 

Katabira à motif de pavillons à étages

© Nagoya City Museum

 

C’est ainsi sur une longue échelle de temps, et un petit espace géographique mais grand sur le plan international, que s’inscrit ce vêtement connu du monde entier. La mode des estampes japonaises qui a très tôt saisi les artistes européens à la fin du XIXe siècle n’est certainement pas étrangère à cette diffusion, les estampes d’Utamaro ou de Toyokuni en témoignent. Il faut dire que le vêtement de kimono associe deux qualités chères à l’univers japonais : rigueur et géométrie. Nul exotisme torride dans ce vêtement ainsi que le rappelle Sophie Makariou, une idée préconçue de l’occident qui vit dans cette parure la cristallisation de ses fantasmes à l’image de la prétendue lascivité des femmes orientales. L’art de porter un kimono répond à une discipline stricte, le textile et sa coupe impliquant une démarche bien particulière, un port de tête, une manière de s’asseoir et de se relever que les arts graphiques, le cinéma ou le théâtre traditionnel japonais n’ont eu cesse de souligner.

 

Kosode à motif de camélia

© Nagoya City Museum
 

Aussi, Aurélie Samuel rappelle-t-elle l’histoire de ce costume traditionnel japonais précédé par le kosode entre le XIIe et le XIVe siècle. Techniques et décors répondent à une créativité encadrée mais aussi encouragée par le raffinement des meilleurs artistes. Ce qui impressionnera le plus le lecteur occidental, c’est assurément l’extrême profusion des motifs et des architectures élaborées sur ces espaces devenus œuvres d’art à porter. Saisons, conditions sociales, âge, chaque facteur a son importance et détermine l’aspect final d’un vêtement toujours conçu pour être porté. La mode contemporaine ne s’est pas trompée en puisant dans ce fonds immense une partie de son inspiration, si l’on considère les nombreux modèles réunis pour l’exposition et que ce catalogue nous présente également avec les créations de John Galliano, Jean Paul Gaultier, Franck Sorbier et bien d’autres encore.
 

 

Sérénissime

Venise en fête, de Tiepolo à Guardi

Musée Cognac-Jay jusqu'au 25 juin 2017

LEXNEWS | 12.03.17

par Sylvie Génot

 


Si, à Venise, c'est déjà le carnaval version 2017, à Paris au musée Cognacq-Jay, c'est la sublime Venise du XVIIIe siècle qui est fête ! Une belle exposition que proposent Benjamin Couilleaux, conservateur du patrimoine du musée, et Rose Marie Mousseaux, sa directrice, tous deux commissaires de l'événement. Dans une ambiance feutrée, au rouge cramoisi des lourds rideaux de théâtre, au bleu du pouvoir qui se met en scène aux bords du grand canal, au violet des lieux cachés et de perdition... voilà le code couleurs du parcours de cette visite de Venise à laquelle on ne résiste pas !
Alors que Venise est sur son déclin (fin de la République sérénissime de Venise à l'arrivée du Général Bonaparte le 12 mai 1797,) c'est paradoxalement cette période du XVIIIe siècle, de par ses nombreuses fêtes religieuses et païennes, qui marquera le plus l'empreinte de la ville dans la grande histoire de cette cité unique. « Ce chant du cygne, toutefois, a des airs d'apothéose, bénéficiant tant à l'économie qu'à la culture. Le peuple vénitien comme les autorités religieuses et politiques, conscients et fiers de l'identité si originale de leur cité, auront ainsi à chœur de l'exprimer à travers de multiples manifestations publiques ou privées. Pas une semaine, voire un jour, sans que ne soit célébré un saint du calendrier, un prince régnant ou tout autre événement propice aux réjouissances, attirant pour l'occasion l'Europe entière. Au XVIIIe siècle, Venise est une fête. »
Cette mise en scène politique permanente - festivités - carnaval - régates - concerts - opéras - représentations théâtrales de rue ou dans les théâtres - fêtes et bals privés - salles de jeux - prostitution... se fait autour de grandes et petites réjouissances qui articulent le sens de la visite de cette exposition.

 

Francesco Guardi, Le Doge Alvise IV Mocenigo porté sur la place Saint-Marc, vers 1775-1777 © Musée de Grenoble

 

En tout premier lieu et dans des alcôves plus secrètes parfois, les Vénitiens organisaient des réceptions privées et nous apprendrons alors qu'elles étaient désignées sous les termes de « ridotto » ou « casino », et c'est à l'origine de ces salles de jeux de cartes, de paris que naquirent les casinos. Des bals costumés et sous l'anonymat des maques et loups « Le Ridotto – P. Longhi – vers 1757 », l'ivresse dans les cavernes « La malvasia - gravure – G. Tiepolo - 1791 » , scènes de rue, cérémonies de tous genres sont immortalisés par les plus grands artistes de l'époque, Gianbattista Tiepolo (1696-1770), Jacopo Amigoni (1682-1752), Francesco Guardi (1712-1793), Giovani Battista Cimaroli (1687-1771), Guiseppe Borsato (1697-1768), Pietro Falca dit Pietro Longhi (1701-1785), Giovanni Antonio Canal dit Caneletto (1697-1768). C'est donc ce « reportage » de toiles, gravures, pastels, aquarelles qui illustrent cette promenade vénitienne. Que l'on ne s'y trompe pas, ces fêtes du peuple ou de l'aristocratie étaient surveillées de près par les législateurs de la Sérénissime et la liberté apparente des citoyens n'enlevait en rien les codes sociaux de la cour des doges. « Le Doge Alvise IV Mocenigo porté sur la place Saint-Marc - huile - F.Guardi - vers 1775-1777 ». La danse, la musique ainsi que le théâtre occupaient une place de choix dans ces festivités. Opéras chantés par le grand contre-Ut Farinelli « Portait de Carlo Broschi dit Farinelli - J. Amigoni - vers 1740 », pièces de Carlo Goldoni ou encore concerts et opéras de Monterverdi ou Galuppi se jouaient dans les plus belles salles de spectacle, la plus célèbre étant la Fenice. C'était bien l'image de grandeur et de puissance de cette Venise fastueuse que cristallisaient aussi ces grands spectacles de plein air réunissant des foules entières le long du grand canal pour de grandes régates (la première datant de 1274 et qui perdurent encore aujourd'hui) lors desquelles de magnifiques bissone e peote décorées et sculptées naviguaient « Bissona aux gondoliers chinois - F. Guardi - vers 1770-1775 - aquarelle de projet » mais c'était également l'occasion de recevoir les diplomates et dignitaires étrangers « L'empereur Napoléon 1er préside la régate à Venise le 2 décembre 1807 - G. Borsato », « Célébrations pour le mariage du dauphin Louis avec l'infante Marie-Thérèse d'Espagne au palazzo Surian - G.B. Cimaroli - vers 1745 ». C'était aussi en plein air que les représentations de la Commedia del'Arte connurent leur apogée « Le triomphe de Polichinelle - G. Tiepolo - 1753-1754 ». Sous ces fastes, derrière les soixante-dix types de masques correspondant à des figures de la commedia ou de la culture populaire, caché sous les costumes du carnaval, la bauta pour les femmes, grand capuchon ou capeline qui enfermait l'ovale du visage descendant jusqu'aux épaules et le tabarro grand manteau noir et tricorne dissimulant qui le portait comme la larva ou il volto (loup blanc de bois ou de de carton ciré) qui furent abandonnés par décret napoléonien au début du XIXe siècle, Venise assumait également un réseau de prostitution notoire, de courtisanes et filles de joie. Dans cette Europe des Lumières, les mœurs, les arts, les excès se pratiquaient sans gêne à Venise en perpétuelle effervescence et nombreux furent celles et ceux qui fréquentèrent alors la Sérénissime, s'y dissimulant tout à loisir... C'est cette page de l'histoire de cette cité toujours fantasmée et visitée par des milliers de touristes du monde entier qui vous ouvre les portes de quelques secrets, jusque dans le salon Boucher où « la Fabrique de la goutte d'or » propose quelques reconstitutions de costumes ou bien encore dans les combles du musée où derrière un miroir sans tain et costumé (prêt de quelques pièces emblématiques du carnaval) le visiteur devient alors un personnage d'un tableau vivant.
 

"Venise en fête de Tiepolo à Guardi" catalogue d’exposition sous la direction de Rose-Marie Herda-Mousseaux et Benjamin Couilleaux, broché, 176 pages, 100 illustrations, 22 cm x 28 cm, Paris Musée Editions, 2017.
 


Venise serait-elle née pour la fête ? L’interrogation semble justifiée en lisant le catalogue de l’exposition Sérénissime actuellement au musée Cognacq-Jay à Paris sous la direction de Rose-Marie Herda-Mousseaux et Benjamin Couilleaux tant ses ors et ses lustres invitent au rêve et à l’insouciance depuis qu’elle a surgi des eaux telle une nymphe. Sinon que seraient venus faire en ces lieux Vivaldi, Tiepolo, Guardi, Canaletto, Longhi et tant d’autres encore entre masques et apparences ? Venise cultive le paradoxe, ses églises sont si nombreuses qu’elles semblent avoir été posées là en contrepoint des plaisirs que la Sérénissime n’a eu également cesse d’encourager.

 

 

Lorenzo Tiepolo, Femme au masque, vers 1760

© Enrique Frascione Antiquario

 

 

C’est en cette cité que l’idée de casino est née, qu’un nombre incroyable d’escaliers à la dérobée et de portes secrètes ont été inventés pour échapper à la rigueur de la morale outragée par tant d’excès. Si l’Église acceptait tant bien que mal l’idée d’un carnaval et d’un relâchement des mœurs, c’était sur une journée, à la veille de quarante jours de pénitence… Pourtant, à Venise, c’est la fête tous les jours, ou presque, pour certains. Une fois de plus, il faudra distinguer entre les grandes fêtes et celles privées, celles du peuple et celles de l’aristocratie comme le rappellent les auteurs. La diversité de ses manifestations étonne encore le lecteur en découvrant les pages de ce catalogue à la riche iconographie. Casanova incarne certainement l’une des figures emblématiques de cette idée de fête, aussi habile dans ses manifestations publiques qu’assidu dans ses rendez-vous galants… L’idée de fête oscille entre grandeur et intimité, manifestation et discrétion, les calle d’une largeur d’épaule alternant en quelques mètres avec la magnificence d’une place Saint Marc. Et si son heure de gloire vacille à la fin du XVIIIe siècle, à l’heure où Casanova la quitte définitivement pour laisser la place à l’encombrant Bonaparte, ses siècles de grandeur sont gravés à jamais dans ses marbres et sur ses flots.

 

Pietro Longhi, Le Ridotto, vers 1757
© Museo della Fondazione Querini Stampalia

 

 

Le mythe a acquis depuis longtemps son autonomie et rien ne pourra ternir sa grandeur même si aujourd’hui des esprits chagrins n’y voient que foules amassées et bateaux surdimensionnés, même si, il est vrai…Il est vrai aussi et surtout, ainsi que le soulignent les pages de ce catalogue, que les meilleurs peintres y ont puisé l’inspiration de leurs couleurs où les nuances de bleu rivalisent avec celles de l’ocre, sans oublier l’attraction pour le marbre de Canova, né non loin de Venise.

 

 

Giuseppe BORSATO - L’empereur Napoléon Ier préside la régate à Venise le 2 décembre 1807 © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Franck Raux - Service de presse / Musée Cognacq-Jay
 

C’est dans cet écrin que s’organisent grandes et petites réjouissances – le fameux carnaval - qu’évoquent Longhi et Tiepolo dans les œuvres réunies dans ces pages. La fête c’est aussi et bien entendu le théâtre et l’opéra, le chanteur Farinelli, la mythique Fenice dont le nom se justifie au nombre de ses incendies, mais aussi le théâtre San Samuel, aujourd’hui disparu, et où Goldoni officiait… Venise est aussi le lieu de fêtes instituées par le pouvoir des Doges et l’Église. Une fois de plus, rien n’est trop beau pour ces instants de prestige dont on parle encore des siècles plus tard.

Ph.E.K.
 

 

Exposition Vermeer et les maîtres de la peinture de genre

jusqu’au au 22 Mai 2017
Musée du Louvre

LEXNEWS | 10.02.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Mais qu’interrogent donc du regard ces modèles de Vermeer ? Éternelle question que seule l’histoire de l’âme de ce peintre pourrait révéler. Celui que Théophile Thoré-Bürger surnomma à la fin du XIX° siècle le sphinx de Delft ne vécut pourtant pas dans un monde à part, mais s’inscrivit dans un réseau de liens avec les meilleurs artistes de son temps, ainsi que le démontre avec brio l’exposition évènement du musée du Louvre jusqu’au 22 mai 2017. Avec cet artiste, mais aussi ses pairs tels Gérard Dou, Gerard ter Borch, Jan Steen, Pieter de Hooch et bien d’autres encore, le visiteur de cette spectaculaire exposition entrera au cœur de la peinture de genre, un art raffiné évoquant les scènes élégantes du XVIIe s. où le quotidien se trouve magnifié par l’œil de l’artiste, et les souhaits des commanditaires…

 

Johannes Vermeer, Jeune femme à la balance , vers 1664. Huile sur toile. 40,3 x 35,6 cm. Washington, National Gallery of Art, Widener Collection © Washington, National Gallery of Art

 

Monde idéalisé selon une rhétorique recherchée par ces artistes qui ne reculent devant rien pour qu’une laitière baignée de lumière verse sa crème en un rituel sacramentaire soulignant l’opulence économique gagnée en cette fin du XVIIe siècle par les Provinces-Unies des Pays-Bas. Le parcours organisé par Blaise Ducos, Adriaan E. Waiboer et Arthur K. Wheelock Jr. rapproche idéalement, en une scénographie rappelant l’intimité de ces compositions, ce qui unit et distingue également ces artistes.

Les jeux de lumière dans la peinture de Vermeer ne sont un secret pour personne, encadrant, dialoguant et tissant une narration complexe où les choses du quotidien transcendent leur réalité première en une apothéose où un mouvement juste interrompu par le pinceau se perpétue dans la mémoire des heures et des jours durant. Magie du prosaïsme, les maitres hollandais explorent ces scènes du quotidien avec une acuité mise en évidence par un accrochage réunissant une sélection des plus célèbres toiles du genre offrant, là, un œil mutin, espiègle, ici telle autre, un regard affairé ou encore interrogateur égaie et accroît encore la riche palette de ces peintres.

 

Jan Vermeer, L'astronome ou plutôt l'Astrologue
© RMN (Musée du Louvre) / R.-G. Ojéda

 

Le Louvre est parvenu à réunir douze des trente-six tableaux connus de Vermeer, dont la fameuse Laitière, trésor national hollandais du Rijksmuseum sortant rarement du pays, la Femme à la balance de la National Gallery of Art de Washington ou encore La Lettre de la National Gallery of Ireland sans oublier bien entendu La Dentellière et L’Astronome du Louvre. En de multiples échos et liens, le visiteur sera invité à mettre en rapport des œuvres contemporaines telles La Peseuse d’or de Pieter de Hooch et la Femme à la balance de Johannes Vermeer, en des jeux de lumière infinis.

 

Caspar Netscher, Femme au perroquet , 1666. Huile sur panneau, 45,7 x 36,2 cm. Washington, National Gallery of Art © Washington, National Gallery of Art

 

Il faudra beaucoup d’attention et de temps pour apprécier toute la portée de ces associations, souhaitées ou fortuites, un dialogue de l’art fertile qui se prolongera bien après ces précieux instants passés dans le Hall Napoléon !

"Vermeer et les maîtres de la peinture de genre", catalogue sous la direction d’Adriaan E. Waiboer, Blaise Ducos, Arthur K. Wheelock Jr., Louvre éditions - Somogy, 2017.

 

 

La célèbre Laitière de Vermeer illustre en couverture l’édition de ce volumineux et beau catalogue consacré à la non moins impressionnante exposition du musée du Louvre. Toute l’attention du regard de la jeune femme semble réservée à sa tâche, instant présent où la lumière du jour souligne la fugacité d’un acte limité dans le temps et pourtant interrompu par le peintre en un éternel tableau, une éternelle Laitière. La cruche n’est ni vide, ni pleine, comme si le peintre souhaitait accentuer cette durée de l’action, impression renforcée par des détails qui n’en sont pas, morceaux de miche de pain entamée, tablier légèrement retroussé par l’angle de la table… Vermeer voue une religiosité extrême à ces morceaux de vie soustraits à la réalité physique pour les immortaliser sur la toile. Nulle rigidité, point d’éclairage extravagant, mais des gestes précis et suspendus. Adriaan E. Waiboer dans sa contribution à cet ouvrage Vermeer et les maîtres de la peinture de genre rappelle que si ces scènes semblent saisies dans l’atelier, il apparaît manifeste pourtant par l’étude croisée de nombreuses œuvres que les sources d’inspiration sont à rechercher dans bien d’autres tableaux de maîtres. Ter Borch et Dou comptent parmi ces peintres hollandais du XVIIe qui ouvriront la voie à leurs successeurs dans la peinture de genre. En vingt-cinq ans, de 1650 à 1675 pas moins d’un millier de liens entre les œuvres de dix-sept plus grands peintres de genre a pu être identifié, un cénacle de références somme toute assez restreint. Arthur K. Wheelock Jr s’attache quant à lui à l’étude de l’érudition et le talent artistique chez Vermeer et ses contemporains. Le raffinement de la haute société néerlandaise révèle un univers de classes oisives qui se développe dans la peinture de genre. Temps passé à la toilette pour les dames et étude pour ces messieurs rythment l’univers pictural de ces peintres. Valeurs morales et théologiques s’immiscent parfois dans ces représentations réalistes de la société hollandaise du XVIIe siècle, un langage que l’on n’a pas fini d’étudier souligne encore Arthur K. Wheelock Jr. Afin de compléter cette première partie où de nombreuses autres études explorent l’art des maîtres de la peinture de genre, une deuxième partie s’attache à l’analyse des œuvres exposées lors de cette exposition si prisée au Louvre et reproduites dans ce catalogue. Une double page reprend en miniatures les tableaux réunis sous la thématique choisie par les commissaires, miniatures qui sont agrandies en pleine page et commentées dans le détail dans les pages qui suivent, une heureuse manière de suivre ou d’anticiper la visite de l’exposition. Une liste des œuvres exposées, une chronologie des lieux de résidence des artistes ainsi que les visites supposées des peintres dans des ateliers ou à des collectionneurs complètent cette somme indispensable à la compréhension de cette peinture de genre du XVIIe siècle hollandais.
 

« Vermeer » Karl Schütz, l’œuvre complet, Relié, avec page dépliante, 24 x 32,7 cm, 258 p., nouvelle édition, Taschen, 2017.

 


C’est l’œuvre complet de Johannes Vermeer (1632-1675) qui se trouve réunie dans ce bel ouvrage à l’iconographie soignée, signé Karl Schütz et paru aux Éditions Taschen. Karl Schütz explore l’univers ce peintre hollandais, débuts intrinsèquement associés à ses débuts à Delft, sa ville natale. Ainsi que le rappelle en introduction l’historien de l’art, le Siècle d’or hollandais resplendit principalement de la gloire de deux peintres : Rembrandt et Vermeer. Combien, pourtant, le contraste entre ces deux peintres demeure assez saisissant, ainsi que le souligne Karl Schütz. Rembrandt est une célébrité de son vivant, également respecté après sa mort et modèle incontournable pour les autres peintres. La notoriété de Vermeer, quant à elle, est plus nuancée : limitée à l’origine à la ville de Delft et à un cercle de commanditaires, il sombre dans l’oubli à sa mort. Ce n’est qu’en 1860 qu’il sera reconnu et figurera au panthéon des artistes de tous les temps pour la somptuosité de ses évocations d’intérieurs bourgeois, ses modèles baignant dans un subtil jeu de lumière. Karl Schütz n’a pas retenu tel ou tel angle particulier pour étudier Vermeer mais a préféré une monographie exhaustive, qui commence par une étude des liens étroits unissant Vermeer à Delft, deux pôles indissociables. Ainsi qu’aimait à le souligner André Malraux, « Pour la première fois dans l’histoire de l’art le sujet du tableau devient, chez Vermeer, l’objet de la vision ». Une première partie qui permet de mieux comprendre le milieu dans lequel l’artiste évoluera même si peu d’informations nous sont parvenues sur ses années d’apprentissage. Une deuxième partie s’attache aux œuvres de jeunesse du peintre pour les années 1654-1659 avec la fameuse Entremetteuse, mais aussi Le Christ chez Marthe et Marie, sans oublier Une jeune fille assoupie, L’Officier et la jeune fille riant ou encore La liseuse à la fenêtre où l’art du jeune peintre s’affermit de toile en toile avec une recherche toujours affinée sur les effets de la lumière et la lumière elle-même. La troisième partie est réservée à la maturité de Vermeer. La technique de l’artiste est désormais singulière, préférant à un réalisme exact, une illusion plus proche de la perception des sens. Qu’il ait ou non eu recours à la camera obscura, Vermeer excelle également dans la perspective, ses tableaux manifestant ainsi un équilibre et une rigueur associés à la souplesse de la lumière et de la couleur. Le vin et la musique s’invitent dans les thèmes retenus par le peintre pendant cette période, des thèmes d’une société opulente avec l’essor économique qui caractérise cette époque. 1666-1675, enfin, marquent les dernières années du peintre, avec des thèmes nouveaux qui apparaissent telles la géographie et l’astronomie, inspiration ayant donné les fameuses toiles mondialement connues du peintre. Vermeer revient sur la représentation de jeunes femmes, Une dame assise au virginal fait partie de ces toiles où l’art du peintre révèle la maîtrise d’un artiste qui n’a plus rien à prouver. À l’image de Rembrandt, les dernières années de Vermeer sont assombries par les dettes lors de la guerre de la Hollande avec la France. Il meurt subitement le 13 ou le 14 décembre 1675, probablement en raison des soucis qui l’assaillaient alors.
La dernière partie dresse le catalogue de l’ensemble des œuvres connues de Vermeer avec pour chacune d’elles un descriptif complet et une analyse sous la miniature du tableau représenté. Cet ouvrage exhaustif à la riche iconographie ouvre aux lecteurs plus d’une porte ou plutôt fenêtre sur l’atelier d’un des plus grands maîtres hollandais que fut Vermeer, une intimité servie par le texte éclairant de Karl Schütz.

« Vermeer » Jan Blanc, Collection « Les Phares », 384 pages, relié en toile sous jaquette et coffret illustrés, 325 ill. couleur, 27.5x32.5 cm, Citadelles & Mazenod, 2017.

 


Jan Blanc, professeur à l’université de Genève et spécialiste de la peinture flamande a consacré une monographie impressionnante au célèbre peintre Vermeer dans la luxueuse collection « Les Phares » des éditions Citadelles & Mazenod. Le coffret et la jaquette reproduisent un détail de la fameuse Jeune Fille à la perle (La Haye, Mauritshuis), détail qui à lui seul invite à cet univers suspendu du peintre où la délicatesse des traits rehaussés par un subtil dialogue des couleurs – le fameux bleu Vermeer – et le reflet gris clair de la perle se trouve magnifiée par un contraste de lumière saisissant. L’auteur, habitué aux analyses sur le rapport entre les théories et les pratiques artistiques a souhaité proposer un angle original pour aborder l’art et la peinture du maître hollandais. Échappant à l’alternative habituellement présentée d’un Vermeer génial isolé ou celle du peintre moderne avant l’heure, Jan Blanc a fait le choix de montrer comment l’artiste a su élaborer sa carrière pour bâtir sa propre gloire. Étudiant tout d’abord la célébration du savoir-faire, Jan Blanc souligne combien Vermeer fut un peintre qui prit très tôt conscience de sa valeur, ce qui le poussera à une exécution très soignée, exigeant du temps avec un petit nombre d’œuvres, une cinquantaine de tableaux en un peu plus de vingt ans. Savoir-faire, mais aussi savoir voir vont ainsi présider à la création chez le peintre, deux qualités qui structurent la peinture néerlandaise du XVIIe siècle. Vermeer n’est pas un artiste « romantique » avant l’heure, désintéressé de la valeur marchande de son art. Ayant fait le choix de la qualité, au détriment de la quantité, l’artiste se devra de valoriser son travail par différentes stratégies artistiques et marchandes rappelées dans ces pages, une approche trop souvent occultée des études consacrées au peintre. Vermeer refuse cependant le marché de l’art et lui préfère les commandes de clients réguliers, des rapports qui éclairent l’histoire de l’art de cette période. La dernière partie de l’ouvrage intitulée « L’éloge de la création » approfondit les liens qu’entretient Vermeer avec l’art de son époque, une volonté expresse de l’artiste d’asseoir sa gloire dans le panthéon des peintres de son temps. Vermeer aspire à une peinture universelle, perfection d’un art qui transcende les lieux et le temps. La Vue de Delft compte parmi ses œuvres qui correspondent peut-être le mieux à cette ambition. Ce portrait de la ville, comme s’il s’agissait d’un visage, allie une vision d’ensemble et en même temps une présence de chaque détail étonnamment vivant et que la communication moderne n’hésiterait pas à qualifier de 3D… Vermeer excelle dans tous les genres y compris la peinture d’histoire à la manière des peintres hollandais privilégiant le regard porté sur ces thèmes. 37 tableaux sont ainsi étudiés dans le détail par Jan Blanc afin d’entrer plus encore dans l’intimité de ses œuvres, œuvres pour la plupart d’entre elles passées à la postérité. Une chronologie, un index, des notes et orientations bibliographiques complètent cette étude exhaustive et originale sur un peintre dont les œuvres et leurs détails sont reproduits avec une qualité iconographique soignée.

 

« Vermeer » John Michael Montias, Albert Blankert, Gilles Aillaud, Hazan, 2017.

 

 

Ce sont trois points de vue différents sur l’œuvre du célèbre peintre Vermeer qui ont été réunis dans ce bel ouvrage consacré au fameux maître hollandais paru aux Éditions Hazan. Pluridisciplinarité et iconographie abondante offrent un regard particulièrement complet sur la peinture de cet artiste redécouvert à la fin du XIXe siècle, et qui n’a cessé depuis d’étonner et d’émerveiller. Gilles Aillaud, tout d’abord, ouvre le propos avec son regard de peintre et d’écrivain. Dans son texte, l’essayiste souligne la présence si forte du peintre au centre de ses toiles, laissant une ouverture plus floue sur ses contours, comme une ligne de fuite supplémentaire. Vermeer est le peintre de la rareté, de ses propres œuvres comme des objets et sujets qu’il représente, à la différence de Rembrandt. Le silence, la discrétion, « voir sans être vu » président à la création chez Vermeer. John M. Montias nous plonge, quant à lui, dans le contexte de cette famille de Delft de la fin du XVIe siècle et qui donnera naissance à l’illustre artiste. Un grand-père faux-monnayeur, un milieu petit bourgeois, des inventaires, dettes et bagarres composent un tableau peu reluisant du moins bigarré qui explique peut-être la discrétion de la biographie de cet artiste qualifié de Sphinx de Delft depuis Thoré-Bürger à la fin du XIXe s. Le père de Johannes Vermeer, parallèlement à son activité d’aubergiste et de maître tisserand, noue des contacts avec la communauté artistique de son époque et possède même un certain nombre de tableaux. Il n’empêche que ce dernier n’offrira à sa mort à son fils que dettes comme seule succession, des premiers pas hésitants dans une vie qui ne connaîtra pas l’aisance financière. Vermeer cherchera-t-il à échapper au quotidien d’une famille nombreuse, lui le père de onze enfants ? Toujours est-il que ses tableaux dépeignent un environnement dont la sérénité et le calme tranchent avec ce qu’a dû connaître l’artiste au quotidien. Albert Blankert propose dans sa contribution un regard d’historien de l’art sur l’œuvre de Vermeer, un art « particulièrement irrésistible », ce dont témoigne le succès de l’exposition du musée du Louvre. Les qualités intrinsèques de l’art de Vermeer sont à étudier à la lumière d’une œuvre concise, une trentaine de tableaux connus de son vivant et conservés jusqu’à nous. Albert Blankert propose de parcourir ce singulier cheminement artistique à partir d’une analyse forcément subjective, les œuvres du maître n’étant pas datées et exigeant ainsi une chronologie prêtant à discussion. L’historien de l’art suggère quelques pistes intéressantes afin de mieux caractériser l’originalité de l’art du peintre dans le contexte plus général de son époque où les peintures d’intérieurs et la peinture d’histoire vont prédominer. Un catalogue de l’œuvre, un index, une bibliographie ainsi qu’une chronologie complètent ce bel ouvrage aux riches contributions et à la non moins riche iconographie, ouvrage qui sera particulièrement utile pour apprécier toute la profondeur de l’art de ce grand maître hollandais.

 

L'Afrique des routes

Musée du quai Branly

jusqu'au 12 novembre 2017

LEXNEWS | 15.02.17

par Sylvie Génot

 

 

« Nous avons en Occident un problème idéologique avec l'idée que l'Afrique n'aurait pas d'histoire. À travers les objets, nous voulons montrer qu'au contraire cette histoire est très longue et ancienne, pas seulement interne. Les Africains ont toujours échangé avec le reste du monde... » souligne d’entrée de jeu Catherine Coquery-Vidrovitch historienne et commissaire associé de Gaëlle Beaujean responsable des collections d'Afrique du musée du quai Branly-Jacques Chirac et commissaire principal, en préambule à cette visite de cette nouvelle exposition dénommée « L’Afrique des Routes ». Dès le début du parcours avec une scénographie soignée signée Pascal Rodriguez, est remise en cause cette idée reçue depuis la fin du 15e siècle (arrivée des navires portugais) faisant et réduisant l'histoire de ce continent et de ses peuples au seul début de ces échanges entre les deux continents. Or, l'Afrique, berceau de l'humanité, n'a pas attendu les Européens et leur soif de conquête pour développer commerces et échanges à travers tous les territoires intérieurs et extérieurs comme le montrent les nombreuses traces laissées depuis la Préhistoire (relevé d'art rupestre de style garamantique – peinture sur papier – datée du 1er millénaire avant notre siècle, représentant des déplacements en char).

 

Masque anthropo-zoomorphe

© musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Claude Germain

 

L'histoire de l'Afrique s'écrit dans un temps universel comme en témoignent également les quelques 300 objets, sculptures, cartes maritimes, livres de bord, pièces d'orfèvrerie, ivoires sculptés, bijoux, pains de sel, perles, masques, casques, armes … montrés dans le cadre de cette exposition. Les grands chapitres du parcours déclinent les traces et routes sous toutes ses formes, moyens de transports, les villes et les routes commerciales, les routes spirituelles et religieuses, esthétiques, coloniales et de nos jours celles des arts. Cette histoire est bien la plus vieille du monde comme s'accordent à le témoigner les spécialistes actuels « on situe aujourd'hui au Tchad, entre 6 et 7 millions d'années, l'émergence de l'hominidé qui allait devenir l'homo sapiens, vers 150 000 avant notre ère, en Afrique. L'homme se déplace sur ce continent originel et les premiers bijoux (en coquillages percés) sont trouvés près du Cap en Afrique du Sud et remonteraient à 100 000 ans. Il y a eu tout un réseau de routes de circulation des hommes bien avant notre ère. Les Africains ont circulé le long des voies naturelles fluviales, des routes terrestres connues des anciens et grâce à une géographie favorable.»
Guerriers, commerçants, personnalités politiques, savants mais aussi esclaves circulent à l'intérieur du continent et ce depuis l'Antiquité. D'abord les Perses, puis les Arabes, Indiens et Chinois voyagent et commercent en et avec Afrique bien avant les Européens et les routes coloniales. Grâce aux repères chronologiques et à une cartographie évolutive, de la 1ère mappemonde du géographe grec Ptolémée où seul l'extrême nord de l'Afrique figure à celle des géographes arabes ainsi que des nombreux écrits, bien que l'oralité prédomine dans la culture africaine, affirment l'existence et la connaissance de cette Afrique ouverte au monde. Les contours du continent seront précisés avec les cartes maritimes des navigateurs européens au 16e siècle. A noter cette carte animée sur l'évolution des routes tout au long de la chronologie. Les échanges des matériaux et des richesses de l'Afrique ont attiré de tout temps depuis l'Antiquité égyptienne. Hérodote évoquait déjà au 5e siècle avant notre ère la « troque muette - échange », l'or, les ivoires, le cuivre, les perles, le sel, les épices, les bois précieux, les monnaies, les textiles, les plantes de pharmacopée, les diamants, le fer, le copal et même les esclaves qui suivent ces routes, qu'ils soient transportés à dos de cheval ou de dromadaire, par embarcations maritimes ou à pied. Tout circule en Afrique même, et de l'Afrique vers les autres pays. Tout circule, les idées, le savoir-faire, les cultures, les religions, et ces échanges font de l'Afrique un continent constamment remodelé.

Ces routes et réseaux impliquent l'émergence de centres urbains et de grandes villes parfois éphémères qui se développent le long de ces routes, liées à l'ancienneté des échanges interrégionaux (Djenne Jeno, Zimbabwe, Mbanza-Kongo), à la l'arrivée de l'Islam (Djenné, Tombouctou), aux concurrences commerciales indiennes, arabes et européennes (Swahili), au découvertes (Luana), à la traite négrière (les forts côtiers) ou encore à la conquête coloniales (Nairobi, Dakar). Beaucoup d'entre elles ont été abandonnées au fil des échanges et ce sont les historiens et archéologues qui en révèleront l'existence et la fonction.

 

 

Les villes de Nok, Carthage, Napata, Méroé, Askoum, Sao, Benin city, Kong, Saint Louis du Sénégal, Zanzibar pour ne citer que quelques-unes d'entre elles aux noms évocateurs d'aventures exotiques et de découvertes ne doivent pas cependant cacher la réalité du plus terrible des commerces, celui des hommes, l'esclavagisme né en Afrique et perpétué par les colonisateurs ; et de rappeler qu'au 7e siècle suite à un accord conclu avec les Arabes, la Nubie obtient son indépendance contre la fourniture d'un contingent de 360 esclaves par an... Et voilà une page cruciale de l'histoire de l'Afrique et ses conséquences qui a commencé bien avant le commerce dit triangulaire entre l'Afrique, l'Europe et les Amériques. Si les millions d'Africains embarqués vers les Amériques ont été convertis de force au christianisme, l'Afrique avait aussi su adopter les coutumes du judaïsme, du christianisme et de l'islam, ceci n'ayant pas empêché une conciliation avec le monde surnaturel des religions dites « du terroir » que les esclaves ont emporté avec eux et celles dites « du Livre ». Aujourd'hui cet héritage est toujours vivant notamment en Amérique latine, Brésil et en d'Haïti (sont exposées plusieurs représentations de Mamy Wata - divinité de la mer qui incarne la beauté, la richesse autant que leurs dangers – avec les évolutions subies par les interprétations tout au long des siècles jusqu'à aujourd'hui). « Sur tous les chemins de traverse qu'elle emprunte, l'Afrique de routes raconte un continent riche et divers : routes coloniales, avec les expéditions scientifiques et commerciales qui atteignirent leur paroxysme avec l'exhibition d'Africains dans les zoos humains en Europe, routes des formes, avec les poteaux funéraires en bois qui lient les cultures orientales à certaines cultures de l'océan Indien ou encore routes religieuses avec l'implantation des trois religions monothéistes qui n'éradiquèrent pas cependant les religions du terroir. De même 12 millions d'Africains furent déportés entre le XVIe et le XIXe siècles vers les Amériques, où ils apportèrent leurs rites et croyances. » - extrait du fascicule le Monde Histoire et Civilisations/ National Geographic édité pour cette exposition.
 

 

Les objets ont suivi également les routes de ces échanges et les cours européennes se sont fournies en trésors exhibés dans les cabinets de curiosités ou sur les tables royales sans que les noms des artistes ou artisans soient connus ou reconnus. Depuis les années 1860, on peut compter que des milliers d'objets africains ont quitté le continent vers l'Occident et quel que soit leur mode d'acquisition – butin de guerre, confiscations, collectes archéologiques, témoignages anthropologiques, achats, dons, cadeaux ou commandes - ils ne témoignent en réalité que d'une infime partie des arts de l'Afrique. La route des objets a également rencontré celle des artistes occidentaux, notamment dans le Paris du début du 20ème siècle avec les peintres avant-gardistes, et des artistes tels que Picasso, Tzara, Derain ou Nolde influencés par l'esthétique africaine. Inversement des images et techniques des artistes occidentaux partirent, elles aussi, en Afrique comme la peinture sur toile, la lithographie ou la photographie. La vision d'artistes modernes et contemporains africains renvoient à travers leurs œuvres à cette longue histoire de l’Afrique et vient conclure cette exposition.
Alors l'Afrique, un continent sans Histoire ?
Au musée du quai Branly-Jacques Chirac jusqu'au 12 novembre 2017, c'est une belle révision d'un temps de l'histoire de l'humanité à contre-courant des idées reçues ! À ne pas manquer !

 

Exposition "Peindre la banlieue.

De Corot à Vlaminck, 1850-1950" Atelier Grognard Rueil Malmaison

jusqu’au 10 avril 2017

LEXNEWS | 10.02.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 

En découvrant l’exposition qui se tient actuellement à l’Atelier Grognard de Rueil-Malmaison et consacrée à la peinture de la banlieue de 1850 à 1950, un constat flagrant s’impose : quelle évolution galopante qu’aucun autre siècle n’a su ou oser imposer de la sorte à la nature et par là même à l’homme. Argenteuil, Bougival, Chatou, Poissy, Pontoise…ce sont toutes ces banlieues qui au fil des tableaux exposés et des décennies qui passent, défilent, se modifient et se métamorphosent. Avec ce très beau parcours proposé avec intelligence par l’Atelier Grognard, l’immixtion de l’industrie tentaculaire s’invite tout d’abord très discrètement dans le paysage initialement agraire peint par Corot, Manet, Caillebotte, un paysage qui ne se distingue guère des siècles précédents sur cette nature encore intacte. C’est encore le sentiment puissant de la nature qui anime un grand nombre d’artistes qui deviendront célèbres pour avoir planté leur atelier face aux scènes représentées. Jean-Baptiste Camille Corot donne la priorité dans sa toile L’Étang à l’arbre penché à l’impression laissée par les éléments qui composent le paysage encore préservé, un sentiment partagé par Paul Gauguin avec La Clairière ou encore Jean-Baptiste Carpeaux et Charles François Daubigny dont quelques œuvres sont réunies en introduction au parcours.

 

Maximilien Luce, "La Seine à Issy-les-Moulineaux", 1920 © Musée Français de la Carte à Jouer et Galerie d’Histoire de la Ville, Issy-les-Moulineaux

 

Puis, il s’agit presque d’une rupture – l’exposition parle à juste titre d’une irruption – du monde moderne dans le paysage de banlieue. Quelques cheminées s’invitent discrètement dans une toile de Pissarro ou de Caillebotte où le vert prédomine encore largement dans la palette de ces peintres.

La fin du XIXe siècle et le début du siècle suivant voient cette tendance s’accélérer, s’exacerber, les peintres semblent même médusés par cette métamorphose du paysage où de nouvelles matières surgissent avec force et violence : le fer des poutrelles, la brique des cheminées, les nuages sombres du charbon… Ces lacérations sur la toile comme des hachures se font de plus en plus nombreuses, défigurent inexorablement les scènes bucoliques encore fixées sur les toiles de ces artistes quelques années auparavant. Les formes se déstructurent au même titre qu’elles le seront dans d’autres domaines que cela soit dans la musique, la littérature avec notamment Emile Zola, la psychanalyse, etc. Il n’est guère de ciels qui ne soient zébrés de fils télégraphiques comme des éclairs, la pénombre gagne les couleurs affectées par cette industrialisation vécue de manière négative par les artistes qui assistent impuissants à ces transformations.

 

Louis Toffoli, "Quai à Ivry", 1951

© Musée du Domaine départemental, Sceaux

 

Le visiteur trouvera dans cette riche exposition au parcours pertinent de multiples témoignages de ce bouleversement par des artistes célébrés ou moins connus voire à découvrir, pourra comparer leur perception et leur traitement par des peintres aussi différents que Claude Monet avec la Gare d’Argenteuil et Édouard Dantan pour La Station de Saint-Cloud.

 

Jean Lugnier Le Canal Saint-Denis sous un ciel d'orage, 1935 Huile sur toile, 65,3x80,5 cm © Musée d'art et d'Histoire, Saint Denis

 

Les courants de la peinture réunis dans cette exposition décidément fertile convergent tous vers un point commun : la modernité fera dorénavant partie du paysage, qu’elle inquiète, rebute ou attire…l’exposition finissant après une succession d’œuvres plus sombres sur un espace clair égayé de danses, de baignades et canots pour une note quelque plus optimiste.
 

Catalogue "Peindre la banlieue. De Corot à Vlaminck, 1850-1950" édité par la ville de Rueil-Malmaison, 158 p.

Atelier Grognard 6 rue du Château de Malmaison
92500 RUEIL-MALMAISON www.mairie-rueilmalmaison.fr
tel : 01 47 14 11 63

 

Du dessin au tableau au siècle de Rembrandt

Fondation Custodia
du 4 février au 7 mai 2017

LEXNEWS | 06.02.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Voici, une fois de plus, une rencontre avec l’intimité du trait, celui du dessin anticipant l’œuvre picturale achevée, au siècle de Rembrandt. Avec le soin et la minutie qui caractérisent les expositions organisées à la Fondation Custodia, la genèse du dessin surgit au plus près avec ces ébauches, plus ou moins avancées, anticipant et annonçant des tableaux fameux pour certains, plus discrets pour d’autres. Ces « anticipations » peuvent être directes avec des dessins presque identiques à l’œuvre finale peinte, ou plus éloignées avec une évocation, un souvenir qui servira de thème ou d’inspiration à l’artiste. Le trait est là, présent, annonçant l’œuvre sans la déflorer, il peut même resurgir dans une création d’un autre artiste, à une autre époque… Les échos sont multiples dans cette exposition mûrie de longue date (plus de trente ans souligne le directeur Ger Luijten). Cette exposition tout d’abord montée à National Gallery of Art de Washington où elle a rencontré un vif succès s’installe à Paris au 121 rue de Lille avec une centaine de dessins et vingt-et-une peintures en une scénographie sobre privilégiant le rapport aux œuvres. Car c’est bien de rapport dont il s’agit fondamentalement dans cette réflexion menée par les meilleurs spécialistes du dessin néerlandais du siècle de Rembrandt. Le recours au dessin par les artistes de cette période si fertile se dévoile avec une éclatante limpidité grâce à ces comparaisons et rapprochements établis sous la direction de Ger Luijten, directeur de la Fondation Custodia, Peter Schatborn, ancien directeur du Cabinet d’arts graphiques du Rijksmuseum, Amsterdam, et Arthur K. Wheelock Jr., conservateur des peintures nordiques à la National Gallery of Art, Washington avec le concours d’un groupe international de spécialistes. Étrange sentiment que de passer d’un dessin préparatoire à un tableau, ces deux créations ayant été la plupart du temps physiquement ou matériellement séparées parfois depuis quatre siècles !

 

Rembrandt Harmensz van Rijn (1606–1669)
Saint Jean-Baptiste prêchant, 1634-1635
Huile sur toile marouflée sur panneau, 63 x 81,3 cm
© Staatliche Museen zu Berlin, Gemäldegalerie

 

Emblématique sera par exemple la mise en rapport des dessins préparatoires avec la toile du Saint Jean-Baptiste prêchant de Rembrandt (1606-1669), compositions de nouveau réunies de manière exceptionnelle pour l’exposition. L’œuvre, baignée d’une lumière auréolant le saint prêchant, manifeste un maillage complexe de personnages et de corps tendus vers la position centrale du Baptiste, composition qui nécessita pour l’artiste des études détaillées de postures et détails de vêtements.

 

Rembrandt Harmensz van Rijn (1606–1669)
Études de scribes pour le Saint Jean-Baptiste prêchant
Plume et encre brune, 167 x 195 mm
© Staatliche Museen zu Berlin, Kupferstichkabinett, inv. kdz 3773
 

Ces recherches rarement visibles - lorsqu’elles sont encore disponibles - sont offertes à la découverte des visiteurs de l’exposition. Cette intimité du dessin se manifeste de diverses manières avec une quarantaine de grands maîtres hollandais du XVIIe siècle. Toutes ces esquisses qui nous apparaissent souvent comme des œuvres à part entière de nos jours constituent, pour leurs auteurs, un catalogue illimité de thèmes où puiser pour la réalisation de grandes compositions.

Véritables mémoires de l’artiste, ces ébauches en disent long sur le propre regard du peintre sur la nature et les êtres à une époque où la prise d’instantanés n’existait pas d’autres manières.

 

Aelbert Cuyp (1620–1691)
Études d’une vache et d’un cheval, vers 1650
Pierre noire, graphite et lavis gris, 84 x 125 mm
© Fondation Custodia, Collection Frits Lugt

 

Qu’il s’agisse des Études d’une vache et d’un cheval d’Aelbert Cuyp (1620-1691) ou d’un mouvement d’Homme dansant d’Adriaen van Ostade (1610-1685), la vie est au cœur de ces instants d’éternité que nous contemplons quatre siècles après qu’ils aient été saisis par l’artiste.

 

Jacob van Ruisdael (1628/29–1682)
Panorama d’Amsterdam, du port et de l’IJ, vers 1665-1670
Huile sur toile, 41,5 x 40,7 cm
© Collection particulière, Angleterre, en prêt à la National Gallery, Londres

 

 

C’est à cette vie à laquelle invite la fondation Custodia, une vie captée par le trait et nourrie par l’œuvre picturale en un rapport à la fois secret et révélé, ainsi que le démontre cette exposition d’une rare qualité.


À découvrir lors de sa visite l’autre exposition proposée à la Fondation Custodia intitulée La Quête de la ligne – Trois siècles de dessin en Allemagne.

 


Une centaine de feuilles de la collection de dessins de l’historien de l’art Hinrich Sieveking ont été réunies donnant ainsi un aperçu de l’histoire du dessin en Allemagne du début du XVIIe siècle jusqu’à la fin du XIXe siècle. L’historien de l’art allemand et spécialiste de l’époque de Goethe offre ainsi pour la première fois au public parisien un riche aperçu de sa collection née de coups de cœur qui n’exclut pas les écoles italienne, française ou hollandaise parallèlement à l’Allemagne qui a sa priorité. Le Maniérisme est représenté tout d’abord avec des artistes comme Pietro Candido (vers 1548-1628), Friedrich Sustris (vers 1540-1599), Matthäus Gundelach (vers 1566-1653) ou encore Hans Rottenhammer (1564-1625), puis le Baroque, notamment de l’Allemagne du Sud, permet de découvrir des œuvres de Johann Georg Bergmüller (1688-1762) et de Johann Wolfgang Baumgartner (1702-1761), avant d’aborder les oeuvres contemporains de l’époque de Goethe du romantisme allemand illustré notamment par Johann Heinrich Wilhelm Tischbein (1751-1829) et Julius Schnorr von Carolsfeld (1794-1872) en un parcours au plus près des œuvres dans l’espace d’exposition intimiste de la Fondation Custodia.

 

 

Catalogue
Du dessin au tableau au siècle de Rembrandt
Fondation Custodia, Paris, National Gallery of Art, Washington, Skira editore, Milan, 2016
318 pp., 31 x 24,5 cm, ca. 300 illustrations couleur, relié.

 

« Fêtes et divertissements à la cour »

Château de Versailles, exposition jusqu’au 26 mars 2017.

LEXNEWS | 01.02.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


À quelques roues de carrosse du célèbre château à Versailles, se tient fièrement l’Hôtel des Menus Plaisirs qui, avant d’être connu pour les célèbres séances des États généraux et la Déclaration des droits de l’Homme lors de la Révolution française, servit à l’organisation des divertissements de la Cour du roi Louis XV. Cela faisait déjà longtemps que cette dimension festive était « institutionnalisée », comme le comprit son arrière-grand-père Louis XIV avec le génie que l’on sait. C’est à ce faste et à sa mise en œuvre qu’est consacrée une belle exposition au Château, « fêtes et divertissements à la cour », ainsi que son titre l’annonce, étant au cœur du programme de cet évènement réalisé par Béatrice Saule, Élisabeth Caude et Jérôme de La Gorce en une scénographie particulièrement réussie sous la direction de Patrick Hourcade et de l’agence Décoral.

 

© Château de Versailles, Didier Saulnier

 

Nous avons tous en mémoire le fameux film Le roi danse de Gérard Corbiau sortie en 2000 et qui a parfaitement su rendre à l’écran cette passion du jeune monarque pour les arts et notamment la dance, passion dont il sut faire un instrument de pouvoir afin d’asseoir son règne encore fragile à ses débuts. C’est ce « grand divertissement » qui a fait de Versailles un lieu unique au monde à l’époque, et encore aujourd’hui que rend hommage cette exposition. Reprenant l’antique idée d’une société de plaisirs chère aux empereurs romains, Louis XIV sut l’adapter et la personnaliser autour de sa propre image, et jusqu’à son corps mis en scène. Véritable exercice de rhétorique artistique, les arts encouragés par Louis XIV à partir d’une collaboration fructueuse, exigeante et personnelle auprès des plus grands artistes de son temps représenteront une part essentielle de ce que l’on appelle le Grand Siècle où Versailles sera le phare de l’Europe.

 

© Château de Versailles, Didier Saulnier

 

L’exposition a fait le choix d’un parcours sur trois siècles, de Louis XIV à la Révolution, en proposant de prendre la place d’un courtisan arrivant à la Cour et découvrant non seulement la magnificence des lieux, mais également les fêtes et les divertissements, chasse, jeux, théâtre, etc., sans cesse renouvelés pour accroître la grandeur du monarque. Comme le relève justement Catherine Pégard, présidente de l’Établissement public du château, il s’agit de divertir pour gouverner, et rien ne sera trop beau, ni trop couteux pour cette entreprise. Béatrice Saule souligne combien les derniers états de la recherche sont au cœur des restitutions proposées au public de cette exposition. Associant une collection impressionnante de documents et d’objets de toute nature d’époque à une mise en scène inventive où de nombreux visuels, images 3D et mises en scène suggèrent ces instants à la fois éphémères et paradoxalement passés à la postérité. Quel visiteur attentif de Versailles et de ses jardins n’a jamais entendu parler de ses fameux Carrousels, de ses feux d’artifice grandioses sans oublier « Les Plaisirs de l'Île enchantée » au mois de mai 1664, cette incroyable semaine de fêtes pour les retrouvailles du monarque avec Mlle de La Vallière… Versailles connut fêtes et divertissements comme outils de propagande et de gouvernement tout autant qu’une promotion inédite des meilleurs des artistes de l’époque ainsi qu’en témoigne cette exposition à découvrir… au Château !

« Fêtes et divertissements à la cour », catalogue sous la direction de Béatrice Saule, Élisabeth Caude et Jérôme de La Gorce, Château de Versailles, exposition jusqu’au 26 mars 2017, 400 p., 400 illustrations, Gallimard, 2016.

 

 

 


Afin de retrouver le foisonnement extrême offert par le thème de l’exposition « Fêtes et divertissements à la cour » qui se tient actuellement au château de Versailles, le riche catalogue publié par les éditions Gallimard à cette occasion s’avère indispensable tant les objets exposés et les nombreuses thématiques exigent un certain approfondissement. Il ne faudra pas moins de 400 pages et 400 illustrations pour avoir une petite idée de ce que tout Versailles a pu consacrer de génie et de créativité dès l’époque du roi Soleil jusqu’aux derniers jours de l’Ancien Régime. Dédié à Philippe Beaussant, récemment disparu et qui a tant fait pour ces plaisirs de Versailles, cet ouvrage offre non seulement la possibilité de retrouver dans le détail les nombreux objets de tout ordre réunis dans l’exposition, mais également d’approfondir leur lecture grâce aux nombreuses études réunies par les trois commissaires de l’exposition, Béatrice Saule, Elisabeth Caude et Jérôme de La Gorce.

 

 

Jean-Baptiste Lully, surintendant de la musique du Roi

© Château de Versailles

 

Le divertissement naît des terribles épreuves de la Fronde qui a laissé chez le jeune monarque Louis XIV l’angoisse de périodes de disette et d’incertitudes dont il eut à souffrir personnellement à son jeune âge. Fuir l’ennui, c’est vivre à cette époque où guerres et épidémies peuvent ravir une existence en quelques secondes. C’est à une « honnête familiarité avec le souverain » à laquelle invitent les fêtes de Versailles comme le rappelle Louis XIV dans ses Mémoires. Qu’est-ce à dire ? C’est ce que démontre avec intelligence et rigueur cet ouvrage qui explore tous les domaines – musique, danse, théâtre, chasse, jeux, feux d’artifice, etc., contribuant à cette politique du divertissement qui aujourd’hui exigerait un ministère à part entière si ce rôle n’avait été dévolu à la sphère privée…

 

 

Slodtz Paul Ambroise (1702-1758) Slodtz Sébastien-Antoine (1695-1754)
© Château de Versailles, Dist. RMN-Grand Palais / Christophe Fouin

 

 

Toujours est-il que gouverner pour Louis XIV est un art subtil entre l’autorité et la séduction, à la manière de l’équitation classique dans laquelle il excelle. Ainsi que le souligne non sans humour mais sérieusement Béatrice Saule, se divertir est une chose sérieuse, pour le roi, comme pour les courtisans. Lieux de pouvoir, de promotions, de déchéance également, paraître sans disparaître, s’afficher sans violer les hiérarchies requièrent art, tact et délicatesse, une codification qui touche des domaines aussi divers que l’équitation, les spectacles de scène jusqu’aux promenades dans les fameux jardins de Versailles pour lesquelles le roi Soleil ira jusqu’à proposer un parcours commenté par ses soins… Rien ne sera trop beau, rien ne sera trop grand pour servir la monarchie absolue qui fera du divertissement un moyen de gouvernement ainsi que témoigne ce beau catalogue.

 

L’esprit du Bauhaus
Jusqu’au 26 février 2017
Musée des Arts décoratifs

LEXNEWS | 04.01.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Bauhaus, deux mots, Bau construction et Haus maison, pour une créativité unique au XXe siècle en Allemagne, un terreau fertile presque averti du désastre imminent et qui fourmille de créativité avant la pénombre. Un parcours impressionnant, servi par une scénographie encadrant le visiteur parmi l’énorme masse réunie des 900 œuvres, objets, mobiliers, textiles, dessins, photographies, maquettes, peintures au musée des Arts décoratifs. Jamais pourtant le souffle ne s’épuise, l’étonnement succédant à la curiosité d’un épisode aussi singulier dans l’histoire de l’art du XXe siècle borné par deux guerres mondiales où l’Allemagne aura le poids que l’on sait. En une renaissance de l’idée de corporations médiévales repensée et élargie en un concept moderne, l’architecte Walter Gropius fonde en 1919 à Weimar le Bauhaus en lançant l’invitation dans son célèbre manifeste : « Architectes, sculpteurs, peintres, tous nous devons retourner à l’artisanat ». Un artisanat repensé à l’heure du XXe siècle par les acquis de l’industrialisation héritée du XIXe siècle et les techniques en germe du XXe siècle, pour un mariage inédit de l’artisanat avec l’industrie, alliance hérétique jusqu’alors.

 

Vassily Kandinsky, « Kleine Welten I », 1922
Lithographie couleur
Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / DR

 

Mais, en ce lieu, cela ne sera plus le cas avec cette incroyable pépinière d’enseignements qui fournira un grand nombre d’artistes de renom et de créations dont notre époque moderne a très largement hérités. En 1933, le chant du cygne est lancé, tout a été dit, transmis, les nazis auront beau fermer le Bauhaus, le message artistique est libre de rayonner comme l’air dans le monde entier jusqu’à nos jours, en témoignent les créations contemporaines réunies en fin de parcours qui démontrent que sous les braises, le phénix n’a pas dit son dernier mot.

 

Marianne Brandt, Théière et passe-thé, vers 1924 Argent, ébène © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN- Grand Palais / image of the MMA / A.D.A.G.P. 2016

 

Étrange impression en déambulant dans les sections successives de cette exposition captivante que cette sensation de familiarité et en même temps de novation extrême dans toutes ces créations, l’inspiration venue des différences influences (temps anciens avec le moyen-âge, Extrême-Orient, etc.) servant une nouvelle manière de penser l’habitat et l’architecture dans ses rapports avec la place de l’individu. Un artiste comme Kandinsky trouvera dans cette fusion des arts plastiques du Bauhaus un cadre idéal pour diffuser dans ses enseignements sa théorie des couleurs et la théorie des formes. Car le Bauhaus est un lieu où la création a coexisté avec l’enseignement et l’apprentissage dans un rapport étroit entre maîtres et étudiants en un phalanstère des temps modernes qu’il importe de découvrir au musée des Arts décoratifs de Paris.

« L’esprit du Bauhaus » sous la direction d’Olivier Gabet et Anne Monier, 288 pages, 250 illustrations, Co-édition Les Arts Décoratifs - Fondation d’entreprise Hermès, 2016.

 


Bleu, rouge ou jaune, les couleurs du catalogue « L’esprit du Bauhaus » s’inscrivent dans l’esprit de créativité et de liberté du célèbre mouvement lancé en Allemagne en 1919. En un format 24 x 30 cm recouvert d’une jaquette américaine, ses 250 illustrations plongent le lecteur dans cet univers si particulier, un souffle de la modernité encore si actuel ainsi que le relève Pierre-Alexis Dumas dans sa préface au catalogue. Et même si Olivier Gabet, le directeur du musée avoue que peu d’objets du Bauhaus figurent dans les collections permanentes, l’esprit qui le caractérise a influencé grand nombre d’artistes et de créateurs par la suite et présents au musée des Arts décoratifs. Deux essais introduisent le lecteur à la problématique du Bauhaus au début de ce volume à la riche iconographie.

 

 Lyonel Feininger, « Tête », 1925 Bois polychrome Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Bertrand Prévost / A.D.A.G.P. 2016

 

Nicholas Fox Weber et Jean Louis Gaillemin nous livrent leur intimité du Bauhaus qui fait tomber bien des idées reçues qu’il s’agisse des repas partagés en ces lieux ou des questions ésotériques qui pouvaient pointer avec Kandinsky bien entendu, mais aussi de manière plus complexe avec Paul Klee.
On le voit, il faudra beaucoup de nuances pour aborder ce courant qu’il serait réducteur de conjuguer trop rapidement au singulier. Les sections suivantes abordent le parcours de l’exposition avec les influences dont naîtra le mouvement au début du XX° siècle, influence des cathédrales et de ses bâtisseurs, influences des horizons lointains, l’Asie encore. Créer, enseigner, transmettre, tel est le nouveau credo du XXe siècle au Bauhaus, décliné dans toutes les disciplines aux frontières volontairement perméables : céramique, menuiserie, métal, textile, peinture, sculpture, imprimerie, théâtre, architecture, photographie, la liste donne le vertige et les œuvres réunies dans ses pages aussi. Les enseignants comptent parmi eux des artistes majeurs du XX° siècle, Klee, Kandinsky étant les plus connus mais non les seuls. Difficile d’épuiser ce thème et en fin de parcours, ces pages qui entretiennent un rapport direct avec les œuvres présentées auront contribué à une familiarité plus grande de ce génie créateur collectif, réuni en un vocable, le Bauhaus.

 

 Vassily Kandinsky, « Neuf éléments de cercle chromatique », 1922-1933 Peinture sur papier Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat

 

Pascal, le cœur et la raison
BnF Site François-Mitterrand
Jusqu’au 29 janvier 2017

LEXNEWS | 04.01.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 



Blaise Pascal fait partie de ces figures à la fois connues - qui n’a pas entendu parler de son fameux pari ? – et en même temps largement ignorées tant quant au contenu de ses œuvres que de sa vie. C’est cette lacune que comble aujourd’hui la Bnf François Mitterrand en une exposition remarquable par sa rigueur et le niveau d’analyse du personnage qu’elle propose, et ce d’autant plus que son sujet n’est pas, il faut l’avouer, des plus aisés. Blaise Pascal compte parmi ces génies dont la vie fulgurante dépasse l’entendement, un Mozart des sciences et de la philosophie qui étonne non seulement par sa précocité, mais aussi par l’étendue de ses recherches et de son savoir. Son père lui avait interdit d’apprendre le latin et le grec avant l’âge de 12 ans et de toucher aux mathématiques avant 15 ans, ce que le jeune garçon brava allègrement en démontrant par lui-même la trente-deuxième proposition du premier livre d’Euclide à l’âge de douze ans… Ému, son père ne se départit cependant pas de son plan, tout en notant le génie précoce de son fils et en anticipant sa progression hors du commun. C’est cette puissance tôt manifestée qui ne cessera pas de s’étendre à des disciplines aussi différentes que les mathématiques, la physique, la philosophie, la morale et la théologie, sans oublier les techniques et même la création des premières lignes de transport en commun à Paris. Pascal étonne, surprend, déroute aussi parfois, sa rigueur d’analyse associée à une maîtrise rhétorique solide l’amenant à soutenir des controverses qui firent trembler les jésuites et les plus grands esprits de son temps.

 

Page manuscrite des Pensées

 

Organisée en trois parties reprenant idéalement sa théorie des trois « ordres », cette exposition propose un parcours riche à la scénographie agréable autour de ces trois axes que sont l’ordre de la chair ou des corps régi par la nature et la coutume, l’ordre de l’esprit sous le guide de la raison et l’ordre du cœur, enfin, obéissant à la loi de l’amour.
Mû par un impérieux désir de vérité, Pascal donne l’impression de savoir très jeune qu’il n’a que peu d’années pour offrir tout ce que sa pensée fertile analyse et conçoit, il mourra en effet avant d’avoir atteint sa quarantième année. Est-ce cette prescience d’une flamme vite brûlée qui le pousse tour à tour à briser les frontières des mathématiques de son époque, génie qui forcera l’admiration d’un Leibnitz, ou encore de batailler avec autant de cœur contre les jésuites avec les Provinciales dans les conflits d’interprétation de la pensée de saint Augustin et de la grâce qui fait débat dans l’Église depuis le Concile de Trente ? Jésuites et jansénistes s’opposent violemment, ce qui conduira à la chute de Port-Royal des champs tant aimé du philosophe qui y fit une retraite après sa fameuse nuit du 23 novembre 1654. Nuit d’intense vision qu’il relate dans sa fameuse note brève appelée « le Mémorial » et qu’il garda dans la doublure de son manteau jusqu’à sa mort. Les Pensées, enfin, bien sûr, qui seront son testament inachevé avec ce « Dieu caché » en une défense de la religion chrétienne contre les sceptiques et les libres-penseurs et une aspiration à dépasser la misère dans laquelle l’homme peut se laisser aller dans ses divertissements, oubliant avec ce vertige sa grandeur née du divin.
Partant de portraits de Pascal et se concluant par son masque mortuaire, le cheminement de l’exposition suggère des pistes à partir de son œuvre - de nombreux documents exceptionnels et rarement montrés figurent dans le parcours tel le manuscrit autographe des Pensées – ainsi que des témoignages de ses proches et contemporains pour tenter d’approcher la pensée protéiforme de cet « effrayant génie » selon le terme de Chateaubriand, et qui donnera assurément le vertige au visiteur de ce XXIe siècle.

« Pascal, le cœur et la raison » catalogue sous la direction de Jean-Marc Chatelain, BnF éditions, 2016.
 

 

La couverture de ce riche catalogue consacré à Blaise Pascal à l’occasion de l’exposition qui se tient actuellement à la Bnf François Mitterrand jusqu’au 29 janvier 2017 reproduit le portrait du célèbre penseur du XVII° siècle gravé par Edelinck avec cet étonnant paradoxe quant à celui qui les levait tous ; tous les portraits dont nous disposons de cet homme hors du commun ne nous sont étrangement parvenus qu’à partir de son masque mortuaire, et non de son vivant…

 

Jean Domat, portrait de Pascal, entre 1677 et 1681

© BnF, Réserve des livres rares

 

C’est donc à rebours que nous pourrons nous faire une idée de l’image de celui qui étonna tous ses contemporains et successeurs. Jean-Marc Chatelain qui signe l’introduction de cet ouvrage richement illustré et très utile à la pleine compréhension de l’exposition souligne combien le génie du jeune Blaise fut précoce, « beaucoup au-dessus de son âge » note sa sœur Gilberte dans « La Vie de Monsieur Pascal » qu’elle rédigea peu de temps après la mort de son frère. Reprenant la logique du parcours de l’exposition, elle-même calquée sur les trois ordres de Pascal, une première partie de l’ouvrage s’attache donc à l’ordre des corps, en décrivant les mondes de Pascal, de son Clermont natal à Paris, sans oublier son séjour avec son père à Rouen, période pendant laquelle le cerveau du jeune homme appréhende toutes les complexités de son temps avec une aisance déconcertante.

 

Machine arithmétique de Pascal dite « Pascaline », dédiée au chancelier Séguier, 1645, Paris, musée des Arts et métiers

 

La deuxième partie est consacrée à l’ordre de l’esprit avec cette passion qu’eut toujours Pascal pour les mathématiques et notamment la géométrie dans laquelle il découvre la raison des choses, qu’il s’agisse de ses études sur les cônes, le vide ou l’arithmétique de l’infini. Cette partie est également réservée à l’évocation du féroce combat des Provinciales où ce texte prend l’allure d’un véritable arsenal de guerre, les libelles se transformant en livre excellant dans l’art de convaincre. La dernière partie fait enfin la part belle à l’ordre du cœur avec cet ouvrage, les Pensées, dont les dernières pages resteront blanches, un symbole à valeur de témoignage dans ce qui ne pouvait être fini… Ce catalogue se termine quant à lui également en forme d’ouverture avec un essai conclusif de Philippe Sellier « Pascal, prophète existentialiste », le philosophe aura en effet des échos fertiles dans la pensée contemporaine avec Kierkegaard, Heidegger et Sartre, sans oublier Emmanuel Mounier ainsi que le souligne l’auteur de cette contribution stimulante.

 

Masque mortuaire de Blaise Pascal

© Lexnews

 

Plumes, visions de l’Amérique précolombienne

Musée du quai Branly

jusqu'au 29 janvier 2017

LEXNEWS | 16.12.16

par Sylvie Génot

 

 

Des plumes entre deux civilisations, des plumes entre deux visions spirituelles du monde, des plumes entre des hommes qui auront trouvé les uns chez les autres ce médiateur commun à la compréhension de leurs différences culturelles et religieuses, c’est ce qui illustre, jusqu’au 29 janvier 2017 au musée du quai Branly – Jacques Chirac, l’exposition « Plumes, visions de l’Amérique précolombienne ». C’est en premier lieu par sa dimension symbolique, puis religieuse que la plume, les plumes ont joué un rôle majeur dans les sociétés précolombiennes, portant leur identité même. « Quel curieux destin, en effet, que le parcours de cette petite plume qui, tombant du ciel, aurait fécondé la déesse Coatlicue pour donner naissance à Huitzilopochtli, le dieu tutélaire des Aztèques, littéralement « l’oiseau-mouche de la Gauche », lui qui, sous l’aspect d’un aigle ou d’un colibri, indiquera aux Mexicains l’emplacement de leur future capitale, la grande Mexico-Tenochtitlan.
Quel curieux destin, enfin, a voulu que Quetzalcóalt, le célèbre serpent à plumes ou « Serpent-Plume précieuse » de son vrai nom, naisse avec un physique disgracieux et que Coyotlinahual, le dieu patron des amantecas (plumassiers), lui ait confectionné un masque et une barbe parés de plumes ? » - (extrait du catalogue). Voilà donc la cosmologie méso-américaine pleine d’allusions et d’illustrations à ce matériau dont la symbolique est associée aux dieux, et mythes fondateurs, réservés à l’usage des caciques ou des guerriers présents dans tous les événements qui rythment la vie de la cité.

 

Grande coiffe de danse, Paris, musée du quai Branly - Jacques Chirac
Photo (C) musée du quai Branly - Jacques Chirac, Dist. RMN-Grand Palais / Patrick Gries / Bruno Descoings

 

Les plumes viennent des oiseaux qui représentent le monde de l’au-delà et les représentations divines comme les victimes de sacrifices en sont parées ; son utilisation dans les vêtements et parures est une composante très fortement symbolique dans la culture méso-américaine. De-là, un art de la plumasserie (amantecatolt) particulièrement réglementé, les artisans travaillant avec des matériaux plus précieux encore que l’or. Cet art trouvera, parmi toutes les richesses collectées et rapportées du Mexique, en Europe par les conquistadors, un intérêt grandissant auprès des artistes du XIVe siècle. Peu à peu la plume s’imposera dans l’imaginaire collectif occidental comme un des emblèmes du Nouveau Monde. Mais, ne nous y trompons pas, les Espagnols avec à leur tête Cortes venus sur les terres mexicaines étaient là pour découvrir, s’enrichir autour d’un projet « éclairé » de conquête, et convertir, évangéliser les Indiens dès 1521 avec la première mission franciscaine autorisée par le pape Léon X. « Pour amener les Indiens à une nouvelle fois et qu’ils s’approprient les dogmes chrétiens. Cortes et les religieux qui l’accompagnaient vont user d’un stratagème qui avait déjà fait ses preuves ; celui de la substitution.

 L’idée était d’éviter une rupture trop brutale avec les croyances ancestrales et de profiter de la sacralité des anciens lieux de cultes pour y implanter des chapelles. Cette superposition allait peu à peu s’opérer et aboutir à une certaine interpénétration des deux mondes. Ainsi, le projet de métissage cher à Cortes se dessina progressivement, relayé puis porté comme il le souhaitait par les frères mineurs. Adeptes d’une approche plus pragmatique, les religieux vont jouer la carte de la continuité en prêchant en langues vernaculaires et en cherchant à utiliser pour l’enseignement du culte des matériaux sacrés chez les Indiens. » - (extrait du catalogue). Et voilà la plume et ses couleurs merveilleuses utilisée dans des créations et réalisations religieuses, devenue le point commun entre les frères franciscains et les Indiens plumassiers. C’est ainsi que sortis des collections du musée d’Auch, aux bons soins de Fabien Ferre-Joly, conservateur du musée des Jacobins, Directeur de la culture de cette même ville et commissaire de cet événement, sont aujourd’hui exposés les plus grands œuvres et objets précolombiens, sous le portrait de Guillaume Pujos (1852/1921), qui partit pour le Chili en 1879 et légua à sa mort en 1921 l’ensemble de sa collection qui constituera alors le fonds des collections précolombiennes de la ville. Plumes divines, plumes précieuses, mosaïques de plumes, technique et art de la plumasserie, l’image de l’Indien « emplumé », les plumes de la résistance, sont les grandes lignes du parcours de cette exposition. Sous protection de verre, la magnifique « Messe de Saint Grégoire » (Mexico 1539 – mosaïque de plumes sur bois) ou « Notre Dame et Saint Luc » (Mexique 18e siècle) donnent à voir la haute technicité des plumassiers dans ces mosaïques de plumes. Ces dernières illustrent tout particulièrement ce que Cortes espérait pour son projet, notamment dans la « Messe de Saint Grégoire » où de nombreux indices montrent le métissage de ces deux cultures. De nombreuses pièces « purement » indiennes, parures, tissus de plumes, statuettes de terra cota, or ou argent, coiffes ou bijoux, ornements sont les merveilles exposées dans les vitrines du parcours de ce voyage dans le temps et l’histoire.

 

Chapeau cérémoniel, Paris, musée du quai Branly - Jacques Chirac
Photo (C) musée du quai Branly - Jacques Chirac, Dist. RMN-Grand Palais / Michel Urtado / Thierry Ollivier

 

Ainsi, ce fac-similé - Codex de Florence constituant une source historique de renseignements sur les techniques de plumasserie mexicaine et véritable encyclopédie sur le monde aztèque, rédigé par le frère franciscain Bernadino de Sahagun entre 1559 et 1570. Le regard est attiré par la conservation étonnante de certains coloris des plumes, alors même que sur la très grande variété d’oiseaux exotiques qui peuplaient les forêts, seule une vingtaine d’espèces fut utilisée par les plumassiers aztèques. Plumes de caudale du quetzaltotol, trogon aux plumes noires et vertes, cotinga aux couleurs bleu turquoise, aras ou colibris aux plumes iridescentes, rien d’étonnant à ce que la préciosité de ces plumages ait été portée comme une richesse nationale ayant traversé les siècles.

Qu’elles soient cousues en tissus ou collées en mosaïques pour les productions de tableaux coloniaux, les plumes, sous les doigts agiles des plumassiers, ont marqué cet art délicat et complexe. C’est aussi l’unique occasion de voir réunis les cinq grands tableaux et triptyques de plumes (trois proviennent du musée d’Auch, un du musée d’Ecouen et un du musée du quai Branly-Jacques Chirac). Il faut enfin s’attarder sur un petit médaillon d’argent décoré de plumes, bijou religieux qui n’a rien à envier aux réalisations de Nelly Saunier, créatrice plumassière contemporaine qui expose en clôture de parcours un exemplaire d’une montre réalisée pour la maison Van Cleef & Arpels. On imagine alors la parfaite maîtrise de cette discipline par les artisans aztèques. Cette exposition originale et unique à voir sous le regard artistique, historique, religieux ou par pure curiosité demeure le reflet d’une page de l’histoire des religions et de l’art.
 

 

Jade, des empereurs à l’Art déco
musée national des arts asiatiques - Guimet

jusqu’au 16 janvier 2017

LEXNEWS | 12.12.16

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 

Voici une exposition aussi belle qu’enrichissante ! Son sujet : une pierre fascinante tant par son pouvoir de suggestion que par sa couleur et qu’est le Jade ; la pierre de jade se prêtant, ici, à l’occasion de cette exposition à une scénographique esthétique très réussie ainsi qu’à un discours servi par des recherches poussées sur ce thème. Aussi, le visiteur aura grand intérêt à pousser une fois de plus les portes du musée Guimet pour se rendre à cette exposition nommée « Jade, des empereurs à l’Art déco » et qui a lieu jusqu’au 16 janvier 2017. Cette pierre a fasciné l’homme depuis l’aube des temps, dès le VIe millénaire avant notre ère, et ce, sur une surface du globe allant de la Mongolie jusqu’à l’Europe occidentale. Cette vaste échelle géographique et temporelle a pourtant produit des convergences que seules les propriétés de cette pierre peuvent expliquer : le jade a la plupart du temps été un symbole associé aux rites religieux ou mythologiques.

 

Pendentif, Chine, dynastie des Zhou orientaux, Royaumes Combattants (475-221 av. J.-C.), jade, 9 x 18,5 x 0,3 cm.

Paris, musée Guimet. Photo de presse RMN.

 

 

Pierre mystique, philosophique également, et même surréaliste avec André Breton, le jade a décidément plus d’une facette à nous révéler, ce que permet de découvrir idéalement l’exposition réalisée par Marie-Christine Rey et Huei-Chung Tsao en une scénographie inspirante où la pénombre et la décoration extrême-orientale mettent en valeur l’éclat de ces objets de jade qui pour la plupart d’entre eux possèdent une valeur esthétique indéniable. Et, si le jade est certes une « belle pierre », elle est aussi, il convient de le rappeler, « l’image de la bonté » pour Confucius. Au cœur de l’art chinois, le jade a su se prêter à toutes les créations, des plus simples tablettes polies jusqu’aux réalisations les plus sophistiquées. Le visiteur découvre l’identité de cette pierre et comment elle a pu être exploitée dès les premiers temps de l’humanité, réalisant ainsi qu’il n’y a pas un seul jade vert mais bien une multitude de variantes et déclinaisons de couleurs allant du translucide jusqu’au semi-opaque, avec des variantes allant du blanc au vert le plus sombre, voire du violet tendre à l’orange ou encore du vert grisé céladon au bleu, couleur jade à l’infini… Nous apprenons également que sa couleur a pu être étrangement modifiée artificiellement par l’homme dès l’Antiquité. Comme pour le marbre, le jade se prête à une infinité d’inspirations pour l’artiste, ce dont témoignent toutes les œuvres réunies pour l’exposition. Le jade est très tôt objet de pouvoir en Chine, tant pour l’empereur, que l’aristocratie, sans oublier son administration. La pierre est aussi symbole de raffinement pour le lettré, notamment sous les Song (960-1279) où pots à pinceaux, godets à eau, pierres à encre sont autant de prétextes pour exalter la profondeur des représentations traditionnelles du pin, du bambou et du prunus, en une épure qui ne cesse de charmer le regard et l’esprit. Le jade est ainsi un éternel recommencement dans les créations qu’il inspire, allant du classicisme à l’archaïsme, sans oublier les novations qui permettront à chaque étape de dépasser les limites des artisans dans la sculpture de cette pierre fascinante. L’exposition a fait le choix judicieux de conclure son parcours par la réception de cette tradition au début du XXe siècle en Occident avec l’Art déco, un témoignage qui démontre une fois de plus la puissance évocatrice de cette pierre qui n’a pas cessé de fasciner l’humanité.

Jade, des empereurs à l’Art déco, catalogue sous la direction de Huei-chung Tsao, Somogy, 2016.

 


Émotion que de voir réunies tant de manifestations du génie créateur de l’homme à l’égard d’une pierre, le jade, au pouvoir fascinant depuis l’aube des temps. Lorsque l’on fait défiler les pages de ce catalogue à l’iconographie à la hauteur de l’esthétique de cette pierre gemme, c’est à un feu d’artifice unique de formes et de couleurs auxquels assiste le lecteur. André Breton, la cour des Médicis, Confucius ou encore les plus illustres empereurs chinois de toutes les époques ont eu en commun cette même émotion, et encore si vivante de nos jours. Marie-Catherine Ney retrace dans ces pages l’histoire, la légende et le travail de cette pierre particulière aux multiples couleurs. François Farges et Bruno David reviennent sur la spécificité minérale du jade en une recherche entre Orient et Occident, recherche qui reflète également l’évolution des sciences naturalistes.

Nous sommes étonnés avec Alain Thote du caractère précoce de l’usage du jade à l’époque néolithique avec des réalisations déjà d’un rare esthétisme comme ces pots ou Cong de la Chine vers 2 300 av. J.-C. Le génie ou la magie du jade est d’avoir su capter l’attention et l’adresse des meilleurs artisans alors même que cette pierre d’une dureté importante ne facilite pas son débitage et son travail. Peu importe, la vertu souvent associée à cette pierre aura tôt fait d’abattre toutes résistances. Le jade sera un des objets préférés des lettrés avec des créations artistiques qui ne cessent d’émerveiller nos contemporains plus de dix siècles après.

 

 

Véritables trésors, supports de méditation et de réflexions, ces vases, ces coupelles en forme de dragon, plus ou moins stylisés selon les périodes et les commandes, gardent intacte leur pouvoir de fascination. On aimait à ces époques les antiques, et les artistes auront également à cœur de cultiver cet aspect archaïsant pour des pendentifs, des rhytons et des coupes à l’équilibre des formes parfait. Nathalie Monnet s’intéresse encore dans ces pages au jade gravé, moins connu de l’Occident, mais fort instructif sur l’importance accordée à cette pierre pour y inscrire les suppliques adressées aux esprits du ciel, aux ancêtres ou aux divinités. Il n’est guère d’usage qui ait échappé à l’utilisation artistique du jade et ce beau catalogue invite à les découvrir pour un voyage coloré des nuances infinies de cette pierre qui n’a pas fini d’envoûter.

 

 

Bol en forme de chrysanthème, Inde, XVIIe siècle, jade, H. 7,9 cm. Paris, musée du Louvre. Photo de presse RMN.

 

Bernard Buffet, rétrospective
Musée d’Art moderne de la Ville de Paris
Jusqu’au 26 février 2017

LEXNEWS | 05.12.16

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Bernard Buffet, deux initiales, célèbres dans les années 50 et pourtant oubliées pour beaucoup. Sa peinture décrit-elle l’homme ou bien l’inverse ? Comme un fil de rasoir, les traits lacèrent la toile par des tissages effilés, Buffet aurait pu être calligraphe, la rondeur en moins. La couleur viendra chez l’artiste plus tard, celle que l’on retiendra souvent de lui avec ses clowns tristes, autoportraits interrogeant la vie, regards d’un lucide tragique. En attendant, ce sont des teintes souvent grises, ocre et sépia parfois, qui jalonnent le début du remarquable parcours conçu au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris par le commissaire Dominique Gagneux. L’exposition est en effet une réussite car elle parvient à établir, au fil des toiles et des témoignages nombreux dans les vitrines, une certaine intimité avec l’œuvre du peintre, si ce n’est de l’homme lui-même pourtant secret. L’image du peintre à la Rolls a beaucoup pénalisé Bernard Buffet, on aime les stars riches et les peintres miséreux. Et pourtant, ce regard timide a su porter sur les êtres et les choses une acuité rare au XXe siècle, et que l’on n’a pas fini d’évaluer.

Sa première toile est un autoportrait, Bernard Buffet n’a pas choisi la voie de l’abstraction d’après-guerre et croit encore aux vertus du réalisme. Mais chez l’artiste, la représentation est singulière, les portraits ne sont pas des miroirs mais une réflexion, aux deux sens du terme, du monde et de la vie, souvent incompréhensible pour le genre humain. Le peintre ne cherche pas à asséner des messages philosophiques si ce n’est celui de l’existence, dans ses marges, ses frontières, ses limites, ce qui explique peut-être l’omniprésence de ses traits.

 

Modèle dans l’atelier, Bernard Buffet, 1956
huile sur toile 162 x 130 cm
Musée d’art moderne, Troyes
© Ville de Troyes, Carole Bell © ADAGP, Paris 2016

 

L’homme voyage dans sa chambre, joue avec sa fertile mémoire artistique pour une succession d’œuvres référentielles à l’histoire de l’art ou dialogue encore avec les horreurs de la guerre, comme avec le sacré. Bernard Buffet étonne, surprend et choque ses contemporains. Sa reconnaissance artistique est inversement proportionnelle à sa notoriété du grand public. Il est des succès qui plombent inexorablement, mais l’homme saura faire retraite en lui-même et trouvera des vies successives. Ce sont toutes ces facettes qui sont données à découvrir dans cette exposition au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris où les multiples espaces s’ouvrent sur ces immenses toiles de Bernard Buffet comme de larges baies infinies sur l’homme.

 

Nature morte à la sole, Bernard Buffet,1952
huile sur toile 135 x 224 cm
Collection Pierre Bergé
© Dominique Cohas © ADAGP, Paris 2016

Bernard Buffet, catalogue de l’exposition au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, Paris-Musées Editions, 2016.

 

 

 

 

Le riche catalogue des éditions Paris Musées a fait un choix original pour l’iconographie de sa couverture : privilégier la taille de la signature de l’artiste Bernard Buffet par rapport à la reproduction de son fameux autoportrait. Ce choix singulier s’explique par l’importance que l’artiste reconnaissait à la graphie et à la position de sa signature sur ses œuvres, plus qu’une identité, s’intégrant à part entière à la toile, c’est d’un rapport plus complexe à son œuvre et à la création dont il s’agit. Une autre reproduction dans les premières pages de cette belle édition renforce ce sentiment avec ce cliché pris de Bernard Buffet se regardant dans un miroir portatif. Si l’image peut laisser l’impression, trompeuse, d’un selfie d’avant-garde, le rapport de l’image et du peintre est ailleurs que dans le regard narcissique de l’artiste, suivant en cela une longue tradition admirée par Buffet si l’on pense à Rembrandt par exemple. Complexe, la personnalité de Bernard Buffet l’est assurément, et celui qui tour à tour figure comme spectateur d’un défilé de haute couture au côté de Richard Nixon, prenant un verre avec Yves Saint Laurent lors d’un cocktail ou esseulé au beau milieu d’une multitude de ses autoportraits déroute et n’a pas fini d’intriguer.

 

Ainsi que le souligne le directeur du musée d’Art moderne de la Ville de Paris Fabrice Hergott dans son avant-propos, c’est une initiative ambitieuse que de consacrer une rétrospective à un artiste comme Bernard Buffet, une entreprise considérée comme risquée il y a encore huit ans, date du début de ce vaste projet. Buffet n’a, en effet, jusqu’à aujourd'hui, jamais eu d’exposition dans un musée parisien en dehors de la célèbre galerie initialement Drouant-David, et cet évènement fera assurément date dans l’histoire de l’œuvre de l’artiste. Le catalogue permet de suivre le surgissement de cette étoile filante qui inventa un style et connut, jeune, une gloire tout aussi flamboyante. Ce n’est pas sans rappeler un parcours similaire, à la même époque, d’une certaine Françoise Quoirez, plus connue sous son nom de plume Sagan et qui sera d’ailleurs l’amie du peintre, partageant leur goût pour la fête, la vitesse et l’ivresse. Les pages que l’on tourne de ce catalogue à l’iconographie soignée démontrent la profondeur et la singularité d’un artiste que l’on a trop rapidement catalogué et emprisonné dans des images d’Épinal, ses œuvres d’art sacré démontrant s’il le fallait la qualité du regard porté par l’artiste sur une Déposition de Croix {Pietà], (1946). Le positionnement des corps devant une croix plus proche de la forme d’un gibet, le poids implacable des verticalités, tout écrase lorsque la vie s’évanouit du corps du supplicié et des témoins d’une scène pourtant représentée des milliers de fois depuis des siècles.

 

Les émotions semblent s’être évanouies des toiles de Bernard Buffet et pourtant le spectateur ressent qu’elles sont encore présentes, alchimie impossible à résoudre sinon qu’en acceptant cet apparent paradoxe. Il ne s’agit pas d’un regard clinique ou morne comme on l’a souvent reproché à l’artiste, mais d’une vision implacable des choses et des êtres. Il y a une tradition hiératique au sens étymologique du terme chez Buffet, imposée par la vie, sur les choses du quotidien, comme celles relevant de la transcendance. À partir de là, se tisse un langage toujours enrichi au fil de la création de l’artiste qui malgré les clowns, la fureur de peindre avec la couleur qui prendra une place croissante dans ses œuvres, conservera toujours une ligne, un leitmotiv identifiable parmi le nombre important de ses créations. Ce catalogue fourmille de témoignages, d’anecdotes, de documents qui replacent l’œuvre et l’artiste dans le contexte du XXe siècle, une source indispensable à la pleine compréhension de la rétrospective que lui consacre actuellement le musée d’Art moderne de la Ville de Paris.

 

Rembrandt intime
musée Jacquemart André

jusqu’au 23 janvier 2017

LEXNEWS | 22.11.16

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 

 

Nous fêtons cette année le 400e anniversaire de la naissance de Rembrandt van Rijn. A cette occasion, celui qui naquit en 1606 à Leyde fait actuellement l’objet d’une exposition remarquable dans le cadre intimiste du musée Jacquemart André jusqu’au 23 janvier 2017.Le titre de cette exposition est d’ailleurs évocateur : Rembrandt intime. Si les grandes œuvres de l’artiste soulignent les temps mémorables de l’Histoire et de la Bible, le regard qu’il a su également porter aux êtres et aux choses de son quotidien ouvre à un univers souvent insoupçonné et que les commissaires de l’exposition ont avec justesse choisi de mettre en lumière avec un accrochage et une mise en l’espace soignés qu’exigeait un tel maître en la matière. On connaît la passion que l’homme eut pour sa première femme Saskia, son fils Titus, puis Hendrickje Stoffels qu’il ne cessera de représenter sur la toile et ses dessins. Son propre visage captivera également son pinceau au point de réaliser une centaine d’autoportraits empreints à la fois d’une distance et d’un regard perçant rarement égalés. Édouard André et Nélie Jacquemart avaient très tôt compris le génie de l’artiste en se portant acquéreurs de trois de ses chefs d’œuvre toujours présents au cœur de la collection permanente et pour l’occasion accrochés dans le parcours de l’exposition.

 

Vieil homme en costume oriental

© The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais - image of the MMA

 

Ces trois œuvres Le Repas des pèlerins d’Emmaüs (1629), le Portrait de la princesse Amalia van Solms (1632), et le Portrait du Docteur Arnold Tholinx (1656) illustrent des époques différentes de la création de Rembrandt. Qu’il s’agisse de ses débuts à Leyde pour la première œuvre, de sa réussite et son succès à Amsterdam ou encore de ses années de maturité plus introspectives, chacune de ces étapes jalonne le parcours emprunté par le visiteur découvrant une vingtaine de tableaux et une trentaine d’œuvres graphiques en rapport avec ces trois œuvres, et ce grâce à une série de prêts exceptionnels du Metropolitan Museum of Art de New York, du musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, de la National Gallery de Londres, du Rijksmuseum d’Amsterdam, du Louvre ou encore du Kunsthistorisches Museum de Vienne. Événements, donc. Le visiteur se surprendra surtout à distinguer et repérer cet « admirable tremblement du temps » évoqué par Gaëtan Picon, tremblement superposé à celui de la main de Rembrandt souligné par Malraux et qui sépare et rapproche l’artiste de son œuvre. La conversation, le dialogue et, au-delà des mots, le regard jettent des ponts, établissent autant de liens qui tissent ce maillage de traits et de hachures transcendant les représentations. La main de Rembrandt défie le temps tout en reconnaissant sa supériorité, combat de titans où l’artiste sort à la fois vainqueur et vaincu, une belle leçon d’art et de vie.

Rembrandt intime, catalogue sous la direction de Peter Schatborn, Emmanuel Starcky et Pierre Curie, Fonds Mercator, 2016.

 


Les premières pages du catalogue « Rembrandt intime » ouvrent sur une juxtaposition impressionnante d’autoportraits de Rembrandt à différentes étapes de sa vie. Si les traits évoluent avec le temps, le regard lui ne change pas, ce regard qui saura si bien scruter et graver les visages et les ombres avec cette même acuité. Rembrandt surprendra toujours pour ce rapport singulier qu’il a eu avec ses œuvres en un foisonnement que son style de vie dans sa période faste encourageait, une soif d’objets tous plus insolites les uns que les autres afin de réaliser ce rêve fou de toucher la réalité des choses et de la vie.

 

Saskia en Flore

 © The State Hermitage Museum /Vladimir Terebenin

 

Et pourtant les épreuves ne manqueront comme le rappelle la biographie sommaire de l’artiste au début de l’ouvrage : la mort de sa première femme tant aimée, Saskia, puis celle de son fils Titus, deuils qui perceront cruellement le cœur de Rembrandt , puis viendront les années de difficultés financières, la faillite conduisant à la vente de tous ses biens accumulés depuis tant d’années…

 

Autoportrait à la chaîne d’or

© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

 

Et pourtant toutes ces épreuves auront valeur initiatique chez l’artiste, et loin d’épuiser sa veine créatrice, accroitront même l’acuité de ce regard plus tourné encore vers l’essentiel pour le restant de sa vie. Emmanuel Starcky nous fait entrer dans cette intimité de Rembrandt, une intimité souvent négligée et pourtant porteuse de nombreuses créations, ainsi qu’en atteste les œuvres réunies dans le catalogue. Pierre Curie s’attache quant à lui au regard porté sur Rembrandt à Paris au XIXe siècle, un regard passionné pour un artiste apprécié très tôt en France. Louis XIV possédait l’autoportrait au chevalet aujourd’hui au musée du Louvre et Louis XV et XVI ne seront pas en reste en se portant acquéreurs de huit tableaux du maître. Mais c’est surtout à l’époque romantique que le mythe Rembrandt commencera à s’établir et les œuvres de l’artiste présentes encore aujourd’hui dans les musées français sont largement tributaires de cet attrait non démenti depuis. La deuxième partie de l’ouvrage permet de retrouver le parcours de l’exposition dans son intégralité, un parcours divisé en trois parties : Les débuts – Premiers triomphes – Le style tardif, trois approches pour lesquelles les très belles reproductions des œuvres réunies dans l’exposition bénéficient d’une mise en page soignée et aérée.

 

Palézieux à la Galerie Arsène Bonafous-Murat

Du 18 novembre au 30 décembre 2016 – Paris.


A qui ne connaitrait pas Gérard de Palézieux, une exposition de ses œuvres sur papier a lieu à Paris au 15 rue de l’Echaudé dans le 6e arrondissement dans le cadre intimiste de la Galerie Arsène Bonafous-Murat donne la possibilité d’en approcher les secrets. Ce sera l’occasion idéale de découvrir un aspect représentatif de l’œuvre de l’artiste né à Vevey (Suisse) en 1919 et disparu le 22 juillet 2012. Celui-ci fut troublé par l’œuvre du peintre italien Morandi et manifesta très tôt un goût illimité pour la gravure, cet art exigeant à la fois une préparation minutieuse - méticuleuse pour Palézieux – et de laquelle surgiront des spontanéités étonnantes. Palézieux est un intuitif et un instinctif.

Ainsi que le souligne son ami poète Maurice Chappaz, le peintre recueillera souvent sur ses toiles et dessins la mémoire de paysages qui appartiennent déjà à l’Histoire et qui ont disparu depuis, une « sauvegarde inconsciente » dira le peintre et qui donne toute sa force à ces évocations de montagne.Le visiteur de l’exposition sera certainement lui-même saisi par ces petites miniatures qui ont Rembrandt comme parenté, et le temps comme fil directeur. Les témoignages silencieux de ces toits enneigés étirent cette longue pelote des jours d’une vie dans les aquarelles de l’artiste, une pratique que Palézieux découvrit pourtant sur le tard dans son travail. L’homme était d’un caractère généreux, partageait son amitié avec de nombreux poètes, dont Philippe Jaccottet, Maurice Chappaz, Yves Bonnefoy, et bien d’autres encore. Adepte d’une simplicité sincère, l’émotion devait poindre dans les silences de la nature qu’il affectionnait avant tout et cette discrétion gravée sur ses plaques en un éternel dénuement commun à la peinture chinoise ou au sumi-e japonais. Palézieux évoquait d’ailleurs un poème du japonais Ki No Tsyrayuki : "Le reflet de lune qui habite l’eau / au creux d’une main / Réel, irréel ? J’ai été cela au monde". C’est cette poésie que l’on peut approcher à Paris jusqu’au 30 décembre 2016.

 

Icônes de l'Art Moderne

La Collection Chtchoukine Musée de l'Ermitage - Musée Pouchkine
Paris - Fondation Louis Vuitton

jusqu'au 20 février 2017

LEXNEWS | 31.10.16

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Peut-être faudrait-il commencer par découvrir ce portrait de Sergueï Chtchoukine peint par Christian Cornelius (Xan) Krohn et fixer ce regard si intense du collectionneur russe ? La musique d’Alexandre Scriabine surgira alors probablement de cette observation, la 1ère et la 12e études n’embrassent-elles pas le caractère de cet homme à la fois austère, frugal et en même temps passionné, capable de ne plus penser à autre chose qu’à l’une de ses toiles, à acquérir ou déjà accrochée. On a beaucoup parlé de l’âme slave et ce caractère vibre sans aucun doute dans cette collection présente à la Fondation Louis Vuitton pour la première fois depuis sa dispersion en 1948. À la date de ce portrait, 1915, Sergueï a déjà réuni une collection incroyable d’œuvres refusées par le Louvre et ignorées - si ce n’est conspuées - par la plupart de ses contemporains. À cette date, l’homme a dû aussi surmonter de terribles épreuves, celle de la mort de son fils, puis celle de son épouse, son second fils se donnera la mort avant que la tempête révolutionnaire soviétique de 1917 ne balaie tout sur son passage et ne provoque son exil en France, alors que sa collection sera nationalisée par le nouveau gouvernement avec l’appui de Lénine et de Trotski ayant meilleur goût que Staline.

 

Pablo Picasso trois femmes, Esquisse du tableau, 1908,

Aquarelle et gouache sur papier 53 x 47 cm
Musée des Beaux arts Pouchkine, Moscou, Succession Picasso 2016 Photo Moscou Musée d'Etat des Beaux-arts Pouchkine

 

L’homme, malgré l’adversité, aura su écouter cette musique intérieure – vibrant également sous les doigts de Scriabine- et qui lui permettra d’acheter toutes ces peintures raillées par la critique et l’opinion publique, et aimer Gauguin, Matisse ou le jeune Picasso dont il réunira les plus grandes œuvres dans son palais à Moscou.

 

L’homme entretient une relation passionnelle avec l’art et les œuvres qu’il retint, Malraux dirait plutôt qu’elles le retinrent. Dans ses choix, le collectionneur réalise un éventail suffisamment large pour être évocateur de l’art moderne européen de son époque, l’énumération des œuvres que les visiteurs de la Fondation Louis Vuitton pourront découvrir parle d’elle-même : Monet, Cézanne, Gauguin, Rousseau, Derain, Matisse, Picasso, Degas, Renoir, Toulouse-Lautrec, Van Gogh sans oublier l’avant-garde russe également présente et qui a été largement influencée par la collection Chtchoukine, le collectionneur partageant sa passion en un élan généreux : Malévitch, Rodtchenko, Larionov, Tatline, Klioune, Gontcharova, Popova et Rozanova… Le vertige – si ce n’est le syndrome de Stendhal- gagnera tout amoureux de l’art avec cette exposition idéalement présentée dans le bâtiment conçu par l’architecte Frank Gehry, en un jeu d’ombres et de lumière propice aux accrochages judicieux.

 

Henri Matisse, La desserte (Harmonie rouge, La chambre rouge), 1908, huile sur toile, 18,5 x 221 cm (Saint-Pétersbourg. ©Héritiers Matisse).

 

Toutes ces œuvres que l’on croyait familières pour les avoir découvertes dans nos manuels d’histoire de l’art, et autres catalogues, sont ici réunies, « en chair et en os », plus vivantes que jamais. « Visionnaire », Chtchoukine le fut sans aucun doute possible, mais il y a plus dans cette collection, un rapport à l’œuvre qui parvient à électriser le regard lorsqu’on se laisse aller et venir dans les différentes salles de l’exposition, gravissant les escaliers, redescendant, pour revenir écouter cet échange sacré de « La Visitation » surpris par Maurice Denis sur sa toile, vérifier si cette ombre sous les Lilas au soleil de Claude Monet n’a pas changé de place à peine le dos tourné, et que dire de ce mouvement cubiste dont nous avons la plus belle illustration avec Braque, « le Château de la Roche-Guyon », Cézanne avec « L’Aqueduc » ou la fameuse « Montagne Sainte-Victoire vue des Lauves », sans oublier Matisse et Picasso…

 

La salle 6 avec cette multitude de tableaux de Gauguin reproduit la grande iconostase de Chtchoukine selon le terme employé par les commentateurs découvrant la fameuse collection du palais Troubetskoï tant ses accrochages répondaient à des résonnances complexes. Il faudra beaucoup de temps pour intérioriser cette visite, méditer sur ces associations, mais l’expérience est incontournable.

 

 

Commissariat Anne Baldassari

8 Avenue du Mahatma Gandhi, 75116 Paris

 

 

Aventures minérales en plein cœur de Paris

Le musée de minéralogie présenté par Didier Nectoux

 

Le musée de minéralogie est installé depuis 1815 à l’Hôtel Vendôme, en plein cœur du Quartier Latin, accolé au jardin du Luxembourg et longeant le boulevard Saint-Michel. Cette vénérable institution datant du milieu du XIX° siècle, et d’une prise de conscience précoce de la Révolution industrielle alors en cours, se veut depuis un lieu de conservation d’une collection minéralogique unique au monde, mais également un pôle dynamique permettant au plus grand nombre de réfléchir aux implications industrielles, politiques, économiques et environnementales de l’exploitation des minéraux.

 

 

Grâce à l’action de Didier Nectoux, conservateur dans ces lieux depuis trois ans, une image modernisée de ces collections a été mise en œuvre. Ces collections sont encore présentées dans leur mobilier d’origine préservé, fait quasi unique au monde, alors qu’un grand nombre d’institutions ont cédé depuis longtemps aux sirènes du modernisme en abandonnant ce qui faisait leur charme pour des mobiliers contemporains. Le visiteur aura ainsi le rare bonheur d’aborder ce haut lieu des sciences minérales par un escalier élégant et un pavement géométrique en marbre noir et blanc.

 

 

Tout autour, des fresques murales réalisées par Claude Hugard de la Tour datant de 1855 et qui offrent la meilleure introduction qui soit aux lieux : dix compositions évoquent la nature en ce qu’elle a de plus significative pour le géologue, le Mont Blanc, l’Etna, les geysers d’Islande, alors que le plafond dresse un panthéon des gloires scientifiques de l’époque : Cuvier, Haüy, Buffon, Dolomieu, Vauquelin, Brongniart et bien d’autres encore, sans qui ces collections n’auraient pu voir le jour. On sonne à une porte boisée, on vous ouvre avec le sourire et l’accueil d’une institution à l’allure austère et qui ne l’est pourtant pas. Partout en effet, une équipe jeune et dynamique a à cœur, là, de faire visiter les collections à des classes d’école plus turbulente qu’un volcan, ici, de permettre la découverte des fameux joyaux de la Couronne habituellement enfermés dans un coffre-fort et pour l’occasion exposés dans des vitrines blindées.

 

 

Le musée, sous l’impulsion de son sympathique et dynamique conservateur Didier Nectoux, a réussi ce pari osé d’ouvrir cette institution pour le plus grand nombre en n’en dénaturant pas l’esprit. Quel meilleur outil en effet que ces belles vitrines au sein desquelles sont disposés les minéraux les plus beaux comme les plus simples, mais qui tous ont leur place dans l’architecture géologique de la nature. C’est à une vision d’ensemble à laquelle invite le musée, mais qui n’exclut pas les recherches les plus pointues et la pédagogie la plus large. Une de ces priorités est notamment de sensibiliser le public aux implications sur l’écosystème et sur le plan géostratégique des exploitations modernes.

 

« C’est le cas, par exemple, de la tantalite, une pierre rare et indispensable à la fabrication des condensateurs miniaturisés des téléphones et ordinateurs portables et dont les gisements sont essentiellement au Rwanda et dans la République démocratique du Congo. Cette exploitation est souvent une des causes inavouées des conflits de l’Afrique centrale », souligne Didier Nectoux qui encourage à se poser la question : « notre consommation immodérée de la téléphonie portable doit elle obligatoirement se faire à ce prix ? », une interrogation qui est d’ailleurs également relayée aux États-Unis où un label « conflict free » a été institué pour garantir une autre origine du minerai. Voici l’un des multiples questionnements qui pourront naître au cours de la visite du musée, visite qui peut être faite avec profit avec l’un des membres de l’équipe du musée et qui démontrera la richesse insoupçonnée de ces minéraux, non seulement sur un plan scientifique et esthétique, mais également sociétal.

 

 

Le musée de minéralogie va sans cesse de l’avant avec des initiatives dynamiques telles une page Facebook particulièrement active où des minéraux sont régulièrement présentés avec une explication détaillée, une émission de timbres d’une sélection de beaux minéraux en collaboration avec la Poste ou encore cette exposition remarquable sur les joyaux de la Couronne, et bien d’autres activités à découvrir absolument en plein cœur de la capitale.

 


 

Curiosités minérales, textes de Didier Nectoux et Jean-Michel Le Cléac’h, photographies de Cyrille Benhamou, Collection du musée de Minéralogie Mines Paris Tech, Omnisciences éditions.

 


Illustration indispensable d’une visite au musée de minéralogie, ces « Curiosités minérales » ouvrent une fenêtre non seulement sur les extraordinaires collections du musée mais aussi de manière indissociable sur ce que la nature a permis de magnifier en sélectionnant des minéraux exceptionnels par leur beauté et leur caractère unique. Plus de 400 photographies remarquables de Cyrille Benhamou mettent en valeur ces minéraux présentés par les auteurs non seulement quant à leurs caractéristiques scientifiques mais aussi agrémentées d’anecdotes plus originales n’hésitant pas à faire référence à la littérature ou aux arts, mais aussi aux questions d’actualité, une manière didactique d’envisager la minéralogie. Aussi, pour chaque famille de minéraux (au nombre de 10 selon la classification de Strunz) sont présentés en bas de page sous forme d’onglet les caractéristiques scientifiques de l’échantillon avec sa formule chimique, son système cristallin, sa rareté et son utilisation accompagnées de trois à quatre visuels dont un pleine page sur fond noir. En feuilletant ce magnifique ouvrage, le lecteur se familiarisera avec cet univers fascinant de la minéralogie, anticipera ou prolongera sa visite au musée, musée dont l’histoire est rappelée à la fin de l’ouvrage et qui ne donne qu’une envie : se rendre au 60 boulevard Saint-Michel pour une aventure au cœur des entrailles minérales de la terre…

 

60 Boulevard St Michel 75006 PARIS - Tel. 01 40 51 92 90
www.musee.mines-paristech.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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