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Édition Semaine n° 44 / Novembre 2020

Exposition Albrecht Altdorfer. Maître de la Renaissance allemande
jusqu'au 4 Janvier 2021
Musée du Louvre

 

A l’image de ses contemporains, Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538) offre le portrait d’un artiste complet, excellant non seulement dans le domaine de la peinture, mais également dans le dessin et la gravure, ainsi qu’il ressort de la très belle exposition organisée par les commissaires Hélène Grollemund et Olivia Savatier Sjöholm, musée du Louvre, et Séverine Lepape, musée de Cluny.
C’est avec l’art de l’estampe, un art qui contribua fortement à la formation de l’artiste, que le visiteur entre dans ce parcours chronologique. Celui qui fut contemporain de Dürer et de Cranach, dont leurs œuvres viennent également jalonner la progression de l’exposition, est actif à Ratisbonne et compte parmi les artistes majeurs de la Renaissance allemande, même si son nom est moins passé à la postérité. Dans le contexte de l’humanisme, Altdorfer s’ouvre à toutes les facettes de l’art et de la science de son temps, un regard qui n’est pas sans inclure des novations surprenantes puisées notamment à des sources italiennes avec lesquelles il nourrit son inspiration tel Mantegna pour son Allégorie de muses.

 

Albrecht Altdorfer, Crucifixion © Svepmveszeti Muzeum

Museum of Fine Arts Budapest


Le style d’Altdorfer s’affermit et se singularise dès les années 1510, notamment avec l’admirable série de la Chute et de la Rédemption présentée dans le parcours, véritable miniature de l’art du clair-obscur et cette manière remarquable de condenser une action en un si petit espace expressif. Toute la foi de l’artiste rayonne dans cette série de 40 bois gravés de taille de taille réduite (7 x 5 cm), notamment une admiration mariale sensible dans la représentation de la jeune et belle Vierge magnifiée dans l’Annonciation. La liberté du trait, l’annonce de larges perspectives, le souci du détail en un contexte pourtant contraignant démontrent que l’artiste déploie son art, ce qui lui vaudra dès lors d’importantes commandes impériales, tel le livre de prières de Maximilien, les bois gravés de l’Arc de Triomphe et autre Cortège triomphal qui font l’objet d’une salle à part entière en fin de l’exposition.
Riches et variées seront les découvertes offertes par ce très beau parcours qui rend hommage à un artiste dont le nom mérite d’être plus reconnu.

Catalogue « Albrecht Altdorfer. Maître de la Renaissance allemande » ; Ouvrage collectif sous la direction d’Hélène Grollemund, chargée de collections, Séverine Lepape, conservatrice, et Olivia Savatier, conservatrice au département des Arts graphiques du musée du Louvre ; 24,6 x 28 cm, 352 p., 275 illustrations, cartonné contrecollé, Éditions Liénart, 2020.

 


La couverture et les premières pages du catalogue consacré à l’artiste de la renaissance allemande, Albrecht Altdorfer, donnent immédiatement la tonalité de cette personnalité ouverte à tous les courants humanistes de son temps. La splendide « Adoration des Mages » fait preuve d’un art consommé pour la richesse des détails, sans pour autant oublier cette tension sensible des protagonistes de la scène. L’Enfant Jésus tendant les mains vers les symboles de sa royauté, la richesse des drapés et des passementeries, le chatoiement des couleurs, tout fait signe dans cette œuvre. Contrastant avec cette scène à la fois intimiste et riche, le fracas de batailles surgit aussi dans ces rangées de soldats s’affrontant lors de ces évocations guerrières. Là réside peut-être l’art d’Altdorfer, cette facilité de l’artiste à déployer un art du mouvement et de la tension sensible dans des contextes pourtant si différents.


Julia Zaubauer rappelle tout d’abord le destin d’Altdorfer, souvent relégué à une injuste place de second rang, alors que Séverine Lepape souligne, pour sa part, que son art s’est forgé au medium de l’estampe dans lequel il excellera rapidement. Les débuts d’Altdorfer comme peintre sont abordés par Guido Messling soulignant cet amour spontané de la forêt que l’on retrouvera souvent dans ses œuvres par la suite, cette « sainte nature sauvage » qui le fascine manifestement, et qui confèrera à ses tableaux ce souci du détail et de vitalité dans ses paysages qui ne sont en rien un decorum. C’est aux œuvres de la maturité d’Altdorfer qu’Hélène Grollemund s’attache également avec ses fameux bois gravés qui vaudront à l’artiste sa renommée.

 

Une fois encore, par ce medium, Altdorfer fait preuve rapidement d’une grande expressivité qui n’a rien à envier à celle de ses contemporains, telle cette étonnante « Décollation de saint Jean Baptiste » dont certains détails fascinent le regard dans ce contexte architectural chaotique… Un art qui trouve son apothéose avec la célèbre série de bois gravés « Chute et Rédemption de l’humanité » reproduite dans le détail dans le catalogue, une narration foisonnante dans la minutie qui ne cesse de surprendre et de séduire.


La deuxième partie de l’ouvrage donne enfin à voir les autres facettes de cet artiste décidément inspiré, notamment les commandes officielles de Maximilien, les eaux-fortes de vases d’apparat, l’architecture…
Un beau voyage dans la Renaissance allemande auprès de l’un de ses maîtres à découvrir !
 

 

 

Giorgio de Chirico. La peinture métaphysique
Musée de l'Orangerie - Paris
jusqu'au 14 décembre 2020

 

Le musée de l’Orangerie propose une belle rétrospective consacrée à l’œuvre du peintre de Chirico à partir du thème porteur de la dimension métaphysique de son œuvre. L’un des peintres du XXe siècle le plus célèbre d’Italie, et bien au-delà de ces frontières, se trouve ainsi aujourd’hui mis à l’honneur grâce à un parcours conçu par le commissaire Paolo Baldaquin plongeant le visiteur dans cet univers si singulier de l’artiste. Chorizo sut s’affranchir très tôt de l’académisme pour plonger dans un monde à la fois onirique et mythologique, mais aussi caustique et provocant, toujours empreint de cette intériorité exceptionnelle qui le caractérise.
Fondant et dépassant les bases du surréalisme, mouvement qui le rejettera aussi radicalement qui l’adopta spontanément, de Chirico a également donné naissance à ce que l’on a nommé la Pittura metafisica ou Peinture métaphysique, un mouvement artistique italien qui regroupera, outre De Chirico lui-même, Carlo Carrà et Alberto Savinio. Tout en conservant le figuratif sur la toile, l’artiste la traverse et la transcende pour mieux accéder à des univers inaccessibles habituellement aux sens physiques.

 

Giorgio De Chirico (1888-1978), Il Ritornante, hiver 1917-1918
Huile sur toile, 94 x 77,9 cm. © Georges Meguerditchian
Centre Pompidou, MNAM-CCI / Dist. RMN-GP © Adagp, Paris


C’est en effet un sentiment parfois de familiarité auquel est confronté le visiteur lorsqu’au détour de cette belle exposition, il se retrouve face à une situation qui lui rappelle l’un de ses rêves les plus intimes… Métaphysique que ces images transcendant les codes de la rationalité et touchant l’intériorité même de l’âme.
Des mondes intérieurs suggérés par le peintre en autant de paysages d’une autre réalité à partir de réactions visuelles encouragées par l’artiste lui-même, qui n’hésitait pas à souligner en 1918 qu’il chassait le démon en tout, parce que nous sommes des explorateurs prêts pour d’autres départs… Les lieux et pays sont ainsi omniprésents, la Grèce, son pays natal, bien sûr, mais aussi les voyages à Munich, Paris, et enfin Ferrare, nourrissent l’art de Chirico. Des départs dont le visiteur ne ressort pas nécessairement indemne… C’est un ensemble représentatif d’une soixantaine d’œuvres provenant des plus grands musées internationaux reconstitue ce parcours de l’artiste à la fois sinueux et cohérent.
Une exposition qui donne assurément toute sa profondeur à cet artiste talentueux trop souvent réduit à quelques œuvres emblématiques.

« Giorgio de Chirico et la peinture métaphysique » de Paolo Baldacci, 203 x 292 mm, 232 p., Éditions Hazan, 2020.

 


Le catalogue élaboré par Paolo Baldaquin à l’occasion de l’exposition du musée de l'Orangerie consacrée à Giorgio de Chirico fait entrer de plain-pied dans l’univers singulier de l’œuvre du peintre. Rares sont, en effet, les artistes à avoir comme lui tissé une toile architecturale aussi dense, jouant paradoxalement des contrastes du vide en une dimension onirique et métaphysique. Statues marmoréennes, trains à vapeur défilant à toute vitesse, arcades désertées, les paradoxes sont puissants et saisissants en abordant l’œuvre du peintre se nourrissant de chacun de ses nombreux voyages de sa Grèce natale à Turin, puis Paris et Ferrare.
Chirico s’inspira des différents mouvements des avant-gardes, tout en bâtissant, progressivement, son propre style. Les pensées de Nietzsche et de Schopenhauer vont fortement colorer sa création, celle-ci ouvrant les tréfonds de la pensée à la représentation graphique.

 

Huile sur toile H. 135,6 ; L. 180 cm Ancienne collection : Paul Guillaume Philadelphie, Philadelphia Museum of Art. The Louise and Walter

Arensberg Collection, 1950. © Adagp, Paris, 2020
 

Ainsi que le souligne Cécile Debray en ouverture de ce riche catalogue, l’œuvre de Chirico réunit deux aspects a priori paradoxaux, à savoir une très grande séduction et lisibilité et, parallèlement, une complexité hermétique. Paolo Baldaquin insiste également sur cette dimension, entre apparence et réalité. L’œuvre de Chirico sera, il est vrai, marquée par une importante dimension métaphysique à l’intérieur même de la matière. La relativité du concept de vérité sous l’influence de Nietzsche, une ouverture remarquable aux langues et civilisations anciennes, les signes et symboles sont autant de sources venant nourrir cet art métaphysique qu’élabore patiemment l’artiste au fil de son œuvre jusqu’à cette « école métaphysique » née de la période ferraraise au contact de Carlo Carrà et Géorgien Morandi. Une ultime période qui vient clore ce passionnant catalogue présentant l’ensemble des œuvres exposées.

 

 

"Les villes ardentes - Art, travail, révolte 1870-1914"

Musée des Beaux-Arts de Caen

jusqu'au 22 novembre 2020.

 

 

 

En d’opportuns échos à certains mouvements sociaux qu’a pu connaître le pays ces dernières années, le musée des Beaux-Arts de Caen consacre actuellement une série d’expositions ayant pour fil directeur les modernités urbaines et leur poids sur les hommes, femmes et enfants.


L’exposition « Les villes ardentes » offre une réflexion prolongeant après Gramsci et Henri Lefebvre (« La Révolution urbaine ») la question de la place du travail dans le contexte urbain de l’ère industrielle. Contrairement à une certaine idée reçue, les impressionnistes n’ont pas porté leur regard que sur la seule nature revisitée par leur palette. Entre la Commune et la Première Guerre mondiale, les près de cent cinquante œuvres réunies par les commissaires Emmanuelle Delapierre, directrice du musée, et Betrand Tillier, professeur à la Sorbonne, font en effet l’ardente démonstration que ces artistes sont loin d’être déconnectés du réel social.

 

 

Peirre Combet-Descombes, Les Hauts fourneaux de Chasse (triptyque) , 1911, huile sur toile © Villefranche sur Saône, musée municipal paul Dini
 


En un jeu de mots faisant écho aux effets sur les villes et les hommes des feux de la révolution posée par l’industrie, l’effervescence ne se limite pas aux techniques aussi imposantes soient-elles. Les hauts-fourneaux, les forges, les chantiers pharaoniques transforment non seulement le paysage urbain mais façonnent également celles et ceux qui y participent. De noires fumées envahissent subrepticement les toiles des artistes comme celles de Stanislas Lépine à la fin du XIXe siècle, alors qu’au même moment le peintre Edgar Degas, pourtant plus connu pour la grâce de ses danseuses, surprend un bâillement d’une repasseuse, signe de la pénibilité du changement imprimé dans les conditions de travail.

Après les vues pittoresques des faubourgs industriels offrant de nouvelles perspectives et des couleurs inhabituelles dans le paysage, ce sont les couleurs sociales qui se déploient au cœur de la palette des artistes. Le premier capitalisme dévoile alors certains de ses replis moins reluisants comme ces contrastes provocants saisis par Ernst-Georges Bergès dans cette « Visite à l’usine après une soirée chez le Directeur » en 1901.

 

Ernest-George Bergès, Visite à l'usine après une soirée chez le directeur, 1901, huile sur toile, © Saint Etienne, musée d'art et d'industrie, photo Bresson

 

L’opposition indécente entre les bourgeois repus visitant insolemment l’usine du directeur en fin de soirée et la forge au feu incandescent au sein duquel se démènent de pauvres « diables » d’ouvriers laissent présager tous les conflits qui pourront en découler.

 

Camille Pissarro, L'Anse des Pilotes, Le Havre, matin, soleil, marée montante, 1903, huile sur toile, Le Havre, Musée d'art moderne André Malraux.


L’artiste peut dès lors s’immiscer dans ce monologue social, soit en dépeignant avec force expressive le désarroi insondable du travailleur sans emploi dans « Le Chômage » de Louis Adolphe Tessier ou encore en représentant ces grondements qui se multiplient sous forme de grèves et de manifestations comme dans cette « Grève à Saint-Ouen » de Paul Louis Delance. Les peintres impriment leur propre analyse en dépeignant souvent puissamment ces nouveaux martyrs de la révolution industrielle, un regard qui nous conduit fort intelligemment à de nombreux questionnements et analogies avec la situation que notre époque connaît actuellement.
 

A noter le remarquable catalogue édité à cette occasion sous la direction d’Emmanuelle Delapierre, et Betrand Tillier "Les villes ardentes - Art, travail, révolte 1870-1914" Éditions Snoeck, 2020.

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Le musée des Beaux-Arts de Caen consacre également en ce moment jusqu’au 21 janvier 2021 une importante exposition à l’artiste Gérard Fromanger. Le cinéaste et critique d’art Claude Guibert a souhaité en effet en écho à l’exposition voisine « Les villes ardentes » présenter le travail de cet artiste engagé notamment dans les évènements de mai 68 auxquels il participa activement. La couleur reposant sur la quadrichromie s’invite en d’incessants dialogues avec la photographie, interactions ténues et subtiles de la rue et du paysage social. Réunissant une soixantaine d’œuvres de l’artiste allant de 1966 à 2018, l’exposition livre un témoignage puissant sur un travail libre de tout formalisme et attaché à ces vibrations que ses œuvres parviennent à saisir en d’étonnants jeux de couleurs et de formes.

 

 

Exposition : « La Force du dessin – Chefs d’œuvre de la Collection Prat »

jusqu’au 4 octobre 2020, Petit Palais, Paris

 

La Collection Prat compte parmi les plus prestigieux ensembles privés de dessins français au monde. L’exposition qui vient d’ouvrir au Petit Palais se charge brillamment d’en faire la démonstration grâce à Pierre Rosenberg, président-directeur honoraire du musée du Louvre (lire notre interview) et Christophe Leribault, directeur du Petit Palais.
Dans les salles aux lumières tamisées du musée, trois siècles d’art français se trouvent ainsi accrochés en un parcours aussi attractif que passionnant. Le visiteur pourra en ces périodes postpandémiques profiter d’une visite dans des conditions idéales avec un nombre limité de personnes. Libre à chacun d’accomplir ce parcours selon ses préférences, soit en suivant l’ordre chronologique de Callot à Seurat ou alors en déambulant parmi les différents espaces conçus comme autant de cabinets d’art. Les précieuses feuilles de Callot et de Poussin sont là pour rappeler combien les maîtres anciens ont su poser les bases du dessin à partir desquelles les artistes des siècles suivants proposeront leurs propres lectures.

 


Le XVIIe siècle sera également celui du regard tourné vers l’Italie, et notamment Rome, où l’antique irradie de ses lignes architecturales et de ses ruines nombre de dessins d’artistes français manifestement séduits. Le siècle du roi Soleil sera, bien entendu, celui des arts et notamment des peintres focalisant leurs créations sur le souverain et les manifestations de son absolutisme ; les magnifiques feuilles de Charles Le Brun, Pierre Mignard ou encore de Noël Coypel (Femme projetée en arrière), y sont réunies pour en témoigner.
Suivant la chronologie, à la mort de Louis XIV, la majesté cède à l’art galant et aux années d’insouciance ouvrant ainsi les portes royales à des artistes passés à la postérité pour leurs évocations légères empruntées à la mythologie. Watteau, Boucher comptent , bien sûr, parmi eux alors que des œuvres moins connues d’artistes comme Jean Restout, Pierre Charles Trémolières et Michel-François Dandré-Bardon permettent de nuancer cette évolution en rapportant leur propre singularité.
Ce qui aurait pu suffire à qualifier de remarquable une telle collection se trouve, qui plus est, complété d’un nombre incroyable d’artistes non moins prestigieux aux siècles suivants : Jacques-Louis David, Girodet, Gros, Géricault, Ingres, Delacroix… La profusion de feuilles de toute première qualité donne le vertige jusqu’à son terme avec cette ouverture vers la modernité suggérée par les dessins réunis de Manet, Seurat, Degas, Rodin, Cézanne…

 


Ce splendide et incroyable voyage évoquant « La Force du dessin » offre une réflexion infinie sur l’école française avant 1900, un voyage dans l’histoire de l’art avec des œuvres qui seront souvent à l’origine des plus belles créations de la peinture française ou livrant le témoignage flamboyant de l’inspiration infinie de ces grands artistes français.

« La force du dessin ; Chefs-d’œuvre de la Collection Prat » ; Catalogue de l’exposition du même nom au Petit Palais de paris ; Sous la direction de Pierre Rosenberg avec la collaboration de Laurence Lhinares, Côme Rombout et Conrad Valmont ; Relié, 24 x 30 cm ; Éditions Paris Musées, 2020.
 


C’est un fort et splendide catalogue « La force du dessin ; Chefs-d’œuvre de la Collection Prat » qui accompagne l’exposition éponyme actuellement ouverte au Petit Palais de Paris jusqu’en octobre 2020. Sous la direction de Pierre Rosenberg et publié aux éditions Paris Musées, l’ouvrage offre une vue d’ensemble particulièrement précise et remarquable de cette extraordinaire collection représentative de pas moins de trois siècles d’art français du dessin. Un catalogue exceptionnel, donc, pour une collection elle-même d’exception. La collection Prat réunit à elle seule, en effet, un des ensembles les plus remarquables et enviés, non seulement en France, mais également dans le monde entier, de l’art du dessin français puisque cette collection, s’échelonnant du XVIIe siècle au début du XXe siècle, comprend des dessins de Jacques Callot jusqu’à des œuvres expérimentales de Seurat ou encore de Cézanne. Unique et exceptionnelle au même titre que la collection Prat à laquelle il est consacré ou que l’exposition du Petit Palais de Paris, l’ouvrage s’ouvre par un riche et long entretien entre Louis-Antoine Prat, Pierre Rosenberg, tous deux collectionneurs, et Christophe Leribault, co-commissaire de l’exposition avec le grand historien d’art. Avec la collaboration de Laurence Lhinares, Côme Rombout et Conrad Valmont, ce sont ainsi de riches études et analyses transversales, bien que reposant et gardant une approche chronologique, que livrent les pages de ce catalogue appuyées par une large et belle iconographie. Les dessins du XVIIe siècle de la Collection Prat relèvent la forte influence qu’eut, bien sûr, à cette époque l’Italie et la Ville éternelle sur l’art du dessin français, François Stella, Nicolas Poussin, bien sûr, lui qui réalisera toute sa carrière à Rome, mais aussi Le Lorrain ou encore Vouet … Aussi n’est- ce pas surprenant que l’ouvrage s’ouvre par une longue étude des « Dessinateurs français entre Paris, Rome et la Province ». Une première étude qui ne pouvait qu’être suivie d’une tout aussi incontournable analyse de « La couleur face au dessin : rubéniste et poussinistes », offrant une place privilégiée notamment à Charles Le Brun, premier peintre du roi, ou Jean-Baptiste de Champaigne avant que ne s’imposent Pierre Mignard, Antoine Coypel ou Charles de La Fosse. Deux belles analyses sont consacrées aux dessins de la collection Prat du XVIIIe : Un chapitre consacré à « Watteau et la rocaille » suivi d’une analyse de « la seconde moitié du XVIIIe siècle », avant que s’ouvre au lecteur l’art du dessin au XIXe siècle.
La Collection comprend notamment un très bel ensemble de dessins de Ingres, Delacroix ou Chassériau. Mais, elle offre également de remarquables pièces représentatives de l’ « Académisme et des réalismes » qui suivirent les années 1850 avec des dessins de Corot, Courbet, Millet, Daumier... Des œuvres symbolistes de Redon et Gustave Moreau d’inspiration littéraire trouvent, bien entendu, également leur place tant dans la collection Prat que dans ce catalogue qui lui est consacré. Des ensembles fabuleux que viennent encore enrichir des dessins, lavis ou encre de Victor Hugo, et même de Charles Baudelaire, avant que des œuvres de Manet, Degas, Rodin… ouvrant « Vers la modernité » - dernier chapitre du catalogue - n’entraine le lecteur dans une rêverie infinie. Ce sont Louis-Antoine et Véronique Prat qui furent dans les années 70 à l’origine de cet ensemble unique. Leur collection ne saurait cependant en rien être une collection privée figée, puisque cette dernière s’est encore enrichie ces dernières années de pièces jugées majeures. Rarement présentée au public, la collection n’est sortie que très exceptionnellement de son espace privé, en 1995 pour être présentée au Louvre, et aujourd’hui, en cette année 2020, présentée au Petit Palais de Paris. A ce titre, cet exceptionnel catalogue exclusivement consacré à l’art du dessin français et à la Collection Prat révélant toute « la force du dessin » ne pourra que retenir l’attention et l’admiration non seulement des professionnels, mais aussi de tout amateur ou amoureux d’art. Aussi incontournable que l’exposition !

 

Expo virtuelle

« Van Eyck. Une révolution optique »

Musée des Beaux-Arts de Gand (MSK)

 

"Van Eyck par le détail" par Annick Born et Maximiliaan P.J. Martens, édition compacte, Hazan, 2020.

 


Le peintre Van Eyck (vers 1390-1441) s’avère être l’artiste par excellence du détail ; Aussi, la collection « Par le détail » se justifie-t-elle pleinement pour ce maître hollandais. Alors qu’avec Van Eyck, nous célébrons en cette année 2020 l’un des peintres les plus fascinants du XVe siècle, les œuvres qu’il a laissées à la postérité imposaient, en effet, un examen en ses plus infimes détails.


Parmi ses nombreuses créations vient immédiatement à l’esprit « L’Agneau mystique », une œuvre commencée par son frère aîné Hubert et terminée par Jan après sa mort. La section intitulée « Le divin » de ce passionnant livre réalisé par Annick Born et Maximiliaan démontre cet incroyable souci de précision et minutie que le peintre apporta à cette œuvre phare. Flambeau de l’art primitif flamand conservé dans l’ancien baptistère de la cathédrale Saint-Bavon de Gand, ayant fait l’objet d’une récente restauration, « L’Agneau mystique » ne cesse de fasciner depuis sa création tant pour la virtuosité de sa réalisation que pour les lectures symboliques qu’il réunit sur ses différents panneaux. Traduisant de manière unique le texte de l’Apocalypse de Jean, le retable évoque non seulement le mysticisme de son époque mais livre également un témoignage jamais réalisé jusqu’alors de l’art sacré à partir de la figure centrale christique, non plus représentée en Croix mais sous la forme d’un agneau sur l’autel et d’où l’eau et le sang s’écoulent dans un calice d’or.

Chaque détail prend alors sens et l’ouvrage permet d’entrer littéralement dans l’atelier de la création Van Eyck ; Une présentation accompagnée des commentaires essentiels des auteurs pour cette œuvre complexe dont il peut être parfois difficile d’en saisir toutes les nuances.

 


Mais Van Eyck n’est pas le peintre d’une seule œuvre, et c’est avec la même pertinence que cet ouvrage présente les autres œuvres du maître dont la célèbre toile conservée au Louvre la « Vierge du chancelier Rolin » dont les sublimes effets d’architecture rivalisent avec la richesse des protagonistes au premier plan : les drapés luxuriants de la Vierge et du chancelier contrastant avec la nudité du jeune Jésus bénissant.
 

 

L’art du portrait chez Van Eyck atteint également des sommets si l’on songe à la profondeur de ce regard du « Portrait de Jan de Leew », peint en 1436, et témoignant de l’étonnante sagacité du peintre à saisir l’âme de son sujet sur la toile.
Chaque détail souligné et commenté se voit consacré une pleine page révélant toute la saisissante complexité de l’atelier Van Eyck. Un art où la nature dévoile une partie de ses secrets alors que l’humanité de ses personnages démontre qu’une révolution des mentalités est déjà en cours en cette période où l’individu fait l’objet d’un éclairage inédit jusqu’alors.
Richement illustré, l’ouvrage avec son format carré offre une belle mise en lumière de l’œuvre de l’un des plus grands maîtres flamands du XVe siècle.
 

 

 

 

 

 

 

 

Expo virtuelle

" René Burri – Explosions of Sight "

Exposition musée de l’Élysée Lausanne - Suisse

« René Burri – Explosions of Sight », Sous la direction de Mélanie Bétrisey et de Marc Donnadieu ; Catalogue de l’exposition éponyme au musée de l’Élysée de Lausanne ; Relié, Couv cartonnée, 21 x 27 cm, 240 p. ; Coédition Musée de l’Élysée de Lausanne / Editions Scheidegger & Spiess, 2020.
 


Les éditions Scheiddeger & Spiess ont eu l’heureuse initiative de consacrer un ouvrage entièrement dédié au travail du célèbre photographe suisse René Burri à l’occasion de l’exposition « René Burri – Explosion du regard» qui devait se tenir au Musée de l’Élysée de Lausanne jusqu’en juin 2020. René Burri avait avant sa disparition à Zurich en 2014 confié son fonds et archives au Musée même de Lausanne. Exceptionnel photographe de terrain, né en 1933, René Burri a su capter, peut-être mieux que nul autre, le monde du XXe siècle qui fut le sien. C’est cette immense œuvre que le lecteur pourra retrouver rassemblé dans sa totalité dans cette unique, et donc précieuse, monographie réalisée sous la direction de Mélanie Bétrisey, conservatrice adjointe et responsable de la collection René Burri au Musée de l’Élysée à Lausanne, et de Marc Donnadieu, conservateur en chef du département des expositions du Musée de l’Élysée à Lausanne. Mais au-delà de cette belle rétrospective, ce sont aussi d’émouvantes et passionnantes surprises qui attendent le lecteur, les auteurs ayant, en effet, fait choix de retenir, ici, un autre regard, tourné non seulement vers le photographe mais aussi vers l’homme qu’il fut, un René Burri, moins connu, plus intime et secret.
Son œuvre photographique demeure aujourd’hui indissociable de l’Histoire, celle avec un grand « H »de la fin du siècle dernier.

Globe-trotter infatigable, il a parcouru les quatre coins du monde, de l’Europe aux États-Unis, de l’Orient à l’Extrême Orient ; Toujours à l’avant-poste, peu d’évènements marquant ce siècle avançant inexorablement vers un autre millénaire ne lui ont, à vrai dire, échappé. Il rejoindra le célèbre Magnum Photo en 1955 pour en devenir membre en 1959.
Son œil exercé a aussi su capturer ces portraits inoubliables ayant fait pour beaucoup le tour du monde et demeurant gravés à jamais dans la mémoire collective. On lui doit notamment le si célèbre portrait de Che Guevara daté de 1963, l’un des clichés les plus reproduits au monde. Des portraits également d’artistes, tel celui de Pablo Picasso, d’Alberto Giacometti, Le Corbusier ou encore Jean Tinguely. C’est le talent de ce photographe qui se révèle, ici, avec cette recherche non dénuée de tendresse et d’humour de la personnalité et du caractère de son sujet, telle cette expression candide capturée de Le Corbusier.

 


Mais au-delà de cet immense travail photographique, c’est aussi et surtout un René Burri intime que nous propose cette monographie. Un regard nouveau et émouvant. Ainsi, le lecteur pourra-t-il découvrir à côté de son travail et œuvre également des archives inédites, mais aussi des souvenirs personnels ayant appartenu au photographe, journaux de voyage, objets, collages ou aquarelles... sans oublier les nombreux projets de l’artiste, projets d’exposition ou réalisation d’ouvrages. C’est avec un René Burri aux multiples facettes, souvent tenues secrètes, avec lequel le lecteur à en ces pages, grâce aux nombreuses contributions appuyées par une vaste iconographie, rendez-vous.
Un ouvrage offrant, à l’instar de l’exposition du Musée de Lausanne qu’il accompagne, une unique et magnifique rétrospective tant de l’œuvre que de la vie de ce photographe d’exception que fut, durant sa longue carrière de plus de 60 ans, René Burri.

 

 

 

 

 

Expo virtuelle

« Cézanne et les Maîtres – rêve d’Italie »

musée Marmottan - Paris

(actuellement fermée pour cause d'épidémie)

« Cézanne et les Maîtres – rêve d’Italie », Collectif, Co-édition Musée Marmottan Monet / éditions Hazan, 2020.

 


Cézanne a incontestablement marqué l’histoire de l’art. Après lui, rien ne sera plus comme avant, et nombre de peintres jusqu’à nos jours se réclameront de lui. Mais quels étaient les maîtres, cependant, de Paul Cézanne lui-même ? C’est à cette interrogation et thème les plus porteurs que vient répondre avec bonheur l’ouvrage « Cézanne et les Maîtres » paru aux éditions Hazan. Avec une iconographie remarquable qui s’offre au regard dès les premières pages, ce riche collectif accompagnant l’exposition éponyme du Musée Marmottan (qui aurait dû se tenir jusqu’au 5 juillet 2020), a retenu pour angle d’étude l’Italie, bien que le peintre, devenu le « Maître d’Aix-en-Provence », ainsi que le nomme Patrick de Carolis en sa préface, ne se soit jamais pourtant rendu dans la Péninsule. D’où ce sous-titre source des plus belles promesses, « Rêve d’Italie », car allant à la rencontre des Maîtres de ce Maître, c’est bien de rêves d’Italie, et des plus beaux, dont il s’agit !
En effet, c’est dans un vis-à-vis des plus féconds avec les grands maitres italiens du XVIe et XVIIe siècle que sont livrés au regard et à l’étude les plus grands chefs-d'œuvre de Cézanne. Une mise en lumière éblouissante et ô combien riche d’enseignements.

Tintoret, Bassano, Jusepe de Ribera, Giordano, Preti, et d’en d’autres encore viennent ainsi dialoguer avec cet autre grand maître de la peinture que fut Cézanne et qui « fit de la conquête des espaces provençaux une autre Italie… », ainsi que l’écrit Alain Tapié, commissaire de l’exposition et conservateur honoraire en chef des musées de France, en son introduction « De la nature de l’art vers l’art de la nature ». Un passage marquant, pour l’auteur, deux grands moments dans la peinture de Cézanne. C’est avec une Italie rêvée que le peintre aixois semble avoir tissé des affinités d’artistes, mais aussi de lieux, Rome, Venise, voire Naples…

Et, il serait excessif de vouloir y chercher « un cloisonnement stylistique » ou une absolue influence. Plus que des influences directes, c’est une mise en perspective dont il s’agit, notamment concernant la peinture vénitienne, ainsi que le développe Claudio Strinati, historien d’art, dans « Les tableaux rêvés de Cézanne dans la peinture vénitienne ». De même, Denis Coutagne, conservateur honoraire du patrimoine et président de la Société Paul Cézanne, souligne dans son texte « Quand Cézanne rêve de Naples » que « Vouloir que le rêve italien de Cézanne s’appelle Rome ou Venise, il y là une évidence. Soupçonner que ce rêve italien nous conduise à Naples, voilà qui surprend… Et pourtant ! Trois tableaux (voire quatre) le font explicitement sous le titre « L’Après-midi à Naples » (…) Naples demeure le seul toponyme italien attaché à quelques toiles, et ce depuis pratiquement l’origine ! »

 

Jacopo Robusti, dit le Tintoret La Déploration du Christ vers 1580 Huile sur toile 104 x 137 cm Paris, musée du Louvre, déposé au musée des beaux-arts de Nancy © RMN-Grand Palais / Agence Bulloz


C’est cet apparent paradoxe, entre une Italie non visitée et une Italie rêvée par Cézanne auquel s’attache ce riche ouvrage. Une étude féconde amenant Denis Coutagne à écrire encore dans sa seconde contribution « Rome n’est plus dans Rome » que « le rapport de Cézanne avec Rome s’établit mystérieusement, par l’unique voie qu’est la peinture ». Et, c’est bien cette « italianité », ainsi que le souligne encore Patrick de Carolis, qui a nourri Cézanne, et que les nombreuses contributions de ce catalogue explorent et analysent.
L’ouvrage se clos, enfin, tel en un juste retour des choses en quelque sorte, par l’influence qu’a eu ou pu avoir Cézanne sur les peintres italiens qui lui seront postérieurs, Carlos Carrà, Morandi, mais aussi Ottone Rosai, Ardengo Soffici, Mario Sironi ou encore Umberto Boccioni, Fausto Pirandello... Une belle analyse menée par Maria Teresa Benedetti, professeur émérite et historienne de l’art, dans sa contribution « Cézanne et le Novecento ».
Ce catalogue « Cézanne et les Maîtres » offre assurément une riche et passionnante étude, et peut-être plus encore un très beau « Rêve d’Italie »…

 

 

 

 

 

Expo virtuelle

« Paris 1900 et le postimpressionnisme - Signac et les Indépendants »

musée des Beaux-Arts de Montréal

(actuellement fermée pour cause d'épidémie)

"Signac et les Indépendants" ; Sous la direction de Nathalie Bondil, Gilles Genty, Mary-Dailey Desmarais ; Catalogue d'exposition, 247 x 287 mm, 384 p., Éditions Hazan, 2020.


 


Au seul nom de Paul Signac surgit immédiatement à l’esprit le « pointillisme », cette technique picturale inexorablement associée à cet artiste qui, avec Georges Seurat, fit connaître cette nouvelle manière de peindre et de concevoir l’art qu’ils nommèrent « divisionnisme ». Nous sommes au tournant du siècle, Paris avec l’année 1900 connaît l’émancipation d’un certain nombre d’artistes qui sous le nom d’Indépendants vont clamer haut et fort « L’art pour tous ! ». Loin des académies et de leurs cooptations, c’est une volonté nouvelle d’un art sans frontières ni barrières qui s’ouvre au temps de la Belle Époque. Paul Signac sera justement l’un des cofondateurs du Salon des Indépendants et le théoricien des « impressionnistes dits scientifiques ».

 

C’est à ce mouvement, qui dépasse la seule technique du pointillisme, qu’est consacré ce riche catalogue à l’occasion de l’exposition « Paris 1900 et le postimpressionnisme - Signac et les Indépendants » au musée des Beaux-Arts de Montréal, provisoirement suspendue en raison de l’actuelle épidémie. Plus qu’une émancipation des cadres rigides du siècle précédent, ce mouvement appelle à une véritable révolution, celle de l’indépendance de l’artiste, sa liberté étant source de nouvelles approches et d’attitudes échappant aux conventions jugées trop rigides.

Nathalie Bondil, directrice de l’exposition, tient justement à souligner que « cette exposition célèbre l’esprit d’indépendance : la liberté de création des artistes, l’expérimentation des techniques, l’insolence des caricatures, le désir d’émancipation des femmes, la révolte des peuples au temps d’anarchie, l’art qui s’affiche dans la rue partout et pour tous, les horizons ensoleillés des bords de mer, les infinis de l’imagination »…

 

Paul Signac (1863-1935), Juan-les-Pins. Soir, 1914, huile sur toile, 73 x 92 cm. Collection particulière. Photo Maurice Aeschiman, Genève


Aussi, avec Signac et au-delà de Signac, ce catalogue fait la démonstration de ces barrières brisées par ce mouvement ouvrant le siècle nouveau pour un art nouveau. Les couleurs se trouvent divisées en taches pures, juxtaposées en une proximité si infime que seule la distance permet de les confondre et de faire naître d’infimes nuances. Vision à la fois onirique et positive, modernité et impression font bon ménage pour défendre un art engagé, aussi si bien sur le plan technique que dans toutes les dimensions sociales et politiques. Nous retrouvons ainsi dans ces pages richement illustrées les œuvres de Signac en compagnie d’œuvres de bien d’autres avant-gardes partageant cet élan, tels les impressionnistes (Monet et Morisot), mais aussi les fauvistes (Dufy, Friesz, Marquet), les symbolistes (Gauguin, Mucha, Redon), nabis (Bonnard, Denis, Lacombe, Sérusier, Ranson, Vallotton), néo-impressionnistes (Cross, Guillaumin, Luce, Pissarro, Seurat, Van Rysselberghe) ou encore ces autres témoins de la vie parisienne (Anquetin, Degas, Lautrec, Picasso, Steinlen). Plus qu’un catalogue, ce riche et bel ouvrage propose au lecteur de comprendre cette période essentielle de transition, ce tournant artistique avec lequel rien ne sera plus comme auparavant en art, comme pour la société.

 

 

 

 

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Jean-Philippe Charbonnier

Pavillon Populaire de Montpellier

(actuellement fermée pour cause d'épidémie)

« Jean-Philippe Charbonnier – Raconter l’autre et l’ailleurs (1944-1983) » par Emmanuelle de L’Ecotais, 144 illustrations, 27x 24 cm, 144 p., Éditions Hazan, 2020.
 


A découvrir le catalogue consacré au photographe Jean-Philippe Charbonnier - « Raconter l’autre et l’ailleurs » - publié par les éditions Hazan à l’occasion de l’exposition « Jean-Philippe Charbonnier ; Photographe de la famille des hommes » qui aurait dû se tenir au Pavillon Populaire de Montpellier du 5 février au 19 avril 2020.
Photographe de renommée internationale et globetrotteur infatigable, Jean-Philippe Charbonnier (1921 – 2004) n’a eu de cesse de capturer avec son objectif « Le monde humain », des femmes et des hommes de tous horizons et continents. Intégrant l’ «école humaniste » dans les années 1950, il a arpenté les plus grandes mégapoles et parcouru des lieux lointains ou insolites. Ce sont des photographies allant de 1944 à 1983, et réalisées notamment entre les années 1959 – 1974 pour le célèbre magazine « Réalités », qui ont été réunies par Emmanuelle de l’Ecotais, historienne de l’art et de la photographie, et que le lecteur pourra en ces pleines pages découvrir.
Des déserts aux supermarchés, des mines du Nord de la France aux défilés de haute couture, les photographies de Jean-Philippe Charbonnier ont toujours su captiver et interpeller. Des clichés, essentiellement en noir et blanc, à forte valeur documentaire et puisant leur force dans une dimension sociale non dénuée de critiques ou d’un brin d’humour.

Ce sont de véritables rencontres, rencontres avec l’humanité, que livre au regard ce catalogue consacré à ce grand photographe du XXe siècle. Emmanuelle de L’Ecotais, également commissaire de l’exposition, rappelle en introduction combien être photographe était, pour lui, un état d’esprit à part entière : « On l’est de manière permanente, de l’intérieur », aimait-il à dire.
Un état d’esprit et un regard tourné vers l’autre, vers le monde, pour mieux convoquer la rencontre avec l’humanité, c’est cela l’œuvre photographique de Jean-Philippe Charbonnier. « Raconter l’autre et l’ailleurs », le titre même de cet album l’annonce mieux que tout autre. Un regard humain qui se dégage d’une foule, un battement de cils saisi dans notre propre rue, quartier ou pays, mais aussi ces visages saisissants à l’autre bout du monde et qui seraient demeurés ignorés sans ces exceptionnels clichés. Car ce sont bien des photographies d’exception que nous donne à voir ce catalogue format à l’italienne.

 

Plongeoir de la piscine d'Arles, 1975 Jean-Philippe CHARBONNIER/RAPHO


Des prises de vue inouïes, en noir et blanc, pour certaines rarement montrées, voire écartées par le photographe telles ces rares photographies couleur jusqu'à présent jamais retenues. Ce sont les battements de vie de l’humanité, pris sur le vif, les rues de Pékin, les marchés de Birmanie, l’American life, Paris avec les mannequins de Dior ou encore ces clichés pris dans un hôpital psychiatrique ; Photographies tissées de liens avec l’autre, les autres, milieux et conditions sociales, dans lesquelles se glisse parfois l’humour du photographe. Ce sont tous ces visages, ces sourires d’enfants, d’anonymes capturés aux quatre coins de la planète, Mali, Sud saharien, Tokyo… qui s’offrent ainsi au regard. L’humanité dans ce qu’elle a de plus vivant.

 

La machine à coudre, Koweit, 1955

Grimaces. Kotzebue, Alaska 1955

Comme au Moyen-Âge, Paris, 1976

 

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 Unica Zürn

Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne de Paris

(actuellement fermée pour cause d'épidémie)

« Unica Zürn » ; Catalogue de l’exposition éponyme au Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne de Paris (MAHHSA) ; Collectif sous la direction de Anne-Marie Dubois ; 145 illustrations, 19 x 26.5 cm, 176 p., Co-édition MAHHSA / Editions In Fine, 2020.

 


C’est un très complet et passionnant catalogue qui accompagne l’exposition « Unica Zürn » au Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne de Paris qui devait se tenir en ce premier semestre 2020.
Unica Zürn, Allemande, née en 1916, sera notamment connue pour sa vie mouvementée faite de ruptures, pour sa rencontre en 1953 avec Hans Bellimer, ses créations et nombreux séjours en hôpital psychiatrique et ses écrits dont « L’homme-Jasmin », « Sombre printemps » ou encore « Vacances à Maison-Blanche » ; Unica Zürn se donnera la mort le 19 octobre 1970 à Paris. De son vivant, ses œuvres plastiques seront exposées à plusieurs reprises notamment à la galerie « Le point Cardinal » dans les années 1960, exposition dont Max Ernst préfacera le catalogue.
Présentant l’ensemble des créations exposées d’Unac Zürn, soit près de soixante-dix œuvres plastiques, l’ouvrage suivant en cela la démarche de l’exposition du MAHHSA entend plus particulièrement faire connaître et mettre en relief le travail plastique et la femme que fut Unica Zûrn. La vie dramatique, psychiatrique ou encore ses écrits ayant ces dernières décennies plus largement - avec plus ou moins de bonheur - inspiré et fasciné nombres d’analyses, ouvrages ou documentaires. C’est aux créations mêmes d’Unica Zürn et aux liens qui les unissaient avec le langage ou ses écrits qu’est consacré ce catalogue.

En ses pages, le lecteur découvrira des œuvres d’Unica Zürn réalisées notamment lors de son séjour à l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne de Paris, un ensemble unique puisque ses créations sont aujourd’hui dispersées aux quatre coins du monde dans des collections publiques, privées ou galeries.

Aux cinq œuvres appartenant au MAHHSA et réalisées par Unica Zürn lors de son hospitalisation, sont venues s’ajouter également des œuvres appartenant à la Galerie Ubu de New York, de la Galerie Hus ou encore de la Galerie 1900-2000. C’est donc un ensemble unique qui se voit réuni à l’occasion de cette exposition au MAHHSA.
Des dessins singuliers, des gravures, aux formes souvent fantastiques, aux étranges créatures ou visages avec une prédominance des créatures marines pour la première période. Une diversité ayant pour caractéristique une finesse d’exécution marquée et particulière. Des dessins polymorphes réalisés à l’encre ordinaire ou de Chine, à la gouache ou à l’huile… Des créations qui interpellent et questionnent tant sur le plan psychiatrique qu’artistique.

 


À ces œuvres ont été joints de nombreux autres documents, photographies, écrits, lettres, etc. permettant de mettre en lien l’œuvre et la femme que fut Unica Zûrn. Le lecteur sera notamment frappé par ces deux photo-portraits de 1951 prises par Man Ray et placées en tout début d’ouvrage.
L’ouvrage invitant à l’imaginaire est introduit par deux contributions essentielles pour appréhender ces œuvres. Le premier, signé d’Anne-Marie Dubois, commissaire de l’exposition, a fait choix de revenir sur l’ensemble de la vie, écrits et œuvres d’Unica Zürn pour mieux marquer cette mise en relief souhaitée de la force créatrice d’Unica Zürn. Margaux Pisteur, chargée de collection au MAHHSA, revient, pour sa part, plus largement sur l’aspect plastique retenu. Suivent des non moins riches contributions notamment celle consacrée au « Langage poétique d’Unica Zürn » par Jean-François Rabain, psychiatre et psychanalyste. Barbara Safarova, historienne de l’art, souligne dans « Je ne voulais pas faire un roman… » les liens étroits qu’entretenait Unica Zürn entre l’écrit et ses créations plastiques. Le catalogue reprend, enfin, le riche texte que Victoria Appelbe avait consacré en 2006 à « L’anagramme dans l’œuvre d’Unica Zürn ».
Un très beau catalogue venant souligner l’extraordinaire travail et initiatives entrepris par le MAHHSA ces dernières années, préfigurant les salles et collections permanentes que devrait accueillir le musée dans l’ancienne chapelle de l’hôpital Sainte-Anne de Paris.

 

 

 

 

 

Expo virtuelle

Otto Freundlich

Musée de Montmartre

(actuellement fermée pour cause d'épidémie)

« Otto Freundlich ; La révélation de l’abstraction », Catalogue de l’exposition éponyme du musée de Montmartre, jardins Renoir, Édition bilingue : anglais, français ; Editions Hazan, 2020.


 

 


La naissance de l’abstrait est plus volontiers en France associée à Braque et Pablo Picasso, oubliant ainsi celui qui fut pourtant tant pas ses audaces, ses œuvres que sa pensée, probablement, l’un des plus aventureux pionniers de l’abstraction, Otto Freundlich (1878-1943).


C’est à cet exceptionnel peintre et sculpteur, théoricien et humaniste que les Éditions Hazan ont eu l’heureuse initiative de publier un ouvrage riche d’enseignement entièrement consacré à Otto Freundlich, redonnant ainsi toute son importance et la place méritée à cet artiste précurseur. Catalogue de l’exposition du Musée de Montmartre, Jardins Renoir, celui-ci revient sur les périodes clefs de la vie de l’artiste, sur l’importance de ses œuvres et sur cette pensée incroyablement puissante et visionnaire. « La destinée d’Otto Freundlich est bouleversante parce qu’elle révèle avec éclat une force intérieure qui le caractérise plus que tout : ne jamais renoncer ni trahir ce qu’il est au plus profond de lui-même, un homme fidèle à ses origines juives et à ses convictions artistiques, politiques et humanistes. » ; Ce sont en ces termes forts que Geneviève Rossillon, présidente du musée de Montmartre, et Fanny de Lépineau, directrice du musée de Montmartre commencent, en effet, leur introduction à ce catalogue. Marie-Bénédicte Vincent, historienne, a fait choix, pour sa part, de mettre en perspective les grandes périodes de la vie du peintre : Paris, avant la Première Guerre, sa politisation dans l’orbite révolutionnaire, enfin, sa déportation sous l’occupation.

 

Lorsqu’Otto Freundlich arrive en France en 1908, c’est au « Bateau-Lavoir » - presque naturellement a-t-on envie d’écrire - que celui-ci débarque. Quel autre lieu plus emblématique, dès lors, que le musée de Montmartre pouvait mieux accueillir aujourd’hui cette rétrospective après des années de silence depuis la dernière exposition qui lui fut consacrée en France ?

C’est là, à Montmartre, en effet, que commencèrent la fabuleuse aventure de l’abstraction et la carrière d’Otto Freundlich entouré de Paplo Picasso, Braque, Delaunay…

Il a 39 ans. Une période sur lesquelles reviennent nombre de contributions de ce catalogue, offrant ainsi un approfondissement et une belle mise en relief de ces années majeures : Saskia Ooms, responsable de la conservation du musée de Montmartre, s’attache plus particulièrement aux « Premiers séjours parisiens d’Otto Freundlich », Fabrice Hergott, directeur du musée d’Art moderne de Paris, offre pour sa part un riche focus intitulé « Compositions, 1911, et « le miracle de l’art » » avant que Stéphanie Molins, historienne de l’art, n’explore les liens unissant Otto Freundlich à Pablo Picasso.

 

Mais, Otto Freundlich ne fut pas seulement un pionnier, il fut surtout un artiste engagé porteur d’un humaniste total ; Un engagement que Mario Chouery explore dans une belle analyse intitulée « De quoi l’universalisme d’Otto Freundlich est-il le nom ? ». M. Chouery souligne combien « Dans le contexte intellectuel et moral au début du XXe siècle, Freundlich partage avec ces artistes pionniers des visées utopistes : faire advenir un monde meilleur et créer un langage artistique universel dans une tentative qui, chez lui, doit moins à la théosophie qu’à un engagement humaniste et socialiste total, visant l’unité de l’humanité à distance de la religion ou de la mythologie ».
Prenant cependant ses distances avec de nombreux mouvements avant-gardistes, et après son échec à entrer au Bauhaus, Otto Freundlich reviendra à Paris en 1924. Là, il intensifiera ses recherches et son travail notamment sur les couleurs. Une « rupture » sur laquelle revient amplement Christophe Duvivier, directeur des musées de Pontoise, dans « Une syntaxe organique, principe de construction de l’œuvre d’Otto Freundlich dans les années 30 », suivi de « Hommage aux peuples de couleur, 1935 ».

 

Otto Freundlich, Composition, huile sur toile montée sur contreplaqué, 1930, 147 x 113 cm, Musée Tavet-Delacour, ©Archives Donation Freundlich, Musée de Pontoise


C’est donc à plus d’un titre qu’Otto Freundlich sut s’imposer, aux côtés notamment de Kandinsky, Paul Klee, Kupka ou encore Mondrian, en tant que précurseur mais aussi de théoricien de l’abstraction, justifiant ainsi pleinement le titre de l’ouvrage « La révélation de l’abstraction ».
Ce riche catalogue offre, enfin, en seconde partie, de nombreuses reproductions couleur – pour nombre d’entre elles pleines pages – des œuvres d’Otto Freundlich, auxquelles viennent s’ajouter photographies, lettres ou manuscrits de l’artiste. Un panorama précieux lorsqu’on sait qu’une large partie de ses œuvres qualifiées « d’art dégénéré » fut malheureusement détruites par les nazis ; Otto Freundlich fut interné en 1939, déporté et assassiné en 1943.

 

 

 

 

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Voyage, Voyages Mucem

(actuellement fermée pour cause d'épidémie)

 

« Voyage Voyages », Catalogue de l’exposition « Voyage Voyages » du Mucem, sous la direction de Christine Poullain et de Pierre-Nicolas Bounakoff ; Cartonné, Relié cousu, 19.5 x 25.5 cm, 240 p. ; Coédition Mucem / Édition Hazan, 2020.
 

 

Le catalogue sous la direction de Christine Poullain et de Pierre-Nicolas Bounakoff qui accompagne l’exposition « Voyage Voyages » au musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) de Marseille est à lui seul, avec sa couverture rouge tentation, un fort joli voyage dans le monde des arts.
Le voyage ou plus exactement les voyages, ainsi que le sous-entend le titre de cet ouvrage reprenant celui de l’exposition, ont toujours en effet été une source inépuisable d’inspiration pour les artistes d’hier et d’aujourd’hui.
Sylvain Venayre, invite dès les premières pages à découvrir cet ouvrage tel un voyage dans le temps et l’espace avec « Le XIXe siècle comme bagage » pose-t-il en titre, et Jean François Chougnet, Président du Mucem, ouvre celui-ci en citant l’inclassable voyageur que fut Nicolas Bouvier : « C’est le voyage qui nous fait et nous défait »…
Et effectivement, dans les domaines de la peinture, du dessin, de la sculpture, de la photographie, installations ou encore vidéos, nombreux sont effectivement les artistes ayant un jour entendu et répondu à cet appel de l’ailleurs. Qu’ils aient été - ou soient - évasion, découvertes, errance, fuite ou encore exil, chacun des artistes présenté y a puisé inspiration et influences. Christine Poulain en une audacieuse contribution annonce les repères ayant dicté les chapitres de ce dépaysant ouvrage ; De « En valise » en appartenance pour « L’autre rive » ou « La Planète affolée », par les chemins, « Sur la route » ou par mer, au gré des « Cartes et traces », « Sea and Sun », à moins que ne soit l’exil qui sonne la nécessité… ce ne sont pas moins de 80 artistes, de la fin du XIXe siècle à nos jours, que l’ouvrage propose de suivre dans leurs voyages, pérégrinations ou exil.

De Paul Gauguin s’embarquant en 1891 pour Tahiti à Andreas Gursky en passant par Matisse , Klee, Kandinsky, Marquet, Marcel Duchamp ou encore Camille Henrot, ce catalogue offre un intéressant et riche itinéraire sur les pas de ces artistes ayant élu le Voyage pour vent dominant. Prenant pour prétexte la valise, cet accessoire indispensable à tout voyageur, Guillaume Theulière jette sa longue vue sur Marcel Duchamp et par un clin d’œil parcourt « L’art en valise ».

 

Henri Matisse, Polynésie, la mer, 1959. Woolen tapestry, 196 × 314 cm. Mobilier national, Paris © Succession Henri Matisse; image © Mobilier national, Paris / I. Bideau

 

Matisse, enfin, retiendra l’attention de Dominique Dupuis-Labbé, lui qui traversa le Pacifique et n’aura de cesse, quinze années plus tard, de se souvenir de la Polynésie. Un attrait pour les terres lointaines, pour un ailleurs, si partagé par les artistes et ouvrant, modifiant ou bouleversant leur vision et processus artistiques. Avec deux cents illustrations et reproductions couleurs, lumière, couleur, impressions et lignes s’affirment au gré des départs vers les horizons de l’abstraction et de la modernité… Une source créative infinie joliment transmise par ce catalogue dans lequel résonne entre les lignes, bien sûr, une fameuse chanson ayant elle-même inspiré le titre de l’exposition et de ce catalogue.


 

 

 

 

 

 

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William Kentridge

(actuellement fermée pour cause d'épidémie)

« William Kentridge » ; Catalogue officiel de l’exposition éponyme au LaM (Lille Métropole Musée d’Art moderne, d’Art contemporain et d’Art brut) ; Collectif sous la direction de Marie-Laure Bernadac, Sébastien Delot et Josef Helfenstein, Relié PPP, 224 x 280 mm, Éditions Flammarion, 2020.

 


C’est un très beau catalogue entièrement dédié à l’œuvre de William Kentridge qui vient de paraître aux éditions Flammarion, un ouvrage de référence indéniablement qui ne pourra que réjouir tant, il est vrai, que les monographies consacrées à ce grand artiste sont demeurées jusqu’à présent trop peu nombreuses.
Sous la direction de Marie-Laure Bernadac, Sébastien Delot, commissaires de l’exposition, et Josef Helfenstein, directeur du Kunstmuseum de Bâle, l’ouvrage offre une belle et complète vision d’ensemble de l’immense travail et recherches de William Kentridge. Partant de 1989 avec la célèbre série de dix-huit dessins, gouache sur papier kraft, réalisée pour les décors de la production théâtrale « Sophiatown » avec ce thème majeur, cher à l’artiste, de la ségrégation jusqu’au fameux opéra virtuel et sonore, « The Head & the Load », soulignant les liens entre la Grande Guerre et le colonialisme, et créé avec le compositeur Philip Miller en 2018, l’ouvrage livre une réelle mise en relief des œuvres de l’artiste. Dessins, collages, gravures, sculptures, tapisseries ou encore films d’animation, installations vidéo avec en ces pages des captures d’écran indispensables pour rendre compte de l’ensemble de son l’œuvre. Immense !

L’œuvre de cet artiste iconoclaste, né en Afrique du Sud, est de par son immense créativité effectivement époustouflante. Une créativité ininterrompue, toujours en mouvement, mais gardant une cohérence et une rigoureuse ligne directrice, celles d’une vision du monde à la fois implacable et poétique – Apartheid, décolonisation, conflits politiques… Une vision sans concession « sauvée » par une irrésistible force poétique – que partageait Pier Paolo Pasolini – exprimée, en ces pages, avec toute la sensibilité et singularité de William Kentridge, et qu’annonce le sous-titre de l’ouvrage « A Poem That Is not Our Own ».

Une vaste et complète frise de grand format en quelque sorte, telles que les affectionne l’artiste, introduite en première partie par de riches et précieux textes offrant un bel éclairage quant aux influences ayant nourri cette œuvre foisonnante, notamment « William Kentridge et le spectre de Dada » par Judith Delfiner ou encore « La musique comme « Tummelplatz » par Stéphane Ghislain Roussel.
Cette première partie livre surtout trois écrits exceptionnels signés de la main de William Kentridge. L’artiste y confie notamment son rapport et les liens ténus qu’il entretient avec son atelier ; Cet « espace fermé, physiquement mais aussi psychiquement, comme un cerveau en plus grand » souligne-t-il. Un atelier que le lecteur pourra à loisir retrouver en photographie dans la seconde partie, laissant ainsi ses pensées voguer, imaginant l’artiste marcher de long en large ; une déambulation nécessaire et vitale pour William Kentridge pour qui « la déambulation dans l’atelier est l’équivalent des idées qui tournent dans la tête ».
 

 

Le lecteur retrouvera ou découvrira également les dessins des années 1980-1990 lorsque l’artiste revint au dessin, des diptyques entre autres de grands formats réalisés au fusain. Ses films, aussi, les premiers – « Fêtes galantes de 85 ; Exhibition de 1987 ; Memo de 1995 -, mais aussi les nombreux autres réalisés de 1989 à 2001 dont « Drawing for projection » utilisant la fameuse et aujourd’hui si célèbre technique d’animation mise au point par William Kentridge ou encore « Ubu Telles the Truth, film inspiré d’Alfred Jarry avec pour sujet premier l’Apartheid, les Droits de l’Homme… Une histoire et l’Histoire sur laquelle reviennent dans leur contribution Ute Holl et Leora Maltz-Leca. Sans oublier, bien sûr, la célèbre frise « Triumphs and Laments » de plus de 550 mètres réalisée en 2016 sur les berges du Tibre, œuvre éphémère représentant une procession inspirée de l’ancienne Rome, silhouettes d’ombre se succédant et portant leur destin...
Mise en scène, mise en mouvement, avec à chaque fois pour le lecteur l’étonnement de cette richesse de création et de talent, on ne compte plus les passerelles que William Kentridge a su tisser entre les arts, arts plastiques, théâtre, cinéma…
 

Exposition au LaM - Lille

(actuellement fermée pour cause d'épidémie)

 

 

 

Dans l'atelier de William Kentridge

 

 

 

 

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500e anniversaire

de la disparition du peintre Raphaël

"Raphaël par le détail" de Stefano Zuffi, Coll. Par le détail, 263 x 328 mm, 224 p., Hazan, 2020.
 


En ce 500e anniversaire de la mort de Raphaël (1483-1520), l’historien de l’art italien Stefano Zuffi nous invite à entrer dans l’intimité de celui qui fut surnommé le « Prince des peintres » par Giorgio Vasari. Cette approche par le détail s’imposait d’autant plus que l’artiste était réputé pour la précision et le raffinement de son trait. Dans ses jeunes années de formation, Raphaël subit l’influence de deux maîtres que furent Le Pérugin et Pinturicchio, sans oublier le rôle essentiel de son père Giovanni Santi, lui-même artiste. Sa trop brève existence n’empêchera pas l’artiste de participer activement à la transformation de l’art de la Renaissance, ainsi que le souligne en introduction Stefano Zuffi.

 

Raphaël - La Vierge aux œillets, 1506-1507

National Gallery, Londres.
 

Très rapidement, Raphaël saura, en effet, se distinguer de ses sources d’inspiration notamment de son maître Le Pérugin, mais aussi de Léonard de Vinci et de Pinturicchio, pour être la source première de lignes harmonieuses d’inoubliables Vierge à l’enfant, et ce dès son séjour florentin ; Des représentations qui contribueront à bâtir sa réputation.

 

Léonard de Vinci - Vierge à l’enfant, 1490-1491

Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg.

 

La Crucifixion Mond 1502-1503, National Gallery, Londres

 

Fidèle à l’esprit de la collection, ce magnifique ouvrage d’art opère un agrandissement des œuvres maîtresses du peintre. Des détails surgissent, apparaissent aux yeux du lecteur accompagnés et soulignés par l’analyse de l’historien de l’art. Une approche fine et analytique permettant de mieux comprendre le génie Raphaël.

 

 

Autoportrait de l'artiste vers l'âge de 23 ans

(musée des Offices de Florence)

 

 

Une analyse indispensable lorsqu’on sait que le peintre - par ailleurs dessinateur soigné et talentueux n’a eu de cesse de mener une quête de la perfection toute sa courte vie durant, qu’il s’agisse du tout petit tableau intimiste « Les Trois Grâces » (17 x 17 cm) du musée Condé de Chantilly ou pour ses immenses décors romains pour le pape Jules II puis Léon X des chambres du Vatican réalisées à la fin de sa vie. En témoignent également ses multiples dessins préparatoires ainsi que les analyses infrarouges de nombreux de ses tableaux, Raphaël élabore progressivement, par de multiples essais, sa composition future. Il est le peintre du détail par excellence, ainsi que le démontre à juste titre Stefano Zuffi en analysant ses œuvres majeures à l’aide d’agrandissements impressionnants.
Un tel rapport étroit aux œuvres permet de mieux apprécier ce qui contribuera au génie de Raphaël, cette harmonie irréprochable née de cette combinaison du trait, de la géométrie, de l’espace et de la lumière. Cet équilibre caractérise cette grâce inimitable et ce style Raphaël identifiable immédiatement, et qui devait à jamais marquer l’histoire de l’art.


Stefano Zuffi, dans ces pages abondamment illustrées, guide le lecteur grâce à une analyse à la fois accessible et argumentée, démontrant par le texte et l’image cette recherche incessante de la perfection menée par Raphaël et cette éloquence du geste magnifiant une « beauté, fragile et précieuse ». Le lecteur ne peut que sortir subjugué d’une telle lecture, les œuvres de Raphaël révélant toute leur complexité sous une belle apparente limpidité.

Visite de l'exposition « Raphaël à Chantilly. Le maître et ses élèves » Domaine de Chantilly
(actuellement fermée pour cause d'épidémie)

 

 

remerciements au site Le Scribe Accroupi

pour cette vidéo https://scribeaccroupi.fr

Présentation (en italien)

de l'exposition Raphaël à la Scuderie del Quirinale à Rome

 

 

Aventures minérales en plein cœur de Paris
Le musée de minéralogie

présenté par Didier Nectoux

Le musée de minéralogie est installé depuis 1815 à l’Hôtel Vendôme, en plein cœur du Quartier Latin, accolé au jardin du Luxembourg et longeant le boulevard Saint-Michel. Cette vénérable institution datant du milieu du XIX° siècle, et d’une prise de conscience précoce de la Révolution industrielle alors en cours, se veut depuis un lieu de conservation d’une collection minéralogique unique au monde, mais également un pôle dynamique permettant au plus grand nombre de réfléchir aux implications industrielles, politiques, économiques et environnementales de l’exploitation des minéraux.
 


Grâce à l’action de Didier Nectoux, conservateur dans ces lieux depuis trois ans, une image modernisée de ces collections a été mise en œuvre. Ces collections sont encore présentées dans leur mobilier d’origine préservé, fait quasi unique au monde, alors qu’un grand nombre d’institutions ont cédé depuis longtemps aux sirènes du modernisme en abandonnant ce qui faisait leur charme pour des mobiliers contemporains. Le visiteur aura ainsi le rare bonheur d’aborder ce haut lieu des sciences minérales par un escalier élégant et un pavement géométrique en marbre noir et blanc.
 

 

 


Tout autour, des fresques murales réalisées par Claude Hugard de la Tour datant de 1855 et qui offrent la meilleure introduction qui soit aux lieux : dix compositions évoquent la nature en ce qu’elle a de plus significative pour le géologue, le Mont Blanc, l’Etna, les geysers d’Islande, alors que le plafond dresse un panthéon des gloires scientifiques de l’époque : Cuvier, Haüy, Buffon, Dolomieu, Vauquelin, Brongniart et bien d’autres encore, sans qui ces collections n’auraient pu voir le jour.

On sonne à une porte boisée, on vous ouvre avec le sourire et l’accueil d’une institution à l’allure austère et qui ne l’est pourtant pas. Partout en effet, une équipe jeune et dynamique a à cœur, là, de faire visiter les collections à des classes d’école plus turbulente qu’un volcan, ici, de permettre la découverte des fameux joyaux de la Couronne habituellement enfermés dans un coffre-fort et pour l’occasion exposés dans des vitrines blindées.  Le musée, sous l’impulsion de son sympathique et dynamique conservateur Didier Nectoux, a réussi ce pari osé d’ouvrir cette institution pour le plus grand nombre en n’en dénaturant pas l’esprit. Quel meilleur outil en effet que ces belles vitrines au sein desquelles sont disposés les minéraux les plus beaux comme les plus simples, mais qui tous ont leur place dans l’architecture géologique de la nature. C’est à une vision d’ensemble à laquelle invite le musée, mais qui n’exclut pas les recherches les plus pointues et la pédagogie la plus large. Une de ces priorités est notamment de sensibiliser le public aux implications sur l’écosystème et sur le plan géostratégique des exploitations modernes.

 

 

« C’est le cas, par exemple, de la tantalite, une pierre rare et indispensable à la fabrication des condensateurs miniaturisés des téléphones et ordinateurs portables et dont les gisements sont essentiellement au Rwanda et dans la République démocratique du Congo. Cette exploitation est souvent une des causes inavouées des conflits de l’Afrique centrale », souligne Didier Nectoux qui encourage à se poser la question : « notre consommation immodérée de la téléphonie portable doit elle obligatoirement se faire à ce prix ? », une interrogation qui est d’ailleurs également relayée aux États-Unis où un label « conflict free » a été institué pour garantir une autre origine du minerai. Voici l’un des multiples questionnements qui pourront naître au cours de la visite du musée, visite qui peut être faite avec profit avec l’un des membres de l’équipe du musée et qui démontrera la richesse insoupçonnée de ces minéraux, non seulement sur un plan scientifique et esthétique, mais également sociétal.
Le musée de minéralogie va sans cesse de l’avant avec des initiatives dynamiques telles une page Facebook particulièrement active où des minéraux sont régulièrement présentés avec une explication détaillée, une émission de timbres d’une sélection de beaux minéraux en collaboration avec la Poste ou encore de remarquables expositions à découvrir absolument en plein cœur de la capitale.

60 Boulevard St Michel 75006 PARIS - Tel. 01 40 51 92 90
www.musee.mines-paristech.fr

L’Atelier la Trouvaille

matériel et conseils pour la géologie et minéraux

 

L’histoire de l’Atelier La Trouvaille a plus de 40 années, réunissant à Valleraugue, puis à Remoulins de nombreux passionnés de géologie, taille de pierre, gemmologie… Grâce à la révolution Internet, c’est un site Web de qualité qui a étendu et prolongé cette belle aventure en proposant une large gamme d’outils et d’articles de qualité liés à la pierre. En recherchant en permanence les meilleures sources et les dernières technologiques, l’Atelier La Trouvaille porte bien son nom et fait figure d’adresse incontournable pour les professionnels comme les amateurs. Que peut-on trouver dans cette caverne d’Ali Baba des temps modernes ? Tous les outils nécessaires et imaginables pour la pratique de la géologie comme pour la gemmologie. Tous sont proposés sur le site de l’Atelier La Trouvaille. De précieux microscopes et autres machines perfectionnées sont également proposés, et l’amateur de minéraux et fossiles trouvera assurément son bonheur pour s’équiper dans les meilleures conditions et avec un matériel adéquat de qualité et performant.

 


Un marteau solide et approprié est la base même de l’équipement pour la recherche de minéraux ou de fossiles. La célèbre marque Estwing n’a plus rien à prouver quant au sérieux et à la solidité de ses marteaux de géologue. Forgé d’une seule pièce, le manche en vinyle a été moulé autour de l’acier ce qui lui garantit une adhérence sans faille sur le long terme et une résistance aux nombreux chocs occasionnés sur le terrain.

Sa tête face lisse permet de briser les roches ou de frapper sur un burin alors que sa pointe facilite le déblaiement de pierres et des couches de terre (le port de lunettes de protection est vivement recommandé afin de se protéger des éclats). Un grand burin plat complète cet équipement de base indispensable et assure le dégagement des minéraux et fossiles de leur gangue et impuretés ou encore de diviser en deux une géode. Les burins de haute qualité proposés par l’Atelier la Trouvaille sont forgés dans des aciers de première qualité pour résister également à leur usage intensif.

 


Dernier équipement indispensable du géologue à la recherche de minéraux et fossiles, l’incontournable loupe de poche, permettant d’observer le détail des échantillons prélevés. La loupe aplanitique de terrain, avec son grossissement x10, assurera toutes les observations de détail sur les minéraux et fossiles. Le terme aplanétique signifiant que les lentilles de la loupe ont été corrigées quant aux défauts géométriques. Avec une lentille de diamètre 20mm et un champ de vision également de 20mm, cette petite loupe en métal protégée par un étui en cuir s’avérera le compagnon idéal et indispensable de l’amateur comme du professionnel.

 


Enfin, et épatant, l’Atelier la Trouvaille offre plus qu’un site de matériel en ligne, les passionnés qui animent cette aventure proposent, en effet, également tout au long de l’année de partager leurs compétences et connaissances sous forme de stages. Des stages tous niveaux proposant des thèmes variés autour de la taille de pierres précieuses, du facettage, cabochonnage, initiations à la gemmologie, mais aussi de précieux conseils en ligne avec de nombreux articles sur la géologie, les minéraux, les microscopes, sans oublier la vente de minéraux…permettant une recherche efficace, et des achats en ligne pertinents, de qualité et en toute confiance.

Atelier la trouvaille 4,rue LT. Colonel Broche BP 48 30210 Remoulins

Tél. 04 66 37 07 65 www.atelierlatrouvaille.com

 

Le dessin à Bologne : Carrache, Le Guerchin, Dominiquin…

Chefs-d’œuvre des Beaux-Arts de Paris

jusqu’au 10 avril 2020.

LEXNEWS | 12.02.20

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Tout visiteur de la ville de Bologne et de ses musées ne pourra qu’être ébloui par les nombreuses fresques et peintures ayant été commandées aux plus grands artistes de cette célèbre cité italienne, dès le XVIe siècle. L’exposition qui vient d’ouvrir au musée des Beaux-Arts de Paris témoigne avec élégance de ce raffinement et de cette qualité artistique de l’école bolonaise, rapidement appréciée des cours étrangères notamment en France au siècle suivant.
Les frères Carrache, bien sûr, viennent tout de suite à l’esprit, et si les toiles monumentales de la Pinacoteca de Bologne n’ont bien entendu pas pu s’adapter aux étroites cimaises de l’intimiste et charmant Cabinet des dessins Jean Bonna, l’esprit qui les anime est cependant bien présent avec ces dessins réunis avec soin par le commissaire de l’exposition, Emmanuelle Brugerolles. Avant d’être Bologne « la rouge » en raison de sa proximité avec le parti communiste au XXe siècle, la ville émilienne était surnommée « Bologna la dotta », la Bologne des savants du fait de son rayonnement intellectuel. Cet esprit a perduré aux siècles suivants, rejoint ainsi par de prestigieux artistes qui graveront en lettres d’or l’importance culturelle de la ville italienne jusqu’au XXe siècle qui a vu naître Pier Paolo Pasolini.
Mais en ces XVIe et XVIIe siècles, les frères Carrache opéreront dans la cité une véritable révolution artistique avec cette attention portée aux scènes populaires et une peinture antimanièriste. Revenant ainsi aux sources initiales mêmes de la peinture de l’Italie du Nord du XVIe siècle, les frères Carrache illuminèrent leurs toiles de couleurs éclatantes et de lumière.

Les dessins préparatoires exposés témoignent de ce désir du dessin d’après le modèle. Le visiteur de cette agréable exposition aura ainsi le loisir de découvrir au plus près ces œuvres, tels ces dessins fragiles et délicats de Ludovico Carraci dont le mouvement subreptice d’une main d’un ange laisse l’impression de ressentir un fugace courant d’air… On reste surpris par la qualité et le soin des détails de ces évocations d’un saint Jérôme assis sous une colonnade alors que l’œil cherche à percevoir où peut bien se cacher son célèbre félin et compagnon. On resterait des heures à contempler chaque détail de ce « Paysage avec la fuite en Égypte » où la nature enveloppe l’architecture et les sujets, aussi illustres soient-ils.

 


L’exposition a également convoqué Domenico Zampieri dit Domenico avec cette émouvante « Tête de jeune homme » saisie sur le vif et qui semble avoir laissé à l’instant échapper un cri d’effroi. Le Guerchin est également présent avec ses châteaux en ruines et une admirable « Étude de femme en buste couronnée » dont la noblesse des traits n’a d’égal que la délicatesse de ses traits. Aux côtés de ces noms laissés à la postérité, le visiteur pourra également découvrir des dessins de qualité de Simone Cantarini et Elisabetta Sirani ou encore du fresquiste Domenico Maria Canutti et du caricaturiste Giovanni Antonio Burrini.
Ce beau voyage à Bologne réservera encore bien des surprises au visiteur des Beaux-Arts de Paris, une expérience toujours singulière dans l’écrin bien particulier de la célèbre École parisienne, fondée il y a plus de deux siècles.

Commissariat d'exposition : Emmanuelle Brugerolles



Catalogue par Emmanuelle Brugerolles, avec la collaboration de Gabriel Batalla-Lageyre, Pierre Marot, Anne-Cécile Moheng et Nicolas Schwed, Beaux-Arts de Paris éditions, 2020.

 

MARCHE ET DÉMARCHE, une histoire de la chaussure
Exposition au musée des Arts Décoratifs – Paris - jusqu'au 23 mars 2020

LEXNEWS | 09.01.20

Sylvie Génot Molinaro

 

 

« La meilleure façon de marcher, c'est encore la nôtre, c'est de mettre un pied devant l'autre et de recommencer... » ; Oui, sans doute depuis que l'homo sapiens est passé erectus et qu'il marche sur ses deux pieds n’a-t-il eu de cesse de protéger ses meilleurs compagnons de fortune : ses pieds en les enveloppant de chaussures ! Même les archéologues se sont penchés sur cet accessoire indispensable, véritable marqueur de civilisations, de genre, de sociétés... C'est bien pour faire connaître au plus grand nombre ce que l'on considère comme quelque chose de banal dans l'habillement que le musée des Arts Décoratifs de Paris ouvre, après « La Mécanique des dessous » en 2013 et « Tenue correcte exigée » en 2017, un troisième volet exclusivement réservé à l'usage de la chaussure à travers les temps de l'antiquité à nos jours en Occident comme dans les cultures non européennes. Car, oui !, tous les humains ont deux pieds à protéger des intempéries, des modes de vies, des labeurs, des codes sociaux, de la mode, de l'apparence...
Près de 500 œuvres, chaussures, gravures, peintures, photographies, objets d'art, extraits de films et de publicités, issues de collections publiques ou privées, retracent le rapport que chaque culture et société a eu ou a encore avec la chaussure, accessoire de déplacement universel.
Historiquement la chaussure tient une place à part, certes que l'on aurait pu parfois laisser au profit du vêtement, du costume d'apparat,... mais cela serait sans compter sur ce marqueur d'histoire laissé depuis l'antiquité par cette fameuse paire de sandales de centurion dont le cuir fossilisé semble s'être transformé en pierre. Aujourd’hui, les créations contemporaines relèvent plus de l'ordre des arts plastiques ou de la sculpture que du fait de se chausser pour se déplacer, ainsi que l’illustre cette paire de chaussures rouge symbolisant un couple qui jamais ne se rencontre et donc ne marche pas dans la même direction...

Tout dans l'histoire de la chaussure devient fascinant à travers ce parcours de vitrines scénographiées par Eric Benqué révélant combien c'est le mouvement même des corps dans ses déplacements que les chaussures accompagnent ou qu'elles contraignent ; Un accessoire privilégié devenant alors un document d'exploration des rapports sociaux et du statut de l'image du corps dans la sphère publique comme privée.
Du sabot au socque, de la botte à la sandale, de la basket au chausson de danse, de semelle de bois à la pantoufle de vair, des petits pieds atrophiés des Chinoises impériales aux chaussures excentriques des clowns, des talons rouges du roi de France à la mode des escarpins, des poulaines du moyen-âge détestés du clergé aux créations de Christian Dior ou de Christian Louboutin, du godillot militaire à la chaussure la plus érotique, des bottes de 7 lieux à celles des cosmonautes...

 

Raf Simons pour Christian Dior, paire d’escarpins pour femme, Paris, collection haute couture automne-hiver 2014-2015
Paris, Musée des Arts Décoratifs
© MAD, Paris / Photo : Christophe Dellière
 

Toutes sont là et racontent l’évolution des matériaux utilisés pour les concevoir, selon l'époque, l'économie (entre les deux guerres par exemple ou pendant la résistance), la culture avec les chaussures d'Orient, d'Afrique, selon leur utilité dans le monde du travail, aux champs ou à la ville. Infini est l'utilité de la chaussure et ce qu'elle dit de son propriétaire, de son rang social, de sa richesse, de son apparence et des métiers d'artisans et créateurs qui lui sont dédiés. Ainsi, Marie-Antoinette portait-elle en 1792 un soulier qui ne mesurait que 21 cm sur 5 cm de large... Passionnantes aussi les anecdotes que l'on glane à Venise autour des courtisanes perchées sur des socques si hautes qu'il leur fallait des cannes pour marcher ou le bras d'un amant... De même celles des Japonaises de hauts rangs ou des Geishas à la démarche si particulière qui demandait des heures d'apprentissage et d'équilibre instable sans omettre les atroces souffrances des petites Chinoises vouées à cette beauté bien curieuse des « boutons de lotus ». Plus jamais une paire de chaussures ne sera vue comme quelque chose de banal, même celles que l'on enfile tous les jours et que l'on croyait si bien connaître...
 

 

« Officier et gentleman au XIXe siècle - La collection Horace His de la Salle »

Musée du Louvre jusqu'au 10 février 2020

LEXNEWS | 09.01.20

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

La place reconnue aux collectionneurs est fort heureusement de plus en plus considérée ces dernières années notamment dans les programmations d’exposition qui leur sont consacrés. Sans eux, bien des ensembles d’œuvres précieuses par leur qualité et leur cohérence auraient été dispersés au gré des propriétés privées. Ces ensembles ayant fait l’objet de patientes constitutions et conservations aboutissent grâce à eux, dans la plupart des cas, à des donations ou des constitutions de fondations et musées qui leur sont consacrés. Il est un collectionneur dont le nom n’est connu que des spécialistes, Horace His de la Salle (1795-1878), sujet de la présente exposition réalisée par Laurence Lhinares et Louis-Antoine Prat au musée du Louvre. La très belle sélection d’œuvres lui ayant appartenu et retenu pour cette exposition témoigne du goût certain de cet esthète, dont la collection sera dans une grande partie confiée et léguée au musée du Louvre. Le dessin a toujours retenu l’attention de His de la Salle avec une prédilection certaine pour les plus belles feuilles de la Renaissance italienne et les paysages italiens du XVIIe s., sans oublier les nombreux thèmes militaires qu’il affectionnait également particulièrement. Cet esprit raffiné nourrissait une gourmandise pour tout ce qui avait trait à l’art, ainsi que le rapportent nombre de ses contemporains. Il ne nous reste qu’un seul portrait de lui, mais son regard chaleureux et son sourire bienveillant confirment la bonne impression et estime qu’il a laissée, une générosité indéniable se traduisant notamment par les nombreux dons qu’il fit, sans qu’il soit question d’argent…

 

Théodore Géricault (1791-1824), Mameluck retenant un cheval, département des Arts graphiques, musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Daniel Arnaudet.

 

Le regard qu’il portait sur les œuvres était d’un goût sans failles, l’homme ayant cette qualité des grands collectionneurs de distinguer le bon grain de l’ivraie. Les œuvres présentées allant de Fra Angelico et Lorenzo Monaco jusqu’à Géricault, en passant par Poussin, Le Lorrain et tant d’autres… Toute sa vie durant, le collectionneur témoignera de cette qualité associée à celle de partage et d’enseignement par et pour l’art. Il saura également aider les créateurs de son temps. L’exposition du musée du Louvre rend ainsi un hommage bien mérité à une personnalité attachante qui sut rester dans l’ombre des grands maîtres dont il chérissait les œuvres acquises patiemment et dont nous pouvons découvrir la beauté et l’excellence dans les sélections retenues pour cette belle et intime exposition !
 

Catalogue de l’exposition : « Officier et gentleman au XIXe siècle – la Collection Horace His de La Salle », Sous la direction de Laurence Lhinares et Louis-Antoine Prat ; Éditions Lienart, 2019.
 


C’est un bel et enrichissant catalogue qui accompagne l’exposition « Officier et Gentleman au XIXe siècle » actuellement présentée au musée du Louvre. Dirigé par Laurence Lhinares et Louis-Antoine Prat, commissaire de l’exposition au Louvre, cet ouvrage fort complet livre une étude approfondie et mise en relief particulièrement riche de la collection Horace His de La Salle. Ce dernier, né en au lendemain de la Révolution en 1795, fut un exceptionnel collectionneur s’intéressant non seulement aux œuvres du passé mais aussi aux œuvres et artistes de son siècle, celui du XIXe. D’une acuité remarquable et d’une grande ouverture d’esprit, cet homme éclairé qui rassembla une des plus belles collections, fut aussi un collectionneur d’une non moins grande générosité ; Injustement méconnu, il méritait assurément d’être aujourd’hui, notamment en ces pages, reconnu à sa juste valeur. Sa collection comporte non seulement des dessins inestimables, mais aussi des toiles, sculptures ou encore objets d’art allant de la Renaissance jusqu’aux temps modernes. Ce collectionneur d’un bon goût avisé, apprécié de ses amis et contemporains, et réputé pour son extrême élégance tant d’esprit que vestimentaire, était effectivement aussi un homme de son temps, ainsi que l’exposent et développent, dans la dernière partie de ce catalogue, Laurence Lhinares et Louis-Antoine Prat avec des contributions consacrées tant à Horace His de La Salle dans son époque, mais aussi à Madame de White, qui fut sa maîtresse.
Après avoir dressé, pour commencer, un « Portrait en creux » - de ce collectionneur quelque peu négligé, les auteurs de cet ouvrage ont souhaité retenir un choix d’œuvres ou domaines permettant de donner à découvrir au lecteur toute la diversité et la valeur de la collection d’Horace His de La Salle. C’est une place privilégiée toute particulière qui est accordée par les auteurs de ce catalogue aux dessins, des dessins que le collectionneur appréciait plus que tout et qu’il n’eut cesse de rechercher, d’acquérir, mais aussi de donner ou léguer toute sa vie durant. Joyaux de sa collection, nombre de dessins sont l’œuvre de grands noms, notamment Boucher, Poussin, ou encore Géricault ; Géricault dont il possédait également de fort belles toiles et qu’il avait rencontré au combat, d’où le titre quelque peu en clin d’œil avec cet « Officier de cavalerie entraînant ses troupes » retenu pour ce catalogue.
Chaque étude de ce riche catalogue vient donner son propre éclairage sur les goûts, choix et domaines de prédilection de Horace His de La Salle : l’enthousiasme du collectionneur en particulier pour Prud’hon ; Son penchant pour la Renaissance tant française qu’italienne, une Italie artistique avec des œuvres de Fra Angelico ou Lorenzo Monaco, et sur laquelle reviennent plus précisément Laurence Lhinares et Louis-Antoine Prat, mais aussi son goût des bronzes sous la plume de Marc Bornand. Homme de son temps, il soutient et acheta, enfin, de très belles œuvres également d’artistes de son époque, outre Géricault, soulignons également Horace Vernet, Alexandre Bidat… Horace His de La Salle fut aussi, ainsi que le suggère implicitement ces dernières œuvres, un fier soldat, « Un Officier gentleman au XIXe siècle ».
Un bel et justifié hommage rendu à Horace His de La Salle, cet élégant et grand collectionneur qui fut également un généreux donateur tant envers ses amis, qu’en faveur de nombre de musées ou institutions françaises dont le Louvre.

 

FRAPPER LE FER – L'Art des forgerons africains.
Musée du quai Branly Jacques Chirac

jusqu'au 29 mars 2020

LEXNEWS | 10.10.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 


« Battre le fer quand il est chaud... », le frapper, le dompter jusqu'à ce qu'il se plie à la créativité du forgeron... « C'est un art millénaire que le travail du fer et en Afrique, il compte parmi les plus prestigieux et les plus raffinés, parmi les plus organiques et les plus physiologiques, tant y battent le pouls des sociétés, le rythme des échanges » souligne Stéphane Martin, Président du musée du quai Branly Jacques Chirac lors de l’ouverture de cette nouvelle exposition du musée du quai Branly Jacques Chirac. Une exposition consacrée à l'art des forgerons en tant que maîtres du feu et virtuoses de la transformation de cet élément « terre ». Le fer, fondu, forgé, martelé et métamorphosé en objets, en liens sociaux, monnaie, représentation de pouvoirs spirituels ou encore en objet d'art sans en avoir la prétention. Un exposition mise en espace et orchestrée par Tom Joyce, artiste américain et forgeron lui-même, lauréat du prix MacArthur, entouré pour l’occasion d'Allen F. Roberts, Marla C. Berns, William J. Dewey et Henri John Drewal pour le comité scientifique. Avec pas moins de 230 pièces réalisées entre le XVIIe siècle et l'époque contemporaine, certaines pour la première fois, le parcours de l’exposition donne à voir un vaste panorama de créations, créations souvent inédites et étonnantes provenant de différentes régions de l'Afrique subsaharienne. Du Mali à la République du Congo, du Bénin au Nigeria, une quinzaine de pays sont ici représentés, des collections particulières notamment celle du musée du quai Branly Jacques Chirac.

 

 

Un parcours didactique pour comprendre cet art de frapper des forgerons africains travaillant l’une des matières les plus abondantes sur les territoires de ce continent. Frapper, mais aussi extraire, purifier, fondre et modeler selon des techniques de métallurgie mises au point il y a… 2500 ans ! Étonnants sont ces soufflets, ces outils de la forge, enclumes, lampe et tout objet ayant un principe actif traversant les époques. Chaque chef de communauté a, lui-même, reçu la formation de forgeron, car n'est pas forgeron qui veut ! Choisi, élu, cet art du métal et du feu ritualisé se transmet entre hommes. Comprendre l'importance du fer est indispensable pour en apprécier les différents usages, ainsi que les différentes formes qui lui sont données par ces maîtres forgerons.
Ainsi peut-on découvrir la construction du four en terre, la fonte du minerai et la création des gueuses suivie du travail de mise en forme selon la destination donnée ; magnifiques houes, bâtons de pluie figuratifs ou abstraits, lames d'éloquence à manche sculpté dans du bois, couteaux de jet, instruments de musique ou objets sonores lamellophones, armes de guerre, ou objets de haute valeur, les artistes qui les ont forgés sont dans leur grande majorité inconnus. Ces gestes sont des actes merveilleux qui garantissent protection et prospérité, sauvent ou prennent des vies. Il y a tout autour du fer et des objets forgés de nombreux mythes, comme autour de la personne même du forgeron qui lui, possède les connaissances techniques et communique avec le monde surnaturel, une dimension sociale et spirituelle.
Ce sont sept espaces au total qui sont ainsi dédiés à cette belle déambulation entre la mine, le minerai et l'art : « La transformation matérielle du fer », « Les origines du fer africain », « De l'enclume vient la subsistance », « Les pouvoirs du fer », « Les lames de pouvoir et de prestige », « Des lames de valeur » et « Les formes sonores ». Des documents audiovisuels et sonores autour de ces thèmes viennent également témoigner du travail des artisans forgerons.
La beauté de ces objets forme un ensemble diversifié et sophistiqué ; Une mémoire ancestrale et collective que ces objets et leur histoire maintiennent vivante au travers de gestes et savoirs millénaires.
Une belle exposition donnant à découvrir toute la magnificence et la créativité illimitée des artisans forgerons d'Afrique subsaharienne.

FRAPPER LE FER l'art des forgerons africains.
Coédition Musée du quai Branly Jacques Chirac/Actes Sud - 2019

 


240 pages et toute l'exposition, initialement organisée par le Fowler Museum de Los Angeles et actuellement au musée du quai Branly Jacques Chirac, en images... Ce catalogue unique qui réunit l'ensemble des œuvres réalisées par les maîtres forgerons d’Afrique couvre la période du XVe siècle avant J.-C. à nos jours, plus de deux mille ans ! Somme de connaissances sur ces artisans/artistes illustrée par de très belles photos, cet ouvrage de référence sous la direction de Tom Joyce nous immerge dans cet univers particulier de cette magie sortie de la terre, du feu. Une force de frappe que ces forgerons pratiquent depuis près de 2500 ans. Quatre grands chapitres « Le travail du fer – origines et essence », « Les débuts du travail du fer et l'archéologie », « Études régionales » et « La ferronnerie africaine et le changement » forment le corpus de ce livre, approfondissant les origines de l'art des forgerons en Afrique subsaharienne depuis la nuit des temps, les rites et croyances. Des objets forgés marquent ces rites de passage dans le nord du Cameroun ou le nord-est du Nigeria, les méthodes et techniques, les outils, les gestes et les chants accompagnent les étapes de ce dur travail qu’est l'extraction du minerai, jusqu'aux coups de frappe des marteaux au sons souvent mélodieux qui indiquent que la création est en marche, dans la chaleur étouffante de la forge et au prix d'efforts intenses. Y sont également développées les relations entre le fer et les différents pouvoirs qui lui sont attribués : « Le fer sous forme d'offrande devait garantir les pluies saisonnières et apporter des récoltes abondantes... Les suppliques rituelles des faiseurs de pluie nécessitent un rameau de fer forgé en zigzag, utilisé seul ou en bouquet ondulant s'élançant vers le ciel … Les faiseurs de pluie fixent les rameaux dans le sol là où, telles des suppliques visuelles, ils canalisent la force de vie de la terre ». Quelles sont ces puissances convoquées dans chaque coup de marteau ? D'où remontent-elles ? Quelle cosmologie et quel mythe ? « Le premier fils du monde est un forgeron…. ».
Les découvertes archéologiques nous apprennent que dès 1800 avant J.C, l'Anatolie fut le premier endroit où le minerai de fer fut intentionnellement fondu dans des fours à atmosphère contrôlée. Des lames de hache ou des broches de fer ont été retrouvées dans des tombes comme l'illustre « la tombe 7» de Kamilamba, ou encore ces bracelets sur le site d'Akonétye au Cameroun. L’ouvrage souligne combien « Les riches tombes du début de l'âge de fer au sud du Cameroun et des régions environnantes ont d'ailleurs livré des objets en fer (ou autres), probablement associés à la richesse et aux statuts, et non à des outils ordinaires ».

 

 

Le fer a donc, depuis toujours, eu une valeur tant spirituelle que monétaire ou d'échange commercial. Qui était, cependant, autorisé à travailler le fer ? « Mon mari est un artisan du fer, un véritable sorcier de la fabrication des houes » ; Cette phrase souligne toute la charge sociale et la responsabilité du forgeron dans chacune des sociétés étudiées, celle des forgerons du monde Mandé, celles des mondes Yorùbá, Edo ou encore Fon. N'est pas forgeron qui veut. Il y a des rites de passation des savoir-faire. « La variété des témoignages historiques est presque infinie. Tout ce qui est dit, tout ce qui est créé, tout ce qui est touché, peut et doit nous apprendre sur l'humanité ». Forger le fer c'est également forger la mémoire de l'humanité. Admirer et comprendre ce que l'homme transmet à travers cet art ancestral, c'est ce qu'offre ce très beau catalogue. « Le langage entre le fer et les forgerons qui le travaillent est universel », écrit encore Tom Joyce dans son avant-propos.
 

 

À l'école de l'antique : POUSSIN, GÉRICAULT, INGRES
Cabinet de dessins Jean Bonna Beaux-Arts de Paris
jusqu'au 12 janvier 2020

LEXNEWS | 08.12.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

S’inspirer de l’antique a toujours été une démarche classique et systématique de générations d’artistes à partir de la Renaissance jusqu’au début du siècle dernier. Considérée parfois de nos jours plus comme une contrainte qu’une démarche artistique, cette interprétation des sources grecques et romaines offrait pourtant non seulement au jeune artiste qui s’y livrait une sûreté du geste et du trait, mais également une bibliothèque iconographique et thématique incomparable dans laquelle puiser. Les plus audacieux, bien sûr, savaient se départir de cette base première et incontournable, pour la dépasser, la réinterpréter voire la sublimer par de nouvelles créations comme le firent en leur temps Jean Boucher ou Géricault.

 

 

Ce sont ces métamorphoses de l’antique chez les plus grands artistes tels Poussin, Géricault, Ingres, et bien d’autres encore qui sont proposées actuellement en une belle et intimiste exposition au sein du Cabinet de dessins Jean Bonna aux Beaux-Arts de Paris. Une trentaine de dessins ont ainsi été réunis par Emmanuelle Brugerolles, commissaire de l’exposition, en des rapprochements parfois surprenants, mais toujours saisissants.

La statuaire antique n’a cessé de constituer un étalon auprès duquel chaque génération d’artistes tentera de rapprocher son art.

L’exposition révèle cette attitude de l’artiste face au modèle, entre dévotion, variations ou transgression. Jean Boucher par exemple dans ce dessin Satyre et Bacchante prend des libertés avec sa source d’inspiration – un groupe sculpté du Museo Torlonia – pour évoquer une jeune et fraîche bacchante au lieu et place… d’un jeune homme, certes, aux traits féminins !
La copie d’antique peut, certes, s’avérer nettement plus fastidieuse dans les mesures détaillées qu’elle suscite chez l’artiste qui en reporte tous les détails sur son dessin comme le fit Charles II Errard dont la démarche relève plus de la science que de l’art.

 

 

Entre ces extrêmes, le visiteur appréciera également des études délicates, préludes à de grandes œuvres comme ces Soldats romains d’après des bas-reliefs de la colonne Trajane, quelques traits, un art de la composition dans son ensemble plus qu’en ses détails, une architecture humaine annonciatrice de tableaux à part entière. Nombreux seront les rapprochements, grands écarts ou au contraire entrecroisements entre les modèles et leurs « copies » par les Modernes, une belle et heureuse manière de dépasser l’éternel débat les opposant !

 

 


 

Catalogue par Emmanuelle Brugerolles, Anne-Cécile Moheng et Pierre Marot
Préface de Jean de Loisy, Texte d'Olivier Bonfait, Introduction d'Emmanuelle Brugerolles

 

 

Luca Giordano (1634-1705) Le triomphe de la peinture napolitaine
Petit Palais Paris
jusqu'au 23 février 2020

LEXNEWS | 13.12.19

L.B.K.

 

 

 

C’est une belle rétrospective consacrée à Luca Giordano, ce grand maître de la peinture napolitaine du XVIIe s. que nous propose actuellement le Petit Palais de Paris. Une première en France ! Réalisée grâce aux splendides et monumentales toiles exceptionnellement prêtées pour l’occasion par le musée national de Capodimonte de Naples.
Bien que Luca Giordano fût jusqu’à présent peu connu du grand public français, ce peintre majeur de la peinture italienne baroque du XVIIe siècle, supplanta pourtant à son époque Caravage, et sa renommée fut-elle que son siècle fut désigné comme celui de Giordano. Considéré de son vivant comme le plus grand peintre napolitain, Luca Giordano méritait bien, dès lors, assurément une telle rétrospective…
Le parcours de celle-ci, servi par une belle scénographie, a retenu une approche chronologique mettant en relief tant l’œuvre que la vie du peintre napolitain. Les premières salles s’attachent au jeune Lucas, né à Naples en 1634. Ce dernier fit ses premières armes auprès de son père, puis dans l’atelier de Jusepe de Ribera, un maître qui saura repérer très tôt toute la virtuosité et le talent du jeune garçon. Dans son atelier, Giordano copiera et recopiera les grands maîtres, Raphaël, Titien… des toiles de jeunesses accompagnées d’autoportraits que le visiteur découvrira dès la première salle.

 


Formé, Lucas Giordano volera de ses propres ailes et pinceaux, et s’envolera pour Rome, Venise et Florence où il affirmera son propre style et excellera dans la peinture religieuse. Peintre de grands formats et surtout de fresques, Giordano préférera loin de tout réalisme, un sacré aux effets spéciaux magnifiquement baroques, telle cette Sainte Famille et ses symboles de la passion. Des toiles aux thèmes religieux qui s’inscrivent dans le courant de la Contre-Réforme et qui par leurs effets et couleurs dépassent le réel comme pour mieux atteindre et réinventer celle de la peinture. « Le Christ à la colonne », « La mise au tombeau du Christ » et surtout « Saint Janvier intercédant pour la cessation de la peste » présentées en sont de belles illustrations. Des toiles de maturité, qui se démarquent du sacré de Caravage, avec de grandes scènes théâtrales que le visiteur pourra découvrir majestueusement présentées au centre même de l’exposition. Une mise en lumière en un vis-à-vis instructif avec des toiles de Jusepe de Ribera, un maître qui eut sur Giordano notamment pour ses fresques une influence essentielle, mais aussi de Mattia Preti, peintre maltais réputé. Une salle offrant notamment un dialogue exceptionnel entre les « Martyre de saint pierre », ces « Apollon et Marsyas » ou encore ces « Saint Sébastien ligoté » de Giordano, de Ribera et de Preti.
Fort d’une belle notoriété, le célèbre peintre napolitain sera appelé par Charles II d’Espagne à la cour de Madrid. Il y demeurera dix années avant de revenir dans sa ville natale et d’y mourir en 1705. Naples conserve de nos jours une grande partie des œuvres du peintre ; Des toiles exceptionnellement présentées aujourd’hui à Paris et offrant au regard toute la beauté et les couleurs de Giordano ; Ses représentations de « L’Assomption de la Vierge », « Ariane abandonnée » ou encore « Vénus dormant avec Cupidon » exposées viennent magnifiquement en témoigner.
Soulignons, enfin, que le peintre napolitain fut connu pour son extrême rapidité d’exécution, son père l’avait d’ailleurs surnommé « Luca Fà-presto », Luca fait vite ! Un trait de caractère qu’on ne peut que recommander à ceux qui hésiteraient à courir découvrir cette belle exposition consacrée à ce peintre napolitain majeur qui marqua son siècle, le XVIIe s, par une œuvre essentielle s’inscrivant dans l’histoire du baroque et de la peinture plus généralement.

« Luca Giordano, le triomphe de la peinture napolitaine » sous la direction de Stefano Causa, format : Broché, 232 p., nombre d'illustrations : 237, dimensions : 24 x 30 cm, Paris Musées, 2019.

 

 


 

Sylvain Bellenger, directeur du Museo e Real Bosco di Capodimonte de Naples et Christophe Leribault, directeur du Petit Palais de Paris soulignent en introduction au catalogue consacré au peintre Luca Giordano (1634-1705) combien l’artiste fut certainement l’un des plus grands sinon le plus grand peintre du XVIIe s.

 

Après Rubens, il compte en effet parmi les maîtres incontestés du baroque européen. Rapide et prolifique, son œuvre immense ne saurait être circonscrite en une seule exposition si belle soit elle, Luca Giordano a, en effet, peint nombre de grandes fresques ornant encore aujourd’hui les églises de Naples et qui, bien sûr, non pu être déplacées pour cette rétrospective au Petit Palais. Aussi, tout en insistant sur la valeur de cette brillante proposition, les auteurs ont-ils souhaité l’élargir et la compléter, invitant ainsi le public à découvrir l’ensemble de l’œuvre du peintre napolitain.

 

 

 


L’ouvrage revient sur cette époque où de nombreuses œuvres de Giordano passèrent de certaines églises de Naples pour entrer dans les collections du musée de Capodimonte. Tout en soulignant les limites de salles de musée impropres à reproduire « l’ambiance » sacrée d’une église, il demeure cependant que l’ouverture de ces salles fut une étape essentielle qui contribua à faire connaître plus largement les œuvres de Giordano. Stefano Causa, commissaire de l’exposition, résume les grandes lignes de la vie de Luca Giordano, « un cannibale du baroque tardif »,un portrait qui invite à le rapprocher d’un autre grand artiste, cette fois ci du XXe siècle, Picasso, semblable en bien des points.


Ce beau catalogue est également l’occasion – incomparable mais riche d’enseignements - de mettre en vis-à-vis Giordano et son ainé Caravage. Car, tout ou presque semble bien les opposer : un réalisme sublimé pour Caravage, un dépassement théâtral de la nature, en revanche, pour une apothéose de la peinture en tant que telle pour Giordano. Une mise en relief des plus fructueuses proposées par de riches analyses appuyées de manière éloquente par des détails des œuvres des deux peintres. Giordano s’inspira des grands maîtres dont il sut restituer le génie en de brillantes réinterprétations notamment de Raphaël, Véronèse, Titien, Lanfranco, ou encore son maître Jusepe de Ribera…

 

Mais, Giordano sut également créer son propre style nourri aux évolutions de son siècle, celle de la Contre-Réforme, des grands évènements tragiques (la peste de 1656) ou plus heureux qui irradient ses tableaux monumentaux en une théâtralité baroque jamais atteinte jusqu’alors. Luca Giordano fut certainement l’un des artistes de son temps qui voyagea le plus et l’ouvrage relate ses différents séjours en Italie, mais aussi en France, sans oublier les dix années qu’il passa en Espagne appelé à la cour de Madrid, des années qui furent décisives pour son œuvre de maturité.

Avec plus de cinq mille œuvres, fresques ou tableaux, la production artistique de Luca Giordano ne cesse d’étonner, et ce catalogue en rend un brillant témoignage !
 

 

L’Inde, au miroir des photographes
Musée Guimet Paris
Jusqu’au 17 février 2020

LEXNEWS | 08.12.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Quels songes peuvent bien animer ces hommes patientant sur les rives du lac Pichhola à Udaipur alors que le palais de Jag Mandir s’épuise à réfléchir son image sur l’onde plus lisse qu’un miroir ? Instants d’éternité d’où nulle vibration ne vient troubler cette étrange immobilité. C’est la minute pendant laquelle Bourne & Sherped surent saisir en 1873 cette magnifique prise de vue dont l’épreuve sur papier albuminé est actuellement exposée parmi une centaine d’autres trésors des collections du musée Guimet. Magie de cette Inde au pied nu comme aimait à la décrire le poète Pierre Lartigue (Éd. La Bibliothèque), contraste saisissant de ces danseuses aux déhanchements antiques alors que des arches monumentales esseulées semblent signifier les limites de nos savoirs… La beauté de ces photographies anciennes invite bien sûr à de séduisants voyages dans le temps, cette seconde moitié du XIXe siècle qui, sous le regard de l’occident, a l’audace de prétendre saisir la richesse de cette civilisation vieille de 30 000 ans. Si, bien entendu, ces photographes professionnels sont loin d’imaginer tout ce que leurs objectifs ne sauront capter par le prisme de leur objectif, la poésie et la beauté dont ils se sont laissé séduire nous suffisent à en apprécier toute la valeur.

C’est bien entendu la grandeur de la civilisation indienne qui se dégage en premier de ces clichés provenant des colons, manière de grandir, s’il en était besoin, ce qui a été dominé. Le nord du pays est ainsi tout d’abord saisi sur ces photographies au milieu du XIXe siècle, époque contemporaine de l’essor de la photographie, les autres régions de l’Inde seront bientôt également décrites. Linnaeus Tripe, William Baker, John Burke concourent à cet essor alors qu’un peu plus tard, de 1863 à 1870, Samuel Bourne offrira à l’histoire de la photographie ces prises de vues éblouissantes témoignant d’une plus grande sensibilité à l’histoire de l’Inde.

 

©Musée Guimet

 

Le visiteur voyagera ainsi dans le temps et l’espace de cette Inde encore préservée pour peu de temps des ravages de la modernité, temples et paysages se répondant à l’envi, arabesques des stucs et blancheurs marmoréennes du Taj Mal n’étant pas encore devenues des icônes à selfie. L’amateur comme le néophyte ne pourront que rester étonnés par la richesse des détails et les subtilités que révèlent ces vues, un clin d’œil savoureux que réserve cette exposition à celles et ceux persuadés que la modernité des techniques – notamment photographiques – rime « depuis aujourd’hui » avec esthétique…

Afin de prolonger le charme de cette exposition, à découvrir le catalogue « L’Inde au miroir des photographes », coédition MNAAG / RMN-GP, 96 pages, 50 ill.

 

Mondrian figuratif musée Marmottan Monet
jusqu'au 26 janvier 2020

LEXNEWS | 01.12.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 



C’est à une facette méconnue de l’art de Piet Mondrian qu’invite le musée Marmottan de Paris. L’artiste est bien connu pour ses œuvres abstraites alors qu’il était membre du groupe De Stijl, avec ses œuvres si caractéristiques aux formes cubiques à damiers rouges, jaunes et bleus. Or, on n’oublie trop souvent qu’avant cette période, Mondrian a livré des œuvres figuratives qu’affectionnait le plus important collectionneur de l’artiste, Salomon Slijper, et à qui l’on doit les achats d’un nombre important de tableaux aujourd’hui présentés. Cette collection riche de 180 peintures couvre une période allant de 1891 à 1920. La présence au musée Marmottan de cette exposition rend ainsi hommage à la passion et à la sagacité de ce collectionneur dont le fonds est depuis conservé au Kunstmuseum de La Haye, une passion qui justifie pleinement ce partenariat entre les deux musées et cette belle exposition.

 

Piet Mondrian, Ferme près de Duivendrecht, v. 1916,

 huile sur toile, 86 x 109 cm, Kunstmuseum Den Haag


Près de 70 œuvres de Mondrian ont ainsi fait le voyage - certaines pour la première fois - vers Paris au musée Marmottan. Nombreuses sont ainsi les découvertes et surprises qu’offrent ces tableaux et dessins aujourd’hui exposés et dévoilant un aspect méconnu de l’art de Mondrian. La peinture de paysages de la région d’Amsterdam s’inscrit directement dans la lignée classique de l’école de La Haye, même si certaines lignes de cette Ferme à Duiventdrecht s’infléchissent déjà de la rigueur naturaliste. Les ruptures s’accentueront, bien sûr, plus encore avec les œuvres à venir notamment cet admirable Moulin dans le crépuscule qui ouvre la palette du peintre aux couleurs vives et aux formes qui s’estompent. C’est également l’époque où l’artiste rejoint le mouvement théosophique fondé par Helena Blavatsky, ce qui le conduira à d’étonnants autoportraits et à une quête de sens existentielle qui dépassera les frontières du sensible. La lumière fait partie de cette recherche et sa diffraction ne cessera d’intéresser le peintre avec ce que l’on nommera le luminisme et ce rayonnement perceptible dans les œuvres présentées. Par des détours, enfin, dans le monde du cubisme, ses toiles simplifient les formes, figuration et abstraction commencent à s’entrecroiser avec déjà des successions de lignes horizontales et verticales barrées par des diagonales. Le néoplasticisme ne retenant plus que cette géométrie pour rendre compte du sensible sera l’aboutissement de cette démarche progressive de l’artiste ; Une évolution entre influences et naissance d’un grand artiste dont rend parfaitement compte le parcours de cette belle exposition riche d’enseignements sur l’œuvre de ce grand peintre néerlandais que fût Mondrian mort à New York en 1944.

"Mondrian figuratif" de Marianne Mathieu, catalogue d'exposition, 223 x 286 mm, 168 pages, Hazan, 2019.

 


C’est l’œuvre intitulée « Dévotion » qui illustre la couverture du catalogue réalisée sous la direction de Marianne Mathieu qui paraît aux éditions Hazan à l’occasion de l’exposition consacrée au peintre Piet Mondrian, « Piet Mondrian figuratif » au musée Marmottan. Cette première œuvre choisie révèle à elle seule, en effet, ces multiples facettes présentes dans l’ensemble de l’œuvre de ce grand peintre néerlandais et qui sont au cœur même de l’exposition : la figuration avec le visage de cette jeune fille, la couleur, la lumière et son rayonnement, les interrogations mystiques avec cette attitude d’orante, et enfin l’abstraction si caractéristique aujourd’hui de son œuvre et qui dans cette toile gagne déjà avec ces aplats de peinture en lignes géométriques…

 

Piet Mondrian (1872-1944). Arbre, 1908. Huile sur toile. Kunstmuseum Den Haag, legs Salomon B. Slijper, 1971.


Ce catalogue à la riche iconographie et mise en page soignée sera pour un grand nombre de lecteurs une belle découverte sur l’évolution et parcours de ce peintre emblématique de l’art moderne du XXe siècle. Si les œuvres abstraites de Mondrian sont, en effet, bien connues, figurant dans les plus grands musées d’art moderne, ses peintures figuratives sont, elles, en revanche, nettement plus confidentielles et bien moins connues du grand public. Et pourtant, ces œuvres qui ont et feront « Mondrian » méritent assurément d’être découvertes pour mieux appréhender l’œuvre de l’artiste. Hans Janssen insiste tout d’abord sur cette évolution du jeune artiste à partir de cet étonnant Lièvre mort que l’on aurait du mal à attribuer à l’auteur des formes néoplastiques à damiers colorés qu’on lui connaît habituellement. Ce parcours aurait sans doute était impossible sans l’aide du mécène et collectionneur Salomon Slijper, une amitié indéfectible qu’analyse Wietse Coppes et Leo Jansen dans leur contribution, et qui sera d’ailleurs à l’origine de cette unique collection Slijper ayant donné naissance au musée à La Haye. Ce catalogue offre une belle occasion d’admirer et de comprendre la progression et métamorphoses d’un artiste qui, de ses fondations classiques, tendra progressivement vers l’abstraction, instillant ici des formes géométriques notoires, là des couleurs insolites pour parvenir à l’apothéose que l’on sait. Un catalogue riche de ses contributions et illustrations venant compléter idéalement l’exposition consacrée à Piet Mondrian actuellement au musée Marmottan.


 

 

Exposition Léonard de Vinci – musée du Louvre

jusqu'au 24 février 2020

LEXNEWS | 21.11.19

par Philippe-Emmanuel Krautter



Le musée du Louvre célèbre le cinq centième anniversaire de la mort de Léonard de Vinci avec une exposition ambitieuse, riche d’un nombre important d’œuvres rarement déplacées. Comment cet artiste né d’une union illégitime dans la province de Toscane est-il devenu l’un des symboles de la Renaissance ? C’est à cette interrogation à laquelle répond le parcours conçu par Vincent Delieuvin, conservateur en chef au département des Peintures du musée du Louvre et co-commissaire avec Louis Frank de l’exposition. En découvrant les salles successives, le visiteur pourra découvrir les différentes étapes de la carrière de Léonard, un foisonnement extraordinaire ponctué par un fil directeur, celui de sa peinture qui opère la synthèse de toutes les quêtes de l’artiste. Le parcours débute bien entendu par les années de formation dans l’atelier de son maître Verrocchio.

 

© Musée du Louvre - Antoine Mongodin
Andrea del Verrocchio, L’Incrédulité de saint Thomas, 1467-1483

 

C’est dès ses débuts que le jeune Léonard va littéralement être happé par le génie de la peinture, une attraction qu’il dirigera cependant rapidement en une science pour laquelle il mettra toute sa curiosité en œuvre : architecture, botanique, optique, anatomie, astrologie…
Les premières années sont fertiles avec cette découverte majeure auprès de son maître, un ancien orfèvre converti à la sculpture mais aussi à la peinture, des questions majeures d’ombre et de lumière. Cette approche sculpturale de la peinture est particulièrement manifeste dans ces différentes études rarement exposées et qui résultent des modèles de tissus mouillés que l’artiste plaçait avec minutie sur des modèles en terre afin de reproduire à l’infini les effets de drapés. À l’observation de ces études de draperie sur tela di lino réalisées dans les années 1470 et conservées en partie au musée du Louvre, on ne peut que rester sidéré par la vie qui anime ces plissés et ces ombres qui ouvrent la première partie de l’exposition ; Une expérience que Vasari avait déjà relatée soulignant le soin que le peintre apportait à ses modèles en terre sur lesquels il plaçait des étoffes mouillées avant de les peindre. La peinture flamande omniprésente à son époque imprègne également ses jeunes années, rien n’est omis par cet esprit avide de tout ce qui l’entoure. La fin des années 1470, enfin, voit l’émancipation de l’artiste qui délaisse quelque peu la retranscription fidèle de la nature environnante pour lui préférer des formes suggestives, des traits discontinus, des formes plus fluides qui conduiront à ce fameux effet que l’on désignera par le terme « sfumato ».

Ainsi que le souligne Vincent Delieuvin, cette nouvelle approche permettra au peintre de restituer toute la vibration et le souffle même de la vie, une recherche qui l’habitera jusqu’au terme de sa vie et que L’Adoration des mages, notamment, illustre merveilleusement.

 

© Domaine public L'adoration des mages, Léonard de Vinci.


Le riche parcours invite également à découvrir les années milanaises si importantes puisqu’on leur doit notamment cette œuvre incomparable, la fameuse Cène, mais aussi de nombreuses études scientifiques dont de magnifiques exemplaires sont exposés exceptionnellement venant des collections royales d’Angleterre sans oublier le non moins fameux « Homme de Vitruve» prêté par L’Accademia de Venise…

 

Michel Urtado / RMN-GP | Michel Urtado / RMN-GP
Léonard de Vinci, Vierge à l’Enfant avec saint Jean-Baptiste et un ange, dite La Vierge aux rochers, vers 1483-1494.

 

La transcendance rayonnante de Léonard fait signe même si l’artiste est resté relativement discret sur ses convictions religieuses si ce n’est cette étrange confession rapportée par Vasari de Léonard sur son lit de mort. Dans ses derniers instants, le peintre expirant se serait, en effet, accusé d’avoir offensé Dieu et les hommes, pour n’avoir pas accompli sa mission dans les arts comme il eut souhaité. Tout à tour candide comme un enfant, lucide comme un adulte, Léonard semble avouer sa faillite devant un Dieu qui aurait été absent, sinon de ses œuvres, tout au moins de sa vie ; Véridique ou non, cet aveu pose assurément la question de la dimension religieuse de son œuvre. Une dimension que n’écartent d’ailleurs pas les commissaires de l’exposition ; Vincent Delieuvin souligne combien « il est temps d’atténuer cette image d’un Léonard très critique à l’égard de la religion, chose que l’on ignore », Vincent Delieuvin ajoutant qu’il importe avant tout de replacer sa peinture dans le contexte politique, mais aussi religieux du XVIe siècle. Et sous cet angle, comment ne pas voir dans sa fameuse Vierge aux rochers, son Saint Jean-Baptiste ou encore La Vierge au fuseau exposés (lesquels sont exposés ?) le vibrant témoignage d’une certaine transcendance, voire d’une transcendance certaine ?

Léonard de Vinci

publications récentes

À l’occasion du 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci, un nombre important de publications sont disponibles pour accompagner la découverte de l’exposition consacrée au peintre le plus connu au monde actuellement au musée du Louvre.

Parmi les différents titres, les deux publications des éditions Hazan doivent retenir l’attention puisque liées directement à l’exposition : Il s’agit, en premier lieu, du catalogue de l’exposition même, Léonard de Vinci, ainsi que de la « Vie de Léonard de Vinci » par Vasari éditée, traduite et commentée par Louis Frank et Stefania Tullio Cataldo.

Le catalogue publié par les éditions Hazan retrace l’ensemble de la carrière de Léonard de Vinci en montrant bien combien l’idée même de dispersion que l’on peut avoir de l’artiste est réductrice, voire erronée, une cohérence certaine se révélant manifestement lors qu’on étudie l’ensemble de son œuvre. Afin de révéler au mieux cette cohérence, l’ouvrage richement illustré sous la direction de Vincent Delieuvin et Louis Frank débute son étude sur cette interrogation, précoce chez le jeune artiste, des jeux de l’ombre, la lumière et le relief. Ce que Léonard désignera rapidement par le terme de « science de la peinture » donnera lieu chez Léonard à de véritables recherches dont témoignent les premières études du peintre réunies par les deux commissaires. Puis, l’ouvrage montre combien Léonard sut se départir rapidement de l’influence de l’atelier de Verrocchio qui vit naître son génie. L’artiste gagne alors, en effet, en liberté, sans pour autant renier les héritages du passé. Léonard fait preuve de « licence dans la règle », ainsi que le souligne cet audacieux mais judicieux oxymore des auteurs. Cela se traduit par une nouvelle manière de dessiner, avec des formes discontinues, les prémisses du fameux « sfumato » et cette volonté de s’abstraire d’une reproduction fidèle de la nature en un élan qui influencera les artistes jusqu’à nos époques contemporaines. Une étude passionnante suivie par une autre section toute aussi essentielle pour appréhender l’œuvre de Vinci consacrée à la science, domaine si vaste et que Léonard aborda avec une curiosité déconcertante, chaque découverte provoquant chez lui de nouvelles idées, de nouvelles recherches suivies le plus souvent de retranscriptions dans son œuvre picturale. La dernière partie de ce riche catalogue s’attache, enfin, à certains aspects clés de la vie de Léonard, les thèmes qui ont fait sens dans son œuvre, les notions d’antique, de mélancolie, et de joie, avant de proposer sous forme de conclusion quelques études de laboratoire sur le travail dans un atelier florentin à la fin du XVe siècle, l’art de la matière, l’art et la manière, sans oublier l’art du dessin chez le grand maître italien. Rien ne manque pour préparer ou compléter l’exposition « Léonard de Vinci » actuellement au Louvre qu’accompagne idéalement ce catalogue.

Les éditions Hazan ont également eu l’heureuse initiative de publier le remarquable travail scientifique consacré aux « Vies de Vasari » réalisé par Louis Frank et Stefania Tullio Cataldo en amont de l’exposition du Louvre, une recherche qui remonte à dix ans. Louis Franck qui travaille au département des arts graphiques, fort de sa formation d’archiviste-paléographe, a en effet réalisé avec Stefania Tullio Cataldo un véritable travail novateur – un travail depuis longtemps attendu, sur les fameuses Vies de Vasari pour cette nouvelle édition présentant le texte original italien accompagné d’une nouvelle traduction française et d’un appareil critique remarquable reprenant tous les documents d’archives d’une façon très précise. Cette recherche renouvelle assurément en profondeur ce que nous savions jusqu’alors de cette source incontournable, en corrigeant certaines dates et connaissances que nous avions. Quelques exemples : ce fameux voyage à Bologne que Léonard de Vinci aurait effectué, et qui en fait, se révèle nullement avéré ; Un faux historique prenant source dans un document créé ou plutôt fabriqué par un peu scrupuleux collectionneur au XVIIIe siècle ; Même chose pour la date de l’achèvement de la Cène. Alors que tout le monde estimait qu’un document permettait de dater très précisément cet achèvement, une fois de plus cette source s’avère après recherches et travail des auteurs totalement erronée. A l’évidence, et à juste titre, cette parution aux éditions Hazan vient consacrer un travail extraordinaire, celui réalisé et mené sur plus de dix ans par Louis Franck et Stefania Tullio Cataldo à partir de documents d’archives et des plus anciens témoignages sur Léonard de Vinci, notamment le Libro di Antonio Billi et l’Anonimo Gaddiano ou encore Magliabechiano , des manuscrits précieux ayant constitué les sources mêmes de Vasari.
 

Les éditions Gallimard publient dans la collection Quarto un fort volume de 1656 pages et 168 documents entièrement consacré aux célèbres Carnets de Léonard de Vinci. En un seul volume, cette masse impressionnante d’informations, recherches, études, témoignent de l’incroyable curiosité de leur auteur ; Une curiosité insatiable qui révèle un esprit ouvert à l’universel osant aborder en autodidacte autant de domaines différents que ceux de la médecine, mécanique, architecture… Cette édition présentée et annotée par Pascal Brioist avec un texte établi par Edward MacCurdy et traduit de l’italien par Louise Servicen condense en plus de 1600 pages l’exemple d’un savoir encyclopédique à l’époque de la Renaissance. Pascal Brioist souligne dans sa préface combien le personnage pourtant célèbre de Léonard reste en fin de compte méconnu et insaisissable. Ce fut d’ailleurs un souhait personnel de l’artiste que de ne pas se livrer entièrement, faisant coexister un personnage d’artiste de cour avec celui d’un alchimiste de l’art et des sciences retiré dans son cabinet… Insaisissable alors Léonard ? Peut-être... Reste que cette source aujourd’hui des plus importantes, dont les péripéties sont relatées dans le détail en introduction, une introduction « Léonard à la lettre » tout aussi essentielle, permettra au lecteur d’entrer progressivement dans cette intimité d’un esprit sans frontières. La présente édition repose sur le travail incontournable réalisé précédemment par Edward MacCurdy en 1938 avec quelques amendements apportés en notes de bas de page. Avec une telle source, le lecteur n’aura plus qu’à laisser sa propre curiosité découvrir au fil des pages et des nombreuses illustrations des dessins les plus connus, la complexe et fertile pensée de Léonard de Vinci, une pensée qui lui deviendra alors plus familière, si ce n’est entièrement dévoilée.

Frank Zöllner, Johannes Nathan « Léonard de Vinci, tout l’œuvre peint et graphique », relié, 21 x 26 cm, 704 pages, Taschen, 2019.

 


Avec le 500e anniversaire en cette année 2019 de la mort de Léonard de Vinci, nul doute que cette édition d’exception spécialement mise à jour de l’ouvrage en version XXL « Léonard de Vinci », devenu un classique, et signé Frank Zöllner et Johannes Nathan ne peut que connaître qu’un franc succès non seulement en raison de sa riche iconographie, mais également pour la qualité des textes réunis. Les deux auteurs sont en effet connus pour leurs travaux sur le peintre, Frank Zöllner ayant écrit sa thèse de doctorat sur les études de mouvement de Léonard de Vinci et est titulaire d’une chaire d’histoire de l’art médiéval et moderne à l’université de Leipzig. Johannes Nathan est, quant à lui, l’auteur d’une thèse portant sur les méthodes de travail de Léonard de Vinci et enseigne l’histoire de l’art à l’Université technique de Berlin ; L’œuvre du grand artiste de la Renaissance était donc en très bonnes mains et plumes ! En un fort volume de plus de 700 pages, l’ouvrage réunit l’intégralité de l’œuvre peint et graphique de Léonard, incluant également les œuvres disparues.

 

 

L’iconographie remarquable, notamment pour ses agrandissements et détail, permet d’entrer au cœur même de la création du génie de la Renaissance comme pour le détail de ces mèches de la chevelure du fameux saint Jean Baptiste du Louvre. L’ouvrage permet également de saisir derrière l’immense variété des savoirs de l’artiste combien cette curiosité inlassable n’a eu pour le savant artiste qu’un seul et même objectif : maîtriser et repousser aux limites les frontières de la peinture érigée en science. Grâce à une connaissance intime de la nature, Léonard a recours à toutes les recherches et inventions possibles comme le montre cette multitude de dessins et croquis présentés dans le livre. Rappelons que Léonard consacra les dernières années de sa vie non à la peinture qu’il abandonna, mais à ses recherches scientifiques. Un ouvrage complet et d’ensemble sur l’œuvre non seulement peint de l’artiste, mais aussi graphique s’imposait donc plus encore…

 

Après avoir été formé dans l’atelier de Verrocchio à Florence, le génie de Léonard émerge rapidement et surprend jusqu’à son maître. Sa maîtrise précoce de l’ombre et de la lumière, les reliefs de sa peinture démontrent chez l’artiste cette quête de la perfection qui sera toujours sienne, toute sa vie durant. Léonard se libère des contraintes de son temps, va même jusqu’à abandonner les contours classiques du dessin pour adopter des formes discontinues jusqu’au fameux recours au sfumato pour cette vibration unique de la peinture. Grâce à cet ouvrage, le lecteur accompagnera l’artiste jusqu’en ses recherches ultimes, avec ses études scientifiques multiples en anatomie, optique, mécanique…

 


Chacun de ces domaines, loin de conduire Léonard de Vinci à la dispersion le rapprochera de sa mission principale, celle d’être le peintre de la vie et de ses mystères dont l’homme reste l’élément central en phase avec la nature et la transcendance. Seule une édition d’exception aussi complète, mise à jour, embrassant l’ensemble de son œuvre peint et graphique et de cette qualité pouvait rendre compte de tout l’art et génie de Léonard de Vinci, ce peintre de tous les temps.

Les éditions Flammarion consacrent un beau livre signé Maurice Clayton sur le rapport de Léonard de Vinci au dessin, un thème porteur tant l’artiste n’eut cesse de développer son génie à partir d’une multitude d’esquisses, croquis et dessins. Responsable des dessins et gravures de la Royal Collection Trust et spécialiste de l’artiste, l’auteur dresse dans ce bel ouvrage à la riche iconographie le portrait en dessins d’un des plus grands génies de la Renaissance, plus connu pour ses chefs-d’œuvre picturaux telles la Joconde et la Cène que pour ses dessins, exception faite de son célèbre Homme de Vitruve… C’est le Prince Charles lui-même qui en signe la préface ; Rien d’étonnant à cela puisque nombres de dessins et carnets de Léonard de Vinci sont aujourd’hui présents et conservés dans les collections royales. Dans sa préface, le Prince Charles souligne combien tout est signifié de l’art de Léonard dans ces multiples dessins, de son approche humaniste jusqu’à ses inventions les plus folles, sans oublier les innombrables beautés de la nature. Progressant à partir des lieux où séjourna Léonard, l’ouvrage suit une ligne chronologique avec les études préparant L’Adoration des bergers et l’Adoration des mages à Florence jusque vers 1481 ; Puis Milan et ses premiers dessins artistiques d’études de portraits, de saint Jean Baptiste, de mains, des dessins préludant à la fameuse Dame à l’hermine, sans oublier ses inoubliables études de drapé… Florence, Milan, Rome sont autant de lieux où Léonard étend ses recherches à des domaines aussi variés que la cartographie, la botanique, les paysages, l’anatomie, ses traités de peinture et de l’eau. La dernière partie venant conclure cet admirable voyage dans les dessins de Léonard, est consacrée au Val de Loire, étape finale de la vie de l’artiste. Un artiste vieillissant mais qui ne relâcha pas pour autant sa quête éternelle en livrant encore de magnifiques études de costumes et même un projet de monument équestre pour lesquels il réalisa des études exceptionnelles sur le cheval d’un réalisme et d’une force telle que quelques traits seulement suffisent à animer ces planches d’une remarquable beauté. L’ouvrage se referme sur l’étonnante Tête d’un vieil homme barbu, une étude sans concession sur les effets de l’âge et sur l’anatomie humaine, un autoportrait possible de l’artiste, conscient jusqu’en son terme ultime du sens de la vie.

L’ouvrage « La Cène de Léonard de Vinci pour François 1er » aux éditions Skira offre une belle étude de cette œuvre incroyable qu’est la copie en tapisserie de la célèbre Cène de Léonard souhaitée par la mère de François 1er , Louise de Savoie, et réalisée après 1516. Faisant partie des collections des musées du Vatican, exceptionnellement prêtée lors d’une exposition au Château de Clos Lucé cet été, puis à Milan au Palazzo Reale, cet automne, avec une étonnante confrontation de cette tapisserie du XVIe siècle avec une œuvre contemporaine, une « cène » du XXIe siècle animée.
Probablement tissée en Flandre à partir d’un dessin d’un artiste lombard, cette tapisserie a joué un rôle essentiel dans la diffusion de l’art de Léonard de Vinci en France. L’œuvre, plus grande que la « Cène » originale, avec ses 5,13 m sur 9,10 m, déploie sans la dénaturer la magnificence du grand artiste de la Renaissance. La couleur ne provient plus des pigments mais des fils d’or et d’argent qui ont patiemment tissé cette évocation puissante initialement souhaitée par Léonard pour le réfectoire du couvent dominicain de Santa Maria delle Grazie à Milan. Force est de constater que les épreuves du temps ont été plus clémentes pour cette tapisserie, certes restaurée à de nombreuses reprises, et dont la toute dernière vient de s’achever en avril 2019. Alors que la fresque de Léonard de Vinci utilisant la technique a tempera ne permit pas de préserver l’œuvre de l’humidité si importante dans la capitale lombarde pendant l’hiver.
L’ouvrage retrace également les liens étroits qui uniront à la fin de sa vie Léonard et le Clos Lucé où il s’éteindra dans les bras de François 1er selon la légende, bien que ce dernier fût plus vraisemblablement à cette date au château de Saint-Germain-en-Laye…
Un ouvrage qui a le grand mérite de faire connaître une œuvre moins connue, mais ayant pourtant largement contribué à la reconnaissance et diffusion de l’œuvre de l’artiste de la Renaissance, aujourd'hui, le plus connu au monde.


 

Les éditions In Fine reviennent sur une enquête passionnante, celle de la Joconde nue qui a fait l’objet récemment d’une exposition au musée Condé de Chantilly.
En 1862, Henri d’Orléans, duc d’Aumale, grand collectionneur d’œuvres d’art, se porte acquéreur d’un carton intitulé la Joconde nue. Depuis cette attribution mystérieuse, l’œuvre n’a cessé de faire l’objet d’études, de controverses, spéculations et autres opinions contradictoires. C’est le récit de ces débats animés qui est au cœur de ce passionnant ouvrage. Une étude permettant de mieux comprendre ce qui caractérise l’art de Léonard et ce qui le distingue de ceux qui se sont inspirés de son génie. Réalisé sous la direction de Mathieu Deldicque, cet ouvrage collectif part à la recherche des sources sur cette Joconde nue, en étudiant les différentes représentations de la femme dénudée entre Florence et Venise au XVe et début du XVIe siècle. C’est à une véritable étude scientifique à laquelle se livrent les conservateurs et spécialistes de Léonard en soumettant l’œuvre aux examens de laboratoire, des examens conduisant à faire de ce carton probablement une étude préalable de Léonard pour un tableau qu’il n’a peut-être jamais été réalisé. Postérieure à la fameuse Joconde du Louvre, ce dessin ne reproduit pas, en revanche, le modèle de Monna Lisa, même si l’artiste a recours à un portrait similaire, certainement idéalisé par les valeurs sensuelles qu’il dégage et inspiré de l’antique pour la coiffure. Ce modèle de la nudité féminine rayonnera également en France ainsi qu’en témoigne la collection de François 1er, les œuvres notamment de François Clouet étant représentatives de cette influence.
Il ressort de cette incroyable enquête que de nombreux critères contribueraient à accepter une attribution à Léonard de cette fameuse Joconde nue : le dessin est celui d’un gaucher, le recours fréquent au sfumato, de nombreux repentirs témoignent d’une œuvre de création et non d’une copie… Mais, de la main même de Léonard ou de son atelier ? Quelques hésitations et questionnements demeurent encore, rendant cette œuvre décidément bien énigmatique et cette étude passionnante.
 

 

Arte Editions propose à l’occasion du 500e anniversaire de la disparition de Léonard de Vinci deux films retraçant cette science de la peinture que le maître de la Renaissance érigea en quête absolue tout au long de sa vie.
En premier lieu, Léonard de Vinci, la manière moderne, un remarquable film de Sandra Paugam écrit par Flore Kosinetz évoque cette incroyable aventure de cet artiste qui deviendra un des plus grands peintres de la Renaissance. Partant de ses œuvres et de ses dessins, le film détaille l’ensemble son processus créatif ; Un processus infaillible de curiosité insatiable et de recherches qui fera du jeune Léonard, le peintre le plus connu au monde, Léonard de Vinci.
Léonard de Vinci, le chef-d’œuvre redécouvert, film écrit et réalisé par Frédéric Wilner convie, quant à lui, le spectateur à une formidable enquête, celle de La Vierge au fuseau. Une enquête menée à l’occasion de sa restauration récente à Paris. Avec cette brillante réalisation, nous entrons littéralement dans l’atelier de la création léonardesque ; Minute par minute, se révèlent et se dévoilent aux yeux du spectateur les couches picturales d’origine jusqu’aux recherches les plus récentes de restauration appuyées notamment par de nouvelles techniques et technologies, ouvrant ainsi de nouvelles comparaisons.

Interview Denis Raisin Dadre

Paris, le 30/05/19.

Lexnews a eu le plaisir de rencontrer Denis Raisin Dadre à l'occasion de la sortie de son splendide livre-disque consacré à Léonard de Vinci et la musique. Fondateur de l'ensemble Doulce Mémoire et grand spécialiste de la musique Renaissance qu'il honore par ses concerts et enregistrements internationalement renommés, Denis Raisin Dadre nous a livré ses confidences sur ce grand maître de la renaissance qui était également un musicien talentueux !

 

 

 

 

uelle a été votre première rencontre avec Léonard de Vinci et quel souvenir avez-vous gardé de ses œuvres ?

Denis Raisin Dadre : "Curieusement, ce n’est pas la Joconde qui a retenu en premier mon attention ! Mon caractère me portait plutôt vers des choses moins connues. C’est à Florence que date cette première rencontre, à une époque où je me rendais très souvent en Italie. C’est son Annonciation qui, la première, m’a frappé. Je découvrais alors un Vinci encore très marqué par la peinture flamande de son époque ainsi que par l’atelier du Verrocchio où il a travaillé dès son plus jeune âge. Si je connaissais déjà ce style de peinture, surtout celui de ses contemporains de la fin du XVe siècle avec ce côté extraordinairement minutieux des arrière-plans, cette première rencontre demeure pour moi associée aux Offices de Florence, et cette Annonciation m’est apparue mystérieuse, comme un grand nombre de ses œuvres d’ailleurs".

Quels sont les motifs qui vous ont poussé à réaliser ce livre-disque sur Léonard alors même que vous avouez qu’il ne nous reste aucun témoignage direct des musiques qu’il pouvait jouer en tant que musicien talentueux ?

Denis Raisin Dadre : "Nous n’avons en effet pas de musique de Léonard lui-même si ce n’est un petit canon, mais c’est également le cas de tous les autres musiciens de lira da braccio de cette fin du XVe siècle, car il s’agissait d’un instrument sur lequel on improvisait. Cette lacune n’est donc pas liée à Léonard, mais à son instrument, cette lyre sur laquelle les musiciens n’ont pas laissé de traces écrites. Ce qui est intéressant et surtout frappant chez Vinci, c’est que beaucoup de ses contemporains parlent de lui et de cette musique qu’il jouait, Vasari bien entendu mais également d’autres sources. Ce n’était pas du tout un amateur et il devait avoir une très haute maîtrise pour avoir été invité à Milan non seulement comme peintre mais également comme joueur de lyre. À Milan, lorsqu’il organise les fêtes du duc, il jouait lui-même de la lyre et improvisait des vers en chantant. Cette période concerne essentiellement ses années de jeunesse jusqu’à sa trentaine. Aussi, me suis-je demandé avec Vincent Delieuvin, Conservateur en chef - chargé de la peinture italienne du XVIe siècle chez Musée du Louvre, s’il n’y avait pas justement une relation dans cette pratique de l’improvisation et cette façon de peindre très spécifique à Vinci".
 

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il existait aux XVe et XVIe siècles des musiques dites expressément « secrètes » qui étaient réservées à des élites, et qui ne sortaient pas des lieux où elles étaient jouées

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Pouvez-vous revenir sur cette belle expression « musique secrète » des peintures de Léonard ?

Denis Raisin Dadre : "Deux références doivent être soulignées quant à cette expression de « musique secrète ». Tout d’abord, une référence musicale très précise, puisqu’il existait aux XVe et XVIe siècles des musiques dites expressément « secrètes » qui étaient réservées à des élites, et qui ne sortaient pas des lieux où elles étaient jouées. La plus connue, même si cela est plus tardif, est celle recopiée par Mozart à la Chapelle Sixtine. Cette pratique de musique secrète a lieu également à la cour de Ferrare où les fameuses dames qui chantaient pour le duc tous les soirs avaient interdiction de les divulguer, ce qui explique qu’elles n’ont pas été éditées. L’autre grand exemple sont les Prophéties des Sibylles de Lassus qui ont été composées dans sa jeunesse et qui n’ont pas été éditées pendant longtemps parce que son commanditaire ne souhaitait pas qu’elle soit divulguée tellement cette musique était exceptionnelle. La seconde référence à cette « musique secrète » vient d’une citation expresse du critique d’art Marcel Biron. Ce dernier avouait ne pas regretter la présence des anges musiciens qui devaient encadrer en un retable de chaque côté la Vierge aux rochers (qui se trouve actuellement à Londres) parce que la peinture de Vinci était une peinture dans laquelle on entendait une musique… «Une musique secrète » ! Cela m’a beaucoup marqué et a constitué le point de départ de cette idée d’enregistrement".

La musique franco-flamande prédomine en ce dernier tiers du XVe s. en Italie, peut-on dire que c’est ce répertoire qu’a pu essentiellement entendre et jouer Léonard ?

Denis Raisin Dadre : "Entendre, c’est certain ! Car, après une longue période de recherche sur les manuscrits, j’ai pu avoir une idée assez précise des musiques de son époque lorsqu’il était dans l’atelier de Verrocchio à Florence. Il est même assez étonnant de constater cette omniprésence de la musique franco-flamande sans trouver une seule référence italienne ! Il suffisait que Vinci entre dans une des églises de Florence pour qu’il entende ce répertoire franco-flamand. Par contre, lorsque Léonard jouait de la lira da braccio, il s’inscrivait dans ce grand mouvement d’indépendance de la musique italienne contre cette mainmise de la culture bourguignonne. Ses improvisations sur la lyre n’avaient rien à voir avec ces classiques établis par les grands maîtres franco-flamands".


Le début du XVIe s. voit la naissance en Italie du premier livre de frottole et l’apparition de musiciens italiens, prélude à la grande période du madrigal. En quoi ces nouveautés seront-elles importantes pour la musique italienne ? Comment un peintre tel que Léonard pouvait-il juger ces nouveautés ?


Denis Raisin Dadre : "J’ai puisé quelques pièces dans ces livres de frottole (brève chanson profane italienne, à l’honneur de la fin du XVe siècle jusqu’au milieu du XVIe s. ndlr) qui constituent des témoignages de l’art de la lira de Vinci. Il s’agit de morceaux où il est indiqué « Personetti », c'est-à-dire servant à l’improvisation, des sources absolument rarissimes du début du XVIe siècle concernant cette pratique née à la fin du XVe siècle avec une dizaine de grilles dont on se servait pour réciter -« recitare » - à la lyra, véritable témoignage de l’art de Léonard. D’autre part, nous savons que Léonard a été très sollicité par Isabelle d’Este qui était la sœur de Béatrice, elle-même « grande patronne » de la frottole résidant à Milan".

Trois femmes puissantes sont ainsi à l’origine de l’émergence d’un art proprement italien dans les cours : Isabelle, donc, et sa sœur Béatrice d’Este sans oublier la duchesse d’Urbain. En encourageant les musiciens et cette pratique de l’art de la frottole au début du XVIe siècle, nous assistons dans les manuscrits à cette évolution vers des « proto madrigaux » avant le fleurissement à part entière de l’art du madrigal dans les années 1530. Léonard de Vinci a vu l’émergence de cet art protégé par ces femmes exceptionnelles. Il est certain que cet esprit novateur a puissamment inspiré et correspondu avec l’art de Léonard non seulement dans la peinture, mais également vis-à-vis de la musique qu’il pratiquait. La lira est un instrument d’expérimentation par excellence puisqu’on ne joue pas de musique écrite. De nombreuses recherches musicologiques ont d’ailleurs lieu actuellement sur cet art et je pense que cela va permettre d’expliquer comment nous sommes passés de la première mise en musique de l’Orfeo de Poliziano au XVe siècle à l’Orfeo de Monteverdi, en 1607. La lira, instrument d’Orphée et de l’aède grec qui récitait un texte, est sans aucun doute un des très grands moteurs de l’émergence de l’opéra. Avec la lyra, seul le chant est accompagné de l’instrument, alors que dans toute la musique du XVIe s., la polyphonie prédomine avec la superposition de plusieurs voix répondant à des règles complexes. On a longtemps sous-estimé l’importance de la lyra et il ne faut pas oublier que, naguère, le public pleurait littéralement sur les places de Florence où étaient jouées et récitées ces épopées".


La technique du peintre, notamment son fameux sfumato, rejoint-elle certains effets et ornementations posés par la musique notamment avec la lira ?

Denis Raisin Dadre : "Je me suis permis de faire cette comparaison – et cela n’a évidemment aucun caractère scientifique – car c’est un ressenti qui m’a beaucoup frappé. Il est très troublant de constater que la lyre autour de la voix crée un halo sonore qui n’a rien à voir avec la façon dont on écoute la musique habituellement, d’autant plus que cet instrument n’a pas de basse. Ordinairement, lorsque vous écoutez de la musique, vous trouvez toujours une basse et des accords. Or avec la lyre, il n’en est rien. De plus, cet instrument se place au-dessus de la voix de l’homme ; en terme d’octave, la lyre est, en effet, plus aiguë que la voix d’un homme. Ce système qui est à l’inverse de notre écoute habituelle avec un accompagnement au-dessus et sans basse crée une sorte de « sfumato sonore » qui estompe les lignes ainsi que notre écoute…"
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C’est une époque d’une extraordinaire complexité notamment en terme musical avec des citations permanentes, des thèmes entrecroisés, des jeux contrapuntiques absolument fous

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Une très grande liberté présidait dans la composition et ses déclinaisons en « jeux intellectuels », est-ce là encore un parallèle avec les nombreuses variations, corrections et évolutions apportées par le peintre à ses œuvres toute sa vie durant ?

Denis Raisin Dadre : "C’est une époque d’une extraordinaire complexité notamment en terme musical avec des citations permanentes, des thèmes entrecroisés, des jeux contrapuntiques absolument fous. Ce rapport intellectuel à la musique n’a pu que séduire Léonard de Vinci qui lui-même était un esprit complexe, érudit et scientifique. À son époque, on parle véritablement d’une science de la musique, et nous savons combien ce génie a fréquenté de nombreux mathématiciens qui étaient eux-mêmes des musiciens. Lorsque vous lisez les traités de musique de cette période, vous avez souvent l’impression de lire un traité de mathématique…"


Quel regard portez-vous sur la dimension religieuse de certaines des œuvres de Léonard de Vinci ?


Denis Raisin Dadre : "Je crois que c’est quelque chose de très original chez Léonard de Vinci, ne serait-ce que par les thèmes traités comme celui de sainte Anne avec la Vierge, thème assez rare dans la peinture. La première chose qui me frappe chez Léonard, c’est que nous sommes vraiment aux antipodes d’une peinture qui exalterait la puissance de l’Église, à la différence d’un Tintoret ou d’un Véronèse au XVIe siècle qui se dirigeront, eux, plus vers des choses « baroques » exaltant cette puissance institutionnelle. L’intimité des tableaux de Léonard semble à mon avis l’élément marquant de son art sur le plan religieux. Un dialogue est en quelque sorte instauré entre celui qui regarde et le tableau. Ce genre relève d’ailleurs plus de la dévotion privée que de l’art officiel. Il est d’ailleurs troublant de constater cette ambiguïté entre profane et religieux, sainte Anne et sa fille laissent l’impression d’avoir le même âge, son saint Jean-Baptiste apparaît sous les traits d’un joli jeune homme… Léonard de Vinci fait preuve d’une liberté absolue dans la manière dont il évoque ces personnages sacrés. Je fais d’ailleurs un parallèle quant à cette liberté avec le Caravage dont les peintures religieuses apparaîtront souvent scandaleuses car n’obéissant pas aux normes de son époque. Cette approche religieuse est poussée à son paroxysme avec la Cène et cette agitation extrême des disciples que personne n’avait osé représenter ainsi auparavant. Dans la musique de la même époque, cette intrication sacrée profane est usuelle, et même permanente, avec des musiques sacrées écrites sur des chansons profanes. Un grand nombre de musiques sacrées existait avec un double texte : un soprano ayant recours au latin d’un Requiem pendant que le ténor récitait une chanson. Cette distinction entre sacrée et profane n’existait pas à cette époque. Ce qui me frappe surtout pour Léonard de Vinci, c’est cette liberté quant à l’institution. C’est quelqu’un qui toute sa vie a fait ce qu’il voulait. Le meilleur exemple étant peut-être Isabelle d’Este qui n’a jamais réussi à obtenir son tableau alors même qu’elle n’a eu de cesse de relancer Léonard à ce sujet !"

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Je crois que nous avons retrouvé cette immense tendresse et douceur dans la musique, à l’image de celle omniprésente dans les œuvres de Léonard de Vinci.

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Qu’avez-vous ressenti dans la pénombre de l’abbaye de Noirlac lors de l’interprétation de ce programme composant votre dernier enregistrement ?

Denis Raisin Dadre : "Je dois avouer que ce programme a été certainement l’un des problèmes les plus compliqués de toute mon existence ! Tout d’abord, ces tableaux sont très intimidants, et ce d’autant plus que je ne souhaitais pas présenter une version purement intuitive, mais aussi une proposition scientifique à partir de recherches sur les musiques de cette époque. Et je dois avouer, comme souvent dans ces situations les plus compliquées, qu’il peut y avoir des miracles ! Soudainement la musique « apparaît » avec un lien très fort avec ces tableaux dont les reproductions étaient devant nous. Je crois que nous avons retrouvé cette immense tendresse et douceur dans la musique, à l’image de celle omniprésente dans les œuvres de Léonard de Vinci. Cela a été rendu possible par certaines couleurs musicales qui ont surgi et qui correspondent bien à cette idée de tendresse, d’intimité et complexité du peintre".

 

 

Propos recueillis par Philippe-Emmanuel Krautter

© Interview exclusive Lexnews

Tous droits réservés

 

 

www.doulcememoire.com

 

Exposition Le Greco, Grand Palais

Paris jusqu’au 10 février 2020

LEXNEWS | 16.11.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Le Grand Palais à Paris consacre actuellement une exposition d’envergure au peintre de la Renaissance Le Greco, une première en France organisée par le commissaire Guillaume Kientz associé à Charlotte Chastel-Rousseau du musée du Louvre. Celui, qui fit figure d’une météorite isolée durant le XVIe siècle, est né en Crète en 1541 sous le nom de Doménikos Theotokópoulos, aussi fut-il appelé Le Greco. C’est dans son pays natal qu’il se forme à l’art rigoureux et exigeant de l’icône, un art sacré dont il n’oubliera jamais les leçons jusqu’à son départ pour Venise.

 

© Benaki Museum, Athens, Greece Gift of Dimitrios Sicilianos / Bridgeman Images
L'Apôtre Luc peignant la Vierge, c.1564, Le Greco, 41 x 33 cm , Musée Benaki, Athènes, Grèce.

 

Ce sont ces œuvres de jeunesse marquées par la peinture d’icônes qui accueillent le visiteur avec son Saint Luc peignant la Vierge provenant du musée Benaki d’Athènes ; Une œuvre qui suggère déjà, au-delà de ces figures hiératiques et des traditions encore respectées par l’artiste de l’art post-byzantin, de nouvelles perspectives avec ces deux plans distincts entre tradition et modernité, alors même que saint Luc est représenté peignant une icône traditionnelle de la Vierge. Venise marquera bien entendu un saut pour le jeune artiste à la fois fier de ses origines et de son art, et parallèlement prêt à s’imprégner de toutes les nouveautés qui fourmillent dans la Sérénissime. Greco forge ses armes sur l’autel de la Renaissance italienne. Mais, quelque peu arrogant, ne pliant pas l’échine, celui-ci se voit fermer bien des portes italiennes… Peu lui en coûte, il sait capter tout ce qui mérite importance à Venise et à Rome dans ces œuvres de petits formats présentés dans le parcours chronologique de l’exposition. L’art sacré irradie déjà ses œuvres telle cette Piéta rendant hommage en quelque sorte à Michel-Ange, et qui offre, tout en déployant une vision très personnelle avec ce cadrage serré sur les protagonistes, une scène puissante et dramatique.

 

© The National Gallery, Londres, Dist. RMN- Grand Palais / National Gallery Photographic Department L’adoration du nom de Jésus, National Gallery, Londres.

 

Tout est prêt pour l’apothéose de son art, et c’est l’Espagne qui lui ouvrira les portes de la renommée ; Tout d’abord, avec une commande du roi Philippe II pour cette impressionnante Adoration du nom de Jésus, suivie de multiples commandes de la noblesse espagnole dont l’artiste sait gagner la confiance et flatter les commanditaires avec des portraits, il est vrai, d’une grande force expressive. L’art du Greco s’affirme, se distingue de ses contemporains par des audaces jamais vues, cette vibration du trait et ces lignes anguleuses qui marquent ses œuvres. La couleur rapportée de Venise et de Rome jette des fulgurances sur ses toiles parmi les masses sombres qui prédominent. L’artiste témoigne d’une sensibilité extrême, notamment dans ses œuvres religieuses, tel ce thème récurrent du Christ chassant les marchands du Temple qui hantera l’artiste une grande partie de sa vie. Nombreuses sont les facettes dévoilées de Greco dans cette incontournable exposition qui rencontre déjà, à juste titre, un franc succès.

« Le Siècle d'or espagnol » de Guillaume Kientz, Citadelles & Mazenod, 2019.

 


Le Siècle d’or espagnol est un ouvrage qui s’avère incontournable pour deux raisons. La qualité de son auteur, tout d’abord, qui fait de ce beau livre une précieuse synthèse sur cette période clé de l’histoire de l’art. Guillaume Kientz est, en effet, bien connu de nos lecteurs, cet historien de l’art ayant été pendant près de dix ans chargé des collections espagnoles au musée du Louvre ; Il dirige maintenant, depuis février 2019, les collections européennes au Kimbell Art Museum au Texas et signe la toute première exposition consacrée au peintre Le Greco au Grand Palais en France. Alors qu’il n’y avait guère d’ouvrages de ce genre sur cette période, l’auteur propose d’aborder un Siècle d’or espagnol en lien avec la construction de l’Escorial ; Un édifice qui abritera bientôt les œuvres des plus grands génies de la peinture. C’est cette belle aventure unique que Guillaume Kientz retrace dans ce riche ouvrage convoquant plus de 150 artistes avec des noms inoubliables tels Le Greco, Vélasquez, Murillo, Zurbaran, Ribera… Rappelant l’héritage de la Renaissance et l’originalité de ce nouveau Siècle d’or (1570-1610), l’auteur présente les manifestations du naturalisme en Espagne au début du XVIIe siècle. Un naturalisme tributaire d’une large demande de commanditaires fortunés, ordres, églises… La nouveauté apporté par les Ribalta, Castello, Mingot, Espinosa éclate aux yeux de leurs contemporains et s’accompagne du développement de la nature morte avec des artistes talentueux comme Zurbaran, Barrera et Ponce. Les échanges sont alors nombreux entre l’Italie et l’Espagne, notamment pour l’artiste Jusepe de Ribera. Des influences également réciproques sont soulignées avec le caravagisme qui s’introduit dans les toiles des artistes espagnols. Une section entière est, bien entendu, consacrée au peintre du roi Velasquez, avant que ne soit abordé le baroque espagnol de la deuxième moitié du XVIIe siècle avec la seconde « école de Madrid » et la peinture andalouse marquée notamment par Zurbaran et Murillo. La seconde raison, et non encore dite, de l’excellence de cet ouvrage tient à sa riche et superbe iconographie présentée idéalement en une mise en page soignée qui fait de ce livre un recueil indispensable à la compréhension de la peinture espagnole. Une belle et riche porte d’entrée au Siècle d'or espagnol.

 

« El Greco » de Hayley Edwards-Dujardin Chêne éditions, 2019.
 


La petite collection Ça c’est de l’art des éditions du Chêne consacre leur dernière parution au peintre Le Greco à l’occasion de la grande rétrospective lui étant consacré au Grand Palais à Paris. En une centaine de pages, c’est une synthèse didactique qui est ainsi proposée par l’auteur, historienne de l’art et manifestement éprise de pédagogie. 40 notices très graphiques se proposent de marquer les esprits en ne retenant que l’essentiel, tout en ayant toujours grand soin de le replacer dans le contexte des XVIe et XVIIe siècles. À partir d’œuvres représentatives, de courts textes caractérisent l’art singulier de ce grand peintre Le Greco, né en Crète, mais rattaché au Siècle d’or espagnol, l’ouvrage insiste sur ce qui le distingue de ses contemporains. L’auteur y ose judicieusement également des rapprochements avec l’art moderne, des parallèles que ce peintre impose, il est vrai, notamment avec Pablo Picasso ou encore Jackson Pollock. Hayley Edwards-Dujardin n’hésite d’ailleurs pas à revenir sur les nombreuses idées reçues, et souvent préconçues et injustifiées, qui ont pesé sur le peintre, tel le fait qu’il aurait été astigmate, ce qui aurait expliqué les formes allongées de ses personnages sur ses toiles, ce que les ophtalmos nient… Ainsi que le souligne bien cet ouvrage concis et instructif, Le Greco est inclassable, et par l’absurde dit tout du réel.

 

 Jarracharra, la saison des vents secs.
Exposition à l'ambassade d'Australie – Paris
jusqu'au 10 janvier 2020

LEXNEWS | 10.10.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

À l'occasion de l'année internationale des langues autochtones des Nations Unies, l'ambassade d'Australie œuvre à faire découvrir les richesses culturelles – et elles sont nombreuses !, des terres lointaines de ce continent. En entrant au sein de l'exposition « Jarracharra, la saison des vents secs », on ne peut imaginer le merveilleux voyage qui nous est proposé à travers ce labyrinthe que constitue la remarquable collection de textiles réalisés par les artistes du Bábbarra Women's Centre de Maningrida. Un centre artistique des plus isolés au monde, au cœur même de la Terre d'Arnhem au nord du continent australien, balayée par les vents de la saison sèche, et qui depuis 35 ans rassemble des femmes autour de projets de créations de la même manière que les vents Jarracharra indiquent le début des rassemblements des peuples aborigènes pour les cérémonies, rituels et danses traditionnelles depuis des milliers d'années.
La mission du centre est de permettre aux femmes de différentes langues de créer ensemble selon les traditions de leur clan, d'échanger et de faire perdurer des savoirs en les enseignants à de plus jeunes femmes, de mère à fille ou de grand-mère à petite fille. La complexité des traditions, les gestes et symboles qui les accompagnent sont ainsi mis en avant avec les créations de 17 artistes. Ce sont toutes les créations de la région de Maningrida, appartenant à 9 groupes linguistiques différents, qui sont présentées, l'exposition « Jarracharra » célébrant ainsi toute la diversité culturelle et la richesse exceptionnelle de cette région. En premier plan, le travail de création des femmes peintres aborigènes qui participent largement à l'évolution de l'art du tissage, des techniques manuelles de sérigraphie (méthode xylographie – motif gravé dans du bois et imprimé manuellement) ou encore de leurs créations graphiques dans le monde de l'art contemporain.

Leur collaboration avec des designers de mode ou de mobilier contemporain, ces derniers faisant appel à leurs univers graphiques pour revisiter leur domaine respectif, contribuent ainsi à faire connaître ces dessins traditionnels. Les dessins imprimés à la main sur des tissus de 2 à 4 mètres de long, aux motifs noirs ou colorés, et les estampes allient avec merveille et inventivité le passé, le présent et le futur de cette pratique artistique de femmes inscrite dans l'histoire même de la culture aborigène ; Mais, fort heureusement, les secrets de ces cultures aborigènes restent cependant bien gardés !
On est emporté par l'esprit de ces tissus installés en suspensions, devenus revêtements de fauteuils restaurés par un artisan français, luminaires ou robes portées par les artistes dont chaque thème, créé pour cette grande occasion, reflète autant leur sensibilité que leur force et ténacité. Il faut être fort pour vivre dans le bush ! Toutes ces artistes ont reçu la bienveillance des esprits des ancêtres pour présenter ces dessins adaptés à l'époque contemporaine. Ce sont des visions du temps du rêve (Dream Time), les différentes légendes fondatrices, des interprétations de la faune ou encore de la flore du bush qui sont là sur ces tissus et dont on voudrait s'envelopper, juste le temps d'un rêve, le nôtre... tout en écoutant les chants en langue de Maningrida qui retracent l'histoire et le contexte des œuvres.

 

 


 

À noter que les artistes Deborah Wurrkidj, Janet Marawarr, Jacinta Lami Lami, Jennifer Wurrkidg et Elisabeth Kala Kala, accompagnées de la directrice du centre Bábbarra, Indgrid Johanson, et de son adjointe, Jessica Phillips, ont animé un atelier de sérigraphie à l'école Boulle et ont participé à différents événements autour du design textile, ainsi qu'à une table-ronde au musée du quai Branly-Jacques Chirac.
Un catalogue, en anglais et illustré de photos des textiles, présente enfin le Bábbarra Center, la biographie et le parcours artistique de chacune des artistes.

 

Bacon en toutes lettres

jusqu'au 20 janv. 2020 Centre Pompidou, Paris.

LEXNEWS | 10.10.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Francis Bacon fait l’objet d’une magnifique exposition monographie particulièrement inspirée intitulée « Bacon en toutes lettres » au Centre Pompidou à Paris sous l’angle fertile de son œuvre et de la littérature. Si Bacon a pu inspirer nombre d’écrivains, l’artiste s’est nourri en premier des lettres ainsi qu’en témoignent ces textes allant d’Eschyle à Eliot en passant par Nietzsche, Bataille, Conrad ou encore Leiris, et qui, pour chacune des six salles d’exposition, sont lus par de grandes voix. Bacon en toutes lettres est donc le fil directeur retenu par Didier Ottinger, conservateur au musée national d'Art moderne et commissaire de l'exposition, un choix pensé offrant une perspective idéale à l’œuvre de Bacon. Réalisme cru, morale reléguée à l’arrière-plan, formes libérées, c’est à une rencontre volontairement plus désinhibée que provocante à laquelle nous convie le Centre Pompidou, celle d’une âme mise à nu qui expose, s’expose et dévoile les tréfonds de notre humanité. Distorsions et diffractions de ce qui constitue l’humain couvrent la toile en autant d’innervations artistiques.

 

Francis Bacon, Female nude standing in doorway (1972)

 

Bacon avait avoué avoir recherché toute sa vie à produire une œuvre « immaculée », quête singulière qui devait retenir toute son énergie pendant plus de quarante ans. « On travaille sur soi-même pour se forcer à écorcher les choses de façon de plus en plus aiguë » avouait encore Bacon à Marguerite Duras qui l’interviewait, et c’est ce sentiment qui prédomine en découvrant cette remarquable exposition qui vient d’ouvrir au Centre Pompidou. Le compagnon de Bacon, George Dyer, venait de mourir alors que l’exposition au Grand Palais devait consacrer l’artiste allait ouvrir en 1971. Libération et culpabilité occupent les toiles réalisées alors, notamment ces trois triptyques qui traduisent ces doutes relevant de la tragédie antique, Dyer s’étant donné la mort en ingérant des barbituriques dans une chambre d’hôtel…
Le parcours de l’exposition est ponctué par bien d’autres liens inextricables avec la littérature. Eschyle et l’Orestie transposée par T.S. Eliot, inspirant l’un de ses triptyques, et l’œuvre du grand tragédien grec ne cessera d’avoir des échos après la mort de Dyer. De la tragédie antique à Nietzsche, la transition s’imposait avec ce culte de la beauté inspiré par Apollon et en contrepoint les forces noires et destructrices associées à Dionysos. Le dialogue de la vie et de la mort, les liens intimes et consubstantiels qui les unissent rythmeront toutes les œuvres de Francis Bacon, ce dont rend admirablement le parcours conçu pour cette exposition incontournable.

« Bacon en toutes lettres », catalogue sous la direction de Didier Ottinger, Centre Pompidou éditions, 2019.
 


 

La couverture du catalogue consacré à Francis Bacon accompagnant l’exposition du Centre Pompidou reproduit un détail du Triptyque datant de 1970 où le modèle représenté se trouve suspendu à une balançoire, fils tenus retenant, en des équilibres toujours précaires, la vie. C’est cette tension qui animera l’artiste, puisant dans les forces vitales et celles antagonistes de la mort, la puissance de son inspiration. Didier Ottinger, le commissaire de l’exposition, souligne en introduction combien Bacon s’est nourri de la littérature « source fabuleuse, un puits pour l’imaginaire » selon les mots de l’artiste. Même s’il rejettera parfois tout lien direct, la littérature demeure source d’ouverture et renforce l’artiste dans sa quête de pureté, se libérant de la gravitation. Le catalogue approfondit ces liens ténus entre l’œuvre de Bacon et la littérature en sortant, feuilletant et lisant pour le lecteur les livres de la propre bibliothèque du peintre, un éclairage fort offrant un regard singulier et pénétrant sur de son œuvre.

 

Francis Bacon, Oedipus and the Sphinx after Ingres (1983)

 

Les volumes de L’Orestie d’Eschyle, La Naissance de la tragédie de Nietzsche, Georges Bataille et L’expérience intérieure, Joseph Conrad et Au cœur des ténèbres et bien d’autres œuvres encore ont côtoyé et nourri la vie et l’œuvre de Bacon. Après avoir reproduit les œuvres exposées dont certaines bénéficient de pages dépliantes, notamment pour ses admirables triptyques, le catalogue propose plusieurs études permettant d’approfondir la connaissance de l’artiste, notamment celle de Chris Stephens se penchant sur le thème de la mort à l’œuvre dans l’iconographie tardive de Bacon, une thématique riche et dont l’auteur explore les nombreuses facettes afin d’éviter les poncifs trop souvent plaqués sur son œuvre. Miguel Egana analyse, pour sa part, les rapports de Deleuze et de Bacon, non point ceux nés d’une seule rencontre apparemment guère fertile entre les deux hommes, mais de leurs œuvres et pensées respectives. Michael Peppiatt explore, quant à lui, les liens entre Bacon et Shakespeare, source d’inspiration première dans sa jeunesse et qui a nourri et poursuivi le peintre pour la force de sa concision. Catherine Howe analyse, enfin, l’héritage français de Francis Bacon avec Michel Leiris, Georges Bataille, le poète Jacques Dupin, Marguerite Duras, Philippe Sollers… Ce riche catalogue se termine par l’inventaire des livres et revues possédés par Francis Bacon dans ses différentes bibliothèques ainsi qu’une chronologie. Un catalogue tout aussi incontournable que l’exposition qu’il accompagne et complète pour comprendre et appréhender l’œuvre de Francis Bacon.
 

 

20 ANS – Les acquisitions du musée du quai Branly-Jacques Chirac
Exposition au Musée du quai Branly-Jacques Chirac
jusqu'au 26 janvier 2020

LEXNEWS | 10.10.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

 

Un musée est un iceberg, on ne voit que sa partie émergée... Il en est ainsi du musée du quai Branly Jacques Chirac, grand navire orné de végétaux et « temple » d'arts des civilisations non occidentales. À l'occasion des 20 ans d'acquisitions du musée, une exposition propose à tous de mieux comprendre les enjeux de ces institutions muséales que beaucoup fréquentent sans en connaître nécessairement les codes. C'est donc ce fonctionnement plus méconnu qui est exposé permettant à chacun de découvrir à travers un parcours didactique (frise historique des grandes dates d'acquisitions, l'histoire du projet de la réunion de différents musées en un seul, œuvres et objets, interviews des conservateurs, documents audiovisuels et multimédias...), et défini selon 3 espaces présentant les coulisses d'une politique d'acquisition, les enjeux de cette politique et les œuvres iconiques constituant aujourd’hui la collection du musée. Comment ces quelques 500 œuvres les plus représentatives du musée ont-elles été acquises ? Il faut imaginer plusieurs départements (sculptures, textiles, instruments de musique, écrits, photographies, etc.) travaillant au quotidien à préserver et enrichir ces collections inestimables de l'histoire des civilisations et des arts non occidentaux.

 

 

"Sculpture anthropomorphe", vers 200-550, pierre verte sculptée, 76 x 23 x 15 cm.
Mexique, Teotihuacan. Photo Claude Germain/musée du quai Branly - Jacques Chirac.

Les pièces se comptent par dizaines de milliers toutes catégories confondues (382 538 œuvres précisément inscrites à l'inventaire) ont été acquises par collectes dès les premiers voyages d'explorations à travers le monde, et ce de la fin du XVIe siècle jusqu'à nos jours par achats sur les marchés de l'art, salles de vente ou galeries, par commande pour les artistes contemporains ou encore par donations et autres legs...  Le musée possède par exemple la bibliothèque entière de Claude Lévi-Strauss, qui avec Jacques Kerchache, ont été des soutiens déterminants dans l'histoire et la constitution de ces collections du musée.
Le visiteur découvrira que derrière chaque acquisition, il y a en fait des histoires d'hommes et de femmes spécialistes et passionnés ayant pour mission tout particulièrement de chercher, collecter, enquêter sur la traçabilité de chacune des œuvres proposées ; des œuvres qui éventuellement entreront alors dans un long processus réglementé depuis la ratification en 1997 de la Convention de l'UNESCO de 1970, avant d'être éligibles au rang des collections.

 


Yves Le Fur et Emmanuel Kasarhérou, commissaires, soulignent combien l'enrichissement des collections d'un musée se doit de s'inscrire dans l'histoire globale de l'art, c’est-à-dire à la fois protéger, restaurer, éduquer et enfin être une mémoire du vivant apte à faire connaître les arts et traditions. Le patrimoine d’un musée doit ainsi se renouveler, se métisser et se réinventer.

 

Masque cérémoniel « kegginaquq », Bois, poils, fibres végétales, pigments, 50 x 36 x 34 cm © musée du quai Branly - Jacques Chirac,

photo Thierry Ollivier, Michel Urtado

 

L'exposition 20 ans – les acquisitions du musée du quai Branly Jacques Chirac présente ainsi non seulement les collections nationales, mais surtout un ensemble vivant, un héritage en mouvement, posant en fin de compte la question de ce que - ou devra - être son rôle au cours de ce XXIe siècle.

 

DU DOUANIER ROUSSEAU à SÉRAPHINE -
Les grands maîtres naïfs.
Exposition au musée Maillol jusqu'au 19 janvier 2020

LEXNEWS | 11.05.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

C'est au musée Maillol que sont réunis pour la première fois à Paris les grands maîtres de la peinture naïve : Le Douanier Rousseau, bien sûr, mais aussi André Bauchant, Jean Ève, Dominique Peyronnet… Des artistes bien souvent négligés ou moqués par les historiens d'art de l'entre-deux guerres qui voyait en eux une pure expression enfantine, une réalité déformée, voire fantasmée ou détournée. Aujourd’hui encore connaissons-nous ces peintres qui par leurs œuvres colorées défiaient l'académisme en vigueur, se jouant quelque peu de la perspective ? Ils ont, pourtant, attiré des personnalités, sensibles à leurs univers, tel Picasso qui adorait Le Douanier Rousseau ou Wilhelm Uhde, critique d'art, marchand d'art et collectionneur (1874-1947) qui les désignait sous le vocable de « primitifs modernes ».

 

 

Murielle Neveux les définit, pour sa part, aujourd’hui en ces termes : « Empreints de fraîcheur, de simplicité et d’innocence, leurs tableaux traduisent une vision idéalisée et enchantée du monde. Le travail sur les couleurs, généralement vives, prime sur la technicité et sur le travail de la lumière. Les thèmes privilégiés sont la nature et la vie des gens simples ».
Ces artistes qui ne se connaissaient pas, il est vrai, toujours, formaient effectivement d’une certaine manière une constellation renouvelant la peinture, bien à l'écart des autres courants reconnus ou même des avant-gardes à venir.

Le parcours proposé par le musée Maillol réunit une centaine d’œuvres. Appuyées par une belle scénographie, les toiles se répondent, parfois s'entrechoquent, s'interrogent ou encore se croisent ; couleurs éclatantes, scènes réjouissantes, portraits inquiétants, paysages inattendus, visions fantasques témoignent d'une dimension subversive de l'art. Bien que rejetés ou boudés lors des Salons académiques, ils furent néanmoins – et heureusement, soutenus par de nombreux amateurs influents dont André Breton, Vassily Kandinsky, Le Corbusier, Henri-Pierre Roché, Maximilien Gauthier, Jeanne Bucher, Anatole Jakovsky,et surtout Dina Vierny, fondatrice du Musée Maillol. Avec cette belle exposition le musée Maillol renoue donc avec ses origines premières, un bel hommage, donc, également !

 


Sur les traces de ces artistes en marge des grands courants de peinture du début du XXe siècle, le parcours thématique de l'exposition met en lumière toute la singularité et force picturales de ces artistes. Avec une sélection d’œuvres judicieusement choisies, et volontairement parfois à contre-courant, issues de collections publiques ou privées françaises et internationales, cette exposition du musée Maillol réjouira ses visiteurs par la grande inventivité formelle de chaque artiste et les influences ayant nourri leurs explorations réelles et imaginaires.

 

 


Commissariat : Jeanne-Bathilde Lacourt, conservatrice en charge de l’art moderne au LaM, Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut de Lille Métropole. Àlex Susanna, écrivain, critique d’art et commissaire d’expositions.

 

BALEINOPOLIS – Les sociétés secrètes des cétacés.
Exposition à l'aquarium tropical de la Porte Dorée Paris - jusqu'au 7 juin 2020

LEXNEWS | 11.05.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

Au moment où le réchauffement climatique et les activités humaines bouleversent, entre autres, les mers du globe, il est grand temps d'apporter certaines réponses aux différentes questions que nous nous posons sur les grands cétacés qui y vivent et font partie intégrante de l'équilibre des océans. Bien malgré eux, ils sont devenus les ambassadeurs des mers et les observations des scientifiques révèlent toute la complexité de leur organisation sociale. L'exposition scénographiée par Studio Gang, à l'aquarium tropical de la Porte Dorée, sera un incontournable lieu de visite, en famille ou en solo. Olivier Adam, professeur à la Sorbonne Université et spécialiste en bioacoustique en est le commissaire. Son enthousiasme à partager ses connaissances, comme celles de tous les scientifiques qui travaillent sur les grands cétacés, ne peut laisser indifférent. Comment passer des baleines, cachalots, dauphins ou orques qui ont été les « stars » plus ou moins imaginées des textes bibliques avec Jonas ou littéraires notamment le célèbre cachalot « Moby Dick » de Melville ou celles non moins célèbres du cinéma avec notamment « Le grand bleu » , « Sauvez Willy » ou encore « Flipper le dauphin », à la réalité très concrète de leur mode de vie, organisation sociale, adaptation (ou pas) au changement climatique mondial.

 

Cachalots. Photo Francois Sarano


Avec Baleinopolis, le visiteur plonge directement dans les profondeurs océaniques pour découvrir ou mieux comprendre la nature et le fonctionnement de ces sociétés singulières qui ne cessent d'étonner les chercheurs. Conçue autour de 4 grands chapitres – Quels sont les modèles des sociétés des cétacés ? - Pourquoi les cétacés vivent-ils ensemble ? - Comment les cétacés structurent-ils leurs sociétés ? - Comment les activités humaines impactent-elles les sociétés des cétacés ? Et bien d’autres, encore, sous-jacentes mais non moins essentielles - comment ces grands animaux s'organisent-ils pour vivre ou survivre dans les immensités des océans ? - Leur survie est-elle menacée ? l’intérêt et les connaissances du visiteur s’aiguisent.

C'est autour des baleines à bosse, des orques, des cachalots et des dauphins que s'articule ce parcours à la fois scientifique et ludique. De grands écrans, des films courts et des explications claires abordent directement toutes ces questions et proposent des réponses fondées sur de longues années d'observations scientifiques, obtenues pour certaines en collaboration avec les associations de sauvegarde des animaux.
La première étape de l’exposition traite la notion délicate de société, définir ce que revêt l’idée de « créer une société ou faire société » ; « C'est s'organiser pour assurer l'alimentation, la reproduction, le repos ou encore la protection contre les prédateurs » explique Olivier Adam, sans appliquer pour autant nos propres conceptions humaines, souligne-t-il encore.

 


Exposition Baleinopolis. Photo : Philippe Ruault © Studio Gang

 

Il existe 89 espèces de cétacés, et chaque grand groupe et sous-groupe vont s'organiser de façon à vivre, se nourrir, se reproduire et se protéger avec pour chacun leurs particularités ; Ainsi, par exemple, les baleines à bosse organisent du « baby baleineau sitting » en surface pour permettre aux petits de respirer et d'être encadrés en toute sécurité par d'autres mères pendant que la leur plonge profondément pour trouver leur nourriture ; Sont, également, étudiées et expliquées au cours de ce parcours didactique l'importance de leurs échanges tactiles, de leurs chants spécifiques, de l'apprentissage par le jeu ou par l'imitation, la solidarité du groupe...

 

 

L’exposition aborde également des questions moins plaisantes mais toutes aussi essentielles telles les nouvelles techniques de chasse, et surtout alerte sur les dangers qui menacent les grands cétacés (collisions, pêche accidentelle ou programmée, non-respect des lieux de reproduction, pollution...). Au terme de ce passionnant parcours, la nécessité de stopper au plus vite la destruction des mers et océans avec pour conséquence inévitable la diminution, puis la disparition, et malheureusement l’extinction totale des plus grands mammifères marins. Rappelons que la beauté et la grandeur de ces magnifiques cétacés demeurent extrêmement liées à leur environnement, et sont donc aujourd’hui plus que jamais fragiles et menacés.
Baleinopolis est une belle immersion dans un monde fabuleux, celui des grands cétacés que l’on ne peut que souhaiter voir sauvés et survivre.

 

La collection Alana Chefs-d'oeuvre de la peinture italienne

musée Jacquemart-André Paris

jusqu'au 20 janvier 2020.

LEXNEWS | 29.09.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Lorsque l’on entre dans la première des salles de l’exposition entièrement consacrée à la Collection Alana qui vient d’ouvrir au musée Jacquemart-André et retenant une sélection des plus belles œuvres d’art que compte cette collection privée aux États-Unis, le sentiment de se trouver aux Offices de Florence ou à l’Accademia de Venise gagne immédiatement le visiteur. Ce sont, en effet, pas moins de 75 chefs-d'œuvre, des œuvres uniques et rarement montrées, qui ont été retenus par Carlo Falciani et Pierre Curie commissaires pour cette remarquable exposition.

 


Un qualificatif pleinement justifié, tout d’abord, par la qualité des œuvres présentées ; Nombre d’entre elles sont, en effet, des chefs-d’œuvre signés de grands maîtres passés à la postérité tels Lorenzo Monaco, Fra Angelico, et la liste est fort longue, soulignons encore : Uccello, Lippi, Bellini, Carpaccio, Le Tintoret, Véronèse, Bronzino ou Gentileschi ; D’autres peut-être moins connues du grand public présentent, cependant, pour la plupart d’entre elles un goût certain, emblématique des grandes heures de la peinture italienne. Cette collection - qui n’est pas sans faire écho à celle patiemment réunie par le couple Édouard André et Nélie Jacquemart - témoigne de cette passion et ténacité similaire d’Alvaro Saieh et Ana Guzmán dont les deux prénoms associés ont donné leur nom à la collection « Alana ». Une sélection dense allant du XIIIe au XVII° italiens est ainsi à l’honneur dans les petites salles du musée Jacquemart-André selon les souhaits des collectionneurs qui ont toujours retenu pour leurs espaces un accrochage très fourni à la manière des Salons des XVIIIe et XIXe siècles.

Remarquable cette exposition l’est également par son parcours didactique qui offre une véritable porte d’entrée à l’art italien grâce à des cartels et panneaux clairs. La Renaissance italienne prend ainsi vie sous nos yeux, transitions subtiles des mutismes hiératiques héritées de Byzance et du gothique vers un élan humaniste où quelques détails s’introduisent subrepticement au détour d’une œuvre.

 

 

Physionomies et postures s’assouplissent avec Lorenzo Monaco et cette admirable Annonciation présentée. Uccello ou encore Filippo Lippi irradient leurs œuvres de lumière et leurs représentations d’humanité. La spiritualité tient, bien entendu, une place essentielle dans ces œuvres, comme dans la vie de cette époque, même si l’humanisme introduit déjà une brèche à l’égard de la transcendance. La riche iconographie de la Vierge à l’Enfant ou du Christ en homme de douleurs inspire des artistes comme Cosimo Rosselli et l’entourage d’Andrea del Verrochio.

 

 

La dimension humaine et corporelle du Christ s’enrichit, des détails qui n’en sont pas suggèrent ici des larmes émouvantes, là un fond d’œil rougi par la souffrance… La Passion n’est plus une question relevant de la seule théologie, elle est donnée à méditer sur ces œuvres puissantes et accessibles à la dévotion privée. Le parcours se poursuit toujours en beauté avec la grande peinture vénitienne, Titien, Tintoret, Véronèse, Jacopo Bassano, chacun livrant leur approche bien personnelle des intrications de la lumière et de la matière. Les salles suivantes prolongeront encore cette riche expérience avec les splendeurs de la Cour des Médicis avec Pontormo, Bronzino, Vasari avant de se conclure avec Annibal Carrache et Orazio Gentileschi… Une belle histoire qui ne s’achève que temporairement tant elle se poursuivra longtemps après la visite dans ses souvenirs…

 

L'âge d'or de la peinture anglaise de Reynolds à Turner

Musée du Luxembourg Paris jusqu’au 16 février 2020.

LEXNEWS | 17.09.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Un air de Tamise flotte sur le Palais du Luxembourg avec cette exposition de rentrée. C’est en effet à partir des chefs-d’œuvre tout droit venus de la Tate Britain que cette belle exposition a été conçue par Marin Myrone, conservateur en chef de la Tate Britain et Cécile Maisonneuve. La scénographie de Jean-Paul Camargo fait entrer dès les premières salles dans l’intimité de la peinture anglaise de cette période allant de la fin du XVIIIe aux premières décennies du siècle suivant, en un éventail représentatif couvrant une période riche et fertile d’artistes au nom prestigieux tel Reynolds, Gainsborough, Turner, mais aussi moins connus, John Hopper, William Beechey ou encore Thomas Lawrence. C’est bien entendu l’art du portrait qui rayonne tout d’abord de toute sa splendeur avec ses deux maîtres incontestés que sont Reynolds et Gainsborough. Deux artistes dont la rivalité contribua à nourrir la notoriété et que l’exposition présente en un pertinent face à face élégant au gré des commandes royales. Si Reynolds alimente ce prestige par des commandes auprès de l’élite anglaise, Gainsborough s’attache quant à lui à rendre des portraits de personnages moins influents, mais dont il aime à saisir la tension vitale sur ses toiles où la peinture prend une touche fluide à la différence du style plus contrasté de Reynolds, tous deux nourrissant une admiration sans bornes à l’art de Van Dyck.

 

Thomas Gainsborough- Gainsborough Dupont

1775 Tate , London 2019

 

 Mais l’exposition ne s’arrête pas à l’art officiel de la cour et embrasse également le portrait de la société de cette époque en rendant sur des toiles de plus petit format les ambiances de ces familles prospères qui profitèrent de l’essor de la Révolution industrielle. Puis, la nature s’impose avec la peinture de paysage, l’introduction de l’aquarelle et les nuances de l’extérieur avec l’incomparable Turner ou Constable ; autant de facettes qui égaient ce beau parcours qui inclut même les frontières de l’Empire britannique avec des peintures surprenantes des confins du monde en Inde, sans oublier la face sombre de l’esclavagisme… Le drame et le fantastique concluent ce beau parcours avec des œuvres puissantes et inspirées d’Henry Fuseli Le Rêve du berger, de Blake, de Turner et son incroyable Destruction de Sodome, sans oublier la dramatique Destruction de Pompéi de John Martin qui démontrent que la peinture anglaise n’a pas toujours été un fleuve tranquille contrairement à ce que pourrait laisser croire les premières salles et les portraits officiels des grands maîtres !

L'âge d'or de la peinture anglaise de Reynolds à Turner catalogue d’exposition, 224 Pages / 150 Illustrations, RMN, 2019.

 


La période couverte par ce catalogue de la peinture anglaise, ce que l’on nommera l’âge d’or de la peinture anglaise, correspond aux règnes de deux monarques anglais ayant chacun marqué cette riche période historique, celui du roi Georges III et de Georges IV ; le premier a connu une succession de conflits avec l’indépendance des États-Unis et d’innombrables guerres contre la France révolutionnaire et napoléonienne. Mais ce dernier tiers du XVIIIe siècle connut également sur le plan culturel l’ascension deux peintres majeurs en la personne de Joshua Reynolds (1723-1792) et de Thomas Gainsborough (1727-1788). Deux peintres qui marquèrent définitivement l’art britannique de leurs œuvres passées à la postérité et dont certaines sont réunies dans ce catalogue à l’occasion de l’exposition au musée du Luxembourg à Paris. La rivalité qui opposa les deux artistes fut l’occasion d’une confrontation de deux arts, deux facettes dans la manière de rendre le portrait de leurs contemporains, illustres ou moins connus, selon les choix opérés par les deux peintres. Ainsi que le souligne Martin Myrone, c’est l’âge d’or de la peinture anglaise, celui des révolutions aux Amériques comme quelques années plus tard en France. Sentiment que les choses changent par la révolution industrielle qui s’annonce et l’esprit des Lumières qui influencent la pensée philosophique, politique et économique de l’époque.

 

Joshua Reynolds - Le Colonel Acland and Lord Sydney : Les Archers

1769 - Tate , London

 

L’ouvrage met bien en évidence dans ce contexte historique l’importance de ce face à face entre les deux peintres Reynolds et Gainsborough qui rivalisèrent afin d’inscrire leur art dans cette société anglaise. Grâce à de petits encadrés insérés entre les reproductions des œuvres en pleine page, le lecteur peut ainsi mieux saisir les différences et singularités de ces artistes qui marquèrent leur époque et cet âge d’or artistique. Mais le catalogue embrasse également d’autres facettes que celles de cet art officiel du portrait avec l’intimité des familles anglaises dans des poses convenues ou plus spontanées, révélatrices également des temps mouvants de cette époque. La peinture de paysage connaît, pour sa part, elle aussi, une vitalité nouvelle, ce dont l’aquarelle viendra encore renforcer le caractère avec cette spontanéité saisie sur le vif par William Turner et John Constable notamment. Des paysages de rêve avant que ne s’exposent en ces pages la splendeur des œuvres de Blake, Fuseli, Tuner ou encore John Martin.
Très agréable à parcourir grâce à cette mise en page originale, le catalogue consacré à L’Âge d'or de la peinture anglaise sera le complément indispensable à la découverte de l’exposition au musée du Luxembourg avant que ces œuvres ne repartent de l’autre côté de la Manche !

 

 

L'Allemagne romantique Dessins des musées de Weimar
Petit Palais - Paris
jusqu'au 01 septembre 2019

LEXNEWS | 04.08.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Le Petit Palais a eu l’heureuse idée de proposer une belle et délicate exposition consacrée à une sélection de pas moins de140 dessins provenant de la riche collection des musées de Weimar en Allemagne. Lorsque le visiteur apprendra que ces œuvres furent elles-mêmes choisies par le grand Goethe pour le Grand-Duc de Saxe-Weimar-Eisenach, il comprendra pour quelles raisons celles-ci offrent encore aujourd’hui une telle fraîcheur et qualité.

 

 

Les commissaires de l’exposition Hermann Mildenberger, professeur et conservateur au Klassik Stiftung Weimar, Gaëlle Rio, directrice du musée de la Vie romantique et Christophe Leribault, directeur du Petit Palais, ont souhaité présenter au public un large éventail inspiré de l’âge d’or du dessin germanique sur une période allant de 1780 à 1850 environ. Un choix d’œuvres présentées et mises en valeur par une scénographie pensée et très réussie.
Souvenons-nous, afin de mieux appréhender la richesse de cette collection allemande, que Goethe dont l’influence a été (...)

(...) soulignée fut outre un grand poète, romancier et dramaturge, également un homme politique accompli et qu’il excellait lui-même dans le dessin… Ces qualités variées expliquent combien cette personnalité sensible a su ainsi rayonner à la cour de Weimar et influencer le choix des plus belles feuilles du dessin allemand. Période de transition entre classicisme et romantisme émergeant, les passions et affects s’invitent subrepticement dans ces œuvres tel cet effet lunaire sur ce paysage de grotte et tombeaux de Franz Kobell.

 

 

La subjectivité gagne sur ces feuilles avec Johann Füssli et Caspar David Friedrich, telles ces inoubliables scènes de sorcières et solitudes alpestres… Ce sont en effet de nouveaux regards qui sont posés sur la nature, ce qu’expriment très nettement les travaux de Carl Fohr et de Franz Horny où l’abstraction gagne progressivement. L’exposition réserve également de beaux espaces aux Nazaréens, ces jeunes artistes portés par un christianisme romantique moins connus en France, mais dont l’approche mérite d’être redécouverte tant les arts du Moyen Âge et de la Renaissance se trouvent éclairés par eux d’une manière singulière.

 

 

Si l’art romantique allemand est bien connu en France pour sa poésie et ses romans, ses manifestations dans l’art du dessin demeurent plus confidentielles, et cette très belle exposition comble indéniablement cette trop grande discrétion.

 

Portraits de famille Frans Hals
Fondation Custodia
Jusqu’au 25 août 2019

LEXNEWS | 04.08.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

C’est avec bonhomie et des sourires radieux affichés par ces personnages du Siècle d’or hollandais que sont accueillis les visiteurs de l’exposition Frans Hals à la Fondation Custodia. En une évocation remarquable, le parcours invite en effet à découvrir des œuvres rarement présentées en France, et dont certaines se retrouvent accrochées côte à côte et pour la première fois ainsi rapprochées, tel que ce tableau inoubliable de La Famille Van Campen ; une œuvre, en effet, éclatée, divisée en plusieurs toiles distinctes et éparpillées depuis sa création par le peintre Frans Hals (1582/1583-1666), l’un des peintres majeurs du Siècle d’or hollandais avec Rembrandt.

 

 

C’est en effet après un curieux concours de circonstances à l’occasion d’une restauration qu’un détail d’un fragment de jeune fille et de divers vêtements jusqu’alors invisibles sont réapparus et ont permis des rapprochements avec les deux autres parties de la même œuvre. Présentées côte à côte pour la première fois depuis le démembrement de l’œuvre, c’est un portrait de famille monumental qui est ainsi accroché aux cimaises de la Fondation pour un effet saisissant tant la vitalité et la fraîcheur des représentations forcent l’admiration. Si les portraits de famille sont moins connus que ses autres compositions, elles n’en demeurent pas moins également le reflet des qualités artistiques du peintre qui par-delà le caractère joyeux et opulent de ces réunions de famille parviennent à saisir ces instants éphémères, même lorsqu’ils résultent d’une situation pour le moins formelle.

C’est ce curieux paradoxe qui étonne et fascine le regard allant d’un visage à l’autre, scrutant et se sentant tout autant observé. Le visiteur retrouvera cet élan vital qui permit au peintre de capter l’action de ce Jeune homme en train de chanter ou encore cette expressivité du regard de L’homme à la canne que l’on retrouve également dans d’autres œuvres présentées, tels ce Portrait d’une famille néerlandaise ou encore cet autre Portrait de famille dans un paysage.

 

 

Frans Hals se révèle être en ces tableaux en avance sur son temps avec cette intrication de réalisme et de profondeur psychologique des personnages, loin de tout hiératisme. Le parcours se poursuit avec les Enfants du Siècle d’or, une thématique féconde si l’on en juge la qualité des œuvres et dessins réunis. La Fondation Custodia a souhaité en effet révéler à son public cet angle original fort prisé des peintres hollandais et flamands du XVIIe siècle, dressant en des représentations très variées les caractères déjà perceptibles chez de jeunes enfants.

Ainsi, Nicolae Maes, Harmen ter Broch, Hendrik Goltzius sans oublier, bien sûr, le grand Rembrandt dont la Femme avec un enfant sur ses genoux et Le Trotteur démontrent qu’au-delà de l’anecdote sur les âges de la vie, rien de ce qui relevait du monde sensible n’était étranger à ces artistes.
 

 

Pour finir, le visiteur pourra également découvrira au sous-sol de la Fondation une exposition consacrée à l’artiste néerlandais Marian Plug avec un choix d’aquarelles, estampes et peintures à l’huile ; Exposées selon un ordre chronologique, la sensibilité de l’artiste s’y dévoile avec ces œuvres en autant d’évocations de la nature.

 


L’exposition s’accompagne d’un catalogue exhaustif par Lawrence W. Nichols, Liesbeth De Belie et Pieter Biesboer. Les Portraits de Frans Hals. Une réunion de famille, 112 pp., 25,7 × 21,7 cm, relié Fonds Mercator, 2018.

 

Exposition – Bouddha, la légende dorée
jusqu'au 04 novembre 2019 Musée Guimet Paris.

LEXNEWS | 24.07.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 


 

Le bouddhisme est la quatrième religion au monde, aussi aucune autre institution que le musée Guimet ne pouvait s’attaquer à une telle thématique sans bénéficier d’une expertise suffisante en la matière. Fort d’une conscience précoce de cette importance dès 1889, Émile Guimet a très tôt réuni une impressionnante collection d’art bouddhique à partir de laquelle Thierry Zéphir, commissaire de l’exposition, a pu aujourd’hui concevoir un parcours aussi brillant que didactique. C’est curieusement la première fois en France qu’une telle exposition a lieu, s’attachant tout autant à la vie de Bouddha qu’à la diffusion de sa pensée, fondements d’une des religions les plus suivies en Asie. Bien entendu, pour le visiteur occidental, ce sera la dimension esthétique qui primera avec cette richesse d’arts aux multiples facettes, aussi différents que celui du Gandhara (Ier- IIIe s.) comparé à celui de l’artiste japonais Kano Kazunobu (1816-1863). Mais ce même visiteur réalisera rapidement que ce seul regard artistique ne pourra lui permettre d’entrer au cœur de ces trésors réunis de manière transversale selon les aires géographiques de l’Asie et les temps historiques. Le visiteur sera donc invité à entrer intimement dans la connaissance de celui qui naquit dans le parc de Lumbini au sud du Népal jusqu’à sa mort à à Kushinagara dans l’État indien de l’Uttar Pradesh. Les épisodes de la vie du Bouddha importent en effet pour mieux « lire » les œuvres présentées, de la même manière qu’une connaissance approfondie de la Bible permet de mieux apprécier la plupart des œuvres de l’art chrétien, une approche de plus en plus oubliée de nos jours.

 

 

Bouddha assis faisant le geste de la prédication Corée, époque Koryo, 11e – 12 e siècle Bois doré H. 62 ; L. 48 ; P. 33 cm Mission Charles Varat (1888), MG 15281 © MNAAG, Paris, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Yves et Nicolas Dubois

 

 

Les miracles de la vie du Bienheureux sont assis rappelés de manière suffisamment claire pour retrouver leurs évocations dans les 159 œuvres exposées en une belle scénographie toute de pénombre. Sa naissance, son éveil et son premier sermon, l’accès au nirvana sont autant de repères essentiels pour comprendre en effet ces œuvres d’art qui, chacune, à leur manière, reprennent ces traits généraux, instillant des caractères originaux selon les pays et les époques. Ce sont ces maillages qui constituent l’une des nombreuses richesses de l’art bouddhique et dont rend parfaitement compte l’exposition en rappelant tant les traits communs qu’en en suggérant les singularités. Nous parcourons ainsi au fil des siècles, de l’Afghanistan au Japon et de la Chine à l’Indonésie, le cœur de la pensée bouddhique avec la « Bonne Loi » et les principales évolutions doctrinales, le bouddhisme ancien (theravada), le bouddhisme du grand véhicule (mahayana) et le bouddhisme du véhicule de diamant (vajrayana). Émile Guimet avait qualifié son musée « d’usine philosophique » dans lequel il n’avait pas hésité à la fin du XIXe siècle à organiser les premières cérémonies bouddhiques jamais tenues en France comme le rappelle la présidente du musée Guimet Sophie Makariou ; Nul doute qu’il aurait apprécié une telle initiative !

Bouddha, la légende dorée, ouvrage collectif sous la direction de Thierry Zéphir, préface de Sophie Makariou, présidente du musée national des Arts asiatiques – Guimet, 24 x 28 cm, 240 pages, 230 illustrations, cartonné, embossage, Liénart, 2019.
 

 

Après avoir été attiré par le regard hypnotique de cette Tête de Bouddha ornant la couverture de ce catalogue, le lecteur pourra se reporter avec profit à la remarquable carte qui se développe sur une double page à la fin de l’ouvrage. En quelques flèches et légendes succinctes, le lecteur comprendra rapidement l’incroyable diffusion de la pensée de celui qui naquit en Inde cinq siècles avant notre ère. Véronique Combré souligne en ouverture ce développement et expansion d’une religion panasiatique à partir de l’éveil d’un homme et non d’un dieu, un être d’exception, un bouddha, la racine budh en sanscrit signifiant « s’éveiller ». La diffusion de cette pensée dans le temps et dans l’espace est ainsi pertinemment analysée dans ces pages abondamment illustrées par des œuvres ayant contribué à cette reconnaissance dans toute l’Asie. Cette richesse iconographique est étudiée tant pour ce que ces œuvres apportent à la connaissance de ce personnage historique que pour ce qu’elles révèlent également des multiples sociétés qui ont adhéré à ces croyances, des civilisations allant de l’Afghanistan au Japon, de la Chine à l’Indonésie.

 

Shakyamuni, le futur Bouddha, entrant dans le nirvana. Oeuvre japonaise en bois laqué et doré du XIXe siècle. Crédits: Musée Guimet

 

Progressivement, le regard néophyte parviendra à distinguer les traits communs qui rappellent les différentes étapes de la vie de celui que l’on nomme tout aussi bien l’Éveillé (Bouddha), le Bienheureux (Bhagavant) ou encore le Sage du clan des Shâkya (Shâkyamuni). Mais ce même regard est également encouragé au terme de la lecture de ce riche catalogue à distinguer les caractères propres et singuliers de l’art bouddhique en sachant que trente-deux marques (lakshana) et quatre-vingts signes secondaires (anuvyanjana) contribuent à cette richesse iconographique, ainsi que le souligne Pierre Baptiste dans son introduction à l’esthétique de l’image du Bouddha en Asie.


Avec des contributions de Pierre Baptiste, Hélène Bayou, Nathalie Bazin, Pierre Cambon, Lucie Chopard, Cristina Cramerotti, Véronique Crombé, Claire Déléry, Hélène Gascuel, Michel Maucuer, Keiko Omoto, Amina Okada, Huei-Chung Tsao et Valérie Zaleski


 

 

 

Berthe Morisot
Musée d'Orsay Paris
jusqu'au 22 septembre 2019

LEXNEWS | 16.07.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 


Si le nom de Berthe Morisot (1841-1895) est, certes, connu des amoureux de l’impressionnisme auquel cette artiste de talent a largement contribué, c’est le plus souvent en tant que belle-sœur d’Édouard Manet ou amie proche de Stéphane Mallarmé que l’on rencontre son nom. Et pourtant, la remarquable exposition tout spécialement consacrée pour la première fois au peintre par le musée d’Orsay démontrera que son œuvre n’a rien à envier aux plus brillants représentants de ce mouvement de la fin du XIXe siècle. Berthe Morisot va devenir rapidement l’une des figures marquantes des avant-gardes parisiennes à la fin des années 1860, une époque où le fait d’être femme n’était pas un avantage pour devenir artiste. Si la famille bourgeoise dans laquelle naît la jeune Berthe Morisot était favorable aux arts, devenir peintre de métier était loin d’être acquis par ses proches.

 

 

 

Et pourtant cette jeune femme de caractère sait combien il lui importait d’imposer son choix de vie si elle ne souhaitait pas suivre la cohorte de femmes de son temps qui se résignaient à être l’épouse de leur mari et mère de leurs enfants : « Je n’obtiendrai [mon indépendance] qu’à force de persévérance et en manifestant très ouvertement l’intention de m’émanciper ». Très tôt, Berthe Morisot explorera dès lors toutes les facettes de la figure dans ses premières œuvres, en la resituant dans le contexte de la vie moderne, loin de toute idéalisation formelle de l’art du portrait. Cette fraîcheur et spontanéité qui ressortent de ces œuvres lui vaudront la reconnaissance de ses amis qui ont pour nom Manet, Renoir, Degas, Monet, Puvis de Chavannes… Avec plus de 400 tableaux, c’est une œuvre déjà plus qu’aboutie que livre cette femme morte prématurément en 1895 à l’âge de 54 ans. Sous son pinceau naissent des évocations aussi délicates qu’intimes telles que ces scènes de la vie bourgeoise d’une Jeune femme à sa fenêtre, songeuse avec son éventail, ou encore le dévoilement pudique d’une Femme à sa Toilette en un camaïeu de mauves soyeux. Berthe Morisot devient rapidement le peintre de l’intimité, la sienne ou celle de ses proches, un art de l’ineffable abouti, sans artifices. C’est le regard de la femme également qui sait percer le trésor des toilettes comme aucun homme n’aurait su le faire. Saisir l’instantané tout en suggérant le déroulement de la vie, tel est l’impossible paradoxe que lève la peinture de Berthe Morisot, ainsi qu’il ressort de ce parcours particulièrement complet consacré à son œuvre au musée d’Orsay ; Présenté en petites salles successives, préservant l’intimité de son art, c’est tout simplement une réussite.

Berthe Morisot catalogue sous la direction de Sylvie Patry, Hors collection – Art, 312 pages - 231 x 304 mm, Coédition Flammarion / Musée d'Orsay et de l'Orangerie, 2019.

 


Avec une splendide reproduction de l’œuvre En Angleterre [Eugène Manet à l’île de Wight] ornant le premier et quatrième de couverture, le présent catalogue consacré au peintre impressionniste Berthe Morisot jette le décor : celui du jeu des intérieurs / extérieurs, des regards inversés, des translations infinies auxquelles renvoie l’artiste complice du spectateur… Avec une mise en page aérée et champêtre, des typographies empruntant au vert impressionniste, cet ouvrage plonge littéralement le lecteur dans l’univers si particulier de l’artiste. Particulier, car il est le fait tout d’abord d’une femme de son temps, et en avance sur celui-ci.

 

 

Anticipant ces paradoxes, Berthe Morisot a conscience de la difficulté qu’elle s’impose : « [Mon ambition] se bornerait à vouloir fixer quelque chose de ce qui se passe. Oh, quelque chose ! La moindre des choses. Hé bien ! cette ambition-là est encore démesurée ! Une attitude de Julie, un sourire, une fleur, un fruit, une branche d’arbre, une seule de ces choses me suffirait. » Elle est le peintre de la vie moderne, comme le rappelle Sylvie Patry, qu’il s’agisse de l’art de peindre en extérieur ou dans l’intimité d’un cabinet de toilette, la vie captée sur la toile, la lumière suggérée par les couleurs ; Un défi impossible que l’artiste décidera tout au long de sa carrière de poursuivre, un pinceau à la main à la place d’un filet à papillons…

 

 

De nombreux détails permettront au lecteur d’approfondir l’incroyable travail sur cette matière réalisée par Berthe Morisot, des figurations d’une abstraction naissante bien avant l’heure. Berthe Morisot n’est assurément pas qu’une belle brune, au regard énigmatique, au cou ceint d’un ruban noir qu’avait su si bien représenter Édouard Manet, elle est aussi et surtout une artiste à part entière, aux talents multiples et à laquelle ce beau catalogue rend enfin un hommage mérité.

 

Sous le commissariat de Sylvie Patry, directrice de la conservation et des collections du musée d'Orsay et de Nicole R. Myers, conservatrice Lillian et James H. Clark de la peinture et de la sculpture européennes au Dallas Museum of Art

 

Henri II. Renaissance à Saint-Germain-en-Laye
jusqu'au 14 juillet 2019 Musée d’Archéologie nationale

LEXNEWS | 28.06.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Le Musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye propose actuellement une exposition dont le thème s’éloigne quelque peu de sa spécialité habituelle, l’archéologie, pour se rapprocher de sa propre histoire, celle de la Renaissance ; Renaissance qui vit naître, rappelons-le, le château même de Saint-Germain-en-Laye hébergeant aujourd’hui le célèbre Musée d’Archéologie nationale. . C’est, en effet, à Henri II (1519-1559), un monarque plus discret que son illustre père François 1er qu’est consacré ce riche parcours retraçant la personnalité de ce roi dont Madame de La Fayette dans La Princesse de Clèves prêtait les qualités suivantes : « La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second ».

 

 

À l'occasion du 500e anniversaire de sa naissance, le 31 mars 1519, à Saint-Germain-en-Laye, cet évènement prend place dans le cadre d’un cycle « Renaissance » pour cette année 2019 célébrant également un autre anniversaire prestigieux, celui de la mort de Léonard de Vinci, le 2 mai de la même année à Amboise, sans oublier celui de l’ouverture du chantier du château de Chambord, le 6 septembre 1519.
Le successeur de François, Henri II, a longtemps pâti d’une image effacée, relégué à l’arrière-plan de l’histoire royale en raison de la notoriété de ses proches, son père le grand roi François 1er , mais aussi son épouse Catherine de Médicis, voire même de l’une de ses filles, Marguerite, la fameuse « reine Margot ». Organisée à l’intérieur du château où le monarque résida une grande partie de son règne, l’exposition retrace sa vie à partir d’une centaine d’œuvres présentées, aussi inédites qu’exceptionnelles. Qu’il s’agisse de l’exercice même de son pouvoir et du gouvernement de la France avec d’impressionnantes armes lui ayant appartenu ou de sa vie privée, ce riche parcours conçu par Hilaire Multon et Thierry Crépin-Leblond, commissaires de l’exposition, permettra au visiteur non seulement de mieux connaître ce monarque plus important qu’il n’y paraît dans les manuels d’Histoire, mais également son entourage et l’époque dans lesquels son règne s’est inscrit.

Henri II à Saint-Germain-en-Laye - Une cour royale à la Renaissance - Catalogue d'exposition, RMN, 2019.
 

 

C’est la superbe armure du Dauphin, futur Henri II, appartenant au musée de l’Armée et présentée à l’occasion de l’exposition se tenant au Musée de Saint-Germain-en-Laye, qui orne la couverture de ce catalogue consacré à ce monarque quelque peu injustement méconnu, fils de François 1eret de la reine Claude, qui régna sur la France de 1547 à 1559. La magnificence de cette parure guerrière réalisée à Milan au milieu du XVIe siècle est évocatrice de la puissance de la monarchie française et de son rayonnement sur toute l’ Europe de cette époque. Si Henri II hérite d’un royaume fort, curieusement celui qui épousa la fameuse Catherine de Médicis et aima Diane de Poitiers n’a pas laissé son nom à la postérité. Ce voile injustement jeté sur le règne d’Henri II est aujourd’hui levé avec ce catalogue qui entend, à l'occasion de la commémoration nationale des cinq cents ans de sa naissance, redonner sa juste place au monarque. Une partie importante des contributions s’attache à resituer son règne à partir du domaine royal de Saint-Germain-en-Laye et du château qui le vit naître.

 

 

 

 

Grâce à une iconographie abondante, ces pages d’Histoire revivent sous nos yeux, qu’il s’agisse de ses grandes heures comme celles plus discrètes appartenant à la vie quotidienne. Après avoir dressé un panorama complet de l’entourage du souverain, de la cour et de ses favoris, c’est le château même de Saint-Germain-en-Laye qui est au cœur de ce catalogue, un château qu’Henri II paracheva à la suite de son père. Jardins, forêt, plaisirs du roi, tous les aspects de la cour du monarque sont étudiés montrant combien Henri II sut tenir la place qui fut la sienne, celle d’un monarque plus fort et agissant bien plus que ce qu’on a voulu le laisser croire jusqu’à maintenant. Rappelons que c’est également à partir de ce haut lieu de souveraineté que se sont organisées les grandes campagnes militaires, indissociables du prestige du royaume de France qui se devait de garder son autorité à l’égard des autres puissances voisines. C’est toute cette richesse que donne à découvrir ce catalogue, celle d’un royaume, celui de France et d’un monarque nommé Henri II.

 

Paris romantique, 1815-1848
Petit Palais et musée de la Vie romantique

jusqu’au 15 septembre 2019

LEXNEWS | 18.06.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Paris romantique, 1815-1848
Petit Palais jusqu’au 15 septembre 2019

C’est à un véritable pari romantique auquel invitent le Petit Palais et le musée de la Vie romantique de Paris par ces deux expositions réunies sous le thème de « Paris romantique, 1815-1948 » ; Deux cadres distincts pour deux expositions reliées par quelques stations de métro tout autant remarquables par leur scénographie que par le large éventail des œuvres et témoignages réunis. Romantisme français, romantisme parisien, sensiblement différent de celui de ses aînés, allemand - également présent au Petit Palais, ou anglais. Pour rendre toute la richesse de ce mouvement, il fallait assurément des lieux tels que les offrent le Petit Palais et le musée de la Vie romantique, et une scénographie admirable qu’a su proposer Véronique Dollfus.

 

 

Accompagner toute cette richesse, c’est également ce qu’ont réussi à merveille les commissaires de l’exposition en restituant le temps d’une exposition l’atmosphère d’une journée parisienne en des lieux symboliques de la ville, et ce, tout au long de ses heures toutes parisiennes égrainées du petit matin jusqu’à la nuit tombée. Loin d’avoir cédé à la facilité d’une « promenade » multimédia, l’exposition propose différents angles permettant une évocation la plus proche de la réalité non seulement historique, mais également sensible. Variations des couleurs, nuances des éclairages, subtils fonds sonores, choix des heures renforçant les affects ou soulignant les périodes de profonds changements, c’est en un véritable livre ouvert du XIXe parisien qui est ainsi offert aux visiteurs, qu’il s’agisse des intérieurs comme des extérieurs savamment restitués. Dans le prolongement de la précédente exposition « Paris 1900, la Ville spectacle », « Paris romantique » remonte pour nous les horloges du temps à rebours… Plus de 600 œuvres ont été convoquées pour mener à bien cette évocation.

 

 

Et alors même que le visiteur parisien pourrait – à tort – croire bien connaître ces dates et évènements, il réalisera combien ce bouillonnement unique fait de réminiscences d’un passé combattu par les romantiques et d’aspirations plus modernes ont su tisser un maillage culturel unique dont la grande majorité du patrimoine de cette époque s’est nourri. Élan impérial aussi grandiose que fugace, soubresauts révolutionnaires de milieu de siècle démontrant que l’Ancien Régime est dorénavant bien conjugué au passé, société consciente de ses inégalités avec Victor Hugo, bruissements de crinolines sur les Grands Boulevards, que de tableaux parisiens changeants et divers… Le visiteur pourra vivre cette expérience réunissant de fort belles œuvres d’art résultant de prêts exceptionnels, et non des reconstitutions virtuelles, ce qui n’est pas le moindre des exploits réussis par cette exposition. Cette balade séduira petits et grands, Français comme étrangers, une expérience esthétique, culturelle et historique à saluer.

Le musée de la Vie romantique « Paris romantique 1815 – 1848, Les salons littéraires »

 


Les salons littéraires ont joué un rôle essentiel pour la diffusion du romantisme, prolongeant ainsi la tradition de leurs aînés du siècle précédent. Le musée de la Vie romantique et le Petit Palais de Paris se sont associés pour restituer cette expérience unique grâce à plus d’une centaine d’œuvres présentées dans le cadre enchanteur du musée de la Vie romantique ; Un cadre idéal pour cette évocation si l’on songe qu’il s’agit de la demeure du peintre d’origine hollandaise Ary Scheffer (1795-1858) qui s’installa en ces murs en juillet 1830. Ce représentant de l’école romantique, ainsi que le souligne la directrice du musée Gaëlle Rio, accueillera en sa demeure le Tout-Paris artistique et intellectuel : Delacroix, Georges Sand, Chopin, Liszt et Marie d’Agoult, Rossini, Tourgueniev, Dickens ou Pauline Viardot... De nos jours encore en ces lieux planent ces âmes illustres qui surent marquer de leurs créations ces pages romantiques passées à la postérité.

 

 

C’est cette effervescence de salons qui est restituée avec un bonheur rare dans l’intimité de l’atelier de travail entre rosiers et seringuas. Honoré de Balzac, Victor Hugo, Alfred de Musset, Théophile Gautier et bien d’autres encore revivent le temps de cette exposition grâce à la scénographie inspirée de Véronique Dollfus qui a su restituer cet écrin culturel et transporter le visiteur deux siècles en arrière. L’impression immédiate est celle du dialogue des arts entre ces personnalités pourtant si contrastées, mais qui n’hésitent pas à confronter leurs idées en un bouillonnement intellectuel qui donne le vertige. Lectures, conversations, poésie, musique, œuvres présentées, nous entrons ainsi dans ces « salons de la mélancolie » où la poésie d’un Byron nourrit l’œuvre d’un peintre comme Delacroix, tout autant que l’inspiration d’un musicien comme Franz Liszt avec la fameuse légende de Mazeppa…

 

 

L’acte de création solitaire ne trouve sa pleine expression que confronté au regard de ses contemporains réunis en cénacle, ce qui n’empêche pas, tant s'en faut, de s’étendre aux questions de société qui s’imposent. Dans ce cadre idyllique, ainsi pouvons-nous fréquenter par l’imagination le salon de l’Abbaye aux bois de Madame Récamier accompagnée du grand Chateaubriand, celui de Madame de Girardin, ou encore le célèbre salon de l’Arsenal de Charles Nodier réunissant un parterre impressionnant : Alfred de Vigny, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Gérard de Nerval, Sainte-Beuve… comme l’évoque cette rare représentation d’une Soirée d’artiste datant de 1831.

 

 

Certains sont plus occultes, voire moins recommandables, tel ce club des Haschischins qui autour des « paradis artificiels » attire avec le docteur Jacques-Joseph Moreau, Charles Baudelaire qui y puisera une large part de la sombre beauté de sa poésie.

« Paris romantique 1815-1848 » catalogue sous la direction de Jean-Marie Bruson, Paris Musées, 2019.

Il fallait bien plus de 500 pages pour évoquer ce Paris de la première moitié du XIXe siècle sous l’angle du romantisme, et ce volumineux catalogue richement illustré parvient à remémorer la richesse artistique et intellectuelle de cette période féconde suivant les tremblements opérés par la Révolution de 1789. Après bien des soubresauts, dont elle ne sera d’ailleurs pas exempte par la suite au regard du nombre de régimes politiques qu’elle connut, la France se met à espérer avec la Révolution industrielle qui touche tout d’abord l’Angleterre, puis le reste de l’Europe.

Sortant progressivement de la ruralité héritée de l’Ancien Régime, l’heure est au commerce, à l’industrie. Les artistes ne sont pas indemnes de ces profonds bouleversements. Le présent catalogue montre par le détail combien cette effervescence gagne ces artistes qui dépassent le cadre des frontières pour embrasser une dimension européenne qui ne cesse encore d’étonner de nos jours au regard des moyens de communication encore rudimentaires si l’on songe au grand musicien Franz Liszt qui parcourra l’Europe de la France jusqu’à la Russie en d’interminables concerts.

Mais c’est à Paris, capitale culturelle par excellence de l’Europe, qu’un vent nouveau souffle, celui du romantisme qui se manifeste en des lieux aussi différents que les galeries du Palais-Royal jusqu’à la bohème du Quartier Latin. Tous les arts sont convoqués pour cette aspiration au changement et à la nouveauté, l’effervescence gagnant en effet aussi bien la peinture avec Delacroix, que la musique avec Berlioz, Liszt, Chopin, le théâtre et la littérature, sans oublier l’architecture, la danse, la mode…

Ce bouillonnement est sans limites après la défaite napoléonienne et l’occupation par les armées étrangères ainsi que le souligne en préambule Christophe Leribault, directeur du Petit Palais. Et si ce Paris romantique n’existe pas tout à fait en tant que tel dans la réalité, reste que ce dernier prend indéniablement naissance dans l’imagination créative de ces artistes qui lui donnèrent ainsi, plus encore peut-être, une certaine et pure matérialité, ainsi que le relève Adrien Goetz en introduction.

Et le lecteur pourra dès lors découvrir cette magie d’un Paris rêvé, et la laisser prendre forme progressivement au fil des pages, véritable architecture née des rêves les plus fous, qu’il s’agisse de ceux fantasmés d’un Charles Baudelaire adepte de la « vie libre » et qui habita dans presque tous les quartiers de la capitale ou de la ville repensée au fil de l’Histoire par Victor Hugo traversant allègrement La Légende des siècles.

Au gré de ces nombreuses études réunies, on se prête à penser : Et si ce Paris était plus réel que celui des comptables et manufacturiers en tout genre ? Et si Quasimodo ne hantait pas plus les lieux sinistrés de Notre-Dame depuis le terrible incendie que les crues avérées et récurrentes de la Seine au XIXe siècle ? C’est cette magie qui est proposée pour rêve dans ce catalogue incontournable pour mieux saisir l’esprit de ce Paris romantique.

 

Caen en Images - La ville vue par les artistes du XIXe s. à la Reconstruction
Musée de Normandie
jusqu'au 5 janvier 2020

LEXNEWS | 02.06.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Qui se souvient de Caen se mirant en ses canaux à l’image de la Cité des Doges ? Cette douce et attrayante image n’est pas une fantaisie, ni même une installation contemporaine de plus, mais bien l’histoire de la ville de Guillaume le Conquérant jusqu’au funeste jour où ces cours d’eau bordant d’élégantes églises furent – comme pour tant de villes – comblés au profit de la « modernité »… C’est à ces étonnantes découvertes qu’invite la dernière exposition du musée de Normandie « Caen en images », un voyage dans le passé de ses ruelles, de ces temps anciens où aucun lieu ne ressemblait à un autre, point de ronds-points reproduits à l’envi, encore moins de zones pavillonnaires cernées d’illusoires périphériques… C’était encore un paysage préservé des terribles bombardements qui changeront radicalement l’urbanisation de la ville que nous connaissons de nos jours.

 

Edmond Bacot (1814-1875) [L’abside de l’église Saint-Pierre et l’Odon],

vers 1852-1854 Épreuve sur papier albuminé
Caen, Collection Ardi, inv. ARDI 32.00011

 

Il suffit en se promenant parmi les cimaises de cette remarquable exposition d’entendre ici ou là les Caennais s’exclamer de telle ou telle vue pour mesurer et comprendre ces étonnantes métamorphoses qui ne cessent encore de surprendre. Et si aucun artiste prestigieux connu n’a étrangement retenu l’aimable ville sur ses toiles, ce n’est pourtant pas parce ce que la ville manquait de charmes, bien au contraire…

En témoignent ces quelques 200 œuvres réunies en ces murs du château de Caen pour la première fois. Le parcours débute sous l’auguste patronage royal de Louis XIII recevant les clés de la ville de Caen, et déjà les nombreux clochers de la ville surprennent et retiennent le regard, ce qu’ils font toujours de nos jours. La campagne est omniprésente dans ces vues alors que la ville, puissante, gagne en fortifications, signe de l’opulence de cette région convoitée depuis le haut moyen-âge. Les Anglais ne sont pas les derniers à apprécier le charme des lieux, les liens entre la ville et l’Angleterre étant anciens, Guillaume le Conquérant oblige. Les artistes anglais évoqueront la cité caennaise en de belles aquarelles tel John Sell Cotman ou encore Richard Parkes Boninton. De ces vues romantiques à la représentation plus patrimoniale de la riche architecture normande, il n’y a qu’un pas que franchiront Georges Bouet, Félix Thorigny ou encore Adolphe Lasne. Les monuments surgissent de la pénombre en un ciel mouvementé, flèches et canaux s’étirent en de vertigineuses lignes telles ces admirables représentations du chevet de l’église Saint-Pierre. Au fil des accrochages, le visiteur découvre une vie extraordinaire, celle évoquée par Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris avec ses chevaux s’abreuvant en liberté directement au cours d’eau, ses lavoirs et autres marchés, charrettes et petits métiers à jamais disparus. Véritable voyage dans le temps opéré par un peintre comme Victor Tesnière, conscient qu’il œuvrait déjà pour une mémoire en passe de s’évanouir.

 

Géo Lefèvre (1876-1953) Les Toits de Caen, 1905 Huile sur toile, 32,5 × 40,5 cm Collection particulière © musée de Normandie-Ville de Caen/O. Caillebotte

 

Rien, cependant, d’une exposition passéiste, bien au contraire, celle que propose actuellement le musée de Normandie constitue une belle traversée de la ville au fil des décennies abordant jusqu’à la modernité, celle du tournant du XXe s. et les ravages terribles infligés par les bombardements de juin et juillet 1944 qui laisseront longtemps sur le tissu urbain et sur les toiles des peintres leurs cicatrices. Mais Caen a su renaître de ses cendres également sous l’objectif des photographes, celui sensible de Marguerite Vacher qui en quelques angles réussit à saisir le nouveau visage d’une ville tournée vers son avenir, un brin décomplexée de son passé, sans pour autant le renier comme le démontre cette belle et attrayante exposition. En sortant, regardant la ville, le regard campé sur les remparts de Guillaume Le Conquérant se perd dans l’horizon des clochers à la recherche de ce rêve évanoui, de ces canaux entourant l’Église Saint-Pierre de Caen…

 

"Caen en images" catalogue sous la direction d’Alice Gandin, Conservatrice en chef, musée de Normandie, Caen, 200 pages, éditions Snoeck, 2019.

 

Présence de la peinture en France, 1974 - 2016
du 28 septembre au 30 octobre 2017

Mairie du Ve - Paris

 

Interview Marc Fumaroli

Lexnews : "Comment est née l’idée de cette exposition ?"

Marc Fumaroli : "La peinture, un des arts les plus importants, a connu une crise grave à la fin du XIXe siècle au moment où la photographie s’est répandue largement. De nos jours, elle traverse une autre crise grave avec cette obsession et conquête des esprits par les images technologiques. Or, la peinture ne se sert pas de machine, mais de la main, de belles matières, de toiles, et elle nous apprend en quelque sorte - et pour cela elle devrait tous les jours être enseignée dans les écoles - à avoir un rapport délicat, sensible, avec les autres, mais aussi avec la nature et le monde. C’est pour cela qu’il m’a semblé que le moment était favorable pour monter une telle exposition, il y a une sorte de prise de conscience de l’exagération de notre confiance à l’égard des technologies. À la lecture de certains livres, films et attitudes, les choses évoluent et le progrès a beau nous donner des merveilles, il semble urgent de ne pas perdre ce que nos ancêtres nous ont légué. Notre action a été à contre-courant, tout d’abord en nous dirigeant vers les arts traditionnels, la peinture, la gravure, la sculpture, loin de la puissance destructrice de l’industrie gigantesque des images de série".

 

 

 

Marc Fumaroli :Nous avons travaillé pour l’honneur, pour l’amour de la cause, et ce d’une manière totalement désintéressée financièrement. Par ailleurs, nous sommes également à contre-courant en ne recherchant pas des plasticiens qui font souvent du bruit pour quelque chose qui redouble le malheur des temps. Malgré tout, bien que cela soit dans l’ombre et dans une certaine marginalité, il y a une peinture qui n’est pas une avant-garde, qui ne croit pas à la religion du progrès, tout en n’étant pas hostile à la science. Le rôle de l’artiste n’est pas d’exagérer ces valeurs, de les représenter d’une façon désespérante et désolante, mais de donner le sentiment dans ce monde que tout n’est certes pas fête, mais qu’il y a cependant des dispositions de la fête, ce que j’appellerai sans entrer dans des considérations esthétiques : la beauté. Tel est l’axe de cette exposition, avec l’espérance qu’elle aura un modeste, mais vrai succès".
 

 


Lexnews : "La beauté a-t-elle justement encore une place dans notre monde et l’art ?"

Marc Fumaroli : "Un des arguments en faveur de l’art contemporain, et qui est d’ailleurs un argument assez hypocrite, est qu’il dispense le plasticien contemporain de véritables compétences, de véritables secrets de fabrication. Dans ces conditions, si j’ose m’exprimer ainsi, la justification que l’on donne à ces choses qui ne nous intéressent pas et qui ne nous attirent pas, est qu’elles sont à l’image du monde dans lequel nous sommes. Nous assistons ainsi à une compétition de la laideur et de la brutalité qui déstabilise le public.
Nous devrions plutôt rechercher ce qui pourrait nous rassurer, nous reconstruire et nous permettre de mieux traverser ce monde difficile et terrifiant, comme toutes les générations l’ont fait avant nous. J’estime qu’il ne revient pas à l’art de prendre comme maître unique un artiste, par ailleurs talentueux contrairement à un grand nombre de plasticiens, comme Francis Bacon, fasciné par la laideur. Les peintres ou graveurs présentés dans cette exposition n’ont pas pour obsession cette laideur.
Boileau disait que le grand art est capable de rendre l’horreur supportable. Avec l’art contemporain, on veut nous faire croire que l’on a affaire à des gens qui pensent et qui ont des concepts de la situation dans laquelle le monde se trouve… C’est peut-être beaucoup demander aux plasticiens, et ce n’est certainement pas une raison pour abandonner les artistes à leur sort ! J’ai eu l’occasion pour préparer cette exposition de rencontrer un grand nombre d’artistes dans leur atelier, ce sont des artistes pour qui l’art n’est pas une question de spéculation boursière, ni publicitaire ou de bureaucratie culturelle, mais bien un véritable art de vivre dirigé vers la beauté et un apprentissage de notre capacité au bonheur. La quête de la beauté guérit, elle est salvatrice et salutaire ; ce n’est qu’à ce titre que l’art mérite son nom".

 

 


J’ai bien conscience que nous ne sommes pas une puissance et qu’il n’est pas en notre pouvoir de modifier le spectacle de notre monde, mais nous sommes peut-être capables à plusieurs de faire comprendre que ces arts, qui sont aussi des artisanats transmis par des traditions remontant aux origines, aux grottes préhistoriques, font de nous des êtres de la nature, et non pas de la technologie. J’espère, tout en ne me faisant pas trop d’illusions, que ce mouvement pourra peut-être un peu modifier les choses ! Espérons…".

 

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A l'initiative de Marc Fumaroli, avec le parrainage de Jean Clair, Florence Berthout, Maire du 5e arrondissement, est heureuse d’accueillir, du 28 septembre au 30 octobre, l’exposition avec pour commissaire Vincent Pietryka présente dix artistes mettant à l’honneur la peinture, la gravure, le dessin et la sculpture : André Boubounelle, Érik Desmazières, Gérard Diaz, Philippe Garel, Denis Prieur, Gilles Seguela, Sam Szafran, Ivan Theimer, Jean-Pierre Velly, Pascal Vinardel.

L’exposition « Présence de la peinture en France, 1974 - 2016 » est née d’un amour vrai pour l’art et de la joie que l’on trouve à fréquenter les œuvres d’artistes féconds. La France en a vu apparaître dans les dernières décennies, mais dans une relative discrétion. Si quelques galeristes parisiens au regard aiguisé, des critiques et des collectionneurs attentifs ne les ont pas ignorés, le grand public n’a pas eu cette chance. Le souhait de Marc Fumaroli a été de réunir quelques-unes des plus belles de leurs œuvres en un lieu unique, afin de les rendre enfin accessibles au public, invité à cette occasion à les contempler, à entendre leurs commentateurs et à rencontrer les artistes eux-mêmes. C’est dans ce cadre que plusieurs entretiens se dérouleront lors de l’exposition, entre un peintre et un écrivain, un musicien ou encore un critique d’art…

La sélection des 30 œuvres présentées a été constituée avec le désir de montrer des pièces majeures qui rayonnent par leur beauté. Elles prennent place dans l’histoire de l’art, dans la suite des meilleures œuvres du passé et dans l’attente de celles du futur. Elles sauront toucher les yeux amateurs comme ceux des avertis, inviter le spectateur à s’arrêter et à entrer dans l’univers de la Colline à Volterra de Boubounelle, de Luigi de Velly, des Portes du fleuve de Vinardel, des Deux coings de Seguela, de la Tête de Méduse de Theimer…

Exposition du lundi au samedi de 10h à 18h

 

(catalogue disponible sur le lieu de l'exposition

avec des textes de Marc Fumaroli, Jean Claire et Lydia Harembourg)

 

 

 

Un chef-d’œuvre déstructuré
  

© Musée Unterlinden  © Th. Verdon

par Mgr. Timothy Verdon*

"Je n’écris pas au titre de prêtre, mais en tant qu’historien d’art et directeur d’un musée, celui de l’Œuvre de la Cathédrale de Florence, récemment renouvelé sous ma responsabilité. Et j’écris avec un certain embarras, puisque inévitablement ce que je vais dire ressemblera à un « J’accuse ! ».

 

© Musée Unterlinden


Dans un récent voyage à Strasbourg, j’ai fait un pèlerinage à Colmar au Musée Unterlinden, pour revoir un des grands chefs-d’œuvre de la Renaissance au nord des Alpes, le retable peint par Mathis Gothart Nithart - connu comme de Grünewald – pour le couvent des Antonins à Issenheim entre 1412-1516, avec les sculptures en bois polychrome de Nikolaus Hagenauer. Il s’agit d’une énorme construction ouvrable qui permettait aux fidèles de voir trois différentes séquences d’images : à l’extérieur, quand les deux volets du retable étaient fermés, La Crucifixion ; puis, après une première ouverture, quatre scènes : L’Annonciation, Le Concert des Anges, Marie avec l’Enfant Jésus, et La Résurrection ; puis, après une seconde ouverture, au niveau intermédiaire (au centre) : trois statues parmi lesquelles celle de Saint Antoine d’Alexandrie, patron céleste du couvent, qui était aussi un hôpital pour des malades du « feu de Saint Antoine ».

 

Le Retable d’Issenheim fermé - La Crucifixion
© Musée Unterlinden

 

La nouvelle installation du retable, achevée en 2015, a complètement déstructuré ce système visuel complexe, séparant les images du mécanisme originel pour les présenter individuellement. Par conséquent, le visiteur est privé de l’émotion de trouver, derrière la célèbre Crucifixion avec son corps de Christ sombre et torturé (à l’extérieur au premier plan, volets fermés), le corps lumineux et sain du Sauveur retourné à la vie. De même, il sera privé de cette émotion de trouver derrière la Vierge effondrée au pied de la croix de son fils (volets fermés), la jeune femme de L’Annonciation. Les deux scènes du second niveau – L’Annonciation et La Résurrection – étaient les revers des deux volets de La Crucifixion ; ouvertes, elles encadraient et étaient visibles à gauche et à droite de la composition du niveau intermédiaire Le Concert des Anges et Marie avec L’Enfant.

Maintenant complètement séparées d’elle, la composition de l’artiste est rendue indéchiffrable : L’Annonciation et La Résurrection, que Grünewald a pensées à gauche et à droite de la double scène du Concert des Anges et de Marie avec l’Enfant, se trouvent aujourd’hui l’une à côté de l’autre, et qui plus est en ordre inversé. On retrouve la même option pour la seconde ouverture, où les scènes de la vie de Saint Antoine se trouvent jointes et interverties, tandis qu’elles étaient initialement séparées par les statues de Hagenauer.

 

Le Retable d’Issenheim 1ère ouverture -

L’accomplissement de la nouvelle Loi © Musée Unterlinden

 


Le musée a prévu de petites reconstructions du retable originel qui permettent d’ouvrir, l’une après l’autre, les différentes strates, mais presque personne ne le fait, à défaut d’explications. Je comprends bien qu’il s’agisse d’impératifs de temps et d’espace : alors que le vieux système - le retable qui s’ouvrait - imposait à chacun d’attendre les ouvertures successives de chaque niveau, dorénavant tout le monde est libre de se promener en se plaçant ad libidem devant l’une ou l’autre scène. Mais on perd ainsi la logique de l’ensemble, et le musée n’offre aucune assistance pour en saisir le sens. Qui plus est, en inversant le rapport droite/gauche de certaines images, il transmet des impressions fausses. Il conviendrait au minimum d’installer une vidéo qui reconstruirait l’ordre et la succession des images.

 

Le Retable d’Issenheim 2e ouverture

- le cœur du retable consacré à saint Antoine © Musée Unterlinden

 

Il est également dommageable que l’on n’explique nulle part la fonction plus essentielle attribuée à un retable d’autel, qui consiste à accompagner visuellement la messe. Le sang qui coule des pieds du Crucifié et son corps étendu dans la prédelle devaient être vus en étant placés juste au-dessus de l’autel, quand les religieux et les malades participaient à l’Eucharistie, dont le pain et le vin rendent « présents » le corps et le sang du Christ. Ne pas communiquer ces informations au grand public revient à cacher une clé de lecture fondamentale ; il n’est pas question de catéchiser mais de communiquer ! À vrai dire, dans l’espace du musée, on aurait pu monter le retable sur une base en forme d’autel, rendant immédiatement intelligible le rapport entre image et rite, fondement même son histoire."


* Chanoine, Cathédrale de Florence et Directeur, Museo dell’Opera del Duomo.

 

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