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Édition Semaine n° 48  -  Novembre  2014

 

LES EXPOSITIONS A DECOUVRIR :

SONIA DELAUNAY, les couleurs de l'abstraction

Musée d'Art Moderne de la ville de Paris

jusqu'au 22 février 2015

LEXNEWS | 24.11.14

par Sylvie Génot





Sur une photo en noir et blanc, une fillette d'une huitaine d'années à peine regarde quelque chose, quelque part... C'est Sonia, fillette fascinée par les dessins et les croquis des grands peintres qu'elle découvre dans les musées, et qui pressent déjà qu'elle consacrera toute sa vie à l'art aux couleurs et à la lumière, jusqu'à confier à Pierre Dumayet lors d'une interview en 1972, alors qu'elle est une peintre reconnue internationalement : «Je veux réaliser le tableau fini, le tableau qui ne soit pas morcelé, le tableau complet... On ne verra pas comment les couleurs sont mises... Elles y seront avec les principes de toujours**, mais on ne verra pas comment elles passent de l'une dans l'autre.» Quel a donc été son chemin de vie entre ces deux époques, entre le regard scrutateur de l'enfant et la perception colorée du monde qui mènera l'artiste du figuratif à l'abstraction ? Et c’est la ligne directrice justement retenue par de cette première grande rétrospective complète (depuis celle de 1967), sur la vie et l'œuvre Sonia Delaunay et qui se tient actuellement au Musée d’Art Moderne de Paris.

Née Sara Elievna Stern, à Odessa, Ukraine, en 1885, adoptée et éduquée à l'art et à la culture par son oncle, avocat à Saint-Pétersbourg, Henri Terk, dont elle gardera le nom et signera ses œuvres jusqu'à son mariage avec Robert Delaunay en 1910, cette jeune artiste débarquée à Paris en 1906, aura un rôle majeur dans le mouvement des avant-gardes européennes et dans les recherches vers l'abstraction.
Le parcours chronologique de l'exposition à travers des espaces reconstituant les grandes périodes et l'évolution de la démarche de Sonia Delaunay, avec ou sans Robert, à travers plus de 400 œuvres, montre la recherche constante du besoin vital, l'obsession d'explorer le mécanisme de la couleur, sa portée dans les arts graphiques et plastiques. «La couleur a une vie propre qui se modifie avec l'influence des autres couleurs qui agissent sur elle.» écrit-elle dans son autobiographie. «Nous irons jusqu'au soleil.», souligne-t-elle encore et cette idée est au cœur du simultanisme* des Delaunay qui, fascinés par le pouvoir de la lumière naturelle et électrique sur laquelle repose la théorie des contrastes simultanés de couleurs, veulent un art propre à incarner la vie moderne, reflet de la simultanéité du monde.
Le travail et la mobilité constante du regard de Sonia Delaunay l'ont conduite à créer dans des domaines autres que la peinture et sur différents supports techniques qu'elle maîtrisera rapidement tels que le design, la mode, la création de tissus, la publicité ou encore la poésie...

 

Sonia Delaunay Nu Jaune, 1908

Musée des Beaux-arts de Nantes © Pracusa 2013057

 

Elle n'a cessé de réinventer, de transcender la modernité et de lui ouvrir les voies dont nous ne commençons seulement à entrevoir l'importance dans les domaines de création actuels. Cette exposition fait la démonstration du souhait de l’artiste, à savoir que l'art pénètre la vie quotidienne et soit accessible à tous (pour exemple ses créations de tissus pour les magasins hollandais Metz & C°, soieries d Lyon).

Sonia et Robert Delaunay eurent pour ami notamment Blaise Cendras, avec lequel Sonia créera le premier livre simultané, ouvrage se dépliant sur deux mètres de long, publié en 1913 aux éditions des Hommes Nouveaux, sous le titre «La prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France» ; texte choral qui contient en lui le sinistre avertissement de ce que ces années réservent aux illusions humanistes et cosmopolites «Le monde s'étire et se retire comme un accordéon qu'une main sadique tourmente.», mêlant les mots de Blaise et les couleurs de Sonia. Guillaume Apollinaire est également dans le cercle des proches, ils reçoivent Dhiagilev (Sonia travaillera sur les costumes du ballet «Nuit d'Égypte»), se lient avec Tristan Tzara, Dada et Lliazd, depuis leur exil au Portugal et en Espagne durant une partie de la grande guerre (de 1914 à 1921). Ce sera, enfin, à partir de ces années folles (ces années où tout est permis...) que Sonia développera ses activités de décorations intérieures et de créations de mode (ouverture d'un atelier à domicile, à Paris, boulevard Malesherbes) et ceci au risque d'amoindrir sa renommée de peintre. Toute la vie artistique de Sonia Delaunay, depuis sa tentation fauviste (1908 avec la présentation de ses oeuvres dans la galerie de Wilhelm Uhde où elle exposera des portraits figuratifs hauts en couleurs) jusqu'aux jeux de tous ces cercles et disques solaires démultipliés dans un véritable langage lumineux (dès 1911), est là, faite pour insuffler la beauté en tout lieu et en tout temps.

 

Sonia Delaunay Couverture de Berceau, 1911

MNAM © Pracusa 2013057

 

C'est bien ce que l'on retrouve ou découvre tout au long du parcours de cette rétrospective, de salle en salle, de toile en toile, de petits formats (dessins et esquisses colorées) en grands, très grands formats (panneaux décoratifs pour le pavillon de l'air de l'exposition universelle de 1937), de création en création, immersion totale dans l'univers de Sonia Delaunay. Si les Delaunay ont inventé ensemble ce nouveau langage pictural, Sonia a su le développer de manière originale et l'appliquer aux usages de la vie quotidienne bien avant que la couleur en mouvement n'entre dans nos habitudes de consommateurs compulsifs d'objets et images colorés...
Sonia a existé en tant qu'artiste femme avec et sans Robert. Elle est reconnue aujourd'hui, à travers son œuvre, inscrite dans l'histoire de l'art comme une fondatrice. Tout long de sa longue carrière, soixante-dix ans de création et jusqu'à la fin, Sonia continuera d'explorer sans relâche les agencements de ses cercles colorés. A quatre-vingt-quatorze ans, Sonia quitte ce monde et laisse dans l'histoire de l'art un long chemin coloré et lumineux, chemin sur lequel bien des créateurs et designers d’hier et d'aujourd'hui ont puisé leur inspiration.
«Tout est sentiment, tout est vrai. La couleur me donne de la joie.» Sonia Delaunay (1972)

*le simultané : art qui repose sur le pouvoir constructif et dynamique de la couleur : le simultanisme. Publié en 1889, «De la loi du contraste simultané des couleurs» de Michel-Eugène Chevreuil, chimiste et directeur de la Manufacture des Gobelins**, offre aux artistes une base scientifique de ce qu'ils sentaient empiriquement, à savoir, que le contraste simultané des couleurs renferme tous les phénomènes de modification que des objets diversement colorés paraissent éprouver dans la composition physique et la hauteur du ton lorsqu'on les voit simultanément. Les travaux de Chevreuil ont un impact considérables sur les artistes peintres autour des années 1880.
** Dès 1839, Chevreuil propose un système de classification complexe des couleurs (1er cercle chromatique) de soixante-douze teintes obtenues à partir des trois couleurs primaires, bleu, rouge et jaune et du mélange des trois primaires, orangé, vert et violet et des nuances intermédiaires.

De nombreux événements et rencontres entourent cette exposition, toutes les informations pratiques sont disponibles sur le site : www.mam.paris.fr
Le catalogue est publié en version bilingue aux éditions Paris Musée.
298 pages - illustrations couleurs et noir et blanc.

 

L'art de manger, rites et traditions en Afrique, Insulinde et Océanie

Musée Dapper jusqu'au 12 juillet 2015

LEXNEWS | 10.11.14

par Sylvie Génot

 

 

« Le premier art que l'on doive examiner chez tous les peuples, quelle que soit leur civilisation, est celui de la cuisine. », notait déjà le naturaliste français René Primevère Lesson (1794-1849) durant sa circumnavigation à bord de la Coquille (1822-1825). Manger, c'est d’abord satisfaire les besoins essentiels du corps, mais c'est aussi un acte social qui inscrit l'individu dans sa culture, et au-delà du pur besoin vital d'assurer sa subsistance, chacune d'entre elles a ainsi développé ses rites et traditions autour de la commensalité et des étapes essentielles de l'existence des membres du groupe, ce qui implique de comprendre qui mange quoi, avec qui et en quelles circonstances. Et c'est là le propos et tout l’intérêt majeur de la nouvelle exposition du musée Dapper organisée autour du thème :« l'art de manger, rites et traditions » en Afrique, en Insulinde et en Océanie. Objets du quotidien ou de cérémonies, de formes et de matériaux très divers, sobres ou ouvragés, utilisés ou symboliques, tous accompagnent les hommes dans leur action de se nourrir, eux, ou les êtres de l'autre monde. Des pots, des plats, des louches, des jarres, des cruches à vin de palme, des cuillers, des mortiers, des coffres zoomorphes ou anthropomorphes, des assommoirs, des coupes, mais aussi des masques, des figurines, des armes ou parures, tous ces objets ayant un rapport avec la préparation des aliments, avec les sacrifices (nourriture des êtres de l'infra monde), avec l'hospitalité et le partage de cet art de manger ensemble... Jusqu'à manger l'autre (anthropophagie), chair humaine accessible aux seuls initiés aguerris qui la consomme à des moments clés de leur vie.


 

Julien Vignikin Le Dîner des fantômes
@ Archives Musée Dapper - photo Olivier Gallaud.

Dans les cultures présentées au musée Dapper, certains aliments se voient attribuer des propriétés particulières de guérison, de fertilité, de bien-être ou encore de prospérité. Ils seront offerts aux dieux protecteurs et soumis à des règles bien précises afin d'obtenir leur bienveillance. Ici, la nécessité de se nourrir ne répond plus au simple besoin biologique, et ce qui nourrit l'homme va aussi nourrir les êtres disparus (pendant leur voyage vers l'au-delà), les dieux ou les esprits ancestraux. Et les rois et leurs convives ? Les hommes ? Les femmes ? Les enfants, comment, quand et que mangent-ils ? Lorsque Brillat-Savarin disait : « Dis-moi ce que tu manges, et je te dirai qui tu es », ce dernier ouvrait aux anthropologues de nombreuses pistes de compréhension qui vont des fêtes les plus réjouissantes (mariage) jusqu'aux rituels sacrificiels (manger son ennemi pour en ingérer la force). Pistes que ne manquera pas – bien sûr – de défricher pour d’autres ailleurs, d’autres peuples, le célèbre anthropologue Claude Lévi-Strauss...

 

FANG GABON Figure de reliquaire
Musée Dapper, Paris © ARCHIVES MUSÉE DAPPER – PHOTO HUGHES DUBOIS.

 

Ici, chaque objet exposé porte l'histoire de ce pourquoi il a été créé (coupe ou corne à vin de palme transmis du chef à son successeur - calebasse cérémonielle à mâchoires humaines - …) et c'est en traversant les espaces de ces ailleurs culinaires que l'artiste béninois Julien Vignikin, diplômé de l'école des beaux-arts de Dijon, nous invite au dîner de fantômes où une table et une chaise hérissées de clous rendent l'assiette de porcelaine blanche inaccessible, assiette qui demeure vide sans aucune nourriture pour les peuples du Sud qui souffrent de la faim quand ceux du Nord spéculent sur la mal-bouffe...
Alors que l'industrialisation forcenée de l'alimentation a créé dans le monde des déséquilibres culturels graves, des famines et une répartition de la richesse alimentaire incohérente, des hommes en Afrique, en Insuline ou en Océanie perpétuent leurs traditions liées à la nourriture avec des gestes et des rites séculaires, comme une résistance culturelle face à ce fléau économique qui n’a de cesse, sans nul doute, pour des profits financiers, de faire disparaître les cultures de la surface de la planète.
Par cette exposition présentée au musée Dapper, c'est en Afrique, en Insuline ou en Océanie que nous sommes ainsi cordialement invités à partager nourritures et traditions. A nous de repenser notre rapport à ce moment de partage qu'est le repas et à lui redonner, au quotidien, toute son importance culturelle et symbolique.

En complément de l'exposition le catalogue disponible au musée
« L'art de manger, rites et traditions en Afrique, en Insulinde et Océanie »
Editions Dapper 448 pages, illustrations couleurs et noir et blanc
Format 220X290 mm

 


Picasso et la modernité espagnole  Palazzo Strozzi – Florence
Jusqu’au 25 janvier 2014.
 

 

Pablo Picasso (Malaga 1881-Mougins 1973) Donna seduta
appoggiata sui gomiti (Marie-Thérèse), 8 gennaio 1939, olio su tela,
cm 92 x 73. Collezione del Museo Nacional Centro de Arte Reina
Sofía, Madrid, DE01162


 

Le Palazzo Strozzi à Florence abrite jusqu’au 25 janvier 2015 une très belle exposition consacrée à Picasso et à son influence sur les artistes de son temps. Servie par une mise en l’espace irréprochable et un souci pédagogique manifeste, cet évènement permet de mieux comprendre en quoi la modernité de Picasso s’est imposée non seulement parmi ses contemporains en Espagne – l’exposition met en rapport pour l’occasion des œuvres de Joan Miro, Salvador Dali, Juan Gris, Maria Blanchard ou encore Julio Gonzales –, mais de manière plus générale pour l’ensemble de la modernité du XXe siècle. Avec cette exposition qui a bénéficié de prêts d’œuvres exceptionnelles notamment du Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia de Madrid, le visiteur comprendra pour quelles raisons il y a un avant et un après-Picasso dans l’histoire de l’art. Neuf sections en font la démonstration très claire. Le parcours débute avec une référence littéraire, Le Chef-d’œuvre inconnu, la nouvelle de Balzac bien connue pour la réflexion sur l’art qu’elle développe et qui fera l’objet d’une illustration par Picasso sur commande de Vollard. Le texte retint l’attention du peintre sur le rôle de l’artiste, d’autant plus que dans le récit de Balzac, l’atelier du peintre Frenhofer (situé dans la même rue des Grands-Augustins où Picasso avait son atelier) disparaît avec lui dans un incendie qu’il a provoqué par désespoir, et à l’inverse du roman d’Oscar Wilde Le Portrait de Dorian Gray, l’œuvre disparaît avec son créateur…

Ce sera alors le point de départ d’une réflexion sur l’artiste et l’art au XXe siècle, Picasso n’évoquant dans aucune de ses illustrations la mort de Frenhofer. L’art des variations est essentiel chez Picasso et la raison première pour le peintre était avant tout d’expliquer que ses différents styles revenaient à la même chose, un peu à l’exemple de la variation musicale à partir d’un thème donné. Les différentes représentations du visage féminin rassemblées dans cette section permettent de mieux comprendre ce « thème » unique représenté par tous les prismes possibles de l’artiste en syntonie avec le monde qui l’entoure.

 

Pablo Picasso (Malaga 1881-Mougins 1973) Testa piangente (VI).
Post scriptum a “Guernica” 13 giugno 1937, matita, gouache, matite
colorate su carta telata, mm 291 x 231. Collezione del Museo Nacional
Centro de Arte Reina Sofía, Madrid, Legato Picasso, 1981, DE00096

 

L’exposition fait d’ailleurs la démonstration qu’en matière de perception, l’âme espagnole n’est pas seulement caractérisée par les affects et le pathos, mais aussi par la rationalité et les constructions analytiques comme le démontrent le cubisme de Picasso en 1910 et le travail réalisé par l’artiste Juan Gris avec Le Violon en 1916 et l’Harlequin en 1919. L’extraordinaire modernité de Picasso s’exprime par une rare fluidité avec des expressions aussi différentes que le lyrisme plastique, les rapports entre le réel et le super-réel, jusqu’aux représentations les plus impressionnantes du Monstre avec le Minotaure, miroir de l’artiste, pour aboutir à la tragédie, celle de la guerre civile espagnole et de Guernica.

 

tel. +39 055 2469600 / fax. +39 055 244145
prenotazioni@palazzostrozzi.org

 

Hokusai

Grand Palais Galeries Nationales

jusqu'au 18 janvier 2015

LEXNEWS | 25.10.14

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 

Hokusai, un nom magique pour tout amoureux de l’Extrême-Orient et de son art, car, à lui seul, il évoque ses paysages, sa nature éternelle ou rebelle, ces détails du quotidien qui émerveillèrent tant les artistes français tels Monet et Gauguin à la fin du XIXe siècle. Tout Hokusai – ou presque – est aujourd’hui présent à Paris dans une superbe exposition au Grand Palais jusqu’au 18 janvier 2015. Hokusaï a bénéficié d’une longévité telle que ce « vieil homme fou de peinture », comme il se nommait lui-même, il connaîtra d’ailleurs plusieurs vies d’artistes et adoptera plusieurs noms également. C’est donc un véritable défi que de résumer la vie d’un artiste aussi prolifique, né en 1760 et mort en 1849, à un âge vénérable. L’homme estimait au soir de sa vie que tout ce qu’il avait fait avant ne devait pas compter et espérait vivre encore jusqu’à l’âge de cent dix ans au moins afin de pouvoir exprimer tout ce qui lui restait à donner. Ce sont ainsi pas moins de sept Hokusai qui nous sont donnés à découvrir au fil des salles éclairées par une douce pénombre dont seules les œuvres fragiles bénéficient d’un éclairage adéquat permettant d’en gouter tous les détails.

 

Katsushika Hokusai (1760 -1849), Deux carpes, Ère Tempō, an II (1831) © Rmn-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Thierry Ollivier

 

Hokusai a été formé, il convient de le souligner, en premier lieu à l’école du dessin dès son plus jeune âge et participait à la production d’estampes commerciales dans le cadre de l’école Katsukawa. Son style évoluera, certes, par la suite et ses créations manifestent une très nette évolution vers des œuvres plus raffinées et plus luxueuses où la peinture est plus présente. Une grande partie de l’exposition est réservée aux livres de lecture (yomihon), genre auquel Hokusai apportera une grande contribution avec un art consommé pour mettre en valeur ces récits riches en détail et en références historiques. Le visiteur s’arrêtera bien entendu sur les fameux Hokusai manga, étonné par la richesse et la variété du dessin, et regrettant que cet art initié, il y a deux siècles, n’ait pas été suivi par les productions qui nous connaissons aujourd’hui. La partie la plus familière de l’œuvre d’Hokusai est sans conteste celle où il se nommait Iitsu avec la célèbre série Trente-six vues du mont Fuji que l’on ne se lasse pas de regarder et d’admirer surtout la qualité, les œuvres présentées étant d’une fraicheur remarquable. Poissons, fleurs, montagnes, vagues, mais aussi spectres étranges ou guerriers redoutables donnent vie à l’une des œuvres les plus fertiles que le Japon ait connue et à laquelle cette exposition rend hommage de la plus belle manière.

 

« Chōshi dans la province de Sōshū » Série : Mille images de la mer, Chie no umi Sōshū chōshi, Estampe nishiki-e, Signature : Saki no Hokusai Iitsu hitsuParis, Musée national des arts asiatiques-Guimet © Rmn-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Thierry Olivier

 

Hokusai, catalogue intégral de l'exposition, RMN Grand Palais, 2014.

 

Le catalogue paru aux éditions de la RMN qui accompagne l’exposition Hokusai sera l’indispensable compagnon de cet évènement qui réunit un nombre incroyable d’œuvres du célèbre artiste japonais. Comme le souligne Laure Dalon dans l’article qu’elle consacre au rapport d’Hokusai et de la France, la novation apportée par le soin prodigué au rendu des êtres et des choses des Manga a littéralement contribué à un renouvellement dans le monde artistique du dernier tiers du XIXe siècle occidental encadré par l’académisme. À partir de ces visions différentes suggérées par l’Extrême-Orient et son ambassadeur de marque Hokusai, des artistes tels Gustave Moreau, Edgar Degas, Édouard Manet ou encore Toulouse-Lautrec subirent plus ou moins directement cette influence. Pourquoi une telle influence ? Le parcours biographique retracée par Seiji Nagata permet de mieux comprendre en quoi cet artiste à la longévité exceptionnelle a permis un renouvellement dans l’art du dessin et de la perception artistique, non seulement dans le cadre géographique japonais, mais également dans une dimension internationale.

 

 

C’est à l’école rigoureuse du dessin que se forgea le jeune artiste, ce qui permit alors l’éclosion d’un art progressivement plus personnel comme en témoigne le parcours de l’exposition et les sections du catalogue réunies. Qu’il s’agisse de l’univers si familier pour l’ukiyo-e des courtisanes ou des représentations plus insolites de têtes coupées avec un art singulier du réalisme dénotant une influence de l’occident, Hokusai surprend, étonne et en même temps rassure tant sa vision peut se rapprocher du quotidien, exceptionnel ou ordinaire, c’est selon. C’est également dans l’art de l’illustration qu’il faut considérer le génie d’Hokusai et ce livre permettra de prendre son temps et d’étudier tous ces détails qui émaillent, soulignent et renforcent le récit de textes classiques, japonais ou chinois. Les variations de l’encre de chine du foncé au plus claire sont autant de nuances renforçant ou atténuant les effets stylistiques, le génie de l’artiste rejoint alors celui du narrateur dans un entrelacs de significations de plus en plus complexes.

 

 

Nota bene : L’exposition sera découpée en deux volets afin de garantir la bonne conservation des oeuvres les plus fragiles. Le propos général et le parcours scénographique resteront les mêmes, mais une centaine d’oeuvres sera remplacée en cours d’exposition : les estampes seront remplacées par des estampes équivalentes, souvent issues de la même série ; les peintures sur soie et sur papier seront interverties avec des oeuvres de nature et de qualité comparables. Cette opération nécessitera 10 jours de fermeture entre le 20 novembre et le 1er décembre 2014.

 

MAYAS, REVELATION D'UN TEMPS SANS FIN

Musée du quai Branly

jusqu'au dimanche 8 février 2015

LEXNEWS | 13.10.14

par Sylvie Génot

 



« Des premiers sites dévoilés au XIXème siècle par l'explorateur John Lloyd Stephens et jusqu'à la récente découverte de Chactun (état de Campeche au Mexique), les cités mayas ne cessent de nous fasciner » écrit Stéphane Martin, président du musée du quai Branly, en éditorial des différentes parutions sur cet événement culturel qui nous livre jusqu'au 8 février 2015 quelques-uns des fabuleux secrets d'une des cultures les plus anciennes et spectaculaires de Méso-Amérique. Cette civilisation née de la forêt vierge, qui pendant des siècles a défriché, cultivé, bâti les terres les plus improbables pour y édifier une des plus grandes civilisations de l'humanité, est là, sous nos yeux éblouis, au quai Branly, dans une parenthèse temporelle scénographiée par Jean-Michel Wilmotte sous le regard expert de Mme Mercedes de le Garza, commissaire de cette exposition.

 

Porte encensoir, Mexique

© Museo Nacional de Antropología, Mexico, Mexique

 

Non, « Mayas, révélation d'un temps sans fin » n'est pas une énième exposition sur les Mayas et les clichés de leurs rituels sanglants... mais nous offre véritablement, là, sur quelques centaines de mètres carrés, avec ces 400 œuvres venues des plus grands musées et sites archéologiques mexicains, un panorama général de la civilisation maya qui nous laissent entrapercevoir la complexité mathématique et intuitive des liens immatériels qui reliaient ces hommes à la flore, à la faune, au cosmos, au temps, aux croyances, au langage, à l'infra monde.

 

La traduction artistique et artisanale inspirée de tout cet équilibre fragile est là, les chefs-d'œuvre exposés en sont les grands témoignages «vivants». Céramiques zoomorphes ou anthropomorphes, polychromes bleues (le fameux bleu maya) et oranges, imageries cosmiques, figures humaines, nobles, guerriers, prisonniers, mères et enfants, divinités redoutables ou protectrices, êtres extraordinaires venus de l'inframonde, animaux, végétaux, stèles, disques sculptés, statuaires, colonnes, portraits de stucs, bijoux de jade et d'or, couteaux et haches rituelles, sifflets flûtes et tambours, glyphes (phonogrammes et logogrammes)... racontent l'histoire, la profondeur de cette civilisation unique qui a su réunir en un temps tous les temps.

 

 

C'est dans cette aventure humaine, cruelle et poétique, que les visiteurs découvriront les relations de ces hommes avec la nature, leur société et leur vie quotidienne, leur relation légendaire avec le temps et leur système calendaire (le Compte long et la Roue calendaire), les astres et les mathématiques, la conception des cités et de leur architecture organisée à l'image du cosmos, la hiérarchie sociale et ses représentations historiographées dans la pierre, les forces sacrées qui régissaient tout en constante et leur interaction entre elles-mêmes et les hommes, énergies invisibles, impalpables qui se manifestent dans les niveaux célestes terrestres et souterrains du monde, ces hommes face au divin et les rituels quasi quotidiens avant d'entrer sur le chemin des rites funéraires complexes pour gagner sa place auprès des dieux de la mort pour un repos éternel...
Mais, pour découvrir tous ces secrets, il a fallu s'atteler à déchiffrer progressivement les clés de lecture de ces centaines de combinaisons de glyphes qui se transforment selon les différentes langues mayas... Aujourd'hui, dix siècles plus tard, les Mayas indifférents au temps ont certes absorbé tout ce que les autres cultures leur ont imposé, mais ont cependant également réussi à conserver un sens aigu de la communauté. Au fil du temps, ils ont continué à faire vivre leur identité culturelle et les Mayas, agriculteurs, offrent toujours aux dieux de la pluie et du vent, boissons et pains de farine...
« Mayas, révélation d'un temps sans fin » est un beau voyage à travers trois mille ans d'histoire et l'occasion de côtoyer le passé et le futur de tout un peuple.

 

 

Monument 114 de Toniná, Classique tardif (600-900 apr. J.-C.), Copyright: © Musée du site de Toniná, Ocosingo, Chiapas, Mexique

 

Niki de Saint Phalle

Grand Palais Galeries Nationales

jusqu'au 2 février 2015

 

Une jeune femme, au physique agréable et à l’œil espiègle, tient en joue une carabine. Quelle sera la cible ? Un tir au pigeon, une chasse au faisan ? Non, c’est d’une œuvre d’art dont il s’agit et qui a pour nom Tirs, des séries où l’arme fait sortir les couleurs comme les blessures… Et, en effet, les blessures ne sont pas étrangères à celle qui aurait pu être une petite fille modèle sans problème, elle sera d’ailleurs mannequin dans ses années de jeunesse. Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle est née à Neuilly sur Seine le 29 octobre 1930 dans un milieu aisé. Mais son père fit de sa fille âgée seulement de onze ans la « cible » de ses pulsions incestueuses à plusieurs reprises. C’est une enfant dès lors brisée, morcelée, et souffrante dans son corps comme dans son âme qui cherchera à extérioriser cette blessure non cicatrisable, notamment par l’art, thérapie qui aura le succès que l’on sait et que cette monumentale exposition au Grand Palais vient consacrer : « Peindre calmait le chaos qui agitait mon âme. C’était une façon de domestiquer ces dragons qui ont toujours surgi dans mon travail ». L’une des nombreuses qualités de Niki est d’avoir su dépasser ses blessures aussi violentes et sourdes soient elles en les incluant également dans des combats d’avant-garde pour le féminisme, contre les discriminations de toute sorte et notamment raciales, à une époque où cela n’était pas encore une mode chez les artistes, surtout pour une femme. Camille Morineau et Lucia Pesapane ont ainsi réussi ce pari de résumer le parcours créatif de l’artiste en une très belle exposition dont la scénographie réserve de belles surprises aux visiteurs. Niki de Saint Phalle peindra la violence, mais aussi la joie et le bonheur de vivre, paradoxe que vient souligner celle qui fut à la fois mannequin et pourfendeuse de la femme-objet, l’amoureuse du Trecento italien et l’artiste armée d’une carabine comme pinceau…

 

Dolorès h. 550 cm Sprengel Museum, Hanovre, donation de l'artiste en 2000

© 2014 Niki Charitable Art Foundation, All rights reserved. Donation Niki de Saint Phalle -

Par-delà les contradictions, c’est cette réunion des contraires qui étonne et surprend en découvrant ces œuvres souvent monumentales, non dénouées d’humour, et toujours porteuses de sens. C’est justement cette profondeur qui apparaît aujourd’hui, au XXI° siècle, alors que les grands combats idéologiques ont déjà été commencés pour la plupart à l’époque où Niki de Saint Phalle s’exprimait. Ces formes grossières, outrancières, laissent l’impression d’une nouvelle mythologie, qui ne renvoie plus à une Terre nourricière, mais à une Mère dévoreuse, comme une implosion existentielle, dont l’espèce humaine tout entière serait à la fois le bourreau et la victime. Par un curieux retour aux sources, la mythologie la plus ancienne revient au galop avec ses divinités dévorant leur progéniture, ces déesses - telle la Vénus de Willendorf aux hanches hypertrophiées - font naître dans l’inconscient collectif une parenté implicite avec les exubérantes Nanas, un nouveau matriarcat des sociétés occidentales contemporaines. On le voit, cette visite au Grand Palais s’impose cet automne, une visite qui se poursuivra bien après en repensant à ces œuvres qui ne pourront laisser totalement indifférents.

 

 

Autoportrait vers 1958-1959 141 x 141 x 10 cm

 Sprengel Museum, Hanovre, (dépot) Owner Niki charitable art foundation, Santee USA

© 2014 Niki Charitable Art Foundation, All rights reserved. Donation Niki de Saint Phalle

 

 

Deux lectures pour compléter ce riche parcours de l’exposition Niki de Saint Phalle :

L’Album de l’exposition 48 pages, 40 illustrations, RMN, 2014, réalisé par Camille Morineau, commissaire de l’exposition, qui met en évidence dès l’ouverture cette « mythologie féminine » rendue possible par la création de l’artiste. Très jeune, c’est vers le monde des hommes qu’elle veut se diriger, en abandonnant les prisons dans lesquelles les femmes de son temps étaient enfermées. Elle se mariera en cachette en 1949 avec le poète Harry Mathews, fuira le Maccarthisme et la ségrégation raciale des Etats-Unis pour leur préférer une vie d’artiste à Paris. Traditions européennes héritées de son père, culture américaine de sa mère et dans laquelle elle a grandi, avant-gardes littéraires et artistiques rencontrées à Paris et lors de ses voyages en Europe constitueront le chaudron d’où naîtra l’inspiration créatrice d’une autodidacte qui allait bouleverser le monde de l’art du XXe siècle.

« Niki de Saint Phalle L’expo » 384 p. 220 illustrations, RMN, 2014 est le meilleur moyen soit de préparer sa visite, soit de la prolonger, en retrouvant dans un format facile d’utilisation (15 × 20 × 2,2 cm) l’intégralité des œuvres exposées – soient plus de 170 œuvres et leurs cartels, les panneaux pédagogiques, bref l’ensemble des informations proposées par l’exposition au Grand Palais jusqu’au 2 février 2015.

 

Le Pérugin  - Maître de Raphaël

Musée Jacquemart-André

jusqu'au 19 janvier 2015

 

Le musée Jacquemart André consacre sa dernière exposition au grand peintre Pietro Vannucci, dit le Pérugin en raison de sa naissance près de Pérouse vers les années 1450. Les époux Jacquemart-André qui firent don à l’Institut de France de leur incroyable collection avaient en leur temps profité du savoir et des conseils avisés du grand collectionneur d’art florentin Stefano Bardini et le Pérugin, comptait parmi les œuvres appréciées du couple. Ce grand peintre italien est aujourd’hui au centre d’une remarquable exposition dans la lignée de l’exposition mémorable consacrée à Fra Angelico en 2011 se tenant au musée même Jacquemart André. Vittoria Garibaldi qui a dirigé la Galleria Nazionale d’Ombrie en est le commissaire avec Nicolas Sainte Fare Garnot, conservateur du musée Jacquemart-André. Une cinquantaine d’œuvres prêtées par les plus grands musées internationaux ont fait l’objet d’un parcours soigné et servi par la scénographie toujours inspirée d’Hubert le Gall.

 

Vierge à l'Enfant Le Pérugin, Pietro Vannucci, dit (vers 1450-1523)
Vers 1500, huile sur bois, 44 x 34 cm Rome, ©Galleria Borghese Soprintendenza speciale per il patrimonio storico, artistico ed etnoantropologico e per il polo museale della citta’ di Roma

 

Une question plus qu’une affirmation est posée tout au long de cette déambulation en peinture renaissance italienne, le peintre novateur des dernières décennies du XVe siècle et des premières du XVIe a-t-il été le maître de celui qui deviendra l’une des étoiles de la Renaissance italienne, le grand Raffaello Sanzio ? Dix œuvres de ce peintre dont Vasari dira « Quand Raphaël mourut, la peinture disparut avec lui. » sont également réunies afin d’interroger notre regard et de solliciter les rapprochements ou les différences dans une plénitude de grâce et de raffinement. Avant d’aborder cette problématique qui anime les historiens de l’art depuis des décennies, l’exposition nous entraîne au cœur de l’atelier du Pérugin, avec cette formation qui lui fera rencontrer Piero della Francesca et Andrea del Verrocchio. Son art prend vite une autonomie certaine qui le fait remarquer des plus grands et c’est dans les années 80 du XV° siècle qu’il sera convié à travailler avec Sandro Botticelli, Domenico Ghirlandaio et Cosimo Rosselli aux fins de décorer la chapelle Sixtine pour le compte du pape Sixte IV.

 

Raphaël Buste d'ange (fragment Retable San Nicola da Tolentino), Huile sur bois, Brescia, ©Pinacoteca Tosio Martinengo.

 

La renommée du Pérugin ne cessera dès lors de croître et il suffira d’observer dans la salle n° 2 le détail des visages de ses Madones, leur maintien délicat avec cette ligne esquissant un léger déhanchement afin de porter sans contrainte le regard sur son divin enfant pour comprendre le génie de celui qui ouvre en beauté les plus belles créations du XVI° siècle italien.

« Le Pérugin, maître de Raphaël » catalogue de l’exposition du musée Jacquemart-André, Fonds Mercator, 2014.

 

 

Le catalogue consacré à Pietro di Cristoforo Vannucci, dit Le Pérugin, publié à l’occasion de l’exposition au musée Jacquemart André (voir notre chronique) propose des introductions utiles et didactiques pour la compréhension de ce peinture majeur de la renaissance italienne. La première analyse est celle du commissaire de l’exposition, Vittoria Garibaldi, qui vient souligner le rôle essentiel du Pérugin dans le renouvellement de l’art italien. Ses contemporains, tels Vasari et Chigi évoquèrent en effet le rôle premier de celui dont les œuvres sauront s’imposer non seulement dans les principales villes italiennes, mais également au-delà. Le Pérugin est en effet l’inventeur d’un langage pictural moderne qui s’inscrit dans une époque prête aux évolutions qui seront celles de l’humanisme. L’attention et le soin portés au dessin, au modelé et aux lignes du corps ainsi qu’à l’harmonie des couleurs sont autant de traits caractéristiques qui « signent » d’une certaine manière l’art du Pérugin et permettent d’en apprécier les qualités parmi de nombreuses autres créations de qualité de son époque. Le peintre noue de nouveaux rapports entre les figures du premier plan et le paysage en profondeur, de même que l’architecture constitue le trait d’union entre la nature et l’homme si l’on se réfère notamment à cette Apparition de la Madone à saint Bernard et deux saints de l’Alte Pinakothek de Munich. Cristina Acidini (voir notre interview) évoque la place de Pietro Perugino à Florence et auprès des Florentins. C’est, en effet, dans l’atelier de Verrocchio dans les années 1470 qu’il y séjourne pour la première fois pour en devenir l’un des peintres les plus appréciés. Les Médicis ne se tromperont pas sur la qualité de cet artiste dont les œuvres majeures seront acquises au XVIIe siècle. De son vivant, l’artiste reçut de nombreuses gratifications pour la commande de ses œuvres, et c’est notamment en l’an jubilaire 1500 que la commande du Retable de Vallombreuse, une Assomption de Marie et quatre saints le rendit célèbre, ce qui lui valut une grande richesse. Puis viendront les temps plus sombres avec des œuvres moins saluées et parfois même raillées pour leur obsolescence et leur manque de novation, une évolution qui marque le terme de la période Le Pérugin, mais qui n’entamera pas néanmoins la renommée sur le long terme d’un artiste entré dans le panthéon pictural de la Renaissance italienne. Deux articles complètent cette introduction aux œuvres du Pérugin faisant écho au titre de l’exposition puisqu’elles analysent le rapport de Raphaël au Pérugin et l’importance de ce dernier dans la formation du jeune artiste. La dette de Raphaël au Pérugin est manifeste et la question porte plus aujourd’hui sur l’importance de celle-ci que sur son existence même. Le lecteur enrichi par ces études sur Le Pérugin retrouvera avec plaisir la cinquantaine d’œuvres réunies pour l’exposition au musée Jacquemart-André permettant d’en apprécier toute la pleine beauté.

 

 

 

Musée Jacquemart-André
158, boulevard Haussmann - 75008 Paris
Tel. : + 33 1 45 62 11 59

 

Carpeaux (1827-1875) Un sculpteur pour l’Empire
Musée d’Orsay

jusqu’au 28 septembre 2014.

 

 

 

A voir la très belle exposition, à la scénographie inspirée incitant à la curiosité, consacrée au grand sculpteur du XIXe siècle Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875) et qui se tient actuellement au musée d’Orsay jusqu’au 28 septembre 2014. La création de J-B. Carpeaux est essentiellement associée au règne de Napoléon III, ce qui explique le sous-titre de cette rétrospective d’envergure consacrée à l’artiste : Un sculpteur pour l’Empire. Le parcours de cette exposition est particulièrement attractif dans la compréhension de cet homme qui eut toujours à combattre pour faire reconnaître son génie dont il eut la connaissance assez tôt (lire cette anecdote rappelée dès la première salle par laquelle nous apprenons que le jeune artiste s’était attaqué en un temps record à ce qu’il considérait comme l’inévitable prochain grand prix…).

 

Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875) Ugolin, dit aussi Ugolin et ses fils1863BronzeH. 194 ; L. 148 ; P. 119 cm Paris, musée d'Orsay© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Jean Schormans

 

Carpeaux est une personnalité incontestablement complexe. Le jeune artiste a-t-il eu la prescience que son parcours allait être aussi fulgurant que rapide ? Toujours est-il que c’est à l’école de l’Italie et de ses grands maîtres qu’il fait naître son talent avec un amour immodéré pour Michel-Ange. Cette leçon ne sera jamais oubliée et fera de Carpeaux, en une quinzaine d’années de créations incessantes, l’un des précurseurs de la sculpture moderne avec des lignes d’un art « plus vivant que la vie », comme le notait Alexandre Dumas fils, son ami. Le regard porté sur la nature et l’homme par l’artiste est un peu à l’image du regard porté sur lui-même par Carpeaux : lucide, sans complaisance et en même temps fait d’une curiosité insatiable, les nombreux autoportraits réunis pour cette exposition peuvent en témoigner. Carpeaux est un dessinateur habile et qui sait discerner avec cette acuité soulignée le trait essentiel, la ligne – réelle et figurée- de toute chose animée ou non.

Son parcours ne sera cependant pas des plus tranquilles et l’artiste aura toujours, avons-nous déjà souligné, à combattre pour faire reconnaître son art. Il y parviendra partiellement de son vivant avec cette situation qu’il note lui-même : « C’est un art sublime que la sculpture ; mais combien de tourments pour arriver à rendre une œuvre complète, pour ne pas faire naufrage pendant le cours d’une exécution ». Les échecs et les écueils ont été nombreux dans le parcours de la vie du sculpteur, mais quelle énergie a su malgré tout triompher de cette adversité : celle des autorités académiques lors de sa formation, à la fois intriguées par l’audace et le talent du jeune homme, et en même temps irritées par sa liberté bravant les règlements, celle de la presse et des critiques bousculés par cette énergie libre…

 

Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875)Un bal masqué aux Tuileries1867Huile sur toileH. 33,2 ; L. 41 cmValenciennes, musée des Beaux-Arts© RMN-Grand / René-Gabriel Ojéda / Thierry Le Mage

 

Et pourtant attardons nous quelques instants sur ce Pêcheur à la coquille (1861-1862) pour presque entendre le bruit des flots dans le coquillage porté à l’oreille de cette sculpture d’une incroyable vitalité ou cette terrible sculpture Ugolin (1863) qui mêle à l’effroi le frisson des doutes sur la nature humaine si bien exprimée par le visage torturée du fameux personnage de la Divine Comédie de Dante. Carpeaux a aussi beaucoup travaillé pour le compte de la famille impériale avec des sculptures plus classiques, mais toujours animées d’un souffle faisant vibrer les lignes pensées par un artiste sacrifiant tout à son art, y compris sa famille et sa santé. Carpeaux a su par cette acuité être le sculpteur à la charnière entre deux mondes, héritier du classicisme et en même temps précurseur de la modernité accomplie quelque temps après par le génie de Rodin et de Claudel. S’il est un parcours à faire dans l’Histoire cet été à Paris, c’est bien au musée d’Orsay avec cette passionnante exposition qui non seulement permettra de se familiariser avec l’œuvre de cet artiste remarquable, mais offrira également un beau parcours dans un XIXe siècle si bien suggéré par ce legs artistique.

 

Jean-Baptiste CarpeauxCharles Garnier

© Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt


 

Catalogue Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875) sous la direction d’Edouard Papet et David Draper, Gallimard, 2014.

 

 

 

 

Nicolas de Staël. Lumières du Nord Lumières du Sud

jusqu'au 09 novembre 2014
Musée d'Art Moderne André Malraux

LEXNEWS | 04.07.14

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Le ciel havrais est chargé d’un nuancier de gris ce matin. Devant la façade du Musée d’Art Moderne André Malraux, la proue du vaisseau de l’art semble vouloir pourfendre une mer de nuages en furie. Noirs, gris sombre, gris léger ou délavé se disputent la prééminence et les carrés de ciel bleu semblent les invités incongrus de ce paysage décomposé qui aurait certainement plu à Nicolas de Staël, invité d’exception du MuMa jusqu’au 9 novembre pour une exposition remarquable et reconnue d’intérêt national par l’Etat. C’est en effet le centenaire de l’artiste né un 5 janvier 1914 et dont la famille subira de plein fouet le vent révolutionnaire de 1917, le père de Nicolas, le général Vladimir de Staël sera mis en effet à la retraite anticipée et devra connaître l’exil en 1919 avec toute sa famille en Pologne.

 

Mer et nuages (1953)
huile sur toile 100 x 73 cm collection privée –

© J. Hyde © Adagp, Paris, 2014

 

A l’âge de 8 ans, Nicolas perd ses deux parents et se retrouve seul avec ses deux sœurs. C’est donc un enfant marqué par une enfance chaotique qui sera recueilli à Bruxelles par une famille accueillant des émigrés russes où il fera ses études secondaires, puis l’Académie des beaux-arts. Il est surprenant de réaliser combien le peintre – figure pleine de contrastes et de fougue – accomplira une œuvre d’une originalité rare en si peu d’années. Nicolas de Staël se donnera en effet la mort à l’âge de 41 ans à Antibes en 1955. Le musée du Havre, qui a acquis en 2009 grâce à la collection d’Edouard Senn un tableau remarquable du peintre « Paysage, Antibes » datant de 1955, propose un parcours d’une rare qualité autour du thème du paysage et des lumières du nord et du sud dans l’œuvre du peintre. Nicolas de Staël avouait : « Je n’oppose pas la peinture abstraite à la peinture figurative. Une peinture devrait être à la fois abstraite et figurative. Abstraite en tant que mur, figurative en tant que représentation de l’espace », une dimension très personnelle parfaitement rendue par le parcours de l’exposition. La notion de mur est d’ailleurs récurrente dans les propos de l’artiste sur son œuvre : « L’espace pictural est un mur, mais tous les oiseaux du monde y volent librement.

A toutes profondeurs ». Le peintre cherche en effet, par des lignes et formes géométriques plus ou moins marquées à suggérer des interstices, des entrées figurées ou réelles pour mettre un relief au réel et ouvrir nos horizons. Ces derniers peuvent être plus ou moins chargés – à l’image du ciel de ce matin au musée, mais toujours porteurs de lumière. Des froids bleus aciers implacables aux chaudes couleurs vives qui explosent et éclatent ou encore ces sombres et profonds marrons et noirs, le regard subit à chaque fois cette changeante attirance pour cet univers fait de sensations ; De couleurs froides ou chaudes, selon les inspirations, les lieux croisés par le peintre se métamorphosent et deviennent le miroir du tréfonds de l’artiste et plus largement du regard sur la création. La profondeur est une constante, tantôt soulignant les gouffres, tantôt évoquant cet envol vers les cimes désirées.

 

Paysage du Vaucluse n°2 (1953)
huile sur toile 65 x 81 cm © Collection Albright-Knox Art Gallery, Buffalo, NY. Gift of the Seymour H. Knox Foundation, Inc., 1969 © Adagp, Paris, 2014

 

Le ciel s’ouvre, autorisant l’envol des oiseaux, toujours avec cette omniprésence de la lumière, celle plus délicate des paysages du nord, ou plus marquées du sud tel ce « cassé-bleu » évoqué par le poète René Char, ami du peintre. Nicolas de Staël devient ce troubadour du XXe siècle qui emporte sur ses toiles toute la culture immémoriale des siècles passés en une succession d’évocations de profondeurs qui ne peuvent qu’émouvoir notre regard saturé de sollicitations visuelles. Oui, on ressort presque apaisé de cette exposition et pourtant… l’orage gronde déjà au loin sur la mer, et sur certaines toiles de l’artiste, et le souvenir de la disparition du peintre par un acte volontaire questionne tout autant, il faudra revenir encore interroger ce testament qui n’a pas fini de parler à nos générations et à celles qui suivront…

 

Nicolas de Staël (1914 - 1955) Bord de mer (1952)
huile sur toile 54 x 73 cm Milwaukee Art Museum, Gift of Mrs Harry Lynde Bradley M 1959.376 – © P. Richard Eells © Artists Rights Society (ARS), New York © Adagp, Paris, 2014

 

Commissariat
Annette Haudiquet, conservateur en chef
Virginie Delcourt, attachée de conservation
avec le soutien du Comité Nicolas de Staël
Cette exposition s'inscrit dans le cadre du centenaire de Nicolas de Staël et constitue avec l'exposition « Staël, la figure à nu, 1951 – 1955 » au musée Picasso à Antibes (17 mai – 7 septembre 2014) l'un des deux volets en France de cette commémoration.

2 boulevard Clemenceau
76600 Le Havre
Tél. : 0033 (0)2 35 19 62 62

Nicolas de Staël Lumières du Nord - Lumières du Sud Ouvrage collectif de Jean-Louis Andral, Michel Collot, Virginie Delcourt, Marie Du Bouchet, Renaud Ego, Federico Nicolao, Anne de Staël et de Gustave de Staël, Coédition Gallimard/Association des Amis du musée d'art moderne André Malraux (Le Havre), Gallimard, 2014.


A l’occasion de l’exposition Nicolas de Staël au Musée d’Art Moderne André Malraux du Havre, le catalogue édité par Gallimard offrira à ses lecteurs une belle manière d’explorer et de poursuivre la découverte des « Lumières du Nord / Lumières du Sud », sous-titre donné à cet évènement phare de l’été. Nicolas de Staël est né en 1914, et cette année 2014 est l’occasion de multiples anniversaires dont celui d’un des peintres les plus libres qu’ait connu le milieu du XXe siècle, et à tort longtemps occulté par le rayonnement incontournable de Picasso.

Et pourtant, il y a beaucoup à découvrir dans l’œuvre de cet aristocrate russe émigré avec la révolution russe et très tôt orphelin de ses deux parents.

L’angle retenu pour ce catalogue et l’exposition qu’il complète est celui du paysage, ce thème étant – aux côtés des nus et des portraits – un thème fort et prédominant chez l’artiste. Ce catalogue, très inspirant, commence et se termine par des pages de garde d’un bleu retenu comme une invitation à la palette et à l’environnement du peintre. Nord-Sud, cette dichotomie géographique a profondément impressionné -au sens photographique du terme- les toiles de Nicolas de Staël.

Au cœur de cette couleur, sa raison d’être en quelque sorte, la lumière sublime tout, les formes comme les perceptions sensorielles et l’on se prête à penser que, décidément, Nicolas de Staël ne devait pas voir comme tout le monde lorsqu’on découvre l’artiste dans son atelier au début du livre, longiligne et élancé comme certaines de ses verticales picturales et en même temps subissant l’inclinaison de l’introspection, celle qui le fera peindre jusqu’au bout de la flamme, celle initiant la lumière… Au fil des pages, nous découvrons que le paysage n’est pas cependant pour l’artiste une simple et unique narration fidèle au lieu, une reproduction du réel, mais sans pour autant se classer dans une abstraction hors d’atteinte, la création du peintre se situe aux confins de ces deux univers et peut être même plus loin encore. C’est un peu le sentiment que l’on a lorsque l’on visite l’exposition, sentiment d’ailleurs bien reproduit par les choix graphiques de ce catalogue, que celui d’être au-delà de l’horizontalité et de la verticalité, la profondeur même est insuffisante pour rendre les espaces suggérés subtilement par Nicolas de Staël. L’homme a été qualifié de « nomade de la lumière », il donne en effet l’impression de courir après un ballon envolé et dont la ficelle serait presque à portée de main, il n’aura cesse de vouloir capter – capturer ?- cette lumière, tout en sachant que cette aspiration ne saurait être définitive. Ce collectif permettra avec bonheur de replonger après l’exposition dans cet univers bien particulier de lumières et de couleurs, univers dont il sera difficile de ne pas aimer les réminiscences.

 

De Watteau à Fragonard, les fêtes galantes
Musée Jacquemart-André
Jusqu’au 21 juillet 2014

LEXNEWS | 23.05.14

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


A la seule évocation des fêtes galantes, notre mémoire égrène quelques accords de Rameau, et fait surgir un beau bosquet aux branches élancées, avec ces soieries qui se disputent l’élégance, l’ensemble mû par une candide insouciance… C’est à cet univers évoqué par Watteau, Boucher, Fragonard et bien d’autres peintres encore auquel nous convie le musée Jacquemart-André jusqu’au 21 juillet 2014. Il faut avouer que le thème de cette exposition sied parfaitement à l’Hôtel particulier du 158 boulevard Haussmann même si ce dernier est né au siècle suivant celui des scènes évoquées. Car c’est en effet au XVIIIe siècle – celui de Louis XV et de Louis XVI – que ces peintures champêtres nous convient, des évocations qui succèdent à l’austérité du fin de règne du Roi Soleil. Nous sommes à l’époque des Lumières, celle également des Libertins, le temps est donc plus à l’insouciance qu’à l’affirmation des conquêtes et de la guerre, comme si les acteurs de ces dernières décennies avant la grande tempête révolutionnaire avaient eu le pressentiment que tout cela disparaîtrait. La fête galante invite à la séduction, sans la vulgarité, à l’insouciance sans l’inconscience. Le premier espace ouvre comme il se doit sur les œuvres d’Antoine Watteau, inventeur du genre.

 

Récréation galante
Antoine Watteau (1684 – 1721)
Vers 1717-1719, Huile sur toile, 114,5 x 167,2 cm
Berlin, Gemäldegalerie, Staatliche Museen zu Berlin
© BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Jörg P. Anders

 

Le peintre a puisé aux traditions pastorales vénitiennes et flamandes des deux siècles précédents avec des scènes qui deviennent plus raffinées, figurant de jeunes Parisiens à la mode tels que nous pouvons les découvrir dans « La Proposition embarrassante » ou dans la « Récréation galante ». La pastorale, de simple évocation des campagnes fait l’objet d’un traitement où nature et personnages entretiennent des relations qui répondent à des codes de plus en plus sophistiqués.

 

La Pêche chinoise
François Boucher (1703-1770)
Avant 1742, Huile sur papier marouflé sur toile, 38,1 x 52,1 cm
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
Creditline photographer: Studio Tromp, Rotterdam
 

 

La Proposition embarrassante
Antoine Watteau (1684-1721)
Vers 1715-1720 , Huile sur toile , 65 x 84,5 cm
Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage
Photograph © The State Hermitage Museum, Saint-Petersburg, 2014 /Vladimir Terebenin

 

Mais, avec Watteau, nulle affectation ne vient gâcher la composition, marque de son génie artistique. Pater et Lancret poursuivront cet élan initial en intégrant dans leurs peintures des éléments du réel sous la forme de détails des lieux, des costumes ou d’œuvres d’art reconnaissables aux yeux de leurs contemporains, une manière habile de les impliquer encore plus dans la contemplation des scènes évoquées. L’exotisme, avec une fascination marquée pour l’Orient, cohabite de plus en plus avec l’évocation des lieux familiers aux citadins : Les Tuileries, Le Parc de Saint-Cloud, et les Boulevards fréquentés par les élégants…(Boucher, La Pêche chinoise)

 

Les Charmes de la vie champêtre
François Boucher (1703-1770)
Vers 1735-1740, Huile sur toile, 100 x 146 cm
Paris, Musée du Louvre, département des Peintures
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi


La fête galante aura encore bien des heures de gloire avec Boucher et Fragonard, qui d’une certaine manière, accompagneront la fin de l’Ancien Régime dans l’illusion d’un paradis fantaisiste. Ces deux peintres remarquables vont en effet réinterpréter le genre avec moins de réalisme contemporain et un peu plus d’évasion tel ce tableau de Boucher « Les Charmes de la vie champêtre » réalisé vers 1735-1740. La fête devient plus monumentale dans ses évocations, la vraisemblance s’éloigne même pour donner la prééminence à l’audace et à l’insouciance. Ce tourbillon répond-il aux sourdes inquiétudes qui commencent à poindre de toutes parts du Royaume ? Il est probable que la monumentale Fête à Saint-Cloud exceptionnellement prêtée par la Banque de France ou encore « Le Jeu de la Main chaude » soient des réponses qui paraîtront bien en décalage avec les réalités sociales de l’époque, toujours est-il que trois siècles plus tard ces œuvres conservent toute leur force évocatrice et attirent toujours de nombreux visiteurs de notre République.

 

Catalogue de l'exposition :

Auteur : Dr Christoph Vogtherr et Dr Mary Tavener Holmes, 224 pages, Fonds Mercator éditions, 2014.
Cet ouvrage richement illustré propose une analyse détaillée de chacune des œuvres présentées dans l’exposition. Les essais des commissaires généraux retracent l’évolution de ce genre pictural subtil et innovant qui a su séduire les plus grands artistes du XVIIIe siècle.
En vente à la librairie-boutique du Musée et sur la boutique en ligne.

 

 

Musée Jacquemart-André
158, boulevard Haussmann - 75008 Paris
Tel. : + 33 1 45 62 11 59
www.musee-jacquemart-andre.com

 

 

Tatoueurs tatoues.
Musée du Quai Branly
Jusqu’au dimanche 18 octobre 2015

LEXNEWS | 10.06.14

par Sylvie Génot

 



Voilà une exposition qui fait voler en éclats toutes les idées reçues et tous types de préjugés sur l'univers du tatouage. Historiquement, à travers les âges et les civilisations, le marquage des corps (et des âmes par la même occasion) remonte aussi loin que la préhistoire car on trouvait déjà des être humains qui peignaient et ou qui se peignaient eux-mêmes, observait H.G Wells, (tout comme le corps orné de 57 tatouages de Ötzi, daté de 3 mille ans avant notre ère).
La peau, c'est notre frontière entre l'espace qui nous entoure et l'autre. Elle est l'enjeu de bien des comportements culturels et affectifs. Dans le « Moi peau » comme la nomme Didier Anzieu, dans son étude du même nom y décrivant tous les types de comportements hors norme que l'homme peut lui faire subir, un chapitre sur le tatouage y trouverait sa place. Ce chapitre haut en illustrations et en couleurs est traité en 3D au musée du quai Branly, dans l'exposition « Tatoueurs tatoués », où historiquement et à travers plusieurs territoires et civilisations du monde qui le pratiquent, les tatouages et les tatoueurs livrent une partie de leurs secrets. Longtemps considéré comme un signe d'exclusion en Europe, ou signe d'appartenance à un groupe défini, il est également signe de prestige social à l'autre bout de la planète. Souvent accompagnée de rituels, sa pratique n'est jamais innocente. Qu'il soit traditionnel ou esthétique, il garde une fonction symbolique. Le tatoué est marqué à la vie à la mort, puisque cet art éphémère disparaîtra avec la destruction de son corps.

 

Yonyuk Watchiya "Sua", Cédric Arnold. Photographie originale,

impression pigmentaire sur papier coton. Thaïlande, 2008-2011.


C'est une approche inédite sur cet art que proposent les deux commissaires de cette exposition, Anne et Julien de la revue « HEY ! Modern art & pop culture », rassemblant plus de trois cents oeuvres historiques et contemporaines, en cinq parcours qui retracent l'ancienneté, l'omniprésence, la grande diversité des formes de tatouages et la richesse plastique et esthétique des créations contemporaines.

 De grands tatoueurs comme l'artiste français Tin-tin, comme Grime, Freddy Corbin, Mike Davis ou encore Filip Leu, parmi les dix neufs tatoueurs exposés, donnent à voir, sur des volumes de silicone moulés sur corps, toute la gamme de leur créativité, de leurs techniques de dessin et de mise en couleurs, et là, les visiteurs tatoués comme les autres, restons cois par l'inventivité et la virtuosité des gestes. Mais l'expérience du tatouage ne se partage qu'entre tatoués. Seuls, ceux qui ont souffert dans leur chair sont les vrais initiés de cette pratique, seuls ceux qui ont fait le choix de marquer à jamais leur corps ressentent la pointe des peignes de dents de requin ou l'aiguille des machines actuelles. Ces parcours offrent autant un éclairage ethnographique et sociologique sur cette pratique universelle et plurimillénaire qu'un vrai questionnement artistique.

 

 "Suikoden, pantomime dans la neige" Toyohara Kunichika (1835-1900), Japon.

Papier, gravure sur bois, impression, inv. 71.1934.172.19.1-3.

 

Comme le Street Art, le tatouage est un art en mouvement dont le corps est l'unique support. Alors pourquoi l'histoire du tatouage n'a t-elle jamais été écrite ? Anne & Julien répondent que le fait qu'il s'agissent d'un art éphémère joue un rôle évident mais également que les obstacles que les tatoueurs et les tatoués ont eu à surmonter ou à transgresser au fil des siècles (colonisateurs et autorités religieuses) et en divers lieux de la planète, en ont fait une pratique transmise en vase clos de tatoueurs à tatoués. En France, le tatouage a un statut d'autant plus fragile qu'il s'agit d'un art furtif lié aux cultures populaires mal considérées (la rue, la prison ou l'armée) et qui l'a éloigné de la sphère culturelle dominante du XXe siècle. Au même titre que la bande dessinée, le graffiti et autres cultures outsider, le monde des arts met toujours un certain de temps à accorder une reconnaissance à des modes d'expression en marche.

 

Projet de tatouage, Alex Binnie, peinture sur toile de lin. Royaume-uni, 2013.


Cette exposition audacieuse nous emmène de l'Europe en Chine, en Amérique du Nord, au Japon, en Nouvelle-Zélande, en Océanie, dans les îles Samoa, à Bornéo, aux Philippines, en Indonésie, chez les Chicanos de Los Angeles... Ce sont autant de sources d'inspiration à travers l'histoire de ces cultures tatouées, parfois de la tête aux pieds, que les artistes tatoueurs d'aujourd'hui remettent au goût du jour en Occident alors que les pratiques traditionnelles reviennent aussi sur le devant de cette scène comme réappropriation d'une identité culturelle perdue comme en Nouvelle-Zélande ou au japon. Les corps se lisent, les langues se délient le temps de ce voyage des sens et c'est jusqu'au 18 octobre 2015 que les tatoueurs tatoués font le show au quai Branly!

 

"Paris 1900, la ville spectacle" Paris, Petit Palais,

Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris

jusqu'au 17 août 2014.

LEXNEWS | 30.05.14

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 


Le visiteur ne pourra qu’être surpris en visitant l’exposition « Paris 1900 – la ville spectacle » par l’incroyable effervescence de la capitale parisienne au tournant de ce siècle nouveau. L’exposition est installée fort à propos dans un lieu lui-même emblématique de cette richesse – le Petit-Palais – lieu qui fut pensé par l’architecte Charles Girault à l'occasion de l'Exposition universelle de 1900. Nous déambulons ainsi dans une succession de salles intimistes où foisonne cet esprit créatif en de multiples efflorescences. Six pavillons ont été conçus dans une scénographie chaleureuse, invitant à la promiscuité des visiteurs, à l’image d’un grand boulevard ou d’une sortie de bouche de métro – d’Hector Guimard. Nous commençons cette exposition par un pari, celui-là même de ce début de siècle qui espère avoir retrouvé la stabilité après les nombreux remous politiques et sociaux. Finances et monde politique ont alors de grands espoirs et le baromètre est à la confiance.

 

Jean Béraud Parisienne, place de la Concorde, vers 1890. Huile sur bois, 35 x 26,5 cm

© Paris, Musée Carnavalet / Roger-Viollet

L’un n’allant pas sans l’autre, l’art et le spectacle profiteront de ces moments de quiétude pour aller vers de vastes créations : l’Art Nouveau, bien entendu, mais aussi la mode et les nombreux spectacles. Viendra également la fameuse Exposition universelle, inaugurée le 15 avril 1900, et qui marquera si profondément la capitale, aussi bien quant à son urbanisme que dans ses infrastructures ; ce seront plus de 51 millions de visiteurs qui seront ébahis par la fée électricité, le développement de l’automobile et mille autres progrès. Alors que Toulouse-Lautrec capte sur la toile, tel un instantané, Marcelle Lender dans un boléro enfiévré, Lalique réinvente l’art du bijou et du verre en un foisonnement éblouissant si l’on prend soin de regarder dans le détail les nombreux trésors réunis pour l’occasion de l’exposition.

 

Mucha La Nature, 1899-1900. Bronze doré et argenté, 70,7 x 30 x 32 cm

© Karlsruhe, Badisches Landsmuseum

 

Cette même effervescence trouvera également son terrain d’élection, bien entendu, au cœur de la création des beaux arts si l’on pense aux profonds changements qui conduiront à dépasser la peinture académique pour des formes nouvelles telles celles de l’impressionnisme, du Symbolisme ou encore des Nabis… Rodin révolutionne l’univers de la sculpture,toutes ces créations sont réunies en un si petit espace que l’on en aurait presque le vertige ! Vertige également avec cette salle qui consacre le mythe de la Parisienne avec son élégance inimitable choyée par l’inspiration d’une foule de créateurs dont les visiteurs pourront encore aujourd’hui admirer certaines de leurs créations parvenues jusqu’à nous. Transition habile, la salle suivante nous invite au Paris nocturne, avec ses divertissements de café-concert et de music-hall, sans parler de ce fameux petit boudoir où les pudibonds feront bien de passer leur chemin…


Commissariat : Christophe Leribault, Alexandra Bosc, Dominique Lobstein, Gaëlle Rio.

 

A lire sur l'exposition

 

"Paris 1900, la ville spectacle" catalogue de l’exposition du Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, 400 pages, 420 illustrations, Paris Musées, 2014.

 

 

Lucio Fontana – rétrospective
Musée d’Art moderne de la Ville de Paris
Jusqu’au 24 août 2014

LEXNEWS | 19.05.14

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 

 

 

 

Cela faisait longtemps qu’en France n’avait pas eu lieu une telle rétrospective consacrée à Lucio Fontana, l’un des premiers artistes abstraits italiens des années 1930. Le musée d’Art moderne de la Ville de Paris a eu cette heureuse initiative de réunir plus de 200 sculptures, toiles, céramiques et environnements permettant ainsi de se faire une idée complète du riche parcours de l’artiste italien. En évoquant le travail de Lucio Fontana viennent souvent à l’esprit ses incroyables toiles fendues qui l’ont rendu célèbre, mais l’artiste a travaillé également toute sa vie durant à de nombreuses autres formes d’expression évoquées et présentées de la plus belle façon au musée d’Art moderne grâce à une scénographie et un accrochage donnant la priorité à la découverte des œuvres. Lucio Fontana nait en Argentine à la toute fin du XIXe siècle, en 1899, d’un père italien, lui-même sculpteur. Il passera l’essentiel de sa vie à Milan. Le parcours de l’exposition commence par ses sculptures primitives et abstraites s’inscrivant dans la période 1930-1935. Ces premières sculptures sont très personnelles et ne se rattachent à aucun courant artistique. L’esthétique brute et archaïque préfigure d’une certaine manière le spatialisme « afin d’abolir la composante statique de la matière » alors que les sculptures abstraites conçues dans une dimension plane, entre dessins dans l’espace, à la géométrie surprenante par rapport aux œuvres précédentes. Avant d’arriver au spatialisme, nous aurons le temps de découvrir les céramiques d’une rare intensité et dans lesquelles Fontana a excellé de 1936 à 1940. Ce cocrodillo prêt à bondir est aussi réaliste dans sa représentation que ce Torso italico s’abstrait des formes.

 

 

 

Lucio Fontana "Concetto Spaziale, La Fine di Dio", 1963.

 FONDAZIONE LUCIO FONTANA/BY SIAE/ADAGP

La couleur joue avec la matière et brouille les conventions. Nous réalisons alors combien l’artiste jouit d’une rare liberté dans sa création, création qui va prendre un tournant décisif avec la naissance du spatialisme en 1946 dont les fondements seront posés dans le Manifeste blanc, né d’une réflexion collective avec d’autres artistes. Il s’agit de rompre avec la tradition du tableau de chevalet, découvrir de nouvelles techniques et être en phase avec le progrès pour parvenir un art spatial qui serait une synthèse entre « couleurs, son, mouvement, espace ». On oublie trop souvent que l’idée de néons disposés en volutes dans un volume architectural a été déjà pensé en son temps par Lucio Fontana, bien avant de nombreux artistes américains.

 

Concetto spaziale (Concept spatial) 1962, Courtesy Tornabuoni Art, Paris

© Fondazione Lucio Fontana, Milano / by SIAE / Adagp, Paris 2014.

 

1949 marquera également une année essentielle avec ce « milieu spatial à lumière noire » entre sculpture et peinture, dans une perception plus directe de l’espace. Les découvertes se poursuivent encore avec la période des Buchi (Trous) de 1949 à 1952 où les toiles intègrent en leur sein cette dimension spatiale par le procédé de trous pratiqués ouvrant à une autre dimension que celle de la planéité de la toile, technique que l’artiste appliquera sur d’autres supports avec succès si l’on pense à cette œuvre en métal exposée. Galaxies, nébuleuses et autres configurations géométriques abstraites nous permettent de nous échapper de la gravité, aux deux sens du terme… Puis viendront les œuvres plus connues de l’artiste, avec ces fameuses Tagli (fentes) qui poursuivent l’aventure spatiale de manière originale, fentes que l’on retrouvera dans la céramique avec les séries Nature réalisées à Albisola avant de terminer ce riche parcours par d’impressionnantes toiles monochromes intitulées Fine di Dio (la Fin de Dieu) ainsi qu’une remarquable Trinità évoquant l’origine de la vie, le questionnement religieux et la place de l’homme dans la création.
Le visiteur ressortira non seulement impressionné par une telle création, aussi riche et visionnaire, mais également rasséréné par la force qui se dégage de ces chefs-d'œuvre.

 

 
 

 

Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, Paris 16e. Du mardi au dimanche de 10 heures à 18 heures, le jeudi jusqu'à 22 heures

 

Catalogue de l'exposition

 

« Lucio Fontana rétrospective » catalogue avec des textes de Fabrice Hergott, Jean Louis Schefer, Daniel Soutif, Anthony White, Luca Massimo Barbero, Paolo Campiglio, Marina Pugliese, Sébastien Gokalp, Choghakate Kazarian, et une anthologie de textes de Michel Tapié, Lawrence Alloway etc. , 300 pages, relié avec jaquette, Paris Musées éditions, 2014.

lire notre chronique

 

 

 

 

 

Le Trésor de Naples - Les Joyaux de San Gennaro
musée Maillol jusqu'au 20 juillet 2014

LEXNEWS | 12.05.14

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

A travers le mystère d’une ampoule du sang d’un saint qui, trois fois par an aux mêmes dates, se liquéfie depuis des siècles sans aucune explication scientifique, nous entrons dans le mystère, un mystère peut-être encore plus grand, celui de la foi d’une communauté de fidèles qui, en Italie, voue un culte fervent à San Gennaro, l’un des saints les plus respectés de Naples. Et en ce moment justement, au musée Maillol à Paris, une exposition exceptionnelle permet d’approcher cette ferveur par le truchement de ses manifestations les plus esthétiques et précieuses à savoir les parures liturgiques et autres riches mobiliers sortants pour la première fois d’Italie, et précieusement conservés par la Députation.

 


Matteo Treglia, Mitre de San Gennaro, 1713, Naples, Museo del Tesoro di San Gennaro Argent doré, 3326 diamants, 168 rubis, 198 émeraudes et 2 grenats — H.45 cm © Matteo D’Eletto


Qu’il adhère fidèlement au culte des reliques ou qu’il soit plus dubitatif, voire même extérieur aux choses de la foi, le visiteur de cette exceptionnelle exposition ne pourra cependant que ressentir inexorablement une émotion : celle qui a uni un peuple et un saint depuis plus de 400 ans, par un contrat insolite - oui, bien un contrat !- historiquement passé devant notaire en 1527, acte par lequel saint Janvier s’est engagé à protéger les Napolitains de la peste et des irruptions du Vésuve en échange de quoi le peuple s’engageait à lui bâtir une chapelle et à constituer un trésor qui lui seraient dédiés… L’histoire étonne, surprend et ravit le contemporain du XXI° siècle, car ce contrat est toujours présent dans la conscience collective napolitaine et ces trésors qui sont actuellement donnés à admirer aux Français jusqu’en juillet ne sont donc nullement des pièces de musée, mais bien des manifestations de cette foi vivante de toute une communauté qui se rallie autour de ces trésors et de cette ampoule, symbole émouvant du martyre d’un saint lors des dernières persécutions chrétiennes sous Dioclétien. Paolo Jorio, Directeur du Musée du Tesoro di San Gennaro, souligne combien aucune autre ville que Naples n’aurait pu réaliser une telle prouesse : celle d’ériger un trésor à la fois spirituel et artistique inestimable dédié à un saint, trésor qui n’appartient ni à l’État ni à l’Église, mais à un peuple, celui de Naples.

Les joyaux réunis au musée Maillol dans la capitale parisienne grâce à l’initiative de sa directrice Patrizia Nitti, nous font ainsi remonter le temps sur près de cinq siècles et nous offre à voir, à admirer l’ensemble de ce trésor qui dépasserait, dit-on, en richesse celui de la Couronne d’Angleterre, mais est-ce l’essentiel ?

 

Michele Dato, Collier de San Gennaro, 1679 Or

argent et pierres précieuses — 60 × 50 cm © Matteo D’Eletto

 

Le visiteur de l’exposition, qui avait eu lieu à Rome l’année précédente dans une autre présentation, aura en effet grande peine à réfréner son envie de monter immédiatement au premier étage admirer le fameux Collier de San Gennaro qui brille de tous ses feux, feux provenant des dons des plus grands souverains, mais aussi de Napolitains anonymes sur près de trois siècles. Mais s’arrêter, là, serait cependant faire injure aux quinze bustes colossaux et aux deux statues d’argent massif réalisés par les grands sculpteurs baroques ou encore à cette incroyable mitre du saint réalisée en 1713 par Matteo Treglia. La liste des gemmes les plus précieuses donne le vertige : 3 326 diamants, 168 rubis, 198 émeraudes… Devant un tel éblouissement, on oublierait presque de s’extasier devant la préciosité des émeraudes, une des collections les plus belles du monde, sans omettre ce fameux rubis extraordinaire dont la couleur si intense lui a valu le qualificatif de “la lave du Vésuve”. Le reliquaire du XIVe siècle sera également un moment d’exception non seulement pour sa préciosité, mais aussi pour ce qu’il représente pour la communauté de Naples, et dont une vidéo présente les processions suivies par tout un peuple réuni. Et tel est bien, semble-t-il, l’un des traits les plus marquants de cette exposition singulière : la plus haute virtuosité artistique se fondant, ici, avec la dévotion la plus spontanée d’un peuple rassemblé en un profond élan vers ce qui indéniablement dépasse le quotidien.

 

 

 

Commissariat :
Paolo Jorio, directeur du Musée du Tesoro di San Gennaro
Assisté pour la France par Jean-Loup Champion, historien de l’art

Du 19 mars au 20 juillet 2014
Tous les jours de 10h30 à 19h
Nocturne le vendredi jusqu'à 21h30

Musée Maillol
59-61, rue de Grenelle
75007 Paris
M° Rue du Bac

www.museemaillol.com

 

 

 

 

 

Giacometti, Marini, Richier. La figure tourmentée
jusqu'au 27 avril 2014

LEXNEWS | 15.04.14

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 

 

Le musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne réserve une belle exposition à ses visiteurs autour de l’idée de figure tourmentée réunissant trois artistes majeurs : Giacometti, Marini et Richier. Après avoir gravi le bel escalier du Palais Rumine – ou moins courageusement emprunté l’ascenseur à sa droite- le visiteur découvrira cette très belle exposition remarquablement installée dans de vastes salles mettant en valeur les sculptures réunies pour cet évènement. C’est à une vision de l’être humain auquel nous sommes invités et chacun de ces trois artistes a, ici à sa manière, dépassé l’académisme pour atteindre un autre niveau de figuration que nous découvrons dès la première salle où le corps et la tête restent au cœur des recherches des trois sculpteurs du XXe siècle, chacun avec ses propres interrogations et réponses créatrices.

 

 

Germaine Richier, La Mante, 1946, bronze, 158 × 56 × 78 cm. Genève,

Galerie Jacques de la Béraudière. _© 2013, ProLitteris, Zurich. Photo : Droits réservés

 

Ainsi, retrouvons nous cette figuration si caractéristique du Suisse Alberto Giacometti avec cette fragilité de l’Homme qui chavire ou encore le Cri de l’Italien Marino Marini qui métamorphose l’homme et le cheval en un centaure des temps modernes alors que La Mante de la Française Germaine Richier humanise l’insecte à un tel point qu’elle parvient à nous faire douter de notre humanité ou animalité…

 

 


Marino Marini, Cavaliere [Cavalier], 1953, bronze, 137,5 × 83 × 101 cm. Florence

Museo Marino Marini. © 2013, ProLitteris, Zurich. Photo : Mauro Magliani

 

 

La figure tourmentée transparaît alors dans les lignes brisées, la matière rugueuse, les reliefs de matière qui sont autant d’interstices de vies et de cahots. Ces sculptures nous parlent souvent beaucoup plus que certains spectacles vivants, car la matière n’est ici en rien traduction ou véhicule d’émotions faciles, mais imprime réellement ce qui est de l’ordre de l’âme de la création. Comment comprendre ces mouvements hésitants, fragiles, qui anticipent ou rétablissent des équilibres précaires, tel Le Jongleur de Marini que seules les pointes des pieds retiennent encore du basculement ? Toutes ces interrogations naissent et trouvent – parfois – des réponses ou donnent encore naissance à d’autres questions au fil des salles où, grand luxe, peu d’œuvres sont réunies et laissent ainsi le loisir de tourner encore et encore autour d’elles, ajoutant au tourbillon ressenti de leurs fragiles évocations !

 

A lire...

 

Giacometti, Marini, Richier. La figure tourmentée
Textes de Casimiro Di Crescenzo, Angela Lammert, Camille Lévêque-Claudet et Maria Teresa Tosi
160 pages, 24 x 28 cm, 90 illustrations couleur
Edité par le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne et 5 Continents, Milan, 2014

 

 

 

Musée cantonal des Beaux-Arts
Palais de Rumine,
Place de la Riponne 6
CH - 1014 Lausanne
www.musees.vd.ch/musee-des-beaux-arts

 

 

 

Le goût de Diderot
Greuze, Chardin, Falconet, David...
Fondation de l’Hermitage - Lausanne
jusqu'au 1er juin 2014

LEXNEWS | 15.04.14

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 

Si vous souhaitez partager le goût de Diderot en un bel endroit, ce sera à Lausanne, à la Fondation de l’Hermitage, jusqu’au 1er juin 2014. Dans un espace enchanteur, préservé de tout urbanisme, le visiteur aura l’impression d’avoir remonté les aiguilles du temps, une indélicatesse que l’on vous pardonnera en ces terres de précision horlogère… Cette belle exposition a été conçue comme un hommage au célèbre philosophe et encyclopédiste des Lumières dont on fêtait l’année dernière le tricentenaire de sa naissance. L’homme avait le goût des Salons et l’exposition réserve une part importante à la culture visuelle de Diderot, avec les tableaux et les sculptures qu’il aimait ou… détestait.

 

Jean-Baptiste Siméon Chardin
Le panier de pêches, raisin blanc et noir, avec rafraîchissoir et verre à pied, 1759
huile sur toile, 38,5 x 47 cm Musée des Beaux-Arts, Rennes
© RMN-Grand Palais (musée des Beaux-Arts de Rennes) / Patrick Merret

 

Ce goût de Diderot fait l’objet d’une belle présentation autour de trois idées importantes chez le philosophe : la vérité, la poésie en peinture et la magie de l’art. C’est dans sa Correspondance littéraire que l’on pourra retrouver ce regard porté par un homme épris d’une grande liberté de ton et qui n’hésitait pas à montrer comment et pourquoi il savait apprécier – ou détester – une œuvre qu’il avait eu à observer. C’est la vérité qui lui fait admirer les scènes à portée morale évoquées par Jean-Baptiste Greuze alors que, curieusement pour notre regard contemporain, il n’apprécie pas les peintures de Boucher qu’il juge trop fantaisistes, le regard de Diderot a décidément de quoi nous surprendre… Mais il s’agit moins d’une surprise lorsque le visiteur prend conscience que pour Diderot, un tableau doit être composé comme une poésie -Ut picture poesis- avec une préférence pour la simplicité d’un Vien ou d’un David.

Et entre alors en scène la magie de l’art qui, à l’habile composition, ajoute cet émerveillement des couleurs, cette grâce inattendue des formes qui s’associe sans heurt une magie qui opère sur la toile à l’image des évocations du peintre Hubert Robert sur les ruines de Rome.

 

Dmitri-Grigorievitch Levitski
Portrait de Denis Diderot, philosophe et littérateur français, 1773
huile sur toile, 58 x 83 cm Musées d’art et d’histoire, Genève
© Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève / Yves Siza

 

Le goût de Diderot tend vers les choses réelles et délaisse l’allégorie jugée par ce dernier souvent excessive, la pensée doit être forte, noble et simple selon ses critères et qui lui feront apprécier les sculptures de Houdon ou de Pigalle avec son admirable Mercure. Nous sommes prévenus, le goût de Diderot est exigeant, et cette très belle exposition invite ainsi à nous y former afin de retrouver cette belle manière de penser et de voir en cette fin du XVIII° siècle que cette exposition honore de bien agréable manière !

 

Claude Joseph Vernet
La bergère des Alpes, après 1770 huile sur toile, 119,5 x 80 cm
Musée des Beaux-Arts, Tours © Musée des Beaux-Arts, Tours / P. Boyer Montlouis


Le commissariat général de l’exposition est assuré par Michel Hilaire, Conservateur général du patrimoine, Directeur du musée Fabre, Sylvie Wuhrmann, Directrice de la Fondation de l’Hermitage et Olivier Zeder, Conservateur en chef du patrimoine, chargé des collections anciennes au musée Fabre

 

Fondation de l’Hermitage | 2 Route du Signal | Case postale 38 | CH - 1000 Lausanne 8 Bellevaux | T. +41 (0)21 320 50 01
 

 

 

 

Bois sacré - initiations dans les forêts guinéennes

musée du quai Branly jusqu’au 18 mai 2014
 

LEXNEWS | 03.04.14

par Sylvie Génot

 

 


Ils sortent à peine de l'enfance et le monde des adultes les attrape et les emporte dans la forêt en des lieux interdits, des lieux inaccessibles qu'il est impossible d'approcher par hasard, des bois sacrés et secrets. Jeunes adolescents, garçons ou filles, vont vivre le Poro, un rite ancestral d'initiation au cœur de la forêt guinéenne. C'est au XVIème siècle, suite à l'effondrement de l'empire du Mali et aux mouvements de populations qu'il engendre dans toute l'Afrique occidentale, que plusieurs groupes venus du sud de la zone sahélienne identifiés comme les Manes et considérés comme les ancêtres des Toma s'établirent dans une zone forestière et montagneuse à l'est de la Guinée et du Libéria actuel. D'après les sources orales, une institution fondamentale aurait été créée à cette époque par les Toma : le Poro. Il s'agit d’une sorte d'association qui encadre le système d'initiation et qui joue un rôle majeur dans les rites de passage à l'âge adulte marquant la vie de chaque individu. Le Poro est une organisation qui structure la société toma, c'est une force politique qui regroupe les principaux décisionnaires de le vie de la communauté. Sans l'apprentissage du Poro personne ne peut intégrer le monde des adultes. Plusieurs populations de l'Afrique de l'Ouest ont assimilé le Poro en y apportant quelques variantes. Ainsi le Poro des Sénoufos de Côte d'Ivoire du Mali diffère de celui des Tomas de Guinée et du Libéria qui lui même ne sera pas identique à celui des Bassa, également du Libéria.

 

Masque, population Toma, Libéria (Afrique). Bois, inv. 75.2022

© musée du quai Branly, photo Claude Germain

 

L'exposition « Bois sacrés, initiation dans les forêts guinéennes » que présente le musée du quai Branly, évoque pour la première fois l'origine du Poro, la cérémonie et le secret qui entoure les objets de ce rite et qui leur confère une force redoutée de tous. Ces objets, et tout particulièrement les masques y jouent un rôle essentiel, ils matérialisent le pouvoir détenu par quelques grands initiés. L'apparition de ces figures masquées se manifeste de manière plus ou moins visible au cours des étapes de l'initiation. Une partie de l'initiation est consacrée à l'apprentissage du secret des masques, de la danse, de la musique et des chants qui l'accompagnent. Quels rôles exactement jouent ces masques dans les cérémonies du Poro ? D'une manière générale, les masques annoncent et encadrent l'initiation et sont présents et dansés lorsque le temps du départ vers le bois sacré approche.

Ils peuvent parfois accompagner les jeunes jusqu'au lieu d'apprentissage toujours caché du regard des non-initiés. Ils sont parfois un lien avec les familles. Ils sont aussi un symbole de la réussite de l'initiation comme chez les Toma, où le masque Dandaï, avec sa mâchoire articulée, avale les enfants et les recrache en tant qu'adultes. Cette cérémonie n'est pas publique mais d'autres masques peuvent être vus par la communauté. Certains initiés peuvent ensuite intégrer la hiérarchie du Poro, car le Poro est avant tout fait pour former les personnes à savoir garder un secret, tisser des liens invisibles entre les différents membres du Poro et au-delà avec la communauté.

 

Masque Bakorogui féminin, population Toma, Guinée (Afrique). Bois, inv. 71.1959.24.1

© musée du quai Branly, photo Claude Germain

 

Le Poro se fonde ainsi sur le secret et sa conservation. Les savoirs et les connaissances ne doivent pas être divulgués de même que l'identité des membres du Poro. Cette exposition, sous le commissariat d'Aurélien Garobit responsable des collections d'Afrique du musée Branly et responsable scientifique du Pavillon des Sessions du musée du Louvre, présente un ensemble de soixante dix pièces regroupant masques angbaï bakorogui, okobuzogui, dandaï, des statuettes et des pierres sculptées, des masques heaumes sowei de femmes de la société sandé, des masques cimiers des masques autel ou encore des monnaies guinzé en fer. Petits ou grands, beaux (masque kpélié), étonnants (masque angbaï à peau de singe) ou terrifiants (masque à cornes et bec), chacun de ces objets nous raconte son histoire, la mythologie toma et ses esprits (afwi, grand esprit de la forêt), les coiffes cérémonielles des femmes du Sierra Léone et de Guinée, la présence et les secrets des esprits, leur incarnation dans la matière, les charges magiques dissimulées dans les masques mêmes (l'IRM du masque à cornes et bec Maou révèle tout l'assemblage des matières cachées dans le masque). Des photographies in situ montrent la majesté des grands masques et leur costume, des groupes d'initiés parés ou encore des danses des femmes, tous ces témoignages « vivants » de la magie des mondes intangibles, « derrière » le miroir, qui nous emmènent dans les bois sacrés des forêts guinéennes.

 

Masque Angbaï, population Toma, Guinée (Afrique). Bois, étain, peau, inv. 73.1963.0.22

© musée du quai Branly, photo Claude Germain



Exposition jusqu'au 18 mai 2014, mezzanine Est du musée du quai Branly.

 

 

Le Paysage à Rome entre 1600 et 1650 – Cabinet des dessins Jean Bonna
Exposition Beaux-Arts de Paris jusqu’au 2 mai 2014.

LEXNEWS | 24.03.14

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Girolamo Muziano (1532-1592)
- Saint Eustache Plume, encre brune et rehauts de gouache blanche
 


Chaque exposition du cabinet Jean Bonna aux Beaux-arts est toujours un moment d’intimité rassérénante parmi les évènements culturels de la capitale française. Peu d’espace, un choix limité d’œuvres et pourtant un rare bonheur d’être au cœur d’une véritable réflexion, tels sont les sentiments qui anime le visiteur de cette dernière manifestation qui vient d’ouvrir au 14 de la rue Bonaparte. La première moitié du XVIe voit naître à Rome une perception différente du paysage, perception qui n’aura de cesse de se développer et de s’accroître, legs essentiel pour les siècles et les représentations picturales futures. La lumière et la campagne romaines ont su s’infiltrer d’une telle manière dans le dessin de quelques artistes que l’on s’étonne encore que cela ne se soit pas réalisé plus tôt. Comme le souligne justement Alain Madeleine-Perdrillat dans l’introduction au beau catalogue réalisé pour l’occasion, il est remarquable de noter ce moment où des peintres ont éprouvé par un singulier désir, d’aller dessiner dans la nature, sans autre raison que leur élan artistique. Et c’est bien à cela que nous assistons, pour ainsi dire en direct, avec ces dessins réunis par les soins d’Emmanuelle Brugerolles, commissaire pour exposition. Qu’il s’agisse en effet de Girolamo Muziano avec cette très belle évocation de saint Eustache en génuflexion devant le cerf hiératique sur un rocher d’un paysage magnifique ou de Frederik van Valckenborch, né à Anvers en 1566, décrivant les ruines antiques de la ville éternelle, la nature devient sujet et non plus seulement le cadre de la représentation artistique.

 

Nicolas Poussin
Paysage avec un château fortifié

Frederik van Valckenborch
Les termes de Caracalla

 

Ces jeunes artistes auront alors à cœur de se promener seul ou en groupe afin d’immortaliser chemins, ponts, Tibre avec dans tous les cas une curiosité insatiable pour cette lumière qui émerge, inonde et baigne ces dessins à la plume, l’encre ou lavis. Carnets et croquis se font alors supports de ces pérégrinations bucoliques, témoignages qui sont parvenus jusqu’à nous comme en témoignent ces très beaux dessins d’Agostini Carracci dont les arbres figurés dans la Fuite en Egypte ne cessent d’étonner si l’on pense à ce qui sera fait dans les siècles suivants.

 

     Claude Gellée dit le Lorrain                     Bartholomäus Breenbergh
        Etude d’arbre                                     Arbres au bois de Bracciano

 

Les arbres inspireront également le travail de Bartholomäus Breenbergh, arbres au bois de Bracciano, à un point tel que dans le dessin, la noble forme végétale prédomine sur l’ensemble de la composition et que la présence humaine à ses pieds semble bien secondaire. Manifestement, quelque chose d’important se réalise à ce tournant du XVIe, et ce de manière discrète, comme en témoigne encore cette représentation de saint Dominique et l’évêque d’Herman van Swanevelt dans laquelle la nature n’est plus seulement témoin d’un rencontre, mais bien acteur d’un dialogue créatif qui n’aura de cesse de se développer jusqu’à nos jours.
 


A noter le beau catalogue de l’exposition réalisé par Emmanuelle Brugerolles avec une introduction d’ Alain Madeleine-Perdrillat, Beaux-Arts de Paris – Carnets d’études, 2014.

 

 

Les Impressionnistes en privé
Cent chefs-d’œuvre de collections particulières – Musée Marmottan Monet
jusqu’au 6 juillet 2014

 



Patrick de Carolis, le nouveau directeur du musée Marmottan, souligne dans sa présentation de la dernière exposition qui vient d’ouvrir au musée combien nous devons à la passion d’un grand nombre de collectionneurs privés qui, souvent tout au long d’une vie, ont réunis des chefs d’œuvres, parfois méconnus du public de leur vivant, et dont il nous est donné d’admirer la beauté aujourd’hui. Contrairement à la pensée commune, il ne s’agit pas toujours de spéculations et les choix faits n’étaient pas toujours ceux du réalisme. De nos jours, cinquante et un prêteurs perpétuent d’une certaine manière cette passion en permettant que ces œuvres rarement, voire jamais montrées, soient exposées et ainsi dévoilées dans l’un des plus beaux musées de l’impressionnisme de la capitale. Cent tableaux sont ainsi accrochés au cœur même du musée Marmottan dans un esprit semblable à celui qui animait et anime encore ces collectionneurs avec une présentation sobre, sans mise en l’espace excessive, afin que le regard porte sur l’essentiel, l’œuvre présentée à nos regards. Cet hommage aux collectionneurs, et aux artistes qui furent soutenus par eux, s’intitule Les Impressionnistes en privé, nous comprenons mieux pour quelles raisons une fois le seuil du musée franchi. Claire Durand-Ruel Snollaerts et Marianne Mathieu, commissaires de l’exposition, ont conçu un parcours chronologique avec cette perception bien particulière du paysage initiée par Corot, Jongkind ou encore Boudin, et dont les œuvres forment une ouverture à un élan qui n’aura de cesse de se développer et d’autoriser tous les courants de la modernité picturale du XX° siècle.

 

 

Eugène Boudin "Bénerville. La Plage", 1890 - Collection particulière

 

Il suffit, pour s’en convaincre, de s’arrêter devant cette marine Le port de Bordeaux d’Eugène Boudin pour saisir ce dialogue naissant entre le ciel, les mats et l’onde dans une identité de couleur de gris argentin déjà soulignée par Zola en son temps qui renforce cette impression que l’artiste parvient à saisir et à nous faire partager.

 

Du même peintre, il ne sera pas possible de passer sous silence cette toile Bénerville La plage dont seuls les éléments naturels prédominent, la présence humaine relevant plus du décor.

 

Il faudra encore beaucoup d’audace dans ce dernier tiers du XIXe siècle, des choix souvent difficiles pour oser s’opposer à l’omnipotence de l’académisme avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer. Une date, 1874, un lieu, le 35 boulevard des Capucines à Paris seront déterminants : C’est en effet dans les locaux du photographe Nadar, que Monet, Renoir, Pissaro, Degas Sisley, Morisot, Guillaumin et Cézanne seront réunis et signeront presque un pacte de couleurs avec ce mouvement que l’on désignera par impressionnisme en référence au tableau de Claude Monet Impression soleil levant tant raillé par la critique et que l’on aura plaisir à revoir à l’étage inférieur au terme de l’exposition…

 

 

Claude Monet "Les Peupliers, automne", 1891 - Collection particulière prêtée par l’intermédiaire de la Galerie Bernheim- Jeune, Paris - Christian Baraja

 

Le parcours de l’exposition fera la démonstration de l’incroyable justesse de ce nouveau paradigme pictural avec une sensibilité hors du commun artistique à l’époque de la lumière, une palette qui invente de nouvelles associations pour approcher d’une autre manière le réel et la nature. L’exposition n’oublie pas, bien entendu, le rôle tenu par Manet dans cette révolution artistique avec une œuvre, un bar aux Folies bergères vers 1881 et dont l’audace reflète notre humanité dans ces miroirs de l’âme. A partir de là, tout est possible, et l’exposition nous montre comment avec le soutien de l’indéfectible Gustave Caillebotte qui non seulement peindra, mais également achètera et léguera 67 œuvres à l’Etat français qui ne saura qu’en faire… Le mouvement est ainsi lancé, avec ses solidarités, et ses individualités. Le parcours se termine par une ouverture vers l’au-delà de l’impressionnisme avec notamment l’incroyable création de Monet dont l’abstraction et le travail sur la couleur repoussent les limites de l’art avec une audace sans cesse renouvelée, jusqu’au terme de sa vie.
 

lire notre chronique du catalogue de l’exposition :

 

 

 

 

« Les Impressionnistes en privé. Cent chefs-d'oeuvre de collections particulières »
Marianne Mathieu, Claire Durand-Ruel Snollaerts, Richard R. Brettell, Collection : Catalogues d'exposition, Hazan, 2014.

 


 

 

 

 

Gustave Doré (1832-1883). L'imaginaire au pouvoir
Musée d’Orsay, jusqu’au 11 mai 2014.

 


 



Le musée d’Orsay a réservé de beaux espaces bien mérités à l’art de Gustave Doré (1832-1883). Le visiteur sera surpris par ce premier espace du rez-de-chaussée qui, dès l’entrée, manifeste une dimension que l’on ignorait de cet artiste trop souvent relégué au rang de brillant illustrateur. Une scénographie à la fois sobre et légèrement inquiétante nous plonge dans une semi-obscurité qui met en valeur des œuvres impressionnantes telles ces deux huiles Les Saltimbanques ou L’Enfant blessé évoquant un drame du quotidien et où tout a force jusqu’à l’émotion la plus extrême renforcée par le regard du petit chien au fond de la toile. Gustave Doré a une acuité non seulement visuelle, mais également sociale hors du commun, sensibilité à fleur de toile et de dessin qui ne cessera de surprendre tout au long de cette remarquable exposition. Nous découvrons ainsi des œuvres monumentales bien différentes des gravures qui ont marqué notre jeunesse et que l’on retrouvera également avec plaisir au 5e étage. Toujours dans un registre tragique, la toile monumentale Dante et Virgile attire tous les regards et nous ferait presque entrer dans ce neuvième cercle des Enfers évoqués par le poète florentin. Sous le regard de Virgile et de Dante, les traîtres sont là, le corps dénudé et à moitié pris dans les glaces, torturés par le péché commis de leur vivant. Les commissaires de l’exposition, Paul Lang, Edouard Papet et Philippe Kaenel, ont eu raison de mettre en avant cette alchimie entre intimité et spectaculaire dès le début de cette première rétrospective sur l’artiste depuis plus de trente ans. Gustave Doré a une imagination sans bornes, qui surprend non seulement pour son audace, mais également par sa modernité. Il suffira pour en être convaincu de grimper les cinq étages – en espérant ne pas nous trouver dans les cercles de l’Enfer – pour poursuivre notre voyage avec Gustave Doré comme guide…

 

Au cinquième, une succession de salles thématiques nous donnera un vertige dantesque, l’artiste a tant appréhendé des univers différents les uns des autres que nous avons l’impression que la vie se déroule devant nous : les bas-fonds de Londres au XIX° siècle, les caricatures qu’elles soient rabelaisiennes ou contemporaines au Paris de Gustave Doré, l’Espagne du peuple ou celle de Don Quichotte qu’il a su indifféremment aussi bien illustrer. L’artiste sait également rendre avec une sensibilité marquée le sentiment religieux, le visiteur pourra à cette occasion non seulement retrouver le travail qu’il a pu accomplir pour l’illustration de la Bible, mais également s’étonner devant ce Christ quittant le prétoire (l’œuvre se trouve dans la première salle au rez-de-chaussée) dont la monumentalité n’a d’égale que la force représentative qui aura tant d’influences – conscientes ou inconscientes - sur les représentations cinématographiques futures.

Gustave Doré ne cesse d’étonner tout au long de cette exposition, et les dernières œuvres consacrées au paysage, et exposées en fin de parcours, laisseront pantois tant leur force suggestive impressionne non seulement le regard, mais nous plonge dans une méditation à la fois minérale et végétale, fusion avec la nature qui anticipe le naturalisme de la fin du XIXe siècle.

 

 

Gustave Doré Les Saltimbanques

© Ville de Clermont-Ferrand, musée d'art Roger-Quilliot [MARQ]



Commissariat : Edouard Papet, conservateur en chef au musée d'Orsay
Philippe Kaenel, professeur titulaire d’histoire de l’art à l’Université de Lausanne
Paul Lang, sous-directeur et conservateur en chef au musée des beaux-arts du Canada En partenariat avec la Bibliothèque nationale de France.
(Exposition également présentée à Ottawa, musée des beaux-arts du Canada, du 12 juin au 14 septembre 2014)

 

 

 

lire notre chronique du catalogue de l’exposition :

 

Gustave Doré (1832-1883). L'imaginaire au pouvoir, Sous la direction de Philippe Kaenel, , Flammarion, 2014.

 


 

 

 

 

 

 

Chu Teh-Chun Les chemins de l'abstraction

Pinacothèque de Paris, jusqu'au 16 avril 2014

 



L'artiste est le témoin privilégié de son temps, il peint des images réelles ou imaginaires comprises par tous. L'apparition de la photographie au début du XXe siècle va le libérer de cette obligation, il pourra alors peindre se qu'il ressent en son for intérieur et les frontières des codes esthétiques en seront bouleversées. La représentation figurative du monde change et va vers l'abstraction des formes et des codes jusqu'alors établis.
Chu Teh-Chun est un des artistes de la seconde moitié du XXe siècle qui témoigne, dans son parcours et ses recherches artistiques, de la déconstruction progressive des contraintes de la figuration jusqu'à une abstraction quasi totale de ses sujets d'étude (essentiellement des paysages).
Chu Teh-Chun est né le 24 octobre 1920 à Baitou Zhen, dans le district de Xiaoxian en Chine, dans une famille de lettrés collectionneurs. Un de ses oncles lui transmet la passion de l'écriture idéographique dont il gardera toujours dans sa peinture la passion du geste, comme une référence à cette technique traditionnelle, première forme d'abstraction. Il arrive en France avec sa femme en 1955 et fréquente l'académie de la Grande Chaumière et commence son cheminement vers l'abstraction. Une soixantaine d'œuvres de cet artiste chinois sont actuellement exposées à la Pinacothèque de Paris. Elles nous transportent entre poésie, contemplation, philosophie, colère, admiration, révolte.

 

 

Collection privée © Photo: atelier CTC © Adagp, Paris 2013
Sans titre 2008 Huile sur toile 195 x 130 cm


Une étonnante lumière illumine ses toiles, marquées par quelques rencontres fortes avec d'autres d'artistes contemporains ou pas comme Nicolas de Staël, Cézanne, Goya, Rembrandt, les maîtres vénitiens, de Kooning et Pollock entre autres, et dont on peut apercevoir les influences tout au long du parcours de l'exposition. Chu Teh-Chun sera toujours sous l'influence de la peinture traditionnelle chinoise, qui, comme le geste sûr et précis de l'art de la calligraphie, apparaît en « transparence » dans toute son œuvre.

Chu Teh-Chun n'est pas un artiste chinois adoptant le langage occidental, il partira à la conquête ou à la reconquête des deux traditions mêlant les influences de ces deux cultures pour se rapprocher de la Nature où seul compte le mouvement et sa perpétuelle évolution de couleurs et de lumière. Les œuvres ici réunies couvrent le travail de Chu Teh-Chun entre 1955 et 2008 lorsqu'il a cessé de peindre et permettent de mesurer la variété et la richesse de son univers stoppé trop tôt par un grave AVC qui le prive, aujourd'hui à l'âge de 93 ans, d'une grande partie de ses facultés.

 

Collection privée © Photo: atelier CTC , © Adagp, Paris 2013
Rouge, la pluie de pétales sur le village Blanc, le nuage au-dessus de la maison 1960

Huile sur toile, 195 x 130 cm

 

Il suffit de se laisser porter de salle en salle en flânant, en flottant, ou s'arrêtant net, subjugué par la profondeur des bleus (Suavité impassible - 1996), de se laisser pénétrer par les couleurs de feu de certaines toiles (Feuille rouge – 1970 ou Reflets -1979), par la lumière éclatante qui déchire les toiles (Flot de lumière - 1990), par les chromatiques symboliques de la peinture chinoise (Émotion naissante - 1991), il suffit de se laisser envelopper par la douceur des paysages sous la neige (Chant d'hiver - 1985), se perdre dans l'infini d'un paysage (Après la coupe des adieux, le silence de la grande steppe – 2001), il suffit de laisser son cœur battre au rythme des lignes floues de (Flot de lumière – 1990 ou Poème bleu – 1994), il suffit de se fondre dans un de ces nombreux paysages et de s'autoriser à voyager dans chacune de ces propositions qui prennent racine dans la Nature, la Lumière et la Matière pour ressortir apaisé, serein, se sentant à la fois proche et lointain de l'univers entier de Chu Teh-Chun, peintre-poète à la gestuelle puissante, aux formes parfois mystérieuses, à la spiritualité à « fleur de toile ».
C'est donc une invitation à la liberté que propose la Pinacothèque de Paris, une liberté totale sur les chemins de la création, sur les chemins de l'abstraction à travers l'œuvre de Chu Teh-Chun.
L'exposition Chu Teh-Chun, les chemins de l'abstraction est ouverte jusqu'au 16 avril 2014.


Le catalogue de l’exposition :

 

CHU TEH-CHUN, les chemins de l'abstraction 147 pages - illustrations couleur et noir et blanc, Éditions Gourcuff Gradenico et Pinacothèque de Paris, 2014.

 

 


 

 

 

 

Etrusques

un hymne à la vie - musée Maillol jusqu'au 9 février 2014

LEXNEWS | 17.12.13

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Les Etrusques sont à Paris ! ou tout au moins font l’objet d’une belle exposition au musée Maillol, exposition qui invite tout à chacun à mieux découvrir ce peuple venant de l’Orient et dont les « mystères » dont ils ont pu faire l’objet se lèvent de plus en plus ces dernières décennies grâce à de telles initiatives. Nous avons tous à l’esprit ce fameux couple allongé côte à côte au musée étrusque de la villa Giula de Rome ou encore ces urnes cinéraires à l’étrange toiture ou bien cette écriture longtemps réfractaire à tout déchiffrage… C’est cette vitalité qui a irrémédiablement marqué le caractère latin que nous découvrons au fil des vitrines et des objets exposés grâce au commissariat d’Anna Maria Moretti Sgubini, Surintendante honoraire per i Beni Archeologici dell’Etruria meridionale, et de Francesca Boitani, directrice honoraire del Museo Nazionale Etrusco di Villa Giulia de Rome. C’est cette même vitalité qui avait enchanté D.H. Lawrence dans ses Croquis étrusques (paru récemment au Bruit du Temps), dernier livre de voyage de l’auteur malade et qui découvrait paradoxalement dans ces représentations funéraires une source de vitalité qui le marqua profondément et lui fit remarquer ironiquement « Pour moi, disons-le, que les Etrusques aient été dépravés, j’en suis bien aise. Aux yeux du Puritain tout est impur, comme l’a dit quelqu’un. Au moins ces vicieux voisins des Romains n’ont-il pas été puritains ».

 

Urne-cabane cinéraire
milieu du IXe siècle – début du VIIIe siècle avant J.-C.
Argile − H. 39 ; diam. 39 cm
Florence, Museo Archeologico
©Soprintendenza per i Beni Archeologici della Toscana / Antonio Quattrone

L’habitat et le mode de vie composent le fil directeur de cette exposition toujours aussi bien présentée grâce au concours du scénographe Hubert Le Gall. Nous débutons par ces cabanes primitives dont nous retrouvons les représentations avec les urnes précitées pour parvenir au terme d’une longue évolution à de somptueuses demeures patriciennes au raffinement mieux connu de nous par le legs romain.

Fragment de coupe attique à figures rouges 440 avant J.-C.
Argile épurée − H.8,7; diam. 22, 4 cm Rome, Museo di Villa Giulia
© Su concessione della S.B.A.E.M. - Museo di Villa Giulia, Rome

 

 Les Etrusques forment un peuple et sont à l’initiative et au cœur d’un vaste réseau d’échanges ; leur essor ne peut se comprendre que par leur habileté et cet incontestable élan vers l’extérieur, en Méditerranée, grâce à un fructueux commerce maritime. Corollaire de cette vitalité économique, la vitalité sociale et culturelle se manifestent par un art de vivre sans cesse amélioré, notamment par la pratique du banquet et qui a donné lieu à des appréciations diversement partagées ; on pense à ces fameuses réunions et à la liberté remarquable de la femme aristocratique étrusque, liberté qui lui a valu trop souvent le qualificatif de licencieuse par certaines sources antiques… Nous découvrons justement cet art du banquet, ces scènes – parfois en effet très libres – qui surprennent nos contemporains estimant avoir tout vu. L’art funéraire est également au cœur de la vie et, une fois encore, les Etrusques étonnent par cet hommage à la vie même dans ces instants les plus tragiques, ce qui assouplit cette image un peu convenue d’un peuple de l’ombre pour retenir une belle ode et invitation à la vie !


 

A lire

Le catalogue de l’exposition paru aux éditions Gallimard

 

 

 

 

 

 

 

D.H. Lawrence Croquis étrusques Traduction nouvelle de l’anglais par Jean-Baptiste de Seynes, préface de Gabriel Levin, Editions Le Bruit du Temps, 2010.

 

MUSEE MAILLOL
FONDATION DINA VIERNY
59-61, rue de Grenelle
75007 Paris
T 01 42 22 59 58

 

 

LA RENAISSANCE ET LE RÊVE BOSCH, VÉRONÈSE, GRECO...

Musée du Luxembourg jusqu’au 26 janvier 2014.

LEXNEWS | 17.12.13

par Philippe-Emmanuel Krautter

 



Alors même que parait une nouvelle édition des Comédies de Shakespeare, Le Songe d’une nuit d’été offre l’introduction – certes ironique – d’un univers bien particulier où deux couples de jeunes amants voient leurs amours désunis par une dispute entre le roi des Elfes et la reine des Fées, en pleine forêt pour le moins étrange… Or, c’est à un semblable univers auquel nous invite l’exposition du Musée du Luxembourg « La Renaissance et le Rêve » en termes plus sérieux…
Voici, en effet, une exposition dont le parcours est le fruit d’une longue réflexion et qui exige une certaine attention du visiteur s’il souhaite en retirer tous les fruits qu’elle suggère. Alessandro Cecchi, directeur de la célèbre Galleria Palatina du Palazzo Pitti à Florence avec Yves Hersant (professeur à l’EHESS) et Chiara Rabbi-Bernard, historienne de l’art, ont conçu en effet un parcours onirique des plus subtils qui nous fera errer en beauté parmi de belles œuvres de la Renaissance, toutes liées les unes aux autres par un fil presque invisible, entre le réel et l’invisible, l’expérience sensible et l’univers du rêve. L’idée n’est pas nouvelle et ne date pas de la Renaissance.

 

Le songe de la jeune fille, ou Allégorie de la Chasteté,

Lorenzo Lotto vers 1505 © Courtesy National Gallery of Art, Washington

 

C’est bien entendu aux antiques qu’ont puisé peintres et poètes qui ont repris cet héritage des Grecs qui en leur temps faisaient des rêves ce lieu de rencontre et de message des dieux avec les hommes. Ce point de contact a fasciné les artistes de la Renaissance du point de vue de l’art et des différentes manières de rendre cette rencontre entre songe et réalité.

Le matériau est d’une incroyable richesse et les questions qu’il soulève sont admirablement évoquées à travers un parcours à la fois libre et en même temps serré en ce sens que des jalons progressifs sont suggérés au fil de l’exposition. La nuit est le cadre propice au sommeil, lui-même ouvrant au rêve. Michel-Ange lui a donné une forme et s’est même permis l’audace de la sculpter pour le tombeau de Julien de Médicis et il demeurait si chèr au cœur de Baudelaire. Nous ne croiserons pas son regard, mais nous réalisons que tous les possibles sont présents et se développeront à partir de là. Ces songes vont en effet jouir d’une liberté telle qu’on évoquera cette vacatio animae – vacance de l’âme développée par Marsile Ficin en référence à Platon. C’est le dessaisissement du réel qui ouvre à d’autres univers, celui de l’Apollon endormi de Lorenzo Lotto, très différent de celui du Greco avec Le Songe de Philippe II où temporel et spirituel se matérialisent à nouveau sur la toile.

 

Le songe de sainte Catherine d'Alexandrie, Ludovico Carracci 1600-1601
© Courtesy National Gallery of Art, Washington

 

Les portes ouvertes par le rêve sont multiples et mystères et cauchemars peuvent alterner avec une brutalité saisissante comme en témoignent ces peintures rapprochées pour l’exposition de Dürer Le Songe du docteur, de Bosch ou encore de Brueghel. Arrivé à un tel point, le renversement des valeurs est toujours possible, la vie devient un rêve et le songe le moyen de la réaliser, c’est la belle invitation de cette promenade onirique…

 



 

A lire :

 

 

 

La Renaissance et le rêve - Bosch, Véronèse, Greco, sous la direction scientifique d'Alessandro Cecchi, Yves Hersant et Chiara Rabbi Bernard, RMN - Grand Palais, 2013.
 

 

 

 

Exposition Indochine des territoires et des hommes 1856 – 1956

Musée de l’Armée, jusqu’au 26 janvier 2014.

LEXNEWS | 10.12.13

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 


Des peuples ont pu unir leur destin, parfois volontairement, d’autrefois par la violence et la contrainte. Quel que soit le jugement que l’on porte sur ces « mariages forcés », ils ont fait naître de leur union des fruits qui appartiennent non seulement à l’Histoire, mais aussi à nos histoires qui ont pu marquer – directement ou indirectement – des vies et des destins. C’est à ces engagements de l’Histoire auxquels nous invite le musée de l’Armée avec une très belle exposition, non seulement instructive, mais également jalonnée d’instants de vie matérialisés par ces pièces exposées, certaines célèbres lorsqu’il s’agit de traités ou de documents officiels, d’autres anonymes tels ces uniformes et autres objets du quotidien de ces hommes, et de ces femmes pendant un siècle de présence française en Indochine.

 

le prince canh (1780-1801) prince-héritier et fils du « roi » de cochinchine nguyen anh

(futur empereur gia long), lors de sa visite en france pour la signature du traité de versailles - maurépin 1787, Huile sur toile H. 164 cm ; L. 99,5 cm© Paris, Missions étrangères de Paris.

 

A l’évocation de ce seul nom, nous avons bien entendu ces déclics douloureux qui claquent tel Diên Biên Phu ce 7 mai en 1954 qu’a su si bien évoqué Pierre Schoendorfer dans ses témoignages (lire notre interview). Certes, ainsi que le souligne Christian Baptiste, général de division et directeur du musée de l’Armée, évoquer le passé de l’Indochine française n’est pas chose aisée et l’aborder avec objectivité plus encore, même si la compréhension et la mise en perspective des différents points de vue ont animé les commissaires : le lieutenant-colonel Christophe Bertrand, Emmanuel Ranvoisy et Delphine Robic-Diaz.

 

le prince canh (1780-1801) prince-héritier et fils du « roi » de cochinchine nguyen anh (futur empereur gia long), lors de sa visite en france pour la signature du traité de versailles - maurépin 1787, Huile sur toile H. 164 cm ; L. 99,5 cm© Paris, Missions étrangères de Paris.

 

Et c’est ce croisement des regards qui permet de mieux entrer au cœur d’une région, de cultures souvent différentes d’hommes et de femmes unis par un même destin, le temps d’un empire. Nous réalisons ainsi que l’Indochine était plurielle avant sa conquête par la France et le sera après son retrait, son territoire étant depuis celui du Cambodge, du Laos et du Vietnam.

 

Engagez-vous, rengagez-vous dans les troupes coloniales - J.L. Beuzon
1931, affiche, H. 100 cm ; L. 70 cm © Collection Éric Deroo

 

Et le riche parcours de l’exposition prend soin de mettre en l’espace dans une riche scénographie les témoignages, souvent violents, faits de conquêtes et de révoltes, d’interactions et d’acculturations des deux côtés, afin de suggérer cette histoire complexe et douloureuse pour celles et ceux qui l’ont vécue. Le parcours débute par un sabre et un portrait du prince Canh qui vint en France en 1787 pour la signature du traité de Versailles, à deux ans de notre propre Révolution.

 

le général de lattre de tassigny et le colonel de castries
étudient une carte lors d’une tournée d’inspection à vinh yen
Photographie, H. 25 cm ; L. 25 cm, Inv. TONK 51-38G R19 © Ivry, ECPAD

 

Le parcours prendra fin avec un autre traité, celui du 21 juillet 1954 à Genève, et par lequel Pierre Mendès-France signe les accords établissant un cessez-le-feu et un terme à la guerre. Entre ces deux bornes, nous observons la lente constitution d’un empire dans le dernier tiers du XIX° siècle, constitution qui dut composer avec les changements radicaux de régimes politiques en métropole pendant la même période. C’est entre les deux guerres mondiales que cet empire rayonne aux yeux des colonisateurs avec ses rêves d’exotisme alors que l’économie prospère à partir des ressources locales. Mais au sein même de ce développement, une force menace son équilibre, celle d’une élite bourgeoise vietnamienne et chinoise et d’une jeunesse intellectuelle qui deviendront vite critique à l’égard de la puissance colonisatrice. C’est cette ambiguïté qui conduira à la radicalité et à l’opposition lors de la mise en place des grands équilibres internationaux au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. L’Indochine sera alors ballotée entre ce développement et ces nouvelles oppositions alimentées de l’extérieur pour sombrer dans un chaos irréversible.

 

Musée de l'Armée

Hôtel national des Invalides

 

A lire :

 

Indochine des territoires et des hommes 1856 – 1956, catalogue de l’exposition au musée de l’Armée, sous la direction de Christophe Bertrand, Caroline Herbelin, Jean-François Flein, Gallimard, 2013.

 

 

SECRETS D'IVOIRE l'art des Lega d'Afrique centrale.
musée du quai Branly

jusqu'au 26/01/2014.

LEXNEWS | 20.11.13

par Evelys Toneg

 

 

 


Un jour, il y a une révélation, la visite du MOMA où Jay.T.Last, jeune étudiant y découvre l'art abstrait et deviendra au fils des années et ses voyages en Afrique, un collectionneur passionné avouant sa fascination depuis sa plus tendre enfance pour le « mystérieux continent noir ». L'intérêt de Jay.T.Last pour l'art lega et ses acquisitions de coiffes, ceintures, paniers, objets divers, cuillères, ornements, statuettes de bois ou d'ivoire ont fait de sa collection d'œuvres lega une des plus complètes.
Les Lega, ces peuples, vivant en bordure ou blottis au cœur des forêts tropicales d'Afrique centrale, en République démocratique du Congo (RDC), fascinent par leur organisation fondée sur l'harmonie dans les rapports sociaux, l'esprit de groupe, l'obéissance, l'autodiscipline, la piété filiale et l'élévation morale, sans dirigeants héréditaires ni élus mais structurée par une confrérie semi secrète, le Bwami. C'est cet univers initiatique du Bwami que nous font découvrir Elizabeth L. Cameron, commissaire de l'exposition et Gassia Armenian, rendez-vous mezzanine Est du musée du quai Branly, jusqu'au 26 janvier 2014.
Des objets de petites dimensions éclairés de lumières raffinées et qui attirent l'attention semblent être les maquettes de futurs grands masques, statues, objets rituels... De vrais chefs-d'œuvre de l'art lega, une des plus importantes traditions artistiques d'Afrique, sont là.

 

Masque, peuple Lega, République démocratique du Congo.

Bois, fibres et pigments, 27,3 x 12 x 8 cm.


Ce sont 240 objets initiatiques, masques, coiffes, figurines, cuillères, formes zoomorphes abstraites ou réalistes, qui une fois consacrés par le Bwami, sont considérés comme chargés de sens pour les initiés et deviennent masengo. Ils sont alors sérieux, parfois dangereux. Ils sont sacrés et deviennent des indicateurs de statut social, des signes de reconnaissance dans la communauté. L'art joue un rôle fondamental dans la société des Lega où l'élégance et le raffinement des pièces de bois, d'os et d'ivoire sont indissociables des pratiques de la société initiatique Bwami. Mais qu'est-ce que le Bwami ? La société Bwami est le chemin initiatique de toute une vie par lequel, hommes et femmes lega tentent d'atteindre l'excellence morale, la beauté, la sagesse et le prestige. C'est une association de volontaires qui reste ouverte à tous les membres de la communauté. « C'est quelque chose qui colle, qui laisse des traces » disent les Lega. Cette initiation est organisée en grades, cinq pour les hommes et trois pour les femmes. Seul un petit nombre des novices qui y prétendent atteignent le Kindi, le grade le plus élevé. Tous les enseignements Bwami reposent sur un système de contraires comme la vertu contre la non vertu, l'harmonie contre la catastrophe et chaque épreuve, positive ou négative doit devenir une leçon de vie tout au long de ces années d'études aux côtés des maîtres respectés de la société.
Toutes les pièces présentées dans cette exposition ont été utilisées au cours de cérémonies et de rituels initiatiques mêlant danses, musique et un grands nombre de proverbes, composant ainsi une « phrase visuelle » qui explique les valeurs et les idéaux politiques, moraux et sociaux des Lega transmis à travers ces expressions artistiques et culturelles.

Tous ces objets mis en relation les uns avec les autres, les uns par rapport aux autres, produisent ainsi différentes significations. Cette lecture est proposée ici dans un cercle de représentations animales (lézards, pagolins, tortues et autres figures zoomorphes - cercle de sagesse) qui montre l'importance que les membres du Bwami accordent aux animaux, imitant leurs mouvements par la danse et le mime, associés aux proverbes ventant leurs qualités, proverbes métaphoriques ou « paroles de la terre » qui ne font jamais référence aux Dieux et aux esprits, mais uniquement au genre humain, les vivants et les défunts. Au fil des vitrines, certains objets excitent la curiosité, comme ce tabouret double qui est utilisé par un homme et une femme ayant tous deux le niveau le plus élevé et qui rappelle au couple l'impossibilité de divorcer. Remarquons encore ces deux statuettes, celle d'une femme enceinte coupable d'adultère qui apporte le désastre à toute sa famille et celle de son mari qui est représenté sans bras qui pâtit des agissements de sa femme, les figurines zigzag en forme de phallus qui changent de nom si elles sont portées la tête en bas et deviennent des « chauve-souris »... Autant d'œuvres, autant de possibilités, autant de proverbes associés et c'est en parcourant les allées de cette exposition que l'on peut avoir une idée des nuances du Bwami. Tout aussi étonnants, les petits masques - « masque, le membre qui demeure du défunt » - dont l'usage et la signification varient en fonction du contexte et des cérémonies rituelles. Leur forme montre l'action qui est à représenter pour l'enseignement d'une vérité, parfois sans yeux, parfois sans bouche, ils sont rarement portés sur le visage des initiés mais sur différentes parties du corps. Les Lega les fixent à leurs bras, à des barrières ou les brandissent à la main. Ils perpétuent la mémoire des morts.

 

Figure anthropomorphe, peuple Lega,

République démocratique du Congo. Ivoire, 14 x 4,9 x 4 cm.


Dans leur histoire, les Lega ont subi le commerce des esclaves, celui de l'ivoire tout comme la colonisation belge dont les autorités déclarèrent, en 1933 puis en 1948, la pratique du Bwami illégale, ce qui en transforma radicalement ses pratiques et les arts qui y sont associés depuis toujours.

 

 Cuillère, peuple Lega,

République démocratique du Congo. Ivoire, 17,9 x 3,8 x 1,6 cm.

 


La vie des Lega se caractérise par une profonde sagesse et par un sens aigu de l'individu et de la communauté et l'attention portée aux combinaisons entre l'art, la parole et le geste illustre l'harmonie nécessaire dans la communauté et cette unité est consacrée par des chants collectifs. Un enseignement dont nos contemporains pourraient s’inspirer comme philosophie de vie… L'initiation ultime de Lega est justement la connaissance par la contemplation. L'initié est conduit par le maître devant plusieurs œuvres d'art et seul, en silence, l'initié examine chaque objet et ressentira alors de nouvelles vérités. C'est aussi ce que le visiteur est invité à expérimenter, grâce à une même contemplation personnelle, car le regard que l'occident a porté sur l'art lega, comme sur une grande partie de la production artistique africaine au 20ème siècle, est lié à toutes les expériences esthétiques vécues et qui offre alors à chacun d'autres vérités. C'est à cette initiation sensible par l'observation de ces objets d'art que nous entrons dans l'univers des enseignements des Lega.

 

 

Hieronymus Cock - La gravure à la Renaissance
Institut Néerlandais Centre culturel des Pays-Bas
jusqu'au 15/12/2013

LEXNEWS | 02.11.13

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Peu connu du grand public, Hieronymus Cock (1518/19-1570) fut pourtant le plus grand éditeur de gravures des Pays-Bas en son temps. Aussi, c’est à juste titre que l’Institut Néerlandais lui rend hommage jusqu’au 15 décembre avec une vaste exposition consacrée non seulement à son travail, mais également au riche contexte culturel et artistique dans lequel il s’inscrit. Sa maison d’édition au nom poétique « Aux quatre vents » fut fondée à Anvers en 1548 et ne cessa de rayonner tant aux Pays-Bas que dans l’Europe tout entière. Hieronymus Cock, dont on pourra admirer le beau portrait gravé par Johannes Wierix dès le début de l’exposition sobrement mise en l’espace, est homme de son temps et il contribuera grandement à diffuser l’art de la Renaissance italienne. Il n’aura également de cesse d’encourager le génie d’artistes de son époque et notamment celui de Pieter Bruegel l’Ancien dont il sera l’un des premiers à soutenir son travail. A la mort de cet homme si extraordinaire, sa veuve ne recensera pas moins de 1600 plaques de cuivre, témoignant ainsi de l’incroyable activité de son imprimerie. Hieronymus Cock est manifestement l’homme de l’image, aux Pays-Bas, au seizième siècle et l’impressionnante réunion d’une partie de son travail pour cette exposition laisse imaginer l’ampleur de sa créativité à une époque – rappelons-le – où l’image était rare, et la posséder sur une petite feuille de papier encore plus. Grâce à cette très belle exposition, nous redécouvrons justement l’économie et la rareté de ces traits gravés avec justesse et finesse, ces évocations de paysages mythiques ou historiques, les deux se confondant souvent…

Cent cinquante estampes ouvrent ainsi les portes à cet espace feutré et précieux de miniatures d’images où, certes, la couleur est la plupart du temps absente, mais le trait si présent qu’il restitue toutes les associations inimaginables dans notre esprit.

Les images de l’Antiquité défileront ainsi sous nos yeux (voir ces six estampes remarquables reconstituant les Thermes de Dioclétien), puis laisseront discrètement la place à la Renaissance - toujours au-delà des Alpes – avec l’aide du graveur italien Giorgio Ghisi et de belles estampes reproduisant les œuvres de Raphaël, Romano, Bronzino, Primaticcio ou encore Penni.

 

Johannes Wierix, Portrait de Hieronymus Cock, gravure,
20,4 x 11,2 cm. Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles

 

Mais Cock est également homme de son pays et mettra en valeur les extraordinaires représentations de Jérôme Bosch avant de sceller une collaboration fertile avec Pieter Bruegel l’Ancien dont une sélection des œuvres a été réunie de manière exceptionnelle pour l’exposition et qui, à elles seules, justifieraient ce si bel hommage si tant et bien d’autres trésors encore n’étaient encore à découvrir à l’Institut Néerlandais avant le 15 décembre !

 

Pieter Bruegel l’Ancien, Dessin préparatoire pour Luxuria (la Luxure)
, plume et encre gris-brun, 22,5 x 29,6 cm. Fondation Custodia, Paris

 

121 rue de Lille 75007 Paris
t +33 1 53 59 12 40 info@institutneerlandais.com

 

 

 

KANAK , L'ART EST UNE PAROLE

Musée du quai Branly

jusqu'au 26/01/14

LEXNEWS | 02.11.13

par Evelys Toneg

 

 



« Canaque » mot dérivé de « kanaka » qui signifie « homme », « indigène de l'archipel d'Hawaï » en langue hawaïenne, employé par les marchands et navigateurs européens du XIXe siècle pour désigner les peuples de Mélanésie avec forte une connotation péjorative qui perdura jusqu'en 1970, quand les habitants de la Nouvelle-Calédonie modifient sa graphie gardant la phonétique anglaise, faisant du terme « kanak » l'emblème des revendications politiques et culturelles des peuples autochtones de Nouvelle-Calédonie. L'histoire du peuple kanak s'écrit encore aujourd'hui avec un référendum d'autodétermination sur l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie prévu entre 2014 et 2018. C'est dans ce contexte qu'Emmanuel Kasarhérou et Roger Boulay livrent le fruit du travail de vingt années d'investigation et d'inventaire dans les musées français et européens, nous montrant la diversité du patrimoine immatériel ancestral du monde kanak à travers quelques 300 œuvres et documents exceptionnels, objets et pièces inédits, spectaculaires, parmi les plus grandes œuvres classiques du monde et de l'art kanak. Situé à 17000 km de la métropole, l'archipel de la Nouvelle-Calédonie est composé de Grande Terre, des îles Loyauté et l'île des pins. Ce territoire est divisé en 3 provinces, celle du Nord, celle du Sud et celle des îles Loyauté et de 8 aires coutumières où vivent 245.580 habitants en majorité kanaks, européens et polynésiens. 28 idiomes y sont toujours parlés, alors comment survivre culturellement dans cette véritable mosaïque humaine ? Et bien les Kanaks ont survécu grâce à leurs langues et à leur tradition de l'oral qui véhiculent leurs croyances, leurs mythes et récits généalogiques, de génération en génération, à travers les clans et les lignages, les récits de guerres et des alliances, car, depuis l'arrivée de James Cook en 1774, cette terre qui lui rappelle l'Ecosse (Caledonia en latin) et qu'il nommera « New Caledonia », va connaître bien des épisodes malheureux : la colonisation, la christianisation et l'évangélisation forcées, le parcage dans des réserves où les autochtones sont destinés à disparaître en quelques décennies, coupés de leur terre nourricière et de leur culture. Eh bien non ! Comme un acte de rébellion, comme une résistance et un manifeste pour l'indépendance et une reconnaissance à travers l'histoire de leur révolte depuis 1853 quand la Nouvelle-Calédonie devient une colonie française et jusqu'aux accords de Matignon en 1988 les Kanaks résistent.

 

 Applique de porte de case, fin du 19ème siècle. INV. MNC86.5.1


Comment mieux découvrir l'histoire de ce peuple et de sa terre sinon en allant voir l'exposition « Kanak, l'art est une parole ». Dans la culture kanak, la parole est d'or, elle est sacrée et lie les hommes entre eux. La parole est ce patrimoine immatériel, les discours, les chants, les épopées, les légendes, les codes des danses, tout se passe par la parole, celle du chef que l'on rejoint dans le Mwârö, la grande case, le centre de la société, qui va transmettre la vision du monde kanak.

Cette aventure commence par des poteaux sculptés d'artistes contemporains et des appliques de portes très anciennes qui montrent bien que la culture kanak poursuit son histoire... Au son de la flûte, on pénètre dans les cinq espaces conçus comme des visages qui nous regardent, ceux de la culture kanak et du parfois maigre reflet qu'en ont perçu les Européens depuis 1774 jusqu'à nos jours. C'est donc un parcours à deux dimensions, sans sens particulier où l'on peut circuler d'un visage ou d'un reflet à l'autre et revenir en arrière lorsqu'une question ou une réponse nous fait prendre conscience des luttes de ces hommes pour préserver leur identité et leur avenir structurel, culturel, politique et leur droit à la terre. A travers « Le verbe et la parole Nô », « La maison et le pays Mwâ ma mwâciri », « Le taro et l'igname et l'importance du lien au végétal Mwa ma mëu », « Les ancêtres et les esprits et l'importance du lien aux ancêtres Bèmu marhee », « La personne et ses liens Kamö ma vibéé » nous ressentons la confrontation des « visages et des reflets » qui renvoie à notre image et à celle que nous donnons, essence même de la pensée kanak. Admirer les statuaires, les structures des grandes maisons, les appliques de porte, les flèches faîtières, les tissus ou nattes pour les coutumes, les outils agraires, les armes, les haches ostentatoires aux disques de jade, de serpentine ou en néphrite, les incroyables bambous gravés de l'histoire des rencontres avec les Européens et autres pétroglyphes, les sculptures à planter, les échelles à lier les ignames, les parures, les bijoux, les monnaies et les impressionnants masques sombres, mais aussi regarder les documents, peintures, inventaires scientifiques, l'imagerie de propagandes des colonisateurs, les images de cartes postales et affiches pour l'exposition universelle de 1889 ou pour les « zoos humains » objet de tant de curiosité au XIXe siècle...

 

Hache-ostensoir. Inv. 71.1946.0.51 X.

 

Et l'histoire généreuse des premiers ethnologues missionnaires (Guillaume Douarre ou le pasteur Maurice Leenhardt et son épouse Jeanne) ou de personne célèbre emprisonnée au bagne (Louise Michel) qui se passionneront pour ce peuple et pour sa culture et laisseront des écrits ou des actes qui feront date dans l'histoire des Kanak, ou les paroles de Picasso et Braque fortement impressionnés par les objets et l'art kanak. Témoignages des révoltes et des grands chefs, d'Ataï à Jean-Marie Tjibaou, et de leurs successeurs qui portent le fruit de tous les combats vers une libération qui se veut entière.
Toute l'exposition respire un espoir grandissant, celui de la parole indestructible qui fait toujours son chemin passant par toutes les montagnes, plaines, rivières ou océans, qui porte ce que l'homme a d'universel à partager et cet hommage au peuple kanak en est un des nombreux, à travers l'art, qui ne peut pas laisser indifférent.
« Nous avons voulu que les esprits des ancêtres soient présents dans cette exposition » expliquent Emmanuel Kasarhérou et Roger Boulay, les deux commissaires de « Kanak, l'art est une parole » et les esprits des ancêtres bienveillants y sont bien présents.
Un astucieux livret-jeux en direction des plus jeunes visiteurs est à disposition en début de parcours.

à revoir sur internet « La galerie de France 5 » du 27 octobre 2013

 

 

 

Musée du quai Branly 37, quai Branly 75007 Paris Tél. : 01 56 61 70 00

 

 

 

INITIES BASSIN DU CONGO

Musée Dapper, jusqu'au 6 juillet 2014.

LEXNEWS | 28.10.13

par Evelys Toneg

 



Depuis 9 octobre 2013 et jusqu'au 6 juillet 2014, Christiane Falgayrettes-Leveau, directeur du Musée Dapper et Anne-Marie Bouttiaux, conservateur en chef de la section d'ethnographie du Musée de l'Afrique centrale de Tervuren en Belgique, les deux commissaires de cette nouvelle exposition, proposent de découvrir à travers un très grand nombre d'objets rares, les pratiques initiatiques de la très vaste région que constitue le bassin du Congo. « En Afrique subsaharienne, être initié signifie tout d'abord que l'on a suivi, sur une longue période et dans des conditions éprouvantes, un enseignement spécifique réservé à une catégorie d'individus. Ensuite, certaines règles de comportement propres au groupe dont on est issu sont partagées avec d'autres personnes, le plus souvent du même âge, du même sexe. » Cet extrait du catalogue de l'exposition donne le ton du ou des mystères que nous allons découvrir ou appréhender tout au long du parcours surprenant de cette exposition. Les objets, ici exposés, masques, statuettes, parures, coiffes et pendentifs ou encore cette chaise Chokwe d'Angola qui évoque une scène de circoncision, sont tous issus du contexte des rites de passage organisés essentiellement pour les garçons, mais également pour les filles. Ces représentations symboliques liées à une initiation précise étaient mises en scène suivant un processus défini par un certain nombre de cérémonies marquant ou scandant les étapes à franchir pour le, ou la, jeune initié.

 


Mais que sont ces moments de vie ritualisés ? Des symboles mis en scène du passage du monde de l'enfance à celui des adultes qui restent obligatoires pour assoir son statut dans le groupe et donner naissance à un être nouveau conforme aux besoins de la société par une mise à mort symbolique du jeune initié (de sa personnalité antérieure). Certes c'est ainsi que ces rituels ont été et sont toujours présentés le plus simplement possible au plus grand nombre d'entre nous, mais il ne faut pas oublier les cérémonies qui concernent directement des savoirs très approfondis des lois de la nature, des connaissances thérapeutiques, religieuses ou ésotériques qui sont, elles, réservées à des postulants volontaires. Ici, dans le parcours proposé au Musée Dapper, entre objets parfois très impressionnants (qui peuvent également avoir des rôles et des implications directes dans les initiations) et témoignages filmés en situation, on aura à cœur de comprendre pourquoi dans tout le système initiatique les corps et les esprits sont marqués à jamais et que pour des initiations de second type (adultes), il faut souffrir pour devenir un initié aux grades supérieurs dans les diverses associations secrètes présentes sur tout le territoire congolais.
S'agit-il uniquement de produire des adultes et à quelles conditions ? A travers ces souffrances marquant à jamais la chaire telles la circoncision ou l'excision ? Non, il s'agit aussi d'une marque d'intégration sociale obligatoire nécessaire qui porte en elle la construction d'un foyer solide et fécond, donc de l'avenir même du groupe.

Que ce soit des masques (Yaka du sud ou Luba, Nkanu ou Bembe), des statuettes de musiciens (tambour Nkanu), des parures (bracelets ou disque labial pour garder le secret Ngbaka, des coiffes Lega) ou des armes (glaives Salampasu) tous ces objets initiatiques nous regardent droit dans les yeux et nous parlent ici de cultures très précises qui nous bousculent et nous renvoient à nos propres rites de passage, ceux qui dans nos villes comme dans les campagnes, dans les religions persistent et de tous ces nouveaux que s'invente la jeunesse pour marquer les étapes de la vie, ces cérémonies moins investies de spiritualité, mais qui existent aussi.
Qu’en est-il aujourd'hui de ces initiations ?
Depuis les années 1960 et l'indépendance du pays, le bassin du Congo est en proie aux conflits incessants qui ont détruit petit à petit la vie politique, religieuse et sociale, la plupart de ces rites initiatiques ont disparu et si il y a encore des sorties de masques et des festivités, ces rituels « hors contexte » sont organisés pour les touristes ou dans des buts profanes qui ne peuvent pas donner accès aux secrets de certaines qui subsistent encore et à propos desquelles on ne sait pas grand-chose, les informations les entourant étant bien trop rares.
Comprenons donc afin d’apprécier pleinement ce parcours initiatique que la plus part des populations ici présentées ne suivent pas notre système binaire et monothéiste (le bien et le mal), mais adoptent le principe selon lequel il faut maîtriser les pouvoirs surnaturels avant de les utiliser à bon ou mauvais escient et être donc dans une relation à la nature et au surnaturel particulière qui permet alors l'exercice de ces pouvoirs et d'agir sur les autres. Ces connaissances s'acquièrent parfois tout au long d'une vie et c'est la formation que reçoivent les devins, thérapeutes, chefs, souverains et responsables des cultes au sein des sociétés secrètes. C'est une part de la vie des initiés du bassin du Congo que le Musée dévoile ici en objets et en images.

 


Le musée Dapper a une très bonne habitude, celle d'ouvrir ces expositions avec les œuvres d'artistes contemporains, liens directs entre les cultures anciennes d'Afrique et le monde actuel. Ici, ce sont les masques de Romuald Hazoumé, artiste béninois yoruba, qui ouvre la danse initiatique... C'est à partir de plastiques récupérés, de bidons usagés, de fils de fer, de fils électriques et de plumes que sont composées ces figures de masques, métaphores visuelles, qui interrogent sur la consommation effrénée et son gaspillage de plus en plus visible sur le continent africain, transformé petit à petit en poubelle de l'Occident. Romuald Hazoumé rappelle là, non sans un humour malicieux, qu'en art un objet bidon est un faux... Ici tous ces faux masques initiatiques qui évoquent le « système D » et la débrouillardise mis en place par de nombreuses familles pour survivre sont loin d'être des œuvres bidon !
Cette nouvelle exposition du Musée Dapper apporte un peu plus de connaissances et de respect sur « les Afriques » du continent africain !

 



catalogue disponible au musée « Initiés bassin du Congo » Editions Dapper
272 pages, illustrations couleur et noir et blanc Format 220X290 mm

 

 

Georges Braque

Grand Palais

jusqu'au 6 janvier 2014



Nous pensions connaître Braque avec ses tableaux à petits cubes selon l’expression d’Henri Matisse et nous ressortons de l’exposition du Grand Palais avec pourtant cette étrange impression de le redécouvrir. Le peintre avait en effet paradoxalement souffert depuis la deuxième moitié du vingtième siècle de son succès et de la portée de son travail souvent ignorée, comme l’avait prophétisé en son temps (1950) son ami le poète Pierre Reverdy : « Les tableaux seront là, muets, irréfutables ». Cela faisait quarante ans qu’il n’y avait pas eu de rétrospective exclusive consacrée au peintre né à Argenteuil en 1882. Le fauvisme sera sa première grande influence avec ces paysages peints à l’Estaque en 1906 et à La Ciotat en 1907, et qui ouvrent cette vaste exposition nous conduisant jusqu’aux dernières œuvres du peintre. L’année suivante sera l’acte de naissance du cubisme avec l’exposition qui lui sera consacrée à la galerie Kahnweiler grâce au soutien de Guillaume Apollinaire. La perspective s’estompe alors au profit d’un entrecroisement de plans superposés où la géométrie supplée la couleur. C’est le Braque que nous connaissons et qui nous semble presque aller de soi, et pourtant… et pourtant, cette vision du monde - et sa représentation - n’allaient pas autant de soi en ce début de siècle.

 

Grand Nu, hiver 1907- juin 1908. Huile sur toile ; 140 x 100 cm. Paris, Centre Pompidou, Musée national d'art moderne, dation Alex Maguy-Glass, 2002. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist.RmnGrand Palais / Philippe Migeat, © Adagp, Paris 2013.

 

Le génie de Braque fut de donner la priorité à la recherche de l’espace et de sa matérialisation, une recherche qu’il partagera avec son ami Picasso dans ce que l’on pourra appeler le cubisme analytique tant les deux artistes pousseront à leurs extrémités cette révolution esthétique. Il suffit pour s’en convaincre d’admirer la peinture Broc et violon (1909-1910) pour réaliser combien la couleur n’est plus que le témoin discret de cette appréhension de l’espace. Braque reconnaissait la force de cette intimité artistique et humaine avec Picasso lorsqu’il se souvenait : «… On s’est dit avec Picasso pendant ces années-là des choses que personne ne se dira plus, des choses que personne ne saurait plus se dire, que personne ne saurait plus comprendre… ».

Le parcours de l’exposition continue avec les papiers collés et nous prenons conscience que ce fil directeur perçu précédemment se trouve alors, ici, à la fois affiné et renforcé par ces morceaux de papier qui ne sont en rien des trompe-l’œil comme on l’a cru top souvent à tort , mais bien des jalons précieux qui figurent l’espace comme cette œuvre remarquable Compotier et verre de 1912 en témoigne. La couleur vint plus tard chez Braque, après les épreuves de la Première Guerre mondiale où il fut grièvement blessé à la tête. Ses natures mortes entre les deux guerres prolongent le cubisme synthétique en un équilibre entre la forme, la couleur et la matière avec quelques surprises pendant cette même période comme ces Canéphores dont les silhouettes primales participent d’un retour à l’essentiel, à l’antique…

 

Georges Braque - Compotier et verre (Premier papier collé) 1912

fusain, papier faux bois collé sur papier ; 62,8 x 45,7 cm

©The Leonard A. Lauder Cubist Trust

©Adagp, Paris, 2013.


La visite offre encore de belles découvertes telle cette Théogonie d’Hésiode illustrée par Braque dans une remarquable réinterprétation des grands mythes fondateurs de la Grèce antique, et aussi ces nombreux documents dans lesquels les poètes René Char, Pierre Reverdy, l’écrivain Jean Paulhan témoignent leur admiration pour cet artiste dont ils avaient su, chacun à leur manière, remarquer le génie. Il faudra continuer à arpenter de belles salles avec la série des Ateliers qui nous fait entrer au cœur de la création du peintre pour finir avec ces Oiseaux qui accompagneront Georges Braque jusqu’à la fin de cette ligne tracée par leur vol…

 
 

Lectures

 

Karen K. Butler "Georges Braque - L'espace réinventé" Format 255 x 305 mm, 236 pages, Editions Prisma, 2013.

 

 

 

 

 

 

 

Le Petit Journal du Grand Palais "Braque explique Braque"

 

 

 

Le printemps de la Renaissance

 La sculpture et les arts à Florence 1400-1460
Musée du Louvre

jusqu'au 6 janvier 2014

 

 

 

Donatello (Donato di Niccolò di Betto Bardi;
Florence vers 1386-1466), Buste reliquaire de San
Rossore, vers 1424-1427, bronze fondu ciselé, doré
et argenté. Pise, musée national de San Matteo, inv.
1720 © Scala, Florence.
 

 

Lexnews a eu le grand plaisir de rencontrer Beatrice Paolozzi Strozzi, directrice du musée national du Bargello, et Marc Bormand, conservateur en chef au département des Sculptures du musée du Louvre, les deux commissaires de la très belle exposition consacrée à la Renaissance à Florence sous l'angle de la sculpture, exposition qui réservera de belles surprises esthétiques et artistiques aux visiteurs de cet évènement au Louvre jusqu'au 6 janvier 2014 !

 

 

La Renaissance est souvent entendue comme une manifestation culturelle et artistique qui surgirait d’un sombre Moyen-âge de manière inattendue. L’exposition que vous avez préparée à Florence, et aujourd’hui au Louvre, démontre le contraire. »


Marc Bormand : « Effectivement, l'exposition cherche en quelque sorte à présenter l’aube de la Renaissance. Dès, la première salle de l'exposition, nous n’avons cependant pas voulu traiter directement de cette Renaissance, mais des moments qui l'ont précédée, de ses prémices. Nous montrons ainsi comment déjà au XIIIe et au XIVe siècle, les grands sculpteurs qui travaillent à Florence et en Toscane ont déjà ce sentiment lié à l'antiquité classique et qui progressivement va arriver à maturité. Cette idée sera reprise pour aboutir à un moment donné précis, cette année 1401 au début du XVe siècle, où a lieu le concours pour les secondes portes du baptistère San Giovanni de Florence, concours qui sera remporté par Lorenzo Ghiberti. Ces deux reliefs qui comptent parmi les plus grands chefs-d’oeuvre de la Renaissance sont conservés aujourd'hui et exposés dans la seconde salle de notre exposition marquent véritablement le début de la Renaissance en tant que transition entre l'art gothique et cette renaissance de l’Antiquité classique liée à l’humanisme. »

 

 

Donatello (Donato di Niccolò di Betto Bardi), Saint Georges et le dragon, vers 1417, marbre.
Florence, musée national du Bargello, inv. 517 Sculture © Lorenzo Mennonna, courtesy of
Italian Ministry for Cultural Heritage and Activities
 


Lexnews : « Peut-on parler alors d’un surgissement dans la transition ? »


Beatrice Paolozzi Strozzi :
« Oui, et entre les deux, il faut également souligner le génie révolutionnaire de Brunelleschi et le génie plus réformateur de Ghiberti. Ce dernier souhaitera suivre la tradition dans l'innovation avec des références à l’art classique dans une composition très harmonieuse, encore lié à la grâce du gothique international alors que le jeune Brunelleschi sera, quant à lui, intéressé par le rapport de l’homme à l’espace, mais également aux références précises de chefs d’œuvre de l’antique avec cette plasticité forte et synthétique. Cela nous permet de bien comprendre combien cette Renaissance se réalise avec des personnalités très différentes. »
 

Lexnews : « C’est dans l’espace et le volume que vous avez souhaité cette exposition sur la Renaissance à Florence en retenant essentiellement la sculpture »


Marc Bormand :
« Oui, car la Renaissance, contrairement à ce que peut penser parfois le grand public, n'est pas née avec la peinture, mais est véritablement fondée et créée par les sculpteurs, en trois dimensions. Ce sont en effet les grandes sculptures créées à Florence à la demande des chanceliers humanistes de la cité pour les grands édifices publics que sont la cathédrale, le baptistère où l'église Orsanmichele qui vont incarner ce nouvel idéal humain qui fonde la Renaissance. Vous avez là une mise en valeur de l'homme qui est vraiment fondamentale comme on le sait depuis Michelet et Burckhardt, ces grands penseurs qui ont été les premiers à développer le concept de Renaissance au milieu du XIXe siècle ».

 

Agostino di Ducio (Florence 1418 - Pérousse vers 1481), La
Vierge et l’Enfant (Vierge d’Auvilliers), vers 1460-1465. Paris,
musée du Louvre, département des Sculptures, inv. RF 1352


Lexnews : « C’est avec ce regard pluriel qu’il faut appréhender ces œuvres, en invitant tous les arts ? »


Beatrice Paolozzi Strozzi :
« Nous avons en effet cherché à montrer combien la sculpture avait eu un rôle d'avant-garde dans la naissance de la Renaissance tout en soulignant ses rapports avec les autres arts tels les travaux picturaux très importants d’artistes contemporains comme Masaccio dont la monumentalité et l’attitude sévère et morale sont fortement inspirées par la sculpture de Donatello. Vous avez également Fra Filippo Lippi qui est très lié non seulement à Donatello, mais également à Luca della Robbia, et si vous observez les Vierge avec enfant de Lippi que nous présentons vous remarquerez combien elles sont directement inspirées quant à leur composition et à leur effet plastique de cet artiste. Vous pourrez également admirer ces grandes statues peintes sur les murs par Andréa del Castagno qui donnent littéralement l'impression de véritables statues qui occupent l'espace, démonstration qu'en ces temps-là, la peinture regarde la sculpture et joue à imiter l'effet de tridimensionnalité, le tout dans un ton héroïque inspiré également de l’art statuaire. »
 

Lexnews : « Nous pouvons ainsi retenir cette idée de tridimensionnalité qui correspond au souhait d’une société qui désire s’inscrire dans l’espace non seulement culturel et artistique, mais également à des fins politiques. »


Beatrice Paolozzi Strozzi :
« Oui, il y a en effet une volonté affirmée de créer une ville belle et moderne aux yeux de ses citoyens pour les encourager pour le futur, mais aussi aux yeux des étrangers quant à la puissance que représente cette même ville. Nous pouvons également souligner cette idée d'art public qui correspond à la morale de la politique de cette époque avec un modèle exclusivement républicain. Il ne s'agit pas d'un art d'élite, mais d'un art dédié au peuple, la sculpture monumentale étant celle qui correspond le plus à cette idée d'art public. »

Andrea del Castagno (Andrea di Bartolo; Castagno, avant 1419 - Florence, 1457),

Apparition de la Trinité aux saints Jérôme, Paule et Eustochie, 1454, fresque déposée. Florence,

Basilique de la Santissima Annunziata (Patrimoine du Fonds des édifices de culte - ministère de
l’Intérieur), v. I, n.1655 (1914) © Studio Antonio Quattrone, Florence, by permission of Fondo Edifici di Culto, Ministero dell’Interno – Dipartimento per le Libertà civili e l’Immigrazione – Direzione Centrale per l’Amministrazione del FEC

 

Lieu : Hall Napoléon, sous la pyramide Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 9 h à 18 h. Nocturnes les mercredi et vendredi jusqu’à 21h45. Renseignements : 01 40 20 53 17

Le printemps de la Renaissance
La sculpture et les arts à Florence, 1400-1460 Marc Bormand, 552 pages, relié, 24 x 29 cm
450 illustrations, Louvre Editions Officina Libraria, 2013.


 

A lire également notre dossier spécial Florence avec les interviews de Cristina Acidini et de Timothy Verdon


 

 

 

 

 

Delacroix écrivain
Musée Delacroix
jusqu'au 23 septembre 2013

Autographe avec taches de couleurs
Eugène Delacroix©RMN/G. Blot
 

Eugène Delacroix mourut, à l’âge de 65 ans, le 13 août 1863, à Paris dans son appartement de la rue de Furstenberg où est installé aujourd’hui le musée. Afin de célébrer ce cent-cinquantenaire, le musée présente un ensemble de peintures, dessins, autographes et photographies autour du thème Delacroix écrivain. Issues de ses collections, récemment enrichies par deux dons exceptionnels, ces oeuvres montrent une face souvent méconnue du talent du grand peintre français, grâce à des prêts remarquables du département des Arts graphiques et du département des Peintures du Louvre, ainsi que de l’Institut national d’histoire de l’art.

Peintre majeur du XIXe siècle, très tôt remarqué par la critique pour la puissance et l’invention de ses oeuvres, Delacroix fut aussi un écrivain remarquable, dont les qualités d’expression littéraire étaient servies par une culture classique profonde et un sens aigu de la composition et de la narration. Tenu toute sa vie durant sur de petits carnets retrouvés à sa mort, son Journal en témoigne. Écrits intimes, il n’était pas exclu, du point de vue de leur auteur même, qu’ils deviennent publics ; « le véritable grand homme est à voir de près », nota-t-il en 1850.
Delacroix avait conscience de l’importance de ses jugements artistiques et, malgré la discontinuité obligée de l’exercice diariste, il était soucieux, par ses renvois et ses notes d’une année à l’autre, de la cohérence de l’ensemble. Il lui arrivait souvent de recopier des éléments préparatoires ou consécutifs à des articles, rassemblant ainsi ses avis et témoignages.

« Un peu d’insistance est nécessaire, une fois la machine lancée, j’éprouve en écrivant autant de facilité qu’en peignant, et, chose singulière, j’ai moins besoin de revenir sur ce que j’ai fait. » 21 juillet 1850.

Delacroix épistolier
Delacroix fut également un épistolier fervent, écrivant à ses proches et à ses commanditaires, livrant ainsi sentiments amicaux et intimes, réflexions esthétiques, notes du quotidien, parfois marquées par la lassitude et le découragement.
Les liens que Delacroix noua sa vie durant avec les artistes de son temps permettent de sentir,au fil de ses courriers, la richesse de cette époque. George Sand, Théophile Gautier furent ainsi au nombre de ses correspondants fidèles. Le soutien qu’ils lui apportèrent fut, toujours, un réconfort pour cet inquiet, soucieux de la reconnaissance de son talent et de sa postérité. Le 4 août 1861, il remercia ainsi Gautier de sa critique élogieuse des décors de Saint-Sulpice : « Mille, mille grâces, de votre poétique et bienveillant article, et de l’empressement que vous avez mis à le faire. Vous m’avez gâté si souvent que je finis par croire à tout ce que votre amitié écrit à mon adresse ; j’oublie trop que votre imagination ajoute à mon invention et que votre style y met le vernis. » Tracées d’une écriture élégante aux lettres bien formées, parfois enrichies de dessins et d’essais de couleur, toujours composées avec soin sur le papier, les lettres que le peintre envoya sont aussi fidèles à son sens de l’harmonie et de la beauté.

L’accrochage Delacroix -écrivain
Installé dans l’ensemble des espaces du musée, appartement et atelier, l’accrochage Delacroix écrivain présente peintures, dessins et lithographies d’Eugène Delacroix en regard de ses écrits. Il offre aussi de montrer les dernières oeuvres du peintre, notamment un ensemble de dessins pour les décors de Saint-Sulpice et une émouvante Lionne prête à s’élancer. Il permet également aux visiteurs de découvrir, fleuri et sous le soleil estival, le havre de paix qu’offre aujourd’hui le jardin du musée rénové.

Deux dons exceptionnels
La collection du musée Delacroix vient de s’enrichir grâce à la générosité de deux donateurs, que cet accrochage permettra d’honorer. En 2012, Monsieur et Madame Pierre Guénant ont offert les manuscrits d’Alfred, les Dangers de la cour et Victoria. Avec Alfred, le très jeune Eugène Delacroix, désireux de devenir poète autant que peintre, s’essaya à la romance médiévale, dans le goût de son temps. Cette jolie nouvelle historique souligne combien l’envie d’écrire fut précoce et affermie chez Delacroix. C’est une acquisition particulièrement précieuse pour le musée que les visiteurs pourront découvrir pour la première fois cet été. Monsieur Norbert Ducrot-Granderye a donné, en début d’année 2013, un ensemble exceptionnel d’autographes de Delacroix et de documents liés à son décès et à ses obsèques. Il réunit notamment le brouillon manuscrit de l’invitation à l’inauguration de la chapelle des Saints-Anges à Saint-Sulpice, en juillet 1861, où le peintre revient sur son choix des sujets retenus pour cette œuvre, aujourd’hui considérée comme son testament spirituel et pictural ; plusieurs missives envoyées au baron Charles Rivet, ami de jeunesse du peintre ; une belle lettre, fort rare, écrite à Joséphine de Forget, sa cousine pour laquelle il eut une tendre inclination, dans laquelle il raconte qu’il assista au mariage civil de Napoléon III, le 30 janvier 1853.

 

Delacroix Eugène - Lionne prête à s’élancer
©RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

 

Des projets inédits pour le tombeau de l’artiste au Père-Lachaise et de nombreux documents liés au décès et au testament offrent des pistes pour des recherches nouvelles. Ce don remarquable vient compléter celui fait en 1994, qui avait permis l’acquisition des plaquettes en ivoire servant de palettes à Delacroix, en souvenir du commandant de la Garde impériale, Charles Granderye et de Madame, née Doublet de Ferrière, et celui, accordé en 1997, qui permit d’acheter un ensemble de lettres adressées à Achille Piron, fidèle ami de Delacroix.

Commissaire(s) :
Dominique de Font-Reaulx assistée de Catherine Adam-Sigas, pour l’accrochage.

 

6 rue de Furstenberg
75 006 Paris
Tél. : (standard) 00 33 (0)1 44 41 86 50

 

CHARLES RATTON – L'INVENTION DES ARTS « PRIMITIFS»

musée du quai Branly jusqu'au 22 septembre 2013.

LEXNEWS | 26.08.13

par Evelys Toneg

 



Que certains chefs-d'œuvre exotiques soient accueillis au sein du Musée du Louvre, Guillaume Apollinaire le souhaitait ardemment. Félix Fénéon, en 1920, s'interrogeait de leur absence dans ce sanctuaire de l'art. André Malraux qui lui aussi affirmait en 1976 dans le journal l'Intemporel, que « beaucoup veulent l'art nègre au Louvre où il entrera ». Claude Lévi-Strauss, quant à lui, attendra encore plusieurs années avant de lire en 1990 le manifeste écrit par Jacques Kerchache qui déclarait que « les chefs-d'œuvre du monde entier naissent libres et égaux » et jusqu'en 2000 quand fut inauguré le pavillon des Sessions. Alors qu'entrant dans l'exposition « Charles Ratton (1897/1986), l'invention des arts primitifs », devant le bureau reconstitué de l'un des plus grands marchands et collectionneurs d'art parisiens des années 30, qui n'aura pas eu la joie d'être là pour l'inauguration du pavillon des Sessions, alors qu'il souhaitait, en 1980, offrir le meilleur de sa collection au Musée du Louvre, on est de suite transporté par la passion qui l’animait et sûr de son action décisive dans la reconnaissance de ces arts dits « primitifs » d'Afrique, d'Amérique, d'Asie et d'Océanie, représentant les trois quarts de l'humanité et pour lesquels il milita contre l'approche et la vision colonialiste d'œuvres dignes du même intérêt scientifique que ceux de la Grèce antique ou du Moyen-âge européen.

 

 

Portrait de Charles Ratton, Studio Harcourt, Paris, années 1930. Archives Charles Ratton.

Guy Ladrière, Paris © musée du quai Branly, photo Claude Germain.

 

 

Un bureau massif et des masques de différentes origines, une cape cérémonielle, une partie du monde sur une étagère, une bibliothèque, une table basse, un fauteuil, une chaise, un tabouret que bien des designers d'aujourd'hui auraient aimé créer... Cette pièce où Charles Ratton travaillait à tous ses projets semble garder en elle un mystère, celui du lien affectif que le collectionneur entretenait avec toutes ses œuvres. En effet il photographiait ou faisait photographier chaque objet qu'il possédait ou dont il allait se séparer. Seule, une sculpture ne le quittera jamais, une statuaire du royaume du Dahomey, République du Bénin, représentant un homme assis frappé d'immobilité, sa tête happée par la gueule d'un serpent cornu, semblant être la représentation symbolique de la vie de Charles Ratton, homme discret et secret, passionné, dévoré par sa relation avec l'art, une belle allégorie...
 

C’est à l’initiative de Philippe Dagen et de Maureen Murphy, commissaire et conseiller scientifique de l’exposition actuellement présentée au musée du quai Branly « Charles Ratton, l’invention des arts « primitifs » », qu’un hommage est rendu à cet homme expert, collectionneur avisé d’une grande sensibilité et d’une forte intuition qui a participé grandement à l’avènement des objets dits « primitifs » au rang d’œuvres d’art, en France comme aux Etats-Unis et pour lesquels il fit campagne afin que changent les regards et les opinions stéréotypées sur ces expressions artistiques ou artisanales mal connues et méprisées des collectionneurs comme du grand public, restés dans l’apologie du colonialisme et de la suprématie de l’académisme de l’art occidental. A la suite de ses études à l’école du Louvre, avant la Première Guerre mondiale, Charles Ratton s’intéressait au Moyen-âge, puis il élargit sa curiosité aux arts d’Amérique et d’Océanie sous l’influence des cubistes et des surréalistes qui appréciaient l’esthétique de « l’art nègre ». Il s’entourait alors d'André Breton, Paul Eluard, Joan Miro ou encore Yves Tanguy.

 

Après la Seconde Guerre mondiale, Charles Ratton apparaît être la référence incontournable en matière d'Afrique et d'Océanie et sa galerie, rue Marignan à Paris, est visitée par tous les amateurs, collectionneurs acheteurs ou autres personnes sensibles à ces expressions artistiques « exotiques ». Toujours reconnu dans les années 1970 comme ayant participé au triomphe de tous ces objets considérés comme des chefs-d'œuvre du patrimoine mondial artistique, il allait, avec Jean Dubuffet et Pierre Roché, contribuer à la l'invention de la notion de « l'art brut » et en 1948 créa la « compagnie de l'art brut ». Dans toute sa carrière, Charles Ratton s'appuya sur tous les supports et moyens de communication modernes comme la presse, la photographie (Walker Evans et Man Ray proposent deux visions esthétiques ou pédagogiques différentes sur ces arts dits « primitifs ») et le cinéma (collaboration au film d'Alain Resnais et Chris Marker « Les statues meurent aussi » en 1953) pour organiser ou participer à des événements autour des arts non occidentaux, des expositions, des conférences, des ventes de collections privées (Breton et Eluard), défendant corps et âme la dimension artistique de ces œuvres et de ces objets jugés parfois « obscènes » afin d'en dégager le caractère purement artistique « uniquement pour le plaisir des yeux » dira-t-il à l'occasion de la première exposition d'arts d'Afrique organisée dans un musée d'art moderne « African Negro Art » à New York en 1935.

Le Musée du quai Branly à travers cette exposition aspire à rendre à Charles Ratton l'importance qui fut la sienne, le faisant ainsi connaître d'un plus large public.

Masque, population Dan, 19-20ème siècle, Côté d'Ivoire. Bois © musée du quai Branly, photo Claude Germain. Ancienne collection Charles Ratton. Guy Ladrière, Paris.


A travers l'univers de Charles Ratton, le parcours de cette exposition montre toute l'activité de cet homme, tant marchand d'art ami des surréalistes, que ses activités aux Etats-Unis avec Pierre Matisse, le fils d'Henri Matisse, marchand d'art moderne installé à New York et avec qui il organisera une exposition de sa propre collection africaine. Les différentes expositions et prises de position comme en 1930 à la galerie du théâtre Pigalle, ou celle du musée d'ethnologie en 1931 avec l'équipe du futur Musée de l'homme du Trocadéro, mais aussi ses expertises en collaboration avec Louis Carré pour les ventes de collections privées le consacreront spécialiste et lui permettront de concevoir d'autres événements comme, en 1932, une exposition temporaire dédiée aux bronzes et aux ivoires du royaume du Bénin (actuel Nigéria). Quel emploi du temps pour ce passionné qui n'hésitera pas non plus à prendre quelques risques en exposant, en 1937, des masques et ivoires eskimo qui passeront presque inaperçus dans la presse. Charles Ratton s'intéresse aussi à la mode et au stylisme des parures et coiffes du Congo. En 1937, Man Ray photographia une série de coiffes anciennes uniques. Il nous paraît tellement évident, aujourd'hui, d'admirer les chefs-d’œuvre des civilisations extraoccidentales dans les musées et les galeries des grandes métropoles, mais ces œuvres avaient besoin d'un mécène qui leur fasse gravir une à une les marches de ces plus grands lieux dédiés à l'art, ce fut là la vocation de Monsieur Charles Ratton.