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Édition Semaine n° 35  -  Août 2016

 

 

 

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Littérature - Poésie - Romans

 

Nicole Savy « Le Paris de Hugo » collection Le Paris des écrivains, éditions Alexandrines, 2016.

 


Nicole Savy signe avec « Le Paris de Hugo » aux éditions Alexandrines un petit livre plein de charme et qui nous entraîne dans l’univers bien particulier de la capitale de l’auteur de « Notre Dame de Paris » et les « Les Misérables », deux romans forgés aux ruelles, places et monuments de ce Paris que le grand homme aimait tant. Car Victor Hugo aime sa ville presque autant que les femmes, les confondant parfois, les visitant toujours. Ce jouisseur au sens noble du terme aime la vie, la vie amoureuse, c’est certain, et la vie sociale, cela est évident lorsque l’on sait avec quelle passion il défendra les déshérités, les plus pauvres, les exclus sans parler de son aversion pour la peine de mort. Il n’est pas jusqu’au directeur d’une prison que Victor Hugo ne visitera et auquel il fera des remontrances sur la qualité effroyable du pain servi aux détenus. Nicole Savy explore ce rapport bien particulier de la ville, de Paris et de l’homme de lettres célébré au point de lui offrir une rue à son nom de son vivant, le seul qui eût ce privilège parisien. Victor Hugo aime avant tout le Paris médiéval qu’il ne cesse de rechercher, d’explorer avant que les transformations radicales de son siècle ne bouleversent son paysage. L’étendard de Notre-Dame est un des symboles qui nourrira son inspiration romancière avec le génie que l’on sait, les ruelles n’ont pas de secret pour lui qui les arpente jour et nuit, y cherchant et y trouvant son inspiration, n’a-t-il pas écrit : « Être Paris, c’est marcher ». Alors l’homme marche sans cesse et écrit debout, insatiable de découvertes. La liberté est une des valeurs qu’il chérit le plus et qui, paradoxalement, l’éloignera si longtemps de sa ville avec l’exil. Il n’a pas peur du danger, risquera sa vie à plusieurs reprises pour défendre ses valeurs. Royaliste, pair de France, bonapartiste, il n’est pas dans l’inconstance mais choisit la défense des libertés de son temps dans le respect de la mémoire du passé. Cela aura un prix, il saura le payer avec dignité, gardant toujours dans son cœur une place de choix pour Paris, Paris qui s’en souviendra et le lui rendra bien.

 

 

Régis Debray, "Carnet de route". Écrits littéraires (« Quarto »), 1152 p., avec 220 documents, Gallimard, Paris, 2016.

 


Et si la destinée de Régis Debray était comparable à celle de saint Augustin ? Toute provocation mise à part, il y a tout de même quelque chose de commun entre ces deux hommes. Car ce Carnet de route est singulier : un seul carnet (pour plus de 1100 pages dans ce volume « Quarto ») et une seule route dans ce titre sans marque de pluriel. Or, l’exploration de la singularité d’un sujet unique est bien l’objectif que s’était assigné l’auteur des Confessions autour de l’an 400 de notre ère. Comme dans ce chef-d’œuvre qui inventa le genre de l’autobiographie, Régis Debray dit « je » tout au long de ce recueil : c’est même là le principe fondateur qui unifie tous les textes baptisés « écrits littéraires » qui sont repris dans ce volume. Il n’est pas jusqu’au titre de l’un d’eux – Loués soient nos Seigneurs – qui ne rappelle la première phrase des Confessions : « Tu es grand, Seigneur, et bien digne d’être loué ». Comme dans ces dernières, l’auteur « confesse » des fautes, des erreurs, des errements. Comme dans les Confessions, il culpabilise constamment de les avoir commis. Comme dans les Confessions (et comme dans les Mémoires d’Outre-Tombe), il colore souvent en noir pour se noircir et… noircir davantage de papier (Régis Debray avoue ignorer le clavier). Comme à la lecture de saint Augustin ou de Chateaubriand, on s’irrite parfois de ce qui peut apparaître comme un procédé. Il n’empêche, saint Augustin était toujours sincère sinon exact et Chateaubriand souvent crédible si ce n’est authentique. Augustin et François-René pleuraient volontiers et, de ces larmes, sont nés des chefs-d’œuvre. On sait aujourd’hui, grâce au recul, faire la part, dans l’analyse de leurs mémoires, de la mise en scène et de l’histoire. Il faudra attendre, pour juger sur ce plan Régis Debray, qu’il trouve son historiographe, son Pierre Courcelle ou son Michel de Jaeghere, afin que l’on sache si l’étiquette de « menteur magnifique » peut ou non lui convenir. Sur la forme on ne transigera pas : Régis Debray a une écriture, faite d’ellipses et de redondances, de brillant et de sombreur, de sublime et de trivial. Les « sauts » et les « gambades » d’un registre à l’autre font le style et défont l’unité. Comme chez Drieu La Rochelle (dont Régis Debray trace un portrait flatteur en dix lignes dans lesquelles il reconnaît notamment qu’il éprouvait pour ce « monstre sacré » une vraie fascination : « sa part nocturne m’est plus fraternelle ») on frise parfois la désinvolture esthétique et l’on est constamment victime des ruptures de ton, comme si ce signe distinctif de l’écriture satirique, servait, chez Régis Debray, de paravent à l’émotion, était une façon de ne jamais laisser pénétrer le lecteur jusqu’aux tréfonds d’un moi qui se dérobe : ces mémoires sont en partie déceptifs et Régis Debray, faisant mine de se livrer, se dérobe. L’autodénigrement joue avec l’autojustification, sans qu’on y voie toujours clair. On aurait aimé savoir, par exemple, pourquoi il se fit révolutionnaire en Amérique du Sud et pourquoi il servit François Mitterrand à Saint-Germain-des-Prés. On aurait aimé savoir comment, de philosophe, il se fit essayiste, médiologue, homme de théâtre. Bien sûr, tous ces sujets sont abordés dans le livre, et la ligne directrice semble être la culpabilité – parfois appelée « la haine de soi » – d’avoir quitté les armes pour les chaussons. Mais le fond de l’affaire n’est pas limpide et « la mauvaise foi », si elle demeure dénoncée, n’est pas toujours débusquée : idéaliste, Régis Debray est, pour commencer, un intellectuel engagé ; mais une fois « dégagé », ses prises de positions sont moins celles d’un « Candide à sa fenêtre » que d’un patriote qui défend, dans ses derniers textes, les valeurs républicaines, les humanités classiques, les grands auteurs et, dans « Un trèfle à quatre feuilles », la France. Le grand saut de l’auteur – de Fidel Castro ou de Che Guevara à Julien Gracq et à Romain Garry – s’il est bien décrit dans le livre, ne reçoit pas toujours toute la lumière que notre curiosité attendrait, avide qu’elle est de pénétrer un « cœur » autant qu’une « raison ». Il n’est pas jusqu’aux quelque 220 documents, photographies et lettres, qui jalonnent ce parcours, qui ne laissent un sentiment partagé, entre fascination et réprobation. On dévore avec passion et on admire jusqu’au moment où un doute vous prend. Fallait-il, par exemple, verser au dossier ce 17 sur 20 mis par Althusser à une copie de son jeune élève ? Fallait-il encore citer cette lettre haineuse de Jean Daniel mortifié de voir son « conseiller spécial » abandonner François Mitterrand en 1988 ? L’ultime illustration du volume – un guetteur hors d’âge, fusil entre les mains, affublé d’une barbe jusqu’aux genoux – résume notre malaise : la photographie est belle, mais la légende la gâte peut-être : « Sentinelle oubliée : tel qu’en lui-même enfin le cours des ans le change ». Le symbole est trop criant, le commentaire trop mallarméen, l’allusion à l’auteur lui-même sans doute hyperbolique. À la différence de ce que ressent le lecteur de saint Augustin, ce qui semblera peut-être parfois manquer ici, à force de vouloir la recréer par et pour l’intellect seul, c’est l’émotion.
 

Stéphane Ratti
 

"L'authentique Pearline Portious" de Kei Miller (The Warner Woman), 316 pages, Editions Zulma, 2016.

 


« Je m’approche d’elle, la prends dans mes bras et la serre contre moi doucement. Je murmure : -Les Crieurs de Vérité sont toujours là, Maman. On est encore là. Voyants. Prophètes. Annonceurs de Cataclysmes. On est là. Mais les choses ont changé. On saisit un crayon coincé derrière l’oreille et on écrit. On a écrit beaucoup de livres et devine un peu Maman : il y a des gens qui vont dans des librairies et achètent les livres que l’on écrit, les rangent sur leurs étagères. La plupart du temps, ils ignorent que ce ne sont pas des romans, des poèmes, des livres d’histoire. Mais de simples avertissements. Maman, il y a tellement de gens dans ce monde qui ont des oreilles mais ne savent pas entendre. Et tellement qui ont des yeux et qui ne savent pas voir. » « L’appel de la crieuse de Vérité est une Mise en garde… L’appel e la Crieuse de Vérité est Tempête & Ouragan & Inondation… L’appel de la Crieuse de Vérité est Tremblement de terre… L’appel de le Crieuse de Vérité est Regard porté sur le monde… Mais lorsque soudain la Crieuse de Vérité lance l’appel, les sangs des gens se fige… »
Où commencent les histoires ? Que parcourent-elles comme chemin ? Vers qui ? Qui les écoute ? Qui les entend vraiment ? Qui comprend leurs aventures improbables ? Quand s’arrêtent-elles et à quel moment recommencent-elles à voyager ? Vers quels horizons ? Qui témoignera de leur véracité ? Quand deviennent-elles parabole, légende ou curiosité locale ?
Là où commence la vie incroyable de la plus grande « Crieuse de vérité », née Adamine Bustamante, fille de Pearline Portious qui tricotait des bandages multicolores pour les membres malades d’une léproserie, quelque part en Jamaïque, juste parce que c’était si beau avec toutes ces couleurs… Là où seul Mr Mac peut encore vous conduire… Elle s’appelle Amadine Bustamante, elle est la fille de Pearline Portious, elle est née dans une léproserie et pourtant son état civil est Pearline Portious…
Il y a Miss Lily qui lui faisait la classe et aussi Mman Lazare ou Lucas Gilles dit le Capitaine et tous ceux qui ont traversé la vie d’Adamine.
Il y a Mr Gratte-Papyè, (comme l’appelle Adamine Bustamante, le prononçant en insistant bien sur chaque syllabe d’une voix à la gravité envoûtante qui emporte dans un monde étrange, rocambolesque, magique…) qui cherche à connaître ce qu’a été la vie de cette femme qui a reçu à sa naissance le don de « Mise en garde » destiné aux hommes. Kei Miller, l’auteur, venu de Londres pour collecter l’histoire de cette prophétesse et peut-être en écoutant les témoignages soufflés au gré du vent, découvrir certaines vérités car toute histoire ne commence pas toujours par « Il était une fois… » « Mais il faut que tu saches quelque chose à propos de mon pays, Jamaïque-là. Il fut un temps où les prophéties avaient des racines profondes, mais il fut un autre temps où ces mêmes prophéties devinrent poussière… ». Shhhhhhh… Chaque témoin contribue à la vérité, à la légende et aussi à faire revivre la mémoire de l’authentique Pearline Portious et lorsque Mr Gratte-Papyé les aura tous écoutés et que tous ces récits et vérités vraies « Des fois, Gratte-Papyé-là prend cinq histoires différentes et les transforme en une. Des fois, il raconte des choses pas fausses mais il les met pas dans le bon sens… » se seront croisés pour prendre le chemin du secret de la filiation, alors une nouvelle vérité devra-t-elle être criée, une prophétie annoncée… Un livre devra être écrit qui racontera une histoire qui débutera quelque part… « mais ce début ne se trouve pas au même endroit pour tous… »
Ce livre qui a une puissance magique subtile, qui transporte au plus profond d’un imaginaire collectif et de ses croyances serait-il aussi une mise en garde ?


Sylvie Génot
 

"Loin de Venise" Michèle Teysseyre - roman.198 pages, Éditions Serge Safran, 2016.

 


La vie ne tient donc qu’à deux souffles, le premier et le dernier.
Ils s’appelaient Antonio Vivaldi, Rosalba Carriera et Giacomo Casanova. Tous trois ayant connu la gloire dans leur art respectif. Vivaldi pour sa musique unique aux envolées virtuoses, reconnaissable entre toutes, Rosalba portraitiste pastelliste de renommée européenne et Casanova célèbre pour ses frasques de séducteur, ses échappées belles, ses fuites à travers l’Europe et ses mémoires.
Tous les trois sont au crépuscule de leur vie. Vivaldi et Casanova sont exilés loin de Venise, la ville de toute leur créativité et folies, l’un à Vienne et l’autre à Dux ; Rosalba, elle, perdant la vue, ne voit plus sa ville de canaux que dans ses souvenirs, et par ses rumeurs et ses effluves. « Dans ce monde privé de couleurs et de formes, les odeurs dessinent un paysage dont je tente de recoller les morceaux. » Tous les trois, loin de la lumière de la Sérénissime, la rêvent toujours, espérant la revoir avant de tirer leur révérence… Un chapitre par artiste, et Michèle Teysseyre, d’une écriture vivante et réjouissante malgré la mort qui rôde autour de chacun, nous fait partager les dernières préoccupations ou obsessions de ces personnalités uniques qui ne veulent pas se soumettre aux dictats de leur fin annoncée, mettant toute leur énergie, parfois déclinante, à lutter avec une certaine dérision, armés de quelque bons pieds de nez et jeux d’esprit contre le temps et le vieillissement des corps. Bien que « Molto agitato, Herr Vivaldi, molto agitato maestro », Vivaldi lutte contre un mal qui lui brûle les entrailles « Depuis qu’il m’a ordonné de garder la chambre, mon état n’a fait qu’empirer : une espèce de grosse fièvre. Ça brûle dans ma tête et dans mes entrailles. Ça brûle et aucune fumée ne sort. Quand je dis « fumée », ce sont bien sûr des notes dont je parle ; ou plutôt de la musique, qui brusquement s’est tue. Une chose incompréhensible ! Voilà qu’elle a disparu sans avertissement… Mais cette mauvaise passe ne durera pas, j’en suis certain. Je me suis relevé de bien d’autres chutes. ». Rosalba perd la vue et est d’une humeur exécrable avec sa sœur et ses proches, quelle souffrance atroce que de ne plus pouvoir voir les couleurs, « J’adorais la couleur. Les roses délicats, l’incarnat des fleurs et des lèvres, le bleu du satin. Tout ce qui est élégant et joyeux. En un mot, la clarté… Á cette distance, je parviens à distinguer une faible lueur, un vert opalescent dont la beauté me paralyse. Je voudrais pleurer, les larmes restent prisonnières. La tristesse et la rage ont verrouillé mon cœur… » Rosalba atteinte de la cataracte attend une première opération. Casanova, déchu de sa grandeur, ne supporte pratiquement plus sa situation : « À Dux, les derniers jours de l’hiver sont les pires : brumes sans fin, humidité pénétrante, partout le fort croassement des corbeaux. Le château est une tombe, que dis-je, un gigantesque mausolée, un palais prisonnier des glaces, au milieu d’un village peuplé de rustres et d’ignorants. Désormais mon exil est total, privé de tous ceux dont j’ai aimé le commerce, à la merci des lubies d’un comte sans cervelle n’obéissant qu’à sa fantaisie du jour… ». Mais que faire contre la grande loi de la nature qui rend ces trois personnages aussi mortels que les autres hommes ? Seules leurs œuvres les rendront immortels, « Memento mori… Souviens-toi que tu es mortel »… Seules les œuvres leur feront traverser l’histoire, jusque dans les salles de concert, sur les murs des musées, chez les collectionneurs privés ou dans les bibliothèques… Tous trois racontent certains passages de leurs vies, par petites touches à ceux et celles qui les accueillent ou les accompagnent dans cet exil. Pour Vivaldi c’est chez la veuve Walher qu’il reçoit Anna Giro, pour qui il veut écrire son dernier opéra. Rosalba est dans sa demeure du Dorsoduro notamment avec sa sœur Giovana. Casanova, réfugié dans le château des Waldstein, commence à y écrire ses mémoires. Tous trois, au quotidien, dans leur vieillesse, restent toujours indomptables. «… Don Antonio a cessé d’être sage ! D’ailleurs, l’a t-il jamais été ?…. J’ai rendu les armes, épuisé par un combat trop inégal. Des sons confus montent jusque dans la chambre. L’orage est passé. Vienne peut s’endormir. Mes yeux brûlent. Dans ma poitrine, le feu s’est rallumé. Mon corps est lourd, si lourd et si léger ! Comme privé de substance. Broyé. Peu à peu, je glisse en silence dans l’entre-monde du petit jour. » Rosalba entend un violoniste jouer au loin. Elle reconnaît la « Tempête » de Vivaldi et les couleurs se mettent à tournoyer dans son esprit. Puis plus rien, l’opération de la cataracte se termine… Reverra-t-elle le monde et ses couleurs ? Mais… « L’été touche à sa fin. Il règne sur la ville une incroyable touffeur. Je n’y vois désormais presque plus. Dans un mois, c’est certain, je serai totalement aveugle. Maestro Garbin a fini par l’admettre : La Signora est trop âgée pour que soit tentée une seconde opération. » Combien de jours obscurs séparent Rosalba du dernier, « dans l’attente de cette nuit, la dernière, où mes douces colombes viendront me chercher ». Quand à Casanova, en fort piteux état, s’est pris d’affection pour le jeune Dorothée qui lui tient compagnie et soulage ses douleurs, « La jeunesse s’amuse, elle m’a quitté. Mes reins sont douloureux, mon estomac se rebelle et j’ai perdu mon féroce appétit. Teplitz, Dux ou Venise, qu’importe. C’est le temps qui nous exile, non le lieu. » Casanova se mettant une dernière fois en scène « Voilà, je cambre un peu les reins, redresse les épaules, réajuste mon tricorne à plumet. Dans le grand miroir de Venise- le seul qui vaille dans ce château- je découvre ma silhouette : droite, élégante, aristocratique, mais dénuée d’affection. Vingt ans plus tôt, on savait vivre ! Au bal, au théâtre, à l’auberge, au ridotto, il n’était qu’une règle : la séduction. Jamais je ne fus mené par d’autres passions que celles du savoir et du jeu. Connaître, parcourir de nouvelles sentes, tomber amoureux… Tout cela est une seule et unique flamme. Lusisti sati, edisti satis, atque bibisti, tempus abire tibi est (tu as assez joué, assez mangé, assez bu, il est temps de prendre congé – Horace… Maintenant, tout est en ordre. Je peux m’en aller. » Maestro Vivaldi en 1741, Rosalba en 1757, Casanova en 1798, tous en partance pour un monde inconnu, mais qui sait s’ils ne s’y amusent pas du genre humain…
 

Sylvie Génot

 

"Mère disparue" de Joyce Carol OATES. 495 pages Éditions Philippe Rey/fugues, 2016.

 


« Le chagrin ressemble à ces essuie-mains des toilettes publiques. Partagés par trop de gens, il se salit et s’use. » Tant de personnes sont sincèrement touchées par le drame qui anéantit les sœurs Eaton, Nicole, dit Nikki et Clare son aînée. Un grand nombre d’entre elles reste abasourdi lorsque l’assassinat de « plume », Gwen, la mère de ces deux jeunes femmes, est relayé sur la place publique, dans le quartier du 43, Deer Creek Drive. « Le 43, Deer Creek Drive était transformé. De loin, on aurait cru que l’on y donnait une fête. Des véhicules de police barraient la rue. Les résidents du quartier devaient faire un détour. Lorsqu’ils demandaient ce qui s’était passé, on leur répondait poliment de circuler… Quelqu’un a été blessé ? - Blessé… comment ? -… Mme Eaton, dans cette maison. - Mme Eaton ? Gwen ? » Comment croire à l’incroyable ? Gwen Eaton a été sauvagement assassinée et ses filles vont devoir accuser le choc avec, pour Nikki, cette vision insoutenable, la découverte de sa mère gisante ensanglantée sur le sol du garage. Dans ce roman percutant et bouleversant, l’auteur Joyce Carol Oates, à travers des souvenirs, du plus insignifiant au plus grave, des phrases prononcées que l’on percevait comme banales et sans importance mais qui étaient pleines de sens cachés… donne à Nikki et à Clare, les clés de la vie de Gwen, qui avant d’être leur mère, a été, elle aussi, une petite fille, une jeune fille, une jeune femme, une femme mariée, mère, grand-mère puis veuve et vieillissante, pleine d’une énergie et d’un altruisme presque suspect voire inquiétant, pourquoi autant de dévouement pour les autres, cela cacherait-il des secrets… Ce qu’a pu penser le lieutenant Ross Strabane qui mènera rapidement l’enquête et arrêtera aussi vite le meurtrier. Parfois, on sourit de ces situations horribles, juste pour être atteint le moins possible, pour se sortir de l’insupportable, de la culpabilité de ne pas savoir, de ne pas avoir su, de ne pas avoir été là… Comme Nikki et Clare, chacune à leur façon, chacune avec leur propre histoire, chacune avec cette mère commune et perçue si différemment. Rester là, devant la maison familiale dans un sentiment d’abandon au-delà de la colère, de la vengeance mais en autant de morceaux à recoller…. « La dernière fois que vous voyez quelqu’un sans savoir que ce sera la dernière fois. Et tout ce que vous savez maintenant, si seulement vous l’aviez su alors. Mais vous ne saviez pas, et maintenant il est trop tard. Et vous vous dites - Comment aurais-je pu savoir, je ne pouvais pas savoir. » Voilà ce que nous livre Joyce Carol Oates, à chaque page, comment sa propre mère lui manque et comment, un jour, de façon très personnelle, notre mère nous manquera aussi… Attendre le procès de celui qui a brisé leur vie, leur cœur et une partie de leur âme, revivre après si possible et se reconstruire une vie où il y aura toujours un avant et un après, faire le deuil de l’insoutenable… « Mort. Ce mot navrant. Nous avions longtemps été incapables de le prononcer, à propos de notre père. Nous étions incapables de le prononcer à propos de notre mère. » Et puis il y a la maison à vider, trier toutes ces choses accumulées, des cartons poussiéreux et remplis des secrets de leurs parents, ont-elles le droit de les ouvrir, de regarder, de lire, de trier et de garder ou de jeter ?
« Comme si nous étions arrivées au seuil d’une porte qui, après nous avoir été longtemps fermée, s’ouvrait enfin mais… sur quoi ? » Alors il est temps que Nikki sache aussi cette vérité, la vérité pour avancer et comprendre finalement qui est-elle Nikki, Nicole Eaton et continuer à vivre, faire des choix… En fait s’affranchir de sa mère adorée, et grandir.
Joyce Carol Oates, Mme Joyce Carol Oates, bientôt octogénaire, écrivain couronné par de multiples prix littéraires ne cesse, livre après livre, de nous démontrer son immense talent, d’une écriture fluide qui parle à tous, qui nous transporte si aisément dans ces histoires universelles, cette écriture qui touche au cœur, avec Gwen, cette mère, mère de toutes et de tous.


Sylvie Génot

 

"L'Etoile du chien qui attend son repas" roman de Hwang Sok-yong. Titre original « Kaebapparagi pyôl » traduit du coréen par Jeong-Jin et Jacques Batilliot, 250 pages, Édition Serge Safran, 2016.

 


Dans la Corée du Sud des années soixante, sept jeunes adolescents, garçons et filles, Chun, Mia, Sanji, Yônggil, Inho, Chôngsu et Sôni, un peu révoltés, un peu idéalistes, souvent désenchantés dans cette société sortie récemment du joug de l'occupation japonaise, s'affranchissent du passage vers le monde adulte qui les attend à travers une initiation au caractère naturaliste et poétique ; initiation aux consonances des poèmes antiques qu'ils s'inventent par vague de fugues à travers les montagnes (monts Sôrak), de séjour dans d'étranges ermitages, de rendez-vous au café Mozart où les discussions arrosées d'alcool de riz non filtré, le makkôlli, ou autres nombreuses bouteilles de soju, se prolongent très tard, de voyages en train et de rencontres avec d'autres jeunes et moins jeunes qui eux aussi ne veulent pas terminer « dans le troupeau... Alors je me barre du troupeau... ». Tireront ils de ces expériences un début d'optimisme, dans cette paix fragile qui les étouffe, pour mener au mieux leur vie à venir ? Faire des choix d'études ou pas, d'amour ou pas, de création ou pas, satisfaire ou pas les projections de réussite des parents et des anciens qui ont connu la guerre et l'occupation, participer ou non au système capitaliste... Tous ces adolescents, hommes et femmes en devenir, se confrontent aux dilemmes quasi universels pour se construire, grandir et prendre leur destin en main. Chun qui veut devenir écrivain doit prendre son envol. Lui s'évade de sa condition en lisant et en écrivant. Il est le doux rêveur de sa classe au lycée et fait sans problème l'école buissonnière, décidant ainsi de vivre autrement que ce que l'on attend de lui, même si l'histoire et la politique le rattraperont plus tard l'enrôlant dans le corps expéditionnaire coréen rattaché à armée Américaine en partance pour le Viêt Nam... « C'est cet hiver-là que fut décidé mon départ pour le Viêt Nam.... J'allais enfin me lancer dans quelque chose qui n'avait rien d'abstrait : mourir ou survivre, telles étaient les deux possibilités qui allaient s'offrir à moi. » En fait, une guerre qui n'était et ne sera jamais la sienne. « Je ne me rappelle pas ce que j'ai fait jusqu'au moment où je suis monté dans le train militaire. J'ai dû boire.... À ce moment-là, alors que je disais adieu à ma jeunesse, je me redis compte à quel point je l'avais aimée. »
Chun parcourt ses années d'adolescence comme s'il regardait une peinture de paysages sauvages, comme s'il lisait de la poésie à la recherche de cet espoir perdu par ses parents (bourgeois déchus de leur position sociale et vivant dans les quartiers pauvres de Séoul, mère seule, veuve, pour élever la fratrie). Ses rencontres, ses amis dont les souvenirs de chacun forment le récit de ce roman, et celle avec le Lieutenant, la plus importante, homme qui l'emportera dans le tumulte de sa propre vie, sorte de grand frère ou père de substitution qui l'initiera à une certaine réalité, la sienne, l'embarquant pour une saison de pêche aux calamars ; c’est lui encore qui lui montrera une nuit l'étoile du chien qui attend son repas... « Tiens, la voilà ! Marmonna Lieutenant. Je regardai autour de moi. Il ponta alors l'index vers la partie ouest du ciel où le soleil venait de se coucher. -Là-bas... Le chien qui attend son repas, tu le vois ? Une étoile brillait près du croissant de lune. Il ajouta : -Au somment de sa gloire, on l'appelle l'étoile du matin. Repoussée et rejetée comme nous, elle devient l'étoile du chien qui attend son repas. Je me dis que le nom était joli et mélancolique. » Vénus, la plus brillante de toutes, celle qui rassure lorsqu'elle paraît la première...Alors tous les espoirs deviennent possibles.
C'est de son expérience personnelle, de sa jeunesse, de sa vie que Hwang Sok-yong tire ses pages émouvantes et quelque peu autobiographiques, avec des clins d'œil à la littérature française, Paul Valéry ou Henri Michaux. Ce grand écrivain coréen qui connut exil et prison pour ses positions politiques et humanistes, est aujourd’hui l'un des plus traduits dans le monde. Il devient dans ce livre un compagnon d'escales où chaque personnage est un petit port d'attache à sa jeunesse, jusqu'à larguer les amarres et se confronter à la suite des événements de l'histoire de la Corée.

 

Sylvie Génot
 

-Elena Ferrante Le nouveau nom (L’amie prodigieuse – II), traduit de l’italien par Elsa Damien, collection Du monde entier Gallimard, 2016.

 


 

-Elena Ferrante L’amie prodigieuse, traduit de l’italien par Elsa Damien, Folio, Gallimard, 2016.

 


Par-delà l’énigme de l’identité de l’auteur de « L’amie prodigieuse » (Folio) et « Le nouveau nom » récemment publié dans la collection Du monde entier Gallimard, l’univers dépeint par Elena Ferrante dans ses romans happe le lecteur dès les premières pages. Est-ce le ton adopté faisant alterner monologue et dialogue dans ce quartier populaire de Naples à la manière d’Accatone ou de Mama Roma d’un Pasolini, ou encore cette extrême sensibilité qui s’éveille entre deux êtres aux destins divergents mais si étroitement liés ? Toujours est-il que la romancière est devenue avec ces romans un phénomène d’édition dont l’anonymat du pseudonyme est jalousement gardé jusqu’à maintenant, même si le jeu habituel des hypothèses suggère quelques pistes. Le lecteur avait déjà découvert dans L’amie prodigieuse l’enfance des deux amies, Elena (la narratrice), et Lila, dans un quartier pauvre de Naples à la fin des années cinquante. L’attirance des deux jeunes filles pour les études, le déterminisme de leur milieu social opposant des barrières infranchissables, la violence ordinaire du quotidien se substituant à la parole et aux explications, l’amitié au-delà de la diversité, tels étaient les thèmes qui avaient déjà tissé cette fresque enlevée et passionnante qui se poursuit avec Le nouveau nom. Nouveau tome, traduit en français, où les destins se croisent et s’entrecroisent, Lila s’est mariée alors qu’Elena poursuit ses études avec toute la réussite qui l’éloigne de son amie pourtant omniprésente dans ses pensées et dans ses actes. Lila est-elle un alter ego d’Elena ? Cette dernière accomplira-t-elle ce que son amie n’a pu réaliser ? Le déterminisme peut-il être vaincu par la volonté ? Les questions fusent dans cette deuxième partie où chaque destin suggéré dans le premier volume se dessine progressivement pour s’imposer fatalement. Mais la fin de ce deuxième volet laisse clairement entrevoir que les choses ne sont ou ne seront pas si simples et évidentes, celle qui croyait aboutir réalise combien elle est redevable à son amie, l’histoire n’est pas finie, comme la vie de tous ces protagonistes auxquels le lecteur s’attache au point d’attendre la traduction des deux volumes qui suivent…

 

La baignoire de Lee Seung-U. 139 pages, Éditions Serge Safran, 2016.
 


Elle l'appelle pour qu'il passe récupérer son rasoir et un cadre, vestiges de leur vie commune. Elle ne veut plus aucune trace de cette vie dans son appartement. Une situation de désamour , certes, banale, mais malheureuse. Il décide donc, sur cette demande, d'aller chercher ses affaires. Remontent alors en lui des souvenirs... Leur rencontre, le lieu, le premier frôlement, les mots murmurés, le premier baiser, les conversations... « À quel moment votre main s'est posée sur la sienne, vous ne vous en souvenez pas. Vous ne vous rappelez pas non plus à quel moment vos lèvres ont effleuré les siennes, ni quand votre langue a pénétré dans sa bouche. Doit-on se souvenir de ces moments ? »
Est-ce un roman, un récit, un témoignage, une introspection ou de la prose aux accents poétiques qui coule au fil de pages que Lee Seung-U nous soumet dans ce texte intime à lire à voix basse, calfeutré ou caché dans notre propre univers amoureux....
Qui se dissimule derrière cette voix nous contant l'histoire d'un autre et nous maintient dans la posture d'en être le témoin en lévitation, au-dessus de ces amours et du désamour qui s'ensuit, sans que l'on ne puisse intervenir ? Nous pouvons éprouver une certaine gêne à être là, à partager cette sorte de faux monologue et ce dialogue inexistant entre deux êtres qui cohabitaient plus qu'ils ne vivaient ensemble, et qui au moment du récit ne partagent plus rien excepté leur séparation, car ce « Vous » narratif est troublant. « Depuis longtemps, elle et vous n'échangiez plus que les mots absolument nécessaires, puis vous en étiez venus à vous passer même de ceux-là. Il faut bien reconnaître que, lorsqu'on ne se parle plus, on a plus rien à se dire ; que lorsqu'on en est à ne plus échanger de mots superflus, se taire sur l'essentiel ne présente plus aucun inconvénient. » Est-ce quelqu'un d'extérieur qui analyse, constate et s'adresse à cet homme qui lui aurait fait part de son histoire, est-ce le lecteur quelque peu embarrassé d'être pris à son insu dans cette situation ou est-ce l'auteur lui-même qui nous parle et nous confie le pourquoi de ce roman d'amour, son roman d'amour, et qui se demande peut-être si nous le lirons bien comme tel ?
C'est la douceur du bruit de l'eau, élément fascinant de ce texte, toujours au creux de l'oreille, qui berce ou bouleverse la lecture de ces pages « Bachelard écrit : La mort est en elle. L'eau emporte au loin, l'eau passe comme les jours. Je pense que de se faire entrer dans l'eau est la mort la plus chaste, vous ne pensez pas ?L'eau et les rêves ») », tout comme la légèreté « d'une odeur de datora qui flotte dans l'air et vous rappelle le mécanisme de l'amour fondé sur la loi de la demande et de la soumission. » Et n’est-ce pas finalement la grande question que pose Kundera dans « L'insoutenable légèreté de l'être » écrivant : « Pour qu'un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s'y rejoignent dès le premier instant. », mais est-ce possible ? « Vous ne savez pas qu'en général l'amour débute par un malentendu (dans les arts classiques, on parle d'illusion, par euphémisme). Ou plutôt, qu'il y a malentendu parce que vous êtes amoureux. Vous n'avez pas conscience de cette illusion qui fait de vous un amoureux, alors qu'elle est la force fondatrice de votre amour. » Alors où se situe la vérité ? C'est là le propos de ce délicat roman, qui jusqu'à la dernière page questionne, rassure ou dérange, éprouve le fait même d'aimer.
Lee Seung-U, auteur de « La vie rêvée des plantes » et « Le vieux journal », est l’une des figures majeures de la littérature coréenne contemporaine, invitée d'honneur du Salon du livre – Livre Paris 2016, il nous conte ou convie à sa manière dans les méandres et la complexité des sentiments humains.


Sylvie Génot

 

Pierre Voélin « Des voix dans l’autre langue » collection Poésie, La Dogana, 2015.

 

 

Pierre Voélin aspire à « la langue de mémoire », cette langue qui précède et dont le verbe anticipe la rencontre. Le poète interroge, convoque parfois, la nature, cette nature où langage, mémoire et oubli traversent, ensemble, le vent. Le secret, le silence ponctuent aussi ces espaces qu’il appartient à chacun d’interroger dans un murmure presque ou sans mot le plus souvent, si ce n’est ceux du poète, mais s’agit-il encore de mots ou de maux ? « Pas de mots – il n’y aura pas de mots » souligne Pierre Voélin… La nature est omniprésente mais son paysage n’est pas bucolique dans le regard du poète. Les angles, les césures, les lames effilées, le tranchant viennent accentuer la nudité de la mémoire griffée par les mûriers. Les gouffres béants qui séparent les étoiles des vivants peuvent faire naître les plus belles implorations sous la plume du poète. La puissance des métaphores saisit le lecteur lorsqu’« un pâle haillon de lumière effacera la nuit » ou encore « Sur un berceau d’osier se penche l’éternité », ces images vont au-delà des images, elles soulignent les distances et rendent possible toutes les rencontres, là où le silence est roi. A chaque page, comme à chaque souffle, le miroir de la poésie convoque les noms de ceux qui sont chers au poète, Ossip Mandelstam, Anna Akhmatova, Emily Dickinson, Umberto Saba, J.-B. Pontalis… en autant de dialogues que de voix dans d’autres langues, cette autre langue, celle qu’il nous appartient de découvrir grâce à ce recueil précieux pour son introspection tendue vers ce qui unit.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

"L'oiseau du Bon Dieu" de James McBride.
Titre original « The Good Lord Bird » traduit de l'américain par François Happe, 442 pages, Édition Gallmeister, 2015.

 


« Charles D. Higgins s’est éteint au mois de mai dernier. Higgins était cuisinier, mais également historien amateur, et il a, semble-t-il, recueilli le récit d’un autre ancien membre de l’Église baptiste unie, Henry Shackleford, surnommé Échalote, qui prétendait être l’unique survivant noir de l’attaque menée par John Brown, le hors-la-loi, sur Harpers Ferry en Virginie, en 1859… » nous est-il indiqué dans le prologue de « L’Oiseau du Bon Dieu », dernier roman de James McBride. Connu autant dans le monde du jazz, des scenari et de la littérature, James McBride écrit là une page méconnue de l’histoire américaine, révélant un fait qui nous entraîne sur les traces des prémices de la guerre civile entre les nordistes et les sudistes, la guerre de Sécession.
Est-ce le talent de scénariste de James McBride qui fait de ce récit un véritable western ? Cela n’y est pas étranger car le style, les descriptions des personnages à la verve directe et crue, les actions sont si bien écrites que tout prend immédiatement vie dans l’imagination et renvoie le lecteur dans l’univers impitoyable des plus grands westerns cinématographiques. Personnages truculents, crédules, naïfs, courageux, déglingués, utopistes, humanistes ou complètement fous, nous suivons au fil des chapitres, l’histoire de ce fameux survivant, le nommé Henry Shackleford alias Échalote, à l’époque jeune esclave de douze ans, qui se trouve libéré par le mythique John Brown, abolitionniste (1800-1859) qui se sentant investi d’une mission presque divine, appela et organisa un soulèvement d’esclaves, la fameuse insurrection de Harpers Ferry, le 16 octobre 1859, pour libérer ses frères noirs de l’esclavagisme. « Je suis né homme de couleur, surtout n’oubliez pas ça. Mais pendant dix-sept ans, j’ai vécu en me faisant passer pour une femme… » ainsi commence le récit totalement incroyable d’Échalote alias Henry ou vice versa, qui affublé d’un bonnet et d’une robe de fillette, va suivre Mister Brown et une poignée de fidèles combattants et autres petites « abeilles noires » prêtes à en découdre, du Kansas jusqu’en Virginie en passant par le Missouri, pour la cause, vivant des situations ubuesques, drolatiques et tragiques.
« Cette histoire, elle a mis les choses en place pour la guerre qui allait venir, voilà ce que ça a fait, parce que rien a jamais plus fichu la frousse aux gens du Sud que l’idée que les nègres puissent se balader avec des armes et vouloir être libres. »
Roman dynamique, inventif et désopilant aux personnages et situations truculentes qu’on ne lâche pas si facilement !
« L’Oiseau du Bon Dieu » a été récompensé par le prestigieux prix National Book Award 2013.
 

Sylvie Génot
 

- Spécial Jacques Lacarrière -

 

 

*Florence M.-Forsythe« Jacques Lacarrière, passeur pour notre temps » préface de Michel Le Bris, Le Passeur Editeur, 2015

*Cahiers Littéraires « Jacques Lacarrière et les poètes grecs » numéro 40, second semestre 2015, Les Hommes sans Epaules, 2015.

*Jacques Lacarrière Trois ménologues Cheyne Editeur, 2014.

 


 

Le sourire éternel de Jacques Lacarrière est un peu synonyme de ces rivages antiques de la Grèce qu’il ne cessa de chérir, ceux où Ulysse perdait la mémoire pour mieux la retrouver, éternelle anamnèse que Jacques Lacarrière nous légua dans des ouvrages qui nous accompagnent depuis sa disparition en 2005. Ce sourire se fait « passeur pour notre temps » avec le livre que lui consacre Florence M.-Forsythe, préfacé par Michel Le Bris, un autre voyageur devant l’éternel (éditions Le Passeur, 2015). L’auteur a bien connu Jacques Lacarrière et c’est à partir d’entretiens inédits qu’elle dévoile des aspects moins connus, voire ignorés, de celui qui était libre comme l’air, mais aussi secret comme le vent… Florence M.-Forsythe invite le lecteur dans son livre à aller au-delà des images que nous avons retenues de l’auteur de Chemin faisant et L’Eté grec, images toujours importantes mais qui ne résument pas cette personnalité distante et en même temps proche des choses du monde. Les qualificatifs sont certes nombreux pour ce marcheur, voyageur, poète, écrivain, « oiseleur du temps », « buveur d’horizon », « Orphée contemporain »… pour ce Protée des temps modernes a-t-on envie d’ajouter. Jacques Lacarrière apparaît dans ce livre à la fois comme un repère pour notre temps et en même temps un être insaisissable, jonglant avec les contraires. Le lecteur suivra ainsi ces premiers horizons de l’enfance et de la jeunesse de Jacques Lacarrière qui ouvrirent rapidement à d’autres horizons, allant des rêveries poétiques, voire mystérieuses avec le Grand Meaulnes, à l’appel de la Grèce par sa langue, tout d’abord, dont il sut apprendre toutes les subtilités. Avec la Libération, ce sont d’autres libérations pour le jeune homme qui découvre les poètes modernes, embrasse le théâtre comme il embrassera la vie. Puis ce sera le premier voyage en Grèce où il aura le rare bonheur de présenter la première partie de L’Orestie au pied de l’Acropole… L’Inde attire également ce fougueux voyageur mais, en chemin, ce sera en fait la Crète puis de nouveau Athènes qui feront résonner en son cœur ces sourds battements de la vie. À partir de ces expériences fondatrices et initiatiques, Jacques Lacarrière ne cessera d’ouvrir ce cœur à la dimension spirituelle, aux diverses expériences spirituelles de l’homme, en des liens étroits avec la littérature. Nous voyons alors un écrivain moins jouisseur que ce que les clichés médiatiques ont parfois retenu, et plus ouvert vers cet ailleurs de l’homme qu’il ne cessa d’explorer toute sa vie dans son œuvre.

A noter que Les Cahiers Littéraires consacrent également leur numéro 40 à Jacques Lacarrière et les poètes grecs. Christophe Dauphin y signe une préface engagée où les difficultés du présent invitent tout autant à la sympathie qu’à l’empathie, le poète étant en ces occasions leur meilleur interprète. César Birène signe, pour sa part, un portrait de l’auteur de L’Eté grec et de celui qui écrivait pour « dériver de l’homme ancien ». L’errance et l’écriture se rejoignent en un chemin peuplé d’ailleurs, éternel retour à Ithaque. Un choix de poésies de Jacques Lacarrière tirées d’A l’orée du pays fertile permet d’entendre à nouveau cette voix qui ne s’est jamais tue. Ce riche dossier propose également de retrouver celui qui fit tant pour les poètes grecs contemporains en les traduisant, en diffusant leurs écrits engagés à une époque difficile de l’exil et de la répression pour un grand nombre d’entre eux. Cavafy, Sikélianos, Séféris, Elytis et bien d’autres encore ont prêté leur voix à l’un de leur plus grand interprète dans notre langue, et que nous entendons dans cette belle et riche livraison.
C’est encore de poésie et de Jacques Lacarrière dont il s’agit avec ces Trois ménologues signés de Jacques Lacarrière lui-même(Cheyne Éditeur). Voyage, journal, poésie ont décidé dans ce petit recueil d’unir leur voix en une seule et brève expression. La forme concise du haïku n’est pas l’apanage du seul Japon, les Grecs anciens aimaient eux aussi cette brièveté des sentences souvent énigmatiques. Cette inspiration a touché l’âme du poète Jacques Lacarrière qui d’une certaine manière perpétue et redonne vie à ce fil tissé par l’antique et des auteurs tels Parménide, Héraclite, Pindare, Euripide ou encore Ménandre. Jacques Lacarrière rappelle au lecteur que le ménologue est en Grèce un calendrier comportant la liste des saints de chaque mois pour un usage liturgique. Avec le poète, les saints se voient substituer des lieux, des métamorphoses que nourrissent impressions et émotions au cours de ses pérégrinations. Dans le monastère de Zalongo en Épire :


Sur l’icône, la vierge a pleuré.
Au village le vin a coulé.
Diamants liquides de l’automne.

Des images inoubliables émergent de Thèbes un jour de septembre :

Gravir les pentes du Cithéron
pour confesser les cyclamens


À chaque instant, Jacques Lacarrière recueille ces instants de poésie comme autant de fleurs qu’il prend soin de ne point arracher de leur sol. C’est au contraire à leur rencontre que le poète invite par l’instantanéité des images et la concision de leur expérience que renouvelle à chaque lecture ces brèves poétiques.

 

Philippe-Emmanuel Krautter


Pierre Adrian « La piste Pasolini » Equateurs, 2015.

 


Pierre Adrian, né seize années après le meurtre de Pier Paolo Pasolini sur une plage d’Ostie, un funeste 2 novembre 1975, a décidé de suivre « La piste Pasolini » en un voyage initiatique en Italie sur les traces de l’écrivain, poète et cinéaste. Le prologue débute justement par la fin tragique de celui qui avait toute sa vie durant gêné les institutions, provoqué les règles morales d’une Italie encore corsetée par les valeurs d’avant-guerre. Le jeune Pierre Adrian n’a que 23 ans lorsqu’il découvre cet endroit sordide par un matin de janvier où sable et mer n’ont rien d’un paysage de rêves, de cette Italie absente des présentoirs de cartes postales. Que cherche ce jeune homme dans ces grains de sable muets ? Les éléments taisent obstinément le destin d’un homme qui a toujours cherché à exprimer l’insondable profondeur de ses angoisses, de ses aspirations et passions. C’est ailleurs qu’il faudra aller car « Ostie aujourd’hui, c’est Rome qui vient cracher dans la mer », note amèrement Pierre Adrian. La quête est plurielle chez cet étudiant dont c’est le premier livre et qui manifeste déjà une belle maturité. Fuyant les voies convenues et privilégiant les médianes, le livre trouve son inspiration dans ce mal de vivre évoqué par Pasolini, et la critique qu’il fit d’une société consumériste, un jugement d’une profonde actualité et que les décennies n’ont malheureusement pas atténué. Antienne, élans mystiques, c’est presque une quête aux accents mystiques à laquelle se livre l’auteur, partant à la découverte d’une vie d’un saint des temps modernes et dont les témoignages sont à rechercher dans les lieux vécus par Pasolini et qui recomposeront peut-être les traits de son visage. Du Frioul natal à Rome, de la campagne identifiée aux langues locales à la ville anonyme, il reste des zones où la vie ne peut être définitivement muselée par la société de consommation, avec ces témoignages laissés par Pasolini dans ses films tels Accatone ou Mama Roma, même si ces espaces sont évanouis depuis. Malgré tout, les traces seront toujours à rechercher et à retrouver en un beau jeu de piste où les pas de Pasolini guident le narrateur et sollicitent avec sensibilité le lecteur.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

A lire également...

 

 Notre dossier spécial Pasolini

"Vincent qu'on assassine" de Marianne Jaeglé. 317 pages, Édition L'Arpenteur, 2016.

 


C'est bien la théorie du suicide de Vincent Van Gogh qui est remise en cause dans ce dernier roman de Marianne Jaeglé, car selon elle, Vincent ne se serait pas suicidé, on lui aurait tiré dessus, certes, par accident, mais on lui a bien tiré dessus. Un doute subsista bien, il est vrai, à sa mort en 1890, mais il fut vite balayé et l'annonce de la mort du peintre Vincent Van Gogh fut associée à ses déboires psychiques et « l'affaire était dans le sac ». C'était sans compter sur les recherches des historiens Steven Naifeh et Gregory White Smith qui ont travaillé l'antithèse du suicide. Bien que de son vivant et selon tous ceux et celles qui ont rencontré ou côtoyé Vincent Van Gogh, sur des témoignages collectés aussi bien à Arles qu'à Auvers-sur-Oise, il semblait étrange et peut-être un peu « dérangé » - « Ceux qui l'ont vu peindre ainsi, des heures durant, dans la nuit, on bien ricané. Vincent en rit lui aussi dans sa barbe. Dans la rue, quand il passe, on l'appelle le fada, ce qui veut dire fou dans le Midi. » Alors ne le serait-il pas devenu depuis que pour stopper ces voix qu'il entendait dans sa tête, lui tenant de terribles propos sur sa personne et sur son œuvre, il s'était tranché lui-même l'oreille ? « À nouveau les voix reprennent. C'est un murmure d'abord, puis elles montent en intensité. - Tu as tout raté, vous avez vu comme il a tout raté. Vous êtes taciturne. Le voilà seul désormais, il l'a bien cherché, qui aurait cru autre chose ? Je le serai aussi. Ne vous l'avais-je pas dit qu'il échouerait encore une fois ? » « Délires, hallucinations sonores" note le médecin dans son carnet. Mais bien sûr, il n'y a pas autour de lui que ses hallucinations, il y a aussi les commentaires, les rumeurs et autres ragots à son encontre. Pourtant, lorsqu'il revint de cette soirée avec quelques une de ses connaissances, Vincent se tenant le côté titubait bien, espérant juste pourvoir arriver jusque dans sa chambre, à l'étage de ce petit hôtel d'Auvers-sur-Oise où il vivait depuis quelque temps grâce à son frère Théo toujours enclin à agir au mieux pour ce frère plein d'angoisses profondes, tourmenté au point d'en devenir associable mais tellement créatif... Là perdant presque connaissance à cause de la douleur, il est retrouvé gisant dans son sang et vu la blessure il est impossible que Vincent se soit fait çà...seul... Qui a tiré, pourquoi ? Comment jusqu'à aujourd'hui le mode de l'art s'est-il contenté de cette version du peintre fou qui se tue ? N'était-il pas grand temps de détricoter cette légende ?
Est-ce le poids de la mort de ce frère dont il portait le même nom, est-ce cette énergie violente et latente qui le handicapa jusque dans son désir d'être un bon prêcheur, est-ce l'impossibilité d'être indépendant financièrement pour vivre sa vie d'artiste, sont-ce ses amitiés illusoires avec Paul Gauguin et les autres peintres de l'école de Pont-Aven, est-ce cette impossibilité d'avoir une relation affective avec une femme et de fonder une famille comme a pu le faire Théo, est-ce cette dépendance totale qui le lie à son frère, est-ce sa vision du monde totalement novatrice « Moi, je voudrais seulement montrer ce qui, de la beauté du monde, m'apparaît.» et qu'il peint avec une fougue si peu ordinaire qu'il en fait peur « il peint top vite, il le sait, son frère le lui reproche, et d'autres aussi, mais quoi ? Il est emporté par son désir du monde. », est-ce une urgence de vivre et de créer, est-ce que Vincent serait né dans une époque qui ne serait pas la sienne, comme né trop tôt ? Quel contexte pour vivre et créer ou plutôt pour créer et survivre !
C'est donc sur les deux dernières années de sa vie, d’Arles à Auvers-sur-Oise, que Mariane Jeaglé dépeint cet homme aux prises avec les contradictions et les incompréhensions de son temps, tout ce qui a pu faire de lui « le suicidé de la société », ainsi que l’écrivit Antonin Artaud ; tout ce qui a fait que cette société-là, paysanne et bourgeoise, l'avait finalement déjà condamné à mort... Mort de circonstances non atténuantes...Et par ce roman, Mariane Jeaglé rend hommage à un artiste hors-norme qui n'aura connu de bonheur que ces quelques moments fugaces lorsqu'il peignait en plein champ, en pleine conscience des couleurs et de la liberté.


Sylvie Génot
 

Philippe Sollers "Mouvement" collection Blanche, Gallimard, 2016.
 


Le mouvement de la main dans La Création d’Adam chez Michel-Ange rencontre celui du Christ avec Caravage dans La Vocation de saint Matthieu, ce mouvement omniprésent dans les Psaumes lorsque le Dieu d’Israël « fendit la mer Rouge en deux parts, […] et fit passer Israël en son milieu… ». Mouvement encore dans la Caverne de Lascaux avec ces traits et ces lignes de fuite qui anticipent ou rappellent celui de la nature, nature dont l’homme ne s’est pas encore suffisamment séparé avant de devenir amnésique. Chez Philippe Sollers, les morts, ces pauvres morts, sont plus riches qu’il n’y paraît, et plus vivants aussi, tel Hegel, Pascal, Hugo, Rûmî ou encore le fresquiste de Lascaux… Ce n’est plus un état des dieux mais un état des lieux que le romancier dresse dans ce songe d’une nuit d’été où la confusion règne, c’est bien connu : « toute transcendance est dissoute, et que le mouvement général, en France, est un repli sur soi, de type naturaliste, comme un grand retour au 19e siècle […] La crédulité est extrême, la spiritualité une marchandise comme une autre, chaque secte vante ses produits, la drogue sévit. » Déprimé Sollers ? À l’évidence non, tout juste lucide, une joyeuse lucidité et même s’il n’est pas un ange, il écrit des motets avec Bach derrière son épaule pour oublier la disparition de l’écriture et celle de la lecture. Les Tweets concurrencent depuis longtemps les Psaumes, le peintre de Lascaux a-t-il encore une voie – une voix – dans ce maelstrom médiatique ? Bataille le croyait, Sollers aussi, le lecteur, on ne peut que le souhaiter à l’heure de son clonage en 3D (Lascaux, en attendant le lecteur…). Hegel prend la place de Virgile dans cette divine facétie et nous assistons, médusés (Sollers évoque aussi la méduse dans ces pages) au silence et à la surdité planétaire lorsque le Mouvement ne se fait plus. L’immense tapage tente de convaincre du plein de la vie alors qu’il n’y a que le délié de la mort. Ces nouveaux cercles de l’Enfer sont plus ou moins bien masqués par le chahut de l’information, l’inanité des « philosophies » mort-nées et les installations artistiques dégringolant. « Seule la pensée agit » ajoute le narrateur, et « L’Esprit absolu sait nager », alors pouvons-nous être sauvés de cette noyade et autres lobotomies contemporaines ? Sollers en dresse un catalogue redoutable aux accents de son fameux Paradis, on l’entendrait presque le déclamer d’une seule traite : « Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l’ordre physique ou moral, l’esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction… », le catalogue se poursuit pendant une page et demie. Pour échapper à l’inéluctable, il faut - clame voire martèle-t-il - avancer masqué, aller à contre-courant, choisir le mouvement infini, abandonner le verbiage et ne retenir que le seul vrai roman, « le mouvement de l’Esprit, rien d’autre » sicut dixit.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Florence Naugrette : « Le théâtre de Victor Hugo », Coll. Le théâtre de…, Editions Ides et Calendes, 2016.
 


Au XIXe siècle, c’est avant tout dans le domaine du théâtre que l’écrivain entendait acquérir sa célébrité, il n’est donc pas étonnant que Victor Hugo, ce monument littéraire français, peut-être aujourd’hui plus connu pour sa poésie ou ses romans, ait dès lors de son vivant voulu s’imposer sur les scènes théâtrales parisiennes, ainsi que le souligne Florence Naugrette dès le début de son ouvrage consacré au théâtre de Victor Hugo et paru aux éditions Ides et Calendes. L’auteur, professeur à la Sorbonne, auteur notamment de Le théâtre romantique (2001) et co-auteur du Théâtre français au XIXe siècle (2008) adopte pour cet ouvrage une approche à la fois classique et moderne, réexaminant notamment la « révolution » romantique et son début donné au théâtre avec la fameuse bataille d’Hernani. Retenant pour une première partie, une approche chronologique, l’auteur nous entraine des souvenirs et premières tentatives théâtrales de Victor Hugo vers ses premières « grandes » pièces : de Cromwell ou Amy Robsart vers Marion De Lorme, et surtout Hernani jouée au Français puis à l’Odéon ; puis ce sera à la Porte-Saint-Martin, le succès avec Lucrèce Borgia, peut-être son plus grand succès après l’échec du Roi s’amuse, et enfin Ruy Blas au Théâtre de la Renaissance. C’est durant cette première période de sa vie théâtrale que Victor Hugo rencontrera, en présence d’Alfred de Vigny, au Français, Alexandre Dumas qui, après avoir entamé ensemble la fameuse querelle des modernes contre les anciens, deviendra son ami jusqu’à la fin de leur vie. Une amitié qui durera, au de-là des brouilles, plus de 30 ans ! (Correspondance inédite Dumas – Hugo, « Une amitié capitale », éditions La Bibliothèque, 2015.) Alexandra Dumas pensait – ce que ne partageait pas Théophile Gauthier - que Victor Hugo n’était pas fait pour le théâtre, une célèbre lettre adressée à son fils en ce sens en témoigne, avait-il raison ? Le destin, en tout état de cause, amènera Victor Hugo contraint par l’exil à se tourner à Guernesey vers le « Théâtre en liberté », des pièces qui ne seront jamais jouées de son vivant mais écrites avec une liberté de ton qu’il s’autorise loin de la censure et des scènes parisiennes, et qui marquera la seconde période de la vie théâtrale d’Hugo. Enfin, dans une seconde partie, Florence Naugrette propose une étude par genre du théâtre de Victor Hugo : ses thèmes de prédilection, ses jeux scéniques, et enjeux philosophiques notamment politiques. A cette seconde partie analytique ont été ajoutés une chronologie, un index des pièces théâtrales de Victor Hugo et une biographie sélective.

 

Henry Miller : « La sagesse du cœur », Editions Bartillat, 2016.

 


On ne s’attendait plus à lire en ce début de XXIe siècle un nouvel Henry Miller en langue française, et pourtant, ses lecteurs se réjouiront de pouvoir contre toute attente découvrir ce presque inédit « La sagesse du cœur » publié en langue française aux éditions Bartillat, éditions ayant déjà eu l’heureuse initiative de publier d’Henry Miller Ma vie et moi en 2010 et Le monde du sexe en 2013. Le dernier ouvrage, La sagesse du cœur, The Wisdom of the Heart , traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Villeneuve, rassemble divers textes, articles ou nouvelles parus du vivant de l’auteur essentiellement dans la presse ou parutions londoniennes, américaines ou encore notamment parisiennes juste ou pendant la Seconde Guerre mondiale (notamment dans la fameuse revue foutraque "The Booster", qu'il créa avec le concours de son comparse et ami Lawrence Durrell,  et dont la courte vie fit sa renommée), certains textes ayant été publiés dans l’édition française de Dimanche après la guerre paru en 1944. Henry Miller avait semble-t-il choisi lui-même avec un soin tout particulier ces textes destinés à former recueil en 1941, année même où paraîtra Le Colosse de Maroussi. On y découvre, ici, un Henry Miller, peut-être un peu moins extraverti, un peu moins désordonné que celui du Tropique du Cancer, de Sexus ou Nexus, mais toujours en quête de ce qui le fait assurément vibrer. Tourné vers une réflexion personnelle et intérieure, l’auteur y interroge la destinée, le destin de l’homme et surtout celle de l’artiste. Il interroge, questionne, convoque D.H. Lawrence, Lawrence d’Arabie, Swedenborg, prophètes et sages bouddhistes ou taoïstes… On le suit, on le perd parfois, puis retrouve dans ces digressions passant de l’art à la psychanalyse, de l’occultisme à la photographie, de la littérature au cinéma… Il nous entraîne sur les traces de ses amis, le photographe Brassaï avec son regard et son œil infaillibles ou Blaise Cendras avec des textes d’une émotion toute personnelle. Mais Miller nous parle aussi de cinéma avec l’acteur Raimu, ou encore, bien sûr, de cette putain, sa putain avec ce style bien à lui signé Miller et qui a fait sa renommée. Mais au-delà de ces chemins, c’est assurément le Destin avec un grand « D » qu’Henry Miller entend interpeler, convoquer ; ce consentement à la vie, ce « oui » nietzschéen qui cogne au cœur de tout homme, cette « Sagesse du cœur » s’il ne l’a ni fait taire ni tué. Ainsi, ces deux textes surprenants, passionnants sur Balzac, un Balzac peu connu sous cet angle de la destinée, celui de Louis Lambert et de Séraphîta, et qui révèlent à eux seuls toute l’audace de cette pensée si personnelle qui fut celle d’Henry Miller, et qui ne saurait laisser, encore aujourd’hui, aucun lecteur indifférent.

L.B.K.

 

"Il est minuit, Monsieur K" de Patrice Franceschi. Editions Points, 2016.

 


Calé dans son rocking-chair, au fond du bar de la « Dernière Chance », perdu quelque part à Madagascar, dans un huis clos étouffant, monsieur K est en tête à tête avec monsieur O. Tous deux ex et agents secrets se sont fuis et cherchés pendant vingt ans. « Monsieur O poussa la porte à battant du bar de la Dernière Chance et s'arrêta sur le seuil, submergé par une émotion si puissante qu'elle l'empêchait de faire un pas de plus. Vingt ans qu'il attendait ce moment... » Les voici donc face à face pour quelques heures, entre minuit et neuf heures trente du matin, heure du dénouement de l'affaire qui va les tenir éveillés malgré quelques verres de scotch, car monsieur K détient un dossier ultra confidentiel qu'il aurait dérobé et que monsieur O est chargé de récupérer par tous les moyens proposés par la Centrale... « La Centrale veut tout savoir. Et ensuite vous me rendrez gentiment le dossier - sans faire d'histoire si possible. Mais nous avons le temps... On ne va pas se presser. Un interrogatoire pareil, après toutes ces années à vous courir derrière, je veux que ce soit un modèle du genre. En attendant, restez sagement à votre place : au moindre geste suspect, je tire, je vous en donne ma parole... » À partir de ce moment, c'est un duel dialectique quasi philosophique que va engager monsieur K pour déstabiliser son geôlier, une réflexion assez profonde sur la place du mensonge et de la manipulation des êtres humains dans la grande tragicomédie de la vie. « J'en suis certain. Le mensonge peut prendre toutes les formes. Surtout les plus imprévues. C'est drôle comme parfois vous savez voir les formes les plus pernicieuses du mensonge généralisé, s'amusa monsieur K. Mais vous ne trouverez pas grand monde pour penser comme vous. L'habitude est prise pour ce genre de choses; et l'habitude est le sédatif du mensonge... Ne croyez-vous pas que les hommes ne devraient plus ouvrir la bouche et se contenter de penser ? C’est beaucoup moins facile de mentir quand on pense... » Au fil de ces heures qui passent, parfois drôles, souvent cyniques, les masques de chacun d'entre eux tomberont-ils ? Cette interminable conversation en face à face les mènera-t-elle à se comprendre, à l'heure du coup de gong final, ou à déclencher, le temps de cette joute verbale, l'exécution des menaces annoncées ? Tout ça à la recherche d'une vérité dont le dossier Alpha ne pourrait être qu'un prétexte... Ces messieurs sortiront ils de leur confrontation KO ou OK ?
Patrice Franceschi nous fait partager dans ce bar, décor unique, scène de théâtre et en cent quatre-vingt-dix pages, une vraie tragédie humaine. Les paradoxes de ces deux personnages et leurs réflexions sur la question fondamentale qui préoccupe les hommes depuis certainement la nuit des temps : la vérité est-elle toujours bonne à dire ou à découvrir...


Sylvie Génot

 

La vie sexuelle des mollusques – Jean-Claude Grumberg, Actes Sud-Papiers, 2016.
 


Onze scènes aux situations et dialogues truculents entre six personnages en quête de la vérité sur leur couple. Voilà la nouvelle pièce de théâtre de Jean-Claude Grumberg ! Chaud devant ! Pas de porte qui claque mais le schéma explosif de petites tromperies, de désirs sexuels auxquels certains cèdent, pas tous sinon il n'y aurait plus de moralité... Paul, que l'on pourrait voir comme la victime numéro un, est un chercheur spécialisé sur la vie sexuelle des mollusques, qui dit à sa femme Linda « Linda, ma longue proximité avec les mollusques me permet de comprendre mieux la vie et des désirs changeants des humains... » Et bien, il ne croit pas si bien dire, Paul ! Car sa chère Linda a cédé aux chants du bel Henri, marié à Marie mais grand consommateur de chair féminine. Chacun avec sa petite histoire, sont ou seront tous liés à Henri, et c'est au fil des scènes, de ces onze scènes, que l'on découvrira comment et pourquoi. Jean-Claude Grumberg, auteur de théâtre bien connu, écrivain, scénariste (Amen Costa-Gavras), se livre à une observation fine des travers de nos désirs où la comédie n’est jamais loin.


Sylvie Génot

 

 

La Haine de la littérature,
William Marx, 221 p. Les Éditions de Minuit, 2015.

 

 


Mais d’où vient donc cette haine de la littérature qui traverse les siècles depuis l’Antiquité se demandait déjà Flaubert ? William Marx lui répond : « La littérature est le discours illégitime par excellence », et c’est la thèse du livre. L’auteur développe sa pensée en quatre chapitres. « Autorité » : la littérature n’a pas d’autorité, elle n’est pas autorisée à mentir ; Platon d’abord, les chrétiens ensuite lui ont dénié cette liberté. « Vérité » : face à la science, la littérature n’a rien à dire de la vérité ; elle ne sait rien de la connaissance, réservée à la philosophie, la fiction n’enseigne rien. « Moralité » : si la littérature dit des vérités, elles ne sont pas conformes à la moralité ; au contraire la littérature est un amollissement, ce que tous les lecteurs de Madame Bovary (et des réquisitoires du procureur Pinard) savent bien. « Société » : les chefs-d’œuvre sont bourgeois et discriminants ; la littérature a pour petite monnaie la culture générale, laquelle ressortit à une oppression de classe. Le classement est astucieux et semble opérationnel, même si on en souligne, en conclusion, les limites et le caractère partiellement artificiel. Il autorise à l’auteur un vaste panorama des ennemis de la littérature, de Platon à Bourdieu, en passant par tant d’autres que l’on recherche encore le vrai coupable (le nom de Michel Foucault n’est jamais prononcé !). Héraclite, à cet égard, est pourtant bien placé, lui qui considérait déjà qu’Homère ne méritait pas d’être un éducateur de la Grèce. Il avait été, en effet, berné par une vulgaire devinette posée par des enfants et Héraclite en tire les conséquences. Les chrétiens ne sont pas responsables du naufrage de la littérature gréco-latine : ils l’ont sauvée au contraire, comme l’illustre le petit traité de Basile de Césarée sur l’éducation des jeunes gens. Ou, plutôt, ils lui ont pris le meilleur et ils ont laissé dépérir le reste dans l’oubli, ne recopiant que ce qui méritait à leurs yeux de l’être.
Le livre est érudit et accessible. Il n’est pas sans partis pris, à peine dissimulés (le barnum autour de Nicolas Sarkozy et de La Princesse de Clèves est largement et finement analysé tandis que l’affaire Fleur Pellerin qui ne lit pas Modiano est discrètement reléguée en note), pimenté de formules que l’on appréciera au cas par cas. Ainsi de cette assertion : « Les Lois [de Platon], comme théorie de la Révolution culturelle, valent bien le Petit Livre rouge du président Mao ». Le ton hésite entre celui de l’essai et celui, plus libre, d’une espèce de journal d’un spectateur averti et un peu désolé de près de 26 siècles de littérature délégitimée par d’autres littéraires, des juges ou des politiques. On évoque ici non pas les censures mais plutôt les non-dits, ce qui fait qu’on se tait ou qu’on fait taire. Les détracteurs de la littérature savent aussi nourrir leurs arguments de relectures fallacieuses et orientées : l’antilittérature est souvent fille de la littérature et toute rhétorique dirigée contra demeure malgré tout une rhétorique.


Stéphane Ratti
 

 

Laurent Lasne « Pier Paolo Pasolini, le geste d’un rebelle » Editions Le Tiers Livre, 2015.

Laurent Lasne offre avec ce dernier essai un portrait sous un angle original de Pier Paolo Pasolini dans son rapport avec le sport et notamment le football qu’il pratiqua toute sa vie durant. Au-delà d’une simple passion sportive, l’attrait de l’écrivain et poète pour ce jeu collectif si présent dans la culture populaire italienne relève par de nombreux traits d’une communion à un espace sacré où individualité et esprit de groupe cohabitent selon des règles primordiales en de nouvelles mythologies comme les avait si bien montrées Roland Barthes. C’est à Carsasa que le petit Pier Paolo découvre le football, à l’âge de six ans. La virilité et l’attrait des corps masculins sont intrinsèquement associés dans cette passion naissante, une attirance longtemps effrayée mais qui avec le temps trouvera, sinon un apaisement, tout au moins une culpabilité atténuée par l’assouvissement de ses pulsions. L’auteur montre combien le corps de Pasolini s’affûte avec sa pratique tout autant que son esprit fuse dans les méandres d’une culture sans cesse élargie. La documentation réunie est impressionnante et témoigne de la quête de Pasolini qui se tourne « vers le passé pour rendre la réalité au sacré, manifester la présence du sacré au sein du réel ». C’est notamment avec la poésie que ce joueur fait des feintes, fronde et dénonce le « génocide culturel » perpétré par la société de consommation tout en poursuivant comme une quête impossible cette jeunesse éternelle des enfants innocents. Le lecteur réalise alors toute la justesse de ce rapprochement entre Pasolini et le football qui de manière métaphorique, tout autant que réelle, structure la vie de l’intellectuel. Individu à la personnalité exacerbée, il sut se mouvoir dans un ensemble collectif où amitiés et inimitiés évoluent en un espace restreint, poussant le jeu jusqu’à ses limites, les dépassant même pour devenir hors-jeu, il en paiera le prix de la manière que l’on sait, assassiné atrocement, ce 2 novembre 1975, sur la plage d’Ostie.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

L'envol d'une luciole de Stéphanie Malaussena, 142 pages, Vérone éditions, 2015.
 


Ce soir, Stéphanie va fêter ses quarante ans et ses 21 ans de carrière militaire. Pour cette double occasion, elle a lancé un certain nombre d’invitations… Sa journée va être partagée entre la préparation de cette fête et l’écriture de ses quarante ans de vie, une joyeuse demi-biographie pourrait-on dire, si la réalité de celle-ci n’avait pas été une lutte pour survivre dans le contexte hostile dans lequel, Stéphanie, petite fille a dû se débattre jusqu’à ce jour. Seuls, le soutien et l’amour permanents de sa chère grand-mère, disparue et si présente, lui donne toujours le courage d’affronter chaque difficulté, chaque humiliation, chaque coup dur de la vie car malgré ce qu’aurait pu laisser croire son faire-part de naissance, sa venue au monde ne fut pas une « heureuse circonstance »… Que faire lorsque l’on a le destin d’une luciole, celui de se révéler être une petite lumière dans la nuit pour dire aux autres que l’espoir est là et que tout va s’arranger si l’on agit, chacun à son niveau et sans prétention. C’est ce que révèle ce récit simple et direct, sans fioriture, émouvant, de cette jeune femme qui comme le roseau a plié, parfois jusqu’à la rupture, mais n’a jamais cassé.
Alors que Stéphanie Malaussena cite Charles Baudelaire en préambule de sa résilience n’étonnera pas !


« Anges revêtus d’or, de pourpre et d’hyacinthe,
Ô vous ! Soyez témoins que j’ai fait mon devoir
Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.
Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,
tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. »


Sylvie Génot
 

J.-B. Pontalis : « Œuvres littéraires », Coll. Quarto, Gallimard, 2015.

 

 

Jean-Bertrand Pontalis, dont l’œuvre et la vie ne firent pas de violentes vagues mais de longs et profonds remous, obtint, après de nombreux autres prix, le Grand Prix de Littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 2011. C’est donc une forte et heureuse initiative que d’avoir réuni dans la Collection Quarto Gallimard, aujourd’hui, en 2015, la quasi-totalité de l’œuvre littéraire de celui qui, né en 1924, fut tour à tour agrégé de philosophie et proche de Sartre, Docteur en psychologie, psychanalyste proche de Lacan, membre du Comité de rédaction des Temps Modernes, directeur successivement des collections « Connaissance de l’inconscient » et « Les uns et les autres » chez Gallimard, Président de l’Association psychanalytique de France de 1970 à 1972, éditeur de la revue Le temps de la réflexion et de la célèbre Nouvelle Revue de Psychanalyse qu’il dirigea jusqu’ en 1995, membre du Comité de lecture chez Gallimard, et enfin et surtout, justifiant ses nombreux prix littéraires et pour la plus grande joie de ses lecteurs : Écrivain.
Plume jamais posée de son vivant, soumise aux mots et à l’écriture jusqu’à sa disparition survenue le jour même de son anniversaire, ainsi qu’il l’avait lui-même envisagé, le 15 janvier 2013, et aujourd’hui malheureusement « plume à jamais posée, mais qui lui confère son statut d’œuvre », ainsi que le souligne M. Bacherich dans sa préface.

Édité sous la direction de Martine Bacherich, ce volume qui vient enrichir la Collection Quarto, réunit dans une première partie les œuvres plus littéraires de J.-B. Pontalis : de « Loin » paru en 1980 à son dernier ouvrage « Marée basse – marée haute » paru en 2013, l’année même de sa mort, ce ne sont pas moins de quinze récits qui sont ainsi regroupés. Ni véritables romans (le seul et unique « vrai » roman de J.-B. Pontalis publié en 1952 n’étant pas repris), ni récits biographiques, ni mêmes journaux (qu’il rédigea pourtant de 18 ans jusqu’à sa mort), les ouvrages réunis dans ce volume abordent, chacun à leur manière, avec ce mélange de digression et douce rectitude qui caractérisent leur auteur, les rives ou points d’appui de ce qui allaient devenir au fur et à mesure des publications ( publications s’accélérant dès 1996 pour un rythme quasi annuel), ses thèmes de prédilection : l’écriture et les mots pour dire l’absence et les rencontres, lui qui sera l’ami de Jean-Pierre Vernant, Jean Laplanche, Jean Pouillon ou encore de Jean Starobinski. Avec cette écriture à la fois légère, limpide et profonde, il dit et écrit pour se souvenir, évoque les disparitions, les dépossessions et les rêves : La disparition de son père, trop jeune, lorsqu’il a 9 ans et dont il gardera toujours la photographie plus haute que grandeur nature, de sa grand-mère, de son chien adoré Blackie et auquel succédera Oreste, compagnon fidèle de sa vie et son œuvre. Se souvenir des mots et des rêves de l’enfant aussi, l’enfance et l’adulte qui s’éloigne « En marge des nuits ». « Le cri de l’enfant perdu que personne au monde n’entend ». C’est la place de ce frère ainé, si brillant, trop brillant, aimé et jalousé (« Frère du précédent ») ; de cette mère, si effacée et pourtant si présente dans sa vie et son œuvre jusqu’à sa disparition à l’âge de 95 ans, et bien sûr, l’amour des femmes, femmes aimées, rêvées, délaissées ou simplement suivies des yeux (« Loin », « Elles »). Et puis, la mobilité, le mouvement et les lieux, mémoire des lieux, Cabourg, et bien sûr Boissy demeure familiale, mais aussi Belle-Île. Que ne cesse, surtout, pour cet écrivain qui se sait affectif et mélancolique « L’amour des commencements » sans fin…
Mais, la trame essentielle chez J.-B. Pontalis, cet agrégé de philosophie devenu psychanalyste de renom, ou ce psychanalyste devenu d’une certaine manière philosophe, demeure avant tout ce lancinant affrontement parfois sournois mais essentiel avec le non-être. « J’ai entrepris une psychanalyse – écrira-t-il dans « En marge des nuits »– pour m’exiler en terre étrangère », exil en Lacanie, dira-t-il un peu plus tard. Ce non-être dont peut jaillir ou apparaître, dissimulé, masqué ou rêvé, l’être-même pour Pontalis, lui qui a fait sien le vide plutôt que le subir. Et de là, chercher dans l’être ce qu’il y a de non-être et peut-être de plus originaire. Ce non-être qui révèle ce qu’il y a de plus fragile, mais aussi de plus essentiel pour l’être de langage et de mots que nous sommes. Le langage reste la clef de voûte du travail de l’auteur, lui l’enfant pourtant presque muet, et qu’il n’aura de cesse d’interroger. Auteur avec Jean Laplanche en 1967, après plus de dix années de travail, du célèbre Vocabulaire de psychanalyse (Puf, 1967, rééd. 2007), il écrira dans « En marge des jours » combien « la psychanalyse est une bouche qui s’ouvre ». Et c’est justement l’objet de la seconde partie de cet ouvrage que de réunir certains des principaux écrits plus psychanalytiques de l’auteur consacrés notamment au langage, à l’écriture et aux mots, et auxquels sont venus s’ajouter deux entretiens de J.-B. Pontalis avec Michel M’Uzan et Pierre Bayard. Ainsi, y retrouvera-t-on ces fameux écrits consacrés à Flaubert, James, Woolf ou encore Leiris avec en inédit cet écrit consacré à Paul Valéry, « Paul Ambroise tel quel ».
Ainsi que le souligne Martine Bacherich, pour lire Pontalis « convient-il sans doute de tomber dans un même amour des commencements, et sur ses pas d’y succomber, sans songer davantage que lui à s’en arracher.» Apprécier l’œuvre de J.-B. Pontalis, c’est tout simplement accepter de s’y laisser glisser.

 
L.B.K.
 

Michel Orcel Jardin Funeste, récit, ARCADES – AMBO éditeurs, 2015.

 


Sur un air de symphonie n° 9 de Schubert - le fameux Andante con moto – le narrateur débute l’enquête qui le mènera aux tréfonds de nos existences et de la vie. Il n’est pas psychanalyste mais juge d’instruction. Et si ce sont les faits auxquels il s’attache, la manière dont les âmes évoluent sur terre fait cependant également partie de ce qui l’anime au sens de l’anima latine et en suggérant peut-être la fameuse dichotomie animus/anima. Toujours est-il que notre homme est confronté au cadavre d’un astrophysicien et à la recherche d’une jeune femme qui semble s’être enfuie au même moment des lieux où le corps a été retrouvé… un corps, lui, inanimé. Et ce lieu – le Jardin funeste - va devenir l’axis mundi de cette trame au rythme allant crescendo et dont le lecteur ne peut quitter la lecture une fois commencée. La magie opère en effet au sens propre et figuré, à l’image de la découverte du plateau rocailleux par le narrateur dès le début du récit, endroit magique où a eu lieu la mort, et peut-être même le crime. C’est dans un sanctuaire que le magistrat se transforme en auspice des temps modernes et interroge la nature pour en percevoir le message supranaturel. Les coïncidences font signe chez Michel Orcel et rien n’est fortuit dans l’avancée de l’enquête. Celle-ci n’a rien d’un conte bucolique même si le paysage n’est pas sans ressemblance étrange avec l’œuvre de Virgile et sa représentation par Nicolas Poussin dans le tableau Et in Arcadia ego. Le trouble grandit à la mesure de la progression de l’enquête et la destinée des protagonistes dépasse leur propre existence à un point tel que le narrateur parvient à cette évocation d’une Arcadie retrouvée, du mythe imposant la réalité. Corinne, la jeune femme, est-elle coupable du meurtre de l’astrophysicien ? Le lecteur découvrira la réponse au terme de l’enquête et du roman, mais peut-on encore parler de roman lorsque son auteur mène subrepticement son lecteur vers des lieux d’où l’homme ne saurait échapper à son destin ?

 

Philippe-Emmanuel Krautter

A noter que ce livre vient de paraître aux toutes nouvelles éditions ARCADES AMBO www.arcadesambo.com


Florina Ilis «Les Vies parallèles « traduit du roumain par Marily Le Nir, Editions des Syrtes, 2015.

 


« Les Vies parallèles » sont autant celles d’un des plus grands poètes que la Roumanie ait connu, que celles de la Roumanie elle-même. La romancière roumaine Florina Ilis déjà remarquée avec « La Croisade des enfants » s’est attachée, ici, à évoquer cette grande figure littéraire que fut Mihai Eminescu au XIXe siècle qui rallia tout aussi bien la gauche que la droite la plus extrême si l’on songe à l’influence qu’il put avoir pour certains intellectuels du Mouvement légionnaire de la Garde de fer… La romancière a choisi pour cette évocation la forme de la biographie-roman sur les dernières années 1883-1889 de la vie de l’écrivain, date à laquelle la folie de ce dernier le conduisit à l’internement. Organisé en quatre étapes, ce fort volume de plus de 600 pages réinvente l’art de la biographie en roman, moyen plus habile pour évoquer probablement avec autant de fidélité un personnage dont les sources historiques se contredisent. Florina Ilis mène l’enquête à la manière d’Hérodote comme de Sherlock Holmes. Ghislain Ripault dans sa préface n’hésite pas quant à lui à parler de docu-roman, et si le terme n’est pas particulièrement esthétique, il résume assez bien l’impression que le lecteur aura dans ces pages si bien traduites par Marily Le Nir. XIXe, années 1960 et XXIe siècle entrecroisent leurs instants de vie dans lesquels l’auteur est discrètement à la fois témoin et acteur. La vie et les idées du poète national ont beau avoir été « récupérées » à gauche comme à droite comme nous l’évoquions précédemment, cette évocation romanesque de la vie de Mihai Eminescu tisse à la fois un fil d’Ariane et en même temps renforce cette impression de dédale dans lequel le lecteur aimera à se perdre avec l’auteur du fameux poème Hypérion :


Jette un sort, fais que ton esprit
Pénètre, déchiffre mes pensées
Et qu’il mette un baume infini
Au cœur de mes nuits troublées.

(traduction – Constantin Frosin)

La perte de la raison, comme celle de son chemin, est au cœur de cette belle réflexion. Eminescu avoue sous le sceau de la confidence au médecin de la clinique où il est interné que le poète latin Horace ne pouvait qu’être juif et quelques lignes plus loin évoque les chants traditionnels roumains qu’il aime à pratiquer… Les chronologies se succèdent et en même temps se confondent. La clinique se métamorphose au gré des jours en lieu de conférence ou en soirée de gala, seuls quelques regards lucides pouvaient encore faire la différence entre ce monde et celui extérieur. Lorsque le poète, à la veille de sortir, pensant être guéri, évoque l’actualité politique avec le directeur, les conversations s’accélèrent et le médecin de les interrompre brutalement afin d’éviter une rechute alors que la conversation qui suit comme palliatif s’occupe du sujet futile de la diète dont on sait combien elle fut inutile pour le cas de Nietzche… Cette belle réminiscence de Mihai Eminescu, le lecteur l’aura compris, ne va pas sans évoquer la vie parallèle de la Roumanie, celle de naguère et d’aujourd’hui, un peu à la manière où Plutarque en son temps cherchait à son tour dans ses Vies parallèles à comparer un grand homme grec et romain.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Marc Fumaroli, La République des Lettres, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », Paris, 2015.

 



Mais que désigne exactement cette expression, « la République des Lettres » ? Pour nous autres, lecteurs de Lexnews, sans doute quelque chose comme la communauté des esprits curieux que ce site fédère autour de l’amour des livres et du beau. Pour Marc Fumaroli, à une autre échelle, il s’agit de la communauté des savants qui, au XVIIe siècle essentiellement – mais l’auteur ne rechigne pas à conduire ses analyses jusqu’au tout premier XIXe siècle –, plaçaient l’amour des lettres par dessus tout le reste au point d’éprouver, au delà des frontières géographiques et des générations, une solidarité profonde avec leurs semblables dans les principaux pays lettrés d’Europe et avec leurs modèles à travers les âges, de l’Antiquité à la Renaissance en passant par le XVIe siècle.
L’expression serait attestée pour la première fois dans une lettre de l’humaniste vénitien Francesco Barbaro, en 1417, dans laquelle il le félicitait pour la découverte de manuscrits de l’Institution oratoire de Quintilien. L’Antiquité comme source et matrice originelle est donc présente tout au long du livre de Marc Fumaroli même si aucun chapitre ne lui est spécifiquement consacré. Respublica litteraria apparaît comme une réécriture de la formule Respublica christiana, laquelle provient de saint Augustin qui, dans La Cité de Dieu, théorisa, après le sac de Rome en 410, la cohabitation des deux cités, divine et terrestre. Marc Fumaroli montre comment, au modèle cicéronien d’une société fondée sur une communauté d’intérêt cimentée par la loi, l’évêque d’Hippone a substitué « l’ordre de la grâce et de l’amour ». Ce fut là un basculement majeur.
Une autre évolution dont l’importance est admirablement mise en lumière dans le livre est celle qui vit le passage, au sein de la République des Lettres, du modèle dialectique de la quaestio et de la disputatio, à celui du dialogue. L’Antiquité tardive avait vu fleurir le genre littéraire des questions et réponses et saint Augustin lui-même avait cédé à cette mode. Car l’époque était encore à la polémique, entre païens et chrétiens, entre philosophes et clercs, entre Juifs et chrétiens. Marc Fumaroli montre qu’une nouvelle sociabilité s’installe à la Renaissance fondée sur l’art de la conversation, celui de la lettre (les correspondances), sur une pratique rhétorique moins technicienne, plus ouverte. Le dialogue policé entre lettrés remplace, dans les Académies, les joutes que la scolastique, par définition, cantonnait entre les murs de l’Université. Le partage des connaissances serait ainsi le moteur d’une nouvelle dynamique dans le progrès intellectuel. L’auteur cite un curieux passage du Discours de la Méthode de Descartes pour illustrer son propos. Le philosophe affirme que la diffusion du savoir permettrait aux nouveaux savants de reprendre leur recherche personnelle à l’endroit même où leurs devanciers, qu’ils auront lus, les auront arrêtées. Bel optimisme auquel les sciences humaines contemporaines apportent néanmoins un démenti formel, elles qui proclament que toute recherche, en leur domaine, devrait toujours tout reprendre à zéro. Au début du XVIIIe siècle l’historien Muratori croyait ainsi à une « augmentation des lettres » à laquelle contribuait « l’union des âmes, sur laquelle ne prévaut point l’éloignement des corps ni la diversité des nations » (p. 153). Quel ministre d’une culture européenne oserait de nos jours afficher un tel optimisme ?
L’ouvrage de Marc Fumaroli est, dans son plan d’ensemble, bâti comme une Académie, avec ses Chambres séparées, jalouses de leur indépendance et fières de leur antériorité les unes sur les autres, mais avec des portes communicantes. La première partie décrit « Une citoyenneté idéale » en proposant une histoire culturelle de l’Europe au XVIIe siècle et une autre de la naissance des Académies. La seconde analyse l’importance de la conversation dans la construction de la République idéale des Lettres. Il existe des témoignages écrits de ces conversations par définition « volantes ». On aurait tort de les négliger car depuis Plutarque ou les Saturnales de Macrobe les conversations de table recèlent et parfois décèlent bien des secrets. La troisième partie est consacrée à ce loisir lettré (otium litteratum) par excellence qu’est la pratique de la correspondance. Là encore les modèles sont antiques et Pétrarque ou encore Juste Lipse doivent beaucoup à Cicéron ou à Pline le Jeune. Mais dans le cas de Pétrarque, habité par le désir d’écrire pour acquérir la connaissance de soi, ce sont plutôt les modèles cryptochrétien de Sénèque et chrétien de saint Augustin qui doivent être mis en avant.
La quatrième et dernière partie a pour thème d’étude le genre littéraire de la Vie des grands hommes. L’auteur y explique admirablement que les genres aujourd’hui en vogue, celui de la biographie, de l’autobiographie et de l’autofiction, ont définitivement supplanté celui du Bios. Cornelius Nepos et Plutarque ont rédigé les Vies de grands capitaines et d’hommes illustres, on écrit aujourd’hui la biographie de n’importe qui. Soudain, à ce propos, la plume de Marc Fumaroli se fait incisive : « La démocratie égalitariste a relégué le temps, avec les Vies, au magasin des défroques historiques. Elle ne connaît plus de lui que sa fille toujours jeune, toujours souriante, active et pressée : l’actualité » (p. 377).
Dans ce chapitre consacré aux Vies Marc Fumaroli, après en avoir savamment décrit les spécificités génériques, ajoute, comme s’il s’agissait d’une simple intuition, que les Vies, celles de Suétone déjà, comportent presque toujours une dimension fictive qui les rapproche du roman. C’est un mouvement qui a effectivement débuté dès l’Antiquité avec les Vies de moine de saint Jérôme ou avec les Vies des empereurs romains réunies dans la collection qu’on appelle l’Histoire Auguste et qui a abouti, dans l’Antiquité tardive, à l’invention de ce que Sir Ronald Syme a surnommé la mythistoriographie. On sent en ces pages poindre le regret de l’auteur que la France n’ait point pour ses grands hommes la même considération que les Anglais pour les leurs, comme si les Français ne savaient pas admirer, un défaut qu’explique peut-être leur médiocre intérêt pour le rôle historique et social des individus : « Un Sainte-Beuve anglais serait publié dans Penguin Books » (p. 394).


Stéphane Ratti

 

(Lire notre interview de Marc Fumaroli)

 

Philippe Sollers : « L’école du mystère » - Roman, Editions Gallimard, 2015.

 


 

Avec L’Ecole du mystère, Philippe Sollers, une fois de plus, joue, se cache, dit et ne dit pas, ce qu’il ne sait que trop bien… Il aimerait bien par exemple dire la messe, « on le montre au public qui est là, une foule ou presque personne, peu importe. » ; Philippe Sollers joue à les nommer, à les compter ces mystères : mystère de la foi, noir mystère de Baudelaire, et puis la musique bien sûr et toujours… Il leur attribue même des couleurs comme Rimbaud aux voyelles : noir celui de Baudelaire, blanc la foi, rouge… Lanterne magique. Il murmure, rêve, délire et les mots s’écrivent. Mystère des mots, aussi, du rythme des mots. Lui, il apprend et avance.
Face et contre L’Ecole du mystère, il y a Fanny. Qui est Fanny ? Un peu tout le monde, une femme, des femmes, beaucoup de femmes et des hommes aussi parfois, aigris, chagrins, fâcheux ; adepte du reproche, de l’écrasement de désir, elle porte sur le visage les marques du sourire pincé de la morale et des rictus de déception, ces fossés de déception que soulignait Aragon dans Aurélien. Mais, Fanny sait, elle a des avis sur tout, la politique, l’homosexualité, la PMA, et surtout s’y connaît plus que nulle autre en guerre des sexes. Fanny, c’est beaucoup de monde. Mais, qu’à cela ne tienne, entre misogynie et misandrie, gynandrie, il apprend, apprend et avance, Sollers.
Et puis, il y a heureusement les autres : Luisa, la concierge portugaise… Et surtout, il y a Manon. Manon, c’est la sœur, la femme, l’amante, l’amie. « Mon enfant, ma sœur, songe… », si chère à Philippe Sollers. Elles font partie du mystère, et avec elles, sur fond de poésie, de peinture, de lectures, de musique toujours – mais pas n’importe lesquelles - il se souvient, mystère de la mémoire, fabuleux caléidoscope… il n’a de cesse de se souvenir et d’apprendre. Il apprend et surtout avance Philippe Sollers, esquivant ici, bifurquant là, dans un tourbillon d’atomes, lui qui aime à citer cette phrase de Mallarmé : « Il peut avancer parce qu’il va dans le mystère ». Un converti Sollers, alors ? Oui, assurément, à la vie. Mysterium fidei.

L.B.K.

Christian Doumet : « Chine ; La Maison du dehors. », Ed. ARCADES AMBO, 2016.

 


Écrire sur la Chine aujourd’hui n’est pas chose aisée tant il est vrai que les récits, carnets, études en tout genre qui lui sont consacrés nous sont, non donnés, mais jetés en profusion, pêle-mêle. Pourtant, et pourtant, Christian Doumet a tenté, osé répondre à cet appel que lui lançait la littérature, celle de ces écrivains exigeant encore style, rythme et poésie, ce langage poétique sans lequel la Chine, si extrême-orientale soit-elle, se réduit à un vaste continent lointain plaqué sur terre. Car, c’est avec cette exigence littéraire que Christian Doumet (essayiste, romancier, poète et universitaire) nous donne, en effet, à voir, à percevoir cette Chine multiple et pourtant unique ; « ce singulier du pluriel », ce Un aux mille paysages et couleurs ; cette Chine d’aujourd’hui où s’imprime encore celle d’hier et d’autrefois comme une surimpression photographique. Et l’auteur, d’image en image, de paysage en paysage, d’impressions en émotions glisse de l’est de cet Extrême-Orient vers l’ouest, vers le Tibet. Dans la lignée de Victor Segalen (1878 – 1919), poète, romancier, ethnographe, sinologue et archéologue, à qui il a déjà consacré deux ouvrages et nombre de contributions, Christian Doumet évite bien des écueils et clichés placardés, et préfère, comme Segalen, médecin, parcourir cette Chine comme un médecin chinois parcourait selon les différents méridiens un patient souffrant. Maniant les vents changeants, le paradoxe, l’oxymore, comme l’air et le feu, c’est un fort beau texte flottant parcourant cols et abîmes au gré des impressions de soleil levant (celui-ci chinois) et mêlant aux statues et stèles chinoises, aux Han, Segalen, Rimbaud, Baudelaire ou Hölderlin : « On lit la Chine. On lit du moins ce peu que notre regard nous autorise à en embrasser. On lie. On relie cette gerbe. De lieu en lieu, de vue en vue, on y passe un lacet invisible. C’est parcourir. C’est errer. C’est écrire, et plutôt récrire : suivre les traces d’autres écritures qui déjà tentaient, elles aussi, de tenir ensemble ces incompossibles. Lire, écrire la Chine, c’est reprendre cette vieille marche dans le froid du monde où soufflent des vents contraires. S’orienter dans la désorientation. Penser le tout qu’aucune pensée ne sait unir. » écrit l’auteur de ce texte se voulant également bien ancré dans cette terre, cette boue, rouge, ocre, brique ; boue collante, gluante, remuée, retournée, souillée. Terre défigurée, balafrée, mais Terre qui happe et engloutit. Et ne retrouvant pas les chaussures décrites naguère par Segalen, mais seulement cet unique soulier – comme celui d’Empédocle- au mauve indicible abandonné sur cette décharge, ce tas d’immondices : « La couleur (rose mauve) a gardé sa suavité ; le galbe du pied, son allant ; l’empeigne, son agressivité. Mais l’autre manque pour faire un pas, et cette solitude résume la boiterie d’un monde : opulence et dérision. Si opulent qu’on ne sait même plus distinguer, parfois, l’outil de son débris, la colline de la décharge, le tout et son ordure. Peut-être ces distinctions ont-elles de moins en moins de sens. Peut-être sommes-nous entrés dans la concomitance de l’utile et de sa mort. » écrit encore Christain Doumet. Impénétrable image voilée au gris multicolore où « un visible s’y concerte avec un invisible ». Présence réelle d’hier, de cette Chine d’autrefois, qui imprègne encore la mémoire, le songe cauchemardesque de cet aujourd’hui chinois. « Mondes infimes. Mondes imperceptibles, illimités. Et nous sommes là, à pressentir toute cette poétique du quotidien, sans savoir que, dans notre baudelairienne « passion des images », nous ne faisons nous aussi que creuser l’étroit sillon d’une coutume. » sillon poétique dans lequel se glisse furtivement cette « liberté buissonnière », cette « Chine, Maison du dehors » de Christian Doumet.

L.B.K.
 

Pier Paolo Pasolini Les Ragazzi (Ragazzi di vita), traduit de l’italien (romanesco) et préfacé par Jean-Paul Manganaro,Buchet Chastel, 2016.

 


Ragazzi di vita est non seulement le premier roman de Pier Paolo Pasolini paru en 1955, mais sera également la veine romanesque qui animera l’auteur jusqu’à ses dernières créations, celui qui jusqu’alors s’était fait remarquer pour ses poésies, son amour illimité de la langue frioulane, Frioul natal qu’il dû quitter pour ses amours interdites dans un milieu encore très prude. Ragazzi di vita est un roman né et vécu à Rome, non point la Rome des églises et des arts, encore moins celle de la culture classique que l’auteur affectionnait pourtant, mais pour la culture des borgate, ces faubourgs romains plus pauvres que la pauvreté et qu’il n’eut de cesse d’arpenter y puisant toute l’inspiration qui nourrira ses romans, mais également sa poésie ultérieure et surtout son cinéma. Pasolini n’agit pas en anthropologue et il ne hait pas ces voyages dans lesquels il s’immerge avec une passion qui lui sera fatale. L’auteur de Ragazzi plonge dans cet univers comme il le ferait d’une fontaine de jouvence, ces jeunes romains des faubourgs incarnant cette énergie vitale qui n’avait pas encore pu être sacrifiée à l’autel de l’économie de marché et du profit, leur pauvreté se faisant richesse aux yeux du romancier. Pasolini n’en idéalise cependant pas pour autant le milieu dans lequel ses « acteurs » évoluent, les terrains vagues hurlent la misère autant que les ventres affamés de jour comme de nuit, dénuement atteignant un tel paroxysme que les coups et les vols n’épargnent même pas ces jeunes dans leurs rapports réciproques. Cette violence est le premier vocabulaire appris de leurs parents qui se cognent, se tabassent comme seul moyen de communication. Et pourtant dans ce désert aride, des sentiments émergent comme une fleur dans un tas d’immondices, une hirondelle sauvée de la noyade par un de ces jeunes, l’argent aussi vite partagé que volé, les regards qui n’ont pas su perdre la pudeur des vrais sentiments qui constituent l’homme même lorsque celui est réduit à presque rien. Cette école de la vie est essentielle pour Pasolini et elle lui offrira le cœur de ses films les plus mouvants, Accattone bien sûr, mais aussi Mama Roma ou encore La Ricotta et bien d’autres réalisations où le romanesco – le dialecte romain des faubourgs – colle à la peau de ces protagonistes qui placent la vie au même titre que la mort, l’éternel présent étant leur seul refuge, refuge qui a toujours protégé l’auteur de ses propres gouffres.

 

Philippe-Emmanuel Krautter


« Romans grecs et latins » Sous la direction de Romain Brethes et Jean-Philippe Guez, editio minor, Les Belles Lettres, 2016.

 


 

Si les noms de Pétrone pour son sulfureux Satiricon qui inspira tant Fellini et d’Apulée pour ses Métamorphoses peuvent encore résonner à nos oreilles, ceux d’Achille Tatius, Longus, Héliodore ou Chariton ont pour beaucoup sombré dans l’oubli des humanités léguées à notre XXI° siècle. De nouvelles traductions réunies en un seul fort volume donnent ainsi à découvrir ou redécouvrir ces textes à nos contemporains, une belle manière d’élargir le champ des connaissances à d’autres textes que ceux plus illustres de l’Iliade, l’Odyssée ou encore l’Enéide. Le lecteur curieux s’arrêtera peut-être sur cette terminologie qui le surprendra : romans grecs et latins. La forme romanesque serait-elle déjà présente dès l’Antiquité alors qu’on la croyait plus contemporaine ? Romain Brethes et Jean-Philippe Guez anticipent cette question dans leur introduction à cette édition en rappelant que les auteurs de ces textes ayant bravé les siècles ne nommaient, certes, pas romans ces formes longues de fiction en prose. Il n’y avait alors pas de noms pour ce genre dont le destin ira croissant dès le Moyen-Âge. Si ces textes étaient jusqu’il y a peu relativement délaissés par les spécialistes, depuis quelques décennies notre époque moderne apprend à les redécouvrir et à en apprécier la singularité dans le paysage littéraire ancien, avec une place moins marginale que naguère. Ainsi que le soulignent les auteurs, se souvient-on que Zola raillait, il y a un peu plus d’un siècle, ces auteurs antiques pour leurs récits invraisemblables même si Des Esseintes, le fameux personnage d’À rebours de Huysmans faisait du Satiricon et des Métamorphoses les seules œuvres latines à garder dans sa bibliothèque ? Le lecteur toujours curieux ira ainsi à la découverte de ces textes qui ont gardé toute leur fraicheur en commençant probablement par ces deux œuvres emblématiques de Pétrone et d’Apulée, même si les aventures de la jeune Syracusaine Callirhoé, redoutablement belle, pourraient avoir la primauté avec cette œuvre de Chariton auprès de laquelle Angélique, Marquise des anges fait pâle figure… Ces romans idéalistes présentent des traits communs (récit de deux jeunes adolescents s’aimant et devant s’unir mais subissant de nombreuses épreuves) à un point tel qu’ils devaient correspondre à des structures, un rythme auquel s’attendait le lecteur antique qui, à l’avance, savait qu’une épreuve initiatique était sur le point de survenir dans le récit à la manière d’un film noir au cinéma. Ainsi, entre textes idéalistes et fictions satiriques, les lectures du roman antique seront plurielles grâce à cette nouvelle édition remarquable.

 

Ernst Jünger, Lettres du front à sa famille, 1915-1918. Avec un choix de réponses de ses parents et de Friedrich Georg Jünger. Édition et avant-propos de Heimo Schwilk, traduit de l’allemand par Julien Hervier, Christian Bourgois éditeur, 173 p., Paris, 2016.

 


Les lettres du front de Ernst Jünger à sa famille, parues à Stuttgart en 2014, étaient jusqu’ici inédites en français. C’est l’éditeur de Jünger dans la collection de la Pléiade, Julien Hervier, qui en est le traducteur. Le 4 août 1914, à 19 ans, Jünger s’engage comme volontaire au 73e régiment de fusiliers de Hanovre. Le 27 décembre de cette même année, il est dans les tranchées près d’Orainville, en Champagne. Quatre ans plus tard, le 25 août 1918, il est blessé pour la septième fois et, après ce qu’il nomme lui-même, avec amertume, « une percée vers l’arrière », il est rapatrié à l’hôpital de Hanovre. Le soldat et l’infirmier qui lui sauvèrent la vie en le portant en civière vers une infirmerie de campagne sont tués, chacun d’une balle dans la tête. Les lettres sont adressées à ses parents et à son frère cadet Friedrich Georg, lui aussi engagé, lui aussi blessé. Les deux frères se sont même rencontrés par hasard sur le champ de bataille de Langemark en 1917 : Ernst y recueillit Friedrich et organisa son évacuation.
Les lettres de Jünger à ses parents sont bravaches et cherchent à prouver son courage et son endurance. Mais de patriotisme allemand, il n’est guère question. L’épistolier rappelle, à de multiples reprises, le zèle avec lequel il sert et qui devrait lui obtenir de l’avancement. De fait, il est bientôt élève officier, puis lieutenant et enfin, en février 1917, commandant provisoire de compagnie. Le 22 août 1918, il écrit à Friedrich, dans un des rares passages de cette correspondance où pointe un brin de pathos : « Désormais, parmi tous les commandants de compagnie du régiment, il n’y en a qu’un seul qui soit plus vieux que moi. Lors des attaques, on ne laisse plus seulement sur le terrain quelques hommes ou un nombre important de ceux qui se trouvaient alors sur la position, mais presque la totalité ». De fait, Jünger est, à plusieurs reprises, l’un des rares survivants de son groupe.
Le contenu des lettres paraîtra au lecteur souvent étrangement trivial (le soldat réclame journaux, tabac, alcool, chocolats, effets chauds) ou édulcoré : jamais aucune critique d’aucune sorte, ni sur les gradés (tout juste quelques quolibets à l’encontre des « planqués ») ni sur la stratégie de l’état-major ; jamais de déploration sur l’absurdité de la guerre : on est à mille lieues des Croix de bois d’un Dorgelès). La censure militaire sévissait, mais ce n’est sans doute pas la seule explication. Jünger songeait avant tout à donner de lui une certaine image et Heimo Schwilk, a raison de rappeler, dans son avant-propos, que le futur écrivain fait ici déjà l’expérience que poursuivront ses Journaux toute sa vie, celle « d’une entreprise de stylisation de soi ». Une apparente froideur dans le récit des atrocités le dispute au souci d’une observation toute analytique. Le soldat s’apparente à un chasseur (la même attitude qu’adopte Jünger entomologiste). L’épisode d’un soldat anglais abattu de sang froid d’un coup de fusil est décrit comme « un coup de maître » : « Certes, dit-il à ses parents le 6 mars 1917, ça n’a rien de beau en soi, mais je m’en réjouis quand même ».
Ces lettres, au fond, n’ont rien à voir avec les carnets de guerre que Jünger publiera après la guerre et que l’on lit dans la Pléiade sous le titre de Journaux de guerre. Elles se signalent par une vraie et décevante pauvreté littéraire, même si la poésie est au centre de plusieurs lettres échangées avec son frère. Les deux soldats écrivent, en effet, des poèmes et disputent de la rime. Certes, Jünger est jeune et ne nourrit encore, semble-t-il, au moins au début de la guerre, aucune ambition de devenir écrivain. C’est son père qui l’encouragera à publier ses carnets, tenus pendant quatre ans. Il faudra attendre 1924, et une certaine maturation, avant de voir naître, à partir des carnets, le grand livre qu’est Orages d’acier et qui lui vaudra la notoriété. Dans sa préface, Jünger écrira : « Ce fut une étrange occupation, assis sur un siège confortable, que de déchiffrer les griffonnages de ces cahiers dont la couverture était encore engluée par la boue séchée des tranchées et maculée de taches sombres dont je ne savais plus s’il s’agissait de sang ou de vin ». Orages d’acier, comme les Journaux de guerre, relève donc d’une réélaboration à partir des commentarii pris sur le vif. Ainsi Jünger retrouvait-il le principe historiographique antique cher à Cicéron : il n’y a pas d’histoire sans réécriture et une part d’enjolivement littéraire. On relèvera, à ce propos, que Julien Hervier (Pléiade I, Introduction, p. XVI), qui les a eus entre les mains, note que « ces carnets dans leur état actuel, n’offrent pas cet aspect boueux et sanglant qu’évoque Jünger ».
Mais il demeure que la meilleure façon de faire ressentir l’horreur de la guerre et, malgré les satisfactions intimes qu’elle offre (Jünger se figure chaque duel à venir comme une source espérée de joie et l’occasion de collectionner des trophées), d’en révéler les tréfonds est sans doute de conserver une apparente objectivité. Jünger utilisera le même procédé dans le mémorandum qu’il rédigera pendant le second conflit mondial sur les exécutions par les Allemands d’otages français entre août 1941 et février 1942, un texte majeur que l’on peut désormais lire grâce aux éditions Les Belles Lettres (Sur les otages, 2015). Derrière l’aspect neutre de ce rapport se dissimule, en effet, un plaidoyer humaniste contre la barbarie de ce type d’exécutions* .


Stéphane Ratti
 

(* Voir St. Ratti, « Ernst Jünger : une leçon d’histoire », Revue des Deux Mondes, mai 2015, p. 168-172.)

 

"Le grand marin" de Catherine Poulain, 373 pages, Éditions de l'Olivier, 2016.

 


Comment imaginer ce petit bout de femme, menue, souple et musculeuse avec ses mains noueuses d’homme, sa crinière déployée aux vents salés des océans, cette Lili qui voulait partir, partir à tout prix et en payer la note, loin, aussi loin que possible ? « Il faudrait toujours être en route pour l’Alaska. Mais y arriver à quoi bon. J’ai fait mon sac. C’est la nuit. Un jour je quitte Manosque-les-Plateaux, Manosque-les-Couteaux, c’est février, les bars ne désemplissent pas, la fumée et la bière, je pars, le bout du monde, sur la Grande Bleue, vers le cristal et le péril. Je pars. Je ne veux plus mourir d’ennui, de bière, d’une balle perdue. De malheur. Je pars. Tu es folle. Ils se moquent. Ils se moquent toujours – toute seule sur des bateaux avec des hordes d’hommes, tu es folle… Ils rient. Riez. Riez. Buvez. Défoncez-vous. Mourrez si vous voulez. Pas moi. Je pars pêcher en Alaska. Salut. Je suis partie. » Ainsi les premières lignes de cette incroyable tranche de vie que l’auteur, Catherine Poulain ou Lili, nous confie comme à des amis de longue date, au retour du Grand Voyage de sa vie, donnent le ton de l’aventure tant rêvée, celle qu’elle voulait plus que tout au monde. Sans rien censurer de tout ce qu’elle a essayé, enduré, essuyé, pleuré, raté et réussi, rêvé, fantasmé, fumé, bu, aimé, son skipper Jude… Les refus, les moqueries, les humiliations, les défis, les travaux vils et durs des matelots en partance (les greenshorns), les engueulades, les cris, les peurs, les bitures, les blessures, les fièvres de froids et d’amour, les houles, les vagues et les creux, les embruns, les kilomètres de palangres à remonter, les tonnes de poissons à vider, les cadences… Mais l’immensité de la mer, les vents, les compagnons de routes et les cigarettes partagées sur le pont, les cafés, les bières, la vodka, le rhum, les verres de White Russians trop nombreux et les vies fracassées de chacun qui se racontent au fur et à mesure de la confiance, de l’alcool, de tout ce qui se fume et le Respect gagné à la sueur de son front et des larmes de son corps cassé, fatigué, épuisé… Voilà Lili, voilà Catherine, face à leur choix, à leur aventure personnelle. « Les femmes aussi peuvent mener un bateau ?… Et comment fait-on ? Pourquoi ? Pour être skipper ? On travaille. J’ai commencé matelot, comme toi. Tu dois bien le savoir, l’important c’est pas la grosseur des muscles. L’important c’est de tenir bon, regarder, observer, et se souvenir, d’avoir de la jugeote. Ne jamais lâcher. Jamais te laisser démonter par des coups de gueule des hommes. Tu peux tout faire. L’oublie pas. N’abandonne jamais. »
« Tu as déjà pêché ? Non… Je bafouille. Tu as tes papiers ? Carte verte… Licence de pêche ? Non. On me regarde étrangement. Va voir plus loin, tu finiras par trouver… » Et enfin, à Kodiak, elle embarque sur le Rebel pour la saison de morue noire, elle sait qu’il y a aussi celle des crabes et des flétans. Ces pêches-là, elle les veut aussi dans ses filets de femme libre. « Oui, avoir osé la franchir, la frontière, ça ne pouvait être que pour y trouver la mort, y pêcher sa fin très rouge et très belle… » C’est la blessure mortelle plantée dans sa main, dont elle se sortira et qui fera de Lili un homme comme les autres à bord du Rebel. Elle y a gagné sa place alors tout peut recommencer à chaque saison sa pêche et Lili est là sur le pont, au fond de la cale avec le poisson ou en haut d’un mât. Lili… Lili, que cherches-tu ? Jusqu’où iras-tu ? Jusqu’où la soif de liberté de cette écorchée vive, cette anticonformiste, cette aventurière va-t-elle nous emporter dans le sillage des mots touchants, violents, poétiques, simples, beaux de ce premier roman qui n’en est plus vraiment un dès que l’on embarque avec elle sur le Rebel, poussé par cette force que Catherine Poulain nous transmet directement… Une vraie transfusion d’aventure… Mais « Un jour peut-être, la saison finirait et tous quitteraient le bateau. Mais ça je l’avais oublié. »
Premier roman remarqué qui s’inscrit dans la lignée des récits de Pierre Loti, Jack Kérouac ou autre Nicolas Bouvier. Il fait partie de la sélection du livre Inter 2016.


Sylvie Génot
 

Michel Butor « Hugo », Coll. Les auteurs de ma vie, Editions Buchet-Chastel, 2016.
 


L’œuvre d’Hugo est un monument, c’est entendu, du moins aujourd’hui. Mais sait-on toujours par quel chemin ou porte l’aborder ou la redécouvrir ? Poésie, romans, théâtre, dessin, etc., chaque domaine touché par la main de Victor Hugo inspire à chacun, selon les moments et ses humeurs, des sentiments différents ; alors que faire, que choisir ? C’est avec cet état d’esprit d’enchanteur ouvrant ou ré-ouvrant les malles d’un grenier parfois trop longtemps délaissé qu’il faut ouvrir l’ouvrage consacré à Hugo de Michel Butor dans la collection Les auteurs de ma vie chez Buchet-Chastel. Bien qu’avouant dès les premières lignes de sa préface qu’il n’aime pas les anthologies, c’est pourtant – disons alors – un bien beau florilège qu’il nous donne à savourer. On relit ces pages inoubliables, redécouvre ces passages parfois enfouis dans les mémoires, et surtout, ainsi que l’espère l’auteur, découvre, entraperçoit ce qu’on n’avait jusqu’alors méconnu ou mésestimé ; Dans la première partie consacrée à la poésie de Victor Hugo, Les djinns, un des 41 poèmes du recueil Les Orientales sont toujours un ravissement de versification et révèle, et ainsi que le souligne l’auteur, que Victor Hugo aimait aussi pour ses vers, comme pour ses dessins, le clair-obscur et les ombres. En enchanteur, toujours, Michel Butor a également retenu des poèmes tirés de « L’art d’être grand-père » qui s’ajoutent à ceux parfois plus connus de « La Légende des siècles ». Après le théâtre, Michel Butor a choisi, avec justesse, pour la partie œuvres romanesques, notamment des extraits des Misérables et de Quatre-vingt-treize qui furent écartés par l’éditeur en raison de leur audace lors de leur publication. « Des reliquats » qui trouvent encore aujourd’hui toute leur force de résonance. Ce sont encore quelques-uns de ces surprenants reliquats que retient Michel Butor pour la partie « Critique », ici essentiellement rattachés au William Shakespeare. Enfin, il faut saluer l’heureux choix de l’auteur d’avoir su proposer, pour clore cette anthologie, après le chapitre nommé « Alentours » et consacré aux « Tables tournantes de Jersey », quelques merveilleux dessins de Victor Hugo, lui qui laissa plus de 4 000 feuilles et ne voulut jamais toucher un pinceau et une toile ! Une anthologie qui se veut surprenante, ainsi que Michel Butor le souhaite dans son introduction : « j’ai préféré prendre des pages qui ne soient pas déjà trop connues, de l’inattendu, car le grenier hugolien regorge de surprises. Il faut y fouiller, remuer les vieux cartons. On en ressortira toujours les mains pleines ». Et, c’est bien là tout le mérite de cet ouvrage que de donner au lecteur cette envie d’aller une nouvelle fois à la rencontre de ce géant de la littérature française.

 

"Confidences" de Max Lobe, 282 pages suivies d'une lettre à l'auteur d'Alain Mabanckou, Édition ZOE, 2016.

 


Max Lobe, auteur camerounais né à Douala, vivant en Suisse, déjà récompensé pour ses deux premiers romans, entreprend un retour au pays natal, dans la forêt camerounaise, accompagné de « Tantie » - Ma Maliga - qui le guidera sur les chemins de son passé et de sa famille, sur la cruelle route de la conquête de l’indépendance du Cameroun et de tous ses héros meurtris, assassinés pour libérer leur pays de la tutelle occidentale durant le conflit des années 1950, « dans le silence de cette guerre dite cachée ». Elle est bien vieille la Ma Maliga ! Et elle a un faible pour le vin de palme, le matango, Ékiééé… et, elle n’a pas la langue dans sa bouche ! Alors elle parle, parle, raconte sa vie et celle de sa famille et elle boit une petite rasade, mais surtout elle veut emmener Max sur les lieux où a été enterré leur leader, Ruben Um Nyobè, élu secrétaire général de l’UPC, union des Populations du Cameroun, qui a laissé sa vie et celle de ses fidèles dans la lutte, assassiné par l’armée française, en 1958. « Tu sais, mon fils, ici-là, on ne veut toujours pas trop parler de Um Nyobè. Si tu poses des questions sur Um Nyobè et sur ce qui s’est vraiment passé avec lui, tous ceux qui ont vécu cela te diront seulement qu’il y a eu des événements. Les événements. Jamais personne ne te dira exactement de quels événements il s’agit. Wuyè ! On te dira qu’il y eut trop de morts… »
Ma Maliga raconte et elle revit dans sa chair tous les événements, les traditions, les croyances, les luttes, l’emprisonnement, les contradictions, la folie et toutes les cicatrices laissées par l’histoire de l’indépendance du Cameroun. Elle raconte aussi la fierté de son peuple, des femmes fortes et des hommes courageux. Elle conte et raconte cette vie de douleurs et de joies avec une verve grave et légère à la fois, au fur et à mesure de son enivrement « Mon fils, c’est étrange : ici-là, on nous demande de tout oublier. Et comme nous, on n’oublie rien et que l’on ne peut pas tout pardonner comme ça, ils s’arrangent alors pour tout effacer de notre mémoire : nos souvenirs, notre histoire. Ils savent que ce n’est pas facile pour nous de tout remuer en dedans de nos cœurs et d’en parler… » Max boit plus modérément que sa « Tantie » ou que son fils Makon, il retrouve également, en ville, sa cousine Sandrine et apprend, aux côtés de ses cousins lointains, ses racines, l’histoire de sa propre famille et de ce que les blancs, qui allaient jusqu’à changer l’identité des Camerounais en leur donnant des prénoms européens, ont réellement apporté, ou pas, au Cameroun… « Je téléphone à ma mère en Suisse pour lui dire que je suis dans la forêt de Boumnyébel. Mais qu’est-ce que tu vas faire là-bas où il y a plein-plein de sorciers qui peuvent te tuer. Cela me rappelle le discours de la cousine de Mâ Maliga, Ngo Ndjouma dite Nicole, dont les petits-enfants ne restent jamais plus de quelques jours dans leur village : il y aurait des sorciers qui en voudraient à leur vie. Tu es vraiment devenu un blanc, toi cet enfant-ci, ajoute ma mère. Ce sont les blancs-touristes en quête d’exotisme qui vont dans nos villages. Je reçois ce discours comme une gifle en plein visage… ». Max se questionne alors plus profondément sur les rapports qu’il a, lui, gardés avec sa terre natale par la voix de ses parents, sur son identité propre d’Africain ou d’Africain Suisse, sur la vérité historique de son pays, la version écrite des colons ou celle dite par le témoin le plus fiable, le peuple, comme le lui rappelle Alain Mabanckou, auteur franco-congolais, (Mémoires de porc-épic) dans la lettre qu’il lui a écrite à la fin de ce livre riche d’humanité.
En empathie avec sa « Tantie » et tous les sacrifiés de la Kunde, nous sommes témoins de ce récit drôle et poignant et resterons longtemps troublés par ces pages d’une histoire bien souvent gommée de nos manuels et de la conscience collective européenne notamment française.


Sylvie Génot

 

Clémence Boulouque « Un instant de grâce, Flammarion, 2016.

 


C’est un joli roman que nous laisse à lire Clémence Boulouque avec « Un instant de grâce ». Un roman ayant pour point d’ancrage Audrey Hepburn, une Audrey pour beaucoup inoubliable, avec sa beauté, sa légèreté élégante, ses succès, sa gloire et ses yeux de star d’Hollywood. Ses yeux qui trahissent pourtant parfois cette blessure secrète, cet abandon par son père lorsqu’elle était petite, celui parti pensant redorer sa veste en adoptant l’idéologie nazie, et qu’elle n’oublie pas, que rien n’efface… Un père démissionnaire, laissant ici ou là quelques traces sans amour, une mère à l’affection inflexible, la guerre aussi, et puis la danse, l’étoile qui semblait s’éloigner, Audrey doutera toute sa vie d’être aimée. Clémence Boulouque, dans un style à la fois doux mais sonnant juste, effleure Audrey Hepburn, comme pour ne pas une nouvelle fois la heurter ou trahir celle qui « se laissait blesser et se lassait de l’être ». Elle n’en retrace pas la vie, mais comme une esquisse, imagine Audrey Hepburn retrouvant déjà femme, déjà star, déjà tard, ce père parti lors d’un déjeuner à Berlin avec son mari Mel Ferrer. Instants, doutes, flash-back s’enchaînent alors pour cette petite fille droite, qui veut croire au travail, à la vie, et surtout à la grâce et aux miracles, mais qui demeurera toujours un peu mystérieusement mélancolique, étrangement lointaine… Une Audrey, si vite désarçonnée – elle, à qui son père n’avait pas appris l’équitation – face à ce père figé, là devant elle, de face, comme sur une photographie sur papier glacé, face à Mel, son mari qui par prévenance s’éloignera, cette fausse couche aussi, un fils et les coulisses de la gloire, les journalistes et photographes… C’est avec cette sensibilité tendre et infaillible dans sa justesse que l’auteur nous dépeint et laisse percevoir une Audrey fragile, mais s’accrochant, comme à la lune, aux miracles, à la grâce, et se refusant à quémander cet amour idéal, infini qu’elle espérait pour en avoir été privée. « S’il lui fallait un jour demander un bouquet de fleurs – écrit Clémence Boulouque, les fleurs en arriveraient fanées. », mais ce sont de bien jolies pages que lui consacre l’auteur avec ce livre.

L.B.K.

 

Stéphane Lambert « Avant Godot », collection La rencontre, Editions Arléa, 2016.

 


Avec son dernier ouvrage « Avant Godot » (premier titre d'une nouvelle collection La rencontre aux éditions Arléa), Stéphane Lambert réitère pour Samuel Beckett cette approche si personnelle entre biographie et suggestions narratives qui avait contribué à la réussite de son précédent livre « Le vertige et la foi » consacré à Nicolas de Staël. A l’évidence, Stéphane Lambert ne veut pas de pure biographie, et à mi-chemin, il nous propose un portrait de Beckett intériorisé, introspectif, passant, par une écriture fluide et sensible, du « il » à un « je » tout beckettien ou encore à son propre « je ». Et c’est justement ce va-et-vient incessant qui caractérise le mieux cet ouvrage. Rien de figé mais une quête incessante d’interrogations et de sens existentiels ainsi que l’œuvre magistrale de Beckett en recèle. Point de tragique, mais à l’image de l’immense écrivain, tenter dans un perpétuel questionnement de battre en retrait le non-sens du quotidien et de l’existence. Pour cela, l’auteur a imaginé pour décor, Beckett, encore jeune, pas encore internationalement connu, en 1937, lors de son voyage en Allemagne nazie à la Collection de la Kunsthall de Hambourg, regardant le fameux tableau de David Caspar Friedrich peint en 1817, « Wanderer über dem Nebelmeer », et représentant un homme de dos devant cette mer de brume… De là, se croisent et se tissent les interrogations de l’auteur et le mutisme de l’homme de dos, les doutes, les hésitations de Beckett et les convictions de Geulincx, philosophe belge du XVIIe siècle. Que faire face à « ce sentiment inconsolable de sa solitude » ? Ne rien faire, ne rien entreprendre, choisir Murphy ou tenter de vaincre l’ennui, le doute, les vertiges et aller de l’avant, « se déplacer de la poupe à la proue » ? Il y a cet incontournable homme de dos, cet inconnu, regardant, fixant tout ou peut-être rien et sur lequel se cognent inlassablement les vagues des existences ; sait-il, lui, quelque chose ? Et puis, il y a Friedrich peignant et observant fixement cet homme, lueur d’espoir ou regard désespéré du destin ? Et derrière le peintre, Beckett observe le tableau ou celui plus petit toujours de Friedrich à Dresde représentant cette fois deux hommes de dos (à moins que ce ne soit une femme ou un autre tableau encore…), sa vie retranchée « hors du dehors », se battant avec la solitude et le besoin de l’autre, les troubles du corps et de l’âme, l’écriture et les mots. Il interroge l’influence de Joyce et ce style qui deviendra sous sa plume de plus en plus épuré, minimaliste jusqu’à sa disparition en 1989. Desserrer les bras de l’ennui, de la mélancolie pour laisser la création advenir, « créer pour résister au pire, qui est là, toujours prêt à exécution », écrit Stéphane Lambert, et dépasser les affres de la détresse d’être au monde. C’est cette voie qu’empruntera Beckett en délassant le carcan trop étroit de son intériorité pour laisser au travers de l’art, l’écriture et les mots se frayer un chemin jusqu’à cette reconnaissance internationale et ce Prix Nobel en 1969 qu’il refusera d’aller chercher. « Tant de possibles alors, et d’impossibles, mêlés ». Stéphane Lambert, lui aussi, hésite, prend peur face à Beckett et à l’ensemble de son œuvre si magistralement présente, mais, c’est cela aussi « suivre le cheminement » de Beckett, cet incessant va-et-vient entre une vie, des vies, la vie ; entre un immense écrivain, son œuvre et soi. « Avant Godot » est un livre plus qu’écrit, c’est un livre vécu, à l’écriture fine et ressentie, et qui, de par sa lecture, ne demande qu’à l’être encore.


L.B.K

 

William Shakespeare Henry IV Première partie, traduction de l’anglais par Yves Bonnefoy, préface d’Yves Bonnefoy, Le Bruit du temps, 2015.

 


La première partie d’Henry IV de William Shakespeare, dans la traduction du poète Yves Bonnefoy, vient de paraître aux éditions Le Bruit du temps. Initialement paru à la fin des années 50 pour le Club français du livre, ce texte n’avait jamais étrangement été réédité depuis. Le poète a profité de cette nouvelle édition pour réviser sa traduction initiale, et la compléter d’une substantielle préface, qui à elle seule vaut introduction à l’œuvre du grand poète et dramaturge anglais. Ce drame historique paru en deux parties de cinq actes en 1598 et 1600 est inspiré des Chroniques de Holinshed dans lesquelles la Maison Percy se révolte contre le roi Henry IV à l’occasion d’une dispute d’une rançon pour un de leurs proches. Avec l’aide du prince Hal, futur Henry V, Henry IV parviendra cependant à les vaincre. Au cours de ce drame historique, Shakespeare introduit des épisodes comiques qui contribueront au succès de la pièce notamment avec le gentilhomme bouffon, Falstaff, qui mène une vie de débauche, entraînant à sa suite le jeune prince. Falstaff apparaît en effet synonyme de dérision, une figure qui inspirera le fameux opéra de Verdi et dont l’obésité gargantuesque relève de la farce, si ce n’est de la déliquescence des cadres de la société dans laquelle Shakespeare conçoit ce récit. Yves Bonnefoy introduit sa nouvelle traduction de cette œuvre en soulignant combien le rapport au monde de l’individu semble plus importer à Shakespeare que les rivalités princières elles-mêmes. La poésie peut alors servir de révélateur d’une connaissance de soi dans une société en décadence et dans laquelle un monarque ayant usurpé le pouvoir réprimera de manière intraitable le même procédé qui menace de le renverser. Falstaff rend perceptible de manière plus caricaturale encore cette déliquescence et manifeste ainsi au lecteur cet effondrement des valeurs. Il permettra également par ce ridicule de montrer combien la poésie peut surgir en -action à cette situation. Le prince Hal, héritier du trône, lorsqu’il s’associe aux débauches de Falstaff, cherche d’une certaine manière un enseignement en s’abandonnant à la pensée du néant, « tableau du retombement de l’ambition humaine dans le cloaque qu’est la matière quand celle-ci reste mêlée à des débris de l’esprit » ainsi que le souligne Yves Bonnefoy. En se ressaisissant, le prince, à l’image de la poésie qui surgit dans l’écriture de Shakespeare, trouvera à nouveau du sens au monde auquel il appartient. La poésie est alors l’étape de l’ultime lucidité, par l’ordre qu’elle propose, elle sera alors espoir au néant. Cette conscience poétique chez Shakespeare, allant de la prose au sonnet dans Henry IV, sera vouée à un avenir prometteur avec Hamlet.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Philippe Muray, Ultima necat I, Journal intime 1978-1985 et Ultima necat II, Journal intime 1986-1988, Les Belles Lettres, 2015, 621 et 580 pages.

 

 

Un Journal véritable

Philippe Muray nous était connu comme l’atroce et jubilatoire pourfendeur de l’Homo festivus, celui qui ne supporte pas le vide de son existence et, à défaut de le penser, panse son mal en se le dissimulant : aveugle, il s’encombre l’esprit et se divertit. La fête de Muray, c’est le divertissement pascalien. On soupçonnait l’auteur de L’Empire du Bien et des Exorcismes spirituels d’être la proie de tourments métaphysiques, mais la forme si brillante et donc si lumineuse de ses Essais (réunis en un magnifique recueil de 1800 pages aux Belles Lettres) étourdissait son lecteur et le laissait admiratif, comme ébloui par l’éclat de la pensée et la force de l’expression. On sait désormais de manière sûre, après avoir lu les deux premiers volumes de son Journal intime, titré Ultima necat, que l’obsession centrale de la vie de Muray fut la mort. Et la mort sous toutes ses formes : la médiocrité intellectuelle, le vide littéraire, la vanité des Grands, la vacuité générale, la vanité de tout sauf celle du travail. La sévérité de Muray pour autrui est à la mesure de son immense culture et de sa perspicacité impitoyable (l’acuité visuelle de ses observations : la triste réalité lui sautait aux yeux), la seconde étant servie par la première. Ce Journal est pascalien de bout en bout, mais celui d’un Pascal qui, en tout cas à la date de 1988, clôture du second volume, n’a pas fait d’autre Pari que celui de la littérature.
Muray débute son Journal le 17 août 1978 et il déclare le quitter définitivement le 31 décembre 2004, deux ans avant sa disparition en 2006. Les Belles Lettres nous annoncent une édition intégrale, ce qui promet une somme magnifique, magistralement servie par la fabrication matérielle de volumes solides et élégants de près de 600 pages chacun, dotés d’index qui donnent le tournis tant y sont variés la qualité, le nombre et le genre des sources invoquées, antiques et contemporaines, philosophiques et cinématographiques, picturales (Muray écrivit un Rubens) et littéraires.
Il semble que Muray ait fini par entrevoir ce que d’autres grands auteurs n’ont jamais compris de leur vivant : la part jugée par eux annexe de leur œuvre comptera pour la suite davantage que la portion publiée de leur vivant. Le Journal de Gide survit aux illisibles Faux Monnayeurs et celui de Roger Martin du Gard a peut-être plus de qualité que celui de son héros le Lieutenant-Colonel de Maumort, qui est aussi le titre de son roman impossible et inachevé. Muray cesse d’écrire le Journal parce qu’il prend une trop grande part : l’œuvre risquerait de dévorer le reste, pensait-il. Il y a de fortes chances pour que ce soit désormais le cas et on peut prendre le pari qu’il y aura plus à dire dans les années à venir sur le Journal que sur les écrits plus circonstanciés.
Mais ce n’est pas que l’actualité ne soit pas présente dans ces pages, l’on y voit même errer les ombres de Bernard Pivot ou de Jack Lang, toux deux voués par Muray, de leur vivant, au Styx des Tartuffe. Mais on se gardera de confondre l’auteur avec un Goncourt misérable : il n’y a pas l’once d’une méchanceté cancanière dans le Journal ni la moindre anecdote piquante. Ni la jalousie ni la vanité n’habitaient l’âme de cet homme qui était libre de tout attachement institutionnel ou universitaire. Il payait chèrement cette liberté, contraint qu’il était, pour vivre, de rédiger, sous pseudonyme, plusieurs volumes par an de polars alimentaires pour la collection « Brigade Mondaine ». Il lui fallait de quinze jours à un mois plein pour venir à bout de ces pensums renouvelés plusieurs fois par an. Il n’en parle jamais sinon pour signaler que la torture avait pris fin.
On suit au fil des pages le programme intellectuel rigoureux que se fixe Muray : articles de commande, romans inachevés, biographies, essais, conférences. On ne sait laquelle est la plus exigeante, de l’ambition ou de l’ascèse. Impossible de résumer les 1200 pages des deux premiers tomes. Mais s’il y avait un fil directeur à mettre en évidence, je dirais ceci : comment l’écriture est-elle encore possible après l’Incarnation et comment une littérature est-elle encore envisageable après le grand Pardon ? Comment, après l’illumination du Verbe johannique, encore avoir recours à de misérables verba ? Muray pensait, en effet, qu’il n’y avait littéralement pas de littérature avant le christianisme et que ce dernier l’avait à son tour rendue partiellement improbable. On mesure la difficulté à penser pareille aporie.
On ne sait pas toujours la dette de Philippe Muray à René Girard qui vient de disparaître. Les deux hommes se sont fréquentés et le premier a moult fois interrogé le second au cours de rencontres privées et prolongées. C’est ce que nous apprend le Journal : « Déjeuner avec Girard. Ses réponses à mes questions sur les miracles, le massacre des innocents, l’extinction du langage dans l’extinction de la violence ».
La grande force de Philippe Muray fut en effet, notamment dans deux articles sur l’auteur de Mensonge romantique et vérité romanesque (« La résurrection Girard », Art Press 1978, dans Vltima necat I ; « René Girard et la nouvelle comédie des méprises », dans Essais, Belles Lettres) d’appliquer à notre temps (quoi donc de plus politique ?) les découvertes de son inspirateur. Notre société, qui a fait du principe de précaution l’alibi de toutes ses lâchetés et le prétexte juridique de toutes ses reculades, illustre à merveille la thèse centrale de l’auteur de La Violence et le Sacré : il faut, pour que tout continue à fonctionner sans heurt, un bouc émissaire. Qu’un avion s’écrase ou qu’un écolier, quelque part, souffre d’une indigestion, il faut identifier celui que l’on sacrifiera, cuisinier, intendant ou chef de bureau. Dans son essai sur René Girard, en 1998, Muray écrivait : « Nous vivons, selon toute apparence, la deuxième phase girardienne de la tentative d’échapper aux effets destructeurs de la violence et de la contagion mimétiques : après le sacrifice (le lynchage, le meurtre) qui expulse momentanément la violence, nous voilà dans le rejet de la violence ; ou dans son abolition interminable (il n’y a plus de lynchage, on le sait, que médiatique). »
Muray savait que l’existence d’autrui était en soi un problème et, averti par Pascal, il se méfiait des « rôles » : « Nous voulons vivre dans l’idée des autres, dans une vie imaginaire et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons à embellir et à conserver cet être imaginaire et nous négligeons le véritable ».
Muray se sentait sacrifié par son temps parce que, pour sa part, il n’acceptait pas de lui sacrifier quoi que ce soit.
Christique, il cherchait dans la littérature une « cicatrisation ». Pascalien, il se consacra à rechercher « le véritable ».


Stéphane Ratti
 

Louis Chéronnet : « La publicité, art du XXe siècle. », édition établie et rédigée par Éric Dussert, Coll. Les Billets de La Bibliothèque, éditions La Bibliothèque, 2015.

 


Changez de siècle, changez de pub !


Avouez que l’air vous semble familier… enfants de la pub, nous le sommes indéniablement, savons-nous cependant que nous avons eu en la matière des grands-parents qui s’en émerveillaient ou s’en étonnaient ? Tel Louis Chéronnet (1899 – 1950), historien de l’art, essayiste, critique, qui donna à lire à ses lecteurs dans les années 1930 de charmantes chroniques consacrées au développement de la publicité dans les rues et les devantures toutes parisiennes ou provinciales ; Louis Chéronnet fut toujours émerveillé par la magie des rues et vitrines parisiennes, et lorsqu’il fut prisonnier durant la Première Guerre mondiale, pour ne pas sombrer, il se remémorait une à une rues et échoppes de Paris … Les années 30 marquent le passage de la réclame, de l’homme-sandwich aux affiches et vitrines innovantes, aux prospectus à la typographie commerciale, la publicité s’impose alors et cette évolution ne pouvait échapper à l’historien de l’art. Ah, ces mannequins plus vivants les uns que les autres, et ces automates ; ces automates dans les féériques vitrines des grands magasins parisiens lors des fêtes de Noël, n’ont-ils pas fait rêver, entre flocons blancs et marrons chauds, tant de générations ? Et puis, Louis Chéronnet nous emmène aussi en voyage, en chemin de fer, visitant gares et wagons emplis de souvenirs et de mémoire de guides lorsque photographies, prospectus et graphisme s’y mêlent…et pour Chéronnet, « les lire, c’est déjà partir un peu ! »
Innovante, élaborée, plus audacieuse aussi, la publicité de ce milieu de XXe siècle s’affiche et bouleverse la physionomie des rues et devantures avec force et fierté, la déco toujours plus inventive s’invite et les enseignes clignent des yeux et se colorent. « Sous ces impulsions diverses, une conception nouvelle devait naître qui semble bien sous le signe caractéristique de notre époque, et qui oppose à la tradition l’originalité et surtout à l’effet de style l’effet décoratif. » écrit-il, mélange de charme et de lucidité. Avec le concours de grands artistes du dadaïsme, surréalisme ou cubisme, employant le métal plutôt que le bois, le produit s’efface déjà derrière la marque et l’image de marque s’annonce. Mais, au-delà de ces plaisantes flâneries dans ce monde en plein essor de la publicité, la publicité est un monde sérieux, symptomatique d’une époque, il tisse des liens étroits entre l’art, l’édition, la typographie, la photographie ou le cinéma, les sciences et le progrès. Est-il encore nécessaire de rappeler le vif intérêt de Roland Barthes pour la force rhétorique de l’image publicitaire ? Se référant aux imprimés publicitaires, Louis Chéronnet n’écrivait-il pas déjà : « Ils visent moins à être frappants, agressifs, qu’insinuants et subtils. Ils ne se contentent plus d’être un fait d’optique. Ils ont à leur disposition toutes les fleurs de la rhétorique et tous les charmes de la matière. Ce sont des psychologies.» Pleine de fantaisie, de rêves, la publicité est aussi empreinte de cette mythologie bien spécifique, plus réelle parfois que les produits qu’elle entend vanter. Il est plaisant d’y tenter une analyse sémantique et de passer du dolus-bonus ou malus du droit romain à l’enseigne, la promotion ou réclame de la fin du XIXe siècle faite de « puff » (on parle même de « puffistes »), avant de glisser l’air de rien vers cette publicité du milieu du XXe siècle, elle toute de « bluff » et qui annonce déjà la com., le design et le fameux « buzz » de notre époque.
Il fallait l’œil averti et la plume informée d’Éric Dussert, spécialiste des recoins de la littérature et des pépites oubliées, pour rassembler et présenter ces textes de Louis Chéronnet édités sous une jolie couverture Kraft par les Éditions La Bibliothèque, et nous entrainer agréablement dans cet « Art de la pub » naissant. « La pub de Chéronnet », à lire et à diffuser.


L.B.K.

 

Jacques Lèbre « Onze propositions pour un vertige » Ed. Le phare du cousseix, 2013.

 


Jacques Lèbre livre avec « Onze propositions pour un vertige » un recueil d’une fine sensibilité, de cette profondeur qui effleure pour ne pas bousculer, blesser ou trahir celui dont la mémoire, un jour, vacilla, flamme chancelante laissée aux tourbillons des vents. Poésie prise dans les affres du vertige de l’oubli, déboussolée, désorientée et qui se raccroche à la fragilité des mots pour ne pas elle-même oublier.


Sur le terrain instable de ta mémoire,
suivais-tu des lignes de faille ?
Vérifiais-tu parfois la solidité
de tel ou tel souvenir
avant qu’il ne s’effondre sous tes pas ?


Réminiscence fragile de cet être dont les souvenirs, la mémoire s’effacent un peu plus à chaque strophe…

Tu oubliais ce que tu avais noté.
Tu n’avais plus rendez-vous avec personne.


Impuissante tristesse.
Le poète seul, seul face à l’ami somnambule et dont l’univers vacille, seul face aux mots pour seuls souvenirs, mais avec ce respect, cette pudeur qui imposent de demeurer au seuil pour ne pas trahir ces moments devenus instants où la mémoire se dit encore un peu…

afin d’entretenir encore la conversation
comme on jette une dernière bûche
dans le feu sur le point de s’éteindre.


Ne pas se taire à jamais, mais ne pas crier, seulement murmurer pour se souvenir encore.
Ne pas effrayer l’ami pris de stupeur aux yeux égarés comme piégés dans « on ne sait quoi de volatil – qui s’enfuit, ». Surtout ne pas heurter par les mots les souvenirs de cette vie devenue si fragile, reliée qu’à un fil et qui sans même se battre, se débattre, se défait et perd pied. Tenir à distance encore un peu par la poésie et les mots « l’ombre du nuage sur le sol. » et garder encore la mémoire de l’oubli même si le poète sait, lui, que viendra pourtant sans pitié, sans remords, le vent glacial des gares sans retour.

Un recueil de poésie, délicat, touchant comme un dernier et discret signe de la main du poète.

Lectures, Dossiers...

 

 

 

 

Ces langues anciennes que l'on ne veut pas voir mourir...


Le grec et le latin sont-ils voués à disparaître totalement ainsi que pourrait le laisser entendre l’indélicat vocable de langues mortes qui leur est souvent associé ? Jacqueline de Romilly a, tout au long de sa carrière, soutenu ces disciplines naguère de première importance dans l'enseignement et « qui sont peu à peu devenues d'abord des options, puis ont passé pour être un signe de la bourgeoisie d’autrefois, et maintenant, sont victimes tout simplement des économies ! » ainsi qu’elle le relevait dans l’interview accordée à notre revue en 2007. (lien)

 

© LEXNEWS

 

Un constat également établi par Stéphane Ratti, professeur d’Histoire de l’Antiquité tardive à l’Université de Bourgogne Franche-Comté et qui vient de publier un petit livre au titre évocateur « A en perdre son latin » (Éditions Universitaires de Dijon, 2015). Avec la réforme des collèges décidée en 2015, les tristes prévisions de la célèbre historienne de la Grèce antique ne sont plus des craintes mais des réalités, non seulement il n’est plus question d’ouvrir de nouvelles classes mais celles existantes sont elles-mêmes menacées. Les jeunes peuvent-ils alors encore être encouragés à faire le choix de matières qui n’auront pas même l’avenir d’être maintenues les années suivantes ? Stéphane Ratti n’hésite pas face à ce sombre paysage à alerter : les humanités classiques elles-mêmes se trouvent ainsi menacées. L’auteur de cet essai sait de quoi il parle puisqu’avant d’enseigner l’histoire antique, il fut professeur de langue et littérature latine à l’université, une expérience qui lui permet de dénoncer le sabotage en cours. Face à cela, les réactions des penseurs et intellectuels français sont pourtant nombreuses et leur constat unanime : perdre l’enseignement du grec et du latin, c’est d’une manière perdre une part importante des humanités léguées par les siècles précédents.

Stéphane Ratti poursuit sa réflexion qui n’est pas un pur plaidoyer pro domo, mais bien un avertissement qui nous concerne tous, et plus particulièrement la jeune génération qui risque bien de ne jamais lire de sa vie une ligne d’un Cicéron, Plutarque ou Tite-Live autrement que par le truchement d’un publicitaire inspiré… un sentiment partagé par Pierre Judet de La Combe dans « L’avenir des Anciens » qui vient également de paraître (éditions Albin Michel), et qui estime que contrairement à ce que laissent entendre les esprits réformateurs des langues anciennes ces dernières demeurent un outil d’émancipation et de démocratisation, et non l’apanage de l’éducation des élites. Il y a, assurément, plus à perdre qu’à gagner en reléguant ces matières au même rang que celles qui étaient naguère enseignées comme la théologie ou la rhétorique. L’auteur, helléniste et directeur d’études à l’EHESS et directeur de recherches au CNRS, soutient ce droit à la lecture, oser lire les Grecs et les Latins, sous-titre de son livre.

 

© LEXNEWS

 

Oserons nous nous plier à cette proclamation, non sans ironie d’ailleurs, du crieur public de la ville de Nuoro en Sardaigne « le latin est mort, Deo gratias » après la création d’une filière d’enseignement sans latin dans les années 60 ? C’est la voie que nous prenons alors même que Pierre Judet de La Combe invite à dépasser les clivages de nos « racines » et autres « origines » pour inviter à lire et à ne pas perdre ce corpus (encore du latin !) essentiel de nos civilisations. Il faut inviter à lire ces textes fondateurs, si possible dans leur langue, qui de Homère à Virgile permettent au lecteur d’être au contact direct avec cette « créativité effervescente » qui nous fait si cruellement défaut de nos jours. Même les épopées les plus antiques ont quelque chose d’actuel et dans lesquelles nombre de réalisateurs puisent sans vergogne pour les péplums du XXI° siècle. Que se passera-t-il si l’on omet cette prise de conscience ? Peut-être ce que nous vivons déjà, et que prophétisait Jacqueline de Romilly dans son interview il y a presque dix ans : « Si l'on ne distingue pas entre les mots, que ce soit par jeu, en musique, en plaisanterie, dans un blog, avec un message, ou tout ce que vous voudrez, on n’exprimera pas sa pensée. Et si l'on ne peut pas exprimer sa pensée, vous savez quel est le résultat : on remplace par un coup de poing, par un attentat. Lorsqu’on ne peut pas s'exprimer, alors on passe aux coups».


Des initiatives dynamiques cherchent à préserver l’apprentissage du latin et du grec ancien, parmi elles les éditions Assimil ont tenté le pari de faire d’une langue ancienne, une langue qui peut être apprise comme une langue vivante, un peu à la manière des petits Romains qui apprenaient leur langue natale dans un contexte d’éducation. L’éditeur a repris la formule qui a fait son succès depuis des décennies en associant grammaire et vocabulaire dans une première étape qualifiée de « passive » au cours de laquelle l’élève se laisse imprégner par les structures de la langue et les automatismes acquis. Passée cette période, l’implication se fait plus fréquente en appliquant les leçons précédentes avec de nombreux exercices complétés par un grand nombre de notes. Ces 101 leçons sont élaborées pour la lecture mais aussi l’écoute avec 5 CD audio (4 CD pour le grec ancien) correspondant à 5 heures d’enregistrement en latin et 1 CD mp3 (3h50 pour le grec ancien avec une préface de Jacqueline de Romilly) permettant d’emporter avec soi sur son smartphone, tablette ou ordinateur l’intégralité de cet enseignement de langues décidément bien vivantes…

BEAUX LIVRES et CATALOGUES D'EXPOSITION

 

Michel Hochmann « Venise » 496 p., format 24,5 x 31, relié sous jaquette et coffret illustrés, 500 illustrations couleur, Citadelles & Mazenod, 2016.
 


L’impressionnant volume consacré à Venise par Michel Hochmann aux éditions Mazenod est une belle ode à la ville de lumière et de reflets, reflet du ciel dans l’eau qui se pare de nuages ou de rayons, selon les saisons. Avec Venise l’auteur n’hésite pas à plonger son lecteur dans les mythes fondateurs de ce rêve déjà ancien, qui deviendra à l’heure de sa splendeur synonyme de fête lorsque les palais rient de leur opulence et d’amour alors que les ombres de Casanova effraient les jeunes Vénitiennes ou les attirent. Venise a pu connaître des versants sombres, que l’on songe à cette tragique et lugubre gondole évoquée par Franz Liszt de manière prémonitoire à la pensée de son ami Wagner qui allait disparaître quelques mois après ou de La mort à Venise de Thomas Mann qui inspirera avec le génie que l’on sait le film de Luchino Visconti. Alors que la cité repose sur de profonds pieux enfoncés dans la vase, l’onde propage la beauté et la joie aussi rapidement qu’elle recueille ou noie les larmes les plus sincères versées sur la lagune éternellement bleue ou verte, selon les heures de la journée, ou encore grise, noire, à la tombée de la nuit. Venise est plurielle comme le démontre l’auteur, ce n’est un secret pour personne, et ce pluriel surprend malgré tout, tant l’espace est à taille humaine ; mais, le génie qui l’a créée demeure quant à lui, encore insaisissable… Est-ce encore une ville, un sanctuaire ou bien un mémorial ? Une oasis ou un mirage de sable sur l’eau ? Le voyageur hésite, trébuche, se rassure et capitule. Venise n’est à nulle autre pareille, et l’encre versée sur son mythe emplirait tous ses canaux pour des siècles encore. Venise se vit au passé comme au présent. Les Cassandre auront beau prédire une nouvelle Atlantide, il faut vivre Venise. Venise est un plaisir qui dissout le temps, celui qu’il fait tout comme celui qui passe ; peut-être est-ce cela, la quintessence du beau que de troubler les certitudes et de lever les doutes. Venise opère tous ces charmes et bien d’autres encore. Avec ce livre, Michel Hochmann, directeur d’études à l’École pratique des hautes études, explore cette richesse historique, artistique et humaine concentrée en une ville de cent dix-sept îles et pourtant unique. Les origines historiques avec Attila faisant fuir les Vénètes dans ces ilots, 828 est l’année de l’arrivée de la dépouille de l’évangéliste saint Marc qui donnera l’emblème à la ville avec le lion, le marché du Rialto, les premiers palais et le carrefour du commerce qui fera la richesse et la renommée de la République, chacune de ces étapes sont rappelées avec pédagogie et un style allant à l’essentiel : l’incroyable génie dont est capable l’homme lorsqu’il choisit l’impossible. Plus de 500 reproductions viennent appuyer les analyses de l’auteur avec des détails qui n’en sont pas lorsque le Tympan de la Porta della Carta se trouve à portée de main et laisse apercevoir le doge Francesco Foscari agenouillé devant le lion de saint Marc, tout un symbole résumé en sculpture. Les églises se métamorphosent en musées avec les plus incroyables collections d’art de la Renaissance et du baroque italien. Les Scuole ou confréries ne sont pas en reste non plus, leur puissance est telle qu’elles feront également l’objet de commandes incroyables si l’on en juge par les profusions de chefs-d’œuvre qu’elles recèlent encore plusieurs siècles après. Rien ou presque n’échappe à la curiosité et à la sagacité de l’auteur qui invite le lecteur au café Florian comme à La Fenice… Les plus prestigieux hôtels côtoient les pâtisseries qui ont su braver le temps sans oublier la modernité avec la Caisse d’Épargne d’Angelo Scattolin et Pier Luigi Nervi ou encore la non moins fameuse Biennale…

 

Chamanes et Divinités dans l'Équateur précolombien Coéditions Musée du quai Branly/Actes Sud, 2016.

 


Ils sont là, à chaque page de ce catalogue, les chamanes et les divinités de l’Équateur précolombien ! Oui ! Dès le sommaire de ce catalogue d’exposition, le ton est donné et nous serons tout au long de ses 240 pages sous l’emprise chamanique. Les magnifiques photographies de Pierre-Yves Dhinaut pour la couverture et de Christoph Hirtz pour les pages intérieures des œuvres exposées au musée du quai Branly semblent sortir littéralement du volume et impressionnent immédiatement. Une force incarnée et bienveillante d’un personnage en méditation, des hommes animaux, des vases zoomorphes, des figures de rituels, des masques de céramique ou d’or, une représentation multiple humaine et animale quasi cubique, des bouteilles et récipients cérémoniels, vases siffleurs, objets réservés à la consommation de la coca ou autres plantes hallucinogènes, scènes de rites d’initiation, plats, ornements, appuie-tête, siège de pouvoir, urnes funéraires… C’est par dizaines que les objets illustrant les trois grands chapitres de ce catalogue expliquent l’histoire fabuleuse, au sens propre du terme, des chamanes et du rapport aux divinités dans les sociétés de la côte centre-nord de l’Équateur précolombien, et ce entre 1000 av. J.C et 500 apr. J.-C. Dans sa préface, Stéphane Martin, Président du musée du quai Branly, précise que l’exposition qu’accompagne ce catalogue présente l’apogée de la pratique chamanique, combinaison entre mysticismes, interprétations des phénomènes cosmiques et climatiques, mythologies et rites sociaux qui permet aux chamanes, après une longue initiation depuis l’enfance, d’avoir accès au monde des esprits et des animaux sacrés. Voyage garanti dans une cosmologie inédite et des sociétés régentées par ces personnages « hybrides » hommes/prêtres ou prêtresses/passeurs de traditions, d’enseignements fondamentaux et de grandes connaissances surnaturelles. Ils pouvaient incarner l’esprit d’une divinité, d’un animal sacré s’identifiant ainsi à des êtres mythiques ou à un esprit de la nature lors de visions sous hallucinogènes et devenir, par là même, un médiateur social entre les différents mondes mais aussi un homme médecine, un guide pour les guerriers, un visionnaire, un astronome, un climatologue ou un agriculteur… « Écologistes » puissants garant du bon fonctionnement et de l’intégrité physique et spirituelle de la communauté, ils sont avant tout les véritables détenteurs de l’équilibre cosmologique des sociétés, dans le plus grand respect de Pachamama, la Terre. Mère nourricière et spirituelle, inséparable du quotidien, chaque être humain avait l’obligation de traiter leur matrice avec le respect dû à toutes les formes de vie tant visibles qu’invisibles puisque du bien-être de tous dépendait l’harmonie de chacun dans un univers où tous étaient intrinsèquement liés. Les chamanes avaient ainsi cette charge spirituelle qui, ritualisée (cérémonies spécifiques, sacrifices humain ou animal, prises de décisions importantes, rites funéraires…) devait garder cet équilibre ou le rétablir si un désordre le perturbait (maladies, épidémies, guerres, phénomènes climatiques…). Les chamanes devaient entretenir de bonnes connexions entre les esprits et le groupe. Santiago Ontaneda Luciano souligne dans sa contribution : « On peut aisément expliquer le fonctionnement des sociétés millénaires à travers la pratique du chamanisme, car celui-ci, outre qu’il témoigne de l’organisation des relations sociales dans leur ensemble, est le reflet de la pensée et de la philosophie des peuples ancestraux. C’est en effet grâce à l’implantation d’un système de croyances que s’est organisé leur monde social, économique et politique. » Le chamanisme et la philosophie qu’il implique s’étendent sur toute la période pré-hispanique jusqu’à l’arrivée de conquistadors en 1532 sur les cultures de Bahía, Jama Coaque, et plus particulièrement La Tolita. Toutes ces régions pratiquaient des rites identiques, et malgré quelques légères variantes, toutes les créations plastiques montrent bien la similitude des croyances et des idéologies en place de « ces sociétés millénaires qui prirent les éléments de la nature pour symboliser leur conception du monde. Leur compréhension de l’ordre naturel servit à structurer l’ordre social. C’est pourquoi elles sacralisèrent et ritualisèrent la vie sociale. »
Au fil des chapitres, les chamanes représentés (statuaires de terre cuite et de céramique) ouvrent une porte d’accès à leurs savoirs sacrés, à leur longue formation, à la symbolique des emblèmes et ornements dont ils se paraient ainsi qu’aux postures (méditation), aux peintures et décorations corporelles à base de scarifications et tatouages aux sceaux-tampons. Ils nous mènent sur les lieux sacrés ou demeures des divinités, sortes de temples où se déroulaient fêtes et cérémonies et font résonner les instruments (flûtes de pan, maracas, rondador, tambours). La mort demeurait un important passage qui supposait un retour dans le ventre de la Terre Mère pour pouvoir renaître. Cette réincarnation reposait sur des pratiques mortuaires qui différaient selon la position de l’individu au cours de sa vie. Bien sûr, on ne peut écarter l’arrivée sur ces terres des conquistadors et son impact sur les pratiques du chamanisme tous au long des siècles suivants et jusqu’à aujourd’hui où dans les sociétés modernes, les Yachak, Poné ou Uwishin sont reconnus comme des hommes possédant encore les connaissances chamaniques des anciens. Le catalogue « Chamanes et divinités de l’Équateur précolombien » complète idéalement l’exposition et poursuit longtemps encore ce beau voyage initiatique.


Sylvie Génot

 

« Hubert Robert (1733-1808) – Un peintre visionnaire » catalogue d’exposition, Louvre éditions – Somogy éditions, 2016.

 


L’iconographie retenue pour la première de couverture de ce volumineux catalogue consacré au peintre Hubert - Projet pour éclairer la galerie du musée - résume assez bien tout l’univers du peintre. Cette Grande Galerie du Louvre, telle que représentée, associe en effet la monumentalité des lieux, la réunion des toiles des plus grands maîtres, les sculptures et les colonnes à l’antique, un peintre ayant posé son chevalet ainsi qu’un dessinateur croquant un détail sur ses genoux, des visiteurs d’un jour, sans oublier l’architecture et cette trouée de lumière voulue par celui qui sera également le responsable du prestigieux musée. Guillaume Faroult, commissaire de l’exposition et conservateur en chef du Patrimoine, département des Peintures musée du Louvre, rappelle que si Hubert Robert est souvent présenté avec un caractère aimable et inspirant la sympathie, sa vie ne fut cependant pas exempte de malheurs si l’on songe qu’il perdit tous ses enfants, ses amis enlevés par la tourmente révolutionnaire, et lui-même faillit disparaître sous le couperet de la guillotine lorsqu’il connut les prisons de la Terreur…

 

 

 

Le catalogue et l’exposition tendent à mieux rendre en profondeur ce que furent la vie et l’œuvre de cet artiste à la fois connu et souvent néanmoins négligé par l’histoire de l’art, le reléguant à ses seules évocations de ruines et de jardins qui le rendirent célèbres au XVIIIe siècle. Hubert Robert n’aura pourtant de cesse de renouveler son œuvre ainsi qu’en témoigne l’impressionnant ensemble de ses créations dans ce volume de 540 pages comprenant 300 illustrations. Catherine Voiriot nous fait, pour sa part, entrer dans l’intimité de cet « opiniâtre sympathique », et en quelques riches pages réussit à dresser le portrait d’un homme qui, à partir de ses années déterminantes de formation en Italie, gagnera la confiance de la toute-puissante Académie royale dont il sera membre. Joseph Bailio, quant à lui, revient sur les débuts du peintre à Rome et à l’École de la même ville.

 

 

 

C’est en effet dans à Rome que son regard fixera à jamais les compositions qu’il n’aura de cesse de restituer sur ses toiles en un continuel poème symphonique. Mais, Hubert Robert est, aussi, un habile dessinateur et la diversité de ses œuvres réunies dans le catalogue et l’exposition permettent de se faire une idée de l’étendue de son art, ainsi que le soulignent Margaret Morgan Grasselli et Sarah Catala dans leur contribution. A la lecture de ces études, nous découvrons effectivement toute la profondeur d’un artiste qui sait aussi bien évoquer les paysages que les ruines sans oublier une part importante de sa création souvent méconnue quant à la création de mobilier et d’ensembles décoratifs.

 

Gustave Moreau – Georges Rouault Souvenirs d’atelier, Somogy, 2016.

 


Le catalogue qui accompagne l’exposition Souvenirs d’atelier consacrée aux rapports étroits entretenus par Gustave Moreau et son élève Georges Rouault débute par un brouillon écrit de la main de Georges Rouault, brouillon qui sera celui du fameux Miserere, ouvrage commençant par ces phrases éloquentes : « Je n’ose sous votre protection placer ce livre ô mon patron. Parfois, il est le reflet de plus d’un de nos entretiens discrets et intimes et vous-même ne disiez-vous pas, on n’explique pas l’art », touchant paradoxe de ces longues conversations sur un aveu partagé de l’incommunicabilité de ce qui les réunissait. Marie-Cécile Forest, directrice du musée Gustave Moreau et commissaire de l’exposition, avoue que s’attaquer aux relations Moreau-Rouault, c’est évoquer un sujet mythique tant leur rapport dépasse largement celui classique du maître à l’élève.

 

 

Ce sont plutôt deux vies vouées tout entières à l’art dans ce qu’il a de plus intime et en même temps universel qui font l’objet de ce livre où ce qui rapproche les deux peintres n’empêche pas des perceptions et des expressions bien propres au génie de chacun d’eux. Le catalogue parvient à dégager quel fut l’enseignement de Moreau à l’École des beaux-arts dans cette dernière décennie du XIX° siècle (Emmanuel Schwartz) et évoque les premiers salons de Georges Rouault (Emmanuelle Macé) à Bruxelles avec le cercle Pour l’Art et de manière plus déterminante le Salon de la Rose + Croix pour lesquels l’aide matérielle et amicale de son maître sera précieuse.

 

 

Son brillant élève puis ami le lui rendra bien, Georges Rouault sera en effet dès la mort de Gustave Moreau le défenseur de sa mémoire comme le souligne la contribution de Marie-Cécile Forest. Rémi Labrusse évoque quant à lui cette communauté rêvée de l’atelier Moreau à partir d’une photographie datant de 1897 où Georges Rouault se détache de ses camarades. De cette effervescence artistique, le lecteur pourra découvrir dans la deuxième partie du catalogue les œuvres réunies dans l’exposition, certaines connues et incontournables, d’autres plus intimes et discrètes, toutes animées par une ferveur qui témoignait d’un passé sans cesse revisité tout en préfigurant ce que l’art du XX° siècle manifestera.

 

« Saint-Denis - Dans l’éternité des rois et des reines de France », Préface d’Alain Erlande-Brandenburg, Comité scientifique : Jean-Paul Deremble, Brigitte Lainé et Michaël Wyss, Photographies de Pascal Lemaître, Collection La Grâce d'une Cathédrale, La Nuée Bleue, 2015.

 


Avec la dernière parution des éditions La Nuée Bleue, la basilique Saint-Denis entre dans la collection La grâce d’une cathédrale désormais riche de 14 volumes. Ce lieu qui dans la mémoire collective est synonyme de l’endroit où reposent les rois et reines de France est aussi un haut lieu de la mémoire la plus ancienne du christianisme et un joyau de l’art gothique. Placé sous la direction de Mgr Pascal Delannoy, évêque de la basilique, ce volume impressionnant fait intervenir soixante auteurs sous la direction scientifique de Jean-Paul Deremble, Brigitte Lainé et Michaël Wyss, et est illustré par de magnifiques photographies de Pascal Lemaître. L’Histoire de France s’inscrit dans les pierres et les vitraux de Saint-Denis, depuis son origine, et tout au long de son histoire mouvementée. En ces lieux, en effet, nous sommes en présence d’un des plus anciens sites chrétiens de France, ainsi que le souligne l’historien Jean-Paul Deremble. Ce sont les saints évangélisateurs de la Gaule avec saint Denis et ses compagnons qui sont honorés depuis toujours dans cet espace, un legs qui justifie le choix de ce lieu pour le repos des monarques défunts ultérieurement, ces derniers désirant reposer au plus près du saint. L’abbé Suger a joué un rôle essentiel dans la mise en l’espace de la basilique, telle que nous connaissons encore aujourd’hui, en y intégrant le legs mérovingien et carolingien à l’époque des Capétiens. Cette figure incontournable de son époque, parallèlement à celle de saint Bernard ayant choisi la voie cistercienne plus austère, va d’une certaine manière réactualiser cette succession des apôtres en osant une modernité dont notre époque contemporaine a du mal encore à en apprécier toute l’audace. Suger reconstruit, en effet, l’édifice en ayant recours à de nouvelles techniques, en ouvrant l’édifice à la lumière comme jamais cela n’avait été fait jusqu’alors. L’audace architecturale doit servir le pouvoir politique et c’est tout le génie de l’abbé Suger que d’avoir non seulement perçu cette dimension, mais aussi de l’avoir réalisée avec autant de génie. La basilique doit être la face visible du rayonnement chrétien dans un cadre urbain et non plus seulement dans le choix d’une vie monastique selon le modèle bénédictin. Les arts vont être, bien sûr, également associés à cette impulsion unique à cette époque en faisant mémoire du passé et en anticipant le devenir souhaité par le politique dans cette société émergente. La liturgie sera, elle aussi, au cœur de ce projet unissant le peuple dans le culte divin. Pour servir ce but ultime, Suger va élaborer une architecture aussi étendue dans son horizontalité que dans sa verticalité, ces deux dimensions spirituelles et temporelles se rencontrant au cœur de l’autel, lieu ultime de la célébration liturgique. Pour magnifier cette rencontre renouvelée, semaine après semaine, la lumière est invitée au cœur de l’édifice par le filtre de ses vitraux. L’homme peut ainsi, grâce à cet éclairage céleste, non seulement prendre conscience du message de la foi par la narration suggérée sur les vitraux, mais également se laisser saisir par les reflets changeants de leurs couleurs selon les temps de l’année. Ce message est ouvert au plus grand nombre, en une palette d’interprétations allant des subtilités théologiques les plus fines aux messages les plus simples de la foi. Cette théophanie n’exclut pas, elle ne se veut nullement limitée aux puissants, mais entend intégrer la disparité de la société médiévale de cette époque. Ainsi que le relève Jean-Paul Deremble, la lumière lie les éléments composites d’une église et d’une société en une ecclesia. 9 kg d’or fin, un nombre impressionnant de pierres précieuses, des vitraux commandés aux meilleurs artisans vont ainsi progressivement composer ce cadre architectural unique initié par Suger, et qui se poursuivra après lui. Le message iconographique sera au cœur de cet élan avec une lecture de l’Ancien et du Nouveau Testament associé aux dimensions terrestres et célestes. Le Christ est au centre de ces dimensions suivant en cela la pensée des Pères de l’Église. L’Écriture est ainsi transposée dans les plus beaux chefs d’œuvre de l’art sacré que nous pouvons encore admirer dans les nombreuses photographies réunies au fil des chapitres. Les multiples références à la Bible sont transposées en un réseau symbolique non seulement quant à la façade de la basilique, mais également dans le chœur, l’ordonnancement et la représentation des vitraux comme en témoigne le fameux vitrail de l’Arbre de Jessé que l’on peut encore admirer dans les murs de la basilique. Cet ouvrage s’avèrera non seulement indispensable à la compréhension des cathédrales de France quant au mouvement initié en ses murs, mais également, et de manière plus générale, à l’art gothique et à l’histoire de France.

 

 


A noter également la parution aux Editions La Nuée Bleue de deux autres fort beaux ouvrages :
Albi, Joyau du Languedoc, sous la direction de Mgr Jean Legrez, archevêque d’Albi, direction scientifique et coordination générale : Matthieu Desachy, Sylvie Desachy et Céline Xifra-Vanacker, photographies de Michel Escourbiac, 2015.
Cathédrales de Provence, sous la direction de Yann Codou et Thierry Pécout, préface de Mgr Georges Pontier, photographies de Jean-Pierre Gobillot, dessins de Jean-Marie Gassend, 2015.

 

Sandrine Lajus et Raphaëlle Orsini : « Iconic, la mode incarnée. », Editions La Martinière, 2015.

 


Rêver, se souvenir et convoquer ces fabuleux objets, accessoires, vêtements indissociables des icônes de la mode de 1930 à nos jours, c’est cet extraordinaire parcours que nous proposent Sandrine Lajus et Raphaëlle Orsini dans cet ouvrage nommé « Iconic, la mode incarnée » et paru aux éditions La Martinière. Qui ne se souvient et aime surtout à se souvenir de Brigitte Bardot avec ses fameuses petites ballerines Repetto ou sa jolie et légère robe vichy rose ? Qui n’a pas le cœur qui accélère en retrouvant la beauté de Marilyn Monroe et sa si frivole robe blanche ? Audrey Hepburn et sa robe noire ? Même les plus jeunes connaissent ces photographies inoubliables fixant dans une éternelle jeunesse ces icônes de la mode inséparables de cet objet inimitable, ce vêtement ou accessoire à jamais attaché à son image. Ils sont aujourd’hui encore présents dans les codes de la mode, incontournables, ils ne cessent d’être réappropriés encore et encore. Ces objets ou pièces cultes révèlent l’immense pouvoir de séduction de ces célébrités ancrées de par leur style et leur allure dans la mémoire collective. Silhouettes, images de la mode de 1930 à nos jours, leurs vêtements ou leurs accessoires, chapeau, foulard, sac, etc. sont devenus des pièces fétiches à jamais indissociables de leur élégance et image. C’est Humphrey Bogart et son Borsalino, c’est le chapeau signé Vivienne Westwood de Pharrell Williams ou encore la marinière de Picasso… Ce sont ces objets, accessoires ou vêtement ayant aussi contribué à faire ces icônes modernes de la mode qui nous sont donnés à voir dans cet ouvrage ; Et, gardant tout leur pouvoir magique, sortilège inépuisable, nous font encore rêver au travers de ces pages et clichés ….

 

Gâteaux, un livre de Christophe Felder et Camille Lesecq, photographies de Laurent Fau, Editions La Martinière, 2015.

 


Christophe Felder, l’ancien chef du Crillon, signe un nouveau livre sur sa passion de toujours et qu’il a su faire partager avec un rare talent par de nombreux ouvrages aujourd’hui devenus des classiques. Pour ce dernier livre, il s’est associé avec un autre génie de la pâtisserie en la personne de Camille Lesecq, qui fut chef pâtissier du Meurice et aujourd’hui associé de Christophe Felder. Avec ces pages illustrées par des photographies « succulentes » de Laurent Fau, c’est aux classiques que nous sommes invités, ces recettes incontournables, trop souvent reléguées injustement au titre des souvenirs d’antan, et qui pourtant enchantent encore aujourd’hui petits et grands…. Ce sont des délices classiques que les auteurs invitent de nouveau à notre table grâce à des recettes aux difficultés variables. Pour les novices, autant commencer par les gâteaux simples, la pâtisserie ne souffrant pas de l’à-peu-près. Chaque étape est détaillée, les conseils prodigués sont ceux que l’on pourrait avoir avec un maître à ses côtés, ce qui est bien le cas avec ces deux grandes figures de la pâtisserie française. Une tarte au citron ou aux pommes, des madeleines ou un kouglof sont des expériences culinaires toujours appréciées des convives lorsqu’il s’agit de plats fait maison et dans les règles de l’art. Bien entendu, ces pâtissiers de génie savent aussi dispenser leur art dans des préparations plus complexes, mais qui restent toujours clairement expliquées, étape après étape. Le temps, la concentration et surtout le désir de faire plaisir sont souvent les ingrédients clés pour la réussite de ces recettes qui promettent de grands moments de partage entre les convives. Un fraisier verveine-vanille, une polonaise ananas-citron vert ou une brioche nid d’abeille comptent parmi ces 150 recettes que l’on aura plaisir à réaliser, au moins recette après recette un jour sur deux de l’année.
 

« Bouillons » un livre de William Ledeuil, photographies de Louis Laurent Grandadam, Editions La Martinière, 2015.

 

 

Envie de bouillons ? Le livre de William Ledeuil sera alors le compagnon quotidien pour entrer dans cet univers bien plus coloré et diversifié qu’il n’y paraît de prime abord. Réaliser un bouillon est certainement un des gestes les plus anciens de la cuisine de l’humanité et il n’est guère de peuple en effet qui ne l’ait pratiqué. L’Asie, bien entendu, est très présente dans l’inspiration et les réalisations de William Ledeuil, comment pourrait-il en être autrement ? Avant tout chose, il faut une base, c’est-à-dire un jus qui servira de ligne directrice pour toutes les réalisations, des plus simples aux plus perfectionnées, il pourra alors s’agir d’un bouillon à la volaille, au bœuf, aux poissons ou simplement aux légumes. A partir de là, une symphonie peut se mettre en place où chaque ingrédient sera pensé, pesé et introduit dans un rapport étroit et toujours réfléchi avec les autres produits réunis. Un bouillon réussi n’est pas un pot-pourri où serait jeté tout ce qui serait à portée de main et c’est tout l’art de l’auteur de cet ouvrage que d’inviter son lecteur à cette prise de conscience. 80 recettes sont ainsi proposées et donnent un bel aperçu de l’inspiration de William Ledeuil, un aperçu servi par les prises de vue appétissantes du photographe Louis Laurent Grandadam. Que diriez-vous de linguine au beurre d’algues, yuzu et pourtargue, d’un bouillon de palourdes aux pommes de terre grenaille et tomates confites ou encore d’un bouillon « esprit » umami qui semble aussi bon que beau à voir ! On a l’eau ou plus exactement le bouillon à la bouche, de toutes ces saveurs mitonnées, et il n’y a plus qu’un pas à faire, à se jeter à l’eau pour concocter les plus beaux bouillons grâce à ce livre inspiré.
 

« Parmigianino – Dessins du Louvre » catalogue sous la direction de Dominique Cordellier, Louvre éditions, 2015.

 



Dominique Cordellier dans son étude introductive au catalogue « Parmigianino – Dessins du Louvre » souligne combien l’aisance de Parmigianino dans le dessin fut grande, et ce dès son plus jeune âge ainsi que le releva son premier biographe Giorgio Vasari. Doué, le jeune homme le fut assurément ainsi qu’en témoignent ses autoportraits à la sanguine ou celui peint dit au miroir, inoubliable en ce que l’artiste se représenta sur une surface convexe. L’influence de Raphaël sera également précoce sur le jeune artiste fougueux et embrassant tout par le génie de son art. Et s’il fut peut-être tenté de se représenter dans les traits de saint Jean Baptiste, c’est avec le grand maître qu’il partagea cependant le plus de points communs. Le jeune homme ne bénéficiera pas pourtant de l’appui d’un prince ou d’un autre puissant de son époque, et ce sera avec la musique et l’alchimie qu’il partagera son art. Son choix pour le luth n’étonnera guère si l’on considère le raffinement de son trait au dessin, cette précision et délicatesse communes aux deux arts. Son goût pour l’alchimie fut, quant à lui, cependant quelque peu plus douteux ainsi que le relève le jugement sévère de Vasari décrivant l’artiste perdant toute son allure pour une barbe longue et mal peignée et des cheveux hirsutes… Laura Angelucci, dans sa contribution au catalogue, étudie le style de Parmigianino et la transformation dont il fit preuve entre ses premières œuvres à Parme, Le Baptême du Christ, et les dernières pour Santa Maria della Steccata avec ses Vierges. Entre l’évolution de son temps marqué par la crise que connaît la Renaissance à la mort de Raphaël en 1520 et l’évolution de la propre vie de l’artiste, le génie de Parmigianino s’exprime dans des créations répondant à sa curiosité insatiable et à une esthétique élégante et raffinée.

 

Francesco Mazzola, dit Parmigianino. Vierge tenant
l'Enfant Jésus, adoré par un Ange © RMN-Grand
Palais (musée du Louvre) /Michèle Bellot.

 

Le peintre élaborera ainsi son style entre « règles » et « licence » à partir de modèles antiques et modernes. Parmigianino recherche insatiablement une beauté imaginaire et abstraite qui trouvera sa pleine expression dans la deuxième moitié des années 1520 en un maniérisme qui correspondait peut-être enfin à ses aspirations artistiques personnelles. Les figures se font idéalisées, les traits s’allongent pour une abstraction novatrice sous les influences des grands maîtres tels Corrège, Podernone, Michel-Ange, sans oublier Raphaël. Un article de Roberta Serra complète enfin cette étude en soulignant les techniques graphiques de l’artiste, celui-ci ayant laissé un millier de dessins à ce jour. Sanguine, plume, encre, pierre noire et lavis abondant sont au service de l’artiste qui manifestera très tôt une attirance pour la gravure. Parmigianino suivra également Ugo da Carpi présenté par Vasari comme étant l’inventeur du chiaroscuro (reproduction en couleur à partir de plusieurs bois avec des couleurs différentes). La deuxième partie du catalogue permettra d’étudier la soixantaine de dessins réunis à l’occasion de l’exposition consacrée aux dessins de Parmigianino (1503-1540) du Louvre et qui se tient actuellement au musée du Louvre.

 

Nicole Brugier « Les laques de Coromandel » format 24x32cm, 224 pages, 220 illustrations couleur, relié pleine toile, couture au fil sous jaquette couleur, La Bibliothèque des Arts, 2015.

 


Si le titre de cet ouvrage n’est peut-être pas immédiatement explicite pour le lecteur, ce dernier comprendra vite, cependant, dès les premières pages que c’est avec ce procédé même – la laque de Coromandel – qu’ont été réalisés les plus somptueux paravents de la Chine aux XVIIe et XVIIIe siècles. Nicole Brugier, auteur de l’ouvrage, a une connaissance intime de ces témoins du passé qui ont traversé les mers pour parvenir dans les salons d’Europe prisant tant ces objets exotiques. C’est en effet son père, André Brugier, qui créa en 1920 les Ateliers Brugier, référence de la période Arts déco et connus de bien des amoureux et collectionneurs des laques et paravents venus de Chine. Depuis des décennies, les pièces les plus précieuses sont-elles ainsi passées par leurs mains, pour les restaurer ou les céder aux plus grandes institutions. Ces paravents ont donc une riche histoire, celle du pays et de la culture qui les a vus naître, comme celle des compagnies commerciales qui les feront voguer sur les mers vers l’Europe, enfin celle des collections des amateurs qui leur ont donné une nouvelle vie, et souvent une nouvelle signification. C’est donc à ce voyage en Extrême-Orient auquel nous invite Nicole Brugier dans ces pages de paravents, livres d’art à eux seuls en raison de la minutie du dessin gravé, l’art de la laque appliquée qui nécessite des dizaines de couches successives, finement abrasées et renouvelées pour laisser enfin transparaître une surface immaculée, dont la profondeur n’a d’égal que les reflets. Mais les laques de Coromandel sont aussi l’occasion d’une narration, avec ses codes, ses évolutions, ses styles rendus accessibles grâce à leur étude dans ces pages signées Nicolas Brugier. Les Jésuites rendront possible cet échange grâce à la confiance acquise difficilement auprès d’empereurs conscients de l’importance de cette ouverture tel l’empereur Kang-Hi (1662-1723) qui encouragera cette communication même si cette dernière sera considérablement freinée par la fin de règne de Louis XIV interdisant dans un protectionnisme ombrageux leur commerce alors même qu’il en avait apprécié l’esthétique auparavant. Le goût de l’exotisme résistera cependant à ces royales limitations et le XVIIIe siècle connaîtra lui aussi de belles heures pour ces paravents entrant désormais dans le patrimoine culturel occidental. Voici donc un livre remarquable pour voguer en des contrées lointaines, celles des laques et de ces précieux témoins de l’art de l’Extrême-Orient dans lequel se reflète le goût occidental depuis plus de trois siècles.

 

« Moïse : figures d'un prophète » Relié, 198 pages, 26 cm X 29 cm, Flammarion, 2015.
 


Les deux premières illustrations du catalogue consacré à « Moïse : figures d’un prophète », placées en vis-à-vis, offrent une idée de l’extrême diversité des représentations du grand prophète de la Bible. Sur la gauche, une gravure d’Amsterdam pour une Haggadah du XVIII° siècle et sur la droite le tableau de Pierre Patel, Josabeth exposant Moïse sur le Nil (1660), deux représentations bien différentes d’un même acte fondateur, celui de la figure du prophète abandonné au destin des flots. Anne Hélène Hoog souligne qu’au regard de cette juxtaposition des représentations juives et chrétiennes de Moïse à celles de l’époque moderne, un déséquilibre certain s’établit notamment dû à la richesse des œuvres de Nicolas Poussin, Nicolo Dell’Abate ou encore Philippe de Champaigne. Cependant, la présence de Moïse dans l’art occidental a été paradoxalement plus importante pour les juifs que pour les chrétiens, et ce depuis l’Antiquité comme le prouvent les peintures murales de la synagogue de Doura Europos en Syrie. La vie de Moïse sera vite synonyme de celle du peuple juif, chacune de ses étapes ayant de ce fait une valeur fondatrice. Matthieu Somon approfondit le legs si important laissé par Philon d’Alexandrie avec sa Vie de Moïse au début de notre ère. Son allégorie de Moïse en idéal du roi-philosophe, de grand prêtre et législateur va en effet influencer pour longtemps l’exégèse chrétienne de la Bible. Le lecteur comprend rapidement au fil des pages le pluriel utilisé pour le sous-titre de l’exposition et de son catalogue, c’est bien d’une multitude de figures dont il est ici question, dans toute la complexité que le personnage biblique impose. Les enjeux soulevés par le personnage de Moïse ne sont jamais mineurs et les contributions réunies pour ce livre témoignent que le prophète revêt tout aussi bien une dimension théologique, politique et sociale. Moïse d’une certaine manière, informe plus sur ceux qui l’ont peint, décrit, commenté ou « utilisé » que sur lui-même. Il accompagnera la naissance du sionisme au tournant du XXe siècle et sera même le porte-parole des minorités noires aux États-Unis dans les années 40 et 50. Le destin de Moïse n’est pas près de s’arrêter là, son regard porte loin et ce riche catalogue permet de mieux comprendre son destin qui s’écrit, siècle après siècle.

 

"Kimonos", collectif sous la direction de Anna Jackson, 320 pages, format :24 x 30 cm, Illustration : 340 en couleurs, La Bibliothèque des Arts, 2015.

 


Tout l’art du kimono concentré en un bel ouvrage de 320 pages et 340 illustrations en couleur vient de paraître aux éditions La Bibliothèque des Arts. Véritable œuvre d’art et peinture textile, le kimono est depuis les temps anciens synonyme du statut social, de l’identité et du goût de celui ou de celle qui le revêt. Réalisée sous la direction d’Anna Jackson, cette somme couvre 300 ans de l’histoire de cette passion textile, un art qui a largement rayonné au-delà des limites du pays du Soleil-Levant puisque ce beau livre retrace la Collection Khalili du nom du collectionneur Nasser D. Khalili, la plus complète hors du Japon… Ce collectif réunit, qui plus est, les meilleurs experts pour conter l’histoire de ce textile qui fit rêver des générations alors même que sa coupe est demeurée à peu près la même au fil des siècles. Sa richesse est au cœur des admirables représentations qui ornent le tissage et prennent forme en de véritables œuvres d’art sous les doigts des artistes les plus habiles. Il n’est pas un kimono qui se ressemble et c’est avec pédagogie que cet ouvrage suggère cette promenade dans un univers bien particulier, qui à l’image de nombreux domaines au Japon, possède ses codes spécifiques et que l’Occidental ignore la plupart du temps. Afin de dépasser la simple admiration esthétique des kimonos, que ce soit ceux de cérémonie, les modèles précieux destinés à la cour impériale, des redoutables samouraïs ou encore des opulents marchands de la période Edo, l’ouvrage, remarquablement illustré par les plus beaux modèles, permet de mieux comprendre cet art du kimono selon les périodes chronologiques de l’histoire du Japon. Ainsi le lecteur se familiarisera-t-il avec l’art du kimono (ki : habiller et mono : chose), un art qui s’étend du simple vêtement quotidien à la parure la plus officielle qui soit. Cette palette si étendue déjà, se trouve encore élargie par l’échelle chronologique étirant entre la période Edo et l’ère Meiji. Et si l’art du kimono est des plus complexes, celui de le revêtir l’est tout autant, mais ceci est une autre histoire…

 

Maria-Christina Boerner « Angelus & Diabolus » 808 pages sous boite illustrée, 820 illustrations couleur, 43,8x28,8 cm, Citadelles & Mazenod, 2015.

 


La dichotomie des forces du bien et du mal remonte à la plus haute histoire de l’humanité, probablement même à sa préhistoire. Comme la pénombre succède à la clarté, la bonté à la méchanceté, le bien au mal, les anges et les démons eurent tôt fait de structurer les récits fondateurs des sociétés, le manichéisme en étant une des plus notables illustrations. Mais c’est essentiellement sur le christianisme que cet impressionnant volume se concentre sous la plume alerte de Maria-Christina Boerner. Il faut dire que le sujet suffit amplement à nourrir ce livre de plus de 800 pages illustrés par les plus beaux chefs-d’œuvre de l’art occidental. Le lecteur sait-il que cette science porte un nom depuis le Moyen-âge, la démonologie, et que les séparations entre les anges et les démons sont plus subtiles qu’il n’apparaît en notre XXI° siècle blasé de fantasmagories ? C’est à une invitation haute en sensations et en émotions à laquelle nous convie cette somme hors du commun, à la mesure de la démesure du sujet retenu…
Rolf Toman souligne dans sa préface combien les pages qui suivent peuvent sembler si éloignées de l’univers mental de nos contemporains. Il fut un temps où les représentations mentales du monde visible et invisible étaient peuplées d’une multitude d’êtres et d’esprits chargés de prolonger, d’atténuer, d’exacerber ou d’étouffer les angoisses et les peurs, de raviver et encourager l’espérance et la joie en un monde meilleur. Ces êtres si particuliers seraient-ils nés de nos pensées et disparus avec elles ? Ce livre d’art remarquable a fait sien le choix d’offrir une cartographie artistique de ces représentations : les anges et les démons font bien partie du quotidien des siècles passés et ont de ce fait donné naissance à des chefs-d’œuvre nourris de leur imaginaire. Qui sont les anges et quelle apparence prennent-ils lorsqu’ils émergent du marbre ou des pigments broyés par l’artiste ? Heinrich Heine, cher à l’auteur, confesse : « Pourtant je n’ai jamais mis en question l’existence des anges : Créatures lumineuses et sans tache, Ils cheminent ici-bas sur la terre ». Ces anges sont nés de l’unique vocation à servir Dieu, ce qui explique sans doute la naissance de leurs ailes et la promptitude à porter son message en tout point de l’univers. Et s’ils adoptent une attitude hiératique sur les mosaïques byzantines, leur visage est capable des plus étonnantes métamorphoses sous le pinceau d’un Giotto qui semble bien les avoir aperçus. Ils sont aussi lumière dans les plus belles Annonciation conçues de l’esprit des artistes et leurs influences sont manifestes chez Rembrandt comme chez Masolino da Panicale lorsqu’il s’agit de servir la gloire divine. Leurs missions ont été immortalisées par les plus grands artistes, depuis l’Annonciation jusqu’à la Nativité, sans oublier la Passion et la Résurrection avant la Pentecôte. Chaque instant spirituel est précédé, accompagné et suivi de leurs services ainsi qu’en témoignent sculptures, fresque, mosaïques, peintures, vitraux et autres tapisseries célébrant leur omniprésence dans l’histoire de l’art occidental. Mais la liberté de l’être humain créé par Dieu nourrit le choix qu’il a d’aller vers le bien, comme vers le mal. De lui-même ou aidé en cela ? Le débat est aussi vieux que le récit de la Genèse et même au-delà si l’on considère les textes plus anciens de la Mésopotamie. Et alors, la chute des anges peut donner naissance à un de leurs princes, le Diable, dont le lecteur lira avec profit « les débuts de la carrière iconographique » dans la deuxième partie du livre… Celui qui divise, l’étymologie de son nom est en effet légion. Il se métamorphose sous la plume ou le pinceau des artistes en une multitude effroyable de représentations qui ne cesseront d’étonner, même le lecteur le plus blasé, contemplant le fameux triptyque Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, sans oublier bien entendu l’incontournable Jugement dernier de Michel-Ange à la Sixtine.

 

Timothy Verdon « Fra Angelico » 28,0 x 33,0 / 386 pages, Imprimerie Nationale Editions, 2015.

 

 


Il ne fallait pas moins qu’un livre d’exception signé par un auteur talentueux afin de rendre hommage à Guido di Pietro (vers 1400-1455), plus connu en France sous le nom de Fra Angelico. Le grand historien de l'art Timothy Verdon signe en effet avec cette monographie luxueuse une contribution importante au fameux « peintre des anges ». Le directeur du Museo dell’Opera de Florence souligne dès sa préface - ce qui pourrait apparaître paradoxal - le nombre important d’études et de monographies qui ont été consacrées à ce peintre né en Toscane au début du XVe siècle. Pourquoi ajouter alors une étude de plus ? L’auteur a la conviction qu’en élargissant à une lecture d’ordre culturel les œuvres de Fra Angelico, il serait alors possible d’avoir une meilleure idée de celui qui fut présenté par Vasari comme « un modèle pour les ecclésiastiques de son temps ». L’historien de l’art a choisi pour cette étude de joindre ces deux approches, l’artiste et le moine, l’un ne se concevant pas sans l’autre. Le frère Giovanni du couvent de San Domenico de Fiesole fait rayonner sa peinture d’un élan mystique sans limites. A l’image de l’éclat de La Transfiguration que tout un chacun peut admirer au musée de San Marco de Florence, l’ensemble du travail de Fra Angelico aspire à cette élévation de l’âme de l’artiste au travers de ses créations pour tenter d’approcher la « gloire contemplée sur le visage du Christ ».

 

 

 

Cette tension vers la transcendance imprimée à son œuvre est bien à rapprocher de cette attitude pieuse du peintre rappelée par Vasari : Fra Angelico « n’aurait jamais touché ses pinceaux sans avoir auparavant récité une prière ». Familier de la lectio divina, étude exégétique et méditative des Ecritures, Fra Angelico associe de manière jusqu’alors inédite son œuvre à la parole écrite. Timothy Verdon rappelle que près de la moitié des créations de Fra Angelico font référence directement à des épigraphes ou indirectement à un livre. Ainsi le moine et le peintre ont décidé de manière inextricable de vivre au plus près du Christ, les admirables reproductions de ses œuvres en témoignent dans ces pages. La lumière occupe une place importante dans son œuvre, une lumière qui bien évidemment est à rapprocher de ce rayonnement divin évoqué précédemment.

 

 

 

Cette lumière spirituelle, nourrie par la pensée augustinienne, inonde les créations de l’artiste non seulement grâce aux ors, mais aussi avec ces rayons représentés dans Le Jugement dernier. Fra Angelico profitera de la générosité des Médicis qui lui permettront de dépasser les cadres classiques de la composition et d’ouvrir vers une perspective jamais réalisée jusqu’alors ; perspective qui s’observe notamment dans la « Sépulture des Saints Côme et Damien, et de leurs trois frères » avec cette splendide évocation des saints de la famille des Médicis pour une profondeur de l’œuvre jamais atteinte avant lui. Celui que l’on surnommait Angelicus compte ainsi « parmi les maîtres qui ont élaboré les présupposés et préparé l’« âge d’or » du milieu du XVe siècle » souligne encore Timothy Verdon dans cet ouvrage indispensable non seulement à la pleine compréhension de l’artiste mais aussi de ces temps qui ouvrent vers la Renaissance.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Giovanni Careri « Caravage » Citadelles & Mazenod, 2015.

 


Giovanni Careri, directeur du CEHTA, directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’École des beaux-arts de Lyon nourrit depuis longtemps une vision singulière de l’art. Responsable avec Bernhard Rüdiger du groupe de recherche « Art contemporain et temps de l’histoire » (CEHTA-EHESS / École des beaux-arts de Lyon), il n’a pas hésité à rapprocher l’anthropologie ou la sémiotique pour comprendre la manière dont le Bernin a pu concevoir ses chapelles baroques ou encore la fabrique de l’histoire chrétienne au regard de la Chapelle Sixtine. Et, c’est avec le même angle novateur que ce chercheur infatigable nous invite à une ample réflexion sur un peintre pourtant tant étudié : Michelangelo Merisi da Caravaggio, le Caravage, ce fameux artiste né en 1571 à Milan et mort dans les conditions tragiques que l’on sait en 1610. Ce livre, également somptueux par la qualité de son iconographie, débute par une succession de détails d’œuvres fameuses de cet artiste dont le destin sera une succession de fuites et de combats, une course-poursuite avec son génie qui n’est pas sans ressemblances avec la vie de Pier Paolo Pasolini qui s’inspirera d’ailleurs des œuvres du Caravage pour certaines de ses créations. Giavanni Careri part de la position assignée au spectateur lorsqu’il est amené à découvrir une œuvre de Caravage, reflet en forme de miroir original et que souligne discrètement ce détail de Marthe et Marie Madeleine placé au début du livre. Suivent encore une série de détails des œuvres du peintre qui font justement entrer le lecteur-spectateur dans cette intimité de la réflexivité, condition selon Careri d’une approche fertile de la création caravagesque. Cet angle inédit à partir de la réflexivité provoquée par le miroir invite ainsi au dialogue entre l’œuvre et celui à qui elle est destinée, entre la création et la conscience de celui qui l’observe. Cette conversation, ou fréquentation de l’œuvre, débute avec L’incrédulité de saint Thomas où les regards foisonnent de diagonales pour une action déterminante, le toucher, manifestation de la quête de la vérité entendue en son sens humain, ainsi que le souligne Caravage. Et qu’en est-il de notre regard dans tout ce réseau de significations et signifiés ? Giovanni Careri démontre qu’il ne saurait être neutre, suivant en cela l’impulsion inaugurée par le génie de l’artiste. Notre regard se saisit en effet de l’œuvre, cette dernière soulignant d’une certaine manière nos propres doutes et hésitations quant à la scène représentée. L’œuvre de Caravage établit donc « un jeu de positions dont le tableau dicte les règles » souligne l’auteur. Avec Caravage naît ainsi une subjectivité nouvelle que reflète de manière éclairante cette réversibilité entre voir et toucher. Le génie de Caravage sera alors de repousser les limites de la construction narrative de son époque avec l’élaboration d’un « réalisme chrétien » qui ne cessa d’étonner – et choquer- ses contemporains et nourrit encore aujourd’hui notre admiration. Les représentations les plus sacrées se réalisent dans les conditions les plus profanes, cette inversion loin de désacraliser, renforce paradoxalement l’immixtion de la transcendance dans les scènes les plus triviales de la vie où la violence est toujours présente. Ce livre remarquable invite ainsi à une relecture de l’œuvre de Caravage, relecture où nous est assignée une part active propre à renouveler notre perception non seulement du peintre, mais encore de l’art de manière plus générale.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Chagall et la musique", ouvrage collectif publié sous la direction d'Ambre Gauthier et Meret Meyer, Coédition Gallimard - Philharmonie de Paris/Cité de la musique, 2015.

 


Les liens de Chagall à la musique ont toujours été étroits et intimes chez l’artiste ainsi qu’en témoigne le très riche catalogue paru aux éditions Gallimard à l’occasion des deux expositions sur ce thème à la Philharmonie de Paris et à La Piscine de Roubaix. Le lecteur ne s’étonnera alors plus de ces envolées lyriques sur la toile, ces fugues extraordinaires où les références à la musique sont parfois explicites avec la présence récurrente d’un violoniste, ou plus masquées par le rythme même de la composition picturale. Viendra bien entendu également à l’esprit ce monumental plafond de l’Opéra Garnier commandé au peintre par le ministre de la culture en 1962, couronnement d’une carrière riche en reconnaissances. La musique est omniprésente dans la vie du jeune Chagall : chants, violon et psalmodies rythment très tôt l’éveil culturel de celui qui rêvera d’être chanteur en chantant, ou violoniste en s’essayant aux rudiments de l’instrument… Chagall sera finalement peintre, mais n’oubliera jamais ses amours de jeunesse qui l’accompagneront tout le long de sa vie et seront ses muses pour ses « récits » ainsi que Bachelard nommait ses toiles. « Les Sources de la musique » et « Le Triomphe de la Musique » qu’il réalisera pour le Metropolitan Opera de New York composent une véritable peinture symphonique qui suggère autant de notes que de palettes de couleur. C’est à partir d’un choix de 300 œuvres de l’artiste que nous pouvons suivre l’inspiration artistique de Chagall qui se déploie dans ses rapports à la musique, qu’il s’agisse de peintures, de costumes, de sculptures et céramiques, sans oublier bien sûr les décors évoqués des grandes commandes (incluant ceux pour le Théâtre juif de Moscou en 1920). La culture yiddish est certainement la tonalité à partir de laquelle se met en place l’ensemble du processus créatif de l’artiste. Chagall explore ce lien entre le monumental et la musique ainsi que le relève Éric de Visscher, une musique appréhendée comme un art de l’espace sans limites. Le lecteur pourra alors réaliser combien ces explorations se sont matérialisées dans l’inspiration de l’artiste avec les nombreuses maquettes préparatoires reproduites dans le catalogue où la musique rayonne de ses images nées du génie de Chagall, ce qu’avait bien compris André Malraux malgré le déchaînement qu’une telle commande entraîna contre lui et l’artiste. Mikhaïl Rudy sait de quoi il parle lui aussi lorsqu’il évoque la musicalité de l’écriture picturale de Chagall. Le directeur musical, et brillant pianiste d’origine russe, sait mieux que quiconque partager cette tonalité de l’œuvre du peintre, avec des « sonorités » qui ont évolué avec la chronologie de son œuvre. À la lecture de ce catalogue riche en contributions, il apparaît alors manifeste que les liens entre Chagall et la musique vont bien au-delà d’une affinité culturelle, mais touchent ce que Malraux nommait l’insaisissable et que ce brillant catalogue permet de mieux appréhender.

Philippe-Emmanuel Krautter


 

À noter également la parution d’un Découvertes Gallimard sur le même thème réalisé par Ambre Gauthier, historienne de l’art et commissaire de l’exposition de la Philharmonie. Ce livre étudie à l’occasion du trentième anniversaire de la mort de Chagall les liens très forts unissant la peinture de l’artiste à la musique, thème retenu pour les deux expositions à la Philharmonie et La Piscine de Roubaix.
 

Alexandre Séon - La Beauté idéale » de Jean-David Jumeau-Lafond, Delphine Durand, Guillaume Ambroise, Jacques Beauffet, Hélène Moulin-Stanislas, Silvana Editoriale, 2015.
 


Le nom d’Alexandre Séon n’est guère connu de nos jours et pourtant il compta en son temps, à la fin du XIX° siècle, parmi les artistes renommés du mouvement symboliste français. L’homme était épris des plus hautes inspirations esthétiques et il fallait une exposition ainsi qu’un catalogue pour honorer sa mémoire grâce à l’élan initié par l’historien de l’art et arrière-petit-fils du peintre symboliste Carlos Schwabe, Jean-David Jumeau-Lafond (lire notre interview). La recherche du beau est ancienne, certainement sœur de l’émergence de la conscience. Elle fut l’objet des questions les plus discutées dès la philosophie antique avec Platon et Aristote, jusqu’aux plus récentes réflexions du pape émérite Benoît XVI rappelant que : « Le beau ne peut être réduit à un simple plaisir des sens : ce serait s’interdire d’avoir la pleine intelligence de son universalité, de sa valeur suprême, transcendante. Sa perception requiert une éducation, car la beauté n’est authentique que dans son lien à la vérité ». Ce besoin d’éducation à l’art, souligné tant de fois par l’académicien Pierre Rosenberg et objet d’une récente étude de l’exégète de la Bible Pierre Gibert concernant les peintres du Cinquecento vénitien rejoignent la question posée par Max Jacob : « Le beau ne serait-il pas la route la plus sûre pour atteindre le bien ? ». Ces interrogations fondamentales ont été au cœur de la réflexion et de la vie d’Alexandre Séon, proche de Puvis de Chavannes. Cet artiste, de l’avis de ses partisans comme de ses détracteurs, avait donc une considération élevée de l’art et de son art. C’est tout le mérite de Jean-David Jumeau-Lafond que de contribuer par une exposition et le présent catalogue à sortir de l’oubli un peintre qui ne fit l’objet d’aucune exposition monographique depuis 1901. Celui-ci souligne combien pourtant l’œuvre de Séon est singulière. L’artiste est mû par une recherche absolue : « Je veux l’Idéal avec la science pour guide ». L’homme, mystique, n’avait pas d’attirance pour une Église dont il ne partageait pas la sensibilité saint-sulpicienne. Nul rejet de la tradition pourtant dans l’attitude d’Alexandre Séon dont le dessin révèle une maîtrise extrême, et les sources d’inspirations un goût certain pour le classique. La ligne chez cet artiste est d’une épuration extrême comme en témoignent l’Ave Maria ou encore ses études pour Jésus crucifié dont les verticalités ne cessent d’impressionner. Séon fut très influencé par la mer, Bréhat notamment dont il n’hésitera pas à dire « c’est littéralement le décor de la Joconde en tonalité rousse »… L’huile sur bois Marine, la Vague n’a bien entendu rien de commun avec celle de son contemporain Carlos Schwabe mais témoigne d’une spiritualisation de son travail. L’artiste se sert de la trivialité du réel que pour s’élever vers les mystères du beau ainsi que le démontre avec force son Croquis-journal, véritable laboratoire de la création de l’artiste. Le lecteur de ce riche catalogue pourra ainsi partager la vision de cet artiste qui « contemple le monde avec la souveraine distance d’un albatros baudelairien qui ne se serait jamais laissé capturer par les hommes d’équipage » comme le souligne Jean-David Jumeau-Lafond.

Philippe-Emmanuel Krautter


à noter que le musée de Valence, après le musée des Beaux-Arts de Quimper, accueillera l'exposition consacrée à Alexandre Séon "La beauté idéale" du 8 novembre 2015 au 28 février 2016.

 

« Fragonard amoureux – Galant et libertin » sous la direction scientifique de Guillaume Faroult, Musée du Luxembourg Sénat – Réunion des Musées Nationaux, 2015.

 


C’est à la rencontre d’un Fragonard amoureux auquel invite ce généreux catalogue qui suit le parcours de l’exposition qui se tient jusqu’au 24 janvier 2016 au Musée du Luxembourg à Paris. Guillaume Faroult, le commissaire de l’exposition et directeur du présent catalogue, souligne dès son avant-propos en guise d’hommage tout ce que l’évènement doit à ces grands spécialistes de Fragonard que sont Pierre Rosenberg (lire notre interview), Jean-Pierre Cuzin ou encore Mary D. Sheriff qui contribuèrent à faire progresser la connaissance du peintre et de son œuvre. C’est d’ailleurs Pierre Rosenberg qui signe l’introduction avec un titre évocateur « Un autre Fragonard » dans laquelle l’ historien de l’art et académicien relève combien il a fallu de détermination pour mettre au jour ce Fragonard différent de celui qu’avaient connu nos aïeux avec ses « polissonneries ». Avec Le Verrou, acquis si difficilement par le Louvre, c’est en effet un autre Fragonard qui est présenté depuis une quarantaine d’années et dont la présente exposition se fait le prolongement. Il est bien entendu qu’il ne s’agit pas d’oublier Les Hasards heureux de l’escarpolette et encore moins La Gimblette si provocante un siècle à peine après l’esprit de dévotion de la fin de règne du Roi Soleil… Fragonard aime la vie et l’amour et si certaines évocations sont explicites telles Le Feu aux poudres, son art saura ouvrir sa palette à bien d’autres nuances. Ainsi que le souligne Marie-Anne Dupuy-Vachey, Fragonard a longtemps souffert de cette chronique nécrologique le présentant, le 22 aout 1806, comme « un peintre justement estimé dans le genre gracieux et érotique ». Or, Fragonard est plus que cela, ce dont témoignent les articles consacrés à ce peintre. Certes, le peintre est artiste de son temps et se doit de répondre à l’esprit du siècle en jouant le jeu du libertinage entendu en son sens le plus léger. Mais Fragonard saura également décliner avec sa palette toutes les nuances du désir comme en témoigne L’Instant désiré, émouvant instantané où les corps entrelacés ne prêtent aucune attention au peintre… Fragonard permet, avec son art et ses passions, de parcourir un siècle qui a la prescience de son terme. Le temps est compté, la cadence s’accélère, en musique, comme en peinture. Le lecteur de ce catalogue retrouvera l’intégralité des œuvres présentées dans l’exposition avec leur notice complète, une bien belle manière de suivre ce galant et libertin Fragonard.

 

« Luxe, cuir et volupté – Histoire de la chaussure », collectif, Flammarion, 2015.

 

 

Rentrée oblige, vous avez rangé vos tongs et remis au premier plan de votre garde-robe vos ballerines, escarpins, derbys et boots. À vrai dire, ce choix ne vous a, à peine, chagriné, car, avouons-le, comme beaucoup de femmes, nous a-do-rons les chaussures : les hautes, les plates ou vertigineuses sur plateau ou non, les cuirs, daims ou tressées, et puis toutes ces couleurs, le rouge surtout. Ah ces escarpins rouges, et ces noirs si féminins ! L’ouvrage « Luxe, cuir et volupté ; Histoire de la chaussure » ne s’y est pas trompé entre son titre aux douces sonorités et cette ballerine noire sur hauts talons pour illustration de couverture. Cependant, le soulier n’est pas et n’a jamais été l’apanage des femmes, et le soulier masculin présente, également pour sa part, une exigence de qualité, de matière et de modèles qui font rêver plus d’un amateur ou collectionneur. L’ouvrage ne s’y est pas trompé non plus et aborde dès lors tant la chaussure pour femme que pour homme. Qu’elle soit cependant pour homme ou pour femme, pointue ou ronde, à talon ou plate, la chaussure demeure un objet bien spécifique qui concentre à lui seul toute une histoire et une culture. Et c’est en véritable livre de référence et fort d’une riche iconographie, pour une large partie inédite, que cet ouvrage se propose de retracer cette histoire et culture bien particulière de la chaussure : Passant de continents en domaines, des « souliers de lotus » aux ballerines de danse ; passant de siècles en modes et célèbres Maisons telle que Louboutin ; passant, encore, de la conception, aux techniques de fabrication, à l’étude des talons ou aux chaussures-sculpture contemporaines, l’ouvrage aborde de nombreux aspects de cet « accessoire » fabuleux qu’est la chaussure n’oubliant ni les collectionneurs en tout genre ni même les fétichistes. « Accessoire » qu’il n’est ou ne devrait pas être, car comment en effet réduire le soulier à un simple accessoire de mode lorsque ce dernier signé par de grands stylistes et célèbres maisons de haute couture devient par le savoir-faire unique de l’artisan et sous l’éclat de joailliers un véritable bijou et œuvre d’art unique ? Ainsi que le soulignent les auteurs de cet ouvrage « Aussi belle qu’essentielle, la chaussure est plus qu’un accessoire de mode : elle agit comme un révélateur ; distillant des indices relatifs au genre, au statut, à l’identité et aux goûts de celui qui les porte ; » En effet, peut-on oublier que nos chaussures en disent souvent long et sont bien plus bavardes qu’on le pense sur nous, révélant nos goûts, notre statut, certes, mais aussi nos fantasmes et notre dextérité à être en phase avec nous-mêmes. De surcroit, les chaussures ne sont pas toutes à chausser n’importe où et n’importe quelle heure de la journée. Une cambrure excessive, mal équilibrée, des chaussures mal adaptées ou non accordées à votre tenue ou à une situation se révéleront souvent dommageables non seulement pour votre dos ou vos pieds, mais également pour votre image, silhouette et élégance. Ainsi qu’aiment à le rappeler les auteurs « Et si les pieds sont faits pour marcher, ce n’est pas forcément le cas des chaussures. » À bons entendeurs, à vos chaussures, donc ! A noter que ce tient actuellement jusqu’au 31 janvier 2016 à Londres au Victoria & Albert Museum l’exposition « Shoes, Pleasure and Pain ».

 

« Gérard Garouste – En chemin » collectif, Catalogue exposition Garouste à la Fondation Marguerite et Aimé Maeght, 288 pages, 22 x 30 cm, coédition Flammarion / Fondation Maeght, 2015.

 

 

Le lecteur du catalogue de l’exposition consacrée à Gérard Garouste à la fondation Maeght et intitulée En chemin approuvera très certainement les propos d’Adrien Maeght qui relève combien exposer Gérard Garouste est une expérience passionnante. La passion est très certainement le maître mot de ce travail tant le peintre, mais également le sculpteur, invite l’héritage de la tradition picturale dans une œuvre profondément contemporaine. Cette alchimie des temps modernes où mythes, initiations, histoire et vécu tissent tout un réseau de correspondances, explicites ou implicites, qui structurent la singularité de cette œuvre. Ce vécu personnel associé à une paléographie picturale de sources les plus anciennes compose une complexité déroutante comme en témoignage l’œuvre Jeux de malin reproduite dans les premières pages.

 

 Gérard Garouste, En Chemin, 2015
Crédit photo : © Courtesy Galerie Daniel Templon, Paris. Photo Bertrand Huet/Tutti. © Gérard Garouste, Adagp Paris 2015.

 

Prestidigitateur de génie Garouste ? c’est à n’en pas douter ! Olivier Kaeppelin suit les méandres suggérés par l’œuvre de ce voyageur symbolique et spirituel arpentant le monde. Le lecteur pourra découvrir l’intimité du laboratoire de l’artiste avec les carnets jamais montrés jusqu’alors (plus d’une centaine de pages) et présentés par Hortense Lyon.

Cette aventure passionnante relève tout autant de la longue tradition des carnets d’esquisse que du journal intime. L’artiste et son double, Don Quichotte et Sancho Panza, le Classique et l’Indien sont autant de dichotomies qui surgissent de la pointe de la mine en traits spontanés. De multiples références rythment ces esquisses, Dante, Kafka, Cervantès, en autant de points de convergence ou au contraire de diffractions. L’ouvrage à la riche iconographie (une soixantaine de peintures de 1980 à nos jours) réserve également une large place au Talmud si essentiel pour Gérard Garouste, texte sacré qu’il ne cesse de lire et de relire en une éternelle exégèse dont les variations nourrissent ses œuvres les plus inspirées.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

« Thé, café ou chocolat ? Les boissons exotiques à Paris au XVIIIe ème siècle » de Rose-Marie Mousseaux, Patrick Rambourg et Guillaume Séret. 176 pages - Illustrations couleurs et noir et blanc, Paris Musées, 2015.
 



C'est sous la direction de Rose-Marie Mousseaux, directrice du musée Cognac-Jay, en collaboration avec Patrick Rambourg, historien spécialiste de gastronomie, et Guillaune Séret, spécialiste de la porcelaine de Sèvres, que nous est contée l'histoire de ces trois boissons exotiques, thé, café, chocolat, et arrivées en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles ; Il faut imaginer les « nouveaux trésors » dans les cales chargées des navires rentrant après de longs mois passés sur les océans et les mers à la découverte de nouveaux territoires... et le thé, café ou chocolat ou plutôt feuilles de thé, cerises ou grains de café et fèves de cacao débarquant alors sur les tables des cours européennes. Avant de devenir aujourd'hui, indispensables à notre quotidien, ces nouveaux aliments (ou alicaments) ont du passer outre de nombreux aprioris médicaux et religieux. C'est cette épopée, il y a quelques siècles, que nous conte en parallèle de l'exposition présentée au musée Cognac-Jay, ce beau catalogue, livre d'histoire à part entière, délicieusement illustré de reproductions de belle facture, de gravures, toiles, dessins, photographies de bibelots, de porcelaines, théières, chocolatières, tasses et soucoupes, moulins à café, coffrets d'ustensiles et autres cahiers de recettes, imprimés sur un papier blanc mat et vert amande ou thé matcha, doux au toucher lorsque l'on tourne les pages des différents chapitres agrémentés d'extraits de correspondances comme celles de Madame de Sévigné, ou de réflexions d'auteurs « Le café est très en usage à Paris : il y a grand nombre de maisons publiques où on le distribue. Dans quelques-unes de ces maisons, on dit des nouvelles, dans d'autres, on joue aux échecs. Il y en a une où l'on apprête le café de telle manière qu'il donne de l'esprit à ceux qui en prennent... » (Charles-Louis de Secondat, dit Montesquieu).
C'est avec un plaisir non dissimulé, tasse d'un de ces élixirs à portée de main, on feuillette les cahiers de recettes du XVIIIe siècle, s'imaginant alors invité privilégié de la Reine de France, dans un salon intime, pour une dégustation d'un cacao savamment râpé et parfumé de cannelle, vanille et autres épices ou bien encore au Procope, conversant avec les écrivains, philosophes et intellectuels des Lumières, tous consommateurs de café. C'est là le bon côté des choses qui pourrait faire oublier les conditions de cultures liées à l'esclavagisme entre les Antilles françaises et l'île de Bourbon (actuelle île de la Réunion) où pour le bon plaisir des grands de ce monde, la moyenne d'âge des esclaves ne dépassait pas seize ans... Pour servir et déguster ces boissons luxueuses, les plus grands artisans d'art se mirent à chercher les volumes les mieux adaptés, à revisiter les objets adaptés à chacune d'elle dans les plus belles matières, parfois précieuses, et ainsi sublimer ce nouvel art de la table. Les très belles reproductions des manufactures royales aux décors étonnants sont cataloguées et commentées comme une nouvelle visite dans les salles du musée Cognac-Jay.
Acquérir ce catalogue donne envie de prendre le temps de redécouvrir ces trois boissons exotiques et d'approfondir leur connaissance tant historique que gustative.


Sylvie Génot

 

« Peinture de Sienne, ars narrandi dans l’Europe gothique » commissariat général et direction scientifique Mario Scalini, Anna Maria Guiducci, Bozar Books, Silvana Editoriale, 2014.

 

 

Cela faisait plus de trente ans qu’une exposition n’avait évoqué l’importance et le rayonnement de Sienne dans l’histoire de l’art et la Renaissance italienne. Accompagnant les expositions de Bruxelles et de Rouen sur ce thème porteur, le présent ouvrage nous mène dans cette région de Toscane, à la croisée des routes historiques qui ont vu naître les plus belles œuvres d’art de leur temps. Mario Scalini insiste sur cette dimension historique dans sa contribution Sur les routes de l’archange Michel. La fécondité de l’art siennois à partir du milieu du XIII° siècle jusqu’au début du XVI° siècle doit, en effet, beaucoup à cette croisée des chemins de commerce et de foi si empruntés en cette fin du Moyen-âge. L’ange protecteur de tous ces échanges s’avérait être l’archange Michel. L’époque moderne apprend ainsi à reconsidérer ces espaces et ces frontières que l’on pensait jusqu’alors plus étroites et qui s’avèrent au contraire dépasser largement les positions établies jusqu’à maintenant. Sienne est un lieu idéal pour cette étude dans la mesure où la ville a su conserver jusqu’à nous ce beau et émouvant témoignage qui peut ainsi faire l’objet de récentes recherches ainsi que le prouve les parutions, colloques et expositions qui lui sont aujourd’hui consacrés. Anna Maria Guiducci s’attache quant à elle dans cet ouvrage à caractériser l’ars narrandi des peintres siennois des XIVe et XVe siècles. Cet art manifeste en effet à la fois une virtuosité technique qui ne cesse de rivaliser en chefs-d’œuvre sans pour autant occulter la poésie du récit, cette narration picturale qui deviendra une constante de cette peinture ainsi que le souligne l’auteur. Les frontières s’élargissent aussi avec les échanges et Dominique Vingtain rappelle combien les peintres de Sienne de cette époque eurent à élargir leur champ d’intervention en suivant la papauté à Avignon pour y appuyer par leur art un pouvoir spirituel mis à mal par le pouvoir temporel du roi de France. Ainsi, Duccio, Filippo, Pietro di Lippo, Simone Martini œuvrèrent-ils à Avignon. Le questionnement sur ces transferts artistiques, de part et d’autre des Alpes, est ainsi l’objet de recherches depuis de nombreuses années, mais Dominique Vingtain insiste sur le fait que peu d’indices nous permettent de connaître la perception qu’eurent ces artistes siennois de cet atelier avignonnais. La deuxième partie de l’ouvrage permettra de redécouvrir toutes les œuvres présentées avec des notices particulièrement détaillées exposant contexte et analyse afin de mieux apprécier quelle fut la portée de cet ars narrandi dans l’Europe gothique.

 

« La fabrique des saintes images Rome-Paris 580-1660 » sous la direction de Louis Frank et Philippe Malgouyres, Somogy, 2015.

 


Le catalogue, écho de l’exposition du musée du Louvre, ouvre les portes de la représentation du sacré de la Rome des lendemains du Concile de Trente et de ses influences sur l’Ecole française au XVIIe siècle. Quoi de plus opposés que les murs silencieux des temples protestants face à la fameuse Transverbération de sainte Thérèse d’Avila réalisée par Le Bernin à Santa Maria della Vittoria et qui fit couler l’encre de plus d’un psychanalyste… Louis Frank introduit sa réflexion sur l’image à partir de la vie de la sainte, des textes bibliques et d’autres mystiques tel Jean-Joseph Surin, et ce, afin d’inviter le lecteur à une longue réflexion sur l’image et l’imitation qui donnera lieu à une (re)naissance incomparable à Rome et en France. Philippe Malgouyres poursuit, quant à lui, la réflexion sur l’image non fabriquée aux antipodes de l’idole autoréférentielle. L’image renvoie paradoxalement à l’absence, elle figure ce qui n’est pas - ou plus- visible pour inviter le croyant à le retrouver dans sa foi. À partir de cette quête, la Contre-Réforme encouragera la diffusion des images en une profusion qui ne cesse d’étonner le lecteur avec cette première section consacrée à Rome. Images et icônes font l’objet d’une ardente défense et ornent à l'envi les églises de la ville éternelle. Des jubilés sollicitent cette création alors que fontaines et obélisques éclosent du sol romain à l’étonnement même de ses habitants. Des artistes isolés pointent parfois et bouleversent les conventions de manière irréversible tel le fougueux Michelangelo Merisi dont le génie ne sera reconnu que plus tard. Nous entrons au cœur de cette fabrique qui produisit tant d’œuvres restées gravées à jamais dans le livre de l’art sacré du XVIIe siècle. En découvrant l’exposition en plein cœur du saint des saints en matière d’art, le visiteur s’interrogera sur la manière dont cet élan fut perçu par l’âme française et quel fut son introduction dans les plus grands ateliers du Royaume. Louis Frank convoque de nouveau les sources les plus inspirantes pour mieux nous faire comprendre ce sentiment religieux initié à Rome, mais réinterprété avec la sensibilité française grâce à saint François de Sale, les Jésuites, Pierre de Bérulle ou encore Jean-Jacques Olier.

 

Catalogue officiel de l'exposition Velázquez - Grand Palais, sous la direction de Guillaume Kientz, Galeries nationales coédition avec le Musée du Louvre, Louvre Éditions, Nombre de pages 408, Nombre d'illustrations 290, 2015.

 


C’est un détail du célèbre portrait de l’infante Marguerite réalisé vers 1659 par Velasquez et dont l’intensité des bleus du regard et des soieries ne laisse d’émerveiller notre propre regard qui introduit le catalogue de l’exposition consacrée au peintre espagnol au Grand Palais jusqu’au 13 juillet 2015. Les Français sont curieusement coupables d’avoir méconnu jusqu’à il y a peu l’importance de cet artiste qui compte pourtant parmi les plus grands ayant marqués l’histoire de l’art occidental depuis des siècles. Comment comprendre un tel désintérêt ? C’est, sous la direction scientifique de Guillaume Kientz que cet épais catalogue se charge d’apporter des réponses ; Guillaume Kientz, commissaire de l’exposition, débute son propos sur la réception de Velasquez en France - et plus précisément à Paris – avec une anecdote proustienne tirée de la Recherche révélatrice de la méconnaissance ou mésestime du peintre à la fin du XIXe siècle. L’influence de l’Italie depuis des siècles dans l’art français n’est certainement pas étrangère à cela et il a fallu la sagacité d’Édouard Manet écrivant à Baudelaire pour reconnaître en lui « le plus grand peintre qu’il y ait jamais eu ». Il faudra encore l’inoubliable texte d’Elie Faure – lu par Jean-Paul Belmondo dans une baignoire dans le film Pierrot le fou de Jean-Luc Godard – pour que le peintre espagnol sorte enfin de l’oubli et que de nombreuses réattributions de toiles soient réalisées et conduisent à une réévaluation de son art. Il est pourtant curieux de noter que Velasquez vivra entre deux accords de paix entre la France et l’Espagne, le 2 mai 1598 et le 6 juin 1660, un signe ?
Le catalogue offre de nombreuses études permettant de mieux comprendre le contexte du peintre telle la contribution de Vicente Lleo Canal qui interroge le siècle de Séville en 1600 afin de montrer combien, à la mort du roi Philippe II, une tout autre époque lui succédera. La ville bénéficiera en effet dès le début de ce XVIIe siècle d’un essor économique et démographique incroyable faisant d’elle la capitale de l’Empire. Cette ville de contraste avec sa richesse opulente et ses misères aussi grandes connaîtra une renaissance de l’humanisme manifeste dans les lettres et les arts et dans laquelle s’inscrira le génie du grand peintre. Ce sera aussi l’époque du naturalisme espagnol, si essentiel dans la formation du jeune peintre.
Il faut également lire la contribution de William B. Jordan sur la peinture à la Cour du roi d’Espagne pour mieux apprécier le génie de Velasquez dans cet art aux règles pourtant si formelles. La deuxième partie du livre permettra au lecteur de se familiariser et de (re)découvrir les œuvres de Velasquez présentées dans l’exposition avec leurs notices complètes, accompagnées d’un index et d’une bibliographie qui font de cet ouvrage le guide incontournable pour ce grand évènement du printemps 2015 !

 

Yves Bottineau « Velasquez » Citadelles & Mazenod, 2015.

 



Yves Bottineau, grand spécialiste de l’histoire de l’art espagnol, livre avec cette monographie mise à jour par Odile Delenda depuis la disparition de l’auteur en 2008, un portrait exhaustif du grand peintre espagnol. Les premières pages de ce livre d’art admirablement édité par Citadelles & Mazenod font défiler sous nos yeux des détails de grandes toiles du maître espagnol donnant ainsi une idée à la fois de la diversité de son inspiration, et en même temps de la « couleur » et de la lumière qui l’animent. Velasquez excellera toute sa vie aussi bien dans la représentation des plus grands de son temps, monarque et sa famille, princes, mais également dans les scènes plus intimistes des tavernes et du peuple, sans oublier l’évocation omniprésente du sacré et de la nature. L’homme est curieux de tout et son regard sera vite baigné par cette lumière venant de l’Italie où il se rendra à deux reprises ramenant avec lui non seulement des œuvres d’art pour son monarque, mais surtout l’essence de ce que les grands maîtres de ce pays avaient offert à ses yeux. Odile Delenda, elle-même spécialiste de la peinture espagnole, souligne dans l’avant-propos du livre combien Yves Bottineau - grand et discret savant – sut entrer dans l’intimité du peintre. Pour Bottineau, le seul nom de Velasquez « éclipse tous les autres !», c’est dire l’affection du chercheur pour l’artiste. Cet ouvrage est ainsi l’aboutissement d’une vie consacrée à l’étude et à la passion de l’art espagnol et plus particulièrement à celui de Velasquez. Le livre offre ainsi plus qu’une synthèse exhaustive sur la vie et le parcours du peintre, il permet surtout au lecteur d’entrer dans cette intimité du peintre, l’intimité de sa création grâce à aux nombreuses analyses détaillées des œuvres qui ont retenu son attention. L’un des grands intérêts de cet ouvrage à l’iconographie admirablement présentée est de replacer les œuvres présentées dans le contexte des lieux et des époques qui les ont vues naître, l’expérience de l’auteur en la matière étant incontestable, et ses nombreux titres dans les plus grandes institutions espagnoles en rendent hommage. Yves Bottineau offre non seulement une lecture habile et éclairée de ces œuvres, mais il parvient également à les faire revivre dans ces maisons royales. Grâce à cette somme incomparable et indispensable à tout amateur et professionnel de l’art, c’est une connaissance plus intime de l’originalité de Diego Velasquez, non seulement dans le contexte de son temps, mais également à l’échelle immémoriale de l’histoire de l’art qui est offerte au lecteur.

 

« Hauteville House - Victor Hugo décorateur » Photographies : Jean-Baptiste Hugo, Dessins : Marie Hugo, Textes choisis par Laura Hugo, Paris Musées, 2016.


 


Hauteville House est plus qu’une maison de l’exil, mais aussi le symbole de toutes les valeurs qui animait le grand écrivain : la liberté, l’amour, la famille, la poésie. Il est coutume de dire que nous ne possédons jamais une maison, mais que nous n’y sommes que de passage, avec Victor Hugo il est permis d’en douter tant son empreinte a marqué pour jamais ce lieu puissant qu’ont décidé d’honorer par cette belle publication ses descendants Jean-Baptiste, Marie, et Laura Hugo. Car il semble évident en découvrant ces pages, que Hauteville House est plus qu’une maison d’exil, mais bien un univers recomposé en une œuvre d’art de tout ce qui importait à l’écrivain. Il ne s’agissait pas d’un mausolée, encore moins d’un musée mais de la hiérophanie de la vie dans ce qu’elle a de plus sacré. La mémoire et la vie y sont indissociables et donnent naissance aux plus grandes œuvres, littéraires, poétiques ou artistiques chez Victor Hugo. Cette créativité est nourrie à la sève des temps ainsi que le souligne Mme Victor Hugo à sa sœur Julie le 3 décembre 1856 : « Mon mari est très content et complètement plongé dans sa maison. Ce sera un poème que ce logis. Mon mari grave des inscriptions, met son âme sur les murs de sa maison, il prend le rabot lui-même et lui donne sa sueur. Enfin ce sera un monument élevé par le grand exilé ». C’est ce legs d’une passion sans bornes que nous offrent deux de ses arrières petits enfants, Jean-Baptiste, photographe, et sa sœur Marie, peintre. Leur regard d’artiste converge avec celui de leur aïeul, l’image, la lumière mais aussi les sons composent une poésie manifeste qui défile à chaque page de ce livre et qui invite à découvrir ou revoir à Guernesey ces lieux chargés de mémoire.

 

« Le Musée de la mode », édition augmentée et mise à jour, Editions Phaidon, 2016.

 


Les passionnés de la mode se réjouiront de la toute nouvelle publication augmentée et remise à jour de l’ouvrage « Le Musée de la mode » aux éditions Phaidon. Véritable bible, saluée tant par Vogue que par Elle, c’est toute la mode, son histoire, les styles, ses icônes et symboles que ce fort ouvrage de plus de 580 pages met à portée de mains et des yeux ; Le Monde de la mode réuni en un seul ouvrage pour le plus grand bonheur des fashions passionnés, étudiants en art, professionnels ou tout simplement curieux. Référence devenue incontournable, l’ouvrage couvre, à lui seul, plus de 200 ans de mode et de créations avec rangés par ordre alphabétique quelque 500 noms de créateurs, stylistes, mannequins, mais aussi chapeliers, joailliers ou encore grands photographes ou rédacteurs de mode. Cette nouvelle édition 2016 ne compte pas moins de soixante-neuf nouvelles entrées dont Nathalie Massenet ou encore Scott Schuman, photographe et créateur du fameux blog The Sartorialiste. Des noms ou entrées marquant le monde de la mode d’aujourd’hui, celui de 2016, et qui rendent cette nouvelle parution plus qu’attrayante. De Coco Chanel à Alexander Wang, de Madame Agnès à Koji Tatsuno ou de plus récentes stars et consécrations, c’est toute l’histoire et le monde de la mode rangé, cartographié qui se dévoile ainsi page après page, entrée après entrée offrant, il est vrai, parfois quelques cocasses et inattendues juxtapositions. Chaque entrée propose, outre un texte clair et concis, des références croisées, une illustration représentative (plus de 500 illustrations couleur et n&b) dans une mise en page claire et sobre.
 

Picasso. Sculptures, catalogue sous la direction de Cécile Godefroy et Virginie Perdrisot, format : 21 x 26,5 cm, 352 p. 270 illustr. couleurs, relié, Somogy, 2016.

 

 

Le riche catalogue Picasso. Sculptures s’ouvre sur les propos tenus par Picasso à Brassaï : « On ne peut vraiment suivre l’acte créateur qu’à travers la série de toutes les variations », point de départ de la grande rétrospective consacrée à cet aspect de la création chez Picasso. L’artiste ne s’était jamais formé à la sculpture auparavant dans ses jeunes années de formation, aussi c’est avec une liberté certaine qu’il aborde cet art comme extension de « sa pensée artistique en volume » comme le rappellent Cécile Godefroy et Virginie Perdrisot. Il ne s’agit bien évidemment pas d’une expression séparée de sa production picturale, mais au contraire un incessant dialogue entre elles, même si la création de sculptures sera plus confidentielle chez Picasso que chez d’autres artistes. Picasso avait une préférence pour ses plâtres, même si leur fragilité et l’entrée en guerre de la France pousseront l’artiste à faire fondre ses œuvres en bronze, ce qui ne l’empêchera pas par la suite de se passionner tout autant pour des créations à partir de papiers découpés et déchirés, puis transposés dans la tôle ou le béton. Ce catalogue richement illustré suit une chronologie rappelant les grandes lignes de la création générale chez Picasso tout en réservant de pleines pages pour les sculptures s’intégrant dans cette échelle temporelle avec comme point de départ Femme assise, première œuvre sculptée connue chez Picasso en 1902 avant le fameux Fou, en 1905, et l’envoûtante Tête de femme (1906) anticipant les métamorphoses futures. Le travail sans limites initié par l’artiste touche tous les supports et rapproche madones médiévales et art totémique sans contrainte chronologique ou géographique. L’œil reste surpris par cette application du cubisme en trois dimensions où les lignes préfigurent les œuvres majeures qui feront la notoriété de l’artiste et dont les chefs-d’œuvre sculptés sont présentés tout au long du catalogue. Des études ponctuent cette fertile et vertigineuse progression telles Le Verre et ses buveurs de Laurence Bertrand Dorléac, Fondre en bronze pendant la guerre de Clare Finn ou encore Colorier la sculpture de Pepe Karmel permettant de mieux entrer encore dans cette intimité de la création de l’œuvre sculptée de Picasso. A noter en annexes, un utile glossaire détaillant les entrées techniques ou essentielles à la compréhension des sculptures de l’artiste ainsi que la liste des œuvres exposées.

 

Georges Dorignac – Dessins rouges et noirs, Galerie Malaquais, Paris, 2016.

 


La Galerie Malaquais à Paris consacre une rétrospective, qu’accompagne le présent catalogue, à un artiste, Georges Dorignac, de nos jours à tort un peu oublié et dont les dessins rouges et noirs réunis pour l’occasion témoignent pourtant de la qualité de son art. Dorignac nait en 1879 et bénéficie très jeune (treize ans) d’une formation aux beaux-arts à Bordeaux avant de s’inscrire à Paris à l’école des Beaux-Arts. Il entrera pour quelque temps à l’atelier du peintre Léon Bonnat avant de voyager un an en Espagne. Influencé par l’impressionnisme et le néo-impressionnisme, il réalisera des paysages en petits formats. C’est à la Ruche où il s’installe qu’il fera la connaissance de nombreux artistes tels Pinchus Krémègne, Chaïm Soutine, Marc Chagall, Amadeo Modgliani et bien d’autres encore dans cette pépinière d’artistes ainsi que le rappelle Danielle Damboise, petite-fille de l’artiste dans sa contribution au catalogue. La période qui intéresse l’exposition à la Galerie Malaquais et le présent catalogue correspond aux années avant-guerre de 1912 à 1914. C’est à cette époque où Dorignac délaisse la couleur au profit du dessin et de la sanguine. Apollinaire, André Salmon ou encore Raymond Bouyer seront saisis par cette écriture à la fois puissante dans ses contrastes et subtile par les nuances apportées par les gestes et les attitudes des modèles. Cette Femme assise de profil datée de 1912 dont le repli sur soi est encore accentué par la main droite ramenée au sommet du front et les draps remontés à mi-jambe ou cette Paysanne qui essuie ou cache son visage toujours de sa main droite traduisent également la pudeur de l’artiste dans le rendu des sentiments et des formes. Préférant les profils aux visages de face, Dorignac surprend par l’omniprésence de ces lavis noirs qui obligent l’œil à d’autres regards sur l’œuvre. Des métamorphoses étonnantes surgissent de ces masses sombres où soudainement la forme humaine laisse place à d’autres possibles et à d’autres temporalités tel cet admirable Portrait de femme aux accents antiques. A faire défiler toutes ces planches des dessins de Dorignac, le lecteur pourra remarquer que l’artiste aurait pu être un sculpteur de génie ainsi que le suggèrent de manière très puissante ses créations dans un format certes plus modeste, du moins autre.

 

Icone dell’Uomo – Arte e fede a Firenze nel Rinascimento, sous la direction de Timothy Verdon, Mandragora, 2015.

 


C’est à la rencontre de l’art et de la foi à Florence à l’époque de la Renaissance auquel nous invite cet ouvrage réalisé sous la direction de Timothy Verdon et paru aux éditions Mandragora. Ainsi que le souligne le cardinal Betori, archevêque métropolitain de Florence, dans son introduction, il peut sembler ambitieux de concentrer en quelques pages le message d’une époque aussi essentielle pour l’histoire de l’art mondial. Et pourtant, celui-ci de poursuivre et de relever combien cette contribution parvient à ouvrir les portes de cet univers de l’humanisme et de la Renaissance par le biais de la présentation de quelques une des œuvres d’art déterminantes réunies dans ces pages. Les auteurs, tous éminents spécialistes de l’histoire de l’art italien, ont accepté de relever ce défi et parviennent en effet avec ce choix drastique mais efficace de quelques chefs d’œuvres les plus connus de Florence et dans le monde à démontrer comment l’art et la foi se rejoignent en une manifestation du sacré à partir du geste fondateur de l’artiste. Timothy Verdon (lire nos interviews) souligne combien cette synthèse est possible à partir de la ville de Florence qui rend possible non seulement cette lecture mais la situe pleinement sur une échelle historique allant de l’antiquité classique au troisième millénaire. L’héritage classique est essentiel pour comprendre l’art florentin, un art où le christianisme inspire et structure depuis longtemps déjà l’artiste avant l’émergence de l’humanisme florentin. Cet humanisme saisira avec une vitalité à nulle autre pareille ce qui détermine l’homme dans sa fin ultime, une démarche que l’on retrouvera avec une saisissante réalité dans la Divine Comédie de Dante tout autant que dans l’incrédulité de saint Thomas d’Andrea del Verrochio. Une carte resitue les œuvres commentées dans les différentes rues de Florence en un périmètre pouvant être idéalement refait à pied par le lecteur lors de sa prochaine visite. Ces études commencent sous le regard essentiel de Giotto di Bondone avec son inoubliable Madonna col Bambino, angeli e santi aux Offices qui introduit cette mutation qui annonce la fin du hiératisme byzantin pour une nouvelle expression plastique chargée d’exprimer tout ce que l’homme sorti du moyen-âge espère en ces temps de transition. Antonio Paolucci, Cristina Acidini (lire nos interviews) ou encore Antonio Natali font ainsi défiler sous nos yeux ces pages où les œuvres les plus significatives gravées dans le marbre, peintes sur les fresques ou moulées dans le bronze vont témoigner de cette incroyable concentration d’art et de foi dans la Renaissance florentine, une rencontre où l’homme, l’art et la spiritualité vont sceller un pacte dont les siècles suivants sont encore redevables.
 

« Georges Desvallières ; La peinture corps et âme » catalogue d’exposition Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Paris Musées, 2016.

 

 

A la lecture du catalogue qui accompagne l’exposition consacrée au peintre Georges Desvallières et intitulée « Georges Desvallières ; La peinture corps et âme » qui se tient actuellement au Petit Palais à Paris, on peut se demander comment un artiste comme Georges Desvallières a pu rester dans l’ombre aussi longtemps alors que Georges Rouault et Maurice Denis, au parcours parallèle, eurent moins à souffrir de ce silence. Les combats d’un peintre engagé corps et âme dans le premier conflit mondial ont-ils eu raison de la notoriété d’un artiste qui avait décidé de vouer son art à Dieu s’il réchappait au champ de bataille ? Peu importe car dès à présent nul ne pourra ignorer le nom de Georges Desvallières, né en 1851 et disparu en 1950, peintre indépendant et dont le fil de la créativité est comme un long fleuve évoquant les joies d’une fin de siècle comme les peines du plus grand désastre qu’ait connu l’humanité au début du siècle suivant. Sa passion pour l’art s’est forgée à l’école italienne, ainsi que le rappelle Catherine Ambroselli de Bayser.

 

George Desvallières, En soirée. Portrait de Mme P. B. (Mme Pascal Blanchard), 19 / Crédit : Crédit : George Desvallières, En soirée. Portrait de Mme P. B. (Mme Pascal Blanchard), 1903 Paris, Petit Palais © Petit Palais / Roger-Viollet © Adagp, Paris 2016 et © droits réservés

 

Si son évocation des Femmes de Londres et du Moulin-Rouge démontre que le peintre sait regarder la gent féminine et saisir sur la toile le côté vénéneux de leur beauté à la manière d’un Baudelaire, rapidement une vision transcendante le poussera vers le mystère divin à partir de femmes proches de Dieu telles Jeanne d’Arc, Geneviève ou Thérèse. Inspiration et parcourt que l’on retrouvera également chez Georges Rouault, mais, c’est surtout dans sa manière de repenser l’art sacré que Desvallières surprend, séduit, et se distingue. Léon Bloy comme Paul Claudel verront vite en l’artiste leur alter ego pour dépasser l’art sulpicien qui tardait à mourir. Comment appréhender ce traumatisme de la guerre autrement que par une explication transcendante ?

 

 

Cette question nourrira des œuvres fortes et puissantes dans lesquelles l’expérience du conflit auprès de frères d’armes exalte la puissance du corps humain et de la fraternité face à l’adversité. Cette communion des corps en un élan patriotique est comme tendue en un élan mystique qui irradie les toiles de Desvallières. De manière différente de Georges Rouault ou de Maurice Denis, Desvallières exalte la passion dans l’humain selon le modèle christique qu’il sait comme nul autre à cette époque représenter si l’on pense à cette œuvre puissante qu’est Le Sacré-Cœur pourtant peint en 1906 avant la guerre de 14-18, prescience de ce qu’il allait advenir à l’humanité. L’artiste soulignait combien « la peinture religieuse ne peut exister qu’en s’appuyant sur la nature, en creusant la nature, en arrachant au corps humain, à la figure humaine, sa ressemblance avec Dieu », ce dont témoigne parfaitement ce catalogue inspiré sous la direction de Catherine Ambroselli de Bayser avec notamment des contributions de Jean-Paul Deremble, Claire Maingon, Fabienne Stahl.

 

 

« Migrations, Eric Guérin ; Voyages, émotions, cuisine. », Editions de la Martinière, 2015.

 


Éric Guérin est un chef créatif et inspiré, et les vingt ans fêtés en 2015 de sa Maison La Mare aux oiseaux au cœur des marais de Brière, une étoile au Michelin, le confirment, s’il en était encore besoin. Mais, comment fait-il, vous demandez-vous ? Où puise-t-il cette formidable énergie créatrice aux saveurs entre terre et mer, et l’ayant conduit à ouvrir une deuxième Maison Le jardin des plumes avec déjà une étoile à Giverny ? La réponse ou plutôt les réponses se trouvent à l’évidence dans ce bel ouvrage « Migrations d’Éric Guérin » paru aux éditions de La Martinière. D’une sensibilité rare, il nous y confie, comme des secrets, à la fois ses recettes de chef et ses souvenirs et émotions d’évasion. Car Le chef Éric Guérin a, à l’évidence, plus d’une corde sensible à son arc ; Ainsi, dans un agencement réfléchi comprenant 7 chapitres, allant de l’amour à la volupté, en passant par la joie ou l’enchantement, mais aussi l’angoisse , il mêle avec un rare bonheur ses recettes préférées avec l’aide de Sophie Brissaud, ses propres photos – de magnifiques prises et clichés - auxquelles sont venues s’ajouter les photographies de La Mare aux oiseaux de Matthieu Cellard, et un texte intime riche d’émotions et de sentiments tirés de ses « Carnets de route » personnels. Ainsi aux recettes de thon, poulet ou encore d’oursins ou poulpes se glissent ces visages, paysages et splendeurs de la nature dans un dialogue et récit intimes. Du Maroc, à l’Inde en passant par la Birmanie ou encore Miami et New York, ces sont ces mille et une saveurs venues d’ailleurs, s’associant à celles du sud-est, de son enfance, de sa mère et grand-mère, qui signent plats et recettes. Attachant une grande attention à la présentation de ses plats, lui qui les dessine avant leur réalisation, il nous en offre dans ces pages de magnifiques photographies comme autant de promesses... Une alchimie réussie qui allie tous les sens pour une cuisine faite avant tout de joie et de partage. Allant bien au-delà d’un strict ouvrage de recettes culinaires, « Migrations d’Éric Guérin » est à l’évidence une très belle invitation aux douces saveurs de liberté…
 

« Maisons de haute couture », Désirée Sadek et Guillaume de Laubier, Éditions de La Martinière, 2016.
 


La haute couture, cette haute valeur française, a toujours été un monde de rêves, et les coulisses de cet univers peut-être plus encore ; qui n’a, en effet, jamais rêvé de se voir ouvrir les portes des plus grandes et fabuleuses adresses des maisons de haute couture parisiennes, voire d’être admis dans ces halls, salons et surtout féeriques coulisses ? Vous voilà exhaussé avec ce bel ouvrage nommé « Maisons de haute couture » paru aux éditions de La Martinière. Par une iconographie remarquable, vous commencez par entrer au 31, rue Cambon dans le 1er arrondissement, cette façade blanche aux lettres noires, un jour si audacieusement et joliment entrelacées par Mademoiselle, par Coco Chanel. En ces lieux divins, les bras du majestueux et mythique escalier aux miroirs vous accueillent pour vous conduire de la boutique au 1er étage dans les multiples salons prestigieux réservés à la clientèle haute couture. Puis, tournant les pages, passant les nombreuses portes et laissant les photos défiler sur les épais tapis clairs, vous serez peut-être introduit dans l’intimité de Coco Chanel, dans cet espace privé et si personnel qui réunissait et réunit toujours tout ce qui lui était cher. Au 30, avenue Montaigne, autre lieu céleste, vous serez admis chez Dior, dans cet univers tout aussi empreint de merveilleux et de prestige avec son incontournable escalier et l’intimité des ateliers où couleurs, fils, tissus et nouveaux textiles tournoient dans une magie féerique d’orfèvrerie. Au gré d’un texte signé Désirée Sadek et Guillaume de Laubier, ce sont ainsi les adresses parisiennes des plus prestigieuses « Maisons de haute couture » qui vous ouvrent leurs portes pour vous offrir leurs secrets et intimité de création : Jean-Paul Gauthier rue Saint-Martin ; Alexis Mabille, rue de Grenelle ; La fondation Pierre Bergé – Yves Saint-Laurent au célèbre 5, avenue Marceau ou encore Elie Saab au 1er du rond-point des Champs Élysées, etc. Dans ces antres secrets de la mode où le miroir est roi, les lignes stylisées, broderies précieuses aux motifs floraux ou géométriques foisonnent et virevoltent pour vous à chaque page. De l’intimité de ces lieux personnels des grands créateurs et de leurs ateliers, vous découvrirez les coulisses des grands défilés – dessins, perles, broderies, plis et derniers essayages - avant de pouvoir les yeux emplis de mille et une merveilles les admirer passer, photo après photo, de toute leur beauté devant vous. Un monde à part, de hautes créations et de précieuses petites mains, souvent inaccessible au public, riche d’un patrimoine architectural d’exception et de tant d’autres secrets fabuleux de créateurs.

 

Clément Chéroux : « Avant l’Avant-garde ; du jeu en photographie, 1890 -1940 », Editions Textuel, 2015.

 


Les ouvrages de photographie, de grands photographes contemporains ou ayant marqué l’histoire de la photographie foisonnent, mais rares sont ceux qui dévoilent et abordent des angles qui demeurent encore aujourd’hui trop méconnus du public de l’histoire de cet art. Tel est précisément l’objet de ce bel ouvrage paru aux éditions Textuel, signé Clément Chéroux et consacré à la « photographie récréative », celle « Avant l’Avant-garde » ; Qu’est-ce donc ? Ce sont ces photographies anciennes, de la fin du XIXe et première moitié du XXe siècle, le plus souvent – du moins à ces débuts - œuvres d’amateurs ou curieux du procédé et ayant donné lieu par effets souvent du hasard au tirage de clichés à la fois ludiques et extraordinaires ; vous avez forcément en tête certains de ces fabuleux clichés aux créatures étranges… Expérimentales, maladroites parfois, ludiques, ces photographies font une large place aux jeux et effets des tirages d’où cette appellation de « photographie récréative » ; juxtaposition, surexposition, effets de tirage, et apparaissent alors ces incroyables figures ou silhouettes, ces siamois, femmes à moustaches ou papillon, succubes et incubes de rêves, etc. Prisé du grand public de la première moitié du XXe siècle, cet aspect fantastique de la photographie récréative inspirera et investira le cinématographe ou la presse illustrée ; certains de ces clichés sont devenus, de par la littérature fantastique de cette fin du XIXe et début XXe siècle qu’ils ont souvent illustrée, célèbres, et de grands photographes tels que Man Ray, André Kertész, Bérénice Abbott ou encore Henri Cartier-Bresson en feront un objet de travail à part entière. Et c’est là tout l’intérêt de cet ouvrage de permettre aux passionnés ou amateurs de photographie de découvrir cet aspect si particulier de la photographie ayant donné lieu à des courants artistiques un peu foutraques, plus farfelus les uns que les autres, mais écrivant tous à leur manière l’histoire de la photographie. Cet ouvrage est le fruit de plus de vingt ans de recherches, accompagné d’un texte informé signé Clément Chéroux et d’une vaste iconographie de plus de 300 clichés. Ce sont ces courants artistiques et ces « photographies récréatives - Avant l’Avant-garde », ce « Jeu en photographie de 1890 à 1940 », à la fois expérimentale et ayant maille à partir avec le fantastique de cette fin du XIXe siècle, mais entrant de plain-pied dans l’histoire de la photographie de la première partie du XXe siècle que nous donne à découvrir avec plaisir cet ouvrage.

 

« Itô Jakuchû – Les fleurs précieuses du jardin mystérieux », Editions Philppe Picquier, 2015.
 


A ne pas manquer ce très bel ouvrage consacré aux peintures d’Itô Jakuchû, peintre japonais du XVIIIe siècle, trop souvent méconnu, signé Manuelle Moscatiello et paru aux éditions Philippe Picquier, éditeur spécialisé dans les livres sur l’Asie. Ce recueil intitulé « Les fleurs précieuses du jardin mystérieux » rassemble les peintures dénommées Taku Hanga d’Ito Jakuchû, des peintures étrangement raffinées représentant blanc sur fond noir des fleurs, plantes, insectes et animaux d’un tracé stylistique d’une rare intensité. L’artiste, issu d’une famille d’épicier aisée, put se consacrer très tôt à la peinture et plus particulièrement à la représentation fidèle de la nature. Plus tard, adulte, renonçant à la tradition familiale, il s’entourera dans son jardin d’animaux méticuleusement choisis, paon, perroquet et de fleurs ou espèces rares savamment cultivées. Adepte du bouddhisme zen, il se retirera plus tard dans un monastère. L’artiste demeure, certes, plus connu du grand public occidental pour ses grandes peintures, aujourd’hui chef-œuvres des collections impériales ou du temple de Saifuku-ji d'Osaka, aux couleurs vives rehaussées d’or représentant oiseaux, coqs, hortensia ou cactus. Les peintures, ici, présentées dans l’ouvrage s’inspirent quant à elles de la technique chinoise de l’estampage, takuhanga, technique chinoise fort ancienne, variante de l’estampage classique. D’une beauté stylisée, pure et dynamique, elles étaient avant tout offertes par le peintre à ses amis proches lettrés, et demeurent donc aujourd’hui rares et précieusement conservées dans des collections privées. Bien qu’inspirées de cette technique fort ancienne, ces peintures présentent une modernité et un pouvoir de suggestion aujourd’hui encore inégalés. La précision des formes blanches se détachant sur les fonds d’un noir profond donne assurément vie et souffle à ces fleurs, oiseaux, ou autres espèces. Empreintes d’une grande spiritualité et d’une fine connaissance de la nature, elles font d’ Itô Jakuchû assurément un grand artiste japonais du XVIIIe siècle, entre réalisme et naturalisme, trop souvent négligé, et dont il convient de découvrir toute la beauté et le raffinement.
 

Michel Orcel "Le Val de Sigale. Pays d'Esteron et de Chanan à travers six siècles d'histoire" Michel Orcel "Le Val de Sigale. Pays d'Esteron et de Chanan à travers six siècles d'histoire" Arcades AMBO, 2015.

 

 


Marc Tanzi « Pays d'Esteron. Aux confins des terres niçoises » Album photos Marc Tanzi, Arcades AMBO, 2015.

 



Est-ce un jardin secret ou bien celui des Hespérides dont nous ouvre les portes Michel Orcel avec la publication de deux livres consacrés au pays d’Esteron ? Le lecteur aura plaisir à découvrir dans ces pages, "Le Val de Sigale. Pays d’Esteron et de Chanan » signées Michel Orcel, ces six siècles d’histoire de cette vallée niçoise aux charmes si peu connus et dont témoignent les photographies de Marc Tanzi. Ce dernier, répondant à l’appel de Michel Orcel et émerveillé par cette contrée encore intacte, ne put en effet résister – et comment ne pas le comprendre ? - à offrir un second volume, « Pays d’Esteron. Aux confins des terres niçoises », réunissant ses plus beaux clichés. Découvrant à la fois ces photographies et les nombreux documents anciens et inédits de ces ouvrages, le lecteur réalisera avec bonheur combien il existe encore en France et plus particulièrement dans cet arrière-pays niçois des terres cachées et dérobées au tourisme de masse. Nous sommes dans le Comté de Nice, aux limites de la Provence, dans ces hautes terres sauvages toutes habitées, comme viennent l’illustrer joliment les photographies de Marc Tanzi, de vieilles pierres et de cette opposition entre le vert et le bleu si caractéristique de l’arrière-pays niçois. La cartographie ancienne évoque cette région sous la dénomination du Val de Sigale, du nom d’un petit village qui naguère fut une petite place forte en raison de sa position stratégique entre la Provence et la Savoie. Des éperons rocheux dominés par une Tour de l’horloge, une paroissiale du XIIIe siècle, une chapelle du XVe siècle ayant conservé ses fresques et dont les prises de vues de Marc Tanzi révèlent les charmes, une fontaine érigée un siècle plus tard par un parent de l’auteur Michel Orcel alors que Nice en était encore dépourvue, composent un paysage enchanteur et qui garde encore aujourd’hui toute sa beauté et sa mémoire grâce à cette étude approfondie et somme toute « subjective », ainsi que le souligne l’auteur. Mais, peut-on vraiment lui en faire grief ? Les archives réunies par sa persévérance redonnent vie à ces instants du quotidien tel cet acte certifiant achat d’armes à Nice en 1579 pour la milice de Sigale ou ce mariage d’un notable avant l’arrivée d’un duc de Savoie… La petite et la grande histoire cohabitent dans ces pages qui fourmillent de détails qui n’en sont pas lorsqu’il s’agit d’étudier les sources historiques d’une région ou d’un lieu. Un acte notarié rédigé en italien révèle bien des enseignements pour les documents officiels jusqu’alors tenus en latin. La tempête révolutionnaire ne devait pas épargner ce nid d’aigle préservé et 1792 sera une date sombre pour Sigale mise à sac et devra payer un tribut de guerre jusqu’en 1920… Une autre épreuve attendait les habitants de la région avec le tremblement de terre qui toucha gravement l’arrière-pays niçois au moment même où Nietzsche séjournait à Nice en 1887. Le livre se poursuit avec une présentation des villages avoisinants tels ces magnifiques villages d’Ascros, Bonson, Bouyon, Consegudes, Les Ferres et bien d’autres lieux encore, aussi charmants que rares à notre époque de tourisme destructeur. On se prend en lisant et parcourant ces clichés à ressentir la douceur, la chaleur et les senteurs toutes méditerranéennes de ce Val de Sigale, de cet arrière-pays niçois. Et, on se promet, après lecture et découverte de ces deux ouvrages se complétant à merveille, de venir parcourir ce si joli Val Sigale, cette contrée de L’Esteron et de Chanan, lors d’une prochaine visite en pays niçois, pour leur beauté méconnue, mais aussi grâce à la plume de Michel Orcel et à l’art de Marc Tanzi pour conter et faire découvrir ces géographies d’antan et d’aujourd’hui. Deux ouvrages que l’on aimerait à la fois faire connaître et garder un peu pour soi comme de précieux secrets.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« 100 tableaux qui racontent Paris au temps des impressionnistes », Pascal Bonafoux, Éditions Chêne, 2015.

 


Paris, Ah !, Paris…Oui, Paris a toujours su faire rêver et inspirer les plus grands artistes, écrivains, poètes, peintres, photographes, etc. Baudelaire et Meryon, Atget et Abbott, et bien sûr tous les peintres impressionnistes sans exception de Monnet, Pissarro, à Signac ou Bonnard… C’est vers ces derniers, ces peintres impressionnistes épris de Paris que le regard de Pascal Bonafoux s’est tourné pour nous conter l’histoire de ce Paris naissant, de ce Paris du XIXe siècle, avec ce dernier ouvrage présentant « 100 tableaux qui racontent Paris au temps des impressionnistes » paru aux éditions Chêne. L’auteur, historien de l’art, professeur, avait déjà rencontré un vif succès avec « 100 tableaux qui ont fait l’impressionnisme » ; Il récidive pour le plaisir des lecteurs avec cette fois-ci l’histoire de Paris par le prisme et les pinceaux des plus grands peintres impressionnistes. C’est donc avant tout le Paris du XIXe siècle qu’il nous offre de parcourir, un Paris qui se métamorphose, au rythme des immeubles haussmanniens, des nouveaux grands boulevards, des Expositions Universelles et de la Tour Eiffel dont celle de Seurat. Cette métamorphose comme une chrysalide laissant derrière elle son ancienne peau ne pouvait bien sûr ne pas interpeller les artistes, tour à tour, mélancoliques d’un monde qui disparaît ou enthousiasmés par ce nouvel univers urbain et naissant plein de trépidations. Monet, Manet, Renoir, mais aussi Degas, Caillebotte, Sisley ou encore Vuillard donneront de ce Paris une expression picturale nouvelle cherchant ce « merveilleux moderne » de Charles Baudelaire. Élan artistique intournable, inégalé pour certains, qui s’impose au même titre que cette nouvelle capitale. Paris est évoqué sous toutes ses facettes, celui du Louvre de Napoléon III représenté par Chavet, la Seine et Notre-Dame de Paris peintes par Jongkind et par Luce, le Parc Monceau par l'oeil de Monet, l'animation de l'avenue de Clichy vécue par Anquetin, c’est avec le regard et les couleurs de ces peintres impressionnistes que s’écrit dans cet ouvrage signé Pascal Bonafoux l’histoire de ce Paris du XIXe siècle. A noter que cet ouvrage, par une approche très pédagogique et ludique, comprend les flashcodes renvoyant aux sites internet des musées où sont présentées les œuvres référencées par l’ouvrage.
 

"Blanc & Demilly : le nouveau monde" François Cheval (Auteur du texte) ; Xavier Fricaudet (Auteur du texte) ; Céline Duval (Auteur du texte) ; Antoine Demilly (Photographe) ; Théodore Blanc (Photographe), Éditeur : Lieux Dits, 2015.

 

 

Indissociable de l’histoire de Lyon, mais surtout de cette grande épopée des studios de photographie du milieu du XXe siècle, Blanc & Demilly, association mythique, a su se faire une place, s’imposer et surtout créer ce nouveau mode auquel est aujourd’hui consacré cet ouvrage « Blanc & Demilly, le nouveau mode » paru aux éditions Lieux Dits. C’est en effet, en 1935, que Théo Blanc & Antoine Demilly ouvrent leur première galerie entièrement consacrée à la photographie au cœur de Lyon après plus de dix années déjà d’activité et de création photographique et avoir largement assis leur notoriété auprès des notables et artistes lyonnais. De là, c’est avec Blanc et Demilly que l’histoire de la photographie devra s’écrire… Audacieuse, inventive, cette association féconde n’aura cesse, en effet, de rechercher dans ses œuvres cette modernité créatrice qui fera de ce duo un nom à part entière dans le monde de la photographie. Pourtant bien que prolifiques, au-delà de leur activité commerciale, nombres des clichés de cette aventure de toute une vie ont été éparpillés, dispersés et demeurent pour certains difficilement datables, c’est donc une heureuse initiative que d’avoir fait choix d’une telle édition consacrée exclusivement à Blanc & Demilly. Portraits, bien sûr, incontournables en ce milieu de XXe siècle, mais aussi vues de Lyon et de ses alentours, œuvres plus picturales ou plus abstraites surtout où s’exprimera avec une affirmation toujours recherchée et voulue le réel, parfois imprévu ou mystérieux, cette réalité expérimentée dans ce qu’elle offre de plus étrangement sublime et de beauté…. Et c’est cet élan créateur de plus de quarante ans (1924-1962), ce « nouveau monde » signé Blanc & Demilly que nous propose de parcourir ce bel ouvrage (bilingue français-anglais) grâce aux recherches incessantes réalisées par Julie Picault, fille d’Antoine Demilly et avec des textes signés François Cheval, Xavier Fricaudet, Céline Duval.

 

« L’annuel 2016 de l’AFP, Le monde en images », La Découverte, 2016.

 


« Le monde en images de l’AFP 2016 », vous attend ! Est-il encore besoin de présenter cet incontournable dont le succès, comme chaque fin d’année, et ce depuis 2001, n’est plus à prouver ? Rassemblant les meilleures photos de grands reporters et photographes de l’AFP ayant mis leur talent et leurs appareils photographiques au service de l’information et de l’actualité mondiales, cet « annuel de l’AFP 2016 » vous permettra de retrouver et de garder traces et mémoire des événements majeurs ayant marqué l’année écoulée. Rappelons que l’AFP est présente dans 150 pays avec deux cents bureaux de par le monde. Avec une actualité et information internationales 24h sur 24, ce sont plus de 3 000 photos par jour qui sortent de cette célèbre agence. Images fortes avec ce souci professionnel et le talent de plus de 400 journalistes récompensés chaque année par de nombreux prix internationaux. Attentats de janvier en France conte Charlie Hebdo et l’Hyper cacher, arrivée massive des migrants, conflits du Proche-Orient et d’Afrique, ce sont des images toujours saisissantes et poignantes de ces violents événements ayant secoué la France et le monde entier qui ouvrent ce livre. Illustré par des clichés pris souvent dans des conditions extrêmes ou difficiles, parfois au risque de la vie du photographe, chaque chapitre ou thème est présenté en bilingue (français/ anglais) par un photographe revenant sur le contexte et les circonstances des images. Mais 2016, ce sont aussi des photographies de people ou du pape François, des images plus souriantes, réconfortantes venant en contrepoint d’une actualité lourde et violente, ou des images de fraternité et de résilience venues du monde du sport, de la nature ou du sourire d’un enfant.

 

« Fantastique ! L’estampe visionnaire de Goya à Redon » Catalogue d’exposition sous la direction de Valérie Sueur-Hermel, ouvrage relié, 192 pages, Editions BNF Paris-Musées, 2015.

 


Valérie Sueur-Hermel, commissaire de l’exposition Fantastique ! L’estampe visionnaire de Goya à Redon au Petit Palais à Paris, souligne dans son avant-propos au catalogue paru aux éditions Paris Musées combien l’univers fantastique proposé par les estampes du XIXe siècle a su attirer un public croissant ces dernières années. Air du temps, remède à la morosité ? Peu importe car toute occasion est bonne pour redécouvrir cet imaginaire fertile qui, de la morbidité et de l’ombre, n’a retenu que la lumière de la créativité et le talent artistique. Observons Le sommeil de la raison engendre des monstres de Goya pour mieux comprendre l’univers de la Causerie de Baudelaire et réaliser combien les artistes de ce siècle ont appris à considérer cet espace non plus comme le seul déséquilibre des humeurs mais bien les lieux où convergent la noirceur de l’encre et celle de l’âme…
Le terme « fantastique » est ainsi étudié dans ce catalogue inspiré à la lumière de ces ombres et tréfonds des affres de l’homme du XIXe siècle et de ses artistes. Valérie Sueur-Hermel cherche à aller au-delà de ce terme souvent galvaudé et développe la manière dont il faut considérer cette notion si fertile par le filtre des artistes, de Goethe à Balzac, Gérard de Nerval ou Théophile Gautier, sans oublier un peu plus tard le fameux Edgard Poe. Quel meilleur support que l’estampe afin de rendre ces entrelacs de l’angoisse et ses multiples nuances : effroi-peur-inquiétude-crainte, une longue liste que les meilleurs artistes conduiront à allonger par leurs créations les plus sombres, aidés en cela par leurs précurseurs, Jacques Callot, Rembrandt ou Dürer. Les artistes du XIXe puiseront aux sources littéraires nourrissant ainsi leur art, les liens unissant Delacroix à Shakespeare et Goethe étant d’une rare fertilité et « un véritable manifeste romantique » comme le souligne encore Valérie Sueur-Hermel, un témoignage pourtant peu partagé l’époque. Les arts populaires sont également une source d’inspiration féconde pour ces artistes romantiques avec ses diableries. Le réalisme n’est pas à l’abri des assauts du fantastique, Félix Bracquemond, génie de l’eau-forte, anticipe ce mouvement avec cette singulière évocation Le Haut d’un battant de porte gravée à l’âge de dix-neuf ans. Félicien Rops dans son frontispice des Épaves de Baudelaire (1866) foisonne de références où l’arbre de la vie se métamorphose en arbre de mort dont le tronc est un squelette les bras levés au ciel en autant de branches sans vie. Les peintres-graveurs de cette fin de siècle étendront ces visions en des « germinations symbolistes » et autres visions macabres comme le développe cette section où l’art de Redon ne cesse de surprendre. Nous sommes dans les années 1870 et 1880 et ces yeux perdus dans l’encre des lithographies observent notre surprise, que de chemins parcourus avant notre XXIe siècle.

 

« Kuniyoshi, le démon de l'estampe » de Yuriko Iwakiri, Gaëlle Rio, Broché: 301 pages, Editeur : Paris Musées, 2015.

 

 


Kuniyoshi ou le démon de l’estampe, voici un titre bien choisi si l’on pense à l’impression générale qui demeure après avoir visité l’exposition au Petit Palais à Paris et consacrée à cet artiste aussi génial que tourmenté. Kuniyoshi (1797-1861) va, en effet, par une synthèse extrêmement puissante, condenser en son art l’héritage de la culture classique des récits guerriers et de ses mythes tout en anticipant sur le développement à venir de la culture manga et de la puissance évocatrice de l’image à partir de la fin du XIXe siècle. Visionnaire Kuniyoshi ? Assurément. Son inspiration puise en une exubérance sans limites dans ce que fut et sera le Japon, avec toutes ses conventions (le fameux Bushido), mais aussi toutes les extravagances peuplées de démons marquant l’imaginaire collectif nippon et dont l’art du manga a su être le relais avec le succès que l’on connaît… L’Occidental sait maintenant combien l’art de l’ukiyo-e a su diffuser tout un art fondé sur les mœurs populaires et qui au XIXe siècle succède avec une grande diffusion aux œuvres plus raffinées – et donc recherchées – des Utamaro ou Sharaku, ainsi que le souligne Yuriko Iwakiri, commissaire scientifique de l’exposition. Gaëlle Rio, également commissaire de l’exposition, retrace, quant à elle, les rapports de Kuniyoshi avec la France. Il a été l’un des artistes japonais qui sut peut-être le plus se situer au carrefour de l’occident et de l’extrême orient en réinterprétant dans son art les principes de la représentation pratiquée en occident. Le japonisme du dernier tiers du XIXe siècle en France tardera à reconnaître cependant son art jugé trop « grossier » ou « dégénéré » jusqu’à ce que Jules Chéret ne retienne l’une de ses œuvres afin d’illustrer l’affiche de la fameuse rétrospective de 1890 organisée par Siegfried Bing et consacrée à l’estampe japonaise à l’École des beaux-arts de Paris. Le beau catalogue réalisé à l’occasion de cette exposition par les éditions Paris Musées retrace cette aventure extraordinaire avec un aperçu particulièrement complet de l’art de Kuniyoshi grâce à une sélection d’estampes remarquables par leur fraîcheur et leur état de conservation. Des légendes aux guerriers, en passant par les démons et autres dragons, le lecteur découvre également les grands acteurs du kabuki, ce théâtre populaire dont les protagonistes jouissaient d’une grande notoriété, sans oublier les plaisirs d’Edo ou son art se fait plus raffiné. Le catalogue n’omet pas non plus des instants de beauté avec ces inoubliables paysages au bord de l’eau évoqués avec délicatesse par l’estampe de Kuniyoshi, un art qui surprend par sa modernité par rapport à ses prédécesseurs, signe des temps et de l’ouverture vers l’Occident qui devait s’accélérer.

 

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des expositions

 

Chefs-d’œuvre d'Afrique, dans les collections du musée Dapper. 319 pages annexes et cartes géographiques comprises - illustrations couleurs et noir et blanc, Éditions Musée Dapper, 2015.

 


Lire et se laisser aller au fil des pages du superbe catalogue de l’exposition « Chefs-d’œuvre d’Afrique dans les collections du musée Dapper » proposée jusqu’au 17 juillet 2016 au musée du même nom, c’est comme déambuler au sein des secrets de cette collection unique et avoir le privilège de partager les recherches des spécialistes passionnés qui ont participé à son élaboration. S’arrêter médusé devant une figure de reliquaire du Congo (pages 30,31, et 32) ou kota du Gabon (pages 26 à 43), être impressionné par un masque kwele du Gabon/Congo (pages 89, ou du Cameroun page 151), peut-être effrayé par ceux de la Côte d’Ivoire (Wé/kran masques to von gla pages 231, 233, 235), ou séduit par l’esthétique de ceux du Mali (pages 191, 193,197), nul besoin d’être anthropologue ou ethnologue pour s’interroger sur l’histoire d’une statuette nkisi de la RDC (page 109) ou kuyu du Congo (page 95), de s’étonner des arts ancestraux de la Côte d’Ivoire, centre de création des plus féconds et prolifique du continent comme l’explique Alain-Michel Boyer, coauteur de cet ouvrage, autour de Christiane Falgayrettes-Leveau, Jean-Paul Colleyn, Christiane Owusu-Sarpong, Anne van Cutsem-Vanderstraete et Jean-Pierre Warnier. Être séduit par la beauté du travail d’orfèvrerie des akan/asante du Ghana, se sentir apaisé devant les portraits funéraires en terre cuite akan ou reconnaître les chefs-d’œuvre le plus souvent présentés au public et découvrir avec curiosité et émotion ceux qui nous étaient encore inconnus, voilà ce que propose ce catalogue aux photos parfaitement réalisées qui donnent à voir tous les détails des objets sélectionnés. On y rappelle également, en référence, les noms des grands découvreurs et collectionneurs qui ont été propriétaires de certaines pièces (Charles Ratton, Lester Wunderman, Jacob Epstein ou encore Joseph Herman). C’est aussi l’occasion de voir et revoir à loisir toutes ces œuvres collectées à différentes époques, une partie de leur histoire, et qui constituent aujourd’hui le fonds du musée Dapper.
Divisé en deux grands chapitres, l’Afrique Centrale et l’Afrique de l’Ouest, neuf articles illustrés, traitant de la découverte des figures de reliquaire dites kota (Michel Leveau), des arts du Gabon au Congo (Christiane Falgayrettes-Levaeu), de ceux du bassin du Congo (Anne Van Cutsem-Vanderstraete), du Cameroun et Nigéria (Jean-Pierre Warnier), des Dogons du Mali (Christiane Falgayrettes-Leveau), de l’art Bamana du Mali (jean-aul Colleyn), des arts ancestraux de Côte d’Ivoire (Alain-Michel Boyer), des arts de l’Asante - Ghana et de ceux du Danhomè - république du Benin (Christiane Owusu-Sarpong). Observer, comparer, comprendre et apprendre des autres cultures, voilà un exercice sur l’histoire de l’humanité et sur l’art qui s’illustre ici à chaque page et se plonger dans ce livre unique par son contenu, nous donne le sentiment de partager l’intimité de ces hommes ouverts aux autres cultures qui, comme Michel Leveau, ont porté haut celles de l’Afrique subsaharienne et ont ainsi pu modifier de manière certaine le regard parfois méprisant que les Occidentaux leur portaient, du 19e siècle jusqu’à il y a une trentaine d’années.
Cet ouvrage, plus qu’un catalogue d’exposition, est le livre hommage à un homme d’exception, Michel Leveau, créateur du musée Dapper, à travers une collection d’exception acquise sur des décennies de recherches, de mise en valeur des arts et des différentes cultures africaines, et comme bien des nombreuses publications du musée, est à conserver précieusement dans sa bibliothèque afin de voyager à chaque fois aussi loin que possible dans les arts d’Afrique.


Sylvie Génot

 

Louise Elisabeth Vigée Le Brun « Souvenirs » Citadelles & Mazenod, 2015.

 


Patrick Wald Lasowski, un des plus éminents spécialistes du XVIIIe siècle, vient de publier chez Citadelles & Mazenod une magnifique édition des Souvenirs signés de la main de l’artiste Louise Élisabeth Vigée Le Brun. C’est au retour d’une longue période d’exil qui la tiendra éloignée douze années de France qu’elle rédigera cette somme en trois tomes réunis pour la première fois en un seul volume richement illustré par ses plus beaux chefs-d’œuvre. Si la peinture de Vigée Le Brun évoque d’elle-même l’esprit d’une époque et ses évolutions, la narration à la première personne pour l’exercice de ces mémoires témoigne d’un regard aussi lucide sur son temps que dans son art. Patrick Wald Lasowski souligne combien jusqu’alors la plupart des peintres se contentaient de rechercher la ressemblance du visage alors, qu’ainsi que le soulignait Diderot, il fallait que l’artiste « attrape » la vérité du vrai visage ce que parviendra à faire Vigée Le Brun tout au long de sa vie. Qui sut, en effet, mieux qu’elle représenter le regard de la reine Marie-Antoinette ? L’artiste évoque dans ses Souvenirs justement les grands de son époque, lisse parfois aussi les caractères comme elle le fit pour ses portraits et tait la plupart du temps les écarts de leurs mœurs, restant également discrète sur sa propre vie sentimentale. Une présence cependant se fait sentir dans ses écrits, présence pourtant absente de ses toiles, la mort qui éteint ces visages qu’elle avait su jusqu’alors préserver de toute altération. Le regard est d’une saisissante acuité, Vigée Le Brun n’avait-elle pas remarqué un changement dans l’œil du roi de Pologne la veille de sa mort par une attaque ? De même, elle saura par ce sens de l’observation exceptionnel noter les signes inquiétants chez la duchesse de Mazarin qui mourra dans le mois… Il n’est pas étonnant alors que Louise Élisabeth Vigée Le Brun fuit la mort révolutionnaire avec effroi pour lui préférer les incertitudes de l’exil. Il ne reste alors à l’artiste, destin incontournable, que d’être le témoin de son temps, témoignage lucide sur un Siècle des lumières qu’elle contribua à faire rayonner, évocations sensibles et toujours informées sur ces cours européennes qu’elle côtoya. A son retour d’exil, le peintre découvrira dans un coin du château de Versailles le portrait qu’elle fit de la reine avec ses enfants, il est tourné face contre mur sur ordre de Bonaparte, Élisabeth obtiendra du gardien qu’il le retourne quelques instants, le temps d’un dernier regard, comble de l’ironie pour celle qui toute sa vie durant aura fait rayonner dans le monde entier ces instantanés d’éternité.

 

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de l'exposition et du catalogue

 

Bénédicte Garnier « Rodin intime ; la Villa des Brillants à Meudon », Editions Chêne – Musée Rodin, 2015.

 


Il y a des lieux devenus indissociables d’un artiste, indissociablement liés parce qu’il les a choisis, comme il aurait choisi un marbre, qu’il les a aimés, façonnés, sculptés au même titre que son œuvre, telle la Villa des Brillants à Meudon liée à jamais à Auguste Rodin et abritant encore aujourd’hui une grande partie de ses œuvres. Cette belle et grande villa devenue partie inhérente de l’œuvre et de l’artiste, imprégnée par cette présence presque magique telle que seul Auguste Rodin par sa grandeur et son génie pouvait l’imposer, lui demeure encore aujourd’hui intimement liée par ce lien secret, cette intimité créatrice, que nous reconstitue Bénédicte Garnier dans ce bel ouvrage « Rodin intime » paru aux éditions Chêne en collaboration avec le musée Rodin.
Rodin s’installa dès 1893 à Meudon avec Rose, il ne devait acquérir aux enchères la Villa des Brillants qu’en 1895, il y demeura jusqu’à sa mort en 1917. Lorsqu’il en prend possession, il a 55 ans et est au sommet de sa gloire. Il veut se rapprocher de la nature, décide de s’y établir et surtout d’y transporter son atelier et sa collection d’antiques. Fort d’une riche documentation en grande partie inédite, l’ouvrage nous invite dans le quotidien et l’intimité d’Auguste dans cette vaste demeure d’artiste restaurée à partir de photographies d’époque en 1997. Agrémenté d’anecdotes, on y croise son entourage et ses amis, et y dîne en bonne compagnie dans sa salle à manger. Surtout, servi par une belle iconographie, l’auteur nous ouvre les portes de ce grand et magnifique atelier à la vue imprenable. « Cette vaste halle claire où toutes ces sculptures blanches, éblouissantes semblent vous regarder derrière les hautes portes », écrira le poète Rainer Maria Rilke, alors secrétaire de Rodin, avant d’ajouter : « une grande, une immense impression… ». Et, c’est bien cette impression que nous livrent les pages de ce bel ouvrage. A cette époque, ce ne sont pas moins de cinquante personnes qui travaillent ici pour ou avec Rodin. Certes, il a gardé ses ateliers parisiens, mais Meudon, la Villa des Brillants, est déjà un lieu incontournable, modèles, amis, célébrités parisiennes ou étrangères s’y croisent. C’est ici, dans ces lieux grandioses, à son image, que sa force créatrice va pleinement s’exprimer. Séries de plâtres, statues, sculptures témoignent de cette effervescence. C’est en ces lieux magiques que s’effectueront les choix ultimes des marbres les plus délicats, de ses modèles, et que l’œuvre de Rodin puisera toute sa puissance créatrice, permettant ainsi à ce génie de s’imposer au titre de l’un des plus grands sculpteurs, et bien sûr d’y laisser plus vivant que jamais intacte le mythe du grand maître qu’il fut et que cet ouvrage nous donne à lire et à voir dans une belle intimité.

 

Picasso.mania, catalogue de l'exposition, 340 pages, 370 illustrations, dimensions : 25,3 × 29,8 × 2,8 cm, Commissaire général : Didier Ottinger, directeur adjoint du Musée national d'Art moderne - Centre Pompidou; commissaire de l'exposition Hopper au Grand Palais en 2012. Commissaires : Diana Widmaier-Picasso, historienne de l'art; Émilie Bouvard, conservatrice au Musée national Picasso-Paris. Contributions exceptionnelles de Philippe Sollers et Catherine Millet, Format relié, Éditions Rmn-Grand Palais, 2015.

 


Picasso a connu de son vivant gloire et reconnaissance pour l’art qu’il sut si brillamment proposer à son siècle. Mais notre époque a tendance à oublier que le consensus ne fut pas toujours absolu, et si le génie de l’artiste fut manifeste, la portée de son œuvre fit l’objet de débats, controverses et remises en cause à partir des années 1960 jusqu’aux années suivant la disparition du peintre. Avec les années 1980, en revanche, c’est un peu à une « Picasso mania » à laquelle on assiste et le catalogue publié à la Rmn-Grand Palais, parallèlement à l’exposition consacrée à ce même thème au Grand-Palais à Paris, cherche à prendre du recul et à offrir une réflexion sur la portée de l’œuvre du génie du XXe siècle. La question est complexe malgré son apparente simplicité : qu’a eu – et a encore- à dire Picasso pour les artistes des XXe et XXIe siècles ? Y a-t-il un avant et un après Picasso ? C’est ainsi toute l’histoire de l’art moderne qui est interrogée à partir d’un artiste dont le génie protéiforme ne cesse de surprendre. La réflexion laisse bien entendu la priorité aux artistes pour répondre à ces interrogations à partir de plus de trois cents œuvres aux supports variés (peintures, sculptures, vidéos, photos…).
En ouverture, Stéphane Guégan et Didier Ottinger ont recueilli le témoignage de l’écrivain Philippe Sollers, l’un des premiers en France à avoir invité à réévaluer positivement le dernier Picasso dans la revue Tel Quel qu’il dirigeait alors. L’écrivain, prolongeant ce qu’avait déjà anticipé Malraux avec La Tête d’obsidienne, voit dans l’œuvre de Picasso « une dimension physique, et donc métaphysique […]. On y voit s’y développer le réel de tous les côtés à la fois, c’est du cubisme à puissance mille, une sorte de transposition picturale ou sculpturale des cinq sens dans un esprit que je ne peux comparer qu’à l’expérience élargie du « surhomme » de Nietzsche ». Nietzschéen Picasso ? Voilà une piste de départ audacieuse et qui peut assurément aider à mieux comprendre cette fascination, cette attraction presque gravitationnelle qu’il provoqua chez les artistes qui lui succéderont, une attirance non seulement dans la peinture et la sculpture mais aussi dans le cinéma, la danse et la vidéo ainsi qu’en témoignent les créations de Jean-Luc Godard, d’Orson Welles ou encore d’Agnès Varda. Le cubisme avait initié cet espace « polyfocal » auquel faisait référence Philippe Sollers, Picasso s’exprime dans toutes les faces de son art, une vision qui a manifestement eu une grande influence sur l’art de David Hockney avec sa diffraction de l’image. A l’image des maîtres de la Renaissance dont les œuvres étaient reprises explicitement par leurs successeurs, des créations appartenant aux classiques de l’art du XXe siècle telles que Les demoiselles d’Avignon ou Guernica se métamorphosent en véritables phrases musicales qui scandent les créations contemporaines d’artistes aussi différents que Wangechi Mutu ou Faith Ringgold. L’ouvrage invite ainsi à réévaluer cet extraordinaire atelier de création ouvert par le génie d’un homme dont le nom n’a pas fini de rayonner sur l’art ainsi qu’en témoigne la vitalité d’une telle réflexion.
 

« Artisans de luxe français », Caroline Clavier, Jean-Marc Palisse, Pascale Richard, Editions de La Martinière, 2014.

 


La France est, incontestablement, le pays du faste et du luxe, et on peut supposer qu’il le demeurera ou espérer qu’il le demeure encore longtemps. Cette image du luxe français a toujours réjoui autant les touristes étrangers qu’il n’éblouit encore aujourd’hui les Français eux-mêmes, curieux et fiers de ce savoir- faire qui caractérise le luxe français. Qui ne s’est, en effet, jamais exclamer devant la beauté de créations de joailliers aux mille reflets, devant des marqueteries inouïes ou encore devant une robe d’une Maison de haute couture faisant du modèle une véritable œuvre d’art ? Mais, sait-on vraiment ce qui se cache, comme de véritables trésors, derrière ces objets d’art et de luxe ? Quels sont ces petites mains, artisans et ateliers du luxe français ? Et, c’est justement une agréable invitation à découvrir et à entrer dans ces fabuleux antres secrets de l’artisanat français du luxe auquel nous convie cet ouvrage, beau et passionnant, paru aux Éditions de La Martinière. Mené sous la direction de Caroline Clavier avec des photos signées Jean-Marc Palisse, continuant ainsi leur heureuse collaboration, et un texte sous la plume de Pascale Richard, l’ouvrage nous ouvre les portes cachées de douze ateliers du luxe, ateliers d’exception pour la plupart inaccessibles au public. S’ouvrent ainsi discrètement pour nous les portes de célèbres Maisons telles que Baccara, Hermès, John Lobb ou encore la célèbre Maison Charvet, fleuron de l’élégance depuis plus de deux siècles. Fort d’une jolie iconographie et une mise en page soignée, on y découvre toutes ces mains de fées aux doigts si fins et ces gestes quasi ancestraux initiés aux rituels de la perfection. Cristal, cuir, porcelaine, souliers, cravates ou encore lingerie d’exception nous révèlent leurs secrets de fabrication et leurs mystères de création. Ainsi, ce savoir-faire de tradition et de perfection - tannage, teinture, lissage, peaufinage, etc. - de la maroquinerie d’exception de la célèbre Maison Hermès n’aura plus de secret pour vous. Page après page, s’appuyant sur un texte informé agrémenté d’interviews, se dévoile à nous ce monde de la beauté fait de matières précieuses, tissus, pierres, cuir, etc. comme des confidences et des secrets précieusement gardés. Une très jolie invitation au voyage dans ce mode le plus souvent inconnu, confidentiel et presque impénétrable qu’est le monde des « Artisans du luxe français ».

 

Marie-Laure Bernadac, Denis Hollier, Agnès de La Beaumelle Leiris & Co Coédition Gallimard/Centre Pompidou-Metz Livres d'Art, Gallimard, 2015.

 

 

L’exposition au Centre Pompidou-Metz célèbre avec Michel Leiris (1901-1990) la mémoire d’une figure intellectuelle majeure du XXe siècle, plus connue des cercles universitaires pendant longtemps, mais dont la modernité de la pensée peut être appréciée par un plus large public grâce à une telle initiative. Près de 350 œuvres d’artistes ont été réunies afin de suggérer un parcours dans la pensée de celui qui fut l’ami de Picasso, de Miro, Giacometti, Bacon et bien d’autres encore… Objets, œuvres d’art africains et antillais sont également invités à ce travail de mémoire alors que de nombreux manuscrits, livres, films et musique tentent de cerner cette pensée en avance sur son temps et qui œuvra tant afin d’élargir le cercle des sciences anthropologiques au grand public. Ce beau catalogue à l’iconographie soignée débute par un clin d’œil qui aurait très certainement plu au poète, écrivain et ethnographe : un rabat présente un portrait de Leiris pris par Man Ray vers 1930, alors qu’une fois déplié, la couverture laisse apparaître un autre portrait réalisé par Francis Bacon en 1976 et pour finir l’envers du rabat affiche celui réalisé par Picasso en 1963, habiles jeux de miroir…
Car c’est en effet une pensée plurielle que consacre le catalogue de cette exposition, une pensée aux frontières de la poésie, de la littérature, de l’ethnographie et des arts. Le titre complet de l’exposition est d’ailleurs Leiris & Co afin de ne pas omettre les artistes de son temps aux côtés desquels Leiris élaborera la plupart de ses réflexions. Leiris déchiffre la modernité qui s’écrit alors que le jeune homme s’éloigne du surréalisme, embrasse des horizons exotiques tout en conversant avec les plus grands artistes de son temps. La tauromachie, l’opéra ou le jazz sont autant de thématiques qui pourraient chez d’autres apparaître comme éclectiques mais, qui, chez Leiris, prennent sens en tissant un maillage d’analyses et d’idées associées à de nombreux témoignages autobiographiques ; témoignages que l’on retrouvera dans ses écrits L’Afrique noire, L’Âge d’homme ou encore La Règle du jeu (lire notre chronique Pléiade). Les pages de ce riche catalogue font défiler les années en une chronologie étourdissante d’inventivités et de questionnements sans cesse renouvelés. À chaque étape, documents et œuvres des artistes majeurs du XXe siècle liés à Leiris évoquent ces multiples ramifications qui invitent à voir chez l’autre une partie de soi-même et parfois bien au-delà. Cette sacralité toujours présente, le sacré dans la vie quotidienne, titre d’une contribution de Leiris, donne tout son sens à cette profusion d’ idées, de pensées et d’interrogations du XXe siècle, et les rapporte au réel et à l’humain comme le souligne Agnès de La Beaumelle co-commissaire avec Marie-Laure Bernadac de cette exposition et dirigeant avec Denis Hollier cet ouvrage indispensable pour mieux suivre l’originalité de la pensée de Michel Leiris dans l’univers labyrinthique de la pensée de l’homme des temps modernes.

 

Fourvière - La grâce d'une basilique, sous la direction de Jean-Dominique Durand, Bernard Berthod, Véronique Molard-Parizot et Nicolas Reveyron, Préface du cardinal Philippe Barbarin
Reportage photographique : Jean-Pierre Gobillot, La Nuée Bleue, 2014.

 

 

Le touriste pressé de gagner le soleil et le sud de la France sait-il lorsqu’il traverse le fameux tunnel de Fourvière à Lyon qu’il passe au cœur d’une colline sacrée que couronne depuis la fin du XIXe siècle une basilique des temps modernes ? Les lieux sont pourtant connus depuis l’antiquité et c’est avec saint Pothin au IIe siècle que débute ici l’histoire chrétienne, histoire ininterrompue jusqu’à nos jours et qu’un nouveau volume de la fameuse collection La grâce d’une cathédrale – Fourvière l’âme de Lyon - se propose de narrer. Le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon et primat des Gaules, évoque « la présence, la douceur et le sourire de la Toute-Sainte » lorsqu’il parle de Fourvière. L’endroit est en effet considéré par tous les Lyonnais comme la maison de Marie et c’est la Vierge Marie qui accueille chaque visiteur dans cet espace conçu selon la forme de la croix comme un rappel de la présence de son fils et de manière plus générale de la Sainte Trinité. Mais Fourvière est également un carrefour, non seulement pour tous les croyants de la région, de France et de l’étranger, mais aussi pour les laïcs ainsi que le souligne Philippe Desmarescaux, président de la fondation Fourvière. « Véritable catéchèse en trois dimensions », la basilique rayonne de loin dans le paysage lyonnais à l’image du Sacré-Cœur de Montmartre ou Rio de Janeiro avec le Christ du Corvado. Nous sommes trop habitués en France à considérer les basiliques et autres cathédrales du haut de leurs siècles vertigineux et c’est toujours un fait intéressant que d’observer comme à livre ouvert un édifice plus proche de nous, édifié il y a seulement – mais déjà pourtant -un peu plus d’un siècle et qui expose plus volontiers la genèse de sa conception à notre regard. Les temps modernes et la plus antique tradition se rejoignent ici, en ces lieux de l’antique Lugdunum (voir les plans évoqués sur les gravures de l’ouvrage), rendant la cathédrale ainsi visible à des kilomètres à la ronde. Ce phare dressé au regard de tous est devenu l’un des symboles de la ville de Lyon. Il faut cependant se méfier de l’apparente simplicité de la situation, à savoir la construction moderne d’un lieu de culte au sommet d’une colline à la fin du XIXe siècle, car la réalité est beaucoup plus complexe. La basilique de Fourvière ne saurait se concevoir sans l’enchevêtrement complexe que chaque siècle a apporté sur ce site comme le rappelle Nicolas Reveyron. Toujours est-il que l’historien des temps modernes peut se rassurer en suivant, pas à pas, la construction au sommet d’une colline qui sera placée sous l’évidence mariale. Elisabeth Hardouin-Fugier évoque un chef-d’œuvre d’équilibre et de virtuosité quant à l’architecture même de la basilique conçue par l’architecte Pierre Bossan. Nefs et tours composent en effet un savant équilibre alors que l’extraordinaire façade occidentale étonne le regard peu habitué à de telles réalisations à cette époque. Les inspirations sont nombreuses pour ce projet, l’histoire du site comme cela a été évoqué impose presque ses références culturelles et spirituelles aux concepteurs, mais aussi des expériences personnelles de l’architecte avec ces influences de Sicile et de l’Orient, et faisant de Fourvière la croisée des chemins entre les mondes latin, byzantin et arabe comme le rappelle Philippe Dufieux. L’ouvrage illustré par l’iconographie la plus récente fait entrer le lecteur au cœur même des chantiers de la basilique, y compris ceux les plus nouveaux. Toits, voutes, escaliers, façade sont ainsi rythmés par cet extraordinaire « poème marial » souligné par une iconographie impressionnante. Les découvertes seront nombreuses dans ce bel ouvrage consacré à un édifice qui, malgré son jeune âge au regard de ses illustres aînés, perpétue la longue tradition des constructions qui transcendent les âges.

 

« Poussin et Dieu » sous la direction de Nicolas Milovanovic et Mickaël Szanto, Louvre éditions – Hazan, 2015.

 

 

 

C’est avec une couverture ornée de l’œuvre Le Printemps ou le Paradis terrestre que s’ouvre ce très beau catalogue consacré aux rapports de Nicolas Poussin au sacré. Le Paradis terrestre y est évoqué avec la tentatrice Eve pointant le doigt vers les pommes de l’Arbre de la connaissance au lieu de diriger sa main vers les altitudes sacrées où Dieu apparaît de profil chevauchant un nuage… Temporel et spirituel sont intimement liés dans l’œuvre de ce peintre, une dimension souvent occultée dans l’évocation de celui qui fut le plus grand peintre français du XVIIe siècle. Il est incontestable que Nicolas Poussin, en homme et artiste de son temps, s’inscrit dans le contexte de la Contre-Réforme après le Concile de Trente du siècle précédent. Mais comment cette interprétation va-t-elle s’organiser chez l’artiste et à partir de là, quel est le rapport qu’entretient de Nicolas Poussin à Dieu ; telles sont les questions abordées par Nicolas Milovanovic et Mickaël Szanto au début de ce catalogue richement illustré.
Poussin et Dieu ? est la première interrogation qui a animé le monde de l’histoire de l’art depuis quelques décennies et dont est née la présente exposition. Pour certains, tel Jacques Thuillier, cette foi n’était pas au cœur du peintre, alors que pour d’autres, Antony Blunt et Marc Fumaroli, elle ne faisait pas de doute et était centrale dans sa création. Libertin ou dévot Nicolas Poussin ? La question divise et a le grand mérite de faire naître bien d’autres interrogations qui ont permis cette réflexion interrogeant les sources mêmes d’inspiration du grand peintre français. L’académicien Marc Fumaroli souligne combien on peut parler de « goût gallican » chez le peintre, toujours acquis à la cause des Jésuites, et réformant la peinture par un retour à l’Antique ; un goût qui le rapproche de Richelieu et qui ne sera pas étranger à sa réputation. Le livre explore ainsi toutes les facettes de la religion dans les tableaux du grand peintre français, que celles-ci soient dans la tradition catholique ou qu’elles laissent place à l’originalité de son génie, y compris dans des écarts profanes qui auraient pu paraître à tort des incartades. Le lecteur, par ce riche catalogue, pourra ainsi à loisir non seulement retrouver l’analyse de toutes les œuvres reproduites de l’exposition, mais aura surtout à cœur d’approfondir sa connaissance des œuvres par les analyses particulièrement détaillées qui les accompagnent.

 

Jean-Luc Martinez, Marianne Hamiaux, Ludovic Laugier « La Victoire de Samothrace », Editions Somogy, 2014.

 

 


Françoise Gaultier, directrice du département des antiquités grecques, étrusques et romaines du musée du Louvre, souligne dans la préface de cet ouvrage consacré à la Victoire de Samothrace combien ce monument de l’art grec forçait déjà l'admiration des savants dès ses premières expositions dans la salle des Cariatides entre 1866 et 1880, et ce, alors même qu'elle était encore privée de la partie supérieure de son buste et de ses ailes. C'est cependant à partir de son installation au sommet de l'escalier Daru dès 1883 qu'elle prendra valeur d'icône, et où le visiteur peut encore l'admirer aujourd'hui après une restauration exemplaire. Est-ce le nettoyage de fond en comble de l'inégalable marbre de Paros faisant ressortir ses veines où coule encore le génie du sculpteur ou bien le retrait si bénéfique pour l'œil et l'équilibre général de ce socle -prothèses incongrues- qui lui avait été ajouté en 1933 afin de la rendre visible de loin ? Ou est-ce encore ce vaisseau patiemment démonté puis réassemblé dans les règles de l'art en faisant disparaître les différences de niveau de jointage de ses éléments ?

Toujours est-il que c'est une nouvelle victoire que nous pouvons admirer aujourd'hui et dont le détail de la restauration fait l’objet de ce livre. L'actuel président du Louvre, Jean-Luc Martinez, et Ludovic Laugier évoquent dans le détail cette restauration ainsi que celle de l'escalier Daru qui en constitue l'écrin. Cette restauration fut le résultat d'une collaboration de plusieurs unités de spécialistes. Ce projet ne peut être apprécié à sa juste valeur qu’en l'associant aux anciennes restaurations dont les étapes successives détaillées dans ce livre servirent de base aux travaux menés en 2013 2014. Il suffit pour s'en convaincre de lire dans le détail le parcours de cette nouvelle restauration pour comprendre combien la plus récente technologie a été appelée au chevet de l'antique sculpture. Ainsi que le soulignent les auteurs : « restaurer une sculpture antique, c'est se confronter aux talents des anciens ; restaurer une œuvre grecque complétée au XIXe siècle, c'est tenir compte de sa seconde vie ; restaurer un chef-d’œuvre du Louvre, c'est avoir à l'esprit l'attachement que chacun lui porte », synthèse habile de la complexité de la tâche…
Le lecteur pourra ainsi apprécier, grâce aux analyses et aux études détaillées proposées par cet ouvrage abondamment illustré, non seulement ce qui a contribué à faire de la Victoire de Samothrace un chef-d’œuvre de l'art grec antique, mais également une icône indissociable d'un des plus grands musées du monde qui a ouvert dans ces pages l'atelier de cette restauration exemplaire.

 

Beauté divine ! – Tableaux des églises bas-normandes, 16e-20e siècles, sous la direction d’Emmanuel Luis, Editions Lieux Dits, 2015.

 

 

 

Une réflexion collective remarquable sous la direction d’Emmanuel Luis vient de paraître à l’occasion de l’exposition Beauté Divine au musée de Normandie à Caen. Remarquable à plus d‘un titre ainsi que le souligne l’historien de l’art spécialiste de l’image sacrée François Boespflug : tout d’abord parce qu’il s’agit de résultat d’enquêtes sur le terrain concernant la peinture religieuse patiemment menées depuis 2008 et que cette belle exposition vient également consacrer. C’est ainsi la synthèse de cette recherche qui est présentée pour la première fois en France sur ce patrimoine religieux qui sommeille souvent dans de petites églises fermées et qui ne demande qu’à s’exprimer de nouveau dans un contexte élargi de sécularisation. Les peintures présentes dans les églises du Calvados, de l’Orne et de la Manche peuvent à nouveau parler au visiteur et au lecteur grâce aux explications réunies dans ces différentes manifestations. Ces œuvres parlent en effet de nouveau et respirent également mieux pour certaines d’entre elles (300 tableaux) grâce à une restauration d’une vaste ampleur décidée à cette occasion, une démarche plus qu’utile dans certains cas si l’on réfléchit aux conditions habituelles de ces œuvres dans des églises non chauffées et souvent humides.

 

 

Sainte Famille, par Emile Signol, 1859, église de Bény-sur-Mer (Calvados)© Région Basse-Normandie - Inventaire général P. Merret

 

Emmanuel Lis dans son introduction souligne combien cette « aventure de l’esprit » reprenant l’expression d’André Malraux fut pionnière et collégiale. Elargissant la notion aux tableaux à thème religieux, Emmanuel Lis montre combien, au-delà du caractère a priori mineur du thème retenu, ce patrimoine est vecteur perçu dans son ensemble et sa globalité de leçons et d’enseignements. La démarche retenue de coopération ente collectivités afin de mener cette ambitieuse enquête est également instructive et pourra faire exemple de précédent dans cette discipline et d’autres d’ailleurs. Aude Maisonneuve pour sa part expose l’important travail de restauration des tableaux d’églises en Basse-Normandie qui a accompagné cette enquête de terrain. Souvent très abimés, voire même illisibles, ces témoins du passé religieux de la Basse-Normandie retrouvent un nouvel éclat et sont porteurs d’un nouveau dialogue grâce à ce projet collectif de restauration rappelé par l’auteur. Etienne Faisant expose la situation des peintres dans la ville de Caen au XVIIe siècle alors que Christine Gouzi s’intéresse à l’aspect plus rural des peintures d’autel des églises de campagne au XVIIIe siècle et montrant la complexité des notions de centre et de périphéries avec des peintres religieux provinciaux et parisiens à la fois. Les tableaux religieux bas-Normands se caractérisent par une reprise de modèles connus à leur époque, cadre formel dans lequel a pu se développer une originalité créative plus ou moins étendue selon les artistes et les époques. La deuxième partie de ce livre richement illustré propose enfin la découverte de 143 tableaux provenant des églises de 112 communes de Basse-Normandie et donne au lecteur un aperçu de l’immense travail réalisé par toutes ces personnes qui ont contribué à cette recherche. Cet ouvrage remarquable donne assurément l’envie de partir découvrir par des chemins de traverse, à travers futaies et haies normandes, ces petites (et grandes) églises recélant des trésors que l’on ne pourra plus dire endormis.

 

A lire également notre chronique de l'exposition

 

 

 

 

 

 

 

 

Catalogue Charles de La Fosse, le triomphe de la couleur sous la direction de Béatrice Sarrazin, Adeline Collange-Perugi et Clémentine Gustin-Gomez, Somogy, 2015.

 


Le lecteur de ce catalogue dédié à Charles de La Fosse sera comme happé par ces harmonies de couleur et de lumière qui se dégagent de ses œuvres réunies, ici, à l’occasion de l’exposition au Château de Versailles consacrée à ce peintre, certes, moins connu que Charles Le Brun ou Philippe de Champaigne, mais ô combien lumineux. Que l’on s’attarde à ce détail de ce tableau qui ouvre le catalogue -Le Sacrifice d’Iphigénie (1678-1680)- et l’on comprendra les raisons pour lesquelles la critique a pu dire très tôt au XVIIIe siècle qu’il ouvrit ses toiles à la couleur. Alain Mérot explique que La Fosse eut à souffrir pourtant de cette image erronée de peintre de transition qui lui a parfois été attribuée alors même qu’il appartient à part entière au Grand Siècle, et ce, même si son originalité et son talent ouvriront sur des horizons repris par le XVIIIe siècle.

Clémentine Gustin-Gomez revient, quant à elle, dans sa contribution, sur le parcours lui-même novateur de Charles de La Fosse dont la longévité fut exceptionnelle puisque l’artiste travaillera en effet jusqu’à son dernier souffle. Il sut progressivement s’émanciper de l’aura du tout puissant Charles Le Brun. Béatrice Sarrazin montre, pour sa part, combien la vie artistique de La Fosse peut être appréciée au regard de ses créations pour Versailles avec ses contraintes et en même temps ses novations gagnées par le génie de l’artiste, un écrin que l’actuelle exposition reproduit à merveille. Le dessin, enfin, n’est pas en reste, et est étudié par Bénédicte Gady dans une étude qui permettra de mieux apprécier les œuvres présentées dans cette section de l’exposition dans laquelle le trait laisse la priorité aux estompes et nuances. Pierre Rosenberg revient, en dernier lieu, sur la rencontre de La Fosse et Watteau avec près de cinquante années les séparant. La rencontre entre les deux hommes fut un coup de foudre, l’historien posant la question de savoir si le peintre âgé vit effectivement en Watteau son successeur. La deuxième partie de l’ouvrage est réservée au catalogue des œuvres, une quarantaine de peintures et autant de dessins qui permettront de découvrir cet artiste à la fois classique et original, et dont il importe de retrouver les œuvres à Versailles jusqu’au 24 mai 2005.

 

« Les Bas-fonds du baroque – La Rome du vice et de la misère » catalogue de l’exposition, Officina Libraria, 2014.

Francesca Cappelletti et Annick Lemoine ont assuré la direction du catalogue de l’exposition Les Bas-fonds du baroque – La Rome du vice et de la misère présentée initialement à la Villa Médicis l’automne dernier puis à Paris au musée du Petit Palais. Le point de départ de cette réflexion est le rôle crucial qu’eut en son temps Michelangelo Merisi da Caravaggio dans la ville de Rome. D’un tempérament sanguin, courant après son art comme il fondait sur ceux avec qui il était en différent, l’artiste porta le premier cet éclairage si particulier sur la vie du peuple qu’il côtoyait au quotidien. La vie est en effet comme saisie instantanément dans les peintures du Caravage sans que nul affect ne soit nécessaire. Même s’il fut loin d’être le seul artiste à porter un tel regard sur l’autre versant de la ville, celui des tavernes et des laissés-pour-compte, il laissa néanmoins pour ses contemporains et successeurs une manière de traiter les choses du quotidien qui marquera pour longtemps la peinture italienne et étrangère. Ce sont d’ailleurs des étrangers réunis au sein de la Bent, majoritairement issus des Pays-Bas, qui vont à leur tour offrir un autre regard que celui souhaité par les puissants de l’époque avec cette extraordinaire production sacrée de la Rome « baroque » comme le soulignent les deux auteurs dans leur introduction. C’est cette face occultée de Rome qui est mise en avant dans ce catalogue dont les protagonistes ne sont plus des papes, des princes et autres puissants, mais des vagabonds, des joueurs, des marginaux qui tour à tour aspirent à l’ivresse et à l’oubli même par les moyens les plus sordides. Cette exacerbation de la vie dans ce qu’elle a de plus extrême rejoint la sensibilité de l’artiste qui peut voir dans ces tableaux du quotidien un absolu, tels ces moines de l’Extrême-Orient méditant sur des cadavres pour dépasser la condition de l’être mortel. Mais avant d’atteindre ces dimensions hypothétiques, le pinceau n’hésite pas à braver les conventions morales de l’époque, joue de l’obscénité avec un rare bonheur, évoque l’ébriété aussi sûrement que la brièveté de la vie, dans un rire que Gargantua n’aurait pas renié. Les nombreux essais réunis dans la première partie de ce riche catalogue ouvriront les portes de ces tanières où Bacchus est maître. Les sites antiques apparaissent comme l’arrière-plan tragique ou comique selon les scènes de ce quotidien des habitants de la Ville éternelle. La violence y est analysée tout autant que ces « paysages sonores » exprimés par ces images de la musique populaire à Rome au XVIIe siècle. La deuxième partie de l’ouvrage permettra enfin de retrouver les différentes sections de l’exposition avec la reproduction des œuvres présentées jusqu’au 24 mai 2015 au Petit Palais.

 

Pierre Bonnard (1867-1947) Peindre l’Arcadie sous la direction de Guy Cogeval et Isabelle Cahn, Coédition Musée d’Orsay / Hazan, 2015.
 

 

A l’occasion de la très belle exposition Bonnard au musée d’Orsay, un catalogue paru aux éditions Hazan accompagne le visiteur tout au long de cette évocation de la continuité de l’œuvre du peintre (1867-1947). C’est à partir du thème porteur de l’Arcadie qu’a été également conçu ce livre qui rend gloire à la lumière et à la vie de Pierre Bonnard. Il ne s’agit pas de viser à l’exhaustif, mais bien plutôt tenter de saisir quelques faisceaux de cette lumière si particulière que sût rendre le peintre très tôt influencé par la nature dans toutes ses manifestations. Guy Cogeval, sous forme d’introduction, souligne l’importance de cette chronologie de l’œuvre d’un peintre pour lequel un certain flou présidait jusqu’alors dans la manière d’évoquer le cours de son œuvre, « une histoire sans date en quelque sorte ». Ces jalons seront posés tout au long du parcours retenu, tout en gardant en mémoire que, même si l’artiste cherchera inlassablement à faire rayonner cette lumière picturale dans son œuvre, il conservera toute sa vie durant une certaine distance par rapport aux choses, diluée parfois par une mélancolie. Cet angle retenu n’empêchera pas aux différentes études réunies pour ce catalogue d’approfondir certaines thématiques comme cette riche étude d’Isabelle Cahn de la mécanique du bonheur chez Bonnard qui laisse bien loin les images réductrices de dernier des impressionnistes dont il a si souvent été affublé. Bonnard a combattu toute sa vie le naturalisme pour lui préférer cette poésie de la lumière. Il est à la fois en dehors de tout système et de toute théorie, et en même temps son atelier est une expérience permanente de la palette du monde. Le bucolique est une condition pour faire « jaillir l’imprévu », un imprévu captant le fugace, l’éphémère éternel. Entre chaque article, des analyses d’œuvre font entrer le lecteur dans l’intimité de la création du peintre avec bien des surprises là où on croyait régner la quiétude d’un bonheur sans taches (La Palme, 1926). Nous plongerons dans l’univers japonisant si essentiel pour l’artiste dans ses jeunes années qui lui valut cette fameuse apostrophe par Fénéon de « Nabi très japonard », il suffira pour s’en convaincre de comparer cette estampe de Kiyonaga à l’œuvre Le Peignoir datant de 1892. Mais Pierre Bonnard est aussi homme de son temps, fait partie de La Revue blanche, se lie d’amitié avec Redon et voue une passion précoce pour l’art de la photographie dont certains clichés sont ici présentés comme un contrepoint idéal des œuvres qui les entourent.

 

Pier Paolo Pasolini Romanzi e racconti 1946-1961, I Meridiani, Arnoldo Mondadori Editore.
 

L’Italie a honoré l’un de ses intellectuels les plus créatifs et subversifs dans la célèbre collection I Meridiani des éditions Mondadori, l’équivalent de La Pléiade en France. Celui par qui le scandale est arrivé à presque chacune de ses créations voit enfin la valeur et la diversité de son talent reconnu par le plus grand nombre et ses écrits enfin réunis en plusieurs volumes dans cette collection réputée pour l’excellence de ses éditions critiques. Le premier volume réunit en deux tomes les romans et histoires de celui qui fut également un poète apprécié, un prosateur curieux, un polémiste redoutable, sans oublier sa contribution essentielle pour le cinéma mais aussi le théâtre… Le regard porté par Pier Paolo Pasolini sur le monde de son temps est non seulement d’une troublante lucidité (lire l’interview et le dossier consacré à Pasolini), mais également porté par une connaissance profonde et indéfectible des structures du passé. Walter Siti, l’un des meilleurs spécialistes de la pensée de Pasolini a dirigé cette vaste entreprise en faisant appel selon les volumes et les domaines abordés de l’œuvre de l’écrivain à différents spécialistes. Les romans et autres récits de Pasolini sont présentés selon une démarche chronologique en deux volumes, accompagnés d’un impressionnant travail critique sous la forme non seulement de notes, mais également de nombreuses variantes et de matériels inédits présentés, proposant ainsi une véritable archéologie de la pensée de Pasolini renouvelant le regard que l’on portait traditionnellement sur son œuvre. Ce n’est pas un hasard si Walter Siti introduit ce premier volume en mettant en évidence les traces écrites d’une œuvre vivante et soulignant par là même toute la difficulté et le paradoxe à enfermer la pensée de l’écrivain dans un cadre formel qui ne saurait le contenir à lui seul. Pasolini ne se plaignait-il pas d’ailleurs que rares étaient les cas où ce qu’il avait dit n’ait été mal interprété : « non c'è stata una sola parola che io abbia scritta o detta che non sia stata fraintesa ». Aussi, la présentation en un ensemble cohérent, chronologique et accompagné des notes permettant de mieux comprendre les différents niveaux de lecture des œuvres romanesques de Pasolini sera essentielle au lecteur du XXIe pour apprécier l’importance et la valeur qu’a eu cet écrivain non seulement pour les lettres italiennes, mais de manière plus générale pour la compréhension d’un grand nombre d'idées du XXe siècle. La chronologie particulièrement détaillée permettra également de mieux saisir le parcours incroyablement fertile d’un homme qui aura tout dit en une trentaine d’années, et qui devait disparaître dans les conditions obscures que l’on sait à l’âge de 53 ans…
Le volume n° I débute par Atti impuri – actes impurs – suivi par amado mio, le premier récit étant largement autobiographique puisqu’il se passe dans le Frioul natal de Pasolini et évoque les amours du narrateur avec de jeunes adolescents dont il s’éprend dans une Italie en guerre. Les références directement autobiographiques sont très rares chez Pasolini et il n’est d’ailleurs pas étonnant que ce roman d’une finesse dans le traitement de son thème brulant n’ait pas été publié du vivant de son auteur. Le lecteur retrouvera également avec joie le roman porté avec le succès que l’on sait à l’écran Ragazzi di vita. La narration empruntant au romanesco, dialecte des faubourgs de Rome et du Latium, évoque les tribulations du Frisé – Il Riccetto – que l’on découvre faisant sa première communion et qui un peu plus tard commettra son premier larcin en volant un aveugle… Véritable leçon de vie, dont les témoignages directs avaient été recueillis de première main par Pasolini dans ses nombreuses enquêtes auprès des mauvais garçons de Rome, Ragazzi est très certainement le premier roman du genre sur le sous-prolétariat de Rome né des écueils du libéralisme que l’écrivain italien a pourfendu durant toute sa vie. Une vita violente évoque lui-aussi l’histoire d’un jeune homme vivant avec ses compagnons de larcins et d’une criminalité grandissante. Les occasions que la vie lui présente de se racheter et de commencer une nouvelle vie échouent à chaque fois, selon les lois d’un destin tragique. Ce premier volume offrira également enfin la découverte d’un récit très différent que celui de L’odore dell’India écrit lors d’un voyage en Inde avec Elsa Morante et Alberto Moravia, une narration à la fois d’ordre géographique et sociologique. Pasolini interroge ce pays capable des extrêmes en même temps qu’il mène une interrogation sur lui-même avec cette acuité propre à un écrivain doué d’une sensibilité rare et dont chaque rencontre est l’occasion non seulement d’analyses passionnantes, mais également d’une rare poésie.
Volume I (1946-1961): Tracce scritte di un’opera vivente. Descrivere, narrare, esporsi. Cronologia. Nota all’edizione. Atti impuri. Appendice ad «atti impuri». Amado mio. Appendice ad «amado mio». [Frammenti per un Romanzo del mare]. Il disprezzo della provincia. Ragazzi di vita. Appendice a «Ragazzi di vita». Una vita violenta. L’odore dell’India. Racconti, abbozzi e pagine autobiografiche. Note e notizie sui testi.

LA PLEIADE

Jules Verne Voyages extraordinaires Voyage au centre de la terre et autres romans
Édition publiée sous la direction de Jean-Luc Steinmetz avec la collaboration de Jacques-Remi Dahan, Marie-Hélène Huet et Henri Scepi
Bibliothèque de la Pléiade, n° 612, 1376 pages, 247 ill., rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2016.


C’est à une aventure sans frontières à laquelle nous invite ce dernier volume de La Pléiade consacré à Jules Verne. Celui qui naquit à Nantes, puis séjourna au Crotoy où la passion de la mer ne le quitta plus, appréciait ces ambiances franches des marins avec qui il aimait être en compagnie. Des bateaux de plaisance et même une embarcation de plus grande envergure avec sa goélette à vapeur à deux mats, le conduiront vers de multiples voyages en mer, sans oublier bien sûr sa croisière vers New York, puis les chutes du Niagara où il écrira un grand nombre de notes et de carnets. Jules Verne est un personnage complexe, pétri de contradictions, secret et renfermé et en même temps poussé vers les choses du peuple – on pense bien entendu au cirque qu’il fit construire à Amiens - et à un certain progressisme. C’est avec ce caractère à l’esprit qu’il faut aborder cet écrivain pour lequel la géographie, les récits de voyage et les sciences occuperont toujours une place de choix et où il puisera allègrement pour ses romans. Son écriture demeurera cependant toujours marquée de sa première passion, le théâtre, où l’art du dialogue et la théâtralité récurrente y sont omniprésents. Le voyage en poésie qu’il abordera dans ses romans manifeste un écrivain styliste, reprenant constamment ses œuvres pour les affiner, même si l’on retient plus facilement son approche scientifique, mis plus volontiers en avant chez cet auteur le plus traduit dans le monde. Or, Jules Verne, écrivain contemporain de la Révolution industrielle en Europe dans le dernier tiers du XIXe siècle, aura recours à la science pour faire œuvre littéraire, et non l’inverse. Ainsi, poésie, aventure, rêveries scientifiques naissent dans l’esprit de Jules Verne à partir de témoignages de voyages qu’il découvre, et grâce à une imagination débordante, à l’inverse d’Herman Melville qui très jeune aura une vie aventureuse sur différents navires et en tirera pour une grande partie son inspiration littéraire. La présente édition sous la direction de Jean-Luc Steinmetz concentre cet univers vernien avec bonheur puisque ce volume regroupe trois œuvres incontournables avec Voyage au centre de la Terre, De la Terre à la Lune et Autour de la Lune, sans oublier un ouvrage plus méconnu et singulier Le Testament d’un excentrique. Pour ce dernier, le lecteur découvrira un aspect souvent négligé des lecteurs de Jules Verne : L’écrivain avait, en effet, un goût prononcé pour les calembours et l’ironie qui pouvait atteindre parfois des niveaux cryptés assez impressionnants. Ce trait de caractère parsème régulièrement son œuvre, l’homme se moquant de tout le monde, y compris de ses propres romans, une habitude qu’il retient certainement du théâtre de boulevard qu’il affectionnait. Dans Le Testament d’un excentrique, Jules Verne conçoit les États-Unis comme un terrain de jeu à part entière, six concurrents - plus un septième en cours de route - parcourront en un gigantesque jeu de l’oie le territoire américain, avec à la clé, un héritage espéré d’un riche milliardaire organisant ce jeu inhabituel… Cette œuvre tardive (1899) fourmille de non-sens et de développements originaux et singuliers chez le romancier, une liberté qui impressionnera plus d’un écrivain au XXe siècle si l’on pense à Queneau, Cortazar, Perec, sans oublier Ray Bradbury. La carte du Noble Jeu des États-Unis est même fournie pour le lecteur en fac-similé détaché du volume, une véritable découverte. Avec ce troisième volume de La Pléiade, Jules Verne apparaît plus que jamais comme le génie de l’épopée du monde moderne, une épopée qui tient du rêve avec une prescience pour ses voyages improbables, une ironie qui rythme son écriture en une distance aux choses du monde, et, plus que tout, une liberté qui dépassera toutes les contradictions de l’homme et de son œuvre.

 

Henry James Un portrait de femme et autres romans, trad. par Anne Battesti, Claude Grimal, Évelyne Labbé et Louise Servicen. Édition d'Évelyne Labbé avec la collaboration d'Anne Battesti et Claude Grimal, traductions nouvelles, Bibliothèque de la Pléiade, n° 609, 1600 pages, rel. Peau, 104 x 170 mm, Gallimard, 2016.

C’est avec un séjour dans la ville de Florence en 1880 qu’Henry James entreprend la rédaction d’Un portrait de femme et qui marquera l’apogée de son inspiration internationale. Dans ce roman, Isabel Archer est en effet au cœur d’une relation entre Europe corrompue et une Amérique encore innocente. Ce n’est pas le premier essai littéraire de ce genre pour l’écrivain féru de Balzac et qui avec L’Américain paru en 1877 opposait déjà l’Ancien Monde au Nouveau à partir de son héros, un américain à Paris. Les années qui suivent voient la consécration d’Henry James, celui qui ne cessa de « capter et retenir quelque chose de la vie » et « le souvenir des impressions fugitives » et qui est désormais reconnu. Ainsi que le souligna Lyall H. Powers, chez Henry James la voix du romancier s’exprime à partir d’impressions enrichies en expérience. Ce que confirme l’écrivain lui-même dans L’art de la fiction : « Dans sa plus vaste définition, un roman est une impression directe et personnelle de la vie : là réside avant tout sa valeur, qui sera grande ou petite suivant l’intensité de l’impression ». A la même époque, Claude Monet pressé par Edmond Renoir donna à son célèbre tableau de la vue du Havre le titre non moins fameux Impression… « L’air de réalité », à savoir la solidité de tous les détails, est la vertu suprême d’un roman pour James, encore une convergence avec le mouvement pictural naissant en cette fin de siècle qui au-delà du visible induit l’invisible. Henry James sait avant la publication d’Un portrait de femme que ce livre fera date, ou tout au moins l’espère-t-il sincèrement. Son rapport à l’Europe est fait de nostalgie, un sentiment renouvelé à chaque fois qu’il se rendra dans l’Ancien Monde. Ce dernier lui rendra bien et alors que la réussite aux États-Unis est longue à venir, il ne faudra à Henry James que quelques mois passés à Londres pour voir sa consécration, signe de cette attirance pour les racines européennes que ne cessa de rappeler le jeune écrivain, lucide toute fois des limites de cette attraction. Les mouvements entre le Nouveau et l’Ancien Monde trouvent leurs parallèles dans les mouvements du cœur et des sentiments, avec parfois des résonances complexes ainsi que le relève Evelyne Labbé dans son introduction à ce dernier volume paru de La Pléiade. Isabel Archer, l’héroïne d’Un portrait de femme, « est écrite dans une langue étrangère » selon ses proches, une singularité qui ne pouvait qu’être celle de l’œuvre tout entière de l’écrivain. Ce roman ne fut pas toujours compris et beaucoup jugèrent que ce portrait vivant d’une conscience relevait de la froide vivisection. C’est avec le thème international qu’Henry James « élabore avec une subtilité et une complexité inégalées la représentation des « registres » de consciences aux prises avec les signes instables du réel et le mystère de leurs propres profondeurs » toujours selon Evelyne Labbé. Les abîmes du cœur jouxtent de manière vertigineuse la maîtrise ou l’emprise et Henry James excelle pour rendre ces distorsions entre destin espéré -si ce n’est maîtrisé- et réalité de manipulations comme en témoigne la conversation entre l’héroïne d’Un portrait de femme et Caspar Goodwood espérant sa main : « Je n’ai pas envie de n’être qu’une simple brebis au milieu d’un troupeau ; j’ai envie de choisir mon destin et de connaître un peu les affaires humaines au-delà de ce que d’autres estiment bienséant de me dire ».
Les quatre romans réunis dans ce volume – Roderick Hudson, Les Européens, Washington Square et Un portrait de femme - explorent en un nœud inextricable les ressorts de l’âme, avec ses aspirations, ses espérances, mais aussi ses doutes, ses distorsions et ses dévastations qu’il importe de découvrir dans ces heureuses traductions qui en perpétuent l’écho.

 

 

Michel Foucault Œuvres Tome I Édition publiée sous la direction de Frédéric Gros avec la collaboration de Jean-François Bert, Daniel Defert, Francois Delaporte et Philippe Sabot, Bibliothèque de la Pléiade, n° 607 1712 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm ; Tome II Édition publiée sous la direction de Frédéric Gros avec la collaboration de Philippe Chevallier, Daniel Defert, Bernard Harcourt, Martin Rueff et Michel Senellart, Bibliothèque de la Pléiade, n° 608 1792 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2015.


Le philosophe Michel Foucault (1926-1984) entre dans la collection de La Pléiade avec deux volumes qui réunit, dans une œuvre protéiforme, l’essentiel de ses livres devenus, depuis les années 70, des classiques : Histoire de la folie à l’âge classique, Naissance de la clinique, Les Mots et les Choses, L’archéologie du savoir, Surveiller et punir, Histoire de la sexualité… Cette édition publiée sous la direction de Frédéric Gros est certainement l’une des meilleures portes d’entrée à la pensée d’un intellectuel atypique et souvent inclassable. Cela fait plus de trente ans que Michel Foucault s’est éteint, mais il ne se passe pas une année depuis sans que l’on ne découvre la profondeur de ses intuitions et la portée, insoupçonnée jusqu’alors, de ses écrits portant sur des domaines si éclectiques en apparence – si ce n’est de les réunir sous le nom même de Michel Foucault - et qui rebutent bien des spécialistes. La pensée de Michel Foucault, cet agrégé de philosophie indomptable, est à la confluence de la philosophie, de la littérature, de l’histoire, sans oublier bien entendu la psychanalyse ou encore les sciences juridiques. C’est avant tout une histoire des problématiques, celle de la folie, de la sexualité et bien d’autres encore… Tous ces champs labourés par cette pensée fertile ne demandent qu’à produire de nouveaux fruits, un regain que la recherche contemporaine ne néglige pas, redécouvrant un corpus sans cesse éclairé par de nouvelles archives (léguées récemment à la BnF). Sa pensée est à considérer dans l’époque qui la reçoit et il paraît manifeste que la lecture de ses grands textes, notamment ceux de la Naissance de la clinique et son Histoire de la folie s’éclairent à la lumière des développements réalisés depuis dans de nombreuses disciplines. Ainsi, une archéologie notamment médicale, impensable avant Foucault, s’ouvre sous nos yeux (Les Mots et les Choses), nous amenant à regarder désormais la maladie non seulement comme un désordre, mais également comme « un phénomène de nature avec ses régularités, ses ressemblances et ses types ». Foucault ouvre la voie à de multiples autres approches et interactions possibles. Des champs variés et précis, sensibles, sans conceptualisation excessive, et où rien d’anonyme n’est pour lui négligeable dans ses combats – la soumission, le pouvoir, la justice, etc. ; ce qui le mènera notamment à des ouvrages comme « Surveiller et punir », dégageant ainsi de nouveaux objets de réflexion politique sans jamais omettre la question essentielle de l’homme en tant que sujet (Histoire de la sexualité).
Foucault, cet intellectuel nomade, surprend, étonne et provoque un foisonnement d’idées chez celui qui découvre ou retrouve sa pensée. Cet intellectuel engagé dans tous les combats de son époque – immigrés, travailleurs clandestins, etc. aux côtés de Sartre, Deleuze, Genêt et d’autres, n’a pas, en tant que tel, inventé une nouvelle philosophie, ainsi que le souligne Frédéric Gros dans son introduction, mais bien une nouvelle manière de faire de la philosophie. Cet immense esprit couronné par une chaire au Collège de France intitulée « Histoire des systèmes de pensée » entendait avant tout découvrir les structures sous-jacentes de la pensée, le mettant ainsi, par son approche structuraliste, en porte à faux avec l’existentialisme ou l’humanisme de son époque. Mettre en contact ce qui ne l’est pas, rapprocher notamment les subjectivités et les savoirs pour une analogie féconde, une histoire sans frontière de la connaissance (rapprochement de l’Antiquité avec les communautés gay de Californie, en une recherche exigeante de la construction de soi, au-delà de l’usage du LSD ou des pratiques SM). Michel Foucault transgresse et étend le champ territorial de chaque savoir.
Sans lui, toute une méthode désormais classique dans les laboratoires de recherche serait encore à inventer et un de ses apports – au-delà des textes essentiels réunis dans cette édition – est certainement d’avoir suscité une voie à suivre jusqu’alors impensable avant lui. Cette effervescence, thématisation de la pensée, mérite à elle seule que le lecteur ose ouvrir ce qui pourrait paraître comme des sommes ardues et parfois difficiles d’accès, mais qui grâce à l’appareil critique et notes réunies ne pourront qu’offrir de belles expériences non seulement sur le « court terme » de la lecture (3.400 pages tout de même…), mais surtout sur une bien plus longue distance. Car Michel Foucault invite à penser différemment, autrement, des catégories qui jusqu’alors étaient indiscutées et indiscutables : « Chacun de mes livres est une manière de découper un objet et de forger une méthode d’analyse » soulignait le philosophe. C’est en concevant l’histoire avec de nouveaux objets, qu’un grand nombre d’analyses devenues désormais classiques seront initiées grâce à sa pensée. Le regard porté sur la folie, la prison, la clinique ou encore la sexualité ne peut plus faire aujourd’hui l’impasse de la pensée foucaldienne avec ces communications transversales et pluridisciplinaires qui nous semblent presque aller de soi, cinquante ans passés. Pour Michel Foucault, le livre se reproduit à chaque lecture, avec ses répétitions, ses doubles, « ni tout à fait leurre ni tout à fait identité » (préface de l’Histoire de la philosophie à l’âge classique), même si le philosophe rêvait d’un livre improbable qui ne serait rien d’autre que des phrases dont il est fait. Avec cette édition réunissant les écrits essentiels de Michel Foucault, le lecteur du XXIe siècle n’aura dès lors de cesse de découvrir ce maillage extraordinaire d’une pensée labyrinthique en perpétuelle unité.

 

Cervantès "Don Quichotte de la Manche" Édition et trad. de l'espagnol par Claude Allaigre, Jean Canavaggio et Michel Moner. Préface de Jean Canavaggio, Bibliothèque de la Pléiade, 1264 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2015.

Il est des lectures initiatiques, qui transforment et créent un avant et un après. Homère, Dante, Proust sont autant de protagonistes de ces métamorphoses et le Don Quichotte de Cervantès tient une place d’honneur parmi eux. D’où vient cette magie qui fait que tout cheval dont on décrit la maigreur prend immédiatement nom de Rossinante, qu’un moulin se transforme en géant à sa seule évocation ? C’est tout le génie de la langue de Cervantès qui au XVIIe siècle pose ce récit haut en couleur et qui n’aura cessé depuis de hanter la mémoire collective à l’image des héros grecs de l’Iliade ou de Virgile en compagnie de Dante pour la Divine Comédie. Et pourtant si Jean Canavaggio dans la préface de ce tirage spécial réalisé avec Claude Allaigre et Michel Moner souligne combien l’apparition du personnage central au début du roman n’avait rien d’attrayant tout change pourtant lorsque ce dernier perd l’esprit en dévorant des romans de chevalerie… Méta-roman que le Don Quichotte ? Assurément et chaque siècle réinventera en quelque sorte cette narration à nulle autre pareille et dont il faut accompagner la lecture par l’inoubliable enregistrement réalisé par Jordi Savall de musiques contemporaines de ce récit. Les métamorphoses structurent la narration servie par une langue que les traducteurs de la présente édition ont su restituer avec un art consommé des nuances et subtilités qu’impose la prose cervantine. Don Quichotte est écrit à la fin du XVe siècle et publié en 1605 à Madrid. Il sera complété d’une deuxième partie par l’auteur dix ans plus tard. C’est un roman de chevalerie que veut conter Cervantès, mais un roman à part où de la fiction naît une certaine réalité qui fera de Cid Hamlet Benengeli, Don Quichotte de la Manche, un chevalier errant aux nobles aspirations face à celles pragmatiques et égoïstes de son écuyer Sancho Pança. De ces incessantes, mais vivifiantes confrontations nait une certaine beauté, celle des idéaux rarement partagés et plus souvent tournés en dérision mais qui révèlent peut-être en fin de compte toute l’incompréhension qu’il peut y avoir lorsque l’amour est absent des relations humaines. Toujours dans sa préface, Jean Canavaggio évoque les lectures que feront les siècles suivants la parution de cette grande œuvre, et à cette lecture, on se prend à se dire que là réside le génie de Cervantès laisser le lecteur trouver dans ce grand texte ce que son âme y apportera…

 

Anthologie de la poésie chinoise Choix de poèmes par périodes : l’Antiquité (la dynastie des Zhou, les deux dynasties des Han, ~XIe s.-~IIe s.), les Six Dynasties et les Sui (de la fin des Han à la fin des Sui, 196-618), la dynastie des Tang (618-907), les Cinq Dynasties (907-960) et les Song (960-1279), la dynastie des Yuan (Mongols, 1279-1368), la dynastie des Ming (1368-1644), la dynastie des Qing (Mandchous, 1644-1911), les époques moderne et contemporaine. Trad. du chinois par Chantal Chen-Andro, Stéphane Feuillas, Florence Hu-Sterk, Rainier Lanselle, Sandrine Marchand, François Martin, Rémi Mathieu et Martine Vallette-Hémery. Édition publiée sous la direction de Rémi Mathieu avec la collaboration de Chantal Chen-Andro, Stéphane Feuillas, Florence Hu-Sterk, Rainier Lanselle, Sandrine Marchand, François Martin et Martine Vallette-Hémery, Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 602), Gallimard, Paris, 2015.


Que savons-nous de la Chine ? En découvrant l’Anthologie de la poésie chinoise publiée sous la direction de Rémi Mathieu dans la Bibliothèque de la Pléiade, le lecteur réalisera rapidement la richesse qui s’ouvre à lui, un univers indispensable à la compréhension des autres arts de la Chine et sans qui une calligraphie ancienne ou un paysage de montagnes brumeuses à l’encre de Chine resteront incomplets. Des premiers temps de l’Histoire de ce vaste pays, un siècle avant Homère, jusqu’à l’époque contemporaine, c’est à l’âme lettrée de la Chine qu’invite ce recueil nourri des plus belles pages de poésie. Rémi Mathieu rappelle que de nos jours encore les petits écoliers peuvent scander les vers d’un poète de la dynastie des Tang tel Li Bai (701-762)… Si la Chine a de tout temps nourri une forte hiérarchie entre les membres de la société, la poésie s’avère être un liant dépassant ces clivages pour une recherche de l’harmonie, notamment culturelle. C’est un peu en pays d’évasion que le lecteur pourra aborder ce vaste répertoire où les aspirations les plus diverses côtoient la morale omniprésente, un poète comme Fu Yi (42-90) ne disait-il déjà pas :


« J’éclaire l’humanité et le devoir pour m’inciter
A en faire usage en vue de m’approcher toujours plus des miens ».


L’art poétique chinois peut se révéler ainsi une porte d’entrée idéale de la société chinoise et cette anthologie y invite de la plus belle manière. Le travail de traduction est à lui seul remarquable tant la diversité des systèmes de transcriptions de la langue chinoise est déjà une difficulté pour une telle entreprise, sans oublier l’harmonisation des noms propres. La présente édition a souhaité, contrairement à ce qui est généralement pratiqué, donner une importance plus grande aux trois dernières dynasties de l’Empire. À travers les filtres de huit périodes dynastiques, le lecteur pourra relever de profondes évolutions, voire mutations, dans les productions culturelles et notamment poétiques. Chaque grande période confiée à un seul spécialiste fait l’objet d’une présentation historique et esthétique permettant ainsi la compréhension immédiate des poésies retenues, riches en allusions qui pourraient échapper au lecteur occidental. Plus de 390 poètes accompagnés de nombreux anonymes offrent ici l’éventail de la richesse et de l’évolution de la langue chinoise qui a su changer en dépit des graphies moins évolutives. Les XXe et XXIe siècles contribueront, notamment sous l’influence de l’Occident, à ces profonds changements en s’allégeant des contraintes du passé. Mais, malgré ces mutations et en guise de conclusion, osons ces rapprochements de quelques vers de Gu Cheng (1957-1993) avec ceux de Qin Guan (1049-1100) :


« Il y a toujours un bateau en partance, regard qui te suit.
L’autre rive est partance, le ciel est axiome inversé.
Dans l’entre-deux des pictogrammes un fleuve coule
Devient silence, la mouette, sémaphore blanc, musqué. » (Gu Cheng La maison sur l’estuaire)

« Léger froid, dense et calme, je monte au petit pavillon,
Les nuages de l’aube sans raison comme ceux d’un automne tardif.
Une brume clairsemée et des eaux claires sur un écran peint qui secrètement isole ». (Qin Guan Léger froid, dense et calme…)

 

Virgile « Œuvres complètes », Traductions nouvelles ou révisées Édition et trad. du latin par Jeanne Dion, Philippe Heuzé et Alain Michel Édition bilingue, Bibliothèque de la Pléiade, n° 603, 1488 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2015.

Qui de nos contemporains ne connaît le nom de Virgile ? Les Bucoliques, les Géorgiques peut-être et surtout l’Enéide viennent tout de suite à l’esprit. Mais, à l’image de nombreux classiques, cet auteur latin est peut-être plus cité que lu. Avec cette nouvelle édition latin-français des œuvres complètes de ce grand nom de la littérature antique, La Pléiade offre le rare plaisir de redécouvrir ces monuments dans une édition établie par Jeanne Dion et Philippe Heuzé. Virgile excelle dans des genres aussi variés que l’évocation des pâturages, des campagnes et des héros, traduction de l’épitaphe attribuée au poète : « Cecini pascua, rura, duces ». Le lecteur intrépide sera peut-être tenté de commencer par ce dernier aspect, la dimension épique de l’Enéide, tant sa lecture parlera certainement plus facilement au contemporain du XXI° siècle. Ainsi que le relevait Paul Veyne (lire notre interview), L’Enéide « est en effet intéressante à lire pour son aspect romanesque, ce côté film d'action très rapide. N'oublions pas ces scènes de bataille digne du Far West ! Et la fin de l'Énéide est un véritable péplum… ». L’écriture de cette vaste fresque qui fut source d’inspiration pour des générations jusqu’au XX° siècle dépasse la prose pour atteindre une poésie éclatante et pourtant jugée perfectible par son auteur qui souhaita même sa destruction. Le poète Properce qualifia l’Enéide d’aussi grande que l’Iliade, un jugement peut-être un peu rapide même si cette épopée brille par ses combats singuliers et ses interventions de divinités qui rythment le texte. A l’image de l’œuvre d’Homère, Virgile compose un récit qui se divise en deux parties, une « Odyssée » en quelque sorte avec allant de la chute de Troie jusqu’au rivage italien, puis une nouvelle « Iliade » pour les combats sur le sol italien ainsi que le rappelle Jeanne Dion dans sa préface. Virgile se fait patriote avec cette œuvre qui intervient à la fin des guerres civiles et qui sera une reconnaissance d’ Auguste. Sa rédaction prit dix ans de la vie de son auteur et fut en retour saluée par l’empereur qui en interdit la destruction. Les aventures maritimes et les épreuves guerrières du héros Enée, fils d’Anchise et de la déesse Vénus, composent un récit rapide où les valeurs héroïques du fondateur mythique de Lavinium, future Rome, sont exacerbées, notamment lors de cette mémorable descente aux enfers. La dernière œuvre du poète fut celle qui lui prit le plus du temps, plus de dix années, avec une exigence du style poussée au plus haut degré. Avec les Bucoliques, nous remontons le temps puisqu’il s’agit de la première grande œuvre du poète né dans l’Italie du Nord. La naissance du poète se serait faite en pleine nature selon la tradition dans la province de Mantoue, signe que l’homme était destiné à en vanter les beautés. Les affres de la guerre civile sont encore loin d’être terminées et les terres sur lesquelles vit le poète sont l’objet des répressions entre partisans d’Antoine et d’Octavien. Les Bucoliques chantent la terre des origines et l’univers de la vie pastorale avec un retour à la nature influencé par le contexte social et politique de l’époque. Mais le génie de Virgile est de dépasser les malheurs qu’il peut connaître personnellement pour en élargir la dimension en une poésie universelle. Les bergers d’Arcadie, déjà évoqués par le poète sicilien Théocrite, prennent vie dans les Bucoliques avec la destinée que l’on sait auprès d’un peintre comme Nicolas Poussin. Cette œuvre invite le lecteur à dépasser le quotidien des guerres civiles pour s’élever en une contemplation paisible :

« Sources moussues, herbe plus souple que le somme,
vert arbousier qui d’un peu d’ombre vous protège,
défendez le troupeau du solstice, voici l’été qui vient,
torride, et les bourgeons déjà gonflent sur les sarments joyeux »
(Septième Bucolique)

Avec les Géorgiques, Virgile déplace son art vers un temps plus contemporain où les arts de la terre et de l’élevage sont abordés d’une manière plus didactique. Le propos du poète dépasse cependant celui de l’homme de sciences avec une description du monde animal et végétal qui ouvre parfois à des comparaisons en filigrane avec le monde de son époque. En 29, Virgile en lira même des extraits à Octavien, le futur Auguste, venu en Sicile pour s’y soigner et qui quatre jours continus en demanda la lecture par le poète ! Nul ne s’étonnera alors que Virgile soit loué par les chefs d’œuvre de la littérature et de la peinture ultérieurs, n’aura-t-il pas encore une place de choix dans La Divine Comédie du XIIIe siècle florentin et bien au-delà ? Et, c’est ce « bien au-delà » que la Pléiade, avec cette publication, affirme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Casanova « Histoire de ma vie » Tomes 2 & 3, édition établie sous la direction de Gérard Lahouati et Marie-Françoise Luna, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard, 2015.

La parution, il y a deux ans, du premier volume de la nouvelle édition de la Pléiade consacrée à Casanova établie sous la direction de Gérard Lahouati et Marie-Françoise Luna de Casanova « Histoire de ma vie » avait déjà contribué à une relecture de Casanova en se penchant plus sur l’écrivain qu’il était, que sur les frasques de sa vie que l’Histoire a souvent plus retenues. Cette redécouverte de Giacomo Casanova se poursuit aujourd’hui avec les tomes 2 et 3 de la bibliothèque de la Pléiade qui viennent d’être publiés mettant ainsi en valeur le style et la valeur littéraire du Vénitien qu’il n’a jamais cessé d’être, même dans les lieux les plus éloignés de la célèbre lagune. Il ne s’agit pas pour autant d’occulter la personnalité de l’auteur de « Histoire de ma vie », elle reste au cœur même d’une œuvre rédigée au soir de la vie d’un personnage souvent caricaturé et en même temps fantasmé par le cinéma et l’opinion publique. Mais comme le soulignent Gérard Lahouati et Marie-Françoise Luna, il appartient à notre époque de concilier le « mythe » Casanova qui demeure et perdure avec l’écrivain qui reste à toujours à redécouvrir. Il faut savoir que Casanova a écrit cette Histoire en français, langue du XVIII° siècle par excellence, et qu’en 2010 la Bibliothèque nationale de France a fait l’acquisition de ce manuscrit. Était dès lors disponible la version originale du texte, expurgée de toutes les transformations qui avaient pu émailler les éditions précédentes. Écrit en Bohème à l’âge de 65 ans, épuisé et inquiet de cette mort qu’il sent se rapprocher, « Histoire de ma vie » est rédigée dans un contexte difficile de solitude. L’écriture devient une nouvelle manière de penser sa vie, en en retenant les aspects les plus flamboyants. La langue de Casanova surprend par le style où les néologismes et emprunts à l’italien offrent une écriture à la fois libre et ciselée, loin de toutes rigidités. Comme le souligne Gérard Lahouati, la lecture de « Histoire de ma vie » donne d’une certaine manière à entendre la voix de Casanova avec ses accents et ses passions ; passions particulièrement vivantes qui lui permettent en homme de grande culture de passer allègrement de la philosophie à la théologie en s’arrêtant bien entendu, longuement, à l’élément féminin… Si le premier volume présentait, toujours selon Gérard Lahouati, cet « Arlequin des Lumières » dans la ville de Venise où masques et bals constituaient les décors d’une scène où être libertin permettait de faire oublier les rigueurs de la politique de l’époque, le tome II d’Histoire de ma vie voit un Giacomo Casanova exilé à l’âge de trente-deux ans dans « le grand Paris ». Ses résolutions pleines de sagesses en guise de bagage, et toujours précédé par ses habitudes de libertinage et d’aventures, ouvrent les années fastes de Casanova entre 1757 et 1763. Introduit auprès des puissants de l’époque, il mènera une vie opulente et brillante grâce à la marquise d’Urfé. Cette vie est émaillée cependant par l’envers de cette flamboyance qui revient au galop, comme à Venise : jeux, combines, escroqueries diverses, cabales… Il mène une vie insouciante, certain de son génie mais l’argent vient à manquer. L’homme brille, tour à tour diplomate manquant d’être enrôlé dans l’armée, doute parfois en pensant à une vie retirée au couvent, revient au galop pour de nouvelles intrigues. Ce n’est pas un roman, mais bien la vie de celui qui devient de ligne en ligne « Casanova » dans ces pages époustouflantes et inoubliables. Le tome III, quant à lui, débute alors que Casanova est installé à Londres en 1763, cloué par une syphilis et devenu indésirable à Paris. Commencent alors de longs voyages à travers l’Europe qui sont, à chaque fois, de nouvelles situations où l’homme doit démontrer son habileté à satisfaire les gouts des puissants alors que le temps et la fortune opèrent leur ravage sur cet homme qui interrompra son récit à la date de 1774, à la veille de son retour à Venise. Cet inachèvement, à la manière d’une Piéta de Michel-Ange, en dit long sur le destin de cet homme dont l’aventure ne pouvait à l’évidence s’interrompre sur un point final.

La publication des trois tomes dans la bibliothèque de la Pléiade consacrés à Giacomo Casanova suggéraient, si ce n’est imposaient, la parution simultanée d’un Album de la Pléiade qui lui serait également consacré ; c’est fort heureusement aujourd’hui chose acquise. Complément en effet indispensable des trois tomes de « Histoire de ma vie », l’Album Pléiade Casanova réalisé par Michel Delon fait entrer de plain-pied dans l’univers de cet écrivain dont le génie fut injustement limité à ses frasques érotiques. Insistant sur l’importance de reconsidérer la place de Casanova à partir de son manuscrit trop longtemps appauvri et banalisé, Michel Delon souligne combien le français savoureux de son auteur garde un accent italien dont le diapason sert les propos les plus graves comme les plus légers. C’est aussi l’histoire de l’Europe qui, sous l’angle bien particulier de ce séducteur, ressort de ces pages savoureuses servies par une riche iconographie entre magie, philosophie, littérature, politique, diplomatie et bien d’autres qualificatifs qui ne suffisent jamais à embrasser la totalité du personnage. Ainsi que le souligne Michel Delon, Casanova vit dans un monde d’images et cet album parvient à suggérer ces scènes dignes du cinéma ou du théâtre dans lesquelles la magie Casanova opéra et opère encore et toujours grâce à cette publication à l’iconographie soignée.

 

Michel Leiris L'Âge d'homme précédé de L'Afrique fantôme, Édition publiée sous la direction de Denis Hollier avec la collaboration de Francis Marmande et Catherine Maubon, Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 600), Gallimard, 2014.


La Pléiade honore la mémoire de Michel Leiris (1901-1990) avec la publication de ses écrits couvrant la période allant de sa rupture en 1929 avec André Breton et le mouvement surréaliste et le début de la rédaction de La Règle du jeu en 1940. A la lecture de ces textes, à redécouvrir en ce début de XXIe siècle grâce à cette édition, nous réalisons combien la pensée de Leiris a su évoluer, s’amender, et suivre les circonvolutions d’une pensée protéiforme, entre expérience et poésie, altérité et miroir, jeux du je en filigrane du nous… Celui qui était en effet aux frontières de nombreuses disciplines, en un équilibre toujours fragile, a su ainsi livrer des œuvres aussi complémentaires que différentes comme l’illustrent L’Âge d’homme et L’Afrique fantôme. Cette édition réalisée sous la direction de Denis Hollier, avec la collaboration de Francis Marmande et de Catherine Maubon, invite le lecteur à plonger dans ces longues digressions, entre souvenirs et autobiographie. Leur auteur file avec autant de discrétion entre les méandres du souvenir et ceux de l’interdisciplinarité à laquelle il s’est familiarisé très tôt ; arts, littérature, ethnographie, sans oublier la musique avec le jazz et l’opéra, ou encore la tauromachie font de lui un penseur en avance sur son temps, et que notre époque commence à redécouvrir (voir l’exposition du Centre Pompidou-Metz). Proche de Masson et Miro, il connaitra également avec Picasso une relation passionnelle qui lui fera dire à la mort de son ami en 1973 « Le grand Pan est mort ! », en écho au long sanglot évoqué par Plutarque… La pensée de Leiris, que nous redécouvrons dans les textes de cette édition, correspond ainsi aux années 1930 « et au-delà de leur différence générique, ce sont des textes qui forment un bloc intertextuel dont la consistance se nourrit d’échanges thématiques et de chevauchements chronologiques », ainsi que le souligne Denis Hollier dans sa préface. Trouvant leur terreau dans le surréalisme, ces écrits s’en démarquent néanmoins, tant Leiris saura adopter un parcours initiatique qui l’éloignera des débats théoriques et des querelles d’avant-garde : « Hier nous [Limbour et lui] avons vu Desnos. Il a l’intention de fonder une revue : la Révolution surréaliste. Le groupement dada ne va pas tarder à devenir une sorte de succursale freudienne aussi ennuyeuse que furent les pires chapelles littéraires. » Assurément, il est plus à l’aise dans la communauté d’écrivains, de peintres ou encore de poètes où il aime à dialoguer, échanger et surtout étudier dans ces laboratoires de la création. Celui qui allait être le grand ethnologue aux multiples voyages en Afrique et membre influent du musée de l’Homme était cependant d’une grande timidité, mais cette sensibilité à fleur de peau allait également lui permettre d’entretenir avec l’art comme avec d’autres sociétés un dialogue d’une rare fertilité, Leiris étant persuadé qu’il fallait à tout prix travailler à la diffusion des sciences anthropologiques pour qu’un nouvel humanisme soit possible. Lucrèce, Judith et Holopherne, dans sa version originelle de 1930, est ici proposé, et fait une large place au souvenir d’enfance et d’extrême jeunesse. En 1934, L’Afrique fantôme paraît, suite à la mission ethnographique Dakar-Djibouti à laquelle il participera, et cette évocation, si elle laisse bien entendu une large part au récit ethnographique, s’avèrera être également une belle introspection au revers de ce qui fut initialement un carnet de route… 1939 voit la parution de L’Âge d’homme où l’auteur reprend le texte de 1930 et l’adoucit, alors que la tauromachie fera l’objet d’une interrogation grandissante, « art tragique » qui entretient des liens déterminants avec le sacré (Leiris insistera sur cette idée de sacrifice du taureau) et l’érotisme (la virilité du toréador). A la lecture des textes allant de 1930 à 1940 et réunis aujourd’hui dans la Pléiade, c’est bien une pensée en perpétuel mouvement, évolution et interrogations que Leiris nous a transmise et qui est donnée à redécouvrir en ce XXIe siècle.

 

François Villon Œuvres complètes Édition et trad. de l'ancien français par Jacqueline Cerquiglini-Toulet avec la collaboration de Laëtitia Tabard Édition bilingue, Bibliothèque de la Pléiade, n° 598, 992 pages, 68 ill., rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2014.


Une édition remarquable des Œuvres complètes de François Villon dans la collection de La Pléiade interroge le lecteur, ses innombrables lecteurs depuis le XVe siècle, sur l’identité de ce poète, père des poètes. Nos contemporains retiennent souvent quelques images d’Epinal telles celle de mauvais garçon, de vagabond ou encore de voleur que l’homme a laissé courir à son propos. Villon a certes connu les malfaiteurs de son temps, s’est plu à en connaître leur argot, argument à charge de cette proximité. Mais cette langue du peuple des bas-fonds fait-elle pour autant du poète le complice de ces marginaux ? Pier Paolo Pasolini aurait probablement souri à cette interrogation et l’édition « bilingue » établie par Jacqueline Cerquiglini-Toulet avec Laëtitia Tabard apporte quelques éléments de réponse à ces questions sans pour autant lever le mystère ; n’est-ce pas, en fin de compte, le Testament légué dans un goût certain du paradoxe par le poète né en 1431 ? Le lecteur pourra – afin de se faire une idée plus précise - lire cette Ballade II qui commence ainsi :


Coquillards, vous qui ruez à Rueil        
Moi je vous chante de prendre garde  
A ne pas y laisser la peau,
Car l’on fit bavarder
Colin l’Ecailler devant la justice.
Il cracha le morceau, pensant se sauver :
Mais il ne savait pas en faire accroire,
Et le bourreau lui casse la nuque.


Cette Ballade II donne le contexte dans lequel le poète évoluera sa vie durant, celui des malfaiteurs et de la rue, dans lequel François Villon sera à la fois l’acteur et le greffier, avec une érudition qui ne laisse de surprendre. Poursuivons notre parcours et lisons quelques vers de la Ballade de la Grosse Margot :

Puis la paix se fait ; elle me fait un gros pet,
Plein de gaz plus qu’un bousier venimeux.
En riant, elle m’assène son poing sur la tête,
M’appelle jobard et me frappe le membre.


Plusieurs siècles plus tard, n’a-t-on pas l’impression d’entendre le même écho chez Jean Genet :

« Je me suis voulu traître, voleur, pillard, délateur, haineux, destructeur, méprisant, lâche. À coup de hache et de cris, je coupais les cordes qui me retenaient au monde de l’habituelle morale, parfois j’en défaisais méthodiquement les nœuds. Monstrueusement, je m’éloignais de vous, de votre monde, de vos villes, de vos institutions. Après avoir connu votre interdiction de séjour, vos prisons, votre ban, j’ai découvert des régions plus désertes où mon orgueil se sentait plus à l’aise. »

Dans sa préface qui aidera à démêler cette pelote, Jacqueline Cerquiglini-Toulet souligne combien François Villon a fréquenté aussi bien les cours que les prisons. Ce raccourci montre bien l’univers complexe du poète qui s’articule dans les ruelles de sa ville de toujours. L’architecture de la ville du XVe siècle contribue-t-elle à la langue poétique de l’auteur du Testament ? C’est certain au regard des discontinuités et autres hiatus qui parcourent sa poésie. Le poète interroge la vie où bruissent parfois la nostalgie et l’inquiétude du cueur qui s’affoiblist. La danse macabre a ses heures de gloire à l’époque où François Villon rêve de généalogie de fées, et les rires et débauches de ses « compains de galle » ne suffiront pas à écarter celle qui rend tout égal devant elle. Si Le poète questionne la vie et sa compagne la faucheuse, il n’en demeure pas moins qu’au cœur de ces questions, la connaissance de soi ne cesse de se poser : « En mon pays suis en terre lointaine ». La présente édition a eu l’heureuse idée de compléter ce portrait par le regard croisé des écrivains qui l’ont suivi, avec Clément Marot qui établira le premier une édition de son œuvre en 1533, Rabelais, Boileau, Gérard de Nerval, Rimbaud, Huysmans, Verlaine, Apollinaire et bien d’autres encore jusqu’à Philippe Sollers. Le legs est incontestable au regard de ces regards portés sur le poète, et c’est peut-être ce prisme qui redonne paradoxalement une certaine unité à la poésie de François Villon en montrant combien sa fragilité si ténue ne tient qu’à notre lecture, celle renouvelée siècle après siècle dans le cycle tout aussi éphémère de la vie.
Souvenons-nous juste de ce qu’écrit le poète à la fin de son Testament au moment de quitter ce monde ? Ung traict but de vin morillon, quant de ce monde voult partir.

 

Aristote Œuvres Éthiques, Politique, Rhétorique, Poétique, Métaphysique Trad. du grec ancien par Richard Bodéüs, Auguste Francotte, Philippe Gauthier, Marie-Paule Loicq-Berger, André Motte, Christian Rutten, Pierre Somville et Annick Stevens. Édition publiée sous la direction de Richard Bodéüs avec la collaboration d'Auguste Francotte, Philippe Gauthier, Marie-Paule Loicq-Berger, André Motte, Vinciane Pirenne-Delforge, Louise Rodrigue, Christian Rutten, Pierre Somville et Annick Stevens Traductions nouvelles, Bibliothèque de la Pléiade, n° 601, 1664 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2014.


Aristote a marqué indéniablement l’histoire des idées, des sciences et de la philosophie depuis vingt-cinq siècles. Au-delà, la transmission de la pensée aristotélicienne demeure instructive sur la manière dont la société « occidentale » a appréhendé cette pensée et s’est progressivement constituée. C’est à partir de cette pensée unique et fondatrice, accompagnée d’un legs enrichi par des siècles de commentaires, que cette nouvelle édition des œuvres d’Aristote sous la direction de Richard Bodéüs propose au lecteur de (re) découvrir Ethiques, Politique, Rhétorique, Poétique ou encore Métaphysique, des œuvres essentielles dont l’appareil critique réuni n’interdit pas une lecture moins savante. Comme le souligne Richard Bodéüs, chaque nouvelle traduction des œuvres d’Aristote conduit à une nouvelle interprétation de la pensée du penseur antique. Nous vivons encore aujourd’hui – malgré et avec les technologies modernes – avec les catégories patiemment dégagées par celui qui fut surnommé le Stagirite en raison de sa naissance à Stagire en 384 (ou 385). Disciple de Platon à Athènes, on retient de son parcours biographique lacunaire le fait qu’il fut en charge de l’éducation du jeune Alexandre sur invitation du roi Philippe II. Ce sera d’ailleurs avec une coïncidence troublante que le grand philosophe disparaîtra peu de temps après la mort du grand conquérant et qu’à l’inverse de ce dernier, il laissera un legs impérissable aux générations futures. Lorsqu’on évoque les œuvres d’Aristote, rapidement les images de dédale et du Fil d’Ariane surgissent. Les origines du corpus aristotélicien sont en effet confuses et mystérieuses. Et si nous n’avons que peu d’informations sur l’apparition de ces textes – certainement diffusés par un cercle d’amis et de confidents, leur transmission se révèle plus connue à partir du Moyen-Âge. Une certitude caractérise néanmoins chacune de ces sources, aucune d’entre elles ne provient directement de leur auteur. Aussi, sur une aussi longue période, imagine-t-on sans peine les pertes et les ajouts, voire les intrusions intentionnelles extérieures à la pensée d’Aristote. Chaque nouvelle édition des œuvres d’Aristote se doit dès lors de poser ces questions au premier plan, tenant compte de ce qui a disparu et soupesant la masse toujours importante des textes ayant subi les vicissitudes du temps. La philosophie est au cœur des textes choisis pour cette édition avec pour chacun d’eux une nouvelle traduction bénéficiant d’un nombre remarquable de notes. Il n’en fallait pas moins pour permettre l’accès à la pensée de l’initiateur du Lycée à Athènes au IV e siècle. Plutôt que d’approfondir une fois de plus ce qui oppose Platon et Aristote en écho à la fameuse fresque de L’Ecole d’Athènes de Raphaël, Richard Bodéüs a estimé plus intéressant d’analyser ce que ce dernier retenait de son ancien maître tout en sachant s’en distinguer sur de nombreux autres points. Aristote est sans conteste l’un des premiers à avoir élaboré une pensée sur le raisonnement scientifique et les textes réunis pour cette édition montrent combien le réel ne saurait être appréhendé que par une « irréductible multiplicité », ainsi que le souligne l’introduction à ce volume rendant plus accessible la pensée du Stagirite en tant que philosophe de la vie avec toutes les leçons que nous pouvons encore aujourd’hui en tirer.
 

 

Charles Péguy Œuvres poétiques et dramatiques, Édition publiée sous la direction de Claire Daudin avec la collaboration de Pauline Bruley, Jérôme Roger et Romain Vaissermann, Nouvelle édition, Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 60), Gallimard, 2014.

 

Le 5 septembre 1914, Charles Péguy meurt tragiquement sur le champ de bataille. L’Histoire retient souvent, avec cette fin qui couronne un engagement sans concession, le philosophe, le moraliste, le socialiste humaniste, bref l’intellectuel engagé dans tous les combats de son temps. Or, une nouvelle édition des œuvres poétiques et dramatiques de Péguy dans la collection de La Pléiade invite à redécouvrir la poésie de celui qui naquit à Orléans en 1873 et qui considérait tant la beauté et en même temps les exigences du vers régulier. La préface de Claire Daudin qui a dirigé cette édition pose très clairement la question : « … le prosateur des Situations, des Dialogues et des Notes, est-il capable de passer sans dommage de la phrase au vers ? ». Au-delà de l’image facile d’un Péguy catholique et patriote, oscillant entre dévotion et nationalisme, le rapport à la poésie qu’entretint le poète dépasse, en effet, ces réductions et révèle une âme sensible, née à la poésie avec son amour impossible pour Blanche Raphaël. Afin de dominer ces passions et ce jaillissement, Péguy s’impose une discipline à l’école du vers, comme il le faisait pour l’entrainement physique en tant que sportif, puis soldat. Et c’est avec l’alexandrin qu’il trouve son équilibre, ce qui ne l’empêchera pas parallèlement d’utiliser le vers libre et même d’être à l’origine de nouvelles formes. La poésie de Péguy peut sembler cependant accessible avec ses références à la culture classique et son vocabulaire appartenant au quotidien. La répétition de certains vers, l’usage des nombreuses allitérations dans Les Armes de Jésus soulignent cependant la lancinante souffrance de La Passion du Christ alors que quelques vers plus loin le poète a recours à des images familières, et adopte même un ton ironique entre Rabelais et Villon :


Mais Satan les regarde et fumant du naseau
Ce serpent venimeux, cet immonde pourceau
S’est juré d’empester le faubourg Saint-Marceau

Ce serpent à sonnette avec sa sonnerie
S’est vanté qu’il ferait (voyez sa hâblerie)
Jeter par ses suppôts les saints à la voirie ;


Péguy fait également surgir des images fortes qui bouleversent l’âme de celui qui compose et de celui qui découvre ces interrogations :


Avons-nous étendu comme un manteau de fleurs
Nos oraisons, nos vœux et nos recueillements.
Avons-nous étendu le rideau de nos pleurs
Entre le fils de l’homme et nos délaissements.

(Eve)


Aussi, avons-nous beaucoup à découvrir dans cette belle édition où les pages retranchées de certains manuscrits nous offrent Péguy, tout Péguy a-t-on envie de dire, ce qui n’est que justice pour un écrivain et un poète qui a refusé très jeune la notoriété qu’il aurait pu connaître de son vivant au profit d’un anonymat derrière les fameux Cahiers de la Quinzaine. Nous partagerons, ainsi, l’avis d’Henri Meschonnic qui à propos de l’écriture de Péguy évoquait une « épopée de la voix ». Cette nouvelle édition ouvre sur le drame Jeanne d’Arc de 1897 touchant de près le problème du Mal qui l’occupait. Mais le théâtre chez Péguy fusionne tout aussi bien les questions les plus essentielles avec le quotidien jusqu’aux nombreuses références populaires. La tragédie à l’antique n’est jamais loin où le social souligne les questions cruciales sans pour autant sombrer dans le lyrisme. Il y a beaucoup à découvrir donc dans ces textes réunis, ceux que nous connaissions déjà et qui trouvent leurs échos dans notre société contemporaine malade de ses excès, mais également tout un pan poétique plus masqué et dont le voile se lève progressivement à la lecture de cette nouvelle édition…

 

 

Madame de Lafayette Œuvres complètes édition établie par Camille Esmein-Sarrazin Bibliothèque de la Pléiade, n° 595, 1664 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm Gallimard, 2014.

Madame de Lafayette serait-elle l’auteur d’une seule œuvre et encore non signée d’elle ? Camille Esmein-Sarrazin en préparant et en introduisant cette édition pour La Pléiade s’inscrit fermement en faux contre un tel jugement si réducteur sur l’une des femmes de lettres les plus connues et reconnues de l’Ancien Régime. La renommée de Madame de Lafayette ne tient pas d’un simple surgissement éphémère et du fruit de contingences élégamment complaisantes, mais bien d’une fine plume appréciée pour ses qualités tant pour les choses sérieuses que plus légères, ainsi que le relève La Rochefoucauld qui faisait partie de ses proches : « il n’y a rien de plus naturel et de plus délicat » que ce que produit sa plume, laquelle réunit heureusement « la bagatelle et le sérieux ». La jeune femme compte parmi ses proches l’épistolier Pierre Costar, le grammairien Gilles Ménage, l’érudit Pierre-Daniel Huet… Madame de Lafayette est présentée selon les documents d’époque comme faisant partie des Précieuses de son temps, fort appréciée non seulement par un cercle d’amitiés féminines, mais également par celui de la Cour. En 1662, La Princesse de Montpensier parait, sans que l’ouvrage ne soit signé d’elle. Zayde parait en 1669 et il est attribué à Segrais. En 1678, c’est au tour de La Princesse de Clèves d’être publié de manière anonyme, ce qui provoqua curiosité et débats pour non seulement connaître son auteur, mais également afin de juger si le personnage central de ce récit, qui allait devenir célèbre jusqu’à nos jours, devait ou non avouer à son mari ses préférences pour un autre homme… Le lecteur du XXIe siècle sera bien entendu tenté de commencer par la (re)lecture de ce texte qui sait encore faire parler de lui au temps des livres numériques et des communications planétaires. Il aura alors le bonheur de découvrir un roman historique passionnant sur la Cour des Valais, mais aussi, et surtout, d’être porté par une analyse d’une rare finesse tissée par la passion, le tout servi par une langue à son apothéose. Le Jansénisme omniprésent tempère et livre une guerre sans merci aux tentations du mouvement libertin dans une œuvre d’une rare modernité démontrant toute la complexité de cette époque. Doit-on consentir à l’amour ou le refuser pour des raisons encore plus impérieuses ? Refuser ce plaisir peut-il être un plus grand plaisir ? Les interrogations sont nombreuses dans cette œuvre où la princesse de Clèves avoue à M. de Nemours « Mon devoir me défend de penser jamais à personne, et moins à vous qu’à qui que ce soit au monde, pour des raisons qui vous sont inconnues. » dixit. Mais, comme le soulignait Camille Esmein-Sarrazin, Madame de Lafayette n’est pas l’auteur d’une seule œuvre, aussi célèbre soit-elle, et cette édition met à la disposition du lecteur ses autres œuvres éclairées par de nombreux documents, un appareil critique notamment sur la langue de ce brillant XVIIe siècle et enfin la correspondance intégrale permettant ainsi de multiples perspectives sur la manière de lire ces œuvres à l’époque de leur écriture et de nos jours. Et, oui, le lecteur ne pourra qu’acquiescer avec Madame de Sévigné lorsqu’elle estimait que ce petit livre ne serait pas de si tôt oublié !


Contient
Portraits - Histoire de la Princesse de Montpensier sous le règne de Charles IXe, roi de France - Histoire de Madame la Comtesse de Tende - Lettres-pastiches - Zayde - La Princesse de Clèves - Histoire de la mort d'Henriette d'Angleterre - Correspondance (1652-1692). Appendice : Mémoires de la cour de France pour les années 1688-1689 [œuvre attribuée]. Autour des œuvres : Préfaces, sources et documents - Réception aux XVIIe et XVIIIe siècles.

 

Stendhal Œuvres romanesques complètes Tome III, Nouvelle édition par Yves Ansel, Philippe Berthier, Xavier Bourdenet, Serge Linkès, Bibliothèque de la Pléiade, n° 16, 1520 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2014.

Ce troisième tome de la Pléiade consacré aux œuvres romanesques de Stendhal achève ainsi dans un ordre chronologique l’intégralité de la publication dans la fameuse collection des œuvres de l’écrivain avec pour ce dernier volume La Chartreuse de Parme complétée par la passionnante correspondance à son sujet entre Stendhal et Balzac ainsi que la belle recension de l’œuvre par ce dernier. Stendhal, le lecteur aura toujours peine à le croire, aura dicté cette œuvre en cinquante-trois jours, une œuvre qui marquera à jamais le paysage littéraire même si son auteur tentera de tenir compte des corrections suggérées par Balzac et qui conduira à une seconde édition du roman qui ne parut jamais comme le souligne Philippe Berthier, grand stendhalien et responsable de cette édition avec Yves Ansel, Xavier Bourdenet et Serge Linkès. Stendhal pouvait-il et devait-il réécrire La Chartreuse ? A la lecture de l’incroyable « recension » de Balzac parue à la Revue parisienne le 25 septembre 1840, tout pouvait encourager l’écrivain à suivre les conseils de son prestigieux aîné et maître en roman. Balzac soulignait en commettant une erreur sur l’orthographe de son pseudonyme combien « M. Beyle, plus connu sous le pseudonyme de Stendalh [sic], est, selon moi, l’un des maîtres les plus distingués de la littérature des Idées » au rang de laquelle il range Musset, Mérimée, Nodier… Balzac trouve l’œuvre extraordinaire et représente selon lui le chef-d’œuvre de cette littérature à Idées, une œuvre qu’il a lue trois fois et dont il estime qu’elle reste limitée à une petite élite qui seule saura la comprendre et l’apprécier à sa juste valeur… L’article de Balzac invite cependant Stendhal à revoir le style du roman, à « polir » certaines imperfections. Lire La Chartreuse à notre époque semblera parfois bien éloigné des remarques et suggestions proposées par Balzac, mais constituera toujours une expérience unique et dont l’alchimie tient non seulement à l’écriture, mais aussi à l’intrigue, à l’analyse des caractères des différents protagonistes, une apothéose romanesque jamais atteinte jusqu’à cette œuvre et comme le souligne Philippe Berthier dans une belle évocation : « Et c’est pourquoi La Chartreuse de Parme, malgré les catastrophes en série sur lesquelles elle se clôt, laisse dans l’esprit, comme par un effet de persistance rétinienne, le sillage long à se refermer d’un sourire ». Ce sourire, nous le retrouverons également, d’une autre manière avec certaines des œuvres réunies ici dans ce troisième volume accompagnées de notices et de notes rendant leur lecture encore plus passionnante. On pense à Lamiel, œuvre souvent remise sur le métier et qui sera sans fin avec ces fragments épars réunis par l’auteur et ne correspond pas à un plan programmé ou unifié par son auteur. Cela n’enlève rien au charme de ce récit qui débute en Normandie, dans un petit village où une jeune fille nommée Lamiel, est passionnée par les récits d’aventures et de brigands. A la recherche du plaisir, le rire de la jeune fille vaut d’être entendu à l’encontre de toutes pudibonderies…

PHILOSOPHIE - SOCIETE - ESSAIS

Baudouin de Bodinat : « Au fond de la couche gazeuse ; 2011-2015 », Editions Fario, 2015.

« Au fond de la couche gazeuse ; 2011-2015 », le dernier ouvrage de Baudouin de Bodinat paru aux éditions Fario qui fait suite à « La Vie sur Terre » (T. 1 & 2, Ed. de l’Encyclopédie des nuisances) est un livre lumineux à l’écriture implacable dont la lecture, certes exigeante, ne pourra laisser le lecteur indifférent. C’est, en effet, un regard lucide que pose l’auteur sur le monde « comme il va ». Désastres écologiques, pollution de l’air et des mers, effets dévastateurs méconnus ou volontiers ignorés du numérique, des nanotechnologies, etc. rien n’échappe vraiment à Baudouin de Bodinat. L’auteur n’a de cesse, non de dénoncer, mais bien de penser. Ne posant ni jugements, ni procès, il mène une inlassable réflexion comme d’autres respirent ; une pensée comme quelque chose de vital, dans ce monde où la pollution lumineuse laisse l’homme moderne s’engloutir dans un somnambulisme numérique d’où la mémoire de la voie lactée et de l’homme lui-même se perdent sans bruit. Dans cette vaste réflexion menée sur plusieurs années, il s’interroge notamment sur l’abîme qui se glisse inexorablement entre l’intelligence émotionnelle et le numérique, le partage de la prétendue intelligence des Smartphones dans ce monde panoptique ou encore sur ce temps numérique « en simultanéité planétaire, dans ce présent stationnaire où l’histoire est rentrée en phase gazeuse (un gaz explosif) ; qui substitue ainsi à la durée psychique de la rotation des aiguilles (en analogie à la course du soleil, à la succession des jours et des nuits) sa chronométrie d’instants égrenés au compteur du processus en cours, où nous n’importons pas avec nos allées et venues… »
Baudouin de Bodinat ne se complait cependant pas dans un pur et sombre pessimisme, mais propose, dans une langue ciselée, une prise de conscience, un avertissement, « une expansion de la conscience, qui puisse la nourrir et l’accroître, étendre ses perspicacités dans les choses d’où dépend la conduite de la vie », souligne-t-il à propos des livres « papiers ». Laisser encore un peu de place à la pensée, à l’imagination, aux fantasmagories qui font le temps et les mystères de la vie. Enrayer cette vaine course folle à la performance et au « toujours plus ». Il y a chez lui comme une volonté de conjuration face au sort de ce monde dévasté. Comme Eugène Atget, à qui il a consacré un petit ouvrage (éd. Fario 2014 ; notre chronique), il capture par son écriture les dernières images d’un monde qui s’éteint, et se souvient d’une rangée de haricots, des pois de senteur, ou de la valeur d’un livre papier tenu entre les mains comme un éveil des sens ; « certains matins la beauté inaugurale du ciel s’illuminant au levant infuse l’âme tout entière, et profondément alors nous accorde à notre partie terrestre » écrit-il. Et de son regard, comme par la lucarne d’un téléobjectif, il nous décrit ce monde déjà présent qui nous apparaît à tort comme l’impensable ; une cartographie de cet indéniable saccage qualifié étrangement d’inimaginable. Sa pensée n’est pas éloignée d’autres philosophes engagés tel que Miguel Benasayag dont les écrits, dans une tonalité certes différente, avertissent des mêmes dérapages et dangers imminents. Perdre de vue la terre et tout ce qui fait l’homme. Car si l’humanité du XXe siècle fut la première à aller, certes, sur la lune, mais aussi à acquérir la capacité de s’autodétruire, elle est surtout, en ce début de XXIe siècle, la première à ne plus savoir comment arrêter ce compte à rebours d’un suicide généralisé et autoprogrammé.
Un ouvrage qui interroge, interpelle et rappelle combien il est nécessaire et urgent pour l’homme d’aujourd’hui de ne plus se vouloir aveugle et de regarder « au fond de la couche gazeuse », en se souvenant que la « chose qui surprend les astronautes […] – souligne Baudouin de Bodinat - c’est la minceur de la couche d’atmosphère entourant notre globe ; la ténuité de cette enveloppe gazeuse autorisant la vie en bas, la respiration de la nature ensoleillée en rotation dans l’obscurité intersidérale ; l’existence de ces milliards d’humains s’activant sans relâche dans leurs villes énormes, leurs fumées, leurs radiations. »

L.B.K.

 

 

François Jacob : « Voltaire », Gallimard, Coll. Folio biographies, 2015.

Voltaire, oui, bien sûr. Cité de gauche à droite, de haut en bas, toujours. Mais connaît-on pour autant au-delà des citations la vie de François-Marie Arouet (1694-1778) destiné à devenir Arouet de Voltaire puis Voltaire, « notre » Voltaire ? Connaît-on, en effet, celui qui se plaisait à affirmer, même encore à 83 ans l’année de sa mort, qu’il n’était pas né contrairement à ce que mentionnait son certificat de baptême le 21 novembre 1694 ? Connaît-on la vie de celui qui par ailleurs n’avait pas écarté d’être le « bâtard » du noble et ombrageux mousquetaire du roi Claude Guérin de Rochebrune, et qui enfin préféra pour des raisons demeurées encore énigmatiques choisir le pseudonyme de Voltaire ? Voltaire quel choix ! La vie du grand philosophe, figure emblématique de la pensée française et qui fut plus que salué lors de son retour à Paris après presque trente ans d’absence, méritait bien une biographie supplémentaire accessible, claire et faisant le point sur de nombreuses questions plus que jamais d’actualité. C’est cette biographie inédite parue dans la collection Gallimard-Folio biographies que nous propose aujourd’hui François Jacob dans un style vif et non dénué d’humour pour ce grand penseur qui aimait et maniait si bien cet art difficile qu’est l’ironie. L’auteur, conservateur de la Bibliothèque de Genève en charge de l’Institut et du Musée Voltaire de Genève, spécialiste du XVIIIe siècle, a consacré déjà de nombreux ouvrages au philosophe et à son plus fervent ennemi à partir de 1660 Jean-Jacques Rousseau admis au Panthéon trois ans après Voltaire. Suivant une ligne biographique strictement chronologique, on y retrouve les amitiés et les influences marquantes du jeune François-Marie au Lycée jésuite Louis-le-Grand, les affinités et inimitiés du penseur, les démêlés du philosophe, les ambitions de l’écrivain, œuvres philosophiques, théâtrales, conteur, romancier, poète, grand épistolaire et historien. Il fut contemporain et historien de Louis XIV ; il a, en effet, 21 ans lorsque Louis meurt et il regarde passer le cortège royal, quarante ans plus tard, il écrira « Le siècle de Louis XIV »… (Folio classique, 2015). C’est une vie indissociable d’une pensée et d’une œuvre immense que nous donne à lire François Jacob dans cette biographie ; des pages où s’enchaînent les rencontres du penseur avec les grands et les plus influents intellectuels de son siècle faites de positions anticléricales, de débats pour une monarchie modérée et libérale, de luttes contre le fanatisme religieux et de combats pour la tolérance, la liberté, la justice, pour cette pensée éclairée des Lumières.

 

Elisabeth de Fontenay « La prière d’Esther » Seuil, 2014.

Élisabeth de Fontenay signe avec La prière d’Esther un livre très personnel, à mi-chemin entre l’évocation cathartique et la digression savante invitant pour ce faire l’Ancien Testament, Racine ou encore Proust à ces conversations intimes. La philosophe incite à ouvrir la Bible, celle de Sacy de préférence pour son admirable traduction qui nous transporte à Port-Royal et à sa sobre élégance, afin d’y relire la mémorable prière d’Esther, personnage éponyme du livre de l’Ancien Testament. La prière d’Esther, épouse du roi de Perse Assuérus et originaire de Judée, débute ainsi :


O roi, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux, je vous conjure de m'accorder, s'il vous plaît, ma propre vie pour laquelle je vous prie, et celle de mon peuple pour lequel je vous supplie. Car nous avons été livrés, moi et mon peuple, pour être foulés aux pieds, pour être égorgés et exterminés. Et plût à Dieu qu'on nous vendît au moins, hommes et femmes, comme des esclaves ! ce mal serait supportable, et je me contenterais de gémir dans le silence ; mais maintenant nous avons un ennemi dont la cruauté retombe sur le roi.


Racine reprit dans sa tragédie Esther, en écho cette antique supplique commémorée chaque année lors de la fête de Pourim, et dont les premiers vers commencent ainsi :


Ô mon souverain Roi !
Me voici donc tremblante et seule devant toi.
Mon père mille fois m’a dit dans mon enfance
Qu’avec nous tu juras une sainte alliance,
Quand pour te faire un peuple agréable à tes yeux,
Il plut à ton amour de choisir nos aïeux.
Même tu leur promis de ta bouche sacrée,
Une postérité d'éternelle durée.
Hélas ! ce peuple ingrat a méprisé ta loi.
La nation chérie a violé sa foi.
Elle a répudié son époux, et son père,
Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère.
Maintenant elle sert sous un maître étranger.
Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger.


Élisabeth de Fontenay a dès son plus jeune âge retenu par cœur cette prière, dans laquelle elle se réfugiait inconsciemment avant d’apprendre le terrible secret de famille : élevée dans la religion catholique afin de la protéger de la barbarie nazie, une grande partie de sa famille maternelle fut exterminée dans les camps de la mort. Petite, Élisabeth de Fontenay s’est identifiée à cette prière, jusqu’à la savoir par cœur, tout en « ignorant » qu’elle était issue de cette antique lignée célébrée dans la prière. Les raccourcis sont toujours rapides lorsqu’il s’agit de rechercher là son attachement avec les sans-voix que l’on mène chaque jour à l’abattoir, la philosophe est prudente et nous comprendrons mieux pour quelles raisons en découvrant cet essai inspirant à plus d’un titre. Le premier d’entre eux vient très certainement de cette idée évoquée par Walter Benjamin selon laquelle « entre les générations passées et la nôtre existe un rendez-vous mystérieux ». Ces instants de rencontre se font souvent à l’insu des protagonistes comme le démontre cette prière venue de la plus ancienne Histoire biblique aux oreilles d’une jeune enfant pourtant bercée par le rite catholique romain. Et cette fulguration, comme le rappelle la philosophie, a choisi un intermédiaire de choix en la personne de Racine. Ce n’est en effet pas par le texte biblique directement, mais par son heureuse variation léguée par le théâtre racinien que la jeune fille put en fin de compte cristalliser ce message par une anamnèse irréversible. Qu’allait-elle en faire cependant ? L’ensemble de l’œuvre d’Élisabeth de Fontenay en est en quelque sorte la réponse et cet essai, cette forte « prière d’Esther » en donne en filigrane une belle démonstration. L’intellectuelle, par-delà la mémoire particulière, est consciente des risques que font courir les enjambements temporels comme elle les nomme, ainsi que la continuité à travers les temps. Aussi, se garde-t-elle des généralisations qui réduisent et ouvrent les voies aux faux prophètes. Nous la suivrons alors dans ces habiles sinuosités d’un texte dont les multiples traductions sont autant de témoins convoqués à cette brillante conversation avec elle-même, et avec ses lecteurs…

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Miguel Benasayag avec la collaboration d’Angélique del Rey : « Clinique du mal-être ; la psy face aux nouvelles souffrances psychiques », Editions La Découverte, 2015.

Après le livre La fragilité réédité en 2014, Miguel Benasayag avec la collaboration d’Angélique del Rey propose avec ce dernier ouvrage Clinique du mal-être de nouvelles réflexions sur les souffrances de l’homme moderne, mais ici confrontées à la psychanalyse, psychiatrie, et autres pratiques de psychothérapie, ou dit plus rapidement face au monde de la psy selon le titre de l’ouvrage. Comme à son habitude, Miguel Benasayag – philosophe et psychanalyste - ne prend ni détours ni gants pour dresser un bilan et les défis que doit aujourd’hui relever la psy face aux nouvelles souffrances psychologiques. Pour ce faire, l’auteur expose, en premier lieu, la solitude profonde qui touche l’homme et les femmes, mais aussi les enfants et ados dans notre monde occidental contemporain. Or, s’il existe bien une solitude existentielle inévitable propre à la condition humaine, à la condition d’être vivant limité, pour le psychanalyste Miguel Benasayag, l’homme moderne se cogne cependant aujourd’hui à une solitude ontologique. Les auteurs soulignent combien les liens qui structurent l’être sont de nos jours brisés voire absents, faussement remplacés par des liens ou réseaux toujours plus factices, oubliant ainsi la question de la séparation, et laissant l’homme moderne, seul, coupé de tout, de tous, et en premier lieu de lui-même ; Or, cette solitude ontologique est productrice de souffrances originales au sens où elle engendre l’impuissance. L’agir est en effet profondément attaché à nos liens éprouvés avec le monde, avec l’étendue de notre surface d’affection […] souligne l’auteur qui s’inscrit dans la lignée de la psychiatrie et des psychothérapies alternatives ; or, pour répondre à cette souffrance, l’homme moderne est de plus en plus conduit à choisir une adaptation excessive, une mobilité intérieure, qui ne peut entraîner malheureusement qu’une détérioration de sa propre intériorité aggravant ainsi ses maux psychologiques. Bien plus, note encore Miguel Benasayag, la souffrance de l’homme moderne est elle-même dénoncée comme déviance, déviance bien vite récupérée et prise en charge par le corps médical ; une médicalisation et médication conduisant à une désubjectivation de la souffrance engendrant ainsi encore une plus grande souffrance.
La psy se doit donc de répondre à ces nouvelles afflictions psychiques de l’homme du XXIe siècle qui se traduisent par de nouvelles demandes. Car, aujourd’hui, ce ne sont plus les classiques interrogations, Pourquoi je souffre ? D’où vient cette souffrance ?, qui sont posées au psy, mais comment recoller, comment être performant, réparer ? … comme on répare ou booste un moteur ! Car l’homme, la femme, l’ado sont bien perçus aujourd’hui – et se perçoivent – comme un pur mécanisme ou agrégat qu’il suffirait de démonter et de remonter dans le sens souhaité. Il y a, souligne Miguel Benasayag, une déconstruction, désintégration de l’intériorité de l’homme, ce dernier étant devenu – avec plus ou moins de complicité – toujours plus transparent et panoptique. Dépliant avec délectation, il est vrai, à l’aide de son smartphone, son appareil photo ou autres, sa vie, ses plaisirs et son propre divan, à tout moment et en tous lieux… Plus de plis pour reprendre Deleuze, plus de jardin secret, mais bien un dépliement quotidien de l’homme moderne. Face à ces nouvelles souffrances, nouvelles demandes, c’est à une véritable obligation de résultat à laquelle sont confrontés les psychiatres, psychanalystes et cliniciens. La vie de l’individu est devenue de plus en plus une stricte petite affaire personnelle n’aspirant plus qu’à trouver de pures techniques de bien-être sur la table de chevet du divan… Néanmoins, Miguel Benasayag, s’appuyant sur ses nombreuses années de pratique, n’entend pas pour autant dédouaner la psychanalyse ; selon lui, cette dernière avec ses querelles de clocher, ses dogmes, a raté également bien des rendez-vous, et notamment celui essentiel de sa dimension de recherches et de questionnements, et au lieu de participer - souligne-t-il - à la déconstruction de la figure de l’homme moderne, comme son origine pourtant l’y destinait, la psychanalyse se mit alors rapidement – ou disons cycliquement (elle finissait toujours par revenir à ce geste de restauration) – à fabriquer de l’individu. Et si la psychanalyse, par tradition, a trop tendance à recentrer l’individu sur son petit moi, les autres psychothérapies ont, quant à elles, en revanche, trop vite fait de le disloquer, le diluer dans des techniques qui lui demeurent trop souvent extérieures voire exotiques.
Or, pour l’auteur, le défi essentiel de la psychanalyse aujourd’hui est de remettre l’homme moderne, ni au centre ni à l’autre bout du monde, mais bien en situation, l’amener à reconsidérer ses souffrances eu égard à l’imbrication des circonstances, une mise en perspective tant individuelle que sociétale ou idéologique. C’est cette imbrication situationnelle, et non dislocation ou autocentrage de l’individu, que doivent rechercher en commun tant l’analyste que le patient dans une ouverture de non-savoir, de non-déterminisme ou quadrillage préétabli. Du ça m’arrive vers la compréhension du ça arrive… souligne l’auteur. Aborder, ou plus exactement accueillir la thérapie avec notamment un temps multidimensionnel et une recontextualisation permettant à l’analyse d’être pleinement situationnelle. Dans une approche spinoziste, se plaçant sur une connaissance du second genre, ce n’est plus un Connais-toi toi-même stricto-perso que préconise le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag, mais bien un Connais-toi dans ce monde et connais comment le monde se manifeste à toi. Pour l’auteur de Connaître, c’est agir (La Découverte 2006), l’analyse situationnelle doit amener le patient et l’analyste à appréhender – ensemble - les possibles concrets pour un agir tout aussi concret. Dépasser le narcissisme, tendre vers une « désidentification » des rôles sclérosés et sclérosants pour mieux connaître cette géographie intérieure (avec ses failles, son corps, ses ruses pour refouler sa propre négativité…) n’excluant ni réalité psychique ni extérieure, mais entendre ce qui cogne et ne demande qu’à déborder et happer chacun de nous. Ma vie ce n’est pas moi, souligne le philosophe et psychanalyste, telle est sans doute la conclusion à laquelle on arrive quand on se laisse capturer par les traits de singularité qui nous traversent. Plus je m’oublie, plus j’existe, car le moi est la prison de la vie. La thérapie situationnelle a précisément comme objectif d’aider cet « oubli » comme on permet à la porte de la cellule de s’ouvrir. Cet ouvrage captivant et stimulant, qui invite à un autre regard sur la thérapie, l’analyste et le patient, ne saurait être réservé aux seuls professionnels, mais captivera toute personne s’interrogeant sur l’humain, sur ce qui le traverse, sur la vie.

L.B.K.

 

Aristote Œuvres complètes, sous la direction de Pierre Pellegrin, Flammarion, 2014.

C’est l’ensemble des œuvres attribuées à Aristote qui se trouvent réunies en un impressionnant volume de 2925 pages dans cette nouvelle édition réalisée sous la direction de Pierre Pellegrin. L’introduction qu’il a rédigée à l’occasion de ce travail dont on imagine l’ampleur permet de revenir sur certains points de la vie de celui qu’il faut toujours appréhender par des intermédiaires, antiques, médiévaux ou plus contemporains. Aristote ne peut être perçu de manière indépendante, par un témoignage direct, mais bien plus par le regard de ceux qui se sont eux-mêmes penchés sur lui. Aristote aurait pu être médecin s’il avait suivi la voie de son père, mais c’est à dix-sept ans qu’il ira suivre à Athènes les enseignements de l’Académie platonicienne pendant vingt années, avec les conséquences que cela aura pour les idées qui les réuniront, et celles qui les distingueront. Cette formation jouera beaucoup sur les branches du savoir qu’il étudiera et sur lesquelles le Stagirite deviendra l’incontournable référence pour les générations et civilisations à venir, de l’Occident, comme de l’Orient. Pierre Pellegrin insiste, bien sûr, également sur la différence entre le corpus platonicien et aristotélicien. Si le premier est né essentiellement des notes dictées par lui, les sources collectives qui caractérisent les textes attribués à Aristote rendent plus délicates les attributions exclusivement nominatives surtout avec la redistribution réalisée sur eux par Andronicos de Rhodes au Ier siècle av. J.-C., une donnée qui n’était pas rare dans l’Antiquité, même si elle ne peut que surprendre nos contemporains. Si Aristote appréhende tous les domaines du savoir, il ne prône pas pour autant une raison unifiée. Sa curiosité le portera à étudier tous les domaines de la connaissance comme en témoigne l’extrême diversité des textes réunis dans cette édition, diversité qui ne devra pas faire oublier que seule une petite partie de ces textes est parvenue jusqu’à nous. A la différence de Platon évoquant une science universelle, Aristote distingue les domaines des connaissances, et pour chacune d’elles des règles spécifiques : celles des sciences théorétiques qui visent à la connaissance (les mathématiques, la physique, la théologie) et celles des sciences pratiques où l’on prescrit des conduites. Comme le souligne Pierre Pellegrin, « Aristote est un philosophe critique envers les unités factices ». Aussi, notre époque moderne, après une relative désaffection pour la pensée aristotélicienne ces derniers siècles, réapprend à interroger selon chaque discipline, et sans recherche de synthèse, les leçons léguées par le fondateur du Lycée en une archéologie du savoir à laquelle cette édition contribue d’admirable manière.

Cette édition comprend la totalité des œuvres authentiques d’Aristote, ainsi que la traduction inédite en français des Fragments. Elle comporte en outre une introduction générale, des notices de présentation pour chaque groupe de traités, un index des notions et un index des philosophes.
 

 

Régis Debray, Un Candide à sa fenêtre. Dégagements II. Paris, Gallimard, collection « Blanche », 2015.
 

Le paradoxe du Candide

Dieu que ce livre est paradoxal ! Il respire l’intelligence et semble en sourdine et, parfois, à voix haute, dire avec dépit l’insuffisance de son auteur. Il dénonce l’abaissement contemporain de la littérature dans le temps même qu’il prouve par sa seule existence le contraire, son rehaussement. Il propose d’appeler son propre père en écriture un « aigrivain » alors qu’il résonne d’humilité authentique et éclate à chaque page d’enthousiasmes communicatifs. Il se donne comme le fils d’un homme libéré par l’âge (celui d’un tout jeune retraité de bien des métiers) et parfois accablé par le poids des renoncements alors qu’il fleure bon la jeunesse de ton et des idées et éclate à chaque page de nouveauté dans le jugement. Il voudrait célébrer la littérature et les idées de gauche alors que ce sont des convictions de droite et des écrivains du même bord qui sont fêtés à de nombreuses reprises : « La bonne littérature nous arrive assez souvent du mauvais côté » (p. 332). Il aimerait approuver la fin des systèmes, des « Tableaux », des ensembles et des constructions axiologiques savantes et viciées alors qu’il dénonce de fait le déclin de la langue française (« Le maire d’Angers vante, sur ses affiches, la Loire Valley, p. 28), la déconstruction historique, l’éclatement culturel, « la mise au piquet des filiations » et l’amuïssement des ambitions : « Le nœud se défait » (p. 41). Il dénonce l’instrumentalisation mémorielle de l’histoire mais célèbre la « France romance » (p. 17) et n’hésite pas à parler de son « âme ». Il ne tait pas les dangers de toute Maison de l’Histoire de France mais sait que « notre sainte frousse devant tout ce qui peut ressembler à une histoire sainte n’est pas de bon augure » (p. 41). Et c’est en historien des idées qu’il décrit les « pseudomorphoses » qui ont délité « l’édifice républicain » (p. 163-167), non sans se fonder sur un essentialisme qui défrisera les relativistes (« Le portable de quatrième génération a pour usager le même mammifère nativement angoissé, doté de la même carcasse ostéomusculaire et du même système nerveux que le plantigrade effaré guettant le mammouth dans la savane », p. 166).
Paradoxal encore parce que son auteur fait l’éloge du genre de la maxime et semble dans le même mouvement regretter d’avoir abusé de « l’écriture fragmentaire », et ce dans le temps même qu’il a bâti un ensemble d’une cohérence absolue (« Frances », « Mondes », « Politiques », « Philosophies », « Arts », « Littératures ») dans lequel la présence des marques un peu conventionnelles de pluriel (même une radio s’est appelée un jour « France Musiques ») n’empêche en rien le lecteur de conclure à la parfaite solidarité des parties au sein d’un vaste « Tableau » qui pourrait porter ce titre : Où en sommes-nous aujourd’hui des déconstructions ?
Paradoxal toujours parce qu’il est habité de culpabilité et d’interrogations : à quoi bon parler des morts si la postérité, qui seule y pourvoit, a décidé de les oublier ? Pire encore : dois-je m’en prendre à moi-même de participer à des célébrations par trop conventionnelles et quelque peu ridicules (celle du souvenir de Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil) ? Définitivement coupable enfin : ai-je le droit de dire du bien de la Correspondance entre Jacques Chardonne et Paul Morand que je sais hommes si peu fréquentables ? Désabusée aussi : le succès n’a rien à voir avec le mérite, Jules Renard était de gauche mais « il captait le monde en homme de droite » (p. 351) ; Léon Daudet, odieux, avait su prendre parti deux fois pour Proust en vue du Goncourt (« Les réactionnaires ont le nez creux en matière d’art », p. 327). Paradoxal, enfin, car ce livre respire un parfum de nécrologie qui imprégnait déjà les précédentes Modernes Catacombes de son auteur. On y part à la recherche de tombes, celles de Jules Roy, Maurice Clavel et Max-Pol Fouchet à Vézelay, celle de Walter Benjamin à Port-Bou et encore, plus symboliquement, de celle de Romain Rolland, qui, toutes, n’existent pas, soit physiquement, soit littérairement. Or ces hommages émouvants à des hommes de lettres les rendent à la vie et Régis Debray sait que les efforts de mémoire, s’ils sont toujours éreintants, ne sont jamais absolument vains.
L’auteur n’aime ni la Novlangue (encore moins en milieu culturel et institutionnel, où elle prospère) ni le bruit (au Salon du livre de Paris, où il étouffe les écrits) ni, au fond, la bêtise. Oui, il y a du Flaubert dans ce Journal et, ici ou là, autant de méchanceté que dans le Dictionnaire des idées reçues : « Le maniérisme de la nuance qui stérilise notre âge réflexif fait d’une pierre deux coups : suprématie de la recherche sur la trouvaille, et de l’alambiqué sur le brut » (p. 348). Régis Debray dirige une excellente revue, Médium, dont le sous-titre est : « Transmettre pour Innover ». Or ce Candide à sa fenêtre doit être inscrit dans une tradition littéraire, celle du Journal, dans laquelle il innove totalement. Ces Dégagements appartiennent de plein droit à la lignée du Journal de Gide (en moins autocentré), du Bloc-Notes de Mauriac (en moins chrétien), des Propos comme ça de Chardonne (en moins droitier), ou encore du tout récemment exhumé Journal de Philippe Murray, Ultima necat (en moins destructeur). Le talent en littérature est au-dessus des idées, mais ces dernières, ici brillantes, font nécessité à l’homme de lettres qui, sans cela demeure sans carburant : « Vouloir convaincre à tout prix donne du cœur à l’ouvrage » (p. 384) et on ne saurait reprocher à l’écrivain de « tremper sa plume dans le scandale » (p. 319). Ce n’est pas le moindre mérite de ce livre magnifique, écrit et construit (il veut parfois donner l’impression du contraire), que de célébrer par antithèse ce qu’il condamne – la littérature inoffensive et anodine – en nous offrant ces pages décidément offensives et, au sens propre, inouïes.
L’ultime paradoxe offert par ce livre est d’y lire le désir de son auteur de céder à la tentation du retrait, de se livrer à un « recentrage terminal » (p. 349), alors qu’en réalité personne, depuis longtemps, ne nous avait aussi largement ouvert les yeux.


Stéphane Ratti

 

L’Ultima intervista di Pasolini Furio Colombo, Gian Carlo Ferretti, Traduit de l'italien par Hélène Frappat. Allia.

Les éditions Allia offrent aux lecteurs français la chance de lire le dernier témoignage de Pier Paolo Pasolini sous la forme d’un entretien accordé par l’écrivain italien à Furio Colombo le samedi 1er novembre 1975, quelques heures avant son assassinat. Ce dernier témoignage ne vient bien entendu pas remplacer des années d’interventions, la plupart du temps engagées et volontairement provocatrices, mais il a -en quelques lignes- le mérite d’offrir un instantané dans lequel s’est engagé celui qui pouvait en effet se sentir menacé lorsqu’il faisait remarquer à son interlocuteur pour le choix du titre à cette rencontre : « Voilà le germe, le sens de tout, a-t-il dit. Toi, tu ne sais même pas qui est en train d’envisager de te tuer. Choisis ce titre, si tu veux : ‘Parce que nous sommes tous en danger’. » Et même si nous ignorons encore aujourd’hui, la nature exacte du danger qui a réellement pesé sur l’auteur du dernier roman subversif Pétrole, et la véracité des thèses des complots politiques qui auraient souhaité la disparition d’un esprit trop libre, l’essentiel est à la fois ailleurs sans pour autant être absent de ces interrogations. Pour Pasolini, l’Italie, et bien entendu le reste du monde occidental, est en danger depuis longtemps déjà. Et même si l’intellectuel est bien conscient des limites de son combat avec les armes pourtant variées de son art (poésie, littérature, cinéma, théâtre…), il reste persuadé que la résistance n’a pas besoin du nombre et de l’influence pour porter ses coups à un système qui reste sourd aux cris de l’humain. Il n’hésite pas d’ailleurs à souligner combien le refus a toujours constitué un geste essentiel, celles et ceux qui ont toujours su dire non… Car c’est bien de l’humain dont il s’agit et qui touche le cœur même des angoisses de Pasolini : « La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les uns contre les autres », cela pourrait faire sourire, si cela n’avait pas été prononcé en 1975, il y a bientôt quarante ans…

 

“The Vatican manuscript of Spinoza’s Ethica » by Leen Spruit & Pina Totaro, Brill, 2012.

12838, tel est le numéro de la Bibliothèque Vaticane indexant l’un des manuscrits les plus importants de Spinoza puisqu’il s’agit du texte complet de l’Éthique, seul manuscrit restant de l’auteur. Or, Leen Spruit et Pina Totaro ont réalisé une véritable redécouverte, en retrouvant les traces de ce manuscrit qui s’avère être le plus ancien connu de Spinoza. Le lecteur pourra ainsi suivre le parcours de ce texte depuis la main de son auteur jusqu’à son transfert dans la Bibliothèque vaticane apostolique en 1922, après être resté dans les archives du Saint-Office depuis 1677. C’est, en effet, cette incroyable aventure qui est retracée dans ce livre en introduction, avant de proposer le texte latin de l’œuvre majeure du philosophe hollandais. Cette œuvre fut interdite alors même que son auteur souhaitait démontrer que l’homme devait dépasser l’esclavage de ses déterminismes et de ses passions pour atteindre la liberté, une position qui ne devait pas rencontrer l’assentiment du Saint Office.
Une édition critique de ce manuscrit est également proposée dans cet ouvrage parallèlement à l’étude détaillée de la vie de ce précieux document archivé. Cette parution permettra également au lecteur du XXI° siècle, à condition qu’il sache lire le latin, de prendre connaissance de la plus ancienne version du texte de l’Éthique dont nous puissions disposer aujourd’hui.

MUSIQUE Clément Janequin : un musicien au milieu des poètes, Olivier Halévy, Isabelle His et Jean Vignes (direction scientifique), Symétrie éditions, 2013.

Tout mélomane ayant écouté la première fois Le chant des oyseaulx de Clément Janequin, passée la surprise des étonnantes onomatopées, aura découvert tout un univers où langue, poésie et musique tissent un étonnant paysage qui fut celui du XVIe siècle et de cette fameuse Renaissance. C’est à ce grand musicien (ca 1485-1558) qu’est consacrée pour la première fois depuis 1948 une réflexion collective de grande ampleur faisant le point sur les connaissances, mais aussi les recherches en cours, sous la direction d’Olivier Halévy, Isabelle His et Jean Vignes. Ce volume imposant de près de 500 pages a choisi une approche pluridisciplinaire réunissant historiens, musicologues et littéraires. La polyphonie qui caractérise la musique de Clément Janequin, et celle du XVIe siècle, atteint souvent des niveaux de complexité que cache parfois la partie musicale plus connue du grand public avec les chansons descriptives évoquées précédemment. Il serait, en effet, réducteur de ne faire de Clément Janequin qu’un compositeur de plus d’airs à boire et à manger tant son art va pousser à l’extrême les intrications entre musique et bruit, description et évocation, une démarche essentielle pour comprendre les mentalités et goûts de cette époque cruciale de l’Histoire européenne. Les études de ce livre soulignent combien Clément Janequin réussira à dépasser l’expressivité de son temps en réduisant les frontières entre poésie et musique, cela grâce à son écriture musicale et à l’écriture littéraire, les deux domaines unissant avec Clément Janequin leurs forces pour dépasser le réel. Les textes des chansons deviennent dès lors musique alors que la composition musicale créée à son tour un nouveau langage. Cette analyse fait d’autant mieux ressortir la place de la singularité de cette expression vocale à la Renaissance que cette époque était paradoxalement plus « sonore » que la nôtre : imagine-t-on encore le cri des marchands dans les foires à l’heure de nos « musiques » d’ambiance dans les grandes surfaces, les chansons à tout moment de la journée, les interjections omniprésentes dans le théâtre comique… Mais l’art de Janequin fut de maître en musique de la plus heureuse manière ces bruits de la nature et des hommes en poussant cet art à un point tel qu’il en marquera son contrepoint. C’est donc à une approche faite de nuances et de subtilités qu’invite cette étude collective qui souligne cet art singulier de Clément Janequin dans son époque, tout en le replaçant dans un contexte historique où la belle littérature (Marot, Ronsard, Saint-Gelais) côtoie les bruits de la ferme et des forêts ; une heureuse invite à redécouvrir « Le chant du Rossignol » avec Dominique Visse et son Ensemble Clément Janequin (lire notre interview) !



 

 

Pascal Bouteldja « Un patient nommé Wagner » Editions Symétrie, 2014.


Pascal Bouteldja est docteur en médecine et consacre une vaste étude à Wagner, deux domaines a priori éloignés. Et pourtant, le compositeur bien connu pour ses opéras qui surent révolutionner le paysage musical de son temps et des décennies à venir peut également être perçu comme un cas intéressant la médecine si on se réfère à de nombreuses sources inédites réunies, dans cet ouvrage, par l’auteur, wagnérien passionné. Aussi, le pont est-il posé entre ces deux domaines, Wagner a, à l’image de son contemporain Nietzsche, un corps souffrant, un mal qui n’est pas sans influences sur sa vie et sur son art. Le lecteur est emporté grâce à une écriture fluide, et fort heureusement épurée du style médical, dans cette biographie de Richard Wagner avec ces anecdotes et cet éclairage que l’on ne connaissait pas de l’auteur de Tristan et du Ring. Christian Merlin dans sa préface cite Marcel Proust pour avertir des dangers qu’il pourrait y avoir à entreprendre une interprétation biographique des œuvres du compositeur, tout en poursuivant et citer cependant Wagner lui-même qui rappelait combien on ne pouvait comprendre son œuvre sans comprendre son auteur. Nous voilà alors pris dans une lecture stimulante qui ne vise pas, loin de là, à faire tomber le compositeur du piédestal où il fut placé dès son vivant, mais bien au contraire d’entrer plus encore dans l’intimité de ce génie par un angle inhabituel et rarement suivi jusqu’à cet ouvrage. Lors de ses premières années, l’enfant est chétif, puis quelques années plus tard, sujet à de multiples angoisses. Crainte des fantômes, de nuit comme de jour, caractère qui deviendra vite turbulent et colérique, aptitude précoce pour les acrobaties sont autant de traits de caractère notables de la personnalité du jeune Richard, sans que ces traits ne révèlent pour autant le génie de sa personne. A partir de là, l’étude menée par Pascal Bouteldja fourmille de données impressionnantes, le lecteur suivant tel un médecin le carnet de santé de Wagner au fil des étapes de sa vie et de ses nombreuses pérégrinations. Les liens entretenus entre ce corps souffrant et son œuvre sont plus ténus qu’il n’y parait, ainsi cette lettre de Wagner à son ami de toujours Franz Liszt est-elle symptomatique : « Ma santé vient de décliner au point que depuis dix jours que j’ai terminé l’ébauche du premier acte de Siegfried, il m’a été littéralement impossible d’écrire une mesure de plus sans être chassé de mon travail par des maux de tête les plus inquiétants. […] Je suis (en ce qui concerne mon système nerveux) comme un piano détraqué, et c’est d’un pareil instrument qu’il faut que je tire le Siegfried. » Nous ne sommes pourtant qu’en 1857 et Wagner aura encore 26 années à vivre… Ce livre offre une étude passionnante à plus d’un titre : pathologies et remèdes de l’époque, psychologie du musicien et son rapport avec son entourage, soulignant plus encore le rapport du génie avec son œuvre, et laissant apparaître combien le corps reste encore trop souvent un élément sous-estimé et que cet ouvrage contribue avec justesse à éclairer.

 

Jean-Yves Hameline « Leçons de Ténèbres » Editions Ambronay, (Distribution Symétrie), 2014.

L’usage de l’office des Ténèbres s’est peu à peu perdu, avec les siècles, et la sécularisation de la société. Et pourtant, aux XVII° et XVIII° siècles, ce rituel marquait la fin de la période de Carême et l’entrée dans les jours saints précédant la fête de Pâques. Associant liturgie et musique, les Ténèbres participaient de ce mystère divin célébré par toute la société de l’Ancien Régime à cette période majeure du calendrier liturgique. Jean-Yves Hameline (disparu en 2013) a consacré une étude incontournable et publiée aux éditions Ambronay, non seulement destinée aux musiciens qui auront à interpréter ce riche patrimoine musical – on pense bien entendu à Couperin et Charpentier – mais également pour tout mélomane qui aura tout autant plaisir à le découvrir. L’ouvrage est technique, certes, mais parfaitement accessible, reposant sur un important travail de recherche sur les sources d’époque, et de nombreuses reproductions d’ouvrages anciens intégrées dans le livre avec tous les commentaires et explications nécessaires à leur compréhension et à l’interprétation du chant des Leçons de Ténèbres en France à l’époque baroque. Jean-Yves Hameline a justement souhaité partir de ces récitatifs notés des Lamentations de Jérémie pour mieux exposer en quoi ils ont su inspirer l’écriture musicale des compositeurs du baroque français. Ce texte de l’Ancien Testament, d’un caractère sombre dû au contexte qu’il l’a vu naître, évoque la destruction de Jérusalem en 586 avant Jésus-Christ. C’est à partir de ces récitatifs canoniques que le livre retrace non seulement l’esprit, mais également les pratiques et rituels qui se développeront jusqu’aux siècles du baroque et dont les grands maîtres de la composition reprendront l’essence avec le talent qu’on leur connaît. C’est tout cet héritage qui est ici non seulement réuni et présenté avec une finesse d’analyse remarquable. Cette heureuse initiative peut seulement faire quelque peu regretter que ce riche patrimoine soit tant ignoré dans les liturgies actuelles de l’Église, catholique et, qu’heureusement, le monde actuel de la musique préserve totalement de l’oubli grâce à de telles démarches.
 

 

Richard Wagner « Ecrits sur la musique » traduit par Jean-Louis Crémieux-Brilhac et Jean Launay, préfacé par Richard Millet, Gallimard, 2013.


Richard Wagner, Franz Liszt « Correspondance » préface de Georges Liébert, collection Blanche, Gallimard, 2013.


Franz Liszt « Lectures et écritures » sous la direction de Florence Fix, Laurence Le Diagon-Jacquin et Georges Zaragoza, Hermann, 2013.


Un grand nombre d’écrits sur la musique de Richard Wagner n’était malheureusement plus disponible et cette nouvelle édition permettra- heureuse initiative - non seulement aux mélomanes, mais également à un public plus large de découvrir ou redécouvrir des sources souvent importantes pour la compréhension de l’œuvre et de l’époque du musicien. Car Richard Wagner est un homme de son temps et l’a même devancé sur bien des points en musique grâce à des novations qui étonnent encore aujourd’hui. Mais la littérature a également occupé une place importante chez Wagner, avec un gout particulier pour le théâtre qui nourrira le drame qu’il transposera si souvent en musique. Une des inspirations principales en musique fut cependant la personne même de Beethoven dont les symphonies détermineront la vocation musicale du jeune Wagner. C’est donc à ce compositeur de génie que sont consacrés les premiers écrits réunis dans ce volume et notamment cette Visite à Beethoven datant de 1840, nouvelle imaginant un jeune compositeur partant à pied à la rencontre du grand maître… Puis viennent des textes sur la Neuvième Symphonie qui avait littéralement plongé dans une extase mystique celui qui prendra lui-même conscience de sa propre force créatrice à l’école de ce brillant modèle. Mais il faut surtout relire cet essai datant de 1870 sur Beethoven, époque à laquelle le compositeur voit L’Or du Rhin et La Walkyrie créés à Munich. L’essence de la musique, la spécificité du musicien en tant qu’artiste, les rapports de la patrie et du musicien sont autant de thèmes abordés dans cet essai qui développe également une partie théorique dans laquelle les idées de sublime, de beauté et de perfection caractérisent ce langage universel qu’est la musique.
L’importance de l’écriture et notamment de la correspondance a aussi uni deux grands musiciens du XIXe siècle que furent Wagner et Liszt comme en témoigne le fort volume publié par les éditions Gallimard. Ce furent les mêmes éditions qui avaient déjà publié cette correspondance il y a 70 ans et qui fait aujourd’hui l’objet d’une nouvelle édition, revue et augmentée d’un appareil critique remarquable et accompagnée de documents souvent inédits. L’admiration portée par Franz Liszt à Richard Wagner était immense et le virtuose accepta bien des entorses à leur amitié en raison de ce génie qu’il avait perçu chez celui qui allait devenir son gendre. Nous découvrons ainsi au fil de ces lettres, toujours vivantes et pleines de fougue, les joies et les peines de ces deux génies que tout pouvait opposer sauf l’amour des arts et de la musique. Richard Wagner souligne d’ailleurs la valeur du silence pour mieux le comprendre dans une lettre écrite de Zurich le 2 juillet 1858 et il ajoute : « Tu apprendras le plus caché en faisant connaissance avec mon Tristan ». Suivront également de nombreuses informations permettant de mieux apprécier la genèse des œuvres évoquées. A travers le prisme de ces lettres, toujours soignées, le lecteur entend d’une certaine manière les compositions en cours et parfois même à venir. Le génie s’écrit devant nos yeux avec des mots, des maladresses et des incompréhensions souvent, mais toujours dans un élan passionné qui unit ces deux âmes vouées indéfectiblement à leur muse. Autre mérite, et non des moindres, de ce livre est de nous faire entrer au cœur même de la vie musicale, et plus généralement artistique, de l’Europe du XIXe siècle que parcourent ces deux génies.
A souligner, enfin, que les éditions Hermann ont également publié les actes de trois colloques de trois universités françaises associées afin de rendre hommage au plus européen des musiciens en cette année 2011, année du bicentenaire du musicien hongrois, Franz Liszt. Chaque colloque a souhaité aborder un aspect spécifique de la personnalité du grand virtuose. Liszt et la littérature ont, il est vrai, toujours été associés tant le musicien chérissait les lettres qui, bien souvent, nourrissaient directement ou indirectement un grand nombre de ses compositions. Franz Liszt était un grand lecteur et il suffit de lire quelques-unes de ses correspondances ou alors de parcourir les titres d’un grand nombre de ses œuvres pour y retrouver des références à Pétrarque, Dante, Goethe, Byron ou Lamennais, la liste exhaustive serait longue à continuer…
Liszt avait également une passion pour l’écriture que celle-ci prenne forme dans ses préfaces aux Poèmes Symphoniques, dans ses innombrables correspondances, ou encore pour la rédaction d’ouvrages – souvent méconnus – tels Des Bohémiens et de leur Musique en Hongrie, Lettres d’un bachelier es musique, … Mais Liszt est également le sujet d’écrits sur sa personne, souvent romancés, on peut penser au Contrebandier de Georges Sand, au dandy baudelairien, sans parler des nombreuses œuvres contemporaines qui ont su trouver leur inspiration dans cette personnalité complexe, à la fois champion de la virtuosité, héraut des plus grands idéaux, et touchée par une forte spiritualité au point de devenir abbé…
 

 

 

 

Ivan Wyschnegradsky « Libération du son _ Écrits 1916-1979 » textes réunis, présentés et annotés par Pascale Criton (édition scientifique), traduction de Michèle Kahn, Symétrie éditions, 2013.


Les textes théoriques du compositeur d’origine russe Ivan Wyschnegradsky sont enfin réunis en une seule édition critique grâce au beau travail réalisé par Pascale Criton et nous permettent ainsi d’entrer au cœur même de l’espace pansonore théorisé par celui dont le travail fut soutenu par Olivier Messiaen ou encore Henri Dutilleux . Ivan Wyschnegradsky est né à la fin du XIXe siècle à Saint-Pétersbourg et émigrera en France après la révolution bolchevique, pays où il demeurera jusqu’à la fin de sa vie et où il réalisera l’essentiel de son œuvre. Il fait figure de pionnier de l’ultrachromatisme et de la musique microtonale. C’est en effet à Ivan Wyschnegradsky, mais aussi Julián Carrillo et Alois Hába, que l’on doit cet emploi de micro-intervalles, une manière de dépasser et d’aller au-delà du chromatisme selon ces théoriciens. Carrillo inventera ainsi une notation avec tiers, quarts, huitièmes et seizièmes de ton, ce qui encouragera ces musiciens à construire des instruments qui répondent à cette nouvelle approche. Wyschnegradsky élaborera en effet un piano spécial à quart de ton, premier d’une longue série d’instruments bien particuliers.
Il apparaît vite indispensable à la lecture de cet important volume de replacer cette réflexion dans le contexte plus général du symbolisme, du futurisme et des constructivistes. Dans son introduction, Pascale Criton souligne en effet combien il restait à étudier dans le domaine de la musique ce qui a déjà été défriché dans le domaine de la peinture (de Malevitch à Kandinsky), de la danse (Diaghilev et les Ballets russes), ou de la littérature (de Biély à Mandelstam) entre la Russie et l’Europe de cette époque.
Conçu en quatre parties chronologiques, cet ouvrage, premier du genre en français, couvre l’ensemble de la création du théoricien avec, pour commencer, ses années russes, déterminantes pour son parcours futur et éclairant la gestation d’une œuvre qui sera pleinement développée à partir de son émigration en France en 1920. C’est en effet dès le début des années 20 que Wyschnegradsky soulignera dans ses écrits la nécessité d’une révolution dans la musique à laquelle il s’emploiera dés ses premiers articles, avec en 1924, un article au titre essentiel : la musique à quarts de ton. La troisième partie du livre développe justement cette microtonalité si essentielle dans la pensée du théoricien. Particulièrement instructive, cette partie montre combien Wyschnegradsky s’impliqua personnellement dans le développement de ses théories, allant même jusqu’à la controverse avec d’autres théoriciens pourtant proches de sa pensée, et notamment celle l’opposant à Alois Haba quant à la réalisation de la musique à quarts de ton au moyen de deux pianos accouplés (l’un au diapason normal, l’autre d’un quart de ton plus haut).

 

La quatrième partie du livre couvre la période des années 50 – si essentielles si l’on pense à la musique sérielle – jusqu’à la mort du compositeur en 1979. L’ultrachromatisme se développe ainsi au-delà du quart de ton, et s’élargit à d’autres instruments. Wyschnegradsky développe également une belle réflexion dans un article intitulé continu et discontinu en musique et où le théoricien souligne combien le Xxe siècle a connu le passage de la conscience tonale (parenté acoustique des sons) à celle post-tonale, et élargit son propos à la dimension spatiale. Afin de mieux apprécier encore la portée de ce compositeur et théoricien hors du commun, on lira avec profit la dernière étude intitulée Perspectives par Pascale Criton et qui invite à évaluer le rayonnement de la pensée et de l’œuvre d’ Ivan Wyschnegradsky, une œuvre dont l’importance fut très tôt appréciée par Olivier Messiaen, et à sa suite Claude Ballif, et que cet ouvrage nous invite à découvrir de bien belle manière.
 

Sciences

Trésors de la terre – Galerie de Minéralogie, Muséum d’Histoire Naturelle, Artlys éditions, 2014.

L’académicien, et amoureux de la minéralogie, Roger Caillois estimait que « De tout temps, on a recherché non seulement les pierres précieuses, mais aussi les pierres curieuses, celles qui attirent l’attention par quelque anomalie de leur forme ou par quelque bizarrerie significative de dessin ou de couleur ». Ces temps de l’homme sont infinitésimaux si l’on considère l’immensité géologique, véritable matrice d’où sont nés ces trésors réunis dans le dernier livre paru « Trésors de la terre – Galerie de Minéralogie » du Muséum d’Histoire Naturelle. La remarquable collection de Roger Caillois a d’ailleurs fait l’objet d’un don à ce Museum et, en attendant que l’ensemble de la Galerie ouvre au public après sa réorganisation, une sélection accompagnée de pièces des collections du Muséum sont actuellement présentées sous forme d’exposition, et ce livre vient l’accompagner à point nommé. Ainsi que le soulignent Gilles Bœuf et Thomas Grenon, respectivement président et directeur du Muséum, c’est de découvertes dont il s’agit avec ces « Trésors de la Terre » exposés au public dans la galerie de Minéralogie. Découverte, bien entendu, en raison de ce qu’évoquait en préambule l’écrivain, cette curiosité qui retient le regard pour différents motifs : beauté, étrangeté, bizarrerie, particularités... et où se glisse l’imaginaire et le rêve. Découverte également de leur origine, de leur formation et de leur conservation jusqu’à notre époque, car on l’oublie trop souvent qu’un minéral vit et peut malheureusement mourir également. C’est enfin de découvertes au pluriel auxquels invite ce beau livre avec pour chaque spécimen retenu, non seulement son identité, mais aussi les catégories et classification qui le concernent. L’iconographie est remarquable et, si elle ne dispense pas bien entendu de découvrir ces chefs-d’œuvre de la nature sur place au Muséum, elle invite au rêve et à cette curiosité qui furent si chers à Roger Caillois et que nous pouvons faire nôtre grâce à ce beau livre.

 

Guide des insectes des prés et des prairies de Vincent Albouy, Belin éditions, 2014.

Vincent Albouy a décidé de nous convier à une balade bucolique en pays d’entomologie. L’été est propice à ce genre de découvertes même si l’univers des insectes bruisse de vie tout au long de l’année de mille et une manières. Le Guide des insectes des près et des prairies est conçu de manière très pratique afin qu’il soit non un livre de table ou de chevet de plus, mais bien un compagnon de découvertes dans les prés et autres prairies où « fourmillent » une vie extraordinaire de diversités et qui pourrait bien donner le vertige si le spécialiste qu’est Vincent Albouy n’y mettait pas un peu d’ordre. Aussi l’ouvrage – dès ses rabats indiquant les formes principales d’insectes pouvant être identifiés assez facilement – renvoie pour chaque espèce à un descriptif détaillé accessible et néanmoins complet. Vous avez décidé de vous promener le soir à la nuit tombée et vous restez interdit devant ces petites lumières d’un vert incroyable ? Vous vous doutez qu’il s’agit des fameux vers luisants ou lucioles, mais connaissiez vous la forme de cet insecte pour le moins étonnant et saviez-vous que seule la femelle émettait cette étrange lumière visible de loin l’été afin d’attirer les mâles pour la reproduction ? Les promenades diurnes ou à toute heure réservent bien entendu de nombreuses autres surprises telles ces nombreuses chenilles que l’on apprendra vite à différencier grâce aux belles reproductions accompagnant leur description. Des plus beaux insectes tel le somptueux Turquoise au plus étrange Aphrophore de l’aulne digne d’un film de science-fiction, l’univers des insectes développe sous nos yeux ébahis la diversité de la forme animale, une belle leçon !

 

Trinh Xuan Thuan "Dictionnaire amoureux du Ciel et des Etoiles" Editions PLON / FAYARD.

 

Trinh Xuan Thuan a réussi ce pari extraordinaire de rendre l'astrophysique et les origines de notre univers comme étant une mélodie familière à nos oreilles ! Le célèbre astrophysicien d'origine vietnamienne, professeur d'Astronomie à l'Université de Virginie à Charlottesville, est également un francophone convaincu puisqu'il partage sa vie entre les Etats-Unis et la France. Il est auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation en français sur l'Univers et les questions philosophiques qu'il pose.
Thuan est également chercheur à l'Institut d'Astrophysique de Paris. Rencontre avec un grand scientifique, mais également avec un troubadour de l'immensité galactique !

 

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Spiritualités Livret Lectionnaire de la Passion format : 18 x 24, 96 pages, AELF, Desclée-Mame, 2016.

Les jours de la Passion célébrés, année après année, depuis plus de XXe siècles, sont au cœur de la liturgie chrétienne. Les éditions Mame ont à cet effet édité un coffret rouge comme la couleur du sang versé par le Christ et couleur retenue pour certains offices de la Passion réunissant quatre livrets réunissant l’ensemble des lectures retenues pour la Semaine sainte. D’un format 18 x 24, ces quatre livrets intègrent les lectures des années A (Passion selon saint Matthieu), B (Passion selon saint Marc), et C (Passion selon saint Luc - année en cours actuellement), ainsi que la Passion du Vendredi saint selon saint Jean commune aux trois années. Cet ensemble sera particulièrement adapté aux lectures à plusieurs voix faites pendant la Semaine sainte, chaque lecteur pouvant disposer d’une édition en gros caractère avec une signalétique en rouge distinguant bien chaque intervenant. Ces lectures sont tirées du Lectionnaire pour les messes des dimanches et des fêtes et solennités pouvant l’emporter sur le dimanche élaboré par Commission épiscopale francophone pour les traductions liturgiques, Lectionnaire déjà présenté dans ces pages.

 

Pape François « Le nom de Dieu est Miséricorde » Presses de la Renaissance, Robert Laffont, 2016.

Notre société serait-elle malade de la culpabilité et des accusations qu’elle fait systématiquement reposer sur l’autre, sans jamais inviter à s’interroger ? C’est sur ce constat que s’ouvre le dernier livre du pape François sur la miséricorde, en relevant que nous sommes malades de nous voir mieux que nous sommes, et ravagés par les accusations que nous portons sur les autres. Se pencher avec compassion sur les misères de l’humanité, la nôtre en premier, tel est le message essentiel de la miséricorde qui est au cœur de l’Année sainte célébrée depuis l’automne dernier. Partant d’une homélie sur la femme adultère évoquée dans l’Évangile (Jn, VIII, 11), François souligne combien Jésus non seulement ne condamne pas la pécheresse, mais lui pardonne en la laissant aller en lui enjoignant de ne plus pécher, le péché n’étant ni nié, ni occulté, mais dépassé par l’amour divin : « Dieu pardonne non avec un décret, mais avec une caresse » souligne le pape. Andrea Tornielli est parti d’une homélie passée à laquelle il avait assisté pour suggérer au Saint-Père l’idée d’une interview sur la Miséricorde. Celui-ci a accepté en soulignant combien cette dernière n’était pas le fait d’une circonstance particulière, mais avait muri tout au long de sa vie de prêtre et se révélait essentielle aux temps que nous vivions actuellement. François rappelle dans ces pages qu’être miséricordieux, c’est étymologiquement « ouvrir son cœur au mystère », une ouverture pour laquelle il n’hésite pas à livrer des exemples concrets tirés de son histoire personnelle, des prêtres qui ont marqué sa jeunesse par leur miséricorde sans limites à l’exemple du père Duarte, de Don Enrico Pozzoli ou encore du père José Ramon Aristi. Quelle voie prendre pour aller vers la Miséricorde ? Le pape François part de la confession, à la fois parce qu’elle est le moyen d’obtenir le pardon et par là même le rétablissement d’un lien social brisé, véritable rencontre avec la miséricorde. Une fois de plus le Saint-Père démontre que l’humilité doit s’exercer à tous les niveaux et à commencer par le sien, en s’avouant pécheur et en voyant en chaque personne incarcérée ou chaque prostitué(e), une situation qui aurait pu être la sienne. La tolérance dans le regard porté à l’autre est une des plus belles voies vers la miséricorde qui doit conduire à ne jamais fermer la porte à quiconque, à commencer également par soi-même.

 

À l'écoute de la Bible Homélies, Dimanches et fêtes Année C, Michel Viot, Artège, 2016.

Les lecteurs du père Michel Viot connaissent le parcours atypique de cet homme qui de pasteur luthérien en 1968 est entré dans la franc-maçonnerie avant d’être ordonné prêtre pour le diocèse de Blois, curé, vicaire épiscopal…
Enrichi par ce parcours, il s’est lancé avec toute l’énergie qui le caractérise dans le commentaire de la Parole de Dieu en proposant des homélies pour chaque dimanche de l’année. Après l’année A et B, c’est donc le troisième volume correspondant à l’année C du calendrier liturgique qui vient terminer cette vaste entreprise. Commentaire vif et inspiré de la parole de Dieu avec des homélies pour tous les dimanches de l’année ainsi que les fêtes, l’auteur a retenu pour celui-ci la pensée de Benoît XVI considérant chaque homélie comme « actualisation du message scripturaire » dans la vie quotidienne de chaque fidèle. C’est bien évidemment une mission et une tâche ardues qui incombent aux prêtres dimanche après dimanche face à une assemblée toujours variée, disparate en âge et en culture, sans parler du cheminement personnel dans la foi de chacun d’entre eux. Pour cela, l’interprète et le commentateur se doivent de rendre compréhensible la Parole aujourd’hui en une prédication qui ne saurait être un exercice de style mettant en valeur l’orateur. La substance du message évangélique doit être proposée pour mieux intérioriser l’Évangile ainsi que le souligne le cardinal Mamberti dans sa préface au livre, une dimension qui est au cœur de l’encyclique Evangelii gaudium où « l’homélie reprend ce dialogue qui est déjà engagé entre Dieu et son peuple ». C’est cette inspiration qui guide chaque prédication proposée par le père Michel Viot en un engagement franc et inspiré, allant droit à l’essentiel tout en ayant recours au contexte et explications nécessaires à la compréhension de chaque texte. Un recueil de prédications engagées qui devrait guider chaque fidèle, dimanche après dimanche.

 

Joseph Ratzinger – Benoît XVI « L’enfance de Jésus » Texte intégral lu par Sylvain Lhermitte, collection Dire la parole CD Audio mp3, Saint-Léger Productions.

Les éditions Saint-Léger Productions viennent de publier une série de livres à écouter sur format CD-Audio mp3 avec des références incontournables en théologie dont notamment certains écrits essentiels de Joseph Ratzinger – Benoît XVI. Écouter « L’enfance de Jésus » peut être une bonne idée pour les fêtes de la Nativité, l’ouvrage n’étant pas, en tant que tel, un troisième volume venant s’ajouter aux deux précédents ouvrages sur Jésus écrits par le pape Benoît XVI. Celui qui signe cette dernière étude de son nom d’état civil et de théologien – Joseph Ratzinger – prend soin en effet d’avertir ses lecteurs que ce petit livre se veut seulement une porte d’entrée à sa réflexion antérieure consacrée à la figure et au message de Jésus. Et peut-être pouvons-nous paradoxalement rappeler la fin de la réflexion du successeur de Pierre pour mieux comprendre la portée de ce livre : Le fin théologien, loué par ses pairs, et unanimement salué par ses anciens étudiants pour la justesse et la pédagogie de ses analyses, relève, en effet, en conclusion de ce dernier livre : « La parole de Jésus est trop grande pour le moment », et même sa mère, Marie, et Joseph ne comprirent pas tout le sens des paroles du jeune enfant alors qu’Il se trouvait au Temple et que ses parents étaient repartis sans lui. Benoît XVI souligne cette donnée combien essentielle pour notre époque : « Marie ne comprend pas la parole de Jésus, mais elle la conserve dans son cœur et là, elle la fait parvenir petit à petit à sa maturité », ce qui peut apparaître, pour paraphraser saint Paul, un scandale pour notre époque et une folie pour les rationalistes que nous sommes devenus…
Le pape va ainsi tisser tout au long de ce livre un fin maillage d’exégèse sur les témoignages de l’Enfance de Jésus, témoignages très parcellaires qui reposent essentiellement sur les évangiles de Luc et de Matthieu. La question méthodologique rappelée par le théologien qui a quitté ses chères études pour le ministère de Pierre est la suivante : qu’ont voulu signifier les évangélistes en rapportant ces faits et ces paroles ? Et, de nos jours, au XXI° siècle, quel sens doit-on leur accorder et est-ce vrai pour nos contemporains ? La complexité de cette approche pourtant a priori simple apparaît dès la question de l’origine de Jésus : sa généalogie est à la fois connue et explicitement rappelée par les textes, mais en même temps un mystère demeure, celui de son Père divin… C’est cette complexité irréductible qu’il convient d’accepter pour mieux suivre la pensée de Benoît XVI et qu’il souligne dans l’épilogue de son livre : Jésus a pensé et appris d’une manière humaine, et en même temps, l’enfant connaît le Père et vit en sa présence, ce qui le distingue des autres hommes. Il est vrai homme et vrai Dieu, ce qui est parfaitement résumé par le prologue de l’évangile de saint Jean « et verbum caro factum est et habivit in nobis » : le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. La foi dans ce Verbe fait chair confère une nouvelle origine aux croyants et leur donne une nouvelle naissance : ils sont engendrés par Dieu au nom du Christ. Le « oui » libre de Marie manifeste cette acceptation qui doit être celle du croyant selon Benoît XVI, pour que chacun devienne ainsi la demeure de Dieu. Aussi, pour conclure sur ce livre d’une sensibilité rare à écouter, réécouter et à méditer, pouvons-nous retenir cette belle image conjuguée du consentement pleinement libre de Marie qui la conduit avec son époux Joseph dans cette fameuse grotte de Bethléem et celle des mages, symboles de l’humanité en marche vers le Seigneur, même point convergent, et point de départ d’une nouvelle espérance…
Cette porte d’entrée permettra de découvrir les deux autres réflexions du pape théologien disponibles également en format audio que sont Jésus de Nazareth 1) Du Baptême dans le Jourdain à la Transfiguration et 2) De la montée à Jérusalem à la Résurrection (textes lus par Marc-Pierre Galiero) avant de découvrir un dernier titre essentiel pour aborder les réflexions théologiques du même auteur « La foi chrétienne hier et aujourd’hui » (texte lu par Étienne Dahler).

 

 

 

 

Macha Chmakoff « Les couleurs de l’Avent » DVD inclus, Fidélité, 2015.


« Les couleurs de l’Avent » de Macha Chmakoff jettent des ponts entre les deux passions de cette femme, Macha, peintre et psychanalyste. Les œuvres réunies dans cet album inspiré offrent en effet une belle variation de couleurs à partir de la vie du Christ, variations où le bleu domine, couleur orientée vers la transcendance depuis la Renaissance. Les œuvres parlent pour cette artiste si habituée par son métier à l’écoute. Les formes élancées, presque flottantes, laissent transparaître au-delà des simples apparences le message christique. L’artiste diplômée de l’École des Beaux-arts de Paris élabore ainsi un véritable accompagnement spirituel par l’image, à l’aide de l’épaisseur de sa peinture apposée au couteau et des lignes suggérées par les scènes représentées. On imagine sans peine la place d’une telle œuvre dans une démarche pédagogique auprès des plus jeunes ou lors d’une retraite avant la Nativité comme l’y invite le titre « Les couleurs de l’Avent ». À noter que l’album est accompagné d’un DVD permettant d’approfondir plus encore cette démarche artistique en forme de quête spirituelle.

Éric Monticolo « Gospel light - Evangile selon la lumière » méditations d’Eric Vermeer, Fidélité, 2015.


Éric Monticolo partage depuis de nombreuses années la couleur de sa palette d’artiste avec la lumière du cœur des hommes. Voyageant en France, en Europe et au Canada, son expérience se bâtit progressivement à partir de l’idée de partage qui nourrit et éclaire ses œuvres. Il suffit de faire défiler, page après page, cet Évangile selon la lumière intitulé « Gospel light » pour réaliser combien de ces irisations naissent des paysages intérieurs à l’image des secrètes paesine toscanes. Le regard se pose sur ces formes abstraites, des flammes s’élèvent vers les cieux, comme une âme en prière. La peinture d’Éric Monticolo se veut ainsi une démarche spirituelle tout autant qu’artistique, l’une ne se concevant pas sans l’autre. Les méditations d’Éric Vermeer accompagnent et éclairent elles aussi les 25 aquarelles réunies dans ce livre pour un dialogue où le verbe et la couleur s’entremêlent en une oraison inspirée.

 

 

Enrico Impalà « L’ermite et le mendiant - biographie du Cardinal Martini » Editions Mediaspaul, 2015.

La route du cardinal Carlo Maria Martini a croisé à deux reprises la vie du journaliste et écrivain Enrico Impalà. A chaque fois, l’influence de cette rencontre a été grande, au point de donner naissance à cette biographie du cardinal, toute première depuis sa disparition en aout 2012. Enrico Impalà a découvert celui qui était alors archevêque de Milan, à une époque où cet homme d’études, ce bibliste réputé, était plus connu pour son art de la lectio divina et ses recherches sur les premiers documents de l’histoire chrétienne que sur l’art de diriger l’un des plus grands diocèses du monde. Et pourtant, il sut relever ce défi avec le succès que l’on sait et que l’auteur rappelle dans des pages pleines d’émotion tant le témoignage a été vécu non seulement physiquement mais aussi spirituellement. C’est de cette première expérience ayant marqué Enrico Impalà qu’est née cette volonté de laisser un témoignage à la fois public et privé d’un homme de foi et d’intériorité qui a marqué son époque. Le biographe a repris pour son livre les quatre périodes de vie naguère évoquées par le cardinal : celle où l’on apprend, celle l’on enseigne, celle où l’on se retire pour approfondir puis celle où l’on mendie quand on devient dépendant, ce livre retrace les grandes lignes de celui qui était destiné à l’étude et à la recherche pour finir par être l’une des grandes figures de l’Église du XX° siècle. Le propos retenu par l’auteur est sobre, discret, au diapason du cardinal qui aimait le silence et la méditation ignatienne. C’est une haute qualité qui émane de ces phrases concises et ciselées évoquant fidèlement celui qui aurait pu être souverain pontife mais préféra l’intériorité d’une retraite à Jérusalem, retraite qui sera malheureusement abrégée par la maladie et l’obligera à venir finir ses jours en Italie. Et même dans ces derniers moments, le témoignage reste fort chez cette personnalité qui sut maintenir une lucidité jamais entamée par la maladie. Alors que cette dernière gagnait chaque jour du terrain, l’esprit du cardinal ne s’avoua jamais vaincu et fut exclusivement tourné vers la célèbre devise qui résume si bien sa vie : Ad Majorem Dei Gloriam.

 

Damiano Modena « La théologie du cardinal Martini – Le Mystère au cœur de l’histoire » Lessius éditions, 2015.

C’est un témoignage de première main de la théologie de Carlo Maria Martini que nous livre Damiano Modena, prêtre du diocèse de Vallo della Luciana en Italie et secrétaire du cardinal dans les trois dernières années de sa vie. C’est d’ailleurs le cardinal lui-même qui en signa la préface reconnaissant en un geste de pudeur caractéristique de sa personnalité combien lui était difficile de parler d’un livre qui parlait de lui… Et le cardinal de s’étonner, sans fausse modestie, d’être l’objet d’une telle étude alors qu’il avait toujours eu le sentiment d’être en inadéquation face aux devoirs qui lui étaient confiés. Celui qui se sentait pris de panique pour parler d’un texte devant un public nombreux a toujours fait sienne les paroles du psaume 119, 105 : « Une lampe sur mes pas ta Parole, une lumière sur ma route ». La Parole de Dieu a toujours été en effet la lumière qui irradiait la pensée et l’action de l’homme d’Église et c’est selon cet éclairage qu’il acceptera cette idée d’une théologie qui pourrait être sienne, miroir de l’Écriture et des Exercices spirituels qui ont toujours été au cœur de sa vie. La riche expérience spirituelle qui se dégage de la vie du cardinal Martini repose tout d’abord sur une proximité toujours plus grande avec la Parole de Dieu, étudiée et méditée chaque jour au plus près du texte grâce à sa science des langues anciennes et son amour de l’exégèse. Cette intimité vécue fut renforcée par la familiarité également grandissante avec la pensée ignatienne et notamment la pratique des Exercices spirituels que le cardinal n’eut cesse de suivre et de diriger jusqu’à la fin de sa vie. Cette proximité spirituelle connut un nouvel enrichissement avec l’expérience pastorale de l’archevêché de Milan, une mission pour laquelle il pensait ne pas être fait et qui une fois de plus s’imposa à lui avec les fruits que l’on sait. Damien Modena parvient ainsi à rendre en des pages fortes l’expérience de cette rencontre et de ce partage du fruit de l’étude et de l’intériorité avec le plus grand nombre, notamment lors de la fameuse Scuola della Parole dans le Duomo de Milan empli de jeunes venus écouter les méditations du cardinal jésuite. Pour Carlo Maria Martini, le défi de l’Église était toujours à conjuguer au présent, à la lumière des enseignements du passé, un rôle exigeant et souvent en décalage avec l’esprit du temps à l’image du Christ qui sut provoquer les repères de son époque. Les dernières pensées du cardinal avaient suscité quelques remous dans l’Église, force est de constater qu’elles ont su être partagées par le magistère actuel, signe de leur force pour les temps présents et à venir.
 

 

Régis Burnet, Les douze apôtres. Histoire de la réception des figures apostoliques dans le christianisme ancien, Brepols, Turnhout, 2014, 835 pages.


Dans sa très récente Critique du jugement (Galilée, 2015), Pascal Quignard invite à la suspension du jugement critique. Juger (krinein), dit-il, relève du crime (krima). Ce serait donc criminel que d’exprimer sur ce volumineux et érudit ouvrage (qui mentionne plus de 1600 titres dans la bibliographie) tout autre sentiment que celui de l’admiration portée spontanément aux sommes intellectuelles.
Il ne s’agit pas ici d’une histoire des Douze Apôtres au sens strict, mais d’une histoire de la réception des figures apostoliques dans le christianisme ancien. L’auteur ne nie cependant aucunement l’historicité des apôtres. Si le nombre de douze repose évidemment sur la symbolique des douze tribus d’Israël ainsi rassemblées par Jésus, cette historicité est démontrée selon Régis Burnet par la convergence des Évangiles (avec des variantes sur les noms) sur ce nombre précisément de douze (qui devait figurer déjà dans la source commune Q) et par la présence constante de Judas, un personnage, selon lui, que les chrétiens n’auraient en rien gagné à inventer, la « livraison » de Jésus (sens véritable du grec paradidômi) aux autorités romaines (et non « trahison ») constituant à elle seule une monstruosité, un mystère exégétique sur lequel se greffe la vieille polémique autour de l’antijudaïsme chrétien. Constatant l’échec d’une histoire positiviste qui cherchait jadis à écrire une Vie des Apôtres comme Renan écrivit une Vie de Jésus, l’auteur se place délibérément sur le plan de l’historiographie, de l’histoire de la représentation dans les textes chrétiens et dans les mentalités de la figure (de la construction au sens géométrique du mot) des apôtres. La mode universitaire est à la réception, une forme nouvelle d’histoire riche de résultats multiples depuis vingt ans (la belle revue Anabases s’en est fait, par exemple, une spécialité). Histoire littéraire et exégèse des textes, des plus attendus (les Évangiles, dans la seconde moitié du premier siècle, aux Canon de Muratori, au IIe ou IIIe siècle et à Eusèbe de Césarée sous Constantin ou encore Grégoire de Tours) aux plus rares et difficiles d’accès (les Apocryphes, les Chronica latina minora tardives), sont les axes d’approche choisis.
Mais qui sont les Douze ? Douze chapitres qui forment chacun une monographie la taille d’un volume séparé donnent la liste assortie de caractérisations qui sont autant de problématisations : Judas, l’apôtre qui s’est perdu ; Pierre, « Le Prince des Apôtres » ; André, « l’hétérodoxe » patron de Byzance ; Jacques le Majeur, l’apôtre aux deux vies ; Jean, le grand homme et ses homonymes ; Philippe, apôtre de la Phrygie ; Barthélémy, l’apôtre oriental ; Thomas, le mystique d’Édesse ; Matthieu-Lévi, l’évangéliste ubiquiste ; Jacques fils d’Alphée, l’apôtre exproprié ; Jude, le vecteur d’apostolicité ; Simon le zélé, l’apôtre inconnu ; Matthias, l’apôtre de secours.
Il est impossible de résumer les analyses si riches de ce maître-livre. Signalons simplement quelques pages sur les sujets les plus attendus. L’analyse de la signification du nom de Pierre, par exemple, est exemplaire. L’homme s’appelait Simon ou Syméon, un nom hébraïque répandu. Le Nouveau Testament (Paul notamment) l’appellera en grec Képhas, un nom d’origine araméenne signifiant « pierre » ou « roc » ou encore Petros, mot grec qui désigne le « rocher isolé ». Ce dernier surnom n’apparaît jamais avant le Nouveau Testament et c’est Jésus qui l’emploie, précédé de l’article défini. Si le moment précis où Jésus lui donne ce nom (Mt 16, 13-20) est discuté, le sens en est l’objet de mille exégèses : « Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église… ». Le Christ parle ainsi de son église, qu’il bâtira lui-même. La formule est donc « l’expression de la puissance du Christ avant d’être celle de la mission de Pierre ». On peut donc parler d’une ecclésiologie déjà en marche. Le triple reniement qui suivra fera de Pierre un apôtre « fragile », plongeant les lecteurs des Évangiles dans l’inquiétude et faisant de l’apôtre un personnage éminemment tragique. On n’oubliera ainsi jamais le caractère littéraire des évangiles, même si leur apparente simplicité d’écriture a longtemps désorienté leurs lecteurs païens mais aussi les plus convaincus et les mieux avertis, par exemple saint Augustin lui-même qui mit longtemps à dépasser les réserves qui étaient les siennes en face de récits qui respectaient si peu les canons rhétoriques qui avaient bercé sa formation ou encore ce faussaire anonyme du IVe siècle qui fabriqua une correspondance apocryphe entre saint Paul et Sénèque.
Le beau chapitre consacré à Jacques le Majeur, comblera les lecteurs curieux de savoir comment l’apôtre aux deux vies évoqué si souvent dans les Évangiles – il est même le seul apôtre dont les textes canoniques rapportent la mort – devient subitement et mystérieusement le patron de l’Espagne et l’apôtre des pèlerins de Compostelle. Jacques est en effet mort sans doute martyr en 43 à Jérusalem ou à Césarée Maritime, puis disparaît de la tradition avant de réapparaître dans un texte rare, la Passio Magna, rédigée à la fin du IVe siècle, en Gaule ou en Espagne. Comment donc relier Jacques à l’Espagne ? La tradition d’un séjour de l’apôtre en Espagne apparaît pour la première fois dans un document daté de l’an 600, le Breuiarium Apostolorum. C’est de lui que découle Isidore de Séville qui écrit : « Jacques prêcha aux nations l’Évangile en Espagne et dans les contrées occidentales et versa la lumière de la prédication au couchant du monde » (De ortu et obitu patrum 47, 2). Son tombeau espagnol, en Marmarique, à Compostelle, fut « inventé » autour de l’an 850, une découverte dont Fréculf, l'évêque de Lisieux (825-852), se fait l’écho dans une notice confuse. On inventa dans la foulée, pour justifier cette localisation, une translation de ses reliques, sur une barque, à travers la Méditerranée.
Un dernier mot : dans un chapitre d’ouverture, l’auteur envisage les relations entre les figures apostoliques et les héros de la tradition païenne, ceux que Philostrate, au IIIe siècle, appelle dans ce qui est une espèce de roman philosophique, la Vie d’Apollonios de Tyane, theioi andres, « les hommes divins ». Je crois qu’on n'aurait garde de minimiser l’influence de la figure chrétienne de l’apôtre (plus tard le saint) sur celui de l’historiographie et de la biographie païenne (les catalogues de Viri illustres ou Hommes célèbres). Apollonios de Tyane était lu au IVe siècle par exemple par l’auteur de l’Histoire Auguste et la rivalité polémique entre les deux familles de pensée, chrétienne et païenne, était vivace sous l’empereur Théodose (379-395). Comme dans le cas de la pratique divinatoire (les sortes) et de la concurrence entre la Bible et Virgile, c’est le modèle chrétien qui est sans doute historiquement premier, ce que contestaient les derniers païens, en rivalité sur ce point avec les chrétiens devenus majoritaires (voir mon ouvrage Polémiques entre païens et chrétiens, Belles Lettres, 2012).
Ces quelques exemples n’épuisent naturellement pas l’immense richesse d’un volume toujours écrit de manière limpide. Les sources y sont citées en traduction, accompagnées du texte original en note : un florilège, une mine, un trésor pour les plus curieux. On admire l’ampleur du travail fourni par l’auteur et on ne lui mesurera pas notre gratitude. La Maison Brepols, à Turnhout, s’honore, quant à elle, d’avoir publié, avec le soin et la qualité éditoriale qui lui sont propres, un monument d’histoire du christianisme.


Stéphane Ratti

 

« Séparés, divorcés à cœur ouvert » sous la direction d’Alain Bandelier, Chantal Fronteau et Claire Pénaud-Calen, Parole et Silence, 2015.

Sous la direction d’Alain Bandelier, Chantal Fronteau et Claire Pénaud-Calen, un ouvrage sensible s’attaque à l’un des thèmes les plus délicats qu’a à connaître notre société ces dernières années : la fragilité du lien marital et les conséquences de sa rupture. Sait-on que la moitié des personnes qui se séparent demeurent dans une solitude sans repartir vers une nouvelle union ? Cette blessure que tout à chacun peut ressentir aisément est encore accentuée lorsque le couple défait a des enfants. Ce livre a choisi un angle encore plus sensible avec celui de ces « séparés divorcés fidèles », ces personnes qui choisissent malgré tout – malgré cette société du « jetable » selon l’expression du pape François – de rester fidèles à cette première union. Le thème est délicat, car à contrecourant des mentalités plus encouragées à faire table rase du passé et d’un égocentrisme, plutôt que de rester fidèle à un conjoint qui ne l’est plus. Avant de juger –est-ce bien nécessaire ?- lisons plutôt ces témoignages de femmes et d’hommes qui connaissent cette situation et qui ont décidé d’ouvrir leur cœur dans ces pages étonnantes. A l’aube de l’Assemblée extraordinaire du Synode sur la Famille en octobre 2015, une telle réflexion pourra intéresser un lectorat plus large qu’il n’y parait, tant les liens créés par le mariage semblent perdurer, même dans le conflit, au-delà de la rupture. Comme le souligne très justement Mgr D’Ornellas dans sa préface, ce nombre grandissant de personnes divorcées et blessées par les conséquences de cette rupture à l’égard de leur foi nécessite une prise en compte et un accompagnement tel celui remarquable de la Communion Notre-Dame de l’Alliance. Si ces témoignages émeuvent et interpellent, ils trouveront certainement un écho nécessaire au sein de l’Église et de chaque communauté afin de mieux considérer la question de ce lien essentiel en souffrance dans notre société occidentale.
 

 

Ewa K. Czaczkowska « Sœur Faustine – biographie d’une sainte (1905-1938) » Salvator éditions, 2014.

Curieusement, bien que canonisée depuis presque 15 ans déjà, il s’agit de la première biographie en français consacrée à Sœur Faustine Kowalska (1905-1938). La renommée de la religieuse polonaise vient en autre de l’attachement que lui portait le pape Jean-Paul II qui la canonisera en 2000 durant son pontificat. Cette grande mystique appartenait à la Congrégation Notre-Dame de la Miséricorde. Très jeune, elle aura des apparitions du Christ souffrant, ce qui n’empêchera pas cependant les obstacles de se dresser devant sa vocation précoce. Elle se verra refuser à plusieurs reprises l’entrée dans des couvents avant d’entrer à la congrégation des sœurs de Notre-Dame de la Miséricorde. Elle consignera tout au long de sa vie religieuse ses expériences mystiques et notamment dans son Journal qui sera publié sous la titre Miséricorde divine de mon âme. Ewa Czaczkowska a décidé – après la parution des biographies remarquées du cardinal Wyszynski et du père Jerzy Popielusko – de s’attacher dans ce dernier ouvrage plus particulièrement à cette figure marquante de la spiritualité polonaise. La miséricorde est au cœur du message de sœur Faustine, message qu’elle a laissé à l’Église de notre temps, et c’est bien cela qui a tant animé Jean-Paul II dans sa volonté de reconnaître la force du message de la sainte. Le don de Jésus dans l’Eucharistie conduira Sœur Faustine à se conformer aux messages reçus lors des apparitions, et notamment de permettre la peinture d’une image désormais bien connue de Jésus Miséricordieux. Célébrer la Miséricorde de Dieu le dimanche suivant celui de Pâques, ce qu’instituera Jean-Paul II officiellement pour l’Église entière, prier le chapelet de la Miséricorde, vénérer l’heure de la Miséricorde à savoir l’heure où le Christ rendit l’âme, soit 15 heures, sont autant de démarches essentielles qui ont été au centre de la vie d’une sainte qui par ailleurs mènera une vie très simple, fondée sur le respect du service de sa congrégation. Même après sa mort, à l’âge de 33 ans, les difficultés quant à la diffusion de son message spirituel ne cesseront pas pour autant. Il faudra toute la conviction du cardinal Wojtyła, puis de son autorité en tant que pape, pour faire cesser les interdictions quant à la diffusion du Journal de Sœur Faustine et reconnaître le rayonnement de son message.
 

 

 

 

 

 

Pape François "La famille" Présentation de Paola Dal Toso, Parole et Silence, 2014.

 

Pape François "Sortez à la recherche des cœurs ! Messages aux catéchistes et aux pèlerins", Parole et Silence, 2014.
 

Deux parutions du pape François sont à noter aux éditions Parole et Silence avec pour thème la famille et la jeunesse, deux questions essentielles pour le pape émérite Benoît XVI et que l’actuel pape François reprend également parmi ses priorités. « La famille » est en effet d’actualité puisque le pape François a convoqué un synode extraordinaire sur ce thème pour cet automne 2014 à Rome. Considérant que la famille est la cellule principale de la société humaine, et à partir du moment où notre époque ne peut que constater de nombreuses défaillances au quotidien, il apparaît essentiel de réfléchir à partir d’une vaste consultation internationale sur les causes de ce malaise et les réponses à y apporter. Comme le souligne Paola Dal Toso, l’ouvrage réunit les principales interventions du pape sur la famille depuis le début de son pontificat en 2013. C’est à une réflexion en profondeur d’une pastorale du mariage auquel invite le pape en partant du principe que la famille est avant tout le lieu de la croissance de chacun. Bien entendu, le pape n’écarte pas les questions brulantes et sait combien le mal est omniprésent et s’infiltre au sein de cette cellule chahutée. Mais, l’optimisme du pape d’origine argentine est au-delà de cela, avec une conception élargie de la famille, n’oubliant pas les grands-parents, les anciens, et surtout la société dans laquelle elle s’inscrit.

Le second livre « Sortez à la recherche des cœurs » s’adresse tout particulièrement aux jeunes et à celles et ceux qui les encadrent dans leur recherche de la foi. Avec un dynamisme et un charisme qui touchaient déjà leur cible lorsque le pape était encore le cardinal Jorge Bergoglio, c’est à un amour de la vie et à Celui qui en est l’origine auquel invitent ces réflexions stimulantes. Nous retrouvons dans ces interventions variées (catéchèses, pèlerinages) le « style » Bergoglio avec un message direct, sans artefacts, redonnant chaleur et moyen de croire en soi et aux autres. C’est en effet à sortir de soi et de ses problèmes qu’invite le cardinal de l’époque et pape actuel pour aller vers les autres et trouver dans cet élan sa raison de vivre. Alors même que les technologies et l’ultra communication tendent le plus souvent paradoxalement à un nombrilisme, c’est à une démarche inverse à laquelle invite le pape argentin fondée sur l’idée essentielle d’un lien sincère et profond qu’il appartient à chaque jeune et à ceux qui les entourent de préserver et de féconder.
 

 

Frère Marie-Angel Carré « Le Saint Graal au cœur de l’Eglise – L’unité par l’Eucharistie » Salvator Editions, 2014.

Que le lecteur se rassure, dans ce nouveau livre du Frère Marie-Angel Carré, il n’est nullement question de courses poursuites néospiritualistes, ni de secrets à révéler au monde, mais plutôt d’une réflexion sur ce qui constitue l’Eglise, sa mission centrée sur une « réalité » centrale, celle de l’Eucharistie. S’il y a bien un mystère dans cette quête, c’est bien celui du don le plus absolu qui soit et sur lequel repose la réalité du christianisme depuis plus de XX° siècle. Le Frère Marie-Angel est entré dans la communauté Saint-Jean en 1992, prêtre depuis 2001 et aumônier militaire, son parcours atypique ne s’arrête cependant pas là puisqu’il participe également activement à des assemblées interconfessionnelles charismatiques, sa recherche essentielle étant celle de l’unité de l’Eglise. Et, c’est, en effet, à une communion des Eglises à laquelle aspire cet homme de Dieu passionné et passionnant à lire. N’écartant pas les différences de ces Eglises qui ont longtemps – jusqu’à aujourd’hui encore – justifié la séparation, Frère Marie-Angel soutient que c’est justement à partir de ces blessures que l’on peut reconstruire quelque chose en commun, un peu à la manière de saint Paul bataillant pour que les différentes communautés de son temps rallient une unité de foi sur le fondement de l’Eucharistie, le don de vie suprême du Christ. On pourra, à la lecture de cet ouvrage, ainsi constater que l’espoir de l’auteur s’avère à la fois beaucoup plus terre-à-terre, loin des complots et des mystères cachés à partir de la vie de Marie et du Christ, et nourrit également l’espérance autrement plus complexe d’appeler tous les croyants qui se disent chrétiens d’être mus par une nouvelle évangélisation. Voici une donc une belle invitation servie par une réflexion stimulante, et une écriture sans concession, sinon celle de l’attente d’un hymne nouveau…

 

Pavel Toujilkine « Saint Séraphin de Sarov le flamboyant » biographie, Salvator Editions, 2014.

Pour les lecteurs occidentaux qui ne connaitraient pas Saint Séraphin de Sarov, cette biographie de Pavel Toujilkine apportera un beau témoignage, car il est conçu sous la forme d’un dialogue rendant plus alerte la découverte de ce saint populaire, et donc plus connu, en Russie et dans les pays de l’Est. De 1754 à 1833, ce saint, généreux, homme de prière, a souvent marqué les esprits par ses dons de visionnaire en annonçant notamment la révolution russe un siècle avant son déclenchement. Cet ermite est souvent représenté sur un rocher en prière, ce qu’il fit pendant mille jours et nuits, il sera même laissé pour mort après avoir été attaqué par des brigands alors qu’il ne possédait rien. Il leur pardonnera et exigea qu’aucun châtiment ne leur soit infligé… Son empathie n’a d’égal que l’intensité de sa prière, la prière du cœur, bien entendu. À travers la vie de ce saint généreux, c’est toute la Russie de cette époque qui se reflète, celle mue par la foi, mais aussi celle des inégalités entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien. Certes, le modèle laissé par Saint-Séraphin n’est pas vraiment celui prôné par notre société occidentale moderne, mais cette vie et cette figure tournée vers ses frères et sœurs devrait trouver des échos auprès de celles et ceux qui perçoivent les limites de notre système, et Michael Lonsdale qui signe la postface de cet ouvrage évoque cette présence de saint Séraphin dans sa vie, une présence souvent très proche lorsqu’il est amené à jouer sur scène son personnage. Saint Séraphin ne laissera pas indifférent, cela est certain, grâce à ce beau dialogue biographique.

 

Cardinal Gianfranco « Ravasi L’Incontro – Ritrovarsi nella Preghiera » Esercizi Spirituali Predicati a Benedetto XVI dal 17 al 24 febbraio 2013, Mondadori, 2013. (en italien)


Publié en un temps record, tout juste une semaine après la fin des Exercices Spirituels de la Curie romaine au Vatican (17-24 février 2013), ce recueil des seize méditations tenues a braccio par le cardinal Gianfranco Ravasi s’avère à plusieurs titres émouvant. Si on laisse parler le cœur, comment ne pas être, bien sûr, ému à la lecture de ces Exercices ignatiens qui eurent lieu en cette fin de février, soit une semaine avant la fin du pontificat de Benoit XVI. Le pape avait d’ailleurs souligné au terme de cette retraite : « Croire n’est rien d’autre que, dans l’obscurité du monde, toucher la main de Dieu, et ainsi, dans le silence, écouter la Parole, voir l’Amour ». Cette écoute de la parole est au cœur même des méditations exigeantes du cardinal Ravasi, méditations qui ne peuvent que retenir l’attention à la veille même de l’ouverture du prochain conclave. Benoit XVI avait en effet décidé de confier cette lourde responsabilité à celui qui avait été dans le passé le collaborateur du défunt cardinal Carlo Maria Martini. Comment dès lors ne pas voir dans ces réflexions sur la prière un beau chemin qui devrait guider la conscience et l’âme de chacun des cardinaux-électeurs qui s’apprêtent à un choix décisif pour l’Eglise ? Le livre porte le titre « L’Incontro – Ritrovarsi nella preghiera » et cette Rencontre dans la prière psalmique ne peut être qu’au cœur de tous les croyants dans leur chemin de Carême. Le dynamique cardinal Ravasi, très sensible à l’importance des nouvelles technologies comme moyen d’évangélisation, avait d’ailleurs résumé cette démarche avec un Tweet du 23 février évocateur : Ars orandi - Ars credendi : lire, expliquer, comprendre, écouter, se convertir, agir, et célébrer. Le lecteur réalisera à la lecture de ces riches méditations que la prière ne saurait relever que du domaine de la simple émotion, mais qu’elle implique le croyant avec sa raison et sa volonté dans une démarche de réflexion et de passion, et ce dans un souci de vérité et d’action. Soulignant ainsi l’une des attitudes essentielles de la spiritualité ignatienne, ces méditations rappellent que le priant cherche à établir un dialogue avec Dieu où les regards se croisent, impliquant ainsi une attitude du corps et de l’esprit. Cette pureté de la foi peut être recherchée à l’aide du psautier, le cardinal réinterprétant pour l’occasion le classique lex orandi – lex credendi en une variation inspirée : Ars orandi - Ars credendi . Car prier, pour le cardinal Ravasi, s’entend avant toute chose comme un art et un exercice de beauté, une proposition stimulante en nos époques troublées…
Avec un souci d’allègement et de liberazione interiore selon ses propres termes, la prière est ainsi la voie et la voix qui mène l’âme vers Dieu. Dans ce cheminement centré sur Dieu, le mouvement est double selon le cardinal Ravasi : dans un mouvement ascendant, l’homme va élever son âme vers le mystère de Dieu et de la transcendance grâce à la prière et par différents passages – sombres ou de lumières – aux termes desquels la lumière resplendissante de la volonté de Dieu illuminera le visage humain dans un mouvement descendant. Ainsi l’amour de Dieu et l’aspiration humaine se rencontrent-ils - L’Incontro – au carrefour de la prière selon la belle évocation de Gianfranco Ravasi. Le cardinal, homme de culture, évoque Saint-Exupéry qui résume bien les défis d’aujourd’hui quant à cette Rencontre : « Rien ne leur manque sinon le nœud divin qui noue les choses. Et tout leur manque » (Citadelle)

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 

 

 

 

 

Revue Magnificat


Magnificat est devenue depuis de nombreuses années une revue mensuelle de méditation et de prière de référence dans le paysage éditorial non seulement français, mais également dans de nombreux autres pays. À quoi tient ce succès ? Soulignons, en premier lieu, que la qualité de l’édition avec son papier bible qui résiste aux usages répétés, la beauté de la couverture et de l’œuvre d’art commentée dans les dernières pages de chaque numéro, ainsi que le soin apporté au contenu éditorial concourent à faire de cette revue, un compagnon quotidien de méditations et de prières. D’autre part, la revue Magnificat permet non seulement de participer activement à la Liturgie en proposant quotidiennement les textes officiels de la messe, mais propose aussi des temps de prière divisés en deux temps s’inspirant de la Liturgie des Heures (voir notre dossier), le matin et le soir. De nombreux textes de méditation jalonnent la lecture au fil des pages qu’il s’agisse des Pères de l’Église ou de théologiens renommés plus contemporains.
Relevons également que chaque numéro rappelle dans un encart central le détail de la liturgie de la messe invitant ainsi selon les souhaits du Concile Vatican II à une plus grande participation des fidèles à son déroulement. Enfin, pour chaque numéro, les premières pages réservent un temps de réflexion sous forme de Lectio Divina à partir d’un texte des Écritures saintes faisant l’objet d’une méditation, d’une prière puis d’une contemplation, une belle habitude à réserver dans ses temps de prière !

Magnificat est disponible en 2 formats :
format poche (10,3 cm x 15,7 cm)
grand format (11,5 cm x 17 cm)
www.magnificat.net

Histoire - Ethnologie - Art

Philippe Sers, Kandinsky – Philosophie de l’art abstrait : peinture, poésie, scénographie, 35 illustrations couleurs, Hazan, coll. « Bibliothèque Hazan », avril 2016, 384 p.

En 1988 déjà Philippe Sers rappelait, dans sa préface du livre de Kandinsky « Du spirituel dans l’art et la peinture en particulier », combien appréhender la pensée du peintre devait se réaliser sous un angle philosophique, au-delà d’une simple explication de sa pratique artistique. Démarche féconde si l’on en juge par cette récente parution aux éditions Hazan de la troisième édition du désormais classique « Philippe Sers- Kandinsky- Philosophie de l’art abstrait ». Kandinsky par bien des égards peut être considéré comme l’un des fondateurs de l’art abstrait, art qu’il a su accompagner d’un grand nombre d’écrits qui ont fait date pour l’interprétation qu’il en suggéra. Abstraire une représentation, c’est incontestablement proposer une autre vision du monde, moins immédiatement perceptible que la figuration. L’interprétation et l’explication prennent alors valeur de nécessité au regard du spectateur, nécessité qu’a tenté avec une passion audacieuse, en son temps, Kandinsky avec ses écrits. Aussi c’est en philosophe et en critique d’art que Philippe Sers est parti des textes de l’artiste lui-même avant d’aborder son œuvre graphique, un métadiscours riche en enseignements et en éclaircissements de concepts essentiels à la compréhension de l’artiste. L’expérience chez Kandinsky rejoint une nouvelle approche du sacré par une vocation et un contenu prophétique. L’image est alors considérée sur un plan métaphysique et dans ses rapports avec la réalité. Pour Kandinsky « On peut se délivrer de l’intermédiaire de la nature, si l’on parvient à se mettre en rapport avec le Tout. », un programme d’une richesse insoupçonnée en ce début du XXe siècle et qui aura une descendance fertile chez un grand nombre d’artistes. Toute expérience de l’être humain, quelle soit née de la poésie, de la musique, du théâtre ou bien entendu de la peinture entretient des liens avec l’univers terrestre et cosmique, une dimension quasi incontournable jusqu’au XIXe siècle et n’allant plus de soi depuis. La création picturale se réalise ainsi chez Kandinsky en un élan hiérophanique au-delà du monde sensible. Kandinsky fut en son temps raillé par ses détracteurs pour sa prétendue abstraction lyrique, accusation d’autant plus infondée que l’artiste chercha dans ses écrits à justifier sa position avec de rigoureuses démonstrations reposant sur une analyse pratique non moins rigoureuse, comme le rappelle Philippe Sers. Le lecteur du XXIe siècle pourra en un débat moins passionné découvrir cette pensée fertile grâce à cette très belle édition illustrée par la reproduction d’une sélection des œuvres de l’artiste, et complétée par un index ainsi qu’une très utile bibliographie.

 

Gaëtan Picon : « Admirable tremblement du temps. », Essais d’Yves Bonnefoy, Agnès Callu, Francis Marmande, Philippe Sollers, Bernard Vouilloux, Editions L’Atelier contemporain, 2015.

Immense plaisir que de pouvoir relire l’Admirable tremblement du temps, ce texte de Gaëtan Picon réédité aujourd’hui aux éditions de L’Atelier contemporain et paru en 1970 aux éditions Skira. Plaisir également de découvrir que l’Atelier contemporain a fait choix pour cette réédition d’adjoindre au texte initial des textes d’Yves Bonnefoy, Agnès Callu, Philippe Sollers, Francis Marmande et Bernard Vouilloux. Des contributions datées de 2014 ou 2015, pour la majorité inédite, proposées comme un hommage à ce texte profond, d’une richesse de pensée devenue rare, et aujourd’hui d’une lecture si émouvante.
Texte émouvant, oui, comme son titre même qui n’est pas sans rappeler le tremblement de cette main de Rembrandt qu’André Malraux sut lui aussi évoquer ou convoquer. Mais est-ce un hasard ? Ces deux grandes figures du monde de l’art et du paysage culturel français de cette seconde moitié du XXe siècle ne pouvaient pas ne pas se rencontrer - Gaëtan Picon fut un proche d’André Malraux puisqu’il fut le Directeur général des Arts et des Lettres de 1959 à 1966, la mort les ravira tous deux en cette même année 1976. Émouvant aussi parce que Gaëtan Picon débute son texte justement par l’évocation de cette autre main tremblante, celle de Nicolas Poussin, celle qui peignit Le Déluge, évoquée également en son temps par Chateaubriand, pour laisser se poser, plus que se déposer, la marque du temps, du temps qui passe - « surgit » écrit Philippe Sollers - et laisse advenir le peintre à sa création. Car c’est bien ce rapport de l’artiste, de cette main, et celle du temps qui le laisse advenir à sa propre création qui interpelle Gaëtan Picon. Cette main ridée, parfois déformée par le pinceau ou la plume d’un artiste vieillissant, main tremblante de celui qui se sait mortel et qui pourtant vit encore de quelques battements et traits comme pour défier le temps, la mort et peut-être le destin lui-même pour l’œuvre seule, « cet objet devenu tableau » ; mutation, métamorphose des derniers Titien, transfusion, fusion des derniers Cézanne, du dernier Manet; c’est ce défi, cet « antidestin » qu’interpelle G. Picon et l’emmène de Poussin à Léonardo de Vinci, Monet, Corot, Turner pour mieux et encore interroger cette main de vieillard peignant Le Déluge… « Les derniers tableaux annulent ce qui précède. Ils inaugurent le temps. Ils sont les tableaux d’une naissance. » écrit Gaëtan Picon. Une naissance comme un éclat, un éclatement, une diffraction du temps et de l’instant. Attente, « tic-tac de l’horloge de la mort », silence. Picon songe alors à Delacroix, Géricault et bien sûr à L’Eglise d’Auvers de Van Gogh. Effondrement, sommets, stupeur, effroi. Mais « qui aime la mort aime le temps », rappelle-t-il avant de souligner : « Qui a perdu l’éternité se défend contre la mort par les fictions de l’immortalité » et songeant alors aux statues grecques, à ces caves athéniennes emplies de secrets antiques qu’il visita un jour avec Georges Séféris, l’auteur touche de la main, du doigt presque, comme pour la Sixtine Michel Ange l’eut peut-être voulu, « cette mort que nous ne cessons de vivre », secrète connivence. Moisissures, craquelures, patine, œuvre livrée au temps, celui de Masson, de Dubuffet, reflet de l’espace invisible chez Vélasquez et de ces mains tremblantes où le temps se mesure aussi à sa propre vie, à sa propre vision. Alors apparaissent les peintures et rouleaux chinois ou japonais, les Nabis, Bonnard, le dernier Bonnard L’amandier en fleurs où espace et temps, instantanés et déroulements se lient et se jouent dans ces pleins et ces vides. Aspiration, souffle, battements. Chirico, Max Ernst, Proust et Baudelaire, Balthus, Klee, Stendhal et Tolstoï. Puis, étrangement, le rythme s’accélère, presque une cassure ou césure, entraînant Gaëtan Picon dans cet espace-temps devenu « tourment profond », dans cette course folle où la main du vieillard qui a froid, celle de Poussin, de Rembrandt, de Rubens, et celle de l’auteur de ses admirables pages dédiées – mais est-ce surprenant ? – au poète Yves Bonnefoy, ne cessent pourtant de dire et redire l’ Admirable tremblement du temps.
 

« Le visage humain n’a jamais été peint. Voilà le vrai. Et il ne faut pas dormir aussi longtemps que nous n’aurons pas mieux regardé. Ce que l’on rejette comme page lue, message épuisé, en deçà est un au-delà encore ; nous étions passés trop vite, nous nous étions détournés trop tôt. Entre le geste et la proie, entre l’affût et la lueur subsiste la distance, s’étendent les terres de la réminiscence et du mirage. Je suis prêt à écouter les nouveaux récits du guet et du voyage. Car on ne me parle, je ne parle que dans l’insomnie du temps. »

L.B.K.

 

 

 

« Pierre Alechinsky », texte de Pierre Daix, Editions Ides et Calendes, 2015
« Alechinsky – Les Affiches », catalogue raisonné établi par Frédéric Charron, Editions Ides et Calendes, 2015.


C’est toujours un immense plaisir que de noter la parution de nouveaux ouvrages consacrés au peintre Pierre Alechinsky, tel est le cas avec ces deux éditions publiées tout récemment chez Ides et Calendes. Le premier livre avec un texte signé de la plume de Pierre Daix - écrivain, historien de l’art et journaliste, disparu depuis en novembre 2014 - est un régal de nuances et de subtilités quant à l’œuvre de l’artiste. Ici ce ne sont pas moins de trente-deux peintures qui ont été proposées par l’artiste et tissent avec le texte des liens étroits et forts. C’est, en effet, au travers de ces trente-deux compositions, papier marouflé sur toile (presque toutes du même format) où s’allient encre de chine et huile sur toile au centre, et bordures acryliques en couleurs que Pierre Daix nous fait rencontrer le peintre, le graveur, mais aussi l’immense graphiste qu’est Pierre Alechinsky.
Intitulé « La trouvaille et les bordures », le texte de Pierre Daix interroge pour mieux saisir, passant des bordures, si caractéristiques de ces toiles d’Alechinsky, où le regard s’enroule et s’enfonce, avant de plonger plus que de se figer au centre lui-même, tempo autonome aux propres battements. Et, Pierre Daix lui aussi va et vient dans cette séquence de peintures, passant des bordures aux centres, ici cerclés souvent de noir, puis revenant des centres aux toiles, et des toiles aux dires même de L’artiste. Inlassablement, il interroge l’œuvre, les influences, l’histoire et la pensée de ce peintre Belge, post surréaliste, membre du mouvement avant-gardiste Cobra ayant ainsi rejoint Appel, Constant, Nieuwenhuis ou encore Jorn, avant de s’intéresser à partir des années 1950 au mouvement Action Painting. « J’essaie d’atteindre – écrit-il - au-delà de ma réflexion sur une peinture spécifique, celle de Pierre Alechinsky, l’histoire de cette peinture et ce peintre. Son mode de pensée ou/et d’action. Par-dessus tout, ce renversement qui est le sien, propre à l’artiste moderne qui, au lieu de reproduire un modèle préexistant, de se targuer d’en maîtriser, d’en posséder les apparences, se projette bien plus humblement à la rencontre de son expérience du monde. Pressentant que là est la source de la nouveauté, il veut d’abord se la donner à voir et nous la donne à voir. » Mettant l’accent sur la matérialité de la création, Pierre Daix souligne ainsi combien les toiles d’Alechinsky concentrent, au-delà du centre et des bordures ou cadre même, un au-delà ou une certaine transcendance, « faire jaillir –écrit encore Pierre Daix – le signe jamais vu qui, même temps, prend tout son poids immémorial de résurrection et d’évidence, comme s’il venait de la grotte Chauvet ». Là où, la mémoire et les réminiscences les plus inconscientes de l’artiste, la conscience et cette « spontanéité » se mêlent pour créer leur propre ordre ou composition et qui, à son tour, ne cessent de nous interroger.
A cet écrit viennent s’ajouter les recensions des principales expositions personnelles de l’artiste dans des galeries ou centres culturels et musées, des principaux auteurs illustrés par l’artiste, écrits, monographies et filmographie, sans oublier des photographies de Pierre Alechinsky notamment par Martine Franck en 2009. L’ensemble que constitue cet ouvrage complète à merveille le catalogue raisonné établi par Frédéric Charron, paru également aux éditions Ides et Calendes, et consacré aux affiches réalisées par Alechinsky.
 

 

« Manet, le secret" de Sophie Chauveau, 382 pages, Éditions S W Télémaque, 2015.


« Chaque époque est dotée par le ciel d'un artiste chargé de saisir la vie de son temps et d'en transmettre l'image précise aux époques suivantes. C'est toujours des pierres dont on a lapidé l'homme qu'est fait le piédestal de sa statue. » (Jules de Marthold)
Édouard Manet, aujourd'hui un « classique inclassable » dont les toiles appartiennent au patrimoine de tous les grands musées du monde et autres collections privées, fit les frais de cette vérité de Jules Marthold toute sa vie durant. Reconnaissable parmi tous, sa touche, sa palette, sa lumière, ses sujets nous sont si familiers... Et pourtant Manet fut en son temps décrié, incompris et même haï du pouvoir, des institutions, de l'académisme en place, des critiques et pire du public lui-même, car Manet ne peindra jamais ce que l'on voudrait voir mais il montra toujours à travers son art ce qu'il voyait. En ce milieu du XIXème siècle, il bousculait alors les codes de l'art officiel et ouvrait la voie à l'art moderne et à ses divers mouvements. André Malraux lui-même dit en 1970, 88 ans après la mort du peintre, le 30 avril 1882, que l'art moderne commença avec l'Olympia. Si on connaît peu de choses sur Manet, le livre de Sophie Chauveau dévoile quelques secrets qui firent de cet homme un des plus grands sinon le plus grand artiste de son siècle. Sa vie d'enfant entouré de ses parents et ses frères, ses espoirs et blessures de jeunesse, son court mais marquant séjour dans la marine, ses débuts d'étudiant en peinture dans l'atelier de Thomas Couture donnent quelques clés pour une meilleure compréhension, hors des banalités anecdotiques, de son œuvre. « Malheureusement l'art est lent. L'apprentissage est long, rugueux, âpre. Pénible même. Ses premières œuvres le déçoivent.... Il détruit tout ce qui ne passe pas au crible du seul critère qui lui importe : ne pas décevoir son père... Plus son œil s'affûte, plus le niveau de ses exigences s'élève et le recale à la soumission au jugement paternel... Où s'est-il forgé une si grande idée de la peinture, pourquoi a-t-il placé la barre si haut qu'il ne se juge jamais prêt à la dépasser ? Comment s'est développée chez ce jeune gandin une si excessive exigence, comment pareil amour de l'art a-t-il pris racine dans cette famille ? Autant d'énigmes qu'il n'est pas prêt de résoudre mais qui tapissent le fond de son âme... » (extrait des pages 33-34). Il y a autour de lui ses amis de jeunesse (Proust en tête de liste), son admiration pour les poètes (Baudelaire, Mallarmé ami de toujours, Verlaine n'est pas loin), ses amours interdits et leurs secrets (Suzanne et Berthe qui êtes-vous pour Edouard ?), ses engagements politiques, ses prises de position artistiques, son incommensurable besoin de reconnaissance et les systématiques refus de ses tableaux par le jury du Salon mais « Manet apprend à peindre comme Manet. Par appropriations successives. Et rejets.» Tant d'œuvres devenues les plus célèbres dans le monde et autant de censures.
Dans un contexte de grands bouleversements de société et sur fond de guerre civile prête à se mettre en marche, Manet entouré de fidèles, Renoir, Monet, Pissarro, Berthe Morisot, Degas, Nadar et tout le « clan des futurs impressionnistes » donna un véritable statut aux artistes présentant leurs toiles en créant collectivement le Salon des refusés parallèlement à l'officiel. Que de grands noms de la peinture sont en pleine création à cette époque ! Courbet, Fantin-Latour, Rousseau, Bazille, Daubigny, Corot, Constable, Turner, Whistler, Prins, Moreau, Sisley … L'histoire de ce siècle fut illustrée par les plus grandes œuvres de ces passionnés qui se réunissaient dans les cafés où se créaient les nouvelles visions artistiques mais également les positions littéraires (Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Hugo, Zola...) et les divergences politiques de l'époque. Tous unis autour d'Édouard Manet et de son fameux « Bain » qui le rendit définitivement célèbre et obligea le monde de l'art à accepter (en grinçant des dents) une nouvelle catégorie d'artistes se regroupant sous le nom de « naturalistes » ou « modernes ». Manet devint le peintre subversif mais à son corps défendant, il ne voulait pas être le chef de file de quelque mouvement ou école que ce soit. Manet voulait juste peindre et montrer sa peinture, il voulait vivre de son art mais un si grand nombre de joies et de déceptions entretinrent chez lui, si sensible à son environnement, un état de doute et de déprime qui ne le quittera jamais. Manet scandalisa l'académisme du moment par pratiquement toutes ses propositions artistiques. « Il souffre du scandale mais ne renie pas un cheveu du travail qu'il a déclenché » et c'est une question de vie ou de mort car : « Pas vu, il est mort, vu, on peut commencer à parler d'art. »
Nul besoin de faire l'inventaire des œuvres d'Édouard Manet ni celles de ses acolytes pour comprendre ce qui les a lié, à tout jamais, jusqu'au dernier souffle du premier d'entre eux, Baudelaire. Enfin les collectionneurs s'intéressèrent à la peinture de Manet (et à certains autres membres du groupe) et le plus célèbre d'entre tous, Durand-Ruel va en acquérir un certain nombre. Manet du haut de ses quarante ans commence à recevoir une forme de reconnaissance sonnante et trébuchante…
Dans un semblant de mieux être, Manet continuait de peindre avec des hauts et des bas et luttait contre ses propres démons, sa famille, ses amours contrariés ou transcendés, et la maladie comme une épée de Damoclès au-dessus de sa vie et de son œuvre. Jusqu'à son dernier souffle Manet pensera peinture. Il était le plus grand de son temps et « il n'y avait pas quatre artistes dans toute la France capable de peindre comme lui. » affirmait Alexandre Cabanel, peintre académique, considéré alors comme un des meilleurs classiques.
C'est une page de l'histoire de l'art passionnante écrite par Sophie Chauveau, qui se lit comme un roman et qui invite à redécouvrir les œuvres évoquées afin de ne pas oublier à quel point Manet à définitivement changé les paradigmes de la peinture, le regard des artistes et celui du public.


Sylvie Génot

 

Antonio Natali « Michelangelo - Agli Uffizi, dentro e fuori » Maschietto Editore, 2014.

Le 450e anniversaire de la mort de Michel-Ange a été l’occasion pour le directeur de la Galleria del Uffizi, Antonio Natali, de repenser la lecture de deux des plus célèbres œuvres du maitre : la « Sacra Familia » dite Tondo Doni et le fameux « David ». La première est une peinture circulaire installée au cœur des nouvelles salles rouges des Offices, la seconde à l’extérieur (d’où le titre du livre) après avoir séjourné dans la Piazza della Signoria, fut en effet transférée à l’Accademia en 1873. Ces deux œuvres sont annonciatrices de la manière moderne et d’une figuration repensée, pour Antonio Natali, s’inscrivant ainsi à l’opposé de la tendance contemporaine à ne voir dans ces œuvres que des strictes icônes dont le sens ferait défaut à l’heure de l’industrie du tourisme. De là, l’auteur invite le lecteur à approfondir notre rapport à ces chefs d’œuvre en les regardant et en les interprétant comme de véritables œuvres poétiques. Or, comment cette poésie peut-elle encore avoir un sens et émouvoir l’âme si sa signification reste obscure ? interroge avec justesse l’auteur. Par-delà le culte idolâtrique rendu à ces œuvres et qui réduisent leur capacité à donner sens, les réflexions suggérées par cet ouvrage invitent à cet effort de dépasser la virtuosité aussi exceptionnelle soit-elle d’un artiste comme Michel-Ange pour aller au cœur des significations de ces œuvres d’art. Angelo Natali pose des questions apparemment simples, mais qui s’avèrent redoutables pour tout observateur de ces œuvres une fois lancées : pour quelle raison l’artiste a-t-il conçu un géant pour représenter David lui-même décrit dans la Bible comme le plus frêle et fragile face au géant Goliath ? Pourquoi le jeune homme triomphant ne tient-il pas à ses côtés la tête de l’adversaire abattu comme c’est l’usage dans toutes les représentations artistiques de cet épisode biblique ? Une autre illustration ? Le lecteur pourra analyser cette sculpture d’Ariane endormie au centre de la salle et dont le corps – avec la perspective - semble entourer l’ovale de la Sacra Familia en un réseau de dialogues croisés entre l’arrière-plan du tableau et la statue à la pose lascive. Accompagné d’une iconographie remarquable, cet essai d’une rare intelligence invite et sollicite le lecteur à un nouveau rapport aux œuvres d’art qu’il appartient à tout à chacun de choisir de redécouvrir, un chemin vers l’essentiel.

 

Pierre Bonnard "Observations sur la peinture", préface d’Alain Lévêque, introduction d’Antoine Terrasse, L’Atelier Terrasse éditions, 2015.


Les éditions L’Atelier contemporain offrent au lecteur d’entrer subrepticement dans l’atelier de la création du peintre Pierre Bonnard. Ainsi que le souligne l’écrivain Alain Lévêque dans sa préface, Bonnard demeure "l’éphémère ébloui" selon les mots du poète Baudelaire, une belle association pour commencer. Et c’est en effet en un subtil équilibre entre la joie et l’angoisse d’exister que l’œuvre du peintre ravit le regard comme l’esprit par cette fraîcheur et cette rencontre avec le monde souligne encore Alain Lévêque. Ce livre admirablement présenté fait alterner les nombreuses reproductions de l’agenda du peintre aux notes retranscrites. Pierre Bonnard y consigne ses rendez-vous non pas avec le temps de la plupart des mortels, mais avec celui de l’atelier du vivant, l’instantanéité de l’immédiat. Le petit-neveu du peintre, Antoine Terrasse, récemment disparu, offre aux lecteurs pour cet ouvrage une introduction à ces "Observations sur la peinture" titre souhaité par Bonnard à cet ensemble de notes. Ces lignes rapides comme l’esquisse évoquent tant l’état de la météo du jour que les couleurs qu’elles suscitent chez le peintre : "Violet dans le gris. Vermillon dans les ombres orangées, par un jour froid de beau temps." (7 février 1927). Antoine Terrasse rappelle combien ces instantanés préfigurent une idée de tableau, dont certains prendront vie en effet sur la toile.
La genèse des formes, les couleurs en filigrane, le dialogue des traits ébauchés anticipent l’épiphanie de la lumière. Si la transparence ou au contraire la densité de l’air importe tant au peintre dans ses notes du temps qu’il fait, c’est pour sa création qu’il s’en soucie plus que pour lui-même : "Le noir comme couleur dans les ensembles clairs" note-t-il le 17 mai 1928, "Couleur moins éclatante, teintes neutres exaltées, pour l’unité de lumière". L’artiste est néanmoins vigilant, voire angoissé, lorsqu’il souligne :"En peinture aussi la vérité est près de l’erreur" (27 octobre 1935). Plus légères, les réminiscences des émotions passées pointent au détour d’une entrée d’agenda tel le charme toujours intact pour les lignes épurées d’une tasse japonaise ou la fascination pour un dessin de Rubens…
Ces aphorismes de peintures conduiront à n’en point douter le lecteur à une intimité certaine avec le peintre, une proximité qui renouvelle le regard et tous les sens en beauté.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Marie-Anne Lescourret « Aby Warburg ou la tentation du regard » Biographie, Hazan, 2014.

Marie-Anne Lescourret s’est attachée à une figure étonnante de l’histoire de l’art, un nom curieusement peu connu du grand public en France, lacune que cette brillante biographie devrait combler. Quel amoureux des livres pourrait en effet méconnaître ce personnage qui, à un jeune âge, laissa la responsabilité de la banque qui devait lui échoir de son père à son frère cadet en échange de la garantie à vie des finances nécessaires à l’achat des livres dont il aurait besoin… Derrière l’anecdote que rappelle Alberto Manguel ( Vr. : L’interview accordée à notre revue) et citée dans tout bon ouvrage consacré aux livres ou bibliothèque, se cache une personnalité extraordinaire, née et morte à Hambourg (13-06-1866 / 26-10-1929), et dont la pensée a été déterminante pour la compréhension de la science des images qu’il a contribué à fonder et de l’histoire de l’art. L’homme était un esthète et avait une bibliothèque exceptionnelle – celle justement créée au détriment des affaires bancaires- riche quant à elle de plus de 80 000 livres et qui faisait l’objet d’un classement bien particulier par son propriétaire, à savoir un rangement des livres par association d’idées « de bon voisinage » et non thématique. Cette approche avait en son temps décontenancé le rigoureux Ernst Cassirer, il ne fut pas le seul d’ailleurs… Cette première biographie en français explore également des aspects moins connus du personnage telle cette folie qui valut à Aby Warburg d’être interné au lendemain de la défaite allemande lors de la Première Guerre mondiale. Warburg s’écroule alors avec l’Allemagne et lorsqu’il se met à penser que la solution est d’éliminer ses proches pour leur éviter les tourments de cette chute, l’enfermement est inévitable. Sa personnalité excessivement sensible fera l’objet des meilleurs soins possible à cette époque avec notamment Dr Ludwig Binswanger, parent du médecin ayant soigné Nietzsche, et ami de Freud… Mais, parallèlement sa lucidité et son acuité lui permettront de réussir un pari fou : celui de prouver au personnel de la clinique, ainsi qu’aux patients, l’équilibre retrouvé avec une conférence sur « le rituel du serpent » des Indiens Hopis mis en relation avec l’art du Quattrocento italien, signe que sa « folie » cohabitait avec les intuitions les plus géniales. Par-delà l’anecdote qui pourrait à elle seule offrir un scénario pour le grand écran, Aby Warburg a surtout légué aux générations suivantes cette tentation du regard que cette biographie remarquable invite à découvrir, une tentation qu’Ernst Cassirer avait déjà soulignée dans cette personnalité dont la force et la particularité incomparables du regard parvenaient à dépasser ce que voit le commun des mortels.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Michel De Jaeghere, Les derniers jours. La fin de l’empire romain d’Occident, Belles Lettres, 2014, 652 pages, 22 cartes en couleur, chronologie.

La chute de l’empire romain : un engrenage et un avertissement

Les Anglais ont deux mots pour résumer la question : Decline and Fall, « Le déclin et la chute », ceux de l’empire romain bien sûr, non pas les nôtres, quoique…
C’est en effet depuis Gibbon et la fin du XVIIIe siècle que les historiens s’interrogent sur ce phénomène fascinant entre tous. Voici un empire et une civilisation que les poètes et les historiens latins qui furent contemporains des pires catastrophes militaires subies par Rome jugeaient sans hésitation éternels. En Occident, au lendemain de la prise de la capitale par Alaric en 410, Rutilius Namatianus chantait la capacité de résilience dirait-on aujourd’hui, de résurrection aurait-il dit s’il avait été chrétien, en réalité de renaissance perpétuelle dans les vicissitudes de l’histoire de la divine Roma. En Orient, Ammien Marcellin, malgré la défaite d’Andrinople en 378, croit lui aussi que l’empire est une idée éternelle. Que s’est-il passé depuis ce second siècle, l’âge d’or des Antonins, l’époque où Aelius Aristide, Plutarque, Épictète et d’autres encore célébraient la prospérité inégalée des temps, qui ait conduit à la mort d’un Prince sur un champ de bataille en territoire romain, chose absolument inouïe ?
Michel De Jaeghere, rédacteur en chef du Figaro Histoire et du Figaro Hors-Série, connaît les sources grecques et latines par cœur et a lu Ammien Marcellin, Zosime ainsi que les auteurs chrétiens de suffisamment près pour se rendre compte qu’il n’y a ni explication univoque possible ni responsabilité unique à définir. Néanmoins sa curiosité intellectuelle et sa foi en la science le poussent à affirmer, contre un certain scepticisme moderne chez les spécialistes (l’hyper-spécialisation des universitaires conduit inéluctablement à faire d’eux, selon la formule de Aldo Schiavone dans L’Histoire brisée, « les historiographes du fragment »), que des explications sont plus probables que d’autres. On n’assiste pas à la plus grande catastrophe de l’histoire universelle sans penser que la concaténation aléatoire des accidents de l’histoire ne saurait suffire à éclairer son mouvement. Il faut saluer l’ambition du projet et la somme immense d’érudition mise au service de cette belle entreprise.
Pour Michel De Jaeghere deux dates peuvent être retenues : 376 et 476 (déposition de l’empereur Romulus Augustule par Odoacre). Mais le livre est très loin de s’enfermer dans ce siècle puisqu’aussi bien les événements du IIIe siècle et ceux du Ve siècle sont abondamment et intelligemment racontés dans des pages très vivantes où les figures de Théodose (379-395), de sa fille Galla Placidia (future épouse d’un roi goth et d’un empereur romain) et du régent Stilichon tiennent une grande place. En 376 les Goths franchissent le Danube pour s’installer, avec l’agrément de l’autorité impériale, en territoire romain, en Thrace. En 410 Alaric s’empare de Rome, qu’il met violemment à sac pendant trois jours et trois nuits. L’auteur y insiste : on n’aurait garde de minimiser ces deux événements, ce que fait pourtant une certaine historiographie aujourd’hui. Il faut lire le chapitre consacré à la traversée du Danube par les Goths, prélude à la percée d’Andrinople et à la défaite de Valens en 378. On y voit un pouvoir désemparé face aux pressions des barbares : pression démographique, militaire et politique. La puissance romaine, par son apathie, commet en l’espèce une forme de suicide, prélude à la mort ignominieuse de l’empereur deux ans plus tard. On ne dira jamais avec assez de force que saint Jérôme, côté chrétien, et Ammien Marcellin, côté païen, avaient perçu que le monde alors basculait puisque le premier a choisi de clore sa Chronique sur le désastre d’Andrinople comme le second ses Res Gestae. Saint Jérôme écrit ainsi « qu’avec les barbares qui se déchaînent encore sur notre terre comme des bacchantes, tout n'est qu’incertitude ». Il y a dans le récit de cette pathétique bataille par Michel De Jaeghere un réalisme et un souffle saisissants. Ce qui n’empêche pas l’auteur de proposer des analyses plus techniques lorsque c’est nécessaire, par exemple dans le cas du traité (ou foedus) de 382 qui accorde aux Goths un certain nombre d’avantages matériels et fiscaux, faisant d’eux ce qu’on nommera désormais des « fédérés », des barbares officiellement installés dans l’empire.
L’ouvrage s’attache aux événements, aux dates, aux personnages, aux batailles : on revendique à juste titre la dimension pédagogique d’un récit toujours clair et ordonné. Les chiffres donnés font néanmoins réfléchir : comment un empire aussi peuplé (malgré des signes d’une longue crise démographique que l’on a beaucoup de mal à quantifier avec certitude) a-t-il pu céder devant des armées aussi mal organisées, sans machines de guerre, ne possédant aucune des techniques de la poliorcétique (jamais les barbares de ce temps ne vinrent à bout des remparts de Constantinople) ? Là encore Michel De Jaeghere, tout en racontant avec talent, élève souvent la réflexion, notamment en ce magnifique chapitre conclusif au titre qui interpelle : « L’avertissement ». Et c’est pour se démarquer de bien des idées en vogue : non, l’installation des barbares en territoire romain n’a pas été un choix libre des autorités romaines mais leur a été imposée par la force ; si l’apport militaire des fédérés a parfois servi l’empire, les trahisons ont été plus nombreuses qu’on ne le dit ; si les barbares n’ont jamais rêvé de détruire l’empire, la civilisation matérielle, avec l’abandon des campagnes, seule véritable source de création de richesse, n’a cessé de décliner au Ve siècle tout en constituant le premier attrait pour les peuples étrangers : « C’est dire que, dans un empire désormais cantonné à une stricte défensive, la prospérité romaine créait, par le fait même qu’elle était connue de ceux qui n’avaient pas de part à sa distribution, les conditions de sa disparition » (p. 591). L’argent faisait désormais défaut et l’or des Daces jadis pillé par Trajan n’était plus qu’un motif de gloire morte sur la colonne du conquérant.
Le plus troublant demeure que personne, à l’époque, n’y a rien vu : aucun signe prémonitoire de la catastrophe finale n’aura traversé la conscience des Symmaque et autres intellectuels du temps. Valens, joué par de mauvais conseillers, porté par des espoirs fallacieux, aveugle aux conséquences de sa politique, le fut aussi aux divers signes envoyés par le ciel. La pluie avait grossi les eaux du Danube, ce que tout lecteur de l'Antiquité reconnaît pour un omen défavorable. Aux yeux des Anciens la nature hostile savait manifester son opposition à certaines entreprises humaines. Rien n’y fit : un brin inquiet, sans plus, Valens signa avec son ennemi son arrêt de mort. Mais combien comprirent que l’ancien monde lui aussi allait mourir ?


Stéphane Ratti

 

Laurent Theis, Guizot. La traversée d’un siècle, CNRS Éditions, Paris, 2014, 198 p.

Guizot, l’incarnation d’un siècle

Riche et multiforme figure que celle de Guizot dont on a souvent oublié jusqu’au prénom, François (il n’y a pas de rue Guizot à Paris). Tout juste se rappelle-t-on que l’homme fut ministre de l’Instruction publique de la Monarchie de Juillet en 1832. C’était à une époque (apparemment close depuis la chute de Luc Ferry en 2004) où les Ministres étaient choisis parmi les grands professeurs. Guizot l’était à la Sorbonne, en histoire moderne, depuis 1812. Sa loi de 1833 sur l’enseignement primaire demeure fameuse : si elle ne retient ni le principe de l’obligation scolaire ni celui de la gratuité, elle prévoit néanmoins des possibilités d’exemptions pour les pauvres et définit un contenu minimum et obligatoire dans les classes. Surtout elle pose le principe de la liberté de l’instruction primaire qui « est ou publique ou privée ». Guizot ne marchandera jamais son soutien, moral et financier, aux associations religieuses en charge de l’éducation des plus jeunes. La politique volontariste en cette matière du ministre conduira aux résultats tangibles que rappelle Laurent Theis : contre 33 000 écoles primaires ouvertes en 1834 on en recense 43 000 en 1847, en principe une par commune, regroupant environ 500 000 élèves de plus que treize ans plus tôt. Le niveau des instituteurs, déjà issus des Écoles Normales (au nombre de 76), se sera lui aussi élevé.
Mais le livre de Laurent Theis brosse aussi, dans des chapitres thématiques, bien d’autres aspects de l’activité de celui qui traversa son siècle, au point d’avoir connu à la fois la Terreur en 1794 et la Commune en 1871. Un fil rouge paraît s’en détacher : les relations ambiguës de l’homme avec la Révolution. Le jeune François, issu de la bourgeoisie protestante nîmoise (une famille de marchands et manufacturiers dans le textile), se souviendra toujours de la visite que, à l’âge de sept ans, il rendit à son père, dans le cachot où ce dernier, trop proche des Girondins et pas assez des Jacobins, attendait d’être guillotiné sous une Terreur qui, en 1794, faisait fureur jusqu’à Nîmes. Le futur historien et auteur de l’Histoire de la révolution [noter l’absence de majuscule] d’Angleterre, s’en souviendra, lui qui ne comprenait décidément pas pourquoi la Révolution Française ne fut pas close en 1830 comme les Anglais avaient su mettre un terme en 1688 à une séquence débutée quatre décennies plus tôt. S’il conduit le 15 décembre 1840, en tant que Ministre des l’Instruction Publique, le cortège du retour des cendres de Napoléon jusqu’aux Invalides, son jugement sur l’Empereur demeurait, au rebours de celui de son rival Thiers, réservé, car pour lui « l’héritage de Napoléon était empoisonné, puisque son nom sonnait comme guerre au-dehors et révolution au-dedans ». Le modéré attaché à la liberté de conscience n’avait pas oublié non plus que, du temps de sa jeunesse, entre « 1809 et 1814, sur tout sujet politique, ou seulement philosophique, toute conversation un peu sérieuse était frappée de mort ». Ajoutons que Guizot était aussi un antiquisant de première force, comme le sera, sous Napoléon III, l’un de ses illustres successeurs au Ministère, Victor Duruy, et comme l’était à cette époque où culture et héritage gréco-latin étaient étroitement liés, tout intellectuel digne de ce nom : c’est dans sa belle traduction que les lecteurs français d’aujourd’hui lisent toujours le Decline and Fall de Gibbon, un historien peu enclin à l’indulgence envers les Princes chrétiens qui, à partir de Constantin, ne furent, pour lui, pas sans responsabilité dans la chute de l’Empire romain. Le travail de traduction et d’annotation de Guizot lui ouvrira les portes de l’Université en 1812.
Ce que l’on sait désormais aussi grâce à la minutieuse enquête de Laurent Theis, c’est que Guizot se fit une réputation à Paris grâce à la publication de son premier livre signé (il avait déjà auparavant publié un anonyme Dictionnaire des synonymes), De l’état des beaux-arts en France et du Salon de 1810. Il y chroniquait les toiles exposées au Carré du Louvre, le Musée Napoléon, cette année-là : 1300 œuvres exposées, 100 000 visiteurs ; on s’y piétinait. Guizot voit dans cette floraison artistique une compensation à l’état d’abandon dans lequel la censure napoléonienne avait laissé la littérature en dehors de Chateaubriand. Il voit dans le contre-modèle allemand confirmation de sa thèse et écrit au même moment 43 notices sur des personnalités toutes allemandes pour la Biographie Universelle des frères Michaud. Il place ses critiques sous l’égide du célèbre ouvrage de Lessing sur le Laocoon paru en 1776 et alors tout juste traduit en français. Laurent Theis propose de comparer le point de vue de Guizot sur les toiles de Guérin, Meynier, Girodet (le célèbre Chateaubriand « méditant sur les ruines de Rome ») ou encore Granet et Gros avec celui que défend au même moment un autre visiteur du Salon, Stendhal. Si ce dernier affirme sans ambages que l’Art « fout le camp », Guizot ne croit pas à sa décadence. Ce remarquable chapitre ressortit à l’histoire culturelle et fait revivre avec talent les passions de l’époque.
Laurent Theis sait tout de Guizot et le chapitre qu’il consacre aux relations entre l’historien et ses éditeurs est absolument passionnant. Orphelin sans fortune, Guizot, rappelle l’auteur, vécut durant toute sa carrière des revenus de son activité intellectuelle. On compte cinquante titres composant plus de cent cinquante volumes parus sous son nom : ces chiffres laissent un universitaire du XXIe siècle rêveur. Il le sera encore davantage quand il saura que le tirage du dernier ouvrage de Guizot, achevé dans sa 85ème année, cette Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu’en 1848, racontée à ses petits-enfants, fractionné en une centaine de livraisons tirées chacune à environ 20 000 exemplaires, dépassa au total le chiffre énorme de 2 239 000 exemplaires !
Déjà auteur de la biographie de Guizot qui fait autorité (Fayard, 2008), Laurent Theis offre ici, plus que des compléments, un tableau riche et vivant des diverses facettes de l’activité multiforme de cet infatigable intellectuel, incarnation d’un siècle où la politique au plus haut niveau, la diplomatie, la recherche, l’enseignement, le journalisme et la critique d’art non seulement ne se nuisaient pas mais s’enrichissaient mutuellement.


Stéphane Ratti
 

 

"L'étonnant pouvoir des couleurs" de Jean-Gabriel Causse, 190 pages, Éditions du Palio, 2014.


« Si la matière grise était plus rose, le monde aurait moins les idées noires. »
C'est par cette phrase pleine de bon sens et d'humour de Pierre Dac, que s’achève l'étude de Jean-Gabriel Causse, designer, membre du comité français de la couleur, qui dans cet essai à la couverture bleu Klein et au lettrage vert vif, nous donne certaines clés de lecture de nos rapports intimes, physiologiques, psychologiques, sociaux, culturels, universels, conscients et inconscients avec ce qui nous entoure et nous habite en permanence : les couleurs. Mais sait-on toujours ce que sont ces milliers de nuances colorées qui nous influencent tant ? La couleur est une affaire de lumière et de sensations, de ressentis intimes et de diversités de perception. Comment comprendre dès lors la couleur ? Michel Pastoureau, historien médiéviste, passionné par la symbolique des couleurs, souligne combien la couleur est un phénomène naturel qui n'existe que parce qu'on la regarde ou qu'on la perçoit. Elle serait donc une pure production humaine. Ces productions colorées sont avant tout des longueurs d'onde que perçoit l'œil humain. Si la couleur se caractérise par trois éléments, la teinte, la luminosité et la saturation, que nous percevons après qu'elle effectue un petit parcours de notre œil à notre cerveau, elle nous remplit de toutes ses nuances et de tous ses contrastes. Mais il y a-t-il des couleurs universellement partagées ? Pas si sûr, car selon la situation géographique, le rapport aux rayonnements solaires ou la source même d'éclairage et l'adaptation de l'œil humain, nous ne percevons pas les mêmes couleurs ; et quand les cultures, les symbolismes et croyances s'en mêlent... alors ils y a encore plus de différences entre ce que nous pourrions partager avec félicité... Ceci démontre que, même si nous sommes tous sous l'influence des couleurs, des ondes colorées, des ondes lumineuses colorées, ce ne sera pas forcément pour les mêmes raisons. Les études scientifiques ici référencées et l'intuition profonde de chacun, montrent que selon les événements, le facteur temps, l'affect du moment, le climat, l'état de santé, etc. la perception et le ressenti d'une même couleur peut varier considérablement. Les couleurs jouent sur notre inconscient et nous offrent parfois un remède bien plus efficace que tout le lobby de la pharmacopée. Prenons un exemple comportementaliste des plus extrêmes, quelques prisonniers se sont prêtés au jeu et ont passé de longues heures dans une pièce de couleur rose, et bien ils étaient bien plus calmes que les autres codétenus et demandaient même à retourner dans cette pièce rose (le rose c'est pour les filles ! et avec une connotation sexuelle plutôt féminine dans ce milieu...). Culturellement et socialement, les couleurs sont devenues des vecteurs d'idées reçues, de préjugés voire de vérités... fausses. De nombreux hommes de sciences, de philosophie ou de traditions ancestrales se sont penchés sur ce phénomène depuis des centaines d'années. Qu'ils se nomment Goethe, Newton, Einstein, chacun y est allé de sa théorie des couleurs. Les médecins de cultures ancestrales traditionnelles, les chamanes, les maîtres du Fen Shui ou médecins ayurvédiques et même les sorciers, tous avaient déjà compris les influences bonnes ou mauvaises que les couleurs peuvent avoir sur nous, mais aussi les publicistes, les designers, les inventeurs des modes, les créateurs d'une manière générale donnent le « ton d'une époque », pas toujours néanmoins avec le bon nuancier ! Au fil des pages et des chapitres de l’ouvrage, les réflexions de Jean-Gabriel Causse ouvrent tous les champs du possible pour réveiller et révéler les harmoniques colorées qui se voient, se laissent goûter, toucher, sentir et même émettent des vibrations qui enrichissent notre vocabulaire visuel qui devient alors multisensoriel. Avoir conscience des couleurs qui sont plus propices à la création, à la relaxation, au repos, à la séduction ou encore à la réflexion, à l'excitation, à ma mémorisation, à l'apprentissage ou bien sûr au rêve et à l'évasion est le propos coloré de cet essai qui se lit comme un roman, apportant son lot d'anecdotes, de notions historiques, de références scientifiques et d'humour, nous rendant ainsi plus sensibles à nos propres couleurs, celles qui nous correspondent vraiment, mais peuvent cependant changer à chaque période de notre vie. À la lecture de ce livre, l'intelligence des couleurs devient plus perceptible et l'envie de courir sur l'arc-en-ciel donne des fourmis dans les pieds, alors comme le souligne Jean-Gabriel Causse dans sa conclusion : « Vive les couleurs ! ».
 

Sylvie Génot
 

 

« Auguste » catalogue de l’exposition au Grand Palais Moi, Auguste, empereur de Rome…, sous la direction d’Eugenio La Rocca, éditions de la Réunion des musées nationaux, 2014.

La figure d’Auguste (27 av. J.-C. - 14 ap. J.-C.) a participé, selon la volonté même de l’empereur, a une fonction rhétorique et qui semble manifeste après avoir vu l’exposition qui lui est consacrée au Grand Palais et avoir lu le très complet catalogue réalisé sous la direction d’Eugenio La Rocca, professeur d’archéologie et d’histoire de l’art grec et romain à l’université de Rome. On s’étonnera qu’il faille remonter à 1937 à Rome pour trouver une exposition consacrée à l’une des figures les plus emblématiques du pouvoir romain, une désaffection qui s’expliquait par le contexte politisé de cette mise en avant quelques années avant le second conflit mondial. Que cela soit à Rome l’automne dernier ou au Grand Palais à Paris ce printemps avec un parcours différent, le rapprochement d’un nombre impressionnant de représentations de l’héritier de César n’est pas sans fournir un grand nombre d’enseignements, et par delà, donne l’étrange sentiment d’une présence – presque familière – de ce visage qui se répète à l’envie sur le marbre, la pierre, le bronze ou l’or. Si le bimillénaire de sa naissance avait été l’occasion d’une manifestation de grande envergure dans la Rome de Mussolini, le bimillénaire de sa mort est aujourd’hui l’occasion pour revisiter non seulement les heures de gloire et les zones d’ombre du grand empereur romain mais également l’utilisation qui fut faite de son image au moment de la propagande fasciste ainsi que le souligne Andrea Giardina au début du riche catalogue. L’entreprise idéologique que nous soulignons précédemment est au cœur des volontés politiques du fils de César. Après la victoire d’Actium et la fin de la guerre civile marquant l’accession au pouvoir suprême, Gilles Sauron montre combien la pax Augusta fait figure de terme ultime de l’achèvement de l’histoire. Dieux protecteurs et astres sont alors conviés activement à la gloire de celui qui sera également chanté par les poètes et magnifié par les artistes. Comme le relève justement Daniel Roger, Auguste a réussi là où César, Pompée et Sylla échouèrent. Il s’agira de faire parler les images sans discours précis, ouvrant là la possibilité de différentes interprétations selon les temps, et les nécessités… Il suffit pour s’en convaincre d’admirer ces portraits intemporels de l’empereur –on en compte plus de deux cents dix à ce jour – pour avoir une idée de ce qu’aucun autre empereur n’était parvenu à faire : cette omniprésence dans la vie quotidienne des Romains. Et c’est non seulement le portrait de l’empereur lui-même, mais également ceux des membres de sa famille qui prendront place dans ce système complexe de représentations, une précieuse généalogie rappelée sous forme de tableaux permettra de mieux replacer les différentes sculptures présentées dans le catalogue. Le lecteur s’attardera également avec profit sur l’article d’Eugenio La Rocca analysant ce nouveau classicisme qui intègre, en y greffant de nouveaux éléments, la tradition classique, donnant naissance à un art augustéen avec vocation universelle. De nombreuses études sur les monnaies, les évènements donnant lieu à célébration, la vie privée, etc. complètent ce riche tableau sur l’empereur Auguste dont on ne pourra qu’avoir une connaissance plus « intime » après ce bel hommage.
 

 

Catalogue Mousquetaires ! Édition publiée sous la direction d’Olivier Renaudeau, 272 pages, ill., 195x255 mm, Gallimard, 2014.

Les Mousquetaires du roi Louis XIII sont entrés dans l’Histoire à un rythme toujours plus accéléré grâce à la plume et à la verve du romancier Alexandre Dumas. Et, c’est justement la part de cette Histoire et celle du mythe qui est débattue dans ce livre catalogue qui complète idéalement l’exposition consacrée à ce thème au musée de l’Armée jusqu’au 14 juillet 2014. Un peu à l’image de la place occupée par les Ninjas au Japon et dont le cinéma a très largement exploité et interprété de manière extensive la place, les Mousquetaires ont bel et bien existé comme en témoignent les nombreux documents historiques présentés dans ce livre par Olivier Renaudeau, conservateur du patrimoine et chef du Département Ancien au musée de l’Armée à Paris. Il ne s’agit donc pas d’inventions ou d’inspirations littéraires, mais bien de la réelle place occupée par cette unité d’élite chargée de la sécurité du souverain. Mais, comme le souligne l’auteur, les sources matérielles laissées par ce corps restent paradoxalement lacunaires et c’est avec l’aide du célèbre romancier que l’ouvrage remonte le temps afin de démêler ce qui relève de la fiction et ce qui peut être considéré au XXIe siècle comme acquis sur le plan historique. Nous pourrons ainsi découvrir ce que furent les « vrais » mousquetaires, leur recrutement et leur formation, les tâches qui leur incombaient, et d’une certaine manière relire l’Histoire de ce XVIIe siècle à la lumière de la science historique confrontée à la force évocatrice d’un roman entré dans la légende. Nous apprenons ainsi également que ce corps prestigieux naquit en 1622, au cœur même de la lutte de Louis XIII contre les protestants, pour former une garde certes indépendante, mais ne dépendant exclusivement que du seul monarque. Armés du fameux mousquet qui leur donnera leur dénomination, ces jeunes soldats sont recrutés pour leurs liens familiaux et cette fameuse proximité du commandant de la compagnie dans ce lien de fidélité qui sera bien rendu par les aventures des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas faisant d’une certaine manière du romancier un historien militaire. Les vrais mousquetaires sont bien évidemment moins libres qu’il n’y parait dans les aventures romancées de Dumas et nous pouvons ainsi découvrir la véritable journée d’un mousquetaire, l’importance de son épée, l’apparence de sa fameuse livrée et redécouvrir leur place réelle au cœur des intrigues de la cour de France. En 1814, Alexandre Dumas a rencontré le dernier mousquetaire avant la disparition totale de ce corps réapparu provisoirement à l’occasion de la Restauration, cette rencontre est symbolique à « plus d’un titre », mais résume bien à elle seule ce qui relève de la part du mythe et de l’Histoire dans ce dossier brillamment exposé avec ce catalogue haut en couleur !
 

VIE PRATIQUE

« Le Dressing de Rêve des Parisiens », Coll. Les Guides de Chêne, Ed. Chêne, 2015.

Assurément l’évènement de la rentrée pour tous les passionnés de mode : Un guide et une expo « Dressing de Rêve des Parisiens » présentant et regroupant cinquante nouveaux créateurs de mode, parisiens et dynamiques.
Parce que la rentrée, c’est aussi se faire plaisir et trouver hors des boulevards trop battus ces créateurs de mode et d’accessoires presque pour soi et dont on a tant rêvés… Trouver le coat ou la robe que vous ne croiserez pas sur votre voisine de palier ou ce sac à main enfin assorti à la couleur bien particulière de vos escarpins sans courir tout Paris et quadriller chaque quartier et rue, compléter vos bonnes adresses sans avoir à dérober le carnet de vos copines dans lesquels elles gardent jalousement les leurs, c’est enfin possible ! Ce guide est fait pour vous. Un guide spécialement rédigé pour un «Dressing de Rêve » et dans lequel vous pourrez découvrir et trouver 50 adresses à Paris de nouveaux créateurs, que ce soit des créateurs de prêt-à-porter ou de haute couture, homme ou femme, dressing ou accessoires, souliers, lunettes ou bijoux… Avec des textes de Marie Albaud, Philippe Zorzetto, créateur parisien connu pour ses souliers depuis 2008, et Régis Pennel, fondateur du concept store online L’Exception, ont ensemble parcouru pour les amoureux de mode les plus passionnés le So-Pi, le Haut-Marais, la rue Saint-Honoré ou encore le boulevard Saint-Germain. « Le livre rend compte – soulignent-ils – de notre admiration et de notre respect pour chacune de ces aventures. Notre sélection de créateurs n’est pas exhaustive, mais elle offre une photographie de ce qui se passe aujourd’hui dans la capitale. Nous avons voulu leur rendre hommage, raconter leurs parcours, leurs univers, leurs passions et surtout vous donner envie de découvrir leurs extraordinaires créations, avec de nouvelles adresses et astuces pour shopper hors des sentiers battus. » Avec ces 140 pages, son plan, ses rubriques et son rangement alphabétique, ses pages astuces ou glossaires, ses précisons, adresses et prix moyen, le guide « Le Dressing de Rêve des Parisiens » vous fera enfin tourner le dos aux vitrines qui vous font frémir d’horreur. Un Guide de rêve pour un dressing exigeant et unique.
Ainsi que le soulignent encore les auteurs parce que « C’est grâce à leur talent et à leur énergie que Paris reste plus que jamais un centre vivant pour la création », parce que Paris ne serait pas, il est vrai, Paris sans la Mode et ses maisons de créations, à noter que ce guide accompagnera l’expo du même nom qui se tiendra à l’Hôtel de Ville de Paris du 8 septembre au 31 octobre 2015 dans le cadre des Paris Rendez-vous et à l’occasion de la semaine du prêt-à-porter (ateliers, animations et initiatives seront également au rendez-vous).
 

 

Imprimer ses photographies - Optimiser ses images dans Lightroom et Photoshop de Jeff Schewe avec la contribution de Volker Gilbert
Collection : Post-traitement des photos, 284 pages, Eyrolles, 2014 .


A l’ère numérique et des écrans plats de plus en plus géants, il reste cependant une habitude bien ancrée : celle de prendre en main une photographie pour mieux la voir, l’apprécier et la partager. L’impression numérique a ainsi assurément encore de beaux jours devant elle, et ce d’autant plus que le tirage est, depuis de nombreuses années, à la portée de toutes et tous, et non plus des seuls professionnels. Mais, il serait réducteur de croire que tout consiste en un seul clic sur l’icône imprimer de son ordinateur pour avoir en main en quelques clics et secondes une photographie digne de son précieux appareil photo. L’impression numérique répond à des exigences et des fonctionnalités que Jeff Schewe a décidé de partager dans un livre agréable à consulter et fruit de l’expérience du grand photographe américain, expert renommé de Photoshop avec la contribution de Volker Gilbert, photographe professionnel. Ce fameux programme « impressionne » souvent – sans mauvais jeu de mot, et les conseils de notre guide en la matière ne seront pas inutiles afin d’éviter de se perdre dans les nombreuses fonctionnalités de ce programme fleuve. L’auteur nous apprend de manière didactique comment obtenir des tirages impressionnants, car il est acquis dorénavant qu’entre la prise de la photographie et sa sortie papier, une étape essentielle est réalisée à partir du traitement des fichiers RAW, en quelque sorte le négatif numérique. La préparation des images fait l’objet de toute l’attention de ce livre complet et illustré par de nombreux exemples évocateurs. Après avoir expliqué les fondamentaux de l’impression numérique, Jeff Schewe réserve une partie importante de ses explications à la gestion des couleurs, que cela soit sur Mac ou sur Pc. Nous apprenons ainsi à maîtriser les étapes préalables à l’impression avec notamment l’épreuvage sur écran, les accentuations, le traitement du bruit… Les explications sont conçues pour une utilisation pratique même si elles n’écartent pas le minimum de théorie à connaître, le tout dans un langage clair et accessible. Il ne fait nul doute qu’après avoir lu et pratiqué cet ouvrage indispensable, nos photographies s’en trouveront embellies grâce à Jeff Schewe et Volker Gilbert.
 

CÔTÉ REVUES

Le Figaro Hors-Série « Picasso, les habits neufs du musée Picasso - Dans l’antre du démiurge »


Ainsi que le souligne Michel de Jaeghere dans l’éditorial de ce hors-série consacré à la réouverture du musée Picasso de Paris, l’artiste espagnol a toujours cherché à réconcilier des courants artistiques souvent éloignés tels l’art africain traditionnel et le classicisme. Cette voracité quant à la variété des sources inspirant son art a toujours été le préalable incontournable à l’expression personnelle de Picasso, une expression novatrice qui renouvellera totalement l’art du XX° siècle. L’hôtel Salé qui abrite le musée Picasso a fait l’objet d’une rénovation et d’agrandissements permettant un nouvel accrochage qui évoque la vie de l’artiste à travers ses œuvres : « Mes toiles, finies ou non, sont les pages de mon journal ». Ce numéro montre combien le réel chez Picasso est littéralement soumis à une déconstruction, puis à une recréation, qui s’abstrait des conventions. Le regard porté par l’artiste sur ce qu’il représente ne cesse d’étonner même si de nos jours, il ne scandalise plus. Cette dislocation du réel qu’il a osé peindre sur la toile ou sculpter est en effet aujourd’hui perçue - c’est entendu ou presque… - comme un état de fait au XXI° siècle, mais replaçons la démarche de Picasso en son temps, alors l’entreprise parait tout simplement révolutionnaire. Ce Nu debout ou encore le fameux Homme à la pipe ont été peints successivement en 1908 et en 1914, cent ans déjà…
Ce numéro à la riche iconographie nous fait entrer dans neuf journées vécues de la vie du peintre, du 25 octobre 1881, date de la naissance de Pablo que l’on crut mort-né, jusqu’au 8 avril 1973 où une embolie pulmonaire eut raison du souffle créateur du génie ; entre ces deux dates, pas une journée ne s’est déroulée sans qu’elle n’ait été consacrée à l’art dans un vertige étourdissant de créations protéiformes. La deuxième partie de ce numéro retrace la saga du musée Picasso, né en 1974, un an après la mort du maître, musée qui ne se veut nullement – et peut-être plus encore aujourd’hui -un temple figé, mais bien un laboratoire et un centre d’étude de l’œuvre de Pablo Picasso.
 

 

Hors-série Le Monde « Simone de Beauvoir, une femme libre »

Simone de Beauvoir est devenue femme, nul doute à ce sujet après la lecture du passionnant dossier paru dans le dernier Hors-série du Monde consacrée à celle qui aura marqué le XX° siècle quant à ses réflexions sur la femme.
La femme « devenue », et non pas seulement « née », est au cœur de ce riche dossier réunissant témoignages, analyses et extraits d’œuvres de la compagne de Sartre, tout en se dissociant parfois de lui quant à ses idées et ses combats. La vie de Beauvoir est en elle-même un livre dans lequel tout à chacun peut lire de nombreux témoignages sur ce combat de tous les jours pour échapper au « destin » d’une femme née au début du siècle passé. On peut songer à l’effroi et à la colère qui la saisiront lorsqu’elle apprendra le mariage forcé de sa plus chère amie, Zaza, qui mourra peu de temps après. Cette révélation, associée au contre-exemple du couple de ses parents, favorisera la rencontre avec Sartre. Josyane Savigneau signe un très beau portrait de Beauvoir intitulé « L’aventure d’être soi ». Il apparaît en effet que ce « devenir » pour être soi a été au cœur de l’action de cette brillante intellectuelle. Malheureusement, ses combats apparaissent parfois aujourd’hui comme faisant parti d’une « vieille garde » de féministes soixante-huitardes, si éloignés des débats et des crises de notre époque. En sommes-nous si sûrs ? Ses combats ont certes souvent conduit à des droits acquis qui font oublier leur origine ; mais la grande leçon de liberté qui a été au cœur de sa vie est-elle également à considérer comme chose acquise ?
Ce beau numéro offre une lecture diagonale de la vie de Simone de Beauvoir, une lecture qui invite à découvrir l’œuvre très variée de celle qui était persuadée « qu’à la fin, les femmes gagneront » !

LIVRES A ECOUTER, DOCUMENTAIRES,...

 

 

 

 

Marcel Proust A la recherche du temps perdu - nouvelle version, réuni en 35 CD MP3 et 7 petits coffrets, Présentation de Jean-Yves Tadié dans le livret d'accompagnement, lu par : André DUSSOLLIER, Lambert WILSON, Denis PODALYDÈS, Guillaume GALLIENNE, Robin RENUCCI, Michaël LONSDALE, Editions Thélème, 2014.

Les éditions Thélème ont réussi ce pari impensable d’enregistrer l’intégralité d’un des romans les plus connus de la littérature, A la recherche du temps perdu de Marcel Proust. L’entreprise étonne et surprend tant l’ampleur de la tache aurait pu dissuader d’enregistrer une œuvre aussi importante. Pour relever ce défi, les plus grands acteurs ont été invités à cette réalisation exceptionnelle : André DUSSOLLIER, Lambert WILSON, Denis PODALYDÈS, Guillaume GALLIENNE, Robin RENUCCI, Michaël LONSDALE prêtent ainsi leur voix au narrateur de la Recherche. Et la magie opère, car comme le soulignait justement Raphaël Enthoven dans l’entretien accordé à notre revue «… la Recherche est une machine à éterniser les instants, même les plus insignifiants » et les voix de ces enregistrements, faisant revivre les évocations de Marcel Proust dans sa grande œuvre, offrent à leur tour de nouveaux éclairages, une nouvelle manière de percevoir le style, les images et les tonalités du roman. Toujours dans le même entretien, Jean-Paul Enthoven reconnaissait : « A chacune de ses lectures, il me paraît nouveau. Si je relis Voyage au bout de la nuit de Céline ou Une ténébreuse affaire de Balzac, j’ai le sentiment de lire toujours la même œuvre. Il y a chez Proust quelque chose de très mystérieux qui fait que ce qu’il écrit entre toujours en résonance avec l’état d’esprit du lecteur et l’état de son développement sentimental, psychique, intellectuel. C’est une magie. » Et répétons-le, c’est bien justement cette fabuleuse magie qui opère à l’écoute de ces CD. Le grand spécialiste de Proust, Jean-Yves Tadié, note également combien il est difficile de résumer une telle œuvre aussi vaste tant en raison du déroulement qui n’est pas linéaire chez l’écrivain que par les impressions et souvenirs du narrateur qui comptent souvent autant que les actions. Ces enregistrements réunis dans un luxueux coffret sont divisés en sept parties correspondant aux sept romans du cycle. Pour chacun d’entre eux, les personnages sont présentés, ce qui est une aide précieuse pour se familiariser avec les protagonistes de l’œuvre. De même un index détaillé permet de retrouver immédiatement un passage de l’œuvre dans chacun des CD par le recours au système des pistes audio. Par cette initiative des éditions Thélème, les amoureux de Proust pourront ainsi retrouver à tout instant avec un lecteur MP3, un lecteur CD ou un autoradio, ces voix magiques qui évoquent les nuits d’insomnie, la chambre du Grand Hotel de la Plage à Balbec avec les reflets de la mer ponctués par les plinthes en acajou ou encore le passage guetté de la duchesse de Guermantes et les désirs voluptueux du souvenir…

A commander sur www.editionstheleme.com  ou en librairie (liste de points de vente également sur le site)
 

 

"Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu'ils entreprennent" de Stephen R Covey, un livre audio lu par Benoit Grimmiaux, Audiolib, 2014.

Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent compte très certainement parmi les livres les plus importants du XX° siècle en matière de développement personnel. Son auteur, Stephen R. Covey (lire notre interview) disparu en 2012, a réuni dans cet ouvrage dense et exigeant la quintessence de décennies de lectures, travaux, conférences, séminaires sur le sens de nos vies. Il est aujourd’hui – heureuse initiative – disponible en audiolivre aux Éditions Audiolib. L’auditeur de ce livre, admirablement lu par Benoît Grimmiaux, avancera par étapes à la recherche de ce qui importe le plus dans sa vie, à mille lieues des recettes aussi faciles qu’inutiles. Stephen R. Covey nous apprend ainsi progressivement à sortir de nos ornières du quotidien, de ces réactivités qui minent nos relations et nos vues à court terme qui entament notre vie sans que ces temps gâchés ne puissent revenir à nouveau. Et c’est bien effectivement à vivre de nouveau ou autrement que propose R.Covey dans cet ouvrage audio, sans prosélytisme, ni idéologie, même si l’auteur ne cache pas son attachement à sa foi, attachement qui n’est nullement ostentatoire ni indispensable à l’écoute de ces lignes qu’il offre généreusement à ses lecteurs. Apprenons donc à identifier ces schémas erronés, à redéfinir notre mission à partir de ce qui importe le plus pour nous – un examen souvent difficile, mais si indispensable à la vraie vie – puis faisons en sorte que, jour après jour, notre quotidien se rapproche de cette vue idéale, avec ses aléas, mais aussi ses victoires. Une belle aventure à écouter avec Audiolib en téléchargement ou en librairie.

 

Céline vivant (DVD) de Jean Prat, Alexandre Tarta, Yvan Jouannet, coffret 2 DVD accompagnés d'un livre par Emile Brami, Éditions Montparnasse.


Les éditions Montparnasse ont réuni en un coffret DVD l’essentiel des témoignages de Louis-Ferdinand Céline devant les caméras de télévision, ainsi que de nombreuses évocations de cette figure si singulière de l’univers littéraire du XX° siècle. Céline a longtemps souffert de la réputation d’un écrivain sulfureux dont les écrits antisémites sont restés définitivement dans la mémoire collective non seulement après la Seconde Guerre mondiale, mais avant tout après l’effroyable épreuve de la Shoah. Comment concilier ces phrases marquées à jamais sur le papier – et toujours objet d’une certaine censure à ce jour – et ce génie littéraire reconnu par un grand nombre d’intellectuels pourtant non suspects de quelconque ostracisme ? La réponse vient certainement d’un effort de lecture, de compréhension de l’homme et de son contexte, effort auquel invite sans équivoque ce reportage qui ne cherche pas à être complaisant sur ce qui a été reproché à Céline, mais cherche plutôt à placer le débat sur le plan de l’écriture et de la création littéraire comme en témoigne ce jugement de Philippe Sollers :


« Plus tard, même après mes engagements extrémistes, et malgré la réputation d'homme de droite infréquentable de Céline, alors que son biologisme - c'est ainsi qu'il faudrait définir son racisme - me paraissait en total désaccord avec son génie d'écrivain, j'ai persisté à l'admirer avec constance. On peut dire aussi, et c'est à peine une plaisanterie, que pour le « maoïste» que j'étais il y avait beaucoup de Chine dans Rigodon! »


Nous entrons ainsi dans l’univers de l’écrivain à Meudon, dans une villa incroyable, véritable laboratoire littéraire d’un savant fou, s’il n’était d’une effroyable lucidité sur l’homme. Au-delà des raccourcis auxquels se prête Céline lorsqu’il évoque sans sourire que sa vocation d’écrivain n’est due qu’à de seuls soucis matériels, nous réalisons combien l’homme est au cœur d’un processus créatif nourri à un milieu populaire d’artisans (sa mère était repriseuse de dentelles), de cabaret, et où la gouaille de la rue – par une opération qui tient au génie de Céline – fait l’objet d’une transmutation pour reprendre vie dans l’écriture avec autant de force, si ce n’est plus. Mais le génie de Céline est aussi d’associer à ce lyrisme comique, comme il le qualifie lui-même, un attachement indéfectible à la grande tradition de Voltaire, La Bruyère ou encore Saint-Simon. Le travail est alors immense et l’on comprend mieux pourquoi l’écrivain restait des jours et des nuits, pendant de longs mois, sur une œuvre qui faisait l’objet souvent de six, sept ou huit versions. Nous prenons alors conscience que les choses ne sont pas aussi simples que ce que l’on aimerait présenter, et ce remarquable travail éditorial réalisé par les Éditions Montparnasse invite à plonger au cœur de cette œuvre qui reste encore largement à découvrir ou à comprendre !
 

DVD 1
Les grands entretiens de Louis-Ferdinand Céline
Lectures pour tous (1957)
Entretien audiovisuel avec Pierre Dumayet (19 min)
Voyons un peu : Céline (1958)
Entretien audiovisuel avec Alexandre Tarta (18 min)
En français dans le texte (1961)
Entretien audiovisuel avec Louis Pauwels (19 min)
Lecture d’un extrait de Nord de L.-F. Céline, par l’auteur (1960 - 11 min environ)
Enregistrement sonore inédit, réalisé par Marie Canavaggia, secrétaire de L.-F. Céline.

DVD 2
Autour de Louis-Ferdinand Céline
En marge du prix Goncourt (1932)
À propos de la non-attribution du prix à Céline (1 min)
Témoignage d’Elisabeth Craig, grand amour de L.-F. Céline et dédicataire de Voyage au bout de la nuit
Entretien avec Jean Monnier (3 min environ)
D’un Céline à l’autre (en deux parties - 115 min environ - 1969 - de Y. Bellon et Michel Polac)
Portrait de L.-F. Céline avec les témoignages de Madame Destouches, Michel Simon, le Dr Villemain, Me Gibault, René Barjavel, Gen Pol, Dominique de Roux, Michel Audiard…

 

Les grands Entretiens « Les lieux de Marguerite Duras » un film de Michelle Porte, Gallimard / INA, 2009.

Nous entrons avec cette très belle réalisation de Michelle Porte dans l’univers, les univers devrions-nous dire, de Marguerite Duras. Ce film divisé en deux parties, dont le texte a été publié aux Editions de Minuit, ouvre en effet les portes de l’intimité de la romancière, cette intimité où les lieux et les personnes sont intrinsèquement associés. C’est en 1976 que Michelle Porte propose à Marguerite Duras de dresser un portrait d’elle à partir des lieux, sa maison de Neauphle-le-Château qu’elle a tant aimée et qui reste indissociable de nombreux personnages de ses romans ainsi que de son film Nathalie Granger tourné dans cette demeure. La réalisatrice, par un entretien à la fois très discret et en même temps très présent, parvient à lever certains voiles d’une pensée fascinante et complexe en même temps. Les silences comptent autant que les mots qui parfois révèlent une douleur aiguë voire un malaise profond. Cette maison jouxte la forêt à la fois lieu de l’insouciance de l’enfance et du danger imminent perçu par l’adulte, lieu historique d’intimité de la femme à l’époque moyenâgeuse des sorcières et en même temps lieu inquiétant pour la rationalité. Tout est tendu et à la fois relâché dans ces témoignages à cœur ouvert. Marguerite Duras est inquiétante de sincérité, ses sourires attirent en même temps qu’ils font craindre les gouffres de son quotidien, toujours cette tension créatrice qui a nourri son génie littéraire. Plus qu’une introduction à l’œuvre et à la personne de Marguerite Duras, ce film est à recommander à tous celles et ceux qui souhaitent découvrir l’univers d’un auteur majeur du XX° siècle.
 

 

Paul Veyne, Lucien Jerphagnon "Paul Veyne Sur l'Antiquité - Entretien avec Lucien Jerphagnon" - Un livre sonore 1 CD Audio, Editions Textuel, 2008.

Écouter Paul Veyne, conteur hors pair, c’est passer quelques moments exquis à déambuler dans Rome, c’est se retrouver parmi la foule venue assister à un combat de gladiateurs, c’est s’arrêter un instant sur l’enseignement des grandes écoles de philosophies antiques, c’est apprendre l’Histoire autrement. Une écoute jubilatoire et merveilleusement ludique. Un entretien avec Lucien Jerphagnon, historien de la philosophie, spécialiste de la pensée grecque et romaine, lève le voile sur la complicité intellectuelle qui le lie avec le grand historien de l’Antiquité. En aèdes modernes, ces deux joyeux trublions de l’histoire et de la pensée antique, nous apprennent avec enchantement à regarder et à comprendre les Anciens.

Archéologue et historien français né en 1930, professeur honoraire au Collège de France intronisé par Raymond Aron, Paul Veyne est notamment l’auteur de Comment on écrit l’histoire (Seuil, 1970), Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes (Seuil, 1983), Sexe et pouvoir à Rome (Tallandier, 2005), et tout récemment, de Michel Foucault, sa pensée, sa personne (Albin Michel, 2008). Il s’est épris d’archéologie à l’âge de huit ans, alors qu’il découvrait un morceau d’amphore sur un site celtique près de Cavaillon. Depuis, il n’a eu de cesse de percer le mystère de l’Antiquité.

Lucien Jerphagnon, né en 1921, est philosophe, spécialiste de la pensée grecque et romaine. Il est l’auteur de Histoire de la Rome antique (Tallandier), de Histoire de la pensée de l’Antiquité au Moyen-Âge (Tallandier), et d’Au Bonheur des sages (Desclée de Brouwer). Il a également dirigé l’édition des Œuvres de Saint-Augustin dans la Pléiade.

Lucien Jerphagnon et Paul Veyne ont correspondu pendant une vingtaine d’années sans se rencontrer, discutant de points d’histoire, de philosophie et partageant leur lecture du monde antique. Ce livre-disque lève le voile sur une complicité intellectuelle et philosophique aussi touchante que passionnante.

(lire nos interviews des deux historiens sur LEXNEWS dans nos pages interviews)

 

Philosophie au quotidien avec la Librairie Sonore des Editions Fremeaux

Lire en conduisant ou en préparant un repas n’est pas une activité habituellement recommandée mais avec les grands classiques de la Librairie Sonore des Editions FREMEAUX cela devient non seulement possible mais également vivement recommandé !

Lus par de grands artistes, ces enregistrements nous font revivre d’une autre manière des textes découverts par le livre seul. Détaché des lignes à parcourir, l’ouie prend le relais pour une autre sensibilité, celle des sonorités des mots, de leurs articulations et de leurs silences.

Découvrons tout d’abord « Le Banquet ou de L’Amour» de Platon lu par Michel Aumont. « Le Banquet » est avant tout un éloge de l’amour décliné au pluriel. Les différents discours de ce banquet particulièrement bien arrosé offrent en effet plusieurs manières de désirer le Beau, certaines plus crues que d’autres. Mais par cette réflexion sur l’eros, le « lecteur-auditeur » accède également à une interrogation plus générale sur ce qui mène au Vrai et au Bien. Ce texte fondateur de la philosophie est particulièrement bien servi par l’interprétation sobre de l’homme de théâtre qu’est Michel Aumont.

Le stoïcisme est à l’honneur avec le fameux « De brevitate vitae », De la brièveté de la vie, de Sénèque lu par Jean-Pierre Cassel récemment disparu. Cette très belle lecture fait parfaitement résonner le sens de ce texte majeur qui tend à démontrer que si la vie n’est pas si brève si nous apprenons à la vivre pleinement. Cette leçon de vie comme pratique philosophique est une exigence de tous les instants. Sénèque nous rappelle que nous gaspillons trop souvent notre temps au lieu de réaliser de grandes tâches. Si nous concevons nos journées comme une vie tout entière, la vie ne sera pas brève en raison de sa richesse…

« Les Essais » de Michel de Montaigne lu par Michel Piccoli ne tiennent pas du rêve mais de deux superbes coffrets de la même Librairie Sonore. Grand prix de l’Académie Charles Cros, cet enregistrement fera en effet date tant la rencontre du texte et de l’artiste tend à la symbiose parfaite ! Cette sélection d’écrits ont fait l’objet d’un travail remarquable de réécriture pour l’oralité. « Que philosopher c’est apprendre à mourir » ou « De l’inconstance de nos actions » sont les fruits d’une réflexion qui ne s’est pas donnée de plan a priori. « Les Essais » occuperont en effet Montaigne jusqu’à sa mort. C’est une nouvelle fois la connaissance de soi qui est au cœur de ces essais de la part d’un humaniste qui sut également prendre part à la vie politique de son temps. Le choix de Michel Piccoli est incontestablement une réussite, l’intelligence de la voix de l’acteur seyant parfaitement au texte.

Pour finir, un texte plus moderne d’Albert Camus, « Le mythe de Sisyphe », lu par Jacques Pradel, est un moment de véritable découverte. Camus reconnaissait que c’est lors de la descente pour rechercher la pierre qu’il aurait à remonter sans cesse que le personnage mythologique de Sisyphe l’intéressait le plus. Conscient de la vacuité des recherches de l’homme, Camus regarde son tourment dont il sait qu’il ne connaîtra pas la fin. Mais c’est également là le génie de ce texte de ne point sombrer dans un pessimisme nihiliste : le regard est tragique car Sisyphe est conscient mais la tâche du héros peut également être joyeuse selon Camus car son destin lui appartient ! La voix de Jacques Pradel met bien en lumière ce texte à écouter et à partager pour des instants de vrai bonheur !

 

LE CORBUSIER, Entretiens avec Georges Charensol (1962), et Robert Mallet (1951), Collection La Librairie Sonore – Notre Mémoire Collective, Editions FREMEAUX & ASSOCIES, 2007.

 

Qui ne connaît le nom de l’un des plus célèbres architectes au monde, Le CORBUSIER, synonyme de renouveau de l’architecture après la seconde guerre mondiale. Pour pouvoir approcher de plus près ce personnage atypique qui refusait les honneurs, ces Entretiens de la Librairie Sonore FREMEAUX ASSOCIES marquent incontestablement un témoignage clé dans la mémoire de ce visionnaire infatigable.

Charles-Edouard Jeanneret naquit le 6 octobre 1887 à la Chaux de Fonds et ne prendra son pseudonyme Le Corbusier qu’en 1920 d’après le nom de l’un de ses ancêtres albigeois. Le Corbusier est avant tout un peintre avant d’être architecte comme il le rappelle dans l’un des deux entretiens proposés. Très sensible à l’art pictural (qui aura sa place dans la conception même de ses créations architecturales), il fondera un mouvement, le mouvement puriste, avec son ami Amédée Ozenfant. Ces deux entretiens (avec Georges Charensol en 1962, et Robert Mallet en 1951) montrent bien que l’homme est en rupture avec l’académisme de ses débuts. Jetant un œil acerbe, et même parfois acide, sur les institutions académiques trop souvent responsables d’un art figé selon lui, Le Corbusier soutient une architecture purifiée et revisitée grâce à de nouveaux matériaux tel le béton armé dont il exploitera toutes les possibilités techniques et esthétiques. La dimension sociale est essentielle dans le travail créatif de l’artiste. Il sera même d’ailleurs l’un des rares architectes à avoir pu concevoir une capitale (Chandigarh). Même si certains critiqueront ses réalisations, le génie est à ce prix et Le Corbusier est définitivement entré dans le panthéon culturel du XX° siècle comme en témoignent ces enregistrements à découvrir absolument.

 

« Je fais mon architecture comme un organisme vivant, elle est biologique, il y a un support osseux, des forces musculaires, des réseaux sanguins lymphatiques nerveux,… » Le CORBUSIER, 1962.

Développement

Personnel, Management,...

 

Craig Jarrow You Are Stronger Than You Think & Crush Your Procrastination, ebooks, Time Management Ninja.

Voici deux ouvrages numériques en anglais qui pourraient bien vous faire gagner non seulement du temps, mais surtout des instants précieux de votre vie. Une recette miracle de plus ? Une méthode farfelue pour manager sa vie selon les préceptes d’un gourou comme il en fourmille de chaque côté de l’Atlantique ? Point du tout ! Craig Jarrow est non seulement l’auteur de deux ouvrages résultant d’une vie et d’une passion vouées au développement personnel, mais également le créateur du bien connu site Time Management Ninja, un titre aussi guerrier que la méthode prônée pour attaquer l’ennemi, celui qui nous fait passer à côté de notre vie, de chaque minute de nos journées.
Il n’a jamais été aussi urgent que de réfléchir à quoi nous passons (perdons ?) notre temps à l’heure de l’ultra connectivité, des réseaux tentaculaires et des nombreuses chaînes que nous passons volontairement à notre cou. Pour cela, comme se plaisait à le souligner Sénèque, il ne faut pas attaquer l’ennemi par petits coups, mais bien avec promptitude, et radicalité, ce à quoi s’attache l’auteur, spécialiste en gestion du temps pour les entreprises et les particuliers. En fait, Craig Jarrow est d’une certaine manière un cobaye actif qui a su tester chaque méthode, chaque outil, gadgets, censés nous faire gagner du temps et de l’efficacité dans notre vie. Chaque semaine sous la forme d’un blog, et réunis dorénavant en deux ouvrages You Are Stronger Than You Think et Crush Your Procrastination, Craig Jarrow nous livre ses enseignements avec honnêteté et recul. Car il est loin d’être aisé aujourd’hui de faire la part des choses à moins d’opter pour la radicalité de l’agenda papier et du bon vieux stylo, encore que… Craig Jarrow nous montre combien les technologies peuvent nous aider à avoir une vie meilleure à la condition d’éviter les écueils de la dispersion et de la procrastination. L’auteur nous fait ainsi gagner du temps sur ce qui est censé ajouter à notre productivité et non la mettre en péril. Que celui qui n’a pas passé des heures à synchroniser son smartphone avec son agenda électronique sur son ordinateur pour réaliser au final qu’un rendez-vous était passé à la trappe jette la première pierre… Craig Jarrow est un technophile averti, c’est certain, et comptez sur lui pour vous indiquer quelles sont les applications qui peuvent vous aider à gagner en efficacité sans avoir à lire trois tomes de guide d’emploi d’un logiciel en swahili ! L’auteur sait également un amoureux du papier et des instruments d’écriture et semble avoir un goût certain pour les beaux carnets Moleskine (voir notre chronique). Nulle radicalité donc dans ses propos, mais une réflexion mure et éprouvée par la pratique d’années de test et d’analyse de ce qui peut nous aider à mieux déterminer le sens de notre vie et les moyens d’y parvenir. Une lecture stimulante, pleine d’humour, à découvrir sur : http://timemanagementninja.com
 

Tony Buzan « Muscler son cerveau avec le Mind Mapping » Eyrolles.

 

Le Mind Mapping gagne en notoriété ces dernières années et ce dernier livre de Tony Buzan, créateur du concept, est là pour en témoigner. De quoi s’agit-il ? Nous pouvons représenter nos pensées non plus exclusivement par des phrases mais par des représentations cartographiques, de véritables schémas, plus ou moins complexes selon les personnes et les situations. Il faut en fait imaginer une représentation mentale d’une idée, d’un projet ou d’un problème sur un papier, à l’aide de bulles, de flèches, de petits dessins, la créativité du pratiquant étant la seule limite. Si l’exercice peut sembler un peu élémentaire de prime abord, il n’en est rien lorsque l’on approfondit l’exercice. Il s’agit en fait de développer ce que tout à chacun possède en lui, à savoir sa pensée créative. Or, pour que cette dernière puisse irradier et développer toutes ses possibilités, la schématisation organisée de manière spécifique par le Mind Mapping est redoutable si l’on veut bien accepter cette nouvelle manière de penser. Un outil à découvrir et à exploiter régulièrement pour accroître ses fonctions créatives.

 

J. MESSINGER : « Ces gestes qui vous trahissent.», Paris, Editions FIRST, 2005, 344p. 

Ouvrage de référence en la matière, il se présente sous forme d’un guide alphabétique des différents codes gestuels usuels. Y sont répertoriés, décryptés avec photos à l’appui dans un style acidulé, pas moins de  500 gestes et  attitudes corporelles qui vous trahissent quotidiennement ou vous révèlent – en si peu de temps - le caractère de votre interlocuteur. Une vraie bible, qui vous évitera de perdre – entre autre - sans vous en rendre compte votre interlocuteur lorsqu’il se gratte la main depuis déjà cinq minutes…, ou de perdre désespéramment votre temps alors même qu’il vous désigne si souvent de la pointe de son menton…, ou encore de vous laisser mener en bateau lorsqu’il s’assoit de manière si paternaliste sur le rebord de son bureau…

Stephen R. Covey "L'étoffe des leaders" FIRST EDITIONS.

Les éditions FIRST ont décidément l'heureuse idée que de rééditer les ouvrages de référence du penseur américain, et ce dernier titre devrait tout spécialement intéresser l'univers professionnel. C'est à partir de questions simples comme "Savez vous dire non ?", "Qu'avez vous retenu de vos études ?", "Consacrez vous assez de temps à vos enfants ?" ou "Pensez vous être apprécié à votre juste valeur ?" que Stephen R Covey nous rappelle que notre vie professionnelle repose également sur un parfait accord avec une boussole qu'il nous appartient de déterminer et de suivre. Déterminer les principes cardinaux de votre vie professionnelle n'est pas chose facile surtout à notre époque. L'auteur nous apprend comment découvrir cet univers à portée de main et qui pourtant est trop souvent remis au lendemain. Une première idée, demain en allant ou revenant du travail, arrêtez vous chez votre libraire et acheter ce livre qui pourrait changer votre vie professionnelle et votre vie tout court !

Stephen R. Covey "Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu'ils entreprennent" avec nouvelle préface et postface de l'auteur, FIRST EDITIONS.

Les chiffres éloquents de plus de 15 millions d'exemplaires vendus dans 27 pays donnent une idée de l'ampleur de la pensée de leur auteur ! Stephen R. Covey est, sans conteste, l'une des figures marquantes du développement personnel du XX° siècle. Diplômé de Harvard et président du Covey Leadership Center, l'auteur a été le conseiller du Président Clinton.  L'ouvrage clé de la pensée de l'auteur, les 7 habitudes..., n'est pas un livre de plus offrant des recettes miracles pour réussir sa vie. En fait de miracles, c'est sur le long terme que se place la démarche de Stephen R Covey. C'est en effet, pas à pas, jour après jour, que de profonds changements pourront survenir, assis sur des principes justes et immuables. On l'a compris, c'est à un effort d'exigence vis à vis de nous tout d'abord auquel nous invite ce magnifique livre qu'on ne cesse d'ouvrir et d'exploiter, lecture après lecture. Que ce soit l'approche personnelle, sociale ou professionnelle, rien n'est écartée dans la démarche globale de l'auteur. Profitons de cette dernière édition, augmentée d'une nouvelle préface et d'une nouvelle postface de l'auteur, pour repenser les fondements de notre vie !

Jean-Louis Servan-Schreiber « C’est la vie » Albin Michel, 2015.

Jean-Louis Servan-Schreiber conclut son dernier essai « C’est la vie » paru chez Albin Michel par les mots suivants : « Me savoir mortel fait de chaque minute une chance » bel aphorisme qui résume l’art de son auteur, celui d’un passeur d’idées. A l’inverse de Charon, la barque va de la mort vers la vie et l’auteur, tout en étant conscient de l’inéluctable fin, a choisi de retenir tout ce qui allait vers la vie sans oublier bien entendu son terme. Le lecteur pourra choisir à l'envi les filiations philosophiques : manifestement stoïciennes avec Sénèque, mais aussi influences tout aussi flagrantes de la pensée d’Épicure ou encore forte présence des sagesses de l’Orient, mais cela n’a finalement pas grande importance dans la lecture de ce dernier ouvrage tant son auteur cherche à livrer dans ces pages sa propre expérience de la vie, certes à valeur d’illustration pour les nôtres, mais pensée à partir de lui. Nul dogmatisme, ni psychologie en direct, mais plutôt le regard d’un homme lucide qui aborde le dernier virage d’un parcours qui a toujours été tourné vers la réflexion, celle des hommes dans leurs rapports à eux-mêmes et à leurs congénères. L’auteur de L’Art du temps, Trop vite, nous invite à cette réflexion sur soi qu’il a toujours menée selon des angles certes différents, mais qui arrivent finalement toujours à la même question : pour quelle raison sommes-nous sur cette terre et quel sens donner à tout cela ? Le lecteur sera peut-être surpris par certaines des réponses de Jean-Louis Servan-Schreiber qui, à la manière d’un koan du zen japonais, surprennent et provoquent un peu lorsqu’il remarque que chercher le sens de la vie est vain et que le fait de vivre au quotidien est ce sens que nous recherchons souvent bien loin de nous. Effectivement, peut-être, vivre pleinement chaque instant de sa vie est déjà une tâche suffisante pour une seule vie ! L’auteur ne renie pas ses rêves, et les nôtres, les passions qui animent chaque âge de la vie, nul scepticisme – bien au contraire – sur la vacuité des choses, mais plutôt ce regard serein parvenu au stade que l’on dit la sagesse de la vie. Jean-Louis Servan-Schreiber aime à utiliser dans ces pages l’idée de cordée qui serait le sens de nos vies : je ne suis pas seul, les autres comptent autant dans cette ascension, et pourtant j’ai un rôle dans cet ensemble indissociable. Cet ADN collectif assurant à chaque être vivant à la fois sa singularité et en même temps son rattachement à un tout qui le dépasse et dont il ne saurait se séparer ; Réflexions utiles à tous les stades de la vie dans lesquelles l’auteur présente une sérénité contagieuse ce qui est déjà, en tant que tel, un témoignage rassérénant en notre époque que l’on présente si souvent comme troublée.

Philippe-Emmanuel Krautter
 

Nelly JOLIVET « Le CalendrierNature ; Traditions, Imaginaire et Inconscient. », Editions Ateliers de l’Hermitage, 2010.

L’homme moderne a perdu aujourd’hui – qui pourrait encore le nier ? - la notion du temps ; non, certes, celui des horloges de la productivité, de la performance, mais bien celui qui passe tout simplement et toujours au fil des saisons, des solstices et équinoxes, ce temps que nous offre Dame nature. N’a-t-il pas préféré, depuis déjà trop longtemps, dans ce temps qui s’accélère, les rouages de l’industrialisation, puis ceux de la consommation, toujours plus branchée, plus câblée et aux promesses prométhéennes ? Ce faisant, l’homme moderne a laissé, délaissé toujours plus loin derrière lui, pour les oublier ses liens privilégiés non seulement avec la lune et le soleil, mais aussi ses racines et repères avec cette terre qui a su l’accueillir et l’accueille encore un peu… préférant par là même, se perdre et s’exclure lui-même. Par cet ouvrage, l’auteur, Nelly Jolivet, psychologue-psychanalyste, invite son lecteur à renouer avec les saisons, les lunaisons, et à retoucher terre, cette terre qui nous fait terriens. Pour ce faire, elle nous livre un calendrier, le Calnate@, où se glissent cycles, saisons, rites, fêtes, saints, histoires, traditions, coutumes et anecdotes. Mais, ne vous méprenez pas, cet ouvrage n’est pas un guide de jardinage ni un « sachez lire votre horoscope avec un rétroviseur », encore moins un livre proposant une énième nouvelle politique écologique. Non, l’auteur avant tout psychologue -psychanalyste, propose de retrouver ces liens profonds qui unissent les saisons, traditions et coutumes à notre imaginaire et à notre inconscient. C’est, en fait, une fabuleuse boite à imaginaire que propose Nelly Jolivet à son lecteur, et ce, quelles que soient sa sensibilité ou ses croyances, pour observer, explorer ses propres liens avec la terre, les saisons, la nature aux fins de renouer ce dialogue, l’alliance avec cette merveilleuse planète qui nous fait humains. Ainsi que le souligne l’auteur, « Vivre avec la terre, c’est faire l’expérience des saisons, et en fin de compte de soi-même ». C’est avant tout, accepter, pour retrouver cet équilibre et harmonie perdus, de rechercher non seulement le sens, les sens, mais bien avant tout ce qui fait sens : les cycles et les traditions, les saisons et nos ancêtres, la nature, nos observations et nous-mêmes… une meilleure connaissance de la nature pour une plus harmonieuse conscience de soi, mais aussi une meilleure connaissance de soi pour une plus harmonieuse régénérescence de la nature. « Il ne s’agit pas – souligne la psychanalyste Nelly Jolivet- d’appartenir à la nature, mais d’en faire partie, nous ne sommes pas des objets et la nature n’est pas notre jouet. » L’auteur propose ainsi ce calendrier nature, ce Calnate@ - avec ses rythmes, ses symboles, métaphores, et livrant sa propre expérience, Nelly Jolivet invite surtout le lecteur à penser ou repenser, imaginer et compléter ce saisonnier selon vos propres observations, rythmes et imaginaire pour y puiser et retrouver ces liens privilégiés et sacrés entre la terre et le ciel. Divisé en trois parties, vous trouverez notamment dans une deuxième partie consacrée au calendrier et cycles lunaires, des propositions d’exercices pratiques afin d’harmoniser vos humeurs et états d’âme… La troisième partie étant, quant à elle, consacrée aux cycles solaires, cet éternel retour avec ses saisons, ses rites et ses fêtes. Alors, prêt, en ce dur mois de janvier, cœur de l’hiver, à préparer la venue du printemps, temps de renaissance, de vie ? Prêt à préparer votre printemps ?
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L’auteur, Nelly Jolivet, psychologue-psychanalyste, propose également des stages de Développement personnel, Conscience, Méditation, Relaxation, notamment « Excursion, expansion de consciences » -
Programme officiel Excursion de l’Institut Monroe (Virginie, USA), ttp://nellyjolivet.com

 

 

« Le développement personnel tout en 1 pour les Nuls » Editions First.

 

 

Ce fort volume regroupe en 656 pages le meilleur des 4 livres phares de la collection, à savoir La PNL, Les Thérapies Comportementales, l’Hypnothérapie et le Coaching (déjà présentés dans ces colonnes). Il est parfois difficile de savoir ce qui correspond le mieux à ses attentes, ses besoins et sa personnalité. Le fait de regrouper ces techniques de développement personnel en un seul volume devrait répondre à un certain nombre de questions et d’interrogations qui reviennent souvent sur ces sujets. Ecrites par de grands spécialistes réputés pour la pédagogie de leurs écrits, ces 4 parties vont au fond des choses et ne se contentent d’aborder superficiellement les choses comme c’est parfois le cas d’articles ou d’ouvrages de trop grande vulgarisation. Les auteurs savent jusqu’où aller et prodiguent de nombreux conseils pour éviter des erreurs qui pourraient être pires que le mal. Il ne s’agit pas d’un encouragement à une autothérapie sans limites mais plutôt de l’exposé des modes de fonctionnement de l’être humain et de ses complexités. Des maux de faible importance gagnent à être pris en considération avant qu’ils ne se transforment en avalanches de doutes psychologiques. Les auteurs n’hésitent pas à proposer des outils pratiques, des exercices, des bilans à réaliser pour dresser une carte de nos représentations mentales quotidiennes.

A découvrir de toute urgence !

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Rencontres de LEXNEWS : Un métier, une passion ...

Editions Le Bruit du Temps

Interview d'Antoine JACCOTTET

9 février 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Antoine Jaccottet a longtemps travaillé aux éditions Gallimard jusqu'à l'année dernière en étant éditeur à la collection Quarto. Il a décidé de franchir le pas et de créer librement les livres dont il avait toujours rêvé. Libéré de certaines contraintes économiques, c'est un plaisir personnel que l'éditeur souhaite faire partager au plus grand nombre. L’acte de naissance des éditions Le Bruit du Temps est scellé sous le signe d’une amitié pour certains auteurs et traducteurs. Ces affinités électives littéraires sont au cœur de ce projet qui voit le jour en ce début de printemps. LEXNEWS a choisi de présenter cette très belle initiative à ses lecteurs en interviewant Antoine Jaccottet qui nous a reçus dans une charmante demeure familiale du XVIIIe siècle rue du Cardinal Lemoine, avec au fond de la cour, la célèbre enceinte de Philippe-Auguste et de l'autre côté de la rue la résidence de Valery Larbaud....
 

 


LEXNEWS : « Pour quelles raisons avoir choisi pour votre nouvelle maison d’édition, Le Bruit du Temps, le titre d’un recueil du poète russe Ossip Emilievitch Mandelstam ? »

Antoine Jaccottet : « Il y a plusieurs raisons à cela. La première est très simplement biographique. Le premier travail que j'ai réalisé a consisté à participer à un numéro d'une revue, la revue de Belles-Lettres, dont un numéro spécial avait été consacré à Mandelstam. J'avais fait ma première traduction de l'anglais d'un texte d'un grand spécialiste de Mandelstam, le professeur Clarence Brown qui nous a fait l’honneur d’une postface. C’est également une raison amicale qui a présidé à ce choix, à savoir la rencontre de Ralph Dutli qui est le traducteur en allemand des oeuvres complètes de Mandelstam. Je l'ai connu ici à Paris et il est devenu un très grand ami. C'est un hommage que je lui rends et cette nouvelle maison d'édition sera le lieu pour publier ses poèmes et autres réalisations. À cela s'ajoute l'immense admiration que j'ai pour Mandelstam. Ce titre « Le Bruit du Temps » évoque une image de la littérature elle-même, un peu comme chez Proust, tout en incluant mon goût pour la musique. »

LEXNEWS : « Partagez-vous cette nostalgie de la culture universelle du poète russe et cela influencera-t-il le choix de vos futures parutions ? »

Antoine Jaccottet : « Oui, c'est une bonne idée de présenter les choses comme cela. Il y a à la fois le goût des classiques puisque le mouvement littéraire auquel il appartenait était une revendication du classicisme face au futurisme de l'époque, et en même temps ce sentiment très profond d'appartenir à la culture méditerranéenne dont Mandelstam avait une grande nostalgie avec un goût très marqué pour l'Italie. C'est également cette approche qui nous a conduits au choix du deuxième livre que nous éditons, le Browning, qui se déroule à Rome et qui est presque un roman historique. J'avoue en effet qu'il y a un goût pour l'Italie, la Grèce… »

LEXNEWS : « Quels sont les enjeux d’une nouvelle maison d’édition au XXI° siècle qui connaît en Occident une crise à la fois générale et également spécifique au livre dans de nombreux pays ? »

Antoine Jaccottet : « je crois que c'est sans aucun doute une réaction à cette crise que vous évoquiez. On nous annonce tous les jours la disparition du livre et je suis profondément convaincu, que contrairement aux Cassandres, cette disparition n'est pas encore pour demain. Bien entendu, nous sommes forcés de constater ce qui se passe et nous voyons bien que la culture littéraire n'occupe plus le premier plan. Cela s’observe notamment dans les médias et cela devient assez effrayant. Ce qui est encore plus inquiétant, c'est que cette culture a tendance également à disparaître dans la conscience générale. Si vous prenez par exemple l'univers politique, il y a toujours eu une révérence certaine pour la chose littéraire ; or cela même a sans doute disparu aujourd’hui… Mais, je suis persuadé qu’il existe parallèlement de nombreux passionnés de littérature, y compris chez les jeunes gens. Je pense que l'on peut très bien défendre l'idée que le livre a encore de très beaux jours devant lui en réaction à tout ce qui se passe. Le véritable amateur de livres aura de plus en plus besoin de petites maisons d'édition qui défendront l’objet de sa passion. Les réactions des personnes que nous sollicitons par rapport à notre projet sont tellement positives que c'est plutôt encourageant ! Il me semble que la curiosité existe encore et toute la difficulté réside dans le fait de proposer des choses de qualité avec suffisamment de conviction. Il ne suffit pas de prendre un livre oublié et de le mettre sous une couverture.»
 

LEXNEWS : « Vous rappelez que les vrais livres ne meurent pas, quels sont ceux que vous souhaitez remettre à la lumière du jour ? et pouvez-vous préciser à nos lecteurs ce qu’est un vrai livre selon votre subjectivité ?»

Antoine Jaccottet : « Il peut-être très prétentieux de dire que les vrais livres ne meurent pas et en même temps, certains exemples comme l'histoire de cette traduction étonnante du poète victorien Robert Browning invitent à penser en ce sens. Browning était très célébré de son vivant et il a d’ailleurs encore une gloire certaine dans les pays anglo-saxons. Il est par contre presque totalement oublié en France. Or, je crois profondément que c'est un vrai chef-d'oeuvre. Il s’agit d’un livre qui a une histoire incroyable. Il a été traduit pendant la guerre par un professeur d'université qui a réalisé cela par pure passion. Il s'était pris d'amour pour ce livre et l’avait traduit en même temps qu'il faisait de la résistance !

 

 

 

Par la suite, le manuscrit a été proposé à Gallimard qui a attendu longtemps avant de le publier. Pendant ce temps, le manuscrit a été apporté en Belgique puis s'est perdu pour enfin être retrouvé par un de ses amis... Le livre a été publié une première fois en 1959 par Queneau chez Gallimard. Nous avons décidé de ressortir ce livre, car il était quasiment introuvable en dehors des cercles de bibliophilie. Il s'agit d'une sorte de chronique italienne à la Stendhal. Browning a été l'inventeur d'un genre au XIXe siècle, le monologue dramatique. Il faisait parler des personnages historiques dans ses poèmes. Un jour, il tombe à Florence dans un marché aux puces sur des archives, le grand livre jaune, qu'il achète pour trois sous. À peine a-t-il commencé à le feuiller qu'il réalise que c'est la chance de sa vie. Il s'agit d'une histoire criminelle assez sordide qui se passe dans la Rome baroque peu après le Caravage. C'est à la fois un poème et un roman historique, et le premier livre raconte le fait même de cette découverte : comment en rentrant chez lui, il voit les personnages de cette chronique prendre vie. C'est très beau, car nous constatons à la lecture du texte cette transition de l'archive à la chose imaginée. À partir de là, il va construire son poème en douze chants avec des monologues où chacun des protagonistes vient raconter sa version. Cela donne une dimension assez moderne au texte avec des points de vue différents sans qu’il y ait en même temps une seule vérité.
Pour revenir à la deuxième partie de votre question, je crois qu'il existe des livres utilitaires qui répondent à des fonctions à un moment donné, et à côté de cela, les vrais livres avec la littérature. Il s'agit d'oeuvres dont l'ambition est telle qu'il entre en elles une part d'éternité. Il y a des distinctions en art entre une petite oeuvre et une oeuvre majeure. Il ne s'agit pas pour autant d'un discours élitiste. Si j'adore écouter du tango, je n'en conclurai pas pour autant qu'il s'agit de la même chose que la neuvième symphonie de Beethoven ! C'est ainsi que je souhaite publier des livres qui manifestent cet effort d'une certaine forme en plus des émotions. »

 

LEXNEWS : « Quel est le travail de l’éditeur dans cette tâche de réincarnation d’un livre dans une nouvelle édition ? »

Antoine Jaccottet : « Nous devons essayer de trouver pour chaque livre la forme qui le mettra le mieux en valeur. Nous avions envie pour un livre comme celui de Browning d'avoir un texte bilingue parce que le vers de Browning est quelque chose de très particulier que je souhaitais faire partager au lecteur. C'est une oeuvre qui avait l'ambition, à la suite de la Divine comédie, d'être une grande épopée ce qui nous a conduits à la publier avec un appareil critique. Je désire que l'on ait un plaisir à goûter à ses oeuvres et nous avons travaillé sur tout ce qui peut faciliter ce plaisir. Notre tâche a donc consisté à prévoir des annotations, un grand essai introductif… À cela s'ajoute un travail sur les traductions et sur les relectures pour essayer d'être au plus près de l'original. »

 

LEXNEWS : « Les choix doivent être difficiles pour certains textes entre la valeur sûre d’une traduction déjà établie et le risque d’une nouvelle traduction ? Pour Mandelstam et Browning, vous avez conservé l’existant, alors que pour D.H. Lawrence, vous entreprenez tout un cycle de traductions de ses Nouvelles complètes. »

Antoine Jaccottet : « C'est un problème insoluble ! Par le hasard des rencontres, j'ai connu quelqu'un qui avait très envie de retraduire cette prose très délicate. Dans le cas de Mandelstam, il est publié chez beaucoup d'éditeurs avec beaucoup de traductions différentes. Nous avons eu la chance de retrouver une traduction qui était parue dans la revue Commerce par Larbaud. C'est une sorte de miracle, car deux ans après la parution de l'original en Russie, cette magnifique traduction a pu être menée à bien par Georges Limbour, une personne qui avait un grand sens littéraire, ainsi que le prince Mirsky. À l'inverse, pour D.H. Lawrence, je n'étais pas du tout satisfait des traductions existantes. Nous allons tenir compte des recueils anglais existants et nous allons reproduire les recueils originaux tel que D.H. Lawrence les avait composés à l'époque. Nous publierons petit à petit et dans l'ordre chronologique la totalité des nouvelles. »

LEXNEWS : « Vous réservez également une place aux contemporains dans votre programmation. »

Antoine Jaccottet : « L'idée de départ était de publier des personnes ayant elles-mêmes un lien avec les classiques que nous avons retenus. C'est le cas des poèmes de Ralph Dutli, traducteur de Mandelstam. Ce n'est pas en revanche le cas de Gabriel Levin qui est un très talentueux poète israélien de langue anglaise. Ce poète a un rapport étroit avec la Méditerranée, ces sujets sont souvent à thème presque archéologique et qui correspond assez bien ce que j'évoquais tout à l'heure. Vous avez également le manuscrit de Paulette Choné qui nous est arrivé totalement par hasard et que je ne connaissais pas. C'est une historienne de l'art, spécialiste de la gravure du XVIIe, qui au lieu d'écrire une biographie de Jacques Callot a préféré décrire des mémoires imaginaires de cet artiste. Cela a produit un petit livre très singulier qui m'a beaucoup plus. »

LEXNEWS : « Vous souhaitez que les fruits de vos éditions puissent également être appréciés esthétiquement. Quelle importance cela a-t-il pour vous et le lecteur au XXI° siècle et comment concilier ces exigences avec les impératifs économiques de ce même XXI° siècle ? »

Antoine Jaccottet : « Nous avons souhaité réaliser des livres si possible jolis tout en n’étant pas trop chers. Il n'y a pas du tout un désir de bibliophilie ou d'édition de tête. Nous voulons proposer de jolis petits livres agréables à avoir en main, simples, mais bien imprimés avec une couverture avec des rabats. Nous ne voulons pas d'images criardes sur la couverture ce que l'on va me reprocher, car sur les tables des libraires, on ne les aperçoit pas forcément ! Peut-être vont-ils justement se distinguer sans ces images clinquantes du fait de leur simplicité. Si nous choisissons tout de même une couverture en vélin et du papier bible, nous essayons de concilier néanmoins cela avec des impératifs économiques. »

 

Merci Antoine Jaccottet, nous souhaitons longue vie à cette nouvelle maison d'éditions qui promet de nous offrir de belles pages à l'image de celles des deux premiers livres qui viennent de sortir !

 

Le site des Editions Le Bruit du Temps

 

 

 

 

 

 

 LA DOGANA Editeur 

 Interview de Florian RODARI

17 décembre 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Photo François Raoul-Duval

 

Florian Rodari dirige depuis 1981 les Éditions La Dogana créées dans ce beau pays qu'est la Suisse, à Genève. C'est la poésie qui est le fil conducteur de ce magnifique travail entrepris dans des domaines aussi différents que les essais, les souvenirs, des méditations et même des lieder chantés. L'excellence est au coeur de ce processus créatif, les Éditions La Dogana ne retenant que ce qui fait écho à la beauté. Beaux papiers, superbe mise en page, textes raffinés... offrent le plaisir du bel objet, écrin indissociable de la belle pensée. Voyage en Helvétie avec un esthète du livre !

 

 

 

 

LEXNEWS : « Quel a été le parcours qui vous a mené aux éditions La Dogana ? »


Florian Rodari : « j'ai baigné très tôt dans l'univers des lettres. Mon père était journaliste, mon oncle (Philippe Jaccottet) était poète et traducteur, et tous nous aimions les livres à la maison. Nous avons également découvert que nous avions un cousin célèbre en Italie, Gianni Rodari, qui écrivait des livres pour enfants. L'environnement a manifestement joué dans mon parcours ! J'ai assez naturellement commencé des études de lettres à l’Université de Genève. Pour gagner ma vie, à vingt ans, je suis entré au musée de Genève, au Cabinet des estampes pour y classer des collections de gravures anciennes. Il y avait là une équipe à l’esprit très ouvert. Grâce à elle j'ai vite appris le métier de conservateur puisqu’ils m’ont généreusement laissé monter seul des expositions et fabriquer leur catalogue. Quand je suis devenu responsable de la Revue de Belles-Lettres, en 1971, au moment de la rédaction du numéro consacré au poète Paul Celan, j’ai aussitôt mis en pratique ce double regard de lecteur et d’amateur d’art. Conduire une revue littéraire, c’est un atout formidable pour un futur éditeur, car on apprend à découvrir d’autres voix, à accorder dans un livre des approches différentes… Je lisais essentiellement des poètes, j’écrivais un peu et je rédigeais de plus en plus souvent des textes sur l’art. Cette activité multiple je l’ai menée de front pendant presque quarante ans déjà. On ne se rend pas toujours compte du temps qui passe, surtout en ce qui vous concerne ! Je pensais pratiquer chacune de ces tâches comme des hobbies et finalement je me rends compte qu’elles étaient devenues des activités principales. Les choses se sont enchaînées : vers 1979 on m’a demandé de diriger le Musée de l’Elysée à Lausanne, mais cela n’a pas duré longtemps. A peine quatre ans : le désir de faire des livres et d’écrire était si obsédant que, devant les surcharges et les tracas administratifs, j’ai renoncé. Les éditions Skira m’ont alors demandé de travailler pour eux et d’écrire un ouvrage sur le collage. Ils se sont aperçus que je savais fabriquer des livres et, c’est comme ça que je suis devenu directeur de collection chez eux. En 1993, Skira a subi la crise du livre de plein fouet. Il fallait trouver quelque chose. Depuis longtemps, avec mes amis artistes de l’atelier de Saint-Prex, avec qui j’avais préparé plusieurs projets dans le cadre de mon activité à la Fondation Cuendet (où sont conservées des planches de Dürer, Rembrandt, Corot et de bien d’autres maîtres de l’estampe, nous avions envie de monter une exposition sur l’invention de la gravure en couleur. Nous avons proposé de la montrer à la Bibliothèque nationale de France où, grâce à l’appui de Maxime Préaud, nous avons pu concrétiser ce projet qui a porté le beau nom d’Anatomie de la couleur. Cette exposition a été pour moi le point de départ de nombreux autres engagements. Dans la foulée, on m'a en effet demandé de monter au Drawing Center de New York une exposition sur les dessins de Victor Hugo, puis deux ans plus tard sur l’œuvre graphique d’Henri Michaux. Au même moment, Jean Planque, un oncle de ma femme qui avait travaillé comme conseiller de la galerie Beyeler, m'a demandé de m'occuper de la Fondation qu’il voulait constituer à partir de sa collection de tableaux. Voilà pourquoi, aujourd'hui, je partage mon temps entre cette Fondation et les éditions La Dogana. Ces dernières prennent une place grandissante ! Nous comptons aujourd'hui plus de soixante titres avec plus de quarante auteurs, des traductions, des rediffusions, et nous sommes insuffisamment nombreux pour cela, il faut ainsi préserver un équilibre toujours précaire. »

LEXNEWS : « Quel a été le point de départ de la création des éditions La Dogana ? »

Florian Rodari : « Les éditions de La Dogana sont nées en 1981, de la décision d’un petit groupe d'amis: un imprimeur, un ami peintre et amateur de musique, et moi-même. L’idée de départ était d’éditer des textes dont nous n’avions publié que des extraits dans la Revue de Belles-Lettres. Nous avons mis de l'argent en commun, en nous promettant de ne jamais commencer un nouveau livre tant que le premier ne serait pas remboursé, mais peu à peu tout cela s’est emballé ! Et à partir de 2000, les orientations se sont diversifiées, beaux-arts, musique.»

LEXNEWS : « Le nom La Dogana peut surprendre pour une maison d'édition ? »


Florian Rodari : «La Dogana signifie « douane» en italien. Comme un employé des douanes qui ne fait pas que stopper la marchandise, un éditeur est celui qui permet à un texte étranger d'être vu et partagé, de passer une frontière. Après l’avoir réceptionné, nous l’examinons et nous lui délivrons en quelque sorte un visa! Pour moi, un éditeur est essentiellement celui qui permet à un texte d'être lu. C’est pourquoi nous accordons tant de soin à l’aspect extérieur de nos ouvrages »

LEXNEWS : « La forme et la présentation sont essentielles dans votre choix de faire connaître ces textes que vous évoquez, ce qui nous ramène à votre propre parcours. »

Florian Rodari : « C'est en effet d’une importance capitale ! La typographie, le papier, la gravure... J'ai toujours marqué une attention très grande au dessin de la lettre, à la mise en page, aux marges ; mes recherches dans le domaine de l’estampe m’ont beaucoup apporté. J'aime lire, je peux dévorer en quelques jours des livres, même mal imprimés, mais je crois que les textes des poètes ont besoin d’autre chose qu’un simple contenant, ils ont besoin d’espace pour résonner, pour se déployer, surtout de nos jours. Je me rappelle qu’un ami avait publié sa version des poèmes de Leopardi, un des auteurs que je préfère, et que je lui avais reproché d’avoir confié ces traductions à un éditeur qui n’accordait pas le moindre soin à la respiration des textes ! Quelques années plus tard, j’ai réédité ces poèmes sous une forme qui satisfaisait mon goût de la mise en page : nouvelle édition qui pouvait paraître une opération aberrante sur le plan commercial, mais qui, malgré tout, s’est avérée être un très beau succès... ».
 

LEXNEWS : « Le livre n'est pas qu'un écrin, il fait corps avec le texte... »

Florian Rodari : « Absolument, je crois que l'on avance dans un livre page par page, que les lettres accompagnent la pensée, formant peu à peu la magie d’un volume. Le rapport du contenu et de la police de caractère censée le déployer est primordial à mes yeux et il faut accepter de mettre en page chaque livre différemment.
Au tournant du siècle, nous avons décidé de renouveler un peu l’aventure. Peteris Skrebers et moi-même, nous nous sommes dit : pourquoi ne ferions-nous pas un livre d'art ? L’ouvrage consacré à « Quinche» (un peintre suisse NDLR) est le fruit de ce pari et cela a très bien marché, grâce à la générosité de l'artiste qui, en nous offrant des dessins, a permis de financer cet ouvrage. La qualité de l’impression était telle que l'on nous a demandé quelques années après de réaliser un nouvel ouvrage consacré au peintre italien Gregorio Calvi di Bergolo, grand et beau livre à l'image de ceux que je pouvais réaliser chez Skira, plus de 200 pages et 120 illustrations couleur. Par la suite, nous sommes allés plus loin encore. Nous avons en effet décidé d’associer poésie et musique dans une série d’ouvrages consacrés à l’art du lied, en donnant naissance à des livres qui contiennent un CD enregistré irréprochable sur le plan technique. Nous avons travaillé pendant près de six mois avec un graphiste afin d'éviter cette insatisfaction souvent éprouvée devant ces emballages en plastique qui renferment des textes mal traduits et illisibles. Deux livres d’un nouveau genre, un Hugo Wolf et un Schumann, sont parus grâce à la participation de la mezzo-soprano Angelika Kirchschlager. Cette expérience a créé des envies chez d’autres chanteurs qui sont venus vers nous pour renouveler l'expérience. Nous avons en projet un Mahler pour lequel Jean Starobinski a écrit une étude. Nous voudrions multiplier ces approches à l'avenir... »

 

LEXNEWS : « Vous venez de faire paraître de très belles éditions consacrées à des œuvres de peintre très différentes l'une de l'autre…»

Florian Rodari : «Oui, d’un côté une aquarelliste, Anne-Marie Jaccottet, et de l’autre un graveur au burin, Albert-Edgar Yersin, on ne peut pas faire plus différent, en effet, même si ces deux artistes, nés en Suisse, se sont bien connus. Yersin a suivi un parcours assez exceptionnel dans la mesure où il a exercé la gravure toute sa vie, exclusive et, dans ce domaine, la technique qui nécessite la plus grande patience, la plus grande habileté de la main : le burin, presque abandonné aujourd’hui. C’est que cet artiste aime la résistance du cuivre dans lequel il enfonce son burin. De même lorsqu’il s’est mis à graver sur pierre, c’est la ductilité du matériau qui l’a séduit. J'entendais récemment à la radio qu’on disait de lui qu’il était surréaliste ; ce n'est absolument pas le cas. En conduisant sa pointe, cet artiste se laisse certes guider par les propositions du hasard, mais c’est pour retrouver une géographie intérieure. Il est plus proche de Dürer ou de l’inextricable forêt allemande que des incertitudes du surréalisme. »

LEXNEWS : « On a en effet l'impression à le voir d'une vision microscopique alternant avec une vision macroscopique. »

Florian Rodari : « C’est très juste, il est toujours en train de jouer sur l'échelle des proportions, d’opposer les contraires, et en cela, il est héraclitéen. Il reconnaît l'univers dans l’atome, et inversement, l’animalcule, le lichen peuvent contenir à ses yeux l’infini stellaire. L’un de ses textes préférés est L’Aleph de Borges, et il est beaucoup plus proche, selon moi, d’un Michaux, à qui il dédie une planche, que d'un Breton. À l'image de Victor Hugo, il aimait recréer à partir du spectacle des choses vues et de leurs correspondances formelles d'autres possibles. Grâce à ce don d’observation, Yersin a inventé en gravure des structures qui n'existaient pas jusqu'alors. Dans les années 60 il a eu la chance de collaborer avec Pietro Sarto, son élève, qui s’était aperçu que cette manière de graver « appelait » en quelque sorte la couleur. Ils se sont mis à tirer ses cuivres en couleurs et c'est à partir de cette époque tardive de sa vie que les gravures de Yersin ont trouvé leur public.

La deuxième œuvre que nous révélons aujourd’hui, qui est en France aussi peu connue que celle de Yersin, manifeste du même coup une sensibilité diamétralement opposée. Contrairement à Yersin qui doit creuser son cuivre avec une attention de tous les instants, Anne-Marie effleure à peine sa feuille de papier pour que la lumière y tremble et que tout ce qu'elle aime voir et qui l’entoure, les fruits, les fleurs, les arbres… soit perçu comme subrepticement. A ce propos, les pages que Philippe Jaccottet consacre à sa femme est d’une justesse extrême : il reconnaît à cette artiste qui travaille depuis toujours à ses côtés, discrètement, une volonté qui a permis, à force de retours opiniâtres à l’atelier, de capter ce moment qui passe, si difficile à saisir, si fragile. Ce livre se veut un hommage à cette peinture qui a été faite en silence à côté de son propre travail et dans la même direction. Ni l'un ni l'autre n’a jamais cherché à affirmer quoi que ce soit. Philippe Jaccottet dit dans un poème que l'effacement est sa manière de resplendir, mais c'est exactement la même chose avec Anne-Marie. »

LEXNEWS : «Il y a ainsi une convergence entre ces deux esprits créatifs. »

Florian Rodari : « Oui, tout à fait. Ils ont d'ailleurs réalisé de nombreux ouvrages ensemble, notamment un livre lumineux, contenant une prose du poète sur le Cerisier dont les fruits se retrouvent fréquemment dans les aquarelles d’Anne-Marie Jaccottet. Il y a dans les compositions de cette dernière qui n’ont l’air de rien une lumière aussi intense que celle que contiennent les poèmes de Jaccottet, même si chez lui toute méditation repose sur un socle très sombre, très nocturne. »

LEXNEWS : « Comment entreprend-on de tels livres au XXIe siècle ? »

Florian Rodari : « Le plus dur, c'est de trouver les artisans qui veulent bien encore vous suivre sur ce chemin. Il est, en effet, de plus en plus difficile de dénicher des papiers de belle main et tout aussi difficile de trouver un imprimeur qui prenne le temps de réfléchir à la qualité des reproductions. Inévitablement, tout cela a un coût ! J'ai la chance de travailler depuis 30 ans avec le même imprimeur, j'ai ainsi fidélisé des rapports. De telles entreprises nécessitent énormément de temps et je ne sais pas si les gens aiment encore ce genre de livres. Je crois tout de même que la qualité dans ce domaine attire encore les amateurs. Moi-même, j'éprouve un réel plaisir à faire de tels livres et j’espère que ce plaisir transparaît d'une certaine manière dans le résultat final. Mon but serait de faire éprouver ce même plaisir aux autres… »

LEXNEWS : « Vous défendez ainsi une vision d'esthète du livre en considérant que cela n'est pas dépassé à notre époque. »

Florian Rodari : « Non, en effet, comme je vous le disais, je crois qu'il y a encore des amateurs. Bien entendu, en terme commercial, nous ne sommes pas dans la logique qui se développe actuellement. Les artistes dont nous parlions tout à l'heure travaillent sur du papier, dans une distance et une temporalité qui est celle du livre d’autrefois, non celle de l’ordinateur. Mais pourquoi les textes qui les accompagnent devraient-ils être sur un autre support et dans une autre dimension que ce qui a donné satisfaction depuis des siècles ? C’est si pratique de tenir en mains un volume de quelques centaines de grammes à peine ! Changer de support ne se justifie pas vraiment. Je crois que nous sommes nombreux à croire à cette réalité, et l'édition ne se porte pas si mal que cela. À la fin des années 90, lorsque Skira a mis la clé sous la porte, il disait : « Je m'en vais avec le livre ! » Je trouvais cela un peu hâtif et prétentieux. Il est vrai qu'aujourd'hui il n'est plus guère possible d’entreprendre ce que Skira réalisait il y a cinquante ans, avec ses chantiers de photographies, construisant tout exprès des échafaudages pour photographier les fresques de Piero à Arezzo. Mais, si ce genre d’ouvrages n'est plus possible, il me semble néanmoins qu’il restera toujours de la place pour des livres qui sont en relation avec les besoins et les données de l’époque dans laquelle nous vivons. »

 

Merci, Florian Rodari, pour ce témoignage qui laisse une lueur d'espoir pour la beauté et l'excellence au début de ce XXI° siècle. Grâce à des éditions comme la votre, le beau livre a encore de longues années devant lui !

 

 

 

 

 

Éditions La Dogana

Distribution: Les Belles-Lettres

www.ladogana.ch

 

Entretien avec Jacques DAMADE

Directeur des Editions LA BIBLIOTHEQUE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          

Jacques Damade, directeur des Editions La Bibliothèque, est l’un des éditeurs parisiens les plus charmants ; d’une politesse et d’une prévenance rares aujourd’hui – chez lui nulle grandiloquence, nulle affectation – il est tout simplement à l’image de ses éditions. Comme Jorge Luis Borges qu’il admire et dont une citation - « Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. » - orne chacun de ses ouvrages, Jacques Damade a eu pour berceau une bibliothèque, source de sa passion des beaux livres, des beaux récits et écrits, et de l’édition avec la création des Editions La Bibliothèque.

Fondées en 1992, les Editions La Bibliothèque font partie tant par la présentation subtilement choisie et soignée de ses titres que par l’exigence de leur contenu de ce que l’on nomme dans le milieu des lettres des « Belles Editions ». Appréciées d’un public averti et fin connaisseur, les Editions La Bibliothèque, présentées notamment à la Galerie Rauch à Paris, offrent en effet plus de quarante titres d’une qualité et d’une exigence éditoriales rares aujourd’hui avec notamment des ouvrages audacieux tel que « Paris, 1860 », magnifique livre consacré à Charles Baudelaire et Charles Meryon, des écrits anciens et précieux tels que le texte inédit d’Alexandre Dumas, « Mes Chasses », le « Traité de la Concupiscence » de J-B Bossuet ou tel que « Professeur de Beauté » de R. de Montesquiou et Marcel Proust, ou encore des auteurs contemporains de plume subtile, légère et raffinée avec notamment les délicieux ouvrages de l’écrivain Pierre Lartigue. Dans ce souci extrême d’une esthétique sobre et raffinée, les Editions La Bibliothèque publient quatre à cinq ouvrages par an toujours très attendus.
Jacques Damade, directeur des éditions La Bibliothèque, fondateur du Prix Gaillon, participe également à la Revue FARIO, revue de littérature et d’art ; Il a accepté pour les lecteurs de LEXNEWS de répondre à nos questions.

 

 

LEXNEWS : "Le nom de vos Editions « La Bibliothèque » dévoile à lui seul les racines de cette belle réalisation puisqu’au delà de votre passion du livre même, c’est également votre amour pour une magnifique bibliothèque familiale et votre amour pour un personnage extraordinaire, votre grand-père, qui vous ont conduit à créer celles-ci…."

 

Jacques DAMADE : "Amour un peu contrarié, puisque cette bibliothèque a en partie disparu en 1982. Il y a quelque chose d’élégiaque dans beaucoup de choses que l’on entreprend. On est souvent ces ethnologues de tribus disparues. C’était une pièce austère où certains livres dataient du XVIe et les plus modernes de 1830. Pour un enfant, ces reliures serrées, souvent couvertes de poussière, impressionnaient, étaient hors de portée. Pour mes parents, mes oncles et mes tantes aussi. On préférait déjà la salle de télévision. Seul, mon grand-père y vivait, y dormait dans son fauteuil, lisait l’hébreu, le latin, le grec et semblait en totale familiarité avec ces fantômes. Il est mort quand j’avais neuf ans, je revois son chapeau, sa canne, ses cigarettes, son siège près de la fenêtre. Je crois que cette silhouette est l’intercesseur, celui qui dit qu’on peut ouvrir ces bouquins."

 

LEXNEWS : "Sans oublier peut-être Jorge- Luis Borges…"

 

Jacques DAMADE : "Lui, je l’ai tout de suite aimé, avant de me rendre compte que c’était un autre grand-père. Il y a des personnes qui cherchent des substituts du père. Mon cas est plus désespéré, je cherche des grands-pères. Lui convient parfaitement. Silhouette aveugle, ironique dans une bibliothèque conversant avec Cervantès, Kipling ou Chesterton. Ma maladie est aiguë, d’ailleurs, puisque, quoique j’aie un peu de mal avec l’espagnol, je  lis Borges, comme s’il écrivait en français."

 

LEXNEWS : "Vos éditions comptent aujourd’hui six collections qui comportent pour chacune d’entre elles des éditions rares, des ouvrages choisis avec soin, de beaux textes bien écrits ; quels sont vos critères éditoriaux ?"

 

Jacques DAMADE : "Au début je ne sortais pas de la bibliothèque. Tous mes auteurs étaient morts et le plus moderne datait de 1830. Cette plaisanterie a duré deux ans. Maintenant je publie des gens vivants avec plaisir, et ils voisinent avec les autres. Je crois qu’il n’y a plus de critères. Vous avez cependant raison, il faut que ce soit écrit, même si on peut trouver dans la cinquantaine d’ouvrages publiés deux ou trois textes mal écrits. Je pense à ce témoignage de Leclair dans Histoire des brigands, chauffeurs et assassins d’Orgères de la collection « Les Bandits de la Bibliothèque ». Le texte est indigent, il n’en est que plus affreux et c’est ce qu’il faut dans ce cas, non ? En fait pour essayer de répondre le mieux possible à ce que vous me dites, à un moment après une ou deux lectures, je vois le livre, son intérêt, et je le vois quasiment comme une personne, je vois comment il peut s’intégrer dans mes collections, atterrir chez les libraires, j’imagine la préface, les illustrations. C’est un procédé de naissance assez bref, une incubation, puisque après la lecture l’idée se forme, la proposition surgit, parfois cela vient d’amis, (je pense à Michel Orcel, un bon écrivain qui me guide parfois) et cela dure une semaine à peu près. C’est un moment exaltant pour lequel vous acceptez de subir des tâches plus ingrates. Une espèce de rencontre… Soit le livre entrevu résiste, se dessine, s’étend pour des raisons tellement diverses ou bizarres qu’il m’est difficile de les énumérer, soit il s’efface."

 

LEXNEWS : "Au-delà de ces choix, n’est-ce pas également un intérêt prononcé pour une recherche qui vous anime ?  Recherche qui répond peut-être plus à un amour immodéré de la littérature que de la seule érudition ?"

 

Jacques DAMADE : "L’érudition m’ennuie. On me croit érudit. C’est amusant comme costume. Juste parce que je publie un auteur d’autrefois peu connu ou que le livre est cousu et fait avec du beau papier ! Je pense à Aphra Behn (dont j’ai publié un récit épatant Oronoko, l’esclave royal), une aventurière anglaise, féministe, romancière, du XVIIe siècle, une vivace très célèbre là-bas et dont Virginia Woolf disait que toutes les femmes devraient poser un bouquet sur sa tombe. Elle n’a jamais vraiment traversé la manche. Alors je me dis parfois que c’est un quiproquo, les gens confondent curiosité pour le passé, plaisir qu’un auteur du second rayon peut procurer par son talent avec érudition. Si on est un peu plus sérieux, on peut juste dire qu’il y a une offre de spectacle, de divertissement, de loisir à la fois large et répétitif, qu’on a tellement la religion du grand nombre, du connu et du veau d’or, que mon parti pris a l’air d’un vice."

 

LEXNEWS : "Des six collections précédemment évoquées, la collection « Les Utopie de la Bibliothèque » compte deux petits joyaux : un ouvrage magnifique consacré à Charles Baudelaire et aux gravures de Charles Meryon, « Paris, 1860 », et un ouvrage consacré aux jardins d’Albert Kahn, « Albert Kahn, les jardins d’une idée » ; quels sont vos critères pour ce que l’on appelle « un beau livre » ? Et, cette dernière collection a-t-elle votre préférence ?"

 

Jacques DAMADE : "Préférence peut-être pas, disons un goût certain pour cette collection qui est un peu un cousin d’Amérique. Elle est au-dessus de mes moyens, c’est peut-être pour cela que je l’aime et qu’il n’y a que deux livres. Ils sont d’un grand format avec des illustrations. Il me faut  pour réaliser ce type d’ouvrage un mécène, un bienfaiteur. Je l’ai trouvé pour Meryon-Baudelaire et pour Albert Kahn. J’ai un très beau projet depuis des années qui dort. Il est très coûteux. Ce serait le troisième livre en quinze ans ! J’attends le prince charmant. En même temps être éditeur c’est avoir quelques rêves inassouvis dans lesquels on puise une énergie."

 

LEXNEWS : "Un auteur tient une place privilégiée dans votre catalogue, je pense à Pierre Lartigue, avec de très beaux textes d’une rare sensibilité tels que « L’Inde au pied nu » dans la collection « L’Ecrivain voyageur »,  « Léger, légère » dans la collection « Les Billets de la Bibliothèque » ou encore votre toute dernière parution « L’or et la nuit » ; Comment avez-vous rencontré cet auteur et de quelle manière aimeriez vous le présenter à nos lecteurs ?"

 

Jacques DAMADE : "Il y a aussi un quatrième livre, Le ciel dans l’eau Angkor. Je vais être lyrique. Vous me pardonnerez, c’est un homme délicieux. Juste un peu trop jeune pour que je puisse l’ajouter à la liste de mes grands-pères. Mais il mérite d’y être. Il faut le lire, son écriture, c’est un gaz plus léger que l’air, euphorique et grave. J’avais lu son livre Plumes et rafales et je le reprenais de temps en temps. Il parlait de Montaigne du seizième siècle. Je croyais entendre Perrault et un peu Nerval. Il y avait du mouvement, de la lumière, de l’enfance. Je le lisais à haute voix. Je ne le connaissais pas alors. Une nuit, j’ai croisé Pierre Lartigue, dans une soirée, chez un ami commun. Je m’en souviens parfaitement. Un petit homme charmant, élégant, vêtu d’un costume blanc qui s’adressait à moi pour me dire qu’il avait écrit un livre sur l’Inde (L’Inde au pied nu) où il venait de voyager et pour savoir si cela m’intéressait. Je n’en croyais pas mes oreilles. Comment ai-je réussi à cet instant à rester un éditeur digne, attentif ?"

 

LEXNEWS : "On ne peut aborder les Editions « La Bibliothèque » sans souligner l’extrême soin que vous apportez également à la présentation de vos ouvrages : une présentation sobre, une couverture choisie, un papier et une typographie de qualité…Pouvez-vous souligner ces étapes essentielles qui précédent la naissance d’un livre et qui ont leur importance dans le résultat final ? Et, est-ce là encore votre amour du livre qui vous dicte cette exigence éditoriale ?"

 

Jacques DAMADE : "Je crois que le livre à des armes qu’on sous-estime parce qu’on a peur de ne pas être dans le coup ou de rater je ne sais quel TGV (on pense au lapin blanc avec sa montre dans Lewis Carroll !) : la taille de la main, le poids, la disponibilité, la douceur du papier sous les doigts, le dessin des caractères, le silence que tous les casse-pieds, et ils sont nombreux, oublient, ils nous parlent des écrans, du bruit, du portable, du village planétaire, de la fin du livre. Comme si on ne savait pas ce que c’était que le silence, la musique, comme si on ne pouvait pas se retirer, revenir, repartir.  Il y a un texte de Patrick Mauries, l’éditeur du Promeneur, qu’il place dans tous ses livres, que j’aurais souhaité écrire qui s’appelle Le Cabinet des lettrés. Je vous en cite la fin :

 « Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves. Ils s’entrelisent dans le silence, à la lueur des chandelles, dans les recoins de leur bibliothèque tandis que la classe des guerriers s’entre-tue avec fracas et que celle des marchands s’entre-dévore en criaillant dans la lumière tombant à plomb sur les places des bourgs. »

 

 

Pour revenir à ce qu’on disait, je choisis souvent le papier et la couleur de la couverture avec les auteurs ou les préfaciers quand les auteurs datent du XVIIIe. On va dans un entrepôt où il y a des papiers, avec des grains, des couleurs, des grammages différents. On en sélectionne quatre ou cinq. Puis on délibère.  Après la couverture est composée par un typographe, d’où le léger relief du sigle et des lettres que l’on sent avec l’œil du doigt : cette façon qu’a l’encre de pénétrer le papier, de l’épouser, bien différente de celle de la photocomposition."

 

LEXNEWS : "Aujourd’hui, les Editions « La Bibliothèque » ont plus de quinze ans – seize exactement, je crois – ; en qualité d’éditeur indépendant, vous avez déjà relevé de lourds défis notamment lors de l’incendie des Belles Lettres ; Quels sont aujourd’hui, vos nouveaux défis ou projets ?"

 

Jacques DAMADE : a a été un fameux incendie. Trois millions de livres, je crois, à proximité de Gasny, dans l’Eure, en pleine campagne française. Ce que le feu a commencé, l’eau l’a achevé. Les pompiers ont été terribles. D’après ce que je sais, il n’y a pas un seul livre qui ait survécu. Je me demande si ce n’était pas plus important en nombre d’ouvrages que celui de la grande bibliothèque d’Alexandrie. En plus il y avait énormément de textes bilingues gréco-latins de la collection Budé des Belles Lettres. César, Pline, Aristote, Platon, Philostrate… L’histoire aurait plu à Borges qui aimait que le temps joue à se répéter. Moi, j’ai eu peur que ce soit la fin de la mienne, de bibliothèque. Mais, après s’être fait un peu tirer l’oreille, le Centre National du Livre nous a sauvés. Je n’appellerai pas cela un défi, mais plutôt un bref chapitre, pas un des pires, de L’Histoire de l’Infamie. Aussi est-ce avec le sourire du survivant qui remercie le ciel que je poursuis mon activité artisanale, saisonnière, quasi agricole de deux ou trois livres au printemps et à l’époque des vendanges."

 

LEXNEWS : "J.M.G. Le Clézio relevait récemment qu’il avait besoin de voyager pour écrire, être dans des lieux inconnus ou anodins pour que son inspiration créatrice soit vivifiée par ces horizons nouveaux, comment percevez vous ce rapport de l’écrivain au voyage ?"

 

Jacques DAMADE : "Vivifiant, bien sûr : rompre avec les habitudes jusqu’à se débarrasser du soi, voir d’autres coutumes, d’autres gens, essayer de comprendre les gestes, une langue que l’on devine, semi obscure et donner ces variations en partage. L’écrivain voyageur, quelle noblesse ! C’est la collection la plus importante de ma maison (une vingtaine de titres). L’écrivain voyageur, c’est grâce à lui d’abord qu’on a découvert le monde. Je songe au somptueux travail d’édition de la Magellane de Michel Chandeigne et d’Anne Lima. Splendeur des livres, précisions et voix multiples des missionnaires, voyageurs, marchands scandant la découverte de l’Afrique, de l’Amérique, de l’Asie, des Indes… Même si à la découverte de l’autre s’ajoute à notre époque une autre mission que Bouvier, Marker, Orcel ou Lartigue incarnent. Je vais publier en mai un livre de Georges Groslier (Eaux et Lumières)  qui date de 1930 sur le Mékong cambodgien où il montre le bonheur, l’importance du fleuve pour nourrir, faire vivre la population. Pierre Lartigue expose dans son dernier livre L’or et la nuit combien en 2007 la déforestation, les déchets chimiques mettent en danger ce fleuve. L’écrivain voyageur n’est plus simplement ce roi mage qui rapporte l’or, l’encens, la myrrhe, même s’il l’est encore, heureusement, il est aussi le guetteur qui avertit des dangers que subit la terre. Danger pour la vie des hommes, pour la diversité du monde, pour la liberté, et même pour la survie de cette petite planète…"

 

 

Merci beaucoup, Jacques Damade, pour cette si agréable interview qui donnera à n’en pas douter à tous nos lecteurs l’envie d’ouvrir un à un les ouvrages de La Bibliothèque à la manière dont J.L. Borges écrivait «  La grille du jardin s’ouvre avec la docilité d’une page »… 

 

Paris, 24 avril 2008

L.B.K. pour LEXNEWS

  

 

Editions La Bibliothèque

http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-La-bibliotheque-.html

Diffusion Distribution Belles Lettres : 01 45 44 92 88

 

 

Interview Diane de SELLIERS, la passion de l'édition d'art...

 

© Giacomo Bretzel

LEXNEWS : «  Quelles sont les origines des Editions Diane de Selliers qui portent votre nom ? » 

Diane de SELLIERS : « Le livre m’accompagne en fait depuis mon enfance dans la mesure ou j’ai toujours aimé lire et que j’ai accompli des études littéraires. J’avais comme objectif de travailler comme critique culturel et littéraire. J’avais réalisé un mémoire sur un sujet d’édition. Belge de nationalité, je suis arrivée à Paris et j’ai commencé à travailler dans une maison d’édition. Après cette expérience, j’ai décidé de monter ma propre maison d’édition, afin d’éviter certaines contraintes et grâce à l’insouciance de mes 25 ans !

J’ai commencé avec des guides qui n’avaient pas besoin d’un nom d’éditeur. Ces éditions permettant de financer le reste de mes projets. A l’origine je n’avais pas d’objectif de collection, cela l’est devenu par la suite. J’avais découvert de superbes gravures mises en couleur par OUDRY au XVIII siècle dans une librairie ancienne. En les consultant, je me suis dit qu’il n’était pas possible que ces superbes gravures restent inconnues de tous et mon sang d’éditeur n’a fait qu’un tour ! J’ai pris le risque de lancer l’ouvrage avec l’intégralité des textes des Fables de La FONTAINE et des images. Cet ouvrage est sorti en 1992 et nous en sommes aujourd’hui à la cinquième édition. Par la suite, j’ai souhaité réaliser un autre livre consacré quant à lui aux contes du même auteur. Mais je n’avais pas d’illustrations pour ces derniers. C’est alors qu’à l’occasion d’une exposition au Musée du Petit Palais consacrée à FRAGONARD et le dessin au XVIII° s, j’ai eu l’occasion de découvrir dans la dernière salle, soixante lavis de FRAGONARD pour une édition manuscrite des Contes de La FONTAINE. Il s’agissait de dessins qui n’étaient pas, et ne sont plus, montrés au public. » 

LEXNEWS : « Quelles sont les difficultés pour traiter ces sources originales ? » 

Diane de SELLIERS :  « Pour ce dernier livre, la réalisation a été très délicate en raison de la difficulté d’obtenir ces lavis en photogravure dans de bonnes conditions. Nous avons été obligés d’aller voir les originaux avec les techniciens de l’atelier de photogravure grâce à la coopération essentielle du Musée. Si vous prenez les lavis de FRAGONARD, la plus grande difficulté réside paradoxalement dans les blancs ! Rendre les blancs vivants et restituer les nuances de blanc dans les visages par exemple est une tâche particulièrement délicate. » 

LEXNEWS : « Cela exige donc un gros travail artistique en amont ? » 

Diane de SELLIERS : « Oui, tout à fait. Il y a énormément pour ces livres de réflexion pour être le plus fidèle possible à ces œuvres, et en même temps pour ajouter un plus, compte tenu des moyens techniques à notre disposition et de la modernité de l’ouvrage ». 

LEXNEWS : «  Quel est le point de départ de vos projets ? » 

Diane de SELLIERS : « J’ai toujours réalisé un livre dès que j’ai l’alliage de l’artiste et du texte. Pour les Fables, c’est le hasard qui m’a mis en présence des textes et de cette iconographie. Quant aux Contes, cela a résulté d’une démarche volontaire jusqu’à ce que je trouve une illustration qui ait la même force narrative que le texte. C’est grâce à un ami que j’ai eu l’idée du troisième livre. Il m’avait parlé d’une Divine Comédie de DANTE illustrée par BOTTICELLI qui devait se trouver en Italie. Après de longues recherches, j’ai pu travailler sur des dessins de BOTTICELLI qui se trouvaient dispersés à Berlin et au Vatican. Pour analyser ces œuvres de BOTTICELLI, j’ai pu bénéficier du concours du conservateur du Musée de Berlin, grand spécialiste du peintre et qui était alors à la retraite. C’est d’ailleurs de cette collaboration qu’est née l’idée du Faust de GOETHE illustré par DELACROIX. Les 18 lithos de DELACROIX ne suffisaient pas elles seules pour illustrer ce projet. Je suis donc partie à la recherche de tous les travaux et dessins préparatoires de DELACROIX sur ce Faust ! J’ai ainsi pu constater que le thème de Faust avait obsédé le peintre pendant toute sa vie, ce qui m’a fourni un grand nombre d’études préparatoires. La recherche de la qualité est ainsi au tout premier plan. » 

LEXNEWS : « Il est même possible d’ajouter, eu égard au résultat, qu’il s’agit d’un véritable travail de recherche en tant que tel ! » 

Diane de SELLIERS : « Il est vrai que chaque livre exige un immense travail préparatoire allant de 3 à  5 ans. Ce sont de véritables jeux de piste, qu’il faut à chaque fois parvenir à remonter. La meilleure récompense de cette entreprise vient des diverses institutions qui très souvent après un premier refus d’autorisation quant à l’exploitation des sources reviennent sur leur décision dés qu’ils ont pris connaissance de l’ampleur du travail accompli.

Mon éditeur italien m’a donné le thème de l’ouvrage suivant, le Décameron de BOCCACE. Les miniatures n’étaient pas suffisantes pour retenir l’attention du lecteur tout au long de l’ouvrage. Je souhaitais quelque chose d’extrêmement vivant qui reflétait la Toscane à l’époque de BOCCACE. Nous avons contourné le problème en prenant des détails de fresques qui montraient des scènes de la vie de tous les jours. Ces fresques sont à elles seules un véritable témoignage de la vie profane associée au thème mystique. Nous avons pris tous ces détails dés qu’ils pouvaient être en rapport direct avec le texte. Je pense que c’est le premier livre qui a offert un véritable travail de création iconographique dans notre collection. La Légende Dorée de VORAGINE me tentait depuis plusieurs années, mais la richesse iconographique me paralysait jusqu’à ce que je réalise que les décorations d’Eglise me serviraient directement pour cette illustration. La tâche a été immense : les photographes se sont rendus dans de nombreuses églises en Italie pour y effectuer leurs prises, avec au final des surprises sur le rendu de certaines fresques ! ». 

LEXNEWS : « Quels sont pour vous les rapports entre l’œuvre et l’iconographie, cette dernière venant accompagner un texte qui renvoie lui même à ses propres images ?Cela fait il naître des doutes chez vous quant à ces rapports ? » 

Diane de SELLIERS : « Je n’ai pas le sentiment de ressentir ces doutes quant aux relations entre texte et image car ces relations sont à la base même de mon travail. Je m’implique tellement dans ce souci d’harmonie entre l’iconographie et le texte qu’il me semble que le résultat implique une symbiose. Si vous prenez l’exemple de VORAGINE, rares sont les personnes qui lisent l’œuvre sans iconographie. Une fois que les images accompagnent le texte de la Légende dorée, le texte reprend toute sa saveur car les interprétations des peintres de ces fresques se nourrissent à la spiritualité émanant du texte lui-même ! Votre question me semble par contre plus concerner un livre comme celui du Don Quichotte de CERVANTES. C’est en effet très différent car nous nous trouvons en présence d’un artiste contemporain, Gérard Garouste, qui a sa propre interprétation de l ‘œuvre. Il n’est pas un illustrateur mais bien un artiste. Il a tellement plongé dans l’esprit du texte qu’il a fait une œuvre de créateur dans le cadre d’une œuvre originale appartenant à CERVANTES. Cela lui offre des opportunités de rebondir sur une phrase correspondant à une idée de sa lecture de l’œuvre ! Donc je ne pense pas que cela puisse en aucune façon réduire la liberté de lecture, bien au contraire. Nous veillons à ce qu’il y ait un équilibre entre le texte et l’image afin qui ni l’un ni l’autre ne prenne le dessus. Pour le « Voyage en Italie » de STENDHAL, l’iconographie a été particulièrement difficile à réunir en raison de la diversité des thèmes abordés. Nous avons cherché à reproduire dans la mesure du possible l’univers de l’auteur tel qu’il l’avait connu à son époque. Nous avons saisi sur ordinateur tous les mots de personnes, de lieux, de scènes de genres,… Les recherches ont été faites dans les plus grandes bibliothèques telles celles de Paris, Rome, Londres,… avec comme cadre temporel une période très courte : 1800-1840. Nous avons ainsi réalisé un travail très rigoureux sur le thème de l’Italie par rapport à nos entrées informatisées. Cela a été un travail de titans ! ». 

LEXNEWS : « Diane de SELLIERS, merci pour toutes ces explications qui rendent plus passionnant le métier qui est le votre, et dont nous présenterons régulièrement les nouveautés ! »

LEXNEWS A LU POUR VOUS ...

OVIDE "Les Métamorphoses" illustrées par la peinture baroque, 576 pages format 24.5 x 33 cm en volumes reliés pleine toile sous coffret illustré, titres de couverture aux fers à dorer, papier couché mat 170 g.

 

Ce ne sont pas moins de 360 peintures dont un grand nombre inédites qui viennent mettre en lumière l'éternel récit d'Ovide, legs éternel de la littérature antique latine ! A oeuvre d'exception, édition exceptionnelle, tel est le cas de la présente sortie de l'ouvrage préparée sous la direction éclairée de Diane de Selliers.

Une centaine de peintres italiens tels le CARAVAGE, CARRACHE, CASTIGLIONE, ... mais aussi espagnols,français ou du Nord éclairent un texte dont la poésie a inspiré de tous temps les artistes les plus divers. C'est sous l'éclairage baroque que les Métamorphoses ont trouvé un regard nouveau quant à la présentation édition, un choix judicieux au regard du texte dont les vertus bucoliques et la force des thèmes évoqués se partagent avec passion et ardeur. La Nature, les dieux et les hommes tissent entre eux des liens inextricables que seuls des choix souvent violents viennent interrompre,  la superbe iconographie des Editions Diane de Selliers venant souligner ce trait de caractère tel le plus cadre pour une peinture délicate. Point de double langage ou de choix excessif, tout est mesure dans un univers qui portant porte en soi les valeurs extrêmes des passions humaines. L'art baroque transgresse souvent l'ordre établi par la sage Renaissance et pourtant cet éclairage pictural se veut respectueux de la célèbre oeuvre latine !

Retrouvons dans une édition d'exception, nos racines antiques en compagnie de Jupiter, Sémélé ou encore Bacchus, goûtons les joies d'une mythologie accessible non seulement par la beauté du texte mais également par la contemplation du regard sur des oeuvres tout autant immémoriales...

Un travail à la fois délicat et artistique pour lequel un regard plus attentif révèlera une démarche digne des oeuvres scientifiques les plus rigoureuses !

Pour plus de renseignements : www.editionsdianedeselliers.com