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Édition Semaine n° 05 / Janvier 2020

« Officier et gentleman au XIXe siècle - La collection Horace His de la Salle »

Musée du Louvre jusqu'au 10 février 2020

LEXNEWS | 09.01.20

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

La place reconnue aux collectionneurs est fort heureusement de plus en plus considérée ces dernières années notamment dans les programmations d’exposition qui leur sont consacrés. Sans eux, bien des ensembles d’œuvres précieuses par leur qualité et leur cohérence auraient été dispersés au gré des propriétés privées. Ces ensembles ayant fait l’objet de patientes constitutions et conservations aboutissent grâce à eux, dans la plupart des cas, à des donations ou des constitutions de fondations et musées qui leur sont consacrés. Il est un collectionneur dont le nom n’est connu que des spécialistes, Horace His de la Salle (1795-1878), sujet de la présente exposition réalisée par Laurence Lhinares et Louis-Antoine Prat au musée du Louvre. La très belle sélection d’œuvres lui ayant appartenu et retenu pour cette exposition témoigne du goût certain de cet esthète, dont la collection sera dans une grande partie confiée et léguée au musée du Louvre. Le dessin a toujours retenu l’attention de His de la Salle avec une prédilection certaine pour les plus belles feuilles de la Renaissance italienne et les paysages italiens du XVIIe s., sans oublier les nombreux thèmes militaires qu’il affectionnait également particulièrement. Cet esprit raffiné nourrissait une gourmandise pour tout ce qui avait trait à l’art, ainsi que le rapportent nombre de ses contemporains. Il ne nous reste qu’un seul portrait de lui, mais son regard chaleureux et son sourire bienveillant confirment la bonne impression et estime qu’il a laissée, une générosité indéniable se traduisant notamment par les nombreux dons qu’il fit, sans qu’il soit question d’argent…

 

Théodore Géricault (1791-1824), Mameluck retenant un cheval, département des Arts graphiques, musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Daniel Arnaudet.

 

Le regard qu’il portait sur les œuvres était d’un goût sans failles, l’homme ayant cette qualité des grands collectionneurs de distinguer le bon grain de l’ivraie. Les œuvres présentées allant de Fra Angelico et Lorenzo Monaco jusqu’à Géricault, en passant par Poussin, Le Lorrain et tant d’autres… Toute sa vie durant, le collectionneur témoignera de cette qualité associée à celle de partage et d’enseignement par et pour l’art. Il saura également aider les créateurs de son temps. L’exposition du musée du Louvre rend ainsi un hommage bien mérité à une personnalité attachante qui sut rester dans l’ombre des grands maîtres dont il chérissait les œuvres acquises patiemment et dont nous pouvons découvrir la beauté et l’excellence dans les sélections retenues pour cette belle et intime exposition !
 

Catalogue de l’exposition : « Officier et gentleman au XIXe siècle – la Collection Horace His de La Salle », Sous la direction de Laurence Lhinares et Louis-Antoine Prat ; Éditions Lienart, 2019.
 


C’est un bel et enrichissant catalogue qui accompagne l’exposition « Officier et Gentleman au XIXe siècle » actuellement présentée au musée du Louvre. Dirigé par Laurence Lhinares et Louis-Antoine Prat, commissaire de l’exposition au Louvre, cet ouvrage fort complet livre une étude approfondie et mise en relief particulièrement riche de la collection Horace His de La Salle. Ce dernier, né en au lendemain de la Révolution en 1795, fut un exceptionnel collectionneur s’intéressant non seulement aux œuvres du passé mais aussi aux œuvres et artistes de son siècle, celui du XIXe. D’une acuité remarquable et d’une grande ouverture d’esprit, cet homme éclairé qui rassembla une des plus belles collections, fut aussi un collectionneur d’une non moins grande générosité ; Injustement méconnu, il méritait assurément d’être aujourd’hui, notamment en ces pages, reconnu à sa juste valeur. Sa collection comporte non seulement des dessins inestimables, mais aussi des toiles, sculptures ou encore objets d’art allant de la Renaissance jusqu’aux temps modernes. Ce collectionneur d’un bon goût avisé, apprécié de ses amis et contemporains, et réputé pour son extrême élégance tant d’esprit que vestimentaire, était effectivement aussi un homme de son temps, ainsi que l’exposent et développent, dans la dernière partie de ce catalogue, Laurence Lhinares et Louis-Antoine Prat avec des contributions consacrées tant à Horace His de La Salle dans son époque, mais aussi à Madame de White, qui fut sa maîtresse.
Après avoir dressé, pour commencer, un « Portrait en creux » - de ce collectionneur quelque peu négligé, les auteurs de cet ouvrage ont souhaité retenir un choix d’œuvres ou domaines permettant de donner à découvrir au lecteur toute la diversité et la valeur de la collection d’Horace His de La Salle. C’est une place privilégiée toute particulière qui est accordée par les auteurs de ce catalogue aux dessins, des dessins que le collectionneur appréciait plus que tout et qu’il n’eut cesse de rechercher, d’acquérir, mais aussi de donner ou léguer toute sa vie durant. Joyaux de sa collection, nombre de dessins sont l’œuvre de grands noms, notamment Boucher, Poussin, ou encore Géricault ; Géricault dont il possédait également de fort belles toiles et qu’il avait rencontré au combat, d’où le titre quelque peu en clin d’œil avec cet « Officier de cavalerie entraînant ses troupes » retenu pour ce catalogue.
Chaque étude de ce riche catalogue vient donner son propre éclairage sur les goûts, choix et domaines de prédilection de Horace His de La Salle : l’enthousiasme du collectionneur en particulier pour Prud’hon ; Son penchant pour la Renaissance tant française qu’italienne, une Italie artistique avec des œuvres de Fra Angelico ou Lorenzo Monaco, et sur laquelle reviennent plus précisément Laurence Lhinares et Louis-Antoine Prat, mais aussi son goût des bronzes sous la plume de Marc Bornand. Homme de son temps, il soutient et acheta, enfin, de très belles œuvres également d’artistes de son époque, outre Géricault, soulignons également Horace Vernet, Alexandre Bidat… Horace His de La Salle fut aussi, ainsi que le suggère implicitement ces dernières œuvres, un fier soldat, « Un Officier gentleman au XIXe siècle ».
Un bel et justifié hommage rendu à Horace His de La Salle, cet élégant et grand collectionneur qui fut également un généreux donateur tant envers ses amis, qu’en faveur de nombre de musées ou institutions françaises dont le Louvre.

 

FRAPPER LE FER – L'Art des forgerons africains.
Musée du quai Branly Jacques Chirac

jusqu'au 29 mars 2020

LEXNEWS | 10.10.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 


« Battre le fer quand il est chaud... », le frapper, le dompter jusqu'à ce qu'il se plie à la créativité du forgeron... « C'est un art millénaire que le travail du fer et en Afrique, il compte parmi les plus prestigieux et les plus raffinés, parmi les plus organiques et les plus physiologiques, tant y battent le pouls des sociétés, le rythme des échanges » souligne Stéphane Martin, Président du musée du quai Branly Jacques Chirac lors de l’ouverture de cette nouvelle exposition du musée du quai Branly Jacques Chirac. Une exposition consacrée à l'art des forgerons en tant que maîtres du feu et virtuoses de la transformation de cet élément « terre ». Le fer, fondu, forgé, martelé et métamorphosé en objets, en liens sociaux, monnaie, représentation de pouvoirs spirituels ou encore en objet d'art sans en avoir la prétention. Un exposition mise en espace et orchestrée par Tom Joyce, artiste américain et forgeron lui-même, lauréat du prix MacArthur, entouré pour l’occasion d'Allen F. Roberts, Marla C. Berns, William J. Dewey et Henri John Drewal pour le comité scientifique. Avec pas moins de 230 pièces réalisées entre le XVIIe siècle et l'époque contemporaine, certaines pour la première fois, le parcours de l’exposition donne à voir un vaste panorama de créations, créations souvent inédites et étonnantes provenant de différentes régions de l'Afrique subsaharienne. Du Mali à la République du Congo, du Bénin au Nigeria, une quinzaine de pays sont ici représentés, des collections particulières notamment celle du musée du quai Branly Jacques Chirac.

 

 

Un parcours didactique pour comprendre cet art de frapper des forgerons africains travaillant l’une des matières les plus abondantes sur les territoires de ce continent. Frapper, mais aussi extraire, purifier, fondre et modeler selon des techniques de métallurgie mises au point il y a… 2500 ans ! Étonnants sont ces soufflets, ces outils de la forge, enclumes, lampe et tout objet ayant un principe actif traversant les époques. Chaque chef de communauté a, lui-même, reçu la formation de forgeron, car n'est pas forgeron qui veut ! Choisi, élu, cet art du métal et du feu ritualisé se transmet entre hommes. Comprendre l'importance du fer est indispensable pour en apprécier les différents usages, ainsi que les différentes formes qui lui sont données par ces maîtres forgerons.
Ainsi peut-on découvrir la construction du four en terre, la fonte du minerai et la création des gueuses suivie du travail de mise en forme selon la destination donnée ; magnifiques houes, bâtons de pluie figuratifs ou abstraits, lames d'éloquence à manche sculpté dans du bois, couteaux de jet, instruments de musique ou objets sonores lamellophones, armes de guerre, ou objets de haute valeur, les artistes qui les ont forgés sont dans leur grande majorité inconnus. Ces gestes sont des actes merveilleux qui garantissent protection et prospérité, sauvent ou prennent des vies. Il y a tout autour du fer et des objets forgés de nombreux mythes, comme autour de la personne même du forgeron qui lui, possède les connaissances techniques et communique avec le monde surnaturel, une dimension sociale et spirituelle.
Ce sont sept espaces au total qui sont ainsi dédiés à cette belle déambulation entre la mine, le minerai et l'art : « La transformation matérielle du fer », « Les origines du fer africain », « De l'enclume vient la subsistance », « Les pouvoirs du fer », « Les lames de pouvoir et de prestige », « Des lames de valeur » et « Les formes sonores ». Des documents audiovisuels et sonores autour de ces thèmes viennent également témoigner du travail des artisans forgerons.
La beauté de ces objets forme un ensemble diversifié et sophistiqué ; Une mémoire ancestrale et collective que ces objets et leur histoire maintiennent vivante au travers de gestes et savoirs millénaires.
Une belle exposition donnant à découvrir toute la magnificence et la créativité illimitée des artisans forgerons d'Afrique subsaharienne.

FRAPPER LE FER l'art des forgerons africains.
Coédition Musée du quai Branly Jacques Chirac/Actes Sud - 2019

 


240 pages et toute l'exposition, initialement organisée par le Fowler Museum de Los Angeles et actuellement au musée du quai Branly Jacques Chirac, en images... Ce catalogue unique qui réunit l'ensemble des œuvres réalisées par les maîtres forgerons d’Afrique couvre la période du XVe siècle avant J.-C. à nos jours, plus de deux mille ans ! Somme de connaissances sur ces artisans/artistes illustrée par de très belles photos, cet ouvrage de référence sous la direction de Tom Joyce nous immerge dans cet univers particulier de cette magie sortie de la terre, du feu. Une force de frappe que ces forgerons pratiquent depuis près de 2500 ans. Quatre grands chapitres « Le travail du fer – origines et essence », « Les débuts du travail du fer et l'archéologie », « Études régionales » et « La ferronnerie africaine et le changement » forment le corpus de ce livre, approfondissant les origines de l'art des forgerons en Afrique subsaharienne depuis la nuit des temps, les rites et croyances. Des objets forgés marquent ces rites de passage dans le nord du Cameroun ou le nord-est du Nigeria, les méthodes et techniques, les outils, les gestes et les chants accompagnent les étapes de ce dur travail qu’est l'extraction du minerai, jusqu'aux coups de frappe des marteaux au sons souvent mélodieux qui indiquent que la création est en marche, dans la chaleur étouffante de la forge et au prix d'efforts intenses. Y sont également développées les relations entre le fer et les différents pouvoirs qui lui sont attribués : « Le fer sous forme d'offrande devait garantir les pluies saisonnières et apporter des récoltes abondantes... Les suppliques rituelles des faiseurs de pluie nécessitent un rameau de fer forgé en zigzag, utilisé seul ou en bouquet ondulant s'élançant vers le ciel … Les faiseurs de pluie fixent les rameaux dans le sol là où, telles des suppliques visuelles, ils canalisent la force de vie de la terre ». Quelles sont ces puissances convoquées dans chaque coup de marteau ? D'où remontent-elles ? Quelle cosmologie et quel mythe ? « Le premier fils du monde est un forgeron…. ».
Les découvertes archéologiques nous apprennent que dès 1800 avant J.C, l'Anatolie fut le premier endroit où le minerai de fer fut intentionnellement fondu dans des fours à atmosphère contrôlée. Des lames de hache ou des broches de fer ont été retrouvées dans des tombes comme l'illustre « la tombe 7» de Kamilamba, ou encore ces bracelets sur le site d'Akonétye au Cameroun. L’ouvrage souligne combien « Les riches tombes du début de l'âge de fer au sud du Cameroun et des régions environnantes ont d'ailleurs livré des objets en fer (ou autres), probablement associés à la richesse et aux statuts, et non à des outils ordinaires ».

 

 

Le fer a donc, depuis toujours, eu une valeur tant spirituelle que monétaire ou d'échange commercial. Qui était, cependant, autorisé à travailler le fer ? « Mon mari est un artisan du fer, un véritable sorcier de la fabrication des houes » ; Cette phrase souligne toute la charge sociale et la responsabilité du forgeron dans chacune des sociétés étudiées, celle des forgerons du monde Mandé, celles des mondes Yorùbá, Edo ou encore Fon. N'est pas forgeron qui veut. Il y a des rites de passation des savoir-faire. « La variété des témoignages historiques est presque infinie. Tout ce qui est dit, tout ce qui est créé, tout ce qui est touché, peut et doit nous apprendre sur l'humanité ». Forger le fer c'est également forger la mémoire de l'humanité. Admirer et comprendre ce que l'homme transmet à travers cet art ancestral, c'est ce qu'offre ce très beau catalogue. « Le langage entre le fer et les forgerons qui le travaillent est universel », écrit encore Tom Joyce dans son avant-propos.
 

 

À l'école de l'antique : POUSSIN, GÉRICAULT, INGRES
Cabinet de dessins Jean Bonna Beaux-Arts de Paris
jusqu'au 12 janvier 2020

LEXNEWS | 08.12.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

S’inspirer de l’antique a toujours été une démarche classique et systématique de générations d’artistes à partir de la Renaissance jusqu’au début du siècle dernier. Considérée parfois de nos jours plus comme une contrainte qu’une démarche artistique, cette interprétation des sources grecques et romaines offrait pourtant non seulement au jeune artiste qui s’y livrait une sûreté du geste et du trait, mais également une bibliothèque iconographique et thématique incomparable dans laquelle puiser. Les plus audacieux, bien sûr, savaient se départir de cette base première et incontournable, pour la dépasser, la réinterpréter voire la sublimer par de nouvelles créations comme le firent en leur temps Jean Boucher ou Géricault.

 

 

Ce sont ces métamorphoses de l’antique chez les plus grands artistes tels Poussin, Géricault, Ingres, et bien d’autres encore qui sont proposées actuellement en une belle et intimiste exposition au sein du Cabinet de dessins Jean Bonna aux Beaux-Arts de Paris. Une trentaine de dessins ont ainsi été réunis par Emmanuelle Brugerolles, commissaire de l’exposition, en des rapprochements parfois surprenants, mais toujours saisissants.

La statuaire antique n’a cessé de constituer un étalon auprès duquel chaque génération d’artistes tentera de rapprocher son art.

L’exposition révèle cette attitude de l’artiste face au modèle, entre dévotion, variations ou transgression. Jean Boucher par exemple dans ce dessin Satyre et Bacchante prend des libertés avec sa source d’inspiration – un groupe sculpté du Museo Torlonia – pour évoquer une jeune et fraîche bacchante au lieu et place… d’un jeune homme, certes, aux traits féminins !
La copie d’antique peut, certes, s’avérer nettement plus fastidieuse dans les mesures détaillées qu’elle suscite chez l’artiste qui en reporte tous les détails sur son dessin comme le fit Charles II Errard dont la démarche relève plus de la science que de l’art.

 

 

Entre ces extrêmes, le visiteur appréciera également des études délicates, préludes à de grandes œuvres comme ces Soldats romains d’après des bas-reliefs de la colonne Trajane, quelques traits, un art de la composition dans son ensemble plus qu’en ses détails, une architecture humaine annonciatrice de tableaux à part entière. Nombreux seront les rapprochements, grands écarts ou au contraire entrecroisements entre les modèles et leurs « copies » par les Modernes, une belle et heureuse manière de dépasser l’éternel débat les opposant !

 

 


 

Catalogue par Emmanuelle Brugerolles, Anne-Cécile Moheng et Pierre Marot
Préface de Jean de Loisy, Texte d'Olivier Bonfait, Introduction d'Emmanuelle Brugerolles

 

 

Luca Giordano (1634-1705) Le triomphe de la peinture napolitaine
Petit Palais Paris
jusqu'au 23 février 2020

LEXNEWS | 13.12.19

L.B.K.

 

 

 

C’est une belle rétrospective consacrée à Luca Giordano, ce grand maître de la peinture napolitaine du XVIIe s. que nous propose actuellement le Petit Palais de Paris. Une première en France ! Réalisée grâce aux splendides et monumentales toiles exceptionnellement prêtées pour l’occasion par le musée national de Capodimonte de Naples.
Bien que Luca Giordano fût jusqu’à présent peu connu du grand public français, ce peintre majeur de la peinture italienne baroque du XVIIe siècle, supplanta pourtant à son époque Caravage, et sa renommée fut-elle que son siècle fut désigné comme celui de Giordano. Considéré de son vivant comme le plus grand peintre napolitain, Luca Giordano méritait bien, dès lors, assurément une telle rétrospective…
Le parcours de celle-ci, servi par une belle scénographie, a retenu une approche chronologique mettant en relief tant l’œuvre que la vie du peintre napolitain. Les premières salles s’attachent au jeune Lucas, né à Naples en 1634. Ce dernier fit ses premières armes auprès de son père, puis dans l’atelier de Jusepe de Ribera, un maître qui saura repérer très tôt toute la virtuosité et le talent du jeune garçon. Dans son atelier, Giordano copiera et recopiera les grands maîtres, Raphaël, Titien… des toiles de jeunesses accompagnées d’autoportraits que le visiteur découvrira dès la première salle.

 


Formé, Lucas Giordano volera de ses propres ailes et pinceaux, et s’envolera pour Rome, Venise et Florence où il affirmera son propre style et excellera dans la peinture religieuse. Peintre de grands formats et surtout de fresques, Giordano préférera loin de tout réalisme, un sacré aux effets spéciaux magnifiquement baroques, telle cette Sainte Famille et ses symboles de la passion. Des toiles aux thèmes religieux qui s’inscrivent dans le courant de la Contre-Réforme et qui par leurs effets et couleurs dépassent le réel comme pour mieux atteindre et réinventer celle de la peinture. « Le Christ à la colonne », « La mise au tombeau du Christ » et surtout « Saint Janvier intercédant pour la cessation de la peste » présentées en sont de belles illustrations. Des toiles de maturité, qui se démarquent du sacré de Caravage, avec de grandes scènes théâtrales que le visiteur pourra découvrir majestueusement présentées au centre même de l’exposition. Une mise en lumière en un vis-à-vis instructif avec des toiles de Jusepe de Ribera, un maître qui eut sur Giordano notamment pour ses fresques une influence essentielle, mais aussi de Mattia Preti, peintre maltais réputé. Une salle offrant notamment un dialogue exceptionnel entre les « Martyre de saint pierre », ces « Apollon et Marsyas » ou encore ces « Saint Sébastien ligoté » de Giordano, de Ribera et de Preti.
Fort d’une belle notoriété, le célèbre peintre napolitain sera appelé par Charles II d’Espagne à la cour de Madrid. Il y demeurera dix années avant de revenir dans sa ville natale et d’y mourir en 1705. Naples conserve de nos jours une grande partie des œuvres du peintre ; Des toiles exceptionnellement présentées aujourd’hui à Paris et offrant au regard toute la beauté et les couleurs de Giordano ; Ses représentations de « L’Assomption de la Vierge », « Ariane abandonnée » ou encore « Vénus dormant avec Cupidon » exposées viennent magnifiquement en témoigner.
Soulignons, enfin, que le peintre napolitain fut connu pour son extrême rapidité d’exécution, son père l’avait d’ailleurs surnommé « Luca Fà-presto », Luca fait vite ! Un trait de caractère qu’on ne peut que recommander à ceux qui hésiteraient à courir découvrir cette belle exposition consacrée à ce peintre napolitain majeur qui marqua son siècle, le XVIIe s, par une œuvre essentielle s’inscrivant dans l’histoire du baroque et de la peinture plus généralement.

« Luca Giordano, le triomphe de la peinture napolitaine » sous la direction de Stefano Causa, format : Broché, 232 p., nombre d'illustrations : 237, dimensions : 24 x 30 cm, Paris Musées, 2019.

 

 


 

Sylvain Bellenger, directeur du Museo e Real Bosco di Capodimonte de Naples et Christophe Leribault, directeur du Petit Palais de Paris soulignent en introduction au catalogue consacré au peintre Luca Giordano (1634-1705) combien l’artiste fut certainement l’un des plus grands sinon le plus grand peintre du XVIIe s.

 

Après Rubens, il compte en effet parmi les maîtres incontestés du baroque européen. Rapide et prolifique, son œuvre immense ne saurait être circonscrite en une seule exposition si belle soit elle, Luca Giordano a, en effet, peint nombre de grandes fresques ornant encore aujourd’hui les églises de Naples et qui, bien sûr, non pu être déplacées pour cette rétrospective au Petit Palais. Aussi, tout en insistant sur la valeur de cette brillante proposition, les auteurs ont-ils souhaité l’élargir et la compléter, invitant ainsi le public à découvrir l’ensemble de l’œuvre du peintre napolitain.

 

 

 


L’ouvrage revient sur cette époque où de nombreuses œuvres de Giordano passèrent de certaines églises de Naples pour entrer dans les collections du musée de Capodimonte. Tout en soulignant les limites de salles de musée impropres à reproduire « l’ambiance » sacrée d’une église, il demeure cependant que l’ouverture de ces salles fut une étape essentielle qui contribua à faire connaître plus largement les œuvres de Giordano. Stefano Causa, commissaire de l’exposition, résume les grandes lignes de la vie de Luca Giordano, « un cannibale du baroque tardif »,un portrait qui invite à le rapprocher d’un autre grand artiste, cette fois ci du XXe siècle, Picasso, semblable en bien des points.


Ce beau catalogue est également l’occasion – incomparable mais riche d’enseignements - de mettre en vis-à-vis Giordano et son ainé Caravage. Car, tout ou presque semble bien les opposer : un réalisme sublimé pour Caravage, un dépassement théâtral de la nature, en revanche, pour une apothéose de la peinture en tant que telle pour Giordano. Une mise en relief des plus fructueuses proposées par de riches analyses appuyées de manière éloquente par des détails des œuvres des deux peintres. Giordano s’inspira des grands maîtres dont il sut restituer le génie en de brillantes réinterprétations notamment de Raphaël, Véronèse, Titien, Lanfranco, ou encore son maître Jusepe de Ribera…

 

Mais, Giordano sut également créer son propre style nourri aux évolutions de son siècle, celle de la Contre-Réforme, des grands évènements tragiques (la peste de 1656) ou plus heureux qui irradient ses tableaux monumentaux en une théâtralité baroque jamais atteinte jusqu’alors. Luca Giordano fut certainement l’un des artistes de son temps qui voyagea le plus et l’ouvrage relate ses différents séjours en Italie, mais aussi en France, sans oublier les dix années qu’il passa en Espagne appelé à la cour de Madrid, des années qui furent décisives pour son œuvre de maturité.

Avec plus de cinq mille œuvres, fresques ou tableaux, la production artistique de Luca Giordano ne cesse d’étonner, et ce catalogue en rend un brillant témoignage !
 

 

L’Inde, au miroir des photographes
Musée Guimet Paris
Jusqu’au 17 février 2020

LEXNEWS | 08.12.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Quels songes peuvent bien animer ces hommes patientant sur les rives du lac Pichhola à Udaipur alors que le palais de Jag Mandir s’épuise à réfléchir son image sur l’onde plus lisse qu’un miroir ? Instants d’éternité d’où nulle vibration ne vient troubler cette étrange immobilité. C’est la minute pendant laquelle Bourne & Sherped surent saisir en 1873 cette magnifique prise de vue dont l’épreuve sur papier albuminé est actuellement exposée parmi une centaine d’autres trésors des collections du musée Guimet. Magie de cette Inde au pied nu comme aimait à la décrire le poète Pierre Lartigue (Éd. La Bibliothèque), contraste saisissant de ces danseuses aux déhanchements antiques alors que des arches monumentales esseulées semblent signifier les limites de nos savoirs… La beauté de ces photographies anciennes invite bien sûr à de séduisants voyages dans le temps, cette seconde moitié du XIXe siècle qui, sous le regard de l’occident, a l’audace de prétendre saisir la richesse de cette civilisation vieille de 30 000 ans. Si, bien entendu, ces photographes professionnels sont loin d’imaginer tout ce que leurs objectifs ne sauront capter par le prisme de leur objectif, la poésie et la beauté dont ils se sont laissé séduire nous suffisent à en apprécier toute la valeur.

C’est bien entendu la grandeur de la civilisation indienne qui se dégage en premier de ces clichés provenant des colons, manière de grandir, s’il en était besoin, ce qui a été dominé. Le nord du pays est ainsi tout d’abord saisi sur ces photographies au milieu du XIXe siècle, époque contemporaine de l’essor de la photographie, les autres régions de l’Inde seront bientôt également décrites. Linnaeus Tripe, William Baker, John Burke concourent à cet essor alors qu’un peu plus tard, de 1863 à 1870, Samuel Bourne offrira à l’histoire de la photographie ces prises de vues éblouissantes témoignant d’une plus grande sensibilité à l’histoire de l’Inde.

 

©Musée Guimet

 

Le visiteur voyagera ainsi dans le temps et l’espace de cette Inde encore préservée pour peu de temps des ravages de la modernité, temples et paysages se répondant à l’envi, arabesques des stucs et blancheurs marmoréennes du Taj Mal n’étant pas encore devenues des icônes à selfie. L’amateur comme le néophyte ne pourront que rester étonnés par la richesse des détails et les subtilités que révèlent ces vues, un clin d’œil savoureux que réserve cette exposition à celles et ceux persuadés que la modernité des techniques – notamment photographiques – rime « depuis aujourd’hui » avec esthétique…

Afin de prolonger le charme de cette exposition, à découvrir le catalogue « L’Inde au miroir des photographes », coédition MNAAG / RMN-GP, 96 pages, 50 ill.

 

Mondrian figuratif musée Marmottan Monet
jusqu'au 26 janvier 2020

LEXNEWS | 01.12.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 



C’est à une facette méconnue de l’art de Piet Mondrian qu’invite le musée Marmottan de Paris. L’artiste est bien connu pour ses œuvres abstraites alors qu’il était membre du groupe De Stijl, avec ses œuvres si caractéristiques aux formes cubiques à damiers rouges, jaunes et bleus. Or, on n’oublie trop souvent qu’avant cette période, Mondrian a livré des œuvres figuratives qu’affectionnait le plus important collectionneur de l’artiste, Salomon Slijper, et à qui l’on doit les achats d’un nombre important de tableaux aujourd’hui présentés. Cette collection riche de 180 peintures couvre une période allant de 1891 à 1920. La présence au musée Marmottan de cette exposition rend ainsi hommage à la passion et à la sagacité de ce collectionneur dont le fonds est depuis conservé au Kunstmuseum de La Haye, une passion qui justifie pleinement ce partenariat entre les deux musées et cette belle exposition.

 

Piet Mondrian, Ferme près de Duivendrecht, v. 1916,

 huile sur toile, 86 x 109 cm, Kunstmuseum Den Haag


Près de 70 œuvres de Mondrian ont ainsi fait le voyage - certaines pour la première fois - vers Paris au musée Marmottan. Nombreuses sont ainsi les découvertes et surprises qu’offrent ces tableaux et dessins aujourd’hui exposés et dévoilant un aspect méconnu de l’art de Mondrian. La peinture de paysages de la région d’Amsterdam s’inscrit directement dans la lignée classique de l’école de La Haye, même si certaines lignes de cette Ferme à Duiventdrecht s’infléchissent déjà de la rigueur naturaliste. Les ruptures s’accentueront, bien sûr, plus encore avec les œuvres à venir notamment cet admirable Moulin dans le crépuscule qui ouvre la palette du peintre aux couleurs vives et aux formes qui s’estompent. C’est également l’époque où l’artiste rejoint le mouvement théosophique fondé par Helena Blavatsky, ce qui le conduira à d’étonnants autoportraits et à une quête de sens existentielle qui dépassera les frontières du sensible. La lumière fait partie de cette recherche et sa diffraction ne cessera d’intéresser le peintre avec ce que l’on nommera le luminisme et ce rayonnement perceptible dans les œuvres présentées. Par des détours, enfin, dans le monde du cubisme, ses toiles simplifient les formes, figuration et abstraction commencent à s’entrecroiser avec déjà des successions de lignes horizontales et verticales barrées par des diagonales. Le néoplasticisme ne retenant plus que cette géométrie pour rendre compte du sensible sera l’aboutissement de cette démarche progressive de l’artiste ; Une évolution entre influences et naissance d’un grand artiste dont rend parfaitement compte le parcours de cette belle exposition riche d’enseignements sur l’œuvre de ce grand peintre néerlandais que fût Mondrian mort à New York en 1944.

"Mondrian figuratif" de Marianne Mathieu, catalogue d'exposition, 223 x 286 mm, 168 pages, Hazan, 2019.

 


C’est l’œuvre intitulée « Dévotion » qui illustre la couverture du catalogue réalisée sous la direction de Marianne Mathieu qui paraît aux éditions Hazan à l’occasion de l’exposition consacrée au peintre Piet Mondrian, « Piet Mondrian figuratif » au musée Marmottan. Cette première œuvre choisie révèle à elle seule, en effet, ces multiples facettes présentes dans l’ensemble de l’œuvre de ce grand peintre néerlandais et qui sont au cœur même de l’exposition : la figuration avec le visage de cette jeune fille, la couleur, la lumière et son rayonnement, les interrogations mystiques avec cette attitude d’orante, et enfin l’abstraction si caractéristique aujourd’hui de son œuvre et qui dans cette toile gagne déjà avec ces aplats de peinture en lignes géométriques…

 

Piet Mondrian (1872-1944). Arbre, 1908. Huile sur toile. Kunstmuseum Den Haag, legs Salomon B. Slijper, 1971.


Ce catalogue à la riche iconographie et mise en page soignée sera pour un grand nombre de lecteurs une belle découverte sur l’évolution et parcours de ce peintre emblématique de l’art moderne du XXe siècle. Si les œuvres abstraites de Mondrian sont, en effet, bien connues, figurant dans les plus grands musées d’art moderne, ses peintures figuratives sont, elles, en revanche, nettement plus confidentielles et bien moins connues du grand public. Et pourtant, ces œuvres qui ont et feront « Mondrian » méritent assurément d’être découvertes pour mieux appréhender l’œuvre de l’artiste. Hans Janssen insiste tout d’abord sur cette évolution du jeune artiste à partir de cet étonnant Lièvre mort que l’on aurait du mal à attribuer à l’auteur des formes néoplastiques à damiers colorés qu’on lui connaît habituellement. Ce parcours aurait sans doute était impossible sans l’aide du mécène et collectionneur Salomon Slijper, une amitié indéfectible qu’analyse Wietse Coppes et Leo Jansen dans leur contribution, et qui sera d’ailleurs à l’origine de cette unique collection Slijper ayant donné naissance au musée à La Haye. Ce catalogue offre une belle occasion d’admirer et de comprendre la progression et métamorphoses d’un artiste qui, de ses fondations classiques, tendra progressivement vers l’abstraction, instillant ici des formes géométriques notoires, là des couleurs insolites pour parvenir à l’apothéose que l’on sait. Un catalogue riche de ses contributions et illustrations venant compléter idéalement l’exposition consacrée à Piet Mondrian actuellement au musée Marmottan.


 

 

Exposition Léonard de Vinci – musée du Louvre

jusqu'au 24 février 2020

LEXNEWS | 21.11.19

par Philippe-Emmanuel Krautter



Le musée du Louvre célèbre le cinq centième anniversaire de la mort de Léonard de Vinci avec une exposition ambitieuse, riche d’un nombre important d’œuvres rarement déplacées. Comment cet artiste né d’une union illégitime dans la province de Toscane est-il devenu l’un des symboles de la Renaissance ? C’est à cette interrogation à laquelle répond le parcours conçu par Vincent Delieuvin, conservateur en chef au département des Peintures du musée du Louvre et co-commissaire avec Louis Frank de l’exposition. En découvrant les salles successives, le visiteur pourra découvrir les différentes étapes de la carrière de Léonard, un foisonnement extraordinaire ponctué par un fil directeur, celui de sa peinture qui opère la synthèse de toutes les quêtes de l’artiste. Le parcours débute bien entendu par les années de formation dans l’atelier de son maître Verrocchio.

 

© Musée du Louvre - Antoine Mongodin
Andrea del Verrocchio, L’Incrédulité de saint Thomas, 1467-1483

 

C’est dès ses débuts que le jeune Léonard va littéralement être happé par le génie de la peinture, une attraction qu’il dirigera cependant rapidement en une science pour laquelle il mettra toute sa curiosité en œuvre : architecture, botanique, optique, anatomie, astrologie…
Les premières années sont fertiles avec cette découverte majeure auprès de son maître, un ancien orfèvre converti à la sculpture mais aussi à la peinture, des questions majeures d’ombre et de lumière. Cette approche sculpturale de la peinture est particulièrement manifeste dans ces différentes études rarement exposées et qui résultent des modèles de tissus mouillés que l’artiste plaçait avec minutie sur des modèles en terre afin de reproduire à l’infini les effets de drapés. À l’observation de ces études de draperie sur tela di lino réalisées dans les années 1470 et conservées en partie au musée du Louvre, on ne peut que rester sidéré par la vie qui anime ces plissés et ces ombres qui ouvrent la première partie de l’exposition ; Une expérience que Vasari avait déjà relatée soulignant le soin que le peintre apportait à ses modèles en terre sur lesquels il plaçait des étoffes mouillées avant de les peindre. La peinture flamande omniprésente à son époque imprègne également ses jeunes années, rien n’est omis par cet esprit avide de tout ce qui l’entoure. La fin des années 1470, enfin, voit l’émancipation de l’artiste qui délaisse quelque peu la retranscription fidèle de la nature environnante pour lui préférer des formes suggestives, des traits discontinus, des formes plus fluides qui conduiront à ce fameux effet que l’on désignera par le terme « sfumato ».

Ainsi que le souligne Vincent Delieuvin, cette nouvelle approche permettra au peintre de restituer toute la vibration et le souffle même de la vie, une recherche qui l’habitera jusqu’au terme de sa vie et que L’Adoration des mages, notamment, illustre merveilleusement.

 

© Domaine public L'adoration des mages, Léonard de Vinci.


Le riche parcours invite également à découvrir les années milanaises si importantes puisqu’on leur doit notamment cette œuvre incomparable, la fameuse Cène, mais aussi de nombreuses études scientifiques dont de magnifiques exemplaires sont exposés exceptionnellement venant des collections royales d’Angleterre sans oublier le non moins fameux « Homme de Vitruve» prêté par L’Accademia de Venise…

 

Michel Urtado / RMN-GP | Michel Urtado / RMN-GP
Léonard de Vinci, Vierge à l’Enfant avec saint Jean-Baptiste et un ange, dite La Vierge aux rochers, vers 1483-1494.

 

La transcendance rayonnante de Léonard fait signe même si l’artiste est resté relativement discret sur ses convictions religieuses si ce n’est cette étrange confession rapportée par Vasari de Léonard sur son lit de mort. Dans ses derniers instants, le peintre expirant se serait, en effet, accusé d’avoir offensé Dieu et les hommes, pour n’avoir pas accompli sa mission dans les arts comme il eut souhaité. Tout à tour candide comme un enfant, lucide comme un adulte, Léonard semble avouer sa faillite devant un Dieu qui aurait été absent, sinon de ses œuvres, tout au moins de sa vie ; Véridique ou non, cet aveu pose assurément la question de la dimension religieuse de son œuvre. Une dimension que n’écartent d’ailleurs pas les commissaires de l’exposition ; Vincent Delieuvin souligne combien « il est temps d’atténuer cette image d’un Léonard très critique à l’égard de la religion, chose que l’on ignore », Vincent Delieuvin ajoutant qu’il importe avant tout de replacer sa peinture dans le contexte politique, mais aussi religieux du XVIe siècle. Et sous cet angle, comment ne pas voir dans sa fameuse Vierge aux rochers, son Saint Jean-Baptiste ou encore La Vierge au fuseau exposés (lesquels sont exposés ?) le vibrant témoignage d’une certaine transcendance, voire d’une transcendance certaine ?

Léonard de Vinci

publications récentes

À l’occasion du 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci, un nombre important de publications sont disponibles pour accompagner la découverte de l’exposition consacrée au peintre le plus connu au monde actuellement au musée du Louvre.

Parmi les différents titres, les deux publications des éditions Hazan doivent retenir l’attention puisque liées directement à l’exposition : Il s’agit, en premier lieu, du catalogue de l’exposition même, Léonard de Vinci, ainsi que de la « Vie de Léonard de Vinci » par Vasari éditée, traduite et commentée par Louis Frank et Stefania Tullio Cataldo.

Le catalogue publié par les éditions Hazan retrace l’ensemble de la carrière de Léonard de Vinci en montrant bien combien l’idée même de dispersion que l’on peut avoir de l’artiste est réductrice, voire erronée, une cohérence certaine se révélant manifestement lors qu’on étudie l’ensemble de son œuvre. Afin de révéler au mieux cette cohérence, l’ouvrage richement illustré sous la direction de Vincent Delieuvin et Louis Frank débute son étude sur cette interrogation, précoce chez le jeune artiste, des jeux de l’ombre, la lumière et le relief. Ce que Léonard désignera rapidement par le terme de « science de la peinture » donnera lieu chez Léonard à de véritables recherches dont témoignent les premières études du peintre réunies par les deux commissaires. Puis, l’ouvrage montre combien Léonard sut se départir rapidement de l’influence de l’atelier de Verrocchio qui vit naître son génie. L’artiste gagne alors, en effet, en liberté, sans pour autant renier les héritages du passé. Léonard fait preuve de « licence dans la règle », ainsi que le souligne cet audacieux mais judicieux oxymore des auteurs. Cela se traduit par une nouvelle manière de dessiner, avec des formes discontinues, les prémisses du fameux « sfumato » et cette volonté de s’abstraire d’une reproduction fidèle de la nature en un élan qui influencera les artistes jusqu’à nos époques contemporaines. Une étude passionnante suivie par une autre section toute aussi essentielle pour appréhender l’œuvre de Vinci consacrée à la science, domaine si vaste et que Léonard aborda avec une curiosité déconcertante, chaque découverte provoquant chez lui de nouvelles idées, de nouvelles recherches suivies le plus souvent de retranscriptions dans son œuvre picturale. La dernière partie de ce riche catalogue s’attache, enfin, à certains aspects clés de la vie de Léonard, les thèmes qui ont fait sens dans son œuvre, les notions d’antique, de mélancolie, et de joie, avant de proposer sous forme de conclusion quelques études de laboratoire sur le travail dans un atelier florentin à la fin du XVe siècle, l’art de la matière, l’art et la manière, sans oublier l’art du dessin chez le grand maître italien. Rien ne manque pour préparer ou compléter l’exposition « Léonard de Vinci » actuellement au Louvre qu’accompagne idéalement ce catalogue.

Les éditions Hazan ont également eu l’heureuse initiative de publier le remarquable travail scientifique consacré aux « Vies de Vasari » réalisé par Louis Frank et Stefania Tullio Cataldo en amont de l’exposition du Louvre, une recherche qui remonte à dix ans. Louis Franck qui travaille au département des arts graphiques, fort de sa formation d’archiviste-paléographe, a en effet réalisé avec Stefania Tullio Cataldo un véritable travail novateur – un travail depuis longtemps attendu, sur les fameuses Vies de Vasari pour cette nouvelle édition présentant le texte original italien accompagné d’une nouvelle traduction française et d’un appareil critique remarquable reprenant tous les documents d’archives d’une façon très précise. Cette recherche renouvelle assurément en profondeur ce que nous savions jusqu’alors de cette source incontournable, en corrigeant certaines dates et connaissances que nous avions. Quelques exemples : ce fameux voyage à Bologne que Léonard de Vinci aurait effectué, et qui en fait, se révèle nullement avéré ; Un faux historique prenant source dans un document créé ou plutôt fabriqué par un peu scrupuleux collectionneur au XVIIIe siècle ; Même chose pour la date de l’achèvement de la Cène. Alors que tout le monde estimait qu’un document permettait de dater très précisément cet achèvement, une fois de plus cette source s’avère après recherches et travail des auteurs totalement erronée. A l’évidence, et à juste titre, cette parution aux éditions Hazan vient consacrer un travail extraordinaire, celui réalisé et mené sur plus de dix ans par Louis Franck et Stefania Tullio Cataldo à partir de documents d’archives et des plus anciens témoignages sur Léonard de Vinci, notamment le Libro di Antonio Billi et l’Anonimo Gaddiano ou encore Magliabechiano , des manuscrits précieux ayant constitué les sources mêmes de Vasari.
 

Les éditions Gallimard publient dans la collection Quarto un fort volume de 1656 pages et 168 documents entièrement consacré aux célèbres Carnets de Léonard de Vinci. En un seul volume, cette masse impressionnante d’informations, recherches, études, témoignent de l’incroyable curiosité de leur auteur ; Une curiosité insatiable qui révèle un esprit ouvert à l’universel osant aborder en autodidacte autant de domaines différents que ceux de la médecine, mécanique, architecture… Cette édition présentée et annotée par Pascal Brioist avec un texte établi par Edward MacCurdy et traduit de l’italien par Louise Servicen condense en plus de 1600 pages l’exemple d’un savoir encyclopédique à l’époque de la Renaissance. Pascal Brioist souligne dans sa préface combien le personnage pourtant célèbre de Léonard reste en fin de compte méconnu et insaisissable. Ce fut d’ailleurs un souhait personnel de l’artiste que de ne pas se livrer entièrement, faisant coexister un personnage d’artiste de cour avec celui d’un alchimiste de l’art et des sciences retiré dans son cabinet… Insaisissable alors Léonard ? Peut-être... Reste que cette source aujourd’hui des plus importantes, dont les péripéties sont relatées dans le détail en introduction, une introduction « Léonard à la lettre » tout aussi essentielle, permettra au lecteur d’entrer progressivement dans cette intimité d’un esprit sans frontières. La présente édition repose sur le travail incontournable réalisé précédemment par Edward MacCurdy en 1938 avec quelques amendements apportés en notes de bas de page. Avec une telle source, le lecteur n’aura plus qu’à laisser sa propre curiosité découvrir au fil des pages et des nombreuses illustrations des dessins les plus connus, la complexe et fertile pensée de Léonard de Vinci, une pensée qui lui deviendra alors plus familière, si ce n’est entièrement dévoilée.

Frank Zöllner, Johannes Nathan « Léonard de Vinci, tout l’œuvre peint et graphique », relié, 21 x 26 cm, 704 pages, Taschen, 2019.

 


Avec le 500e anniversaire en cette année 2019 de la mort de Léonard de Vinci, nul doute que cette édition d’exception spécialement mise à jour de l’ouvrage en version XXL « Léonard de Vinci », devenu un classique, et signé Frank Zöllner et Johannes Nathan ne peut que connaître qu’un franc succès non seulement en raison de sa riche iconographie, mais également pour la qualité des textes réunis. Les deux auteurs sont en effet connus pour leurs travaux sur le peintre, Frank Zöllner ayant écrit sa thèse de doctorat sur les études de mouvement de Léonard de Vinci et est titulaire d’une chaire d’histoire de l’art médiéval et moderne à l’université de Leipzig. Johannes Nathan est, quant à lui, l’auteur d’une thèse portant sur les méthodes de travail de Léonard de Vinci et enseigne l’histoire de l’art à l’Université technique de Berlin ; L’œuvre du grand artiste de la Renaissance était donc en très bonnes mains et plumes ! En un fort volume de plus de 700 pages, l’ouvrage réunit l’intégralité de l’œuvre peint et graphique de Léonard, incluant également les œuvres disparues.

 

 

L’iconographie remarquable, notamment pour ses agrandissements et détail, permet d’entrer au cœur même de la création du génie de la Renaissance comme pour le détail de ces mèches de la chevelure du fameux saint Jean Baptiste du Louvre. L’ouvrage permet également de saisir derrière l’immense variété des savoirs de l’artiste combien cette curiosité inlassable n’a eu pour le savant artiste qu’un seul et même objectif : maîtriser et repousser aux limites les frontières de la peinture érigée en science. Grâce à une connaissance intime de la nature, Léonard a recours à toutes les recherches et inventions possibles comme le montre cette multitude de dessins et croquis présentés dans le livre. Rappelons que Léonard consacra les dernières années de sa vie non à la peinture qu’il abandonna, mais à ses recherches scientifiques. Un ouvrage complet et d’ensemble sur l’œuvre non seulement peint de l’artiste, mais aussi graphique s’imposait donc plus encore…

 

Après avoir été formé dans l’atelier de Verrocchio à Florence, le génie de Léonard émerge rapidement et surprend jusqu’à son maître. Sa maîtrise précoce de l’ombre et de la lumière, les reliefs de sa peinture démontrent chez l’artiste cette quête de la perfection qui sera toujours sienne, toute sa vie durant. Léonard se libère des contraintes de son temps, va même jusqu’à abandonner les contours classiques du dessin pour adopter des formes discontinues jusqu’au fameux recours au sfumato pour cette vibration unique de la peinture. Grâce à cet ouvrage, le lecteur accompagnera l’artiste jusqu’en ses recherches ultimes, avec ses études scientifiques multiples en anatomie, optique, mécanique…

 


Chacun de ces domaines, loin de conduire Léonard de Vinci à la dispersion le rapprochera de sa mission principale, celle d’être le peintre de la vie et de ses mystères dont l’homme reste l’élément central en phase avec la nature et la transcendance. Seule une édition d’exception aussi complète, mise à jour, embrassant l’ensemble de son œuvre peint et graphique et de cette qualité pouvait rendre compte de tout l’art et génie de Léonard de Vinci, ce peintre de tous les temps.

Les éditions Flammarion consacrent un beau livre signé Maurice Clayton sur le rapport de Léonard de Vinci au dessin, un thème porteur tant l’artiste n’eut cesse de développer son génie à partir d’une multitude d’esquisses, croquis et dessins. Responsable des dessins et gravures de la Royal Collection Trust et spécialiste de l’artiste, l’auteur dresse dans ce bel ouvrage à la riche iconographie le portrait en dessins d’un des plus grands génies de la Renaissance, plus connu pour ses chefs-d’œuvre picturaux telles la Joconde et la Cène que pour ses dessins, exception faite de son célèbre Homme de Vitruve… C’est le Prince Charles lui-même qui en signe la préface ; Rien d’étonnant à cela puisque nombres de dessins et carnets de Léonard de Vinci sont aujourd’hui présents et conservés dans les collections royales. Dans sa préface, le Prince Charles souligne combien tout est signifié de l’art de Léonard dans ces multiples dessins, de son approche humaniste jusqu’à ses inventions les plus folles, sans oublier les innombrables beautés de la nature. Progressant à partir des lieux où séjourna Léonard, l’ouvrage suit une ligne chronologique avec les études préparant L’Adoration des bergers et l’Adoration des mages à Florence jusque vers 1481 ; Puis Milan et ses premiers dessins artistiques d’études de portraits, de saint Jean Baptiste, de mains, des dessins préludant à la fameuse Dame à l’hermine, sans oublier ses inoubliables études de drapé… Florence, Milan, Rome sont autant de lieux où Léonard étend ses recherches à des domaines aussi variés que la cartographie, la botanique, les paysages, l’anatomie, ses traités de peinture et de l’eau. La dernière partie venant conclure cet admirable voyage dans les dessins de Léonard, est consacrée au Val de Loire, étape finale de la vie de l’artiste. Un artiste vieillissant mais qui ne relâcha pas pour autant sa quête éternelle en livrant encore de magnifiques études de costumes et même un projet de monument équestre pour lesquels il réalisa des études exceptionnelles sur le cheval d’un réalisme et d’une force telle que quelques traits seulement suffisent à animer ces planches d’une remarquable beauté. L’ouvrage se referme sur l’étonnante Tête d’un vieil homme barbu, une étude sans concession sur les effets de l’âge et sur l’anatomie humaine, un autoportrait possible de l’artiste, conscient jusqu’en son terme ultime du sens de la vie.

L’ouvrage « La Cène de Léonard de Vinci pour François 1er » aux éditions Skira offre une belle étude de cette œuvre incroyable qu’est la copie en tapisserie de la célèbre Cène de Léonard souhaitée par la mère de François 1er , Louise de Savoie, et réalisée après 1516. Faisant partie des collections des musées du Vatican, exceptionnellement prêtée lors d’une exposition au Château de Clos Lucé cet été, puis à Milan au Palazzo Reale, cet automne, avec une étonnante confrontation de cette tapisserie du XVIe siècle avec une œuvre contemporaine, une « cène » du XXIe siècle animée.
Probablement tissée en Flandre à partir d’un dessin d’un artiste lombard, cette tapisserie a joué un rôle essentiel dans la diffusion de l’art de Léonard de Vinci en France. L’œuvre, plus grande que la « Cène » originale, avec ses 5,13 m sur 9,10 m, déploie sans la dénaturer la magnificence du grand artiste de la Renaissance. La couleur ne provient plus des pigments mais des fils d’or et d’argent qui ont patiemment tissé cette évocation puissante initialement souhaitée par Léonard pour le réfectoire du couvent dominicain de Santa Maria delle Grazie à Milan. Force est de constater que les épreuves du temps ont été plus clémentes pour cette tapisserie, certes restaurée à de nombreuses reprises, et dont la toute dernière vient de s’achever en avril 2019. Alors que la fresque de Léonard de Vinci utilisant la technique a tempera ne permit pas de préserver l’œuvre de l’humidité si importante dans la capitale lombarde pendant l’hiver.
L’ouvrage retrace également les liens étroits qui uniront à la fin de sa vie Léonard et le Clos Lucé où il s’éteindra dans les bras de François 1er selon la légende, bien que ce dernier fût plus vraisemblablement à cette date au château de Saint-Germain-en-Laye…
Un ouvrage qui a le grand mérite de faire connaître une œuvre moins connue, mais ayant pourtant largement contribué à la reconnaissance et diffusion de l’œuvre de l’artiste de la Renaissance, aujourd'hui, le plus connu au monde.


 

Les éditions In Fine reviennent sur une enquête passionnante, celle de la Joconde nue qui a fait l’objet récemment d’une exposition au musée Condé de Chantilly.
En 1862, Henri d’Orléans, duc d’Aumale, grand collectionneur d’œuvres d’art, se porte acquéreur d’un carton intitulé la Joconde nue. Depuis cette attribution mystérieuse, l’œuvre n’a cessé de faire l’objet d’études, de controverses, spéculations et autres opinions contradictoires. C’est le récit de ces débats animés qui est au cœur de ce passionnant ouvrage. Une étude permettant de mieux comprendre ce qui caractérise l’art de Léonard et ce qui le distingue de ceux qui se sont inspirés de son génie. Réalisé sous la direction de Mathieu Deldicque, cet ouvrage collectif part à la recherche des sources sur cette Joconde nue, en étudiant les différentes représentations de la femme dénudée entre Florence et Venise au XVe et début du XVIe siècle. C’est à une véritable étude scientifique à laquelle se livrent les conservateurs et spécialistes de Léonard en soumettant l’œuvre aux examens de laboratoire, des examens conduisant à faire de ce carton probablement une étude préalable de Léonard pour un tableau qu’il n’a peut-être jamais été réalisé. Postérieure à la fameuse Joconde du Louvre, ce dessin ne reproduit pas, en revanche, le modèle de Monna Lisa, même si l’artiste a recours à un portrait similaire, certainement idéalisé par les valeurs sensuelles qu’il dégage et inspiré de l’antique pour la coiffure. Ce modèle de la nudité féminine rayonnera également en France ainsi qu’en témoigne la collection de François 1er, les œuvres notamment de François Clouet étant représentatives de cette influence.
Il ressort de cette incroyable enquête que de nombreux critères contribueraient à accepter une attribution à Léonard de cette fameuse Joconde nue : le dessin est celui d’un gaucher, le recours fréquent au sfumato, de nombreux repentirs témoignent d’une œuvre de création et non d’une copie… Mais, de la main même de Léonard ou de son atelier ? Quelques hésitations et questionnements demeurent encore, rendant cette œuvre décidément bien énigmatique et cette étude passionnante.
 

 

Arte Editions propose à l’occasion du 500e anniversaire de la disparition de Léonard de Vinci deux films retraçant cette science de la peinture que le maître de la Renaissance érigea en quête absolue tout au long de sa vie.
En premier lieu, Léonard de Vinci, la manière moderne, un remarquable film de Sandra Paugam écrit par Flore Kosinetz évoque cette incroyable aventure de cet artiste qui deviendra un des plus grands peintres de la Renaissance. Partant de ses œuvres et de ses dessins, le film détaille l’ensemble son processus créatif ; Un processus infaillible de curiosité insatiable et de recherches qui fera du jeune Léonard, le peintre le plus connu au monde, Léonard de Vinci.
Léonard de Vinci, le chef-d’œuvre redécouvert, film écrit et réalisé par Frédéric Wilner convie, quant à lui, le spectateur à une formidable enquête, celle de La Vierge au fuseau. Une enquête menée à l’occasion de sa restauration récente à Paris. Avec cette brillante réalisation, nous entrons littéralement dans l’atelier de la création léonardesque ; Minute par minute, se révèlent et se dévoilent aux yeux du spectateur les couches picturales d’origine jusqu’aux recherches les plus récentes de restauration appuyées notamment par de nouvelles techniques et technologies, ouvrant ainsi de nouvelles comparaisons.

Interview Denis Raisin Dadre

Paris, le 30/05/19.

Lexnews a eu le plaisir de rencontrer Denis Raisin Dadre à l'occasion de la sortie de son splendide livre-disque consacré à Léonard de Vinci et la musique. Fondateur de l'ensemble Doulce Mémoire et grand spécialiste de la musique Renaissance qu'il honore par ses concerts et enregistrements internationalement renommés, Denis Raisin Dadre nous a livré ses confidences sur ce grand maître de la renaissance qui était également un musicien talentueux !

 

 

 

 

uelle a été votre première rencontre avec Léonard de Vinci et quel souvenir avez-vous gardé de ses œuvres ?

Denis Raisin Dadre : "Curieusement, ce n’est pas la Joconde qui a retenu en premier mon attention ! Mon caractère me portait plutôt vers des choses moins connues. C’est à Florence que date cette première rencontre, à une époque où je me rendais très souvent en Italie. C’est son Annonciation qui, la première, m’a frappé. Je découvrais alors un Vinci encore très marqué par la peinture flamande de son époque ainsi que par l’atelier du Verrocchio où il a travaillé dès son plus jeune âge. Si je connaissais déjà ce style de peinture, surtout celui de ses contemporains de la fin du XVe siècle avec ce côté extraordinairement minutieux des arrière-plans, cette première rencontre demeure pour moi associée aux Offices de Florence, et cette Annonciation m’est apparue mystérieuse, comme un grand nombre de ses œuvres d’ailleurs".

Quels sont les motifs qui vous ont poussé à réaliser ce livre-disque sur Léonard alors même que vous avouez qu’il ne nous reste aucun témoignage direct des musiques qu’il pouvait jouer en tant que musicien talentueux ?

Denis Raisin Dadre : "Nous n’avons en effet pas de musique de Léonard lui-même si ce n’est un petit canon, mais c’est également le cas de tous les autres musiciens de lira da braccio de cette fin du XVe siècle, car il s’agissait d’un instrument sur lequel on improvisait. Cette lacune n’est donc pas liée à Léonard, mais à son instrument, cette lyre sur laquelle les musiciens n’ont pas laissé de traces écrites. Ce qui est intéressant et surtout frappant chez Vinci, c’est que beaucoup de ses contemporains parlent de lui et de cette musique qu’il jouait, Vasari bien entendu mais également d’autres sources. Ce n’était pas du tout un amateur et il devait avoir une très haute maîtrise pour avoir été invité à Milan non seulement comme peintre mais également comme joueur de lyre. À Milan, lorsqu’il organise les fêtes du duc, il jouait lui-même de la lyre et improvisait des vers en chantant. Cette période concerne essentiellement ses années de jeunesse jusqu’à sa trentaine. Aussi, me suis-je demandé avec Vincent Delieuvin, Conservateur en chef - chargé de la peinture italienne du XVIe siècle chez Musée du Louvre, s’il n’y avait pas justement une relation dans cette pratique de l’improvisation et cette façon de peindre très spécifique à Vinci".
 

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il existait aux XVe et XVIe siècles des musiques dites expressément « secrètes » qui étaient réservées à des élites, et qui ne sortaient pas des lieux où elles étaient jouées

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Pouvez-vous revenir sur cette belle expression « musique secrète » des peintures de Léonard ?

Denis Raisin Dadre : "Deux références doivent être soulignées quant à cette expression de « musique secrète ». Tout d’abord, une référence musicale très précise, puisqu’il existait aux XVe et XVIe siècles des musiques dites expressément « secrètes » qui étaient réservées à des élites, et qui ne sortaient pas des lieux où elles étaient jouées. La plus connue, même si cela est plus tardif, est celle recopiée par Mozart à la Chapelle Sixtine. Cette pratique de musique secrète a lieu également à la cour de Ferrare où les fameuses dames qui chantaient pour le duc tous les soirs avaient interdiction de les divulguer, ce qui explique qu’elles n’ont pas été éditées. L’autre grand exemple sont les Prophéties des Sibylles de Lassus qui ont été composées dans sa jeunesse et qui n’ont pas été éditées pendant longtemps parce que son commanditaire ne souhaitait pas qu’elle soit divulguée tellement cette musique était exceptionnelle. La seconde référence à cette « musique secrète » vient d’une citation expresse du critique d’art Marcel Biron. Ce dernier avouait ne pas regretter la présence des anges musiciens qui devaient encadrer en un retable de chaque côté la Vierge aux rochers (qui se trouve actuellement à Londres) parce que la peinture de Vinci était une peinture dans laquelle on entendait une musique… «Une musique secrète » ! Cela m’a beaucoup marqué et a constitué le point de départ de cette idée d’enregistrement".

La musique franco-flamande prédomine en ce dernier tiers du XVe s. en Italie, peut-on dire que c’est ce répertoire qu’a pu essentiellement entendre et jouer Léonard ?

Denis Raisin Dadre : "Entendre, c’est certain ! Car, après une longue période de recherche sur les manuscrits, j’ai pu avoir une idée assez précise des musiques de son époque lorsqu’il était dans l’atelier de Verrocchio à Florence. Il est même assez étonnant de constater cette omniprésence de la musique franco-flamande sans trouver une seule référence italienne ! Il suffisait que Vinci entre dans une des églises de Florence pour qu’il entende ce répertoire franco-flamand. Par contre, lorsque Léonard jouait de la lira da braccio, il s’inscrivait dans ce grand mouvement d’indépendance de la musique italienne contre cette mainmise de la culture bourguignonne. Ses improvisations sur la lyre n’avaient rien à voir avec ces classiques établis par les grands maîtres franco-flamands".


Le début du XVIe s. voit la naissance en Italie du premier livre de frottole et l’apparition de musiciens italiens, prélude à la grande période du madrigal. En quoi ces nouveautés seront-elles importantes pour la musique italienne ? Comment un peintre tel que Léonard pouvait-il juger ces nouveautés ?


Denis Raisin Dadre : "J’ai puisé quelques pièces dans ces livres de frottole (brève chanson profane italienne, à l’honneur de la fin du XVe siècle jusqu’au milieu du XVIe s. ndlr) qui constituent des témoignages de l’art de la lira de Vinci. Il s’agit de morceaux où il est indiqué « Personetti », c'est-à-dire servant à l’improvisation, des sources absolument rarissimes du début du XVIe siècle concernant cette pratique née à la fin du XVe siècle avec une dizaine de grilles dont on se servait pour réciter -« recitare » - à la lyra, véritable témoignage de l’art de Léonard. D’autre part, nous savons que Léonard a été très sollicité par Isabelle d’Este qui était la sœur de Béatrice, elle-même « grande patronne » de la frottole résidant à Milan".

Trois femmes puissantes sont ainsi à l’origine de l’émergence d’un art proprement italien dans les cours : Isabelle, donc, et sa sœur Béatrice d’Este sans oublier la duchesse d’Urbain. En encourageant les musiciens et cette pratique de l’art de la frottole au début du XVIe siècle, nous assistons dans les manuscrits à cette évolution vers des « proto madrigaux » avant le fleurissement à part entière de l’art du madrigal dans les années 1530. Léonard de Vinci a vu l’émergence de cet art protégé par ces femmes exceptionnelles. Il est certain que cet esprit novateur a puissamment inspiré et correspondu avec l’art de Léonard non seulement dans la peinture, mais également vis-à-vis de la musique qu’il pratiquait. La lira est un instrument d’expérimentation par excellence puisqu’on ne joue pas de musique écrite. De nombreuses recherches musicologiques ont d’ailleurs lieu actuellement sur cet art et je pense que cela va permettre d’expliquer comment nous sommes passés de la première mise en musique de l’Orfeo de Poliziano au XVe siècle à l’Orfeo de Monteverdi, en 1607. La lira, instrument d’Orphée et de l’aède grec qui récitait un texte, est sans aucun doute un des très grands moteurs de l’émergence de l’opéra. Avec la lyra, seul le chant est accompagné de l’instrument, alors que dans toute la musique du XVIe s., la polyphonie prédomine avec la superposition de plusieurs voix répondant à des règles complexes. On a longtemps sous-estimé l’importance de la lyra et il ne faut pas oublier que, naguère, le public pleurait littéralement sur les places de Florence où étaient jouées et récitées ces épopées".


La technique du peintre, notamment son fameux sfumato, rejoint-elle certains effets et ornementations posés par la musique notamment avec la lira ?

Denis Raisin Dadre : "Je me suis permis de faire cette comparaison – et cela n’a évidemment aucun caractère scientifique – car c’est un ressenti qui m’a beaucoup frappé. Il est très troublant de constater que la lyre autour de la voix crée un halo sonore qui n’a rien à voir avec la façon dont on écoute la musique habituellement, d’autant plus que cet instrument n’a pas de basse. Ordinairement, lorsque vous écoutez de la musique, vous trouvez toujours une basse et des accords. Or avec la lyre, il n’en est rien. De plus, cet instrument se place au-dessus de la voix de l’homme ; en terme d’octave, la lyre est, en effet, plus aiguë que la voix d’un homme. Ce système qui est à l’inverse de notre écoute habituelle avec un accompagnement au-dessus et sans basse crée une sorte de « sfumato sonore » qui estompe les lignes ainsi que notre écoute…"
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C’est une époque d’une extraordinaire complexité notamment en terme musical avec des citations permanentes, des thèmes entrecroisés, des jeux contrapuntiques absolument fous

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Une très grande liberté présidait dans la composition et ses déclinaisons en « jeux intellectuels », est-ce là encore un parallèle avec les nombreuses variations, corrections et évolutions apportées par le peintre à ses œuvres toute sa vie durant ?

Denis Raisin Dadre : "C’est une époque d’une extraordinaire complexité notamment en terme musical avec des citations permanentes, des thèmes entrecroisés, des jeux contrapuntiques absolument fous. Ce rapport intellectuel à la musique n’a pu que séduire Léonard de Vinci qui lui-même était un esprit complexe, érudit et scientifique. À son époque, on parle véritablement d’une science de la musique, et nous savons combien ce génie a fréquenté de nombreux mathématiciens qui étaient eux-mêmes des musiciens. Lorsque vous lisez les traités de musique de cette période, vous avez souvent l’impression de lire un traité de mathématique…"


Quel regard portez-vous sur la dimension religieuse de certaines des œuvres de Léonard de Vinci ?


Denis Raisin Dadre : "Je crois que c’est quelque chose de très original chez Léonard de Vinci, ne serait-ce que par les thèmes traités comme celui de sainte Anne avec la Vierge, thème assez rare dans la peinture. La première chose qui me frappe chez Léonard, c’est que nous sommes vraiment aux antipodes d’une peinture qui exalterait la puissance de l’Église, à la différence d’un Tintoret ou d’un Véronèse au XVIe siècle qui se dirigeront, eux, plus vers des choses « baroques » exaltant cette puissance institutionnelle. L’intimité des tableaux de Léonard semble à mon avis l’élément marquant de son art sur le plan religieux. Un dialogue est en quelque sorte instauré entre celui qui regarde et le tableau. Ce genre relève d’ailleurs plus de la dévotion privée que de l’art officiel. Il est d’ailleurs troublant de constater cette ambiguïté entre profane et religieux, sainte Anne et sa fille laissent l’impression d’avoir le même âge, son saint Jean-Baptiste apparaît sous les traits d’un joli jeune homme… Léonard de Vinci fait preuve d’une liberté absolue dans la manière dont il évoque ces personnages sacrés. Je fais d’ailleurs un parallèle quant à cette liberté avec le Caravage dont les peintures religieuses apparaîtront souvent scandaleuses car n’obéissant pas aux normes de son époque. Cette approche religieuse est poussée à son paroxysme avec la Cène et cette agitation extrême des disciples que personne n’avait osé représenter ainsi auparavant. Dans la musique de la même époque, cette intrication sacrée profane est usuelle, et même permanente, avec des musiques sacrées écrites sur des chansons profanes. Un grand nombre de musiques sacrées existait avec un double texte : un soprano ayant recours au latin d’un Requiem pendant que le ténor récitait une chanson. Cette distinction entre sacrée et profane n’existait pas à cette époque. Ce qui me frappe surtout pour Léonard de Vinci, c’est cette liberté quant à l’institution. C’est quelqu’un qui toute sa vie a fait ce qu’il voulait. Le meilleur exemple étant peut-être Isabelle d’Este qui n’a jamais réussi à obtenir son tableau alors même qu’elle n’a eu de cesse de relancer Léonard à ce sujet !"

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Je crois que nous avons retrouvé cette immense tendresse et douceur dans la musique, à l’image de celle omniprésente dans les œuvres de Léonard de Vinci.

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Qu’avez-vous ressenti dans la pénombre de l’abbaye de Noirlac lors de l’interprétation de ce programme composant votre dernier enregistrement ?

Denis Raisin Dadre : "Je dois avouer que ce programme a été certainement l’un des problèmes les plus compliqués de toute mon existence ! Tout d’abord, ces tableaux sont très intimidants, et ce d’autant plus que je ne souhaitais pas présenter une version purement intuitive, mais aussi une proposition scientifique à partir de recherches sur les musiques de cette époque. Et je dois avouer, comme souvent dans ces situations les plus compliquées, qu’il peut y avoir des miracles ! Soudainement la musique « apparaît » avec un lien très fort avec ces tableaux dont les reproductions étaient devant nous. Je crois que nous avons retrouvé cette immense tendresse et douceur dans la musique, à l’image de celle omniprésente dans les œuvres de Léonard de Vinci. Cela a été rendu possible par certaines couleurs musicales qui ont surgi et qui correspondent bien à cette idée de tendresse, d’intimité et complexité du peintre".

 

 

Propos recueillis par Philippe-Emmanuel Krautter

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Exposition Le Greco, Grand Palais

Paris jusqu’au 10 février 2020

LEXNEWS | 16.11.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Le Grand Palais à Paris consacre actuellement une exposition d’envergure au peintre de la Renaissance Le Greco, une première en France organisée par le commissaire Guillaume Kientz associé à Charlotte Chastel-Rousseau du musée du Louvre. Celui, qui fit figure d’une météorite isolée durant le XVIe siècle, est né en Crète en 1541 sous le nom de Doménikos Theotokópoulos, aussi fut-il appelé Le Greco. C’est dans son pays natal qu’il se forme à l’art rigoureux et exigeant de l’icône, un art sacré dont il n’oubliera jamais les leçons jusqu’à son départ pour Venise.

 

© Benaki Museum, Athens, Greece Gift of Dimitrios Sicilianos / Bridgeman Images
L'Apôtre Luc peignant la Vierge, c.1564, Le Greco, 41 x 33 cm , Musée Benaki, Athènes, Grèce.

 

Ce sont ces œuvres de jeunesse marquées par la peinture d’icônes qui accueillent le visiteur avec son Saint Luc peignant la Vierge provenant du musée Benaki d’Athènes ; Une œuvre qui suggère déjà, au-delà de ces figures hiératiques et des traditions encore respectées par l’artiste de l’art post-byzantin, de nouvelles perspectives avec ces deux plans distincts entre tradition et modernité, alors même que saint Luc est représenté peignant une icône traditionnelle de la Vierge. Venise marquera bien entendu un saut pour le jeune artiste à la fois fier de ses origines et de son art, et parallèlement prêt à s’imprégner de toutes les nouveautés qui fourmillent dans la Sérénissime. Greco forge ses armes sur l’autel de la Renaissance italienne. Mais, quelque peu arrogant, ne pliant pas l’échine, celui-ci se voit fermer bien des portes italiennes… Peu lui en coûte, il sait capter tout ce qui mérite importance à Venise et à Rome dans ces œuvres de petits formats présentés dans le parcours chronologique de l’exposition. L’art sacré irradie déjà ses œuvres telle cette Piéta rendant hommage en quelque sorte à Michel-Ange, et qui offre, tout en déployant une vision très personnelle avec ce cadrage serré sur les protagonistes, une scène puissante et dramatique.

 

© The National Gallery, Londres, Dist. RMN- Grand Palais / National Gallery Photographic Department L’adoration du nom de Jésus, National Gallery, Londres.

 

Tout est prêt pour l’apothéose de son art, et c’est l’Espagne qui lui ouvrira les portes de la renommée ; Tout d’abord, avec une commande du roi Philippe II pour cette impressionnante Adoration du nom de Jésus, suivie de multiples commandes de la noblesse espagnole dont l’artiste sait gagner la confiance et flatter les commanditaires avec des portraits, il est vrai, d’une grande force expressive. L’art du Greco s’affirme, se distingue de ses contemporains par des audaces jamais vues, cette vibration du trait et ces lignes anguleuses qui marquent ses œuvres. La couleur rapportée de Venise et de Rome jette des fulgurances sur ses toiles parmi les masses sombres qui prédominent. L’artiste témoigne d’une sensibilité extrême, notamment dans ses œuvres religieuses, tel ce thème récurrent du Christ chassant les marchands du Temple qui hantera l’artiste une grande partie de sa vie. Nombreuses sont les facettes dévoilées de Greco dans cette incontournable exposition qui rencontre déjà, à juste titre, un franc succès.

« Le Siècle d'or espagnol » de Guillaume Kientz, Citadelles & Mazenod, 2019.

 


Le Siècle d’or espagnol est un ouvrage qui s’avère incontournable pour deux raisons. La qualité de son auteur, tout d’abord, qui fait de ce beau livre une précieuse synthèse sur cette période clé de l’histoire de l’art. Guillaume Kientz est, en effet, bien connu de nos lecteurs, cet historien de l’art ayant été pendant près de dix ans chargé des collections espagnoles au musée du Louvre ; Il dirige maintenant, depuis février 2019, les collections européennes au Kimbell Art Museum au Texas et signe la toute première exposition consacrée au peintre Le Greco au Grand Palais en France. Alors qu’il n’y avait guère d’ouvrages de ce genre sur cette période, l’auteur propose d’aborder un Siècle d’or espagnol en lien avec la construction de l’Escorial ; Un édifice qui abritera bientôt les œuvres des plus grands génies de la peinture. C’est cette belle aventure unique que Guillaume Kientz retrace dans ce riche ouvrage convoquant plus de 150 artistes avec des noms inoubliables tels Le Greco, Vélasquez, Murillo, Zurbaran, Ribera… Rappelant l’héritage de la Renaissance et l’originalité de ce nouveau Siècle d’or (1570-1610), l’auteur présente les manifestations du naturalisme en Espagne au début du XVIIe siècle. Un naturalisme tributaire d’une large demande de commanditaires fortunés, ordres, églises… La nouveauté apporté par les Ribalta, Castello, Mingot, Espinosa éclate aux yeux de leurs contemporains et s’accompagne du développement de la nature morte avec des artistes talentueux comme Zurbaran, Barrera et Ponce. Les échanges sont alors nombreux entre l’Italie et l’Espagne, notamment pour l’artiste Jusepe de Ribera. Des influences également réciproques sont soulignées avec le caravagisme qui s’introduit dans les toiles des artistes espagnols. Une section entière est, bien entendu, consacrée au peintre du roi Velasquez, avant que ne soit abordé le baroque espagnol de la deuxième moitié du XVIIe siècle avec la seconde « école de Madrid » et la peinture andalouse marquée notamment par Zurbaran et Murillo. La seconde raison, et non encore dite, de l’excellence de cet ouvrage tient à sa riche et superbe iconographie présentée idéalement en une mise en page soignée qui fait de ce livre un recueil indispensable à la compréhension de la peinture espagnole. Une belle et riche porte d’entrée au Siècle d'or espagnol.

 

« El Greco » de Hayley Edwards-Dujardin Chêne éditions, 2019.
 


La petite collection Ça c’est de l’art des éditions du Chêne consacre leur dernière parution au peintre Le Greco à l’occasion de la grande rétrospective lui étant consacré au Grand Palais à Paris. En une centaine de pages, c’est une synthèse didactique qui est ainsi proposée par l’auteur, historienne de l’art et manifestement éprise de pédagogie. 40 notices très graphiques se proposent de marquer les esprits en ne retenant que l’essentiel, tout en ayant toujours grand soin de le replacer dans le contexte des XVIe et XVIIe siècles. À partir d’œuvres représentatives, de courts textes caractérisent l’art singulier de ce grand peintre Le Greco, né en Crète, mais rattaché au Siècle d’or espagnol, l’ouvrage insiste sur ce qui le distingue de ses contemporains. L’auteur y ose judicieusement également des rapprochements avec l’art moderne, des parallèles que ce peintre impose, il est vrai, notamment avec Pablo Picasso ou encore Jackson Pollock. Hayley Edwards-Dujardin n’hésite d’ailleurs pas à revenir sur les nombreuses idées reçues, et souvent préconçues et injustifiées, qui ont pesé sur le peintre, tel le fait qu’il aurait été astigmate, ce qui aurait expliqué les formes allongées de ses personnages sur ses toiles, ce que les ophtalmos nient… Ainsi que le souligne bien cet ouvrage concis et instructif, Le Greco est inclassable, et par l’absurde dit tout du réel.

 

 Exposition De Chirico au Palazzo Reale de Milan, Italie.
jusqu'au 19/01/20

LEXNEWS | 01.11.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

C’est à une remarquable rétrospective de l’œuvre du peintre de Chirico à laquelle invite la très belle exposition présentée dans le cadre enchanteur du Palazzo Reale de Milan. L’un des peintres du XXe siècle le plus célèbre d’Italie et au-delà des frontières se trouve ainsi aujourd’hui honoré, un hommage qui n’a plus eu lieu depuis l’exposition de 1970, il y a près de cinquante ans… Le parcours conçu par le commissaire Luca Massimo Barbero plonge le visiteur dans l’univers singulier de l’artiste, un peintre qui s’affranchit très tôt de l’académisme pour plonger dans un monde à la fois onirique, caustique, provocant, mythologique et empreint d’une intériorité exceptionnelle.

Fondant et dépassant les bases du surréalisme, mouvement qui le rejettera aussi radicalement qui l’adopta spontanément, de Chirico a également donné naissance à ce que l’on a nommé la Pittura metafisica ou Peinture métaphysique, un mouvement artistique italien qui regroupera en outre de De Chirico lui-même, Carlo Carrà et Alberto Savinio. Tout en conservant le figuratif sur la toile, l’artiste la traverse en quelque sorte pour accéder à des univers inaccessibles habituellement aux sens physiques.

 

Giorgio de Chirico,L’enigma di una giornata, 1914, Olio su tela, Museu de Arte Contemporânea da Universidade de São Paulo, Brazil

C’est en effet un sentiment parfois de familiarité auquel est confronté le visiteur lorsqu’au détour du beau parcours organisé, il se retrouve face à une situation qui lui rappelle l’un de ses rêves les plus intimes… Métaphysique que ces images transcendant les codes de la rationalité et touchant l’intériorité de l’âme.

 

©Giorgio de Chirico, Tempio greco, 1928,

Olio su tela, Collezione privata

 

Les origines des lieux – la Grèce natale – mais aussi les voyages à Paris nourrissent l’art de Chirico. Une centaine d’œuvres provenant des plus grands musées internationaux reconstituent ce parcours de l’artiste à la fois sinueux et cohérent.

 

Giorgio de Chirico, Le Muse inquietanti, 1950 ca, Olio su tela, Macerata, Fondazione Carima – Museo Palazzo Ricci

 

Des mondes intérieurs suggérés par le peintre en autant de paysages d’une autre réalité à partir de réactions visuelles encouragées par l’artiste lui-même, qui n’hésitait pas à souligner en 1918 qu’il chassait le démon en tout, parce que nous sommes des explorateurs prêts pour d’autres départs… Des départs dont le visiteur ne ressortira pas indemne, une exposition qui donne toute sa profondeur à cet artiste talentueux trop souvent réduit à quelques œuvres emblématiques.

 

 Jarracharra, la saison des vents secs.
Exposition à l'ambassade d'Australie – Paris
jusqu'au 10 janvier 2020

LEXNEWS | 10.10.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

À l'occasion de l'année internationale des langues autochtones des Nations Unies, l'ambassade d'Australie œuvre à faire découvrir les richesses culturelles – et elles sont nombreuses !, des terres lointaines de ce continent. En entrant au sein de l'exposition « Jarracharra, la saison des vents secs », on ne peut imaginer le merveilleux voyage qui nous est proposé à travers ce labyrinthe que constitue la remarquable collection de textiles réalisés par les artistes du Bábbarra Women's Centre de Maningrida. Un centre artistique des plus isolés au monde, au cœur même de la Terre d'Arnhem au nord du continent australien, balayée par les vents de la saison sèche, et qui depuis 35 ans rassemble des femmes autour de projets de créations de la même manière que les vents Jarracharra indiquent le début des rassemblements des peuples aborigènes pour les cérémonies, rituels et danses traditionnelles depuis des milliers d'années.
La mission du centre est de permettre aux femmes de différentes langues de créer ensemble selon les traditions de leur clan, d'échanger et de faire perdurer des savoirs en les enseignants à de plus jeunes femmes, de mère à fille ou de grand-mère à petite fille. La complexité des traditions, les gestes et symboles qui les accompagnent sont ainsi mis en avant avec les créations de 17 artistes. Ce sont toutes les créations de la région de Maningrida, appartenant à 9 groupes linguistiques différents, qui sont présentées, l'exposition « Jarracharra » célébrant ainsi toute la diversité culturelle et la richesse exceptionnelle de cette région. En premier plan, le travail de création des femmes peintres aborigènes qui participent largement à l'évolution de l'art du tissage, des techniques manuelles de sérigraphie (méthode xylographie – motif gravé dans du bois et imprimé manuellement) ou encore de leurs créations graphiques dans le monde de l'art contemporain.

Leur collaboration avec des designers de mode ou de mobilier contemporain, ces derniers faisant appel à leurs univers graphiques pour revisiter leur domaine respectif, contribuent ainsi à faire connaître ces dessins traditionnels. Les dessins imprimés à la main sur des tissus de 2 à 4 mètres de long, aux motifs noirs ou colorés, et les estampes allient avec merveille et inventivité le passé, le présent et le futur de cette pratique artistique de femmes inscrite dans l'histoire même de la culture aborigène ; Mais, fort heureusement, les secrets de ces cultures aborigènes restent cependant bien gardés !
On est emporté par l'esprit de ces tissus installés en suspensions, devenus revêtements de fauteuils restaurés par un artisan français, luminaires ou robes portées par les artistes dont chaque thème, créé pour cette grande occasion, reflète autant leur sensibilité que leur force et ténacité. Il faut être fort pour vivre dans le bush ! Toutes ces artistes ont reçu la bienveillance des esprits des ancêtres pour présenter ces dessins adaptés à l'époque contemporaine. Ce sont des visions du temps du rêve (Dream Time), les différentes légendes fondatrices, des interprétations de la faune ou encore de la flore du bush qui sont là sur ces tissus et dont on voudrait s'envelopper, juste le temps d'un rêve, le nôtre... tout en écoutant les chants en langue de Maningrida qui retracent l'histoire et le contexte des œuvres.

 

 


 

À noter que les artistes Deborah Wurrkidj, Janet Marawarr, Jacinta Lami Lami, Jennifer Wurrkidg et Elisabeth Kala Kala, accompagnées de la directrice du centre Bábbarra, Indgrid Johanson, et de son adjointe, Jessica Phillips, ont animé un atelier de sérigraphie à l'école Boulle et ont participé à différents événements autour du design textile, ainsi qu'à une table-ronde au musée du quai Branly-Jacques Chirac.
Un catalogue, en anglais et illustré de photos des textiles, présente enfin le Bábbarra Center, la biographie et le parcours artistique de chacune des artistes.

 

Bacon en toutes lettres

jusqu'au 20 janv. 2020 Centre Pompidou, Paris.

LEXNEWS | 10.10.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Francis Bacon fait l’objet d’une magnifique exposition monographie particulièrement inspirée intitulée « Bacon en toutes lettres » au Centre Pompidou à Paris sous l’angle fertile de son œuvre et de la littérature. Si Bacon a pu inspirer nombre d’écrivains, l’artiste s’est nourri en premier des lettres ainsi qu’en témoignent ces textes allant d’Eschyle à Eliot en passant par Nietzsche, Bataille, Conrad ou encore Leiris, et qui, pour chacune des six salles d’exposition, sont lus par de grandes voix. Bacon en toutes lettres est donc le fil directeur retenu par Didier Ottinger, conservateur au musée national d'Art moderne et commissaire de l'exposition, un choix pensé offrant une perspective idéale à l’œuvre de Bacon. Réalisme cru, morale reléguée à l’arrière-plan, formes libérées, c’est à une rencontre volontairement plus désinhibée que provocante à laquelle nous convie le Centre Pompidou, celle d’une âme mise à nu qui expose, s’expose et dévoile les tréfonds de notre humanité. Distorsions et diffractions de ce qui constitue l’humain couvrent la toile en autant d’innervations artistiques.

 

Francis Bacon, Female nude standing in doorway (1972)

 

Bacon avait avoué avoir recherché toute sa vie à produire une œuvre « immaculée », quête singulière qui devait retenir toute son énergie pendant plus de quarante ans. « On travaille sur soi-même pour se forcer à écorcher les choses de façon de plus en plus aiguë » avouait encore Bacon à Marguerite Duras qui l’interviewait, et c’est ce sentiment qui prédomine en découvrant cette remarquable exposition qui vient d’ouvrir au Centre Pompidou. Le compagnon de Bacon, George Dyer, venait de mourir alors que l’exposition au Grand Palais devait consacrer l’artiste allait ouvrir en 1971. Libération et culpabilité occupent les toiles réalisées alors, notamment ces trois triptyques qui traduisent ces doutes relevant de la tragédie antique, Dyer s’étant donné la mort en ingérant des barbituriques dans une chambre d’hôtel…
Le parcours de l’exposition est ponctué par bien d’autres liens inextricables avec la littérature. Eschyle et l’Orestie transposée par T.S. Eliot, inspirant l’un de ses triptyques, et l’œuvre du grand tragédien grec ne cessera d’avoir des échos après la mort de Dyer. De la tragédie antique à Nietzsche, la transition s’imposait avec ce culte de la beauté inspiré par Apollon et en contrepoint les forces noires et destructrices associées à Dionysos. Le dialogue de la vie et de la mort, les liens intimes et consubstantiels qui les unissent rythmeront toutes les œuvres de Francis Bacon, ce dont rend admirablement le parcours conçu pour cette exposition incontournable.

« Bacon en toutes lettres », catalogue sous la direction de Didier Ottinger, Centre Pompidou éditions, 2019.
 


 

La couverture du catalogue consacré à Francis Bacon accompagnant l’exposition du Centre Pompidou reproduit un détail du Triptyque datant de 1970 où le modèle représenté se trouve suspendu à une balançoire, fils tenus retenant, en des équilibres toujours précaires, la vie. C’est cette tension qui animera l’artiste, puisant dans les forces vitales et celles antagonistes de la mort, la puissance de son inspiration. Didier Ottinger, le commissaire de l’exposition, souligne en introduction combien Bacon s’est nourri de la littérature « source fabuleuse, un puits pour l’imaginaire » selon les mots de l’artiste. Même s’il rejettera parfois tout lien direct, la littérature demeure source d’ouverture et renforce l’artiste dans sa quête de pureté, se libérant de la gravitation. Le catalogue approfondit ces liens ténus entre l’œuvre de Bacon et la littérature en sortant, feuilletant et lisant pour le lecteur les livres de la propre bibliothèque du peintre, un éclairage fort offrant un regard singulier et pénétrant sur de son œuvre.

 

Francis Bacon, Oedipus and the Sphinx after Ingres (1983)

 

Les volumes de L’Orestie d’Eschyle, La Naissance de la tragédie de Nietzsche, Georges Bataille et L’expérience intérieure, Joseph Conrad et Au cœur des ténèbres et bien d’autres œuvres encore ont côtoyé et nourri la vie et l’œuvre de Bacon. Après avoir reproduit les œuvres exposées dont certaines bénéficient de pages dépliantes, notamment pour ses admirables triptyques, le catalogue propose plusieurs études permettant d’approfondir la connaissance de l’artiste, notamment celle de Chris Stephens se penchant sur le thème de la mort à l’œuvre dans l’iconographie tardive de Bacon, une thématique riche et dont l’auteur explore les nombreuses facettes afin d’éviter les poncifs trop souvent plaqués sur son œuvre. Miguel Egana analyse, pour sa part, les rapports de Deleuze et de Bacon, non point ceux nés d’une seule rencontre apparemment guère fertile entre les deux hommes, mais de leurs œuvres et pensées respectives. Michael Peppiatt explore, quant à lui, les liens entre Bacon et Shakespeare, source d’inspiration première dans sa jeunesse et qui a nourri et poursuivi le peintre pour la force de sa concision. Catherine Howe analyse, enfin, l’héritage français de Francis Bacon avec Michel Leiris, Georges Bataille, le poète Jacques Dupin, Marguerite Duras, Philippe Sollers… Ce riche catalogue se termine par l’inventaire des livres et revues possédés par Francis Bacon dans ses différentes bibliothèques ainsi qu’une chronologie. Un catalogue tout aussi incontournable que l’exposition qu’il accompagne et complète pour comprendre et appréhender l’œuvre de Francis Bacon.
 

 

20 ANS – Les acquisitions du musée du quai Branly-Jacques Chirac
Exposition au Musée du quai Branly-Jacques Chirac
jusqu'au 26 janvier 2020

LEXNEWS | 10.10.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

 

Un musée est un iceberg, on ne voit que sa partie émergée... Il en est ainsi du musée du quai Branly Jacques Chirac, grand navire orné de végétaux et « temple » d'arts des civilisations non occidentales. À l'occasion des 20 ans d'acquisitions du musée, une exposition propose à tous de mieux comprendre les enjeux de ces institutions muséales que beaucoup fréquentent sans en connaître nécessairement les codes. C'est donc ce fonctionnement plus méconnu qui est exposé permettant à chacun de découvrir à travers un parcours didactique (frise historique des grandes dates d'acquisitions, l'histoire du projet de la réunion de différents musées en un seul, œuvres et objets, interviews des conservateurs, documents audiovisuels et multimédias...), et défini selon 3 espaces présentant les coulisses d'une politique d'acquisition, les enjeux de cette politique et les œuvres iconiques constituant aujourd’hui la collection du musée. Comment ces quelques 500 œuvres les plus représentatives du musée ont-elles été acquises ? Il faut imaginer plusieurs départements (sculptures, textiles, instruments de musique, écrits, photographies, etc.) travaillant au quotidien à préserver et enrichir ces collections inestimables de l'histoire des civilisations et des arts non occidentaux.

 

 

"Sculpture anthropomorphe", vers 200-550, pierre verte sculptée, 76 x 23 x 15 cm.
Mexique, Teotihuacan. Photo Claude Germain/musée du quai Branly - Jacques Chirac.

Les pièces se comptent par dizaines de milliers toutes catégories confondues (382 538 œuvres précisément inscrites à l'inventaire) ont été acquises par collectes dès les premiers voyages d'explorations à travers le monde, et ce de la fin du XVIe siècle jusqu'à nos jours par achats sur les marchés de l'art, salles de vente ou galeries, par commande pour les artistes contemporains ou encore par donations et autres legs...  Le musée possède par exemple la bibliothèque entière de Claude Lévi-Strauss, qui avec Jacques Kerchache, ont été des soutiens déterminants dans l'histoire et la constitution de ces collections du musée.
Le visiteur découvrira que derrière chaque acquisition, il y a en fait des histoires d'hommes et de femmes spécialistes et passionnés ayant pour mission tout particulièrement de chercher, collecter, enquêter sur la traçabilité de chacune des œuvres proposées ; des œuvres qui éventuellement entreront alors dans un long processus réglementé depuis la ratification en 1997 de la Convention de l'UNESCO de 1970, avant d'être éligibles au rang des collections.

 


Yves Le Fur et Emmanuel Kasarhérou, commissaires, soulignent combien l'enrichissement des collections d'un musée se doit de s'inscrire dans l'histoire globale de l'art, c’est-à-dire à la fois protéger, restaurer, éduquer et enfin être une mémoire du vivant apte à faire connaître les arts et traditions. Le patrimoine d’un musée doit ainsi se renouveler, se métisser et se réinventer.

 

Masque cérémoniel « kegginaquq », Bois, poils, fibres végétales, pigments, 50 x 36 x 34 cm © musée du quai Branly - Jacques Chirac,

photo Thierry Ollivier, Michel Urtado

 

L'exposition 20 ans – les acquisitions du musée du quai Branly Jacques Chirac présente ainsi non seulement les collections nationales, mais surtout un ensemble vivant, un héritage en mouvement, posant en fin de compte la question de ce que - ou devra - être son rôle au cours de ce XXIe siècle.

 

DU DOUANIER ROUSSEAU à SÉRAPHINE -
Les grands maîtres naïfs.
Exposition au musée Maillol jusqu'au 19 janvier 2020

LEXNEWS | 11.05.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

C'est au musée Maillol que sont réunis pour la première fois à Paris les grands maîtres de la peinture naïve : Le Douanier Rousseau, bien sûr, mais aussi André Bauchant, Jean Ève, Dominique Peyronnet… Des artistes bien souvent négligés ou moqués par les historiens d'art de l'entre-deux guerres qui voyait en eux une pure expression enfantine, une réalité déformée, voire fantasmée ou détournée. Aujourd’hui encore connaissons-nous ces peintres qui par leurs œuvres colorées défiaient l'académisme en vigueur, se jouant quelque peu de la perspective ? Ils ont, pourtant, attiré des personnalités, sensibles à leurs univers, tel Picasso qui adorait Le Douanier Rousseau ou Wilhelm Uhde, critique d'art, marchand d'art et collectionneur (1874-1947) qui les désignait sous le vocable de « primitifs modernes ».

 

 

Murielle Neveux les définit, pour sa part, aujourd’hui en ces termes : « Empreints de fraîcheur, de simplicité et d’innocence, leurs tableaux traduisent une vision idéalisée et enchantée du monde. Le travail sur les couleurs, généralement vives, prime sur la technicité et sur le travail de la lumière. Les thèmes privilégiés sont la nature et la vie des gens simples ».
Ces artistes qui ne se connaissaient pas, il est vrai, toujours, formaient effectivement d’une certaine manière une constellation renouvelant la peinture, bien à l'écart des autres courants reconnus ou même des avant-gardes à venir.

Le parcours proposé par le musée Maillol réunit une centaine d’œuvres. Appuyées par une belle scénographie, les toiles se répondent, parfois s'entrechoquent, s'interrogent ou encore se croisent ; couleurs éclatantes, scènes réjouissantes, portraits inquiétants, paysages inattendus, visions fantasques témoignent d'une dimension subversive de l'art. Bien que rejetés ou boudés lors des Salons académiques, ils furent néanmoins – et heureusement, soutenus par de nombreux amateurs influents dont André Breton, Vassily Kandinsky, Le Corbusier, Henri-Pierre Roché, Maximilien Gauthier, Jeanne Bucher, Anatole Jakovsky,et surtout Dina Vierny, fondatrice du Musée Maillol. Avec cette belle exposition le musée Maillol renoue donc avec ses origines premières, un bel hommage, donc, également !

 


Sur les traces de ces artistes en marge des grands courants de peinture du début du XXe siècle, le parcours thématique de l'exposition met en lumière toute la singularité et force picturales de ces artistes. Avec une sélection d’œuvres judicieusement choisies, et volontairement parfois à contre-courant, issues de collections publiques ou privées françaises et internationales, cette exposition du musée Maillol réjouira ses visiteurs par la grande inventivité formelle de chaque artiste et les influences ayant nourri leurs explorations réelles et imaginaires.

 

 


Commissariat : Jeanne-Bathilde Lacourt, conservatrice en charge de l’art moderne au LaM, Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut de Lille Métropole. Àlex Susanna, écrivain, critique d’art et commissaire d’expositions.

 

BALEINOPOLIS – Les sociétés secrètes des cétacés.
Exposition à l'aquarium tropical de la Porte Dorée Paris - jusqu'au 7 juin 2020

LEXNEWS | 11.05.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

Au moment où le réchauffement climatique et les activités humaines bouleversent, entre autres, les mers du globe, il est grand temps d'apporter certaines réponses aux différentes questions que nous nous posons sur les grands cétacés qui y vivent et font partie intégrante de l'équilibre des océans. Bien malgré eux, ils sont devenus les ambassadeurs des mers et les observations des scientifiques révèlent toute la complexité de leur organisation sociale. L'exposition scénographiée par Studio Gang, à l'aquarium tropical de la Porte Dorée, sera un incontournable lieu de visite, en famille ou en solo. Olivier Adam, professeur à la Sorbonne Université et spécialiste en bioacoustique en est le commissaire. Son enthousiasme à partager ses connaissances, comme celles de tous les scientifiques qui travaillent sur les grands cétacés, ne peut laisser indifférent. Comment passer des baleines, cachalots, dauphins ou orques qui ont été les « stars » plus ou moins imaginées des textes bibliques avec Jonas ou littéraires notamment le célèbre cachalot « Moby Dick » de Melville ou celles non moins célèbres du cinéma avec notamment « Le grand bleu » , « Sauvez Willy » ou encore « Flipper le dauphin », à la réalité très concrète de leur mode de vie, organisation sociale, adaptation (ou pas) au changement climatique mondial.

 

Cachalots. Photo Francois Sarano


Avec Baleinopolis, le visiteur plonge directement dans les profondeurs océaniques pour découvrir ou mieux comprendre la nature et le fonctionnement de ces sociétés singulières qui ne cessent d'étonner les chercheurs. Conçue autour de 4 grands chapitres – Quels sont les modèles des sociétés des cétacés ? - Pourquoi les cétacés vivent-ils ensemble ? - Comment les cétacés structurent-ils leurs sociétés ? - Comment les activités humaines impactent-elles les sociétés des cétacés ? Et bien d’autres, encore, sous-jacentes mais non moins essentielles - comment ces grands animaux s'organisent-ils pour vivre ou survivre dans les immensités des océans ? - Leur survie est-elle menacée ? l’intérêt et les connaissances du visiteur s’aiguisent.

C'est autour des baleines à bosse, des orques, des cachalots et des dauphins que s'articule ce parcours à la fois scientifique et ludique. De grands écrans, des films courts et des explications claires abordent directement toutes ces questions et proposent des réponses fondées sur de longues années d'observations scientifiques, obtenues pour certaines en collaboration avec les associations de sauvegarde des animaux.
La première étape de l’exposition traite la notion délicate de société, définir ce que revêt l’idée de « créer une société ou faire société » ; « C'est s'organiser pour assurer l'alimentation, la reproduction, le repos ou encore la protection contre les prédateurs » explique Olivier Adam, sans appliquer pour autant nos propres conceptions humaines, souligne-t-il encore.

 


Exposition Baleinopolis. Photo : Philippe Ruault © Studio Gang

 

Il existe 89 espèces de cétacés, et chaque grand groupe et sous-groupe vont s'organiser de façon à vivre, se nourrir, se reproduire et se protéger avec pour chacun leurs particularités ; Ainsi, par exemple, les baleines à bosse organisent du « baby baleineau sitting » en surface pour permettre aux petits de respirer et d'être encadrés en toute sécurité par d'autres mères pendant que la leur plonge profondément pour trouver leur nourriture ; Sont, également, étudiées et expliquées au cours de ce parcours didactique l'importance de leurs échanges tactiles, de leurs chants spécifiques, de l'apprentissage par le jeu ou par l'imitation, la solidarité du groupe...

 

 

L’exposition aborde également des questions moins plaisantes mais toutes aussi essentielles telles les nouvelles techniques de chasse, et surtout alerte sur les dangers qui menacent les grands cétacés (collisions, pêche accidentelle ou programmée, non-respect des lieux de reproduction, pollution...). Au terme de ce passionnant parcours, la nécessité de stopper au plus vite la destruction des mers et océans avec pour conséquence inévitable la diminution, puis la disparition, et malheureusement l’extinction totale des plus grands mammifères marins. Rappelons que la beauté et la grandeur de ces magnifiques cétacés demeurent extrêmement liées à leur environnement, et sont donc aujourd’hui plus que jamais fragiles et menacés.
Baleinopolis est une belle immersion dans un monde fabuleux, celui des grands cétacés que l’on ne peut que souhaiter voir sauvés et survivre.

 

La collection Alana Chefs-d'oeuvre de la peinture italienne

musée Jacquemart-André Paris

jusqu'au 20 janvier 2020.

LEXNEWS | 29.09.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Lorsque l’on entre dans la première des salles de l’exposition entièrement consacrée à la Collection Alana qui vient d’ouvrir au musée Jacquemart-André et retenant une sélection des plus belles œuvres d’art que compte cette collection privée aux États-Unis, le sentiment de se trouver aux Offices de Florence ou à l’Accademia de Venise gagne immédiatement le visiteur. Ce sont, en effet, pas moins de 75 chefs-d'œuvre, des œuvres uniques et rarement montrées, qui ont été retenus par Carlo Falciani et Pierre Curie commissaires pour cette remarquable exposition.

 


Un qualificatif pleinement justifié, tout d’abord, par la qualité des œuvres présentées ; Nombre d’entre elles sont, en effet, des chefs-d’œuvre signés de grands maîtres passés à la postérité tels Lorenzo Monaco, Fra Angelico, et la liste est fort longue, soulignons encore : Uccello, Lippi, Bellini, Carpaccio, Le Tintoret, Véronèse, Bronzino ou Gentileschi ; D’autres peut-être moins connues du grand public présentent, cependant, pour la plupart d’entre elles un goût certain, emblématique des grandes heures de la peinture italienne. Cette collection - qui n’est pas sans faire écho à celle patiemment réunie par le couple Édouard André et Nélie Jacquemart - témoigne de cette passion et ténacité similaire d’Alvaro Saieh et Ana Guzmán dont les deux prénoms associés ont donné leur nom à la collection « Alana ». Une sélection dense allant du XIIIe au XVII° italiens est ainsi à l’honneur dans les petites salles du musée Jacquemart-André selon les souhaits des collectionneurs qui ont toujours retenu pour leurs espaces un accrochage très fourni à la manière des Salons des XVIIIe et XIXe siècles.

Remarquable cette exposition l’est également par son parcours didactique qui offre une véritable porte d’entrée à l’art italien grâce à des cartels et panneaux clairs. La Renaissance italienne prend ainsi vie sous nos yeux, transitions subtiles des mutismes hiératiques héritées de Byzance et du gothique vers un élan humaniste où quelques détails s’introduisent subrepticement au détour d’une œuvre.

 

 

Physionomies et postures s’assouplissent avec Lorenzo Monaco et cette admirable Annonciation présentée. Uccello ou encore Filippo Lippi irradient leurs œuvres de lumière et leurs représentations d’humanité. La spiritualité tient, bien entendu, une place essentielle dans ces œuvres, comme dans la vie de cette époque, même si l’humanisme introduit déjà une brèche à l’égard de la transcendance. La riche iconographie de la Vierge à l’Enfant ou du Christ en homme de douleurs inspire des artistes comme Cosimo Rosselli et l’entourage d’Andrea del Verrochio.

 

 

La dimension humaine et corporelle du Christ s’enrichit, des détails qui n’en sont pas suggèrent ici des larmes émouvantes, là un fond d’œil rougi par la souffrance… La Passion n’est plus une question relevant de la seule théologie, elle est donnée à méditer sur ces œuvres puissantes et accessibles à la dévotion privée. Le parcours se poursuit toujours en beauté avec la grande peinture vénitienne, Titien, Tintoret, Véronèse, Jacopo Bassano, chacun livrant leur approche bien personnelle des intrications de la lumière et de la matière. Les salles suivantes prolongeront encore cette riche expérience avec les splendeurs de la Cour des Médicis avec Pontormo, Bronzino, Vasari avant de se conclure avec Annibal Carrache et Orazio Gentileschi… Une belle histoire qui ne s’achève que temporairement tant elle se poursuivra longtemps après la visite dans ses souvenirs…

 

L'âge d'or de la peinture anglaise de Reynolds à Turner

Musée du Luxembourg Paris jusqu’au 16 février 2020.

LEXNEWS | 17.09.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Un air de Tamise flotte sur le Palais du Luxembourg avec cette exposition de rentrée. C’est en effet à partir des chefs-d’œuvre tout droit venus de la Tate Britain que cette belle exposition a été conçue par Marin Myrone, conservateur en chef de la Tate Britain et Cécile Maisonneuve. La scénographie de Jean-Paul Camargo fait entrer dès les premières salles dans l’intimité de la peinture anglaise de cette période allant de la fin du XVIIIe aux premières décennies du siècle suivant, en un éventail représentatif couvrant une période riche et fertile d’artistes au nom prestigieux tel Reynolds, Gainsborough, Turner, mais aussi moins connus, John Hopper, William Beechey ou encore Thomas Lawrence. C’est bien entendu l’art du portrait qui rayonne tout d’abord de toute sa splendeur avec ses deux maîtres incontestés que sont Reynolds et Gainsborough. Deux artistes dont la rivalité contribua à nourrir la notoriété et que l’exposition présente en un pertinent face à face élégant au gré des commandes royales. Si Reynolds alimente ce prestige par des commandes auprès de l’élite anglaise, Gainsborough s’attache quant à lui à rendre des portraits de personnages moins influents, mais dont il aime à saisir la tension vitale sur ses toiles où la peinture prend une touche fluide à la différence du style plus contrasté de Reynolds, tous deux nourrissant une admiration sans bornes à l’art de Van Dyck.

 

Thomas Gainsborough- Gainsborough Dupont

1775 Tate , London 2019

 

 Mais l’exposition ne s’arrête pas à l’art officiel de la cour et embrasse également le portrait de la société de cette époque en rendant sur des toiles de plus petit format les ambiances de ces familles prospères qui profitèrent de l’essor de la Révolution industrielle. Puis, la nature s’impose avec la peinture de paysage, l’introduction de l’aquarelle et les nuances de l’extérieur avec l’incomparable Turner ou Constable ; autant de facettes qui égaient ce beau parcours qui inclut même les frontières de l’Empire britannique avec des peintures surprenantes des confins du monde en Inde, sans oublier la face sombre de l’esclavagisme… Le drame et le fantastique concluent ce beau parcours avec des œuvres puissantes et inspirées d’Henry Fuseli Le Rêve du berger, de Blake, de Turner et son incroyable Destruction de Sodome, sans oublier la dramatique Destruction de Pompéi de John Martin qui démontrent que la peinture anglaise n’a pas toujours été un fleuve tranquille contrairement à ce que pourrait laisser croire les premières salles et les portraits officiels des grands maîtres !

L'âge d'or de la peinture anglaise de Reynolds à Turner catalogue d’exposition, 224 Pages / 150 Illustrations, RMN, 2019.

 


La période couverte par ce catalogue de la peinture anglaise, ce que l’on nommera l’âge d’or de la peinture anglaise, correspond aux règnes de deux monarques anglais ayant chacun marqué cette riche période historique, celui du roi Georges III et de Georges IV ; le premier a connu une succession de conflits avec l’indépendance des États-Unis et d’innombrables guerres contre la France révolutionnaire et napoléonienne. Mais ce dernier tiers du XVIIIe siècle connut également sur le plan culturel l’ascension deux peintres majeurs en la personne de Joshua Reynolds (1723-1792) et de Thomas Gainsborough (1727-1788). Deux peintres qui marquèrent définitivement l’art britannique de leurs œuvres passées à la postérité et dont certaines sont réunies dans ce catalogue à l’occasion de l’exposition au musée du Luxembourg à Paris. La rivalité qui opposa les deux artistes fut l’occasion d’une confrontation de deux arts, deux facettes dans la manière de rendre le portrait de leurs contemporains, illustres ou moins connus, selon les choix opérés par les deux peintres. Ainsi que le souligne Martin Myrone, c’est l’âge d’or de la peinture anglaise, celui des révolutions aux Amériques comme quelques années plus tard en France. Sentiment que les choses changent par la révolution industrielle qui s’annonce et l’esprit des Lumières qui influencent la pensée philosophique, politique et économique de l’époque.

 

Joshua Reynolds - Le Colonel Acland and Lord Sydney : Les Archers

1769 - Tate , London

 

L’ouvrage met bien en évidence dans ce contexte historique l’importance de ce face à face entre les deux peintres Reynolds et Gainsborough qui rivalisèrent afin d’inscrire leur art dans cette société anglaise. Grâce à de petits encadrés insérés entre les reproductions des œuvres en pleine page, le lecteur peut ainsi mieux saisir les différences et singularités de ces artistes qui marquèrent leur époque et cet âge d’or artistique. Mais le catalogue embrasse également d’autres facettes que celles de cet art officiel du portrait avec l’intimité des familles anglaises dans des poses convenues ou plus spontanées, révélatrices également des temps mouvants de cette époque. La peinture de paysage connaît, pour sa part, elle aussi, une vitalité nouvelle, ce dont l’aquarelle viendra encore renforcer le caractère avec cette spontanéité saisie sur le vif par William Turner et John Constable notamment. Des paysages de rêve avant que ne s’exposent en ces pages la splendeur des œuvres de Blake, Fuseli, Tuner ou encore John Martin.
Très agréable à parcourir grâce à cette mise en page originale, le catalogue consacré à L’Âge d'or de la peinture anglaise sera le complément indispensable à la découverte de l’exposition au musée du Luxembourg avant que ces œuvres ne repartent de l’autre côté de la Manche !

 

 

L'Allemagne romantique Dessins des musées de Weimar
Petit Palais - Paris
jusqu'au 01 septembre 2019

LEXNEWS | 04.08.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Le Petit Palais a eu l’heureuse idée de proposer une belle et délicate exposition consacrée à une sélection de pas moins de140 dessins provenant de la riche collection des musées de Weimar en Allemagne. Lorsque le visiteur apprendra que ces œuvres furent elles-mêmes choisies par le grand Goethe pour le Grand-Duc de Saxe-Weimar-Eisenach, il comprendra pour quelles raisons celles-ci offrent encore aujourd’hui une telle fraîcheur et qualité.

 

 

Les commissaires de l’exposition Hermann Mildenberger, professeur et conservateur au Klassik Stiftung Weimar, Gaëlle Rio, directrice du musée de la Vie romantique et Christophe Leribault, directeur du Petit Palais, ont souhaité présenter au public un large éventail inspiré de l’âge d’or du dessin germanique sur une période allant de 1780 à 1850 environ. Un choix d’œuvres présentées et mises en valeur par une scénographie pensée et très réussie.
Souvenons-nous, afin de mieux appréhender la richesse de cette collection allemande, que Goethe dont l’influence a été (...)

(...) soulignée fut outre un grand poète, romancier et dramaturge, également un homme politique accompli et qu’il excellait lui-même dans le dessin… Ces qualités variées expliquent combien cette personnalité sensible a su ainsi rayonner à la cour de Weimar et influencer le choix des plus belles feuilles du dessin allemand. Période de transition entre classicisme et romantisme émergeant, les passions et affects s’invitent subrepticement dans ces œuvres tel cet effet lunaire sur ce paysage de grotte et tombeaux de Franz Kobell.

 

 

La subjectivité gagne sur ces feuilles avec Johann Füssli et Caspar David Friedrich, telles ces inoubliables scènes de sorcières et solitudes alpestres… Ce sont en effet de nouveaux regards qui sont posés sur la nature, ce qu’expriment très nettement les travaux de Carl Fohr et de Franz Horny où l’abstraction gagne progressivement. L’exposition réserve également de beaux espaces aux Nazaréens, ces jeunes artistes portés par un christianisme romantique moins connus en France, mais dont l’approche mérite d’être redécouverte tant les arts du Moyen Âge et de la Renaissance se trouvent éclairés par eux d’une manière singulière.

 

 

Si l’art romantique allemand est bien connu en France pour sa poésie et ses romans, ses manifestations dans l’art du dessin demeurent plus confidentielles, et cette très belle exposition comble indéniablement cette trop grande discrétion.

 

Portraits de famille Frans Hals
Fondation Custodia
Jusqu’au 25 août 2019

LEXNEWS | 04.08.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

C’est avec bonhomie et des sourires radieux affichés par ces personnages du Siècle d’or hollandais que sont accueillis les visiteurs de l’exposition Frans Hals à la Fondation Custodia. En une évocation remarquable, le parcours invite en effet à découvrir des œuvres rarement présentées en France, et dont certaines se retrouvent accrochées côte à côte et pour la première fois ainsi rapprochées, tel que ce tableau inoubliable de La Famille Van Campen ; une œuvre, en effet, éclatée, divisée en plusieurs toiles distinctes et éparpillées depuis sa création par le peintre Frans Hals (1582/1583-1666), l’un des peintres majeurs du Siècle d’or hollandais avec Rembrandt.

 

 

C’est en effet après un curieux concours de circonstances à l’occasion d’une restauration qu’un détail d’un fragment de jeune fille et de divers vêtements jusqu’alors invisibles sont réapparus et ont permis des rapprochements avec les deux autres parties de la même œuvre. Présentées côte à côte pour la première fois depuis le démembrement de l’œuvre, c’est un portrait de famille monumental qui est ainsi accroché aux cimaises de la Fondation pour un effet saisissant tant la vitalité et la fraîcheur des représentations forcent l’admiration. Si les portraits de famille sont moins connus que ses autres compositions, elles n’en demeurent pas moins également le reflet des qualités artistiques du peintre qui par-delà le caractère joyeux et opulent de ces réunions de famille parviennent à saisir ces instants éphémères, même lorsqu’ils résultent d’une situation pour le moins formelle.

C’est ce curieux paradoxe qui étonne et fascine le regard allant d’un visage à l’autre, scrutant et se sentant tout autant observé. Le visiteur retrouvera cet élan vital qui permit au peintre de capter l’action de ce Jeune homme en train de chanter ou encore cette expressivité du regard de L’homme à la canne que l’on retrouve également dans d’autres œuvres présentées, tels ce Portrait d’une famille néerlandaise ou encore cet autre Portrait de famille dans un paysage.

 

 

Frans Hals se révèle être en ces tableaux en avance sur son temps avec cette intrication de réalisme et de profondeur psychologique des personnages, loin de tout hiératisme. Le parcours se poursuit avec les Enfants du Siècle d’or, une thématique féconde si l’on en juge la qualité des œuvres et dessins réunis. La Fondation Custodia a souhaité en effet révéler à son public cet angle original fort prisé des peintres hollandais et flamands du XVIIe siècle, dressant en des représentations très variées les caractères déjà perceptibles chez de jeunes enfants.

Ainsi, Nicolae Maes, Harmen ter Broch, Hendrik Goltzius sans oublier, bien sûr, le grand Rembrandt dont la Femme avec un enfant sur ses genoux et Le Trotteur démontrent qu’au-delà de l’anecdote sur les âges de la vie, rien de ce qui relevait du monde sensible n’était étranger à ces artistes.
 

 

Pour finir, le visiteur pourra également découvrira au sous-sol de la Fondation une exposition consacrée à l’artiste néerlandais Marian Plug avec un choix d’aquarelles, estampes et peintures à l’huile ; Exposées selon un ordre chronologique, la sensibilité de l’artiste s’y dévoile avec ces œuvres en autant d’évocations de la nature.

 


L’exposition s’accompagne d’un catalogue exhaustif par Lawrence W. Nichols, Liesbeth De Belie et Pieter Biesboer. Les Portraits de Frans Hals. Une réunion de famille, 112 pp., 25,7 × 21,7 cm, relié Fonds Mercator, 2018.

 

Exposition – Bouddha, la légende dorée
jusqu'au 04 novembre 2019 Musée Guimet Paris.

LEXNEWS | 24.07.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 


 

Le bouddhisme est la quatrième religion au monde, aussi aucune autre institution que le musée Guimet ne pouvait s’attaquer à une telle thématique sans bénéficier d’une expertise suffisante en la matière. Fort d’une conscience précoce de cette importance dès 1889, Émile Guimet a très tôt réuni une impressionnante collection d’art bouddhique à partir de laquelle Thierry Zéphir, commissaire de l’exposition, a pu aujourd’hui concevoir un parcours aussi brillant que didactique. C’est curieusement la première fois en France qu’une telle exposition a lieu, s’attachant tout autant à la vie de Bouddha qu’à la diffusion de sa pensée, fondements d’une des religions les plus suivies en Asie. Bien entendu, pour le visiteur occidental, ce sera la dimension esthétique qui primera avec cette richesse d’arts aux multiples facettes, aussi différents que celui du Gandhara (Ier- IIIe s.) comparé à celui de l’artiste japonais Kano Kazunobu (1816-1863). Mais ce même visiteur réalisera rapidement que ce seul regard artistique ne pourra lui permettre d’entrer au cœur de ces trésors réunis de manière transversale selon les aires géographiques de l’Asie et les temps historiques. Le visiteur sera donc invité à entrer intimement dans la connaissance de celui qui naquit dans le parc de Lumbini au sud du Népal jusqu’à sa mort à à Kushinagara dans l’État indien de l’Uttar Pradesh. Les épisodes de la vie du Bouddha importent en effet pour mieux « lire » les œuvres présentées, de la même manière qu’une connaissance approfondie de la Bible permet de mieux apprécier la plupart des œuvres de l’art chrétien, une approche de plus en plus oubliée de nos jours.

 

 

Bouddha assis faisant le geste de la prédication Corée, époque Koryo, 11e – 12 e siècle Bois doré H. 62 ; L. 48 ; P. 33 cm Mission Charles Varat (1888), MG 15281 © MNAAG, Paris, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Yves et Nicolas Dubois

 

 

Les miracles de la vie du Bienheureux sont assis rappelés de manière suffisamment claire pour retrouver leurs évocations dans les 159 œuvres exposées en une belle scénographie toute de pénombre. Sa naissance, son éveil et son premier sermon, l’accès au nirvana sont autant de repères essentiels pour comprendre en effet ces œuvres d’art qui, chacune, à leur manière, reprennent ces traits généraux, instillant des caractères originaux selon les pays et les époques. Ce sont ces maillages qui constituent l’une des nombreuses richesses de l’art bouddhique et dont rend parfaitement compte l’exposition en rappelant tant les traits communs qu’en en suggérant les singularités. Nous parcourons ainsi au fil des siècles, de l’Afghanistan au Japon et de la Chine à l’Indonésie, le cœur de la pensée bouddhique avec la « Bonne Loi » et les principales évolutions doctrinales, le bouddhisme ancien (theravada), le bouddhisme du grand véhicule (mahayana) et le bouddhisme du véhicule de diamant (vajrayana). Émile Guimet avait qualifié son musée « d’usine philosophique » dans lequel il n’avait pas hésité à la fin du XIXe siècle à organiser les premières cérémonies bouddhiques jamais tenues en France comme le rappelle la présidente du musée Guimet Sophie Makariou ; Nul doute qu’il aurait apprécié une telle initiative !

Bouddha, la légende dorée, ouvrage collectif sous la direction de Thierry Zéphir, préface de Sophie Makariou, présidente du musée national des Arts asiatiques – Guimet, 24 x 28 cm, 240 pages, 230 illustrations, cartonné, embossage, Liénart, 2019.
 

 

Après avoir été attiré par le regard hypnotique de cette Tête de Bouddha ornant la couverture de ce catalogue, le lecteur pourra se reporter avec profit à la remarquable carte qui se développe sur une double page à la fin de l’ouvrage. En quelques flèches et légendes succinctes, le lecteur comprendra rapidement l’incroyable diffusion de la pensée de celui qui naquit en Inde cinq siècles avant notre ère. Véronique Combré souligne en ouverture ce développement et expansion d’une religion panasiatique à partir de l’éveil d’un homme et non d’un dieu, un être d’exception, un bouddha, la racine budh en sanscrit signifiant « s’éveiller ». La diffusion de cette pensée dans le temps et dans l’espace est ainsi pertinemment analysée dans ces pages abondamment illustrées par des œuvres ayant contribué à cette reconnaissance dans toute l’Asie. Cette richesse iconographique est étudiée tant pour ce que ces œuvres apportent à la connaissance de ce personnage historique que pour ce qu’elles révèlent également des multiples sociétés qui ont adhéré à ces croyances, des civilisations allant de l’Afghanistan au Japon, de la Chine à l’Indonésie.

 

Shakyamuni, le futur Bouddha, entrant dans le nirvana. Oeuvre japonaise en bois laqué et doré du XIXe siècle. Crédits: Musée Guimet

 

Progressivement, le regard néophyte parviendra à distinguer les traits communs qui rappellent les différentes étapes de la vie de celui que l’on nomme tout aussi bien l’Éveillé (Bouddha), le Bienheureux (Bhagavant) ou encore le Sage du clan des Shâkya (Shâkyamuni). Mais ce même regard est également encouragé au terme de la lecture de ce riche catalogue à distinguer les caractères propres et singuliers de l’art bouddhique en sachant que trente-deux marques (lakshana) et quatre-vingts signes secondaires (anuvyanjana) contribuent à cette richesse iconographique, ainsi que le souligne Pierre Baptiste dans son introduction à l’esthétique de l’image du Bouddha en Asie.


Avec des contributions de Pierre Baptiste, Hélène Bayou, Nathalie Bazin, Pierre Cambon, Lucie Chopard, Cristina Cramerotti, Véronique Crombé, Claire Déléry, Hélène Gascuel, Michel Maucuer, Keiko Omoto, Amina Okada, Huei-Chung Tsao et Valérie Zaleski


 

 

 

Berthe Morisot
Musée d'Orsay Paris
jusqu'au 22 septembre 2019

LEXNEWS | 16.07.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 


Si le nom de Berthe Morisot (1841-1895) est, certes, connu des amoureux de l’impressionnisme auquel cette artiste de talent a largement contribué, c’est le plus souvent en tant que belle-sœur d’Édouard Manet ou amie proche de Stéphane Mallarmé que l’on rencontre son nom. Et pourtant, la remarquable exposition tout spécialement consacrée pour la première fois au peintre par le musée d’Orsay démontrera que son œuvre n’a rien à envier aux plus brillants représentants de ce mouvement de la fin du XIXe siècle. Berthe Morisot va devenir rapidement l’une des figures marquantes des avant-gardes parisiennes à la fin des années 1860, une époque où le fait d’être femme n’était pas un avantage pour devenir artiste. Si la famille bourgeoise dans laquelle naît la jeune Berthe Morisot était favorable aux arts, devenir peintre de métier était loin d’être acquis par ses proches.

 

 

 

Et pourtant cette jeune femme de caractère sait combien il lui importait d’imposer son choix de vie si elle ne souhaitait pas suivre la cohorte de femmes de son temps qui se résignaient à être l’épouse de leur mari et mère de leurs enfants : « Je n’obtiendrai [mon indépendance] qu’à force de persévérance et en manifestant très ouvertement l’intention de m’émanciper ». Très tôt, Berthe Morisot explorera dès lors toutes les facettes de la figure dans ses premières œuvres, en la resituant dans le contexte de la vie moderne, loin de toute idéalisation formelle de l’art du portrait. Cette fraîcheur et spontanéité qui ressortent de ces œuvres lui vaudront la reconnaissance de ses amis qui ont pour nom Manet, Renoir, Degas, Monet, Puvis de Chavannes… Avec plus de 400 tableaux, c’est une œuvre déjà plus qu’aboutie que livre cette femme morte prématurément en 1895 à l’âge de 54 ans. Sous son pinceau naissent des évocations aussi délicates qu’intimes telles que ces scènes de la vie bourgeoise d’une Jeune femme à sa fenêtre, songeuse avec son éventail, ou encore le dévoilement pudique d’une Femme à sa Toilette en un camaïeu de mauves soyeux. Berthe Morisot devient rapidement le peintre de l’intimité, la sienne ou celle de ses proches, un art de l’ineffable abouti, sans artifices. C’est le regard de la femme également qui sait percer le trésor des toilettes comme aucun homme n’aurait su le faire. Saisir l’instantané tout en suggérant le déroulement de la vie, tel est l’impossible paradoxe que lève la peinture de Berthe Morisot, ainsi qu’il ressort de ce parcours particulièrement complet consacré à son œuvre au musée d’Orsay ; Présenté en petites salles successives, préservant l’intimité de son art, c’est tout simplement une réussite.

Berthe Morisot catalogue sous la direction de Sylvie Patry, Hors collection – Art, 312 pages - 231 x 304 mm, Coédition Flammarion / Musée d'Orsay et de l'Orangerie, 2019.

 


Avec une splendide reproduction de l’œuvre En Angleterre [Eugène Manet à l’île de Wight] ornant le premier et quatrième de couverture, le présent catalogue consacré au peintre impressionniste Berthe Morisot jette le décor : celui du jeu des intérieurs / extérieurs, des regards inversés, des translations infinies auxquelles renvoie l’artiste complice du spectateur… Avec une mise en page aérée et champêtre, des typographies empruntant au vert impressionniste, cet ouvrage plonge littéralement le lecteur dans l’univers si particulier de l’artiste. Particulier, car il est le fait tout d’abord d’une femme de son temps, et en avance sur celui-ci.

 

 

Anticipant ces paradoxes, Berthe Morisot a conscience de la difficulté qu’elle s’impose : « [Mon ambition] se bornerait à vouloir fixer quelque chose de ce qui se passe. Oh, quelque chose ! La moindre des choses. Hé bien ! cette ambition-là est encore démesurée ! Une attitude de Julie, un sourire, une fleur, un fruit, une branche d’arbre, une seule de ces choses me suffirait. » Elle est le peintre de la vie moderne, comme le rappelle Sylvie Patry, qu’il s’agisse de l’art de peindre en extérieur ou dans l’intimité d’un cabinet de toilette, la vie captée sur la toile, la lumière suggérée par les couleurs ; Un défi impossible que l’artiste décidera tout au long de sa carrière de poursuivre, un pinceau à la main à la place d’un filet à papillons…

 

 

De nombreux détails permettront au lecteur d’approfondir l’incroyable travail sur cette matière réalisée par Berthe Morisot, des figurations d’une abstraction naissante bien avant l’heure. Berthe Morisot n’est assurément pas qu’une belle brune, au regard énigmatique, au cou ceint d’un ruban noir qu’avait su si bien représenter Édouard Manet, elle est aussi et surtout une artiste à part entière, aux talents multiples et à laquelle ce beau catalogue rend enfin un hommage mérité.

 

Sous le commissariat de Sylvie Patry, directrice de la conservation et des collections du musée d'Orsay et de Nicole R. Myers, conservatrice Lillian et James H. Clark de la peinture et de la sculpture européennes au Dallas Museum of Art

 

Henri II. Renaissance à Saint-Germain-en-Laye
jusqu'au 14 juillet 2019 Musée d’Archéologie nationale

LEXNEWS | 28.06.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Le Musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye propose actuellement une exposition dont le thème s’éloigne quelque peu de sa spécialité habituelle, l’archéologie, pour se rapprocher de sa propre histoire, celle de la Renaissance ; Renaissance qui vit naître, rappelons-le, le château même de Saint-Germain-en-Laye hébergeant aujourd’hui le célèbre Musée d’Archéologie nationale. . C’est, en effet, à Henri II (1519-1559), un monarque plus discret que son illustre père François 1er qu’est consacré ce riche parcours retraçant la personnalité de ce roi dont Madame de La Fayette dans La Princesse de Clèves prêtait les qualités suivantes : « La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second ».

 

 

À l'occasion du 500e anniversaire de sa naissance, le 31 mars 1519, à Saint-Germain-en-Laye, cet évènement prend place dans le cadre d’un cycle « Renaissance » pour cette année 2019 célébrant également un autre anniversaire prestigieux, celui de la mort de Léonard de Vinci, le 2 mai de la même année à Amboise, sans oublier celui de l’ouverture du chantier du château de Chambord, le 6 septembre 1519.
Le successeur de François, Henri II, a longtemps pâti d’une image effacée, relégué à l’arrière-plan de l’histoire royale en raison de la notoriété de ses proches, son père le grand roi François 1er , mais aussi son épouse Catherine de Médicis, voire même de l’une de ses filles, Marguerite, la fameuse « reine Margot ». Organisée à l’intérieur du château où le monarque résida une grande partie de son règne, l’exposition retrace sa vie à partir d’une centaine d’œuvres présentées, aussi inédites qu’exceptionnelles. Qu’il s’agisse de l’exercice même de son pouvoir et du gouvernement de la France avec d’impressionnantes armes lui ayant appartenu ou de sa vie privée, ce riche parcours conçu par Hilaire Multon et Thierry Crépin-Leblond, commissaires de l’exposition, permettra au visiteur non seulement de mieux connaître ce monarque plus important qu’il n’y paraît dans les manuels d’Histoire, mais également son entourage et l’époque dans lesquels son règne s’est inscrit.

Henri II à Saint-Germain-en-Laye - Une cour royale à la Renaissance - Catalogue d'exposition, RMN, 2019.
 

 

C’est la superbe armure du Dauphin, futur Henri II, appartenant au musée de l’Armée et présentée à l’occasion de l’exposition se tenant au Musée de Saint-Germain-en-Laye, qui orne la couverture de ce catalogue consacré à ce monarque quelque peu injustement méconnu, fils de François 1eret de la reine Claude, qui régna sur la France de 1547 à 1559. La magnificence de cette parure guerrière réalisée à Milan au milieu du XVIe siècle est évocatrice de la puissance de la monarchie française et de son rayonnement sur toute l’ Europe de cette époque. Si Henri II hérite d’un royaume fort, curieusement celui qui épousa la fameuse Catherine de Médicis et aima Diane de Poitiers n’a pas laissé son nom à la postérité. Ce voile injustement jeté sur le règne d’Henri II est aujourd’hui levé avec ce catalogue qui entend, à l'occasion de la commémoration nationale des cinq cents ans de sa naissance, redonner sa juste place au monarque. Une partie importante des contributions s’attache à resituer son règne à partir du domaine royal de Saint-Germain-en-Laye et du château qui le vit naître.

 

 

 

 

Grâce à une iconographie abondante, ces pages d’Histoire revivent sous nos yeux, qu’il s’agisse de ses grandes heures comme celles plus discrètes appartenant à la vie quotidienne. Après avoir dressé un panorama complet de l’entourage du souverain, de la cour et de ses favoris, c’est le château même de Saint-Germain-en-Laye qui est au cœur de ce catalogue, un château qu’Henri II paracheva à la suite de son père. Jardins, forêt, plaisirs du roi, tous les aspects de la cour du monarque sont étudiés montrant combien Henri II sut tenir la place qui fut la sienne, celle d’un monarque plus fort et agissant bien plus que ce qu’on a voulu le laisser croire jusqu’à maintenant. Rappelons que c’est également à partir de ce haut lieu de souveraineté que se sont organisées les grandes campagnes militaires, indissociables du prestige du royaume de France qui se devait de garder son autorité à l’égard des autres puissances voisines. C’est toute cette richesse que donne à découvrir ce catalogue, celle d’un royaume, celui de France et d’un monarque nommé Henri II.

 

Paris romantique, 1815-1848
Petit Palais et musée de la Vie romantique

jusqu’au 15 septembre 2019

LEXNEWS | 18.06.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Paris romantique, 1815-1848
Petit Palais jusqu’au 15 septembre 2019

C’est à un véritable pari romantique auquel invitent le Petit Palais et le musée de la Vie romantique de Paris par ces deux expositions réunies sous le thème de « Paris romantique, 1815-1948 » ; Deux cadres distincts pour deux expositions reliées par quelques stations de métro tout autant remarquables par leur scénographie que par le large éventail des œuvres et témoignages réunis. Romantisme français, romantisme parisien, sensiblement différent de celui de ses aînés, allemand - également présent au Petit Palais, ou anglais. Pour rendre toute la richesse de ce mouvement, il fallait assurément des lieux tels que les offrent le Petit Palais et le musée de la Vie romantique, et une scénographie admirable qu’a su proposer Véronique Dollfus.

 

 

Accompagner toute cette richesse, c’est également ce qu’ont réussi à merveille les commissaires de l’exposition en restituant le temps d’une exposition l’atmosphère d’une journée parisienne en des lieux symboliques de la ville, et ce, tout au long de ses heures toutes parisiennes égrainées du petit matin jusqu’à la nuit tombée. Loin d’avoir cédé à la facilité d’une « promenade » multimédia, l’exposition propose différents angles permettant une évocation la plus proche de la réalité non seulement historique, mais également sensible. Variations des couleurs, nuances des éclairages, subtils fonds sonores, choix des heures renforçant les affects ou soulignant les périodes de profonds changements, c’est en un véritable livre ouvert du XIXe parisien qui est ainsi offert aux visiteurs, qu’il s’agisse des intérieurs comme des extérieurs savamment restitués. Dans le prolongement de la précédente exposition « Paris 1900, la Ville spectacle », « Paris romantique » remonte pour nous les horloges du temps à rebours… Plus de 600 œuvres ont été convoquées pour mener à bien cette évocation.

 

 

Et alors même que le visiteur parisien pourrait – à tort – croire bien connaître ces dates et évènements, il réalisera combien ce bouillonnement unique fait de réminiscences d’un passé combattu par les romantiques et d’aspirations plus modernes ont su tisser un maillage culturel unique dont la grande majorité du patrimoine de cette époque s’est nourri. Élan impérial aussi grandiose que fugace, soubresauts révolutionnaires de milieu de siècle démontrant que l’Ancien Régime est dorénavant bien conjugué au passé, société consciente de ses inégalités avec Victor Hugo, bruissements de crinolines sur les Grands Boulevards, que de tableaux parisiens changeants et divers… Le visiteur pourra vivre cette expérience réunissant de fort belles œuvres d’art résultant de prêts exceptionnels, et non des reconstitutions virtuelles, ce qui n’est pas le moindre des exploits réussis par cette exposition. Cette balade séduira petits et grands, Français comme étrangers, une expérience esthétique, culturelle et historique à saluer.

Le musée de la Vie romantique « Paris romantique 1815 – 1848, Les salons littéraires »

 


Les salons littéraires ont joué un rôle essentiel pour la diffusion du romantisme, prolongeant ainsi la tradition de leurs aînés du siècle précédent. Le musée de la Vie romantique et le Petit Palais de Paris se sont associés pour restituer cette expérience unique grâce à plus d’une centaine d’œuvres présentées dans le cadre enchanteur du musée de la Vie romantique ; Un cadre idéal pour cette évocation si l’on songe qu’il s’agit de la demeure du peintre d’origine hollandaise Ary Scheffer (1795-1858) qui s’installa en ces murs en juillet 1830. Ce représentant de l’école romantique, ainsi que le souligne la directrice du musée Gaëlle Rio, accueillera en sa demeure le Tout-Paris artistique et intellectuel : Delacroix, Georges Sand, Chopin, Liszt et Marie d’Agoult, Rossini, Tourgueniev, Dickens ou Pauline Viardot... De nos jours encore en ces lieux planent ces âmes illustres qui surent marquer de leurs créations ces pages romantiques passées à la postérité.

 

 

C’est cette effervescence de salons qui est restituée avec un bonheur rare dans l’intimité de l’atelier de travail entre rosiers et seringuas. Honoré de Balzac, Victor Hugo, Alfred de Musset, Théophile Gautier et bien d’autres encore revivent le temps de cette exposition grâce à la scénographie inspirée de Véronique Dollfus qui a su restituer cet écrin culturel et transporter le visiteur deux siècles en arrière. L’impression immédiate est celle du dialogue des arts entre ces personnalités pourtant si contrastées, mais qui n’hésitent pas à confronter leurs idées en un bouillonnement intellectuel qui donne le vertige. Lectures, conversations, poésie, musique, œuvres présentées, nous entrons ainsi dans ces « salons de la mélancolie » où la poésie d’un Byron nourrit l’œuvre d’un peintre comme Delacroix, tout autant que l’inspiration d’un musicien comme Franz Liszt avec la fameuse légende de Mazeppa…

 

 

L’acte de création solitaire ne trouve sa pleine expression que confronté au regard de ses contemporains réunis en cénacle, ce qui n’empêche pas, tant s'en faut, de s’étendre aux questions de société qui s’imposent. Dans ce cadre idyllique, ainsi pouvons-nous fréquenter par l’imagination le salon de l’Abbaye aux bois de Madame Récamier accompagnée du grand Chateaubriand, celui de Madame de Girardin, ou encore le célèbre salon de l’Arsenal de Charles Nodier réunissant un parterre impressionnant : Alfred de Vigny, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Gérard de Nerval, Sainte-Beuve… comme l’évoque cette rare représentation d’une Soirée d’artiste datant de 1831.

 

 

Certains sont plus occultes, voire moins recommandables, tel ce club des Haschischins qui autour des « paradis artificiels » attire avec le docteur Jacques-Joseph Moreau, Charles Baudelaire qui y puisera une large part de la sombre beauté de sa poésie.

« Paris romantique 1815-1848 » catalogue sous la direction de Jean-Marie Bruson, Paris Musées, 2019.

Il fallait bien plus de 500 pages pour évoquer ce Paris de la première moitié du XIXe siècle sous l’angle du romantisme, et ce volumineux catalogue richement illustré parvient à remémorer la richesse artistique et intellectuelle de cette période féconde suivant les tremblements opérés par la Révolution de 1789. Après bien des soubresauts, dont elle ne sera d’ailleurs pas exempte par la suite au regard du nombre de régimes politiques qu’elle connut, la France se met à espérer avec la Révolution industrielle qui touche tout d’abord l’Angleterre, puis le reste de l’Europe.

Sortant progressivement de la ruralité héritée de l’Ancien Régime, l’heure est au commerce, à l’industrie. Les artistes ne sont pas indemnes de ces profonds bouleversements. Le présent catalogue montre par le détail combien cette effervescence gagne ces artistes qui dépassent le cadre des frontières pour embrasser une dimension européenne qui ne cesse encore d’étonner de nos jours au regard des moyens de communication encore rudimentaires si l’on songe au grand musicien Franz Liszt qui parcourra l’Europe de la France jusqu’à la Russie en d’interminables concerts.

Mais c’est à Paris, capitale culturelle par excellence de l’Europe, qu’un vent nouveau souffle, celui du romantisme qui se manifeste en des lieux aussi différents que les galeries du Palais-Royal jusqu’à la bohème du Quartier Latin. Tous les arts sont convoqués pour cette aspiration au changement et à la nouveauté, l’effervescence gagnant en effet aussi bien la peinture avec Delacroix, que la musique avec Berlioz, Liszt, Chopin, le théâtre et la littérature, sans oublier l’architecture, la danse, la mode…

Ce bouillonnement est sans limites après la défaite napoléonienne et l’occupation par les armées étrangères ainsi que le souligne en préambule Christophe Leribault, directeur du Petit Palais. Et si ce Paris romantique n’existe pas tout à fait en tant que tel dans la réalité, reste que ce dernier prend indéniablement naissance dans l’imagination créative de ces artistes qui lui donnèrent ainsi, plus encore peut-être, une certaine et pure matérialité, ainsi que le relève Adrien Goetz en introduction.

Et le lecteur pourra dès lors découvrir cette magie d’un Paris rêvé, et la laisser prendre forme progressivement au fil des pages, véritable architecture née des rêves les plus fous, qu’il s’agisse de ceux fantasmés d’un Charles Baudelaire adepte de la « vie libre » et qui habita dans presque tous les quartiers de la capitale ou de la ville repensée au fil de l’Histoire par Victor Hugo traversant allègrement La Légende des siècles.

Au gré de ces nombreuses études réunies, on se prête à penser : Et si ce Paris était plus réel que celui des comptables et manufacturiers en tout genre ? Et si Quasimodo ne hantait pas plus les lieux sinistrés de Notre-Dame depuis le terrible incendie que les crues avérées et récurrentes de la Seine au XIXe siècle ? C’est cette magie qui est proposée pour rêve dans ce catalogue incontournable pour mieux saisir l’esprit de ce Paris romantique.

 

Caen en Images - La ville vue par les artistes du XIXe s. à la Reconstruction
Musée de Normandie
jusqu'au 5 janvier 2020

LEXNEWS | 02.06.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Qui se souvient de Caen se mirant en ses canaux à l’image de la Cité des Doges ? Cette douce et attrayante image n’est pas une fantaisie, ni même une installation contemporaine de plus, mais bien l’histoire de la ville de Guillaume le Conquérant jusqu’au funeste jour où ces cours d’eau bordant d’élégantes églises furent – comme pour tant de villes – comblés au profit de la « modernité »… C’est à ces étonnantes découvertes qu’invite la dernière exposition du musée de Normandie « Caen en images », un voyage dans le passé de ses ruelles, de ces temps anciens où aucun lieu ne ressemblait à un autre, point de ronds-points reproduits à l’envi, encore moins de zones pavillonnaires cernées d’illusoires périphériques… C’était encore un paysage préservé des terribles bombardements qui changeront radicalement l’urbanisation de la ville que nous connaissons de nos jours.

 

Edmond Bacot (1814-1875) [L’abside de l’église Saint-Pierre et l’Odon],

vers 1852-1854 Épreuve sur papier albuminé
Caen, Collection Ardi, inv. ARDI 32.00011

 

Il suffit en se promenant parmi les cimaises de cette remarquable exposition d’entendre ici ou là les Caennais s’exclamer de telle ou telle vue pour mesurer et comprendre ces étonnantes métamorphoses qui ne cessent encore de surprendre. Et si aucun artiste prestigieux connu n’a étrangement retenu l’aimable ville sur ses toiles, ce n’est pourtant pas parce ce que la ville manquait de charmes, bien au contraire…

En témoignent ces quelques 200 œuvres réunies en ces murs du château de Caen pour la première fois. Le parcours débute sous l’auguste patronage royal de Louis XIII recevant les clés de la ville de Caen, et déjà les nombreux clochers de la ville surprennent et retiennent le regard, ce qu’ils font toujours de nos jours. La campagne est omniprésente dans ces vues alors que la ville, puissante, gagne en fortifications, signe de l’opulence de cette région convoitée depuis le haut moyen-âge. Les Anglais ne sont pas les derniers à apprécier le charme des lieux, les liens entre la ville et l’Angleterre étant anciens, Guillaume le Conquérant oblige. Les artistes anglais évoqueront la cité caennaise en de belles aquarelles tel John Sell Cotman ou encore Richard Parkes Boninton. De ces vues romantiques à la représentation plus patrimoniale de la riche architecture normande, il n’y a qu’un pas que franchiront Georges Bouet, Félix Thorigny ou encore Adolphe Lasne. Les monuments surgissent de la pénombre en un ciel mouvementé, flèches et canaux s’étirent en de vertigineuses lignes telles ces admirables représentations du chevet de l’église Saint-Pierre. Au fil des accrochages, le visiteur découvre une vie extraordinaire, celle évoquée par Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris avec ses chevaux s’abreuvant en liberté directement au cours d’eau, ses lavoirs et autres marchés, charrettes et petits métiers à jamais disparus. Véritable voyage dans le temps opéré par un peintre comme Victor Tesnière, conscient qu’il œuvrait déjà pour une mémoire en passe de s’évanouir.

 

Géo Lefèvre (1876-1953) Les Toits de Caen, 1905 Huile sur toile, 32,5 × 40,5 cm Collection particulière © musée de Normandie-Ville de Caen/O. Caillebotte

 

Rien, cependant, d’une exposition passéiste, bien au contraire, celle que propose actuellement le musée de Normandie constitue une belle traversée de la ville au fil des décennies abordant jusqu’à la modernité, celle du tournant du XXe s. et les ravages terribles infligés par les bombardements de juin et juillet 1944 qui laisseront longtemps sur le tissu urbain et sur les toiles des peintres leurs cicatrices. Mais Caen a su renaître de ses cendres également sous l’objectif des photographes, celui sensible de Marguerite Vacher qui en quelques angles réussit à saisir le nouveau visage d’une ville tournée vers son avenir, un brin décomplexée de son passé, sans pour autant le renier comme le démontre cette belle et attrayante exposition. En sortant, regardant la ville, le regard campé sur les remparts de Guillaume Le Conquérant se perd dans l’horizon des clochers à la recherche de ce rêve évanoui, de ces canaux entourant l’Église Saint-Pierre de Caen…

 

"Caen en images" catalogue sous la direction d’Alice Gandin, Conservatrice en chef, musée de Normandie, Caen, 200 pages, éditions Snoeck, 2019.

 

Rouge. Art et utopie au pays des Soviets

Grand Palais, jusqu’au 1er juillet 2019

LEXNEWS | 18.05.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Sujet inattendu au Grand Palais, mais passionnant, celui de l’art soviétique, longtemps occulté de par sa proximité avec le régime soviétique lui-même, un régime ayant marqué jusqu’à sa chute la majeure partie du siècle dernier. Avec le recul, il apparaît que les liens entre régime politique et art « au pays des Soviets » semblent plus riches que les réductions rapides qui en avaient été faites jusqu’alors. C’est ce défi qu’a souhaité relever Nicolas Liucci-Goutnikov, conservateur, assisté de Natalia Milovzorova, chargée de recherche, Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, en une impressionnante scénographie signée Valentina Dodi et Nicolas Groult restituant la monumentalité de ce régime. Le contexte politique et social de la révolution d’Octobre ouvre bien entendu le parcours, un contexte sans lequel toute compréhension de ce que fut le régime soviétique serait impossible.

 

Kuzma PETROV-VODKINE, Fantaisie, 1925

© Musée Russe de Saint Pétersbourg
 

Avec une idéologie nouvelle s’opposant à l’ancien régime tsariste et sa féodalité autoritaire, le vent nouveau souffle non seulement chez les idéologues que furent Lénine, Trotski, pour les plus connus, mais aussi chez les artistes qui comme Maïakovski placent toutes leurs espérances en ce vent révolutionnaire. Débats et projets fourmillent de toute part, ce qu’illustrent ces invitations des artistes à investir l’espace public et à se « soumettre à la commande sociale ». Un art de la production voit alors le jour et balaie la peinture de chevalet pour une vision plus monumentale et élargie à toutes les sphères de la vie sociale : architecture, design, graphisme, cinéma… Mais cette liberté sera vite entravée par le « Grand Tournant » opéré par l’arrivée au pouvoir de Staline. Abandonnant le rêve de la Nouvelle Politique économique (NEP), la collectivisation et l’industrialisation forcées conduisent dès lors à une radicalisation qui touche, elle aussi, toutes les sphères de la société soviétique, et les artistes en premier. Répressions, propagandes, arrestations arbitraires contrastent avec cette culture de la vigueur encouragée par les années staliniennes jusqu’en 1953 et la mort du dictateur. Cette période de dogme rigide ouvre directement à des représentations mécaniques, volontaristes, corps-machine où l’individualité s’évanouit au profit de la collectivité ; Une évolution sensible qui se perçoit très nettement dans le travail des artistes comme Rodtchenko, Deïneka, Samokhvalov… Ce parcours très riche en documents de toute nature et avec plus de 400 œuvres exposées restitue cet épisode unique et la plupart du temps inconnu de l’Occident d’un art soviétique, fruit de la convergence entre une idée révolutionnaire et les aspirations utopistes d’artistes vites désenchantés…

Catalogue officiel de l'exposition "Rouge. Art et utopie au pays des Soviets" au Grand Palais, 288 pages, nombre d'illustrations : 250, 22 x 26 cm, broché sans rabat, RMN, 2019.


 

 

 

Avec un graphisme particulièrement réussi, la couverture du catalogue « Rouge » invite indéniablement le lecteur à plonger dans cet univers singulier de la Révolution d'Octobre et de l’ère soviétique qui en découlera. Car c’est non seulement à un profond changement politique que conduira cette révolution mais également à une mutation profonde de tous les cadres de la société russe tout au long du XXe siècle. Les arts figurent en premier dans ce projet, les acteurs de la révolution d’Octobre, à la différence de la Révolution française, ayant souligné la place que la propagande artistique pouvait jouer pour le nouveau régime. S’inscrivant dans un projet global de société, ces artistes vont ainsi adhérer à ce projet communiste comme le révèlent les riches contributions de ce catalogue. L’ordre social est non seulement remis en question à partir de ses anciennes structures féodales, mais c’est aussi un projet de société totalement novateur qui est mis en avant par le nouveau pouvoir et dont les artistes doivent être les relais par l’image et la création.

 

 

Alexandre Deïneka, « Lénine en promenade avec des enfants », 1938.

 Musée central des forces armées, Moscou © Adagp, Paris, 2019

/ photo Musée central des forces armées, Moscou.

 

 

Ainsi que le développe un chapitre entier, nous assistons avec le régime soviétique pour la première fois à une véritable « politique » culturelle, planifiée et pensée pour servir la révolution avec comme artiste phare Maïakovski, Malévitch… Le lecteur découvrira des pans entiers de la place des arts dans ce projet utopiste dont Alexandre Zinoviev a souligné les limites avec ironie notamment dans son roman L'Avenir radieux en contrepoint des vaines espérances d’un Maxime Gorki. Ces espoirs contrastés vécus de l’intérieur comme de l’extérieur par certains intellectuels et artistes d’Europe de l’Ouest ne sont faits que de séduction et de tensions, propagandes et convictions sincères.

 

Pour démêler cet écheveau impressionnant d’idées et d’attentes, ce riche catalogue nourri par une abondante iconographie et de nombreuses études viendra idéalement compléter la visite de l’exposition « Rouge » actuellement au Grand Palais de Paris.
 

 

Océan - Une plongée insolite

Exposition au Muséum d'Histoire naturelle – grande Galerie de l'évolution
jusqu'au 15 janvier 2020

LEXNEWS | 11.05.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 


Depuis combien de temps l'homme rêve de voir ce qui se passe sous les eaux ? Dès l'Antiquité, en 325 avant notre ère, Alexandre le Grand aurait plongé à 10 mètres de profondeur à bord d'un tonneau en bois recouvert de plaques de verre et de peaux d'âne étanches grâce à de la cire conte la légende. ?
Au XVIe siècle apparaissent les premières cloches de plongée ayant ouvert une ère d'expériences et de progrès technologiques pour à chaque fois tenter de descendre au plus profond de l'obscurité de l’immensité de cet univers liquide encore de nos jours si largement inexploré ( 77% de la surface de notre planète avec des reliefs d'une profondeur moyenne de 3700 mètres.

 

 Odontodactylus scyllarus © MNHN - Tin-Yam Chan

 

L’exposition cherche à montrer ce qui pousse ce mammifère terrien, l'humain, à aller dans un milieu qui lui est hostile, obscurité dès 200 mètres de profondeur, manque d'oxygène et une pression 800 fois plus dense que l'air. Replaçant dans leur contexte toutes les découvertes s'avérant parfois révolutionnaires pour la médecine, la technologie, la recherche fondamentale, l'écologie, les matériaux innovants ou encore l'étude architecturale des constructions complexes, le parcours conduit à cette question fondamentale : Comment réagir face à la surexploitation des océans, à la pollution aux micros plastiques et à son acidification dont personne ne sortira indemne ? Que peuvent nous apporter ces habitants des profondeurs glaciales autre que la fascination de leur puissante majesté et leur adaptation totale au milieu ? Quelles sont les dernières études de leur écosystème, véritable économie interactive entre les espèces ? Comment nous situer dans cette chaîne animale dont nous ne devons jamais oublier que nous n'en sommes qu'un maillon ?

Serons-nous tirer les bonnes leçons, celle de la protection de notre environnement, celle d'une exploitation raisonnable de ce qui est notre plus intime point commun à tous, l'eau de laquelle l'homme est à 80% constitué lui-même ? Quelles sont donc les promesses de l'océan, quel est donc cet océan de promesses...
C’est à ces questions si fondamentales dans l'évolution et l'avenir de notre espèce et de notre habitat, la planète bleue, que l’exposition « Océan – Une plongée insolite » s’attaque audacieusement.

 

Hexabranchus sanguineus © MNHN La planète Revisitée - Stefano Sciaparelli

 

Les réponses et voies ou directions possibles y sont réunies et à la portée de toutes les curiosités des grands comme des plus petits au Muséum d'Histoire naturelle à Paris ! Alors il ne faut surtout pas se priver de cette plongée insolite dans les profondeurs des abysses les plus extrêmes, au gré des courants, des expériences, des sons, des couleurs, des rencontres réelles ou mythologiques, accompagnés des animaux les plus microscopiques aux plus imposants comme le calamar géant qui n'a été photographié qu'en juillet 2012 mettant fin à tant de fantasmes marins et littéraires ; mais, entre mythe et réalité tout est possible !

 

Vélin de coelacanthe © MNHN - Bernard Duhem

 

Rarement une exposition scientifique de si haut niveau n'a été présentée à un aussi large public de manière immersive et ludique. Face à nos responsabilités de citoyens de la terre, cette exposition nous fait approcher et appréhender au plus près les enjeux actuels de notre rôle dans l’histoire naturelle. Sans pessimisme ni d'optimisme exagérés, c’est une belle invitation à plonger dans cet Océan qui ne peut que faire du bien !

 

 

Océanie
Exposition au Musée du quai Branly Jacques Chirac

jusqu'au 7 juillet 2019

LEXNEWS | 02.05.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Il y a 250 ans un certain James Cook naviguait sur les mers du globe à la découverte de nouvelles terres... Aujourd'hui, à l'occasion de l'anniversaire de ce premier voyage insolite, le musée du quai Branly Jacques Chirac consacre sa nouvelle exposition à la découverte des sociétés « océaniennes ».
Lorsqu'il y a 40 000 ans, des hommes se sont déplacés à pied ou en radeaux, traversant le bras de mer qui séparait les plaques continentales de Sunda (Asie) et de Sahul (Nouvelle-Guinée actuelle), une extraordinaire aventure des peuples d'Océanie allait alors commencer... C'est en visitant l'exposition « Océanie » que l'on peut prendre la mesure de la diversité de ces sociétés « océaniennes », de cette géographie incroyable aux milliers d’îles et ilots, et de leurs cultures, et de ce qui les distingue ou les rapproche des arts océaniens à travers l'Histoire. C’est l'axe retenu par le Pr Nicholas Thomas, le Dr. Peter Brunt, commissaires et conseillers de cette exposition, pour offrir aux visiteurs un parcours didactique prenant appui sur quatre grands thèmes, le voyage, l'ancrage, la rencontre et la mémoire.

 

 


C'est avant tout l'immensité des territoires qui oblige les peuples océaniens à naviguer grâce à des pirogues de guerre ou de commerce, taillées dans un seul tronc d'arbre, pagaies, proues, carte de navigation… Ce sont ces objets que nous découvrons juste après l'impressionnante installation du collectif Mata Aho ; Celle-ci nommée Kiko Aho représente une vague de textile bleu évoquant à la fois la mer et le tapa traditionnel, textile d'écorces, qui confère aux femmes prestige et influence. La mer nourrit les Océaniens, ils la dominent parfois, mais elle demeure surtout leur champ de bataille, de confrontations.

Une route qu’empruntent les Occidentaux accostant et découvrant ces Îliens, événement retransmis sur un immense écran où défilent des scènes animées et sonorisées par l'artiste contemporaine Lisa Reihana, et inspirées des peintures de Jean-Gabriel Charvet.
C'est à une recherche sur la mémoire et l'histoire mais aussi à une réflexion sur l’implication des artistes contemporains océaniens à laquelle invite cette exposition, ces derniers étant eux-mêmes la mémoire et le futur de leur culture, une culture menacée par la montée des eaux des océans et la mondialisation des cultures.

 

 

Les quelque 200 objets exposés pour la première fois en France offrent une précieuse synthèse de cette culture, le visiteur étant invité à regarder, écouter... Un parcours parfois impressionnant avec ces manteaux, costumes, armes, boucliers, coiffes ou masques exposés et si chargés d'histoires ! Dans toutes les sociétés océaniennes, les morts gouvernent les vivants et ils sont toujours honorés par les anciens par des rituels, ce sont ces ancêtres que les artistes contemporains réactivent à travers leurs œuvres, celles qu'ils appellent « mémorielles ». Qu’il s’agisse d’un piano Steinway revisité par l'artiste Michael Parekowhai symbolisant la rencontre entre l'Océanie et l'Occident, d’un poème de Kathy Jetnil-Kijner « Tell Them », les jeunes générations de culture océanienne proches de leurs traditions, de leur histoire, au-delà de l'expérience coloniale, de l'évangélisation, conscientes de leur identité insulaire sont ainsi présentes sur la scène internationale de l'art. Toutes les œuvres anciennes ou actuelles exposées au musée du quai Branly Jacques Chirac dialoguent entre elles et disent au monde ceci « Mais surtout dites-leur que nous ne voulons pas partir. Nous n'avons jamais voulu partir. Et nous ne sommes rien sans nos îles... » N'est-ce pas là un acte de résistance pacifique qui invite à la réflexion ?
 

 

 

La Collection Emil Bührle

Musée Maillol – Paris, jusqu’au 21 juillet 2019.

LEXNEWS | 20.04.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


La première impression qui domine en découvrant l’exposition de la collection Emil Bürhle au musée Maillol est celle d’un goût sûr pour ce que nous qualifions aujourd’hui de chef-d'œuvre. Cette exceptionnelle collection s’est progressivement constituée dès les années 1936 jusqu’en 1956 à Zurich, une époque où la place d’un Picasso était encore matière à débat… Emil Georg Bührle (1890-1956) , riche industriel allemand s’établit en Suisse en 1924 et sera très tôt séduit par la grâce de l’art français notamment celui du paysage avec Monet. Le peintre de l’Impressionnisme mais aussi Cézanne, Manet, Degas, Renoir trouvent rapidement une place de choix dans sa collection alors que ces artistes restaient souvent boudés voire méprisés par les musées. Fauves et Romantiques rejoindront cet ensemble auxquels viendront également s’ajouter Rembrandt, Frans Hals, chaque peintre et chaque école faisant écho en un réseau complexe de cercles concentriques comme le collectionneur aimait à le rappeler souvent.

 

 

Aussi ne faut-il pas aborder cette magnifique exposition avec le regard rationnel des catégories de l’histoire de l’art, mais avec une vision plurielle, celle de cet amoureux de l’art qui rattachait le travail d’un Daumier à celui de Rembrandt, de Manet à Frans Hals…

C’est cette richesse intersubjective, reposant tout de même sur de solides bases esthétiques, qui confrère tout son charme et sa saveur à ce parcours conçu par Lukas Gloor, directeur et conservateur de la Collection Emil Bührle. Il suffit pour s’en convaincre de se laisser aller au fil de ses pérégrinations dans l’atmosphère intimiste du musée Maillol, se demander si l’ample chevelure de La Petite Irène de Renoir se joue des effets de lumière au même titre que ces nuages de Sisley d’un Été à Bougival… Car c’est là tout l’aspect passionnant d’une collection d’un tel niveau que de suggérer - ou laisser suggérer – ces réseaux de significations implicites ou explicites entre des œuvres qui ne relèvent pas forcément de parentés communes.

 

Vincent van Gogh "Les Ponts d'Asnières" - 1887 - Collection Emil Bührle, Zurich © SIK-ISEA, Zurich (J.-P. Kuhn)

 

Aussi les mouvements de la chevelure, les nuages ou encore de manière plus manifeste les danseuses de Degas alternent avec la chaleur et la présence picturale de ces évocations de Paris 1900, éternelle Messaline de Toulouse-Lautrec, illusionnistes de Vuillard, postimpressionnisme qui émerge avec Van Gogh et cet éblouissant Semeur en hommage à Jean-François Millet, sans oublier Gauguin et une valeur alors montante, un certain Pablo Picasso…

 

Paul Cézanne "Le Garçon au gilet rouge" - 1888-1890 - Collection Emil Bührle

Zurich © SIK-ISEA, Zurich (J.-P. Kuhn)

 

Le regard est fasciné, hypnotisé au point de descendre et remonter plusieurs fois les étages de cette très belle exposition avant de se résigner à quitter ces lieux bénis des muses de l’art.

 

Exposition "Peindre dans la vallée de la Creuse"

jusqu’au 26/05/2019, Atelier Grognard Rueil-Malmaison

LEXNEWS | 07.04.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Voir la Creuse, d’hier, celle de George Sand notamment, c’est possible à Rueil Malmaison grâce aux tableaux réunis autour de l’exposition « Peindre dans la vallée de la Creuse » à l’Atelier Grognard. Face souvent négligée des débuts de l’impressionnisme, la vallée de la Creuse a su pourtant très tôt attirer des peintres dans ce paysage jusqu’à lors méconnu et délaissé. Des peintres qui deviendront célèbres dans ce mouvement, tel Claude Monet, suivi d’Armand Guillaumin, puis des postimpressionnistes comme Fernand Maillaud, Léon Detroy, des noms moins connus, mais dont les œuvres méritent d’être découvertes.

 

Théodore Rousseau

 

Une exposition réalisée par Véronique Alemany, commissaire scientifique, couvrant près d’un siècle de peinture inspirée par cette vallée nommée « la Creuse ». La diversité de ce paysage encore vierge attire le regard de ces peintres entre Berry et Limousin, une « mignonne Suisse » selon le jugement de George Sand qui invitera nombre de ces peintres à venir la rejoindre.
Cette aventure débuta au début des années 1830 avec Jules et Victor Dupré dont le visiteur pourra apprécier les paysages bucoliques, arbres et troupeaux jouissant d’un paysage inchangé depuis des siècles, une atmosphère saisie également par Louis Cabat d’après nature avec ces fusains où seul l’essentiel est retenu.

Avec Théodore Rousseau, le visiteur aura le plaisir de découvrir ces ciels se couvrent parfois d’impressions mélancoliques et d’ambiances crépusculaires. Puis, c’est au tour de Claude Monet de surgir avec Le Pont de Vervy en des couleurs plus inhabituelles, mais dont certains fondus préfigurent déjà les œuvres célèbres à venir.

 

DELAHOGUE Eugène, Vallée de la Creuse, 1903, huile sur toile, 64x79,5cm ©Vincent Escudero, musée de Châteauroux

 

Mais, la surprise pour le visiteur viendra assurément du travail d’Armand Guillaumin dont les toiles rayonnent de couleurs éclatantes, une Creuse sublimée par l’artiste pendant trente années… Plaisirs de ces couleurs franches, ces verts amande, ses mauves et rouges audacieux métamorphosant le paysage en palette éclatante. C’est l’âge d’or du paysage moderne avant le tournant du siècle et d’autres aventures novatrices comme celle du peintre Francis Picabia et ses étonnants Bords de la Sédelle, juxtapositions hypnotiques de couleurs acidulées et sombres berçant les ondes.

 

Armand GUILLAUMIN, La Creuse à Genetin, huile sur toile, 61x73cm ©Vincent Escudero, Musées de Chateauroux

 

Mais l’homme viendra bientôt troubler cette sérénité avec le barrage d’Éguzon qui mit un terme en 1926 à cette étonnante aventure souvent méconnue en Creuse, et que l’Atelier Grognard de Rueil-Malmaison propose de faire revire de bien belle manière le temps de cette exposition "Peindre dans la vallée de la Creuse".

catalogue « Peindre dans la vallée de la Creuse - 1830-1930 » par Véronique Alemany, Claire Maurer-Montauzé, Éditions SNOECK GENT, 2019.
 

 

« L’Orient des peintres - Du rêve à la lumière »

musée Marmottan Monet jusqu’au 21 juillet 2019

LEXNEWS | 17.03.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Quel autre thème plus inspirant pouvait venir baigner de lumière le musée Marmottan, lieu d’une partie des plus belles œuvres de Claude Monet si sensible à ses variations ? Si le père de l’impressionnisme fut plus attiré par l’art de l’Extrême-Orient que par l’Orient, il demeure que nombre de ses contemporains artistes seront en revanche littéralement happés à son contact. Attraction fatale, souvent plus fantasmée que réelle, l’Orient séduit, fascine et surprend la palette de ces peintres plus habitués à la lumière du nord de la Méditerranée. Quel beau titre dès lors que celui retenu par l’exposition « L’Orient des peintres, du rêve à la lumière », une traversée venant souligner à la fois la réalité de cet Orient évanescent et toute la fragilité évanescente de cette lumière que n’auront de cesse de vouloir saisir les orientalistes. En retenant une soixantaine de chefs-d’œuvre provenant des plus importantes collections publiques et privées d’Europe et des États-Unis, le commissaire de l’exposition Emmanuelle Amiot-Saulnier a souhaité rétablir une vision plus juste de cet orientalisme, sans pour autant lui enlever sa part de mystère, si bien servie par une scénographie originale retenue pour la présentation des œuvres.

 

Théodore Chassériau "Danseuses marocaines. La Danse aux mouchoirs" - 1849 - Paris, musée du Louvre, département des Peintures, legs du baron Arthur Chassériau, entré au Louvre en 1934 Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

 

L’Orient apparaît tout d’abord comme un rêve, synonyme de fantasme, transposé à l’idéal de la femme, inaccessible derrière grilles et cloisons, et à la fois tentatrice et soumise. Idéal de beauté incarnée, cette figure féminine apparaît sous le pinceau de Delacroix ou Ingres avec sa fameuse représentation de La Grande Odalisque, omettant l’étymologie de ce nom mythique plus prosaïquement proche du statut de femme de chambre dans les cours ottomanes… Si à leur suite des peintres comme Leroy, Gérôme ou encore Debat-Ponsan vont faire évoluer ces représentations en y instillant des décors plus réalistes et plus géométriques, il demeure que cet Orient reste indissociablement lié au corps sublimé de la femme, objet de désirs coupables en cette fin du XIXe siècle. Avec la peinture d’Eugène Fromentin, le voile se lève sur cette fantasmagorie et vient souligner cette lumière crue de l’Orient qui dévoile alors des réalités plus dures, celles de la pauvreté et de l’âpreté de la vie dans ces régions harassées de soleil. Le visiteur pourra également découvrir des facettes plus méconnues avec les œuvres sensibles d’Armand Point et son Cavalier arabe dans le sud ou encore cette vue épurée du Port d’Alger de Jules-Alexis Muenier préfigurant les prémices de la modernité. Cette dernière, à l’amorce du tournant du siècle, surgit en effet dans le parcours de l’exposition avec le regard sur l’Orient d’Albert Marquet et ses sublimes vues de Sidi-Bou-Saïd ou de La mosquée de Laghouat dont les déclinaisons de bleu inondent la toile.

 

Émile Bernard "Abyssine en robe de soie, étude de mulâtresse" - 1895

- Paris, musée du Quai Branly – Jacques Chirac,

en dépôt au musée des Années 30 de Boulogne-Billancourt

(C) musée du quai Branly - Jacques Chirac, Dist. RMN-Grand Palais

 

Matisse renouvellera, quant à lui, l’odalisque qui se noie dans le décor de motifs décoratifs, et Émile Bernard livrera une sage étude de mulâtresse avant les déstructurations opérées par Kandinsky dans son œuvre Oriental… C’est un parcours inspiré qui est ainsi proposé au visiteur de l’exposition L’Orient des peintres. Une belle, inspirée et inspirante exposition, qui sans écarter les images traditionnelles livrées par l’Orientalisme, propose d’autres facettes passionnantes, qui attireront à n’en pas douter le regard des visiteurs, pour entrevoir un autre orient, celui qui reste à découvrir…


« L'Orient des peintres, du rêve à la lumière » sous la direction de Christine Peltre et Emmanuelle Amiot-Saulnier, Hazan, 2019.

 

 


 

Aussi dépaysant que l’exposition qu’il accompagne le catalogue « L’orient des peintres, du rêve à la lumière », offre une vision de l’orient aux suaves parfums envoûtants et aux couleurs chatoyantes. Si l’ouvrage s’ouvre sur deux doubles pages de détails de la célèbre toile « La petite Baigneuse » d’Ingres, tout est loin cependant d’être dit et vu… Car si l’orientalisme a traversé de son souffle musqué tout le XIXe siècle, il n’en demeure pas moins que celui-ci n’a pas été uniforme, mais marqué de tournants, de soubresauts et de renouvellements. Afin d’appréhender cette approche dynamique de l’orientalisme, l’ouvrage sous la direction d’Emmanuelle Amiot-Saulnier, commissaire de l’exposition, docteur en histoire de l’art et de Christine Peltre, professeur universitaire, a fait choix de reprendre les deux grands axes de l’exposition et d’emmener le lecteur d’abord dans ce rêve de beauté féminine fantasmée que fût l’orient pour les peintres, puis dans celui de ces paysages lointains. Un voyage allant des premiers peintres orientalistes aux artistes du tournant du siècle, des peintres déjà tournés vers l’abstrait mais qu’influenceront encore les parfums enivrants d’orient…
L’évolution de la beauté féminine dans l’orientalisme est développée par Emmanuelle Amiot-Saulnier dans une riche contribution au titre évocateur : « La muse d’Orient, du fantasme à la pureté géométrique ». Une muse d’orient insaisissable qu’Ingres saura pourtant si bien appréhender tant par le rêve, un rêve fantasmé, que par cette sensualité à fleur de peau avec « Le Bain turc » ou encore et toujours « La petite Baigneuse » dite encore « Intérieur de Harem ». Delacroix, quant à lui, en saisira les silhouettes, des silhouettes aux corps pleins de mystères tels ces « Femmes d’Alger dans leur intérieur ». Des ambiances emplies de parfums, de danses et de secrets qui seront si prisées de Théodore Chassériau avec ses représentations d’intérieurs de harems, leurs femmes sortant du « Bain au sérail » ou encore ces « Danseuses marocaines » et cette « Danse aux mouchoirs ».
Avec la fin du XIXe siècle, la muse d’orient des peintres deviendra cependant plus imaginaire et se drapera alors avec Jean-Léon Gérôme ou Leconte de Nouÿ d’une vision plus occidentalisée, plus architecturale ; Désormais, plus connu et décrypté, bien que gardant un attrait certain pour les peintres, l’orient prendra au tournant du siècle les traits d’un décor orientalisé, d’une harmonie décorative dans laquelle se glissera alors la muse… Parallèlement, la critique se fait plus sévère et blasée, se serait-elle lassée ? L’influence de l’orient demeurera pourtant encore, ce sera un exotisme dilué empli de lumière et de couleurs qui viendra envelopper la muse ; Un exotisme que l’on retrouvera paré de couleurs chatoyantes et d’arabesques au rouge dominant chez Matisse ou plus froides et aux lignes géométriques chez Vallotton avec ce « Bain turc » en hommage à Ingres et annonçant déjà un tournant vers l’abstraction.

 

 

Félix Édouard Vallotton "Le Bain turc" - 1907 - Ville de Genève,

musées d’art et d’histoire © Musées d’art et d’histoire,

Ville de Genève, photographe : Bettina Jacot-Descombes

 


Mais, « L’Orient des peintres », ce sont aussi des paysages de sable, de palmiers et cette lumière à nulle autre pareille ; Une sensation ou « Idée de soleil » que développe Christine Peltre dans sa non moins riche contribution. Ce sont d’abord les rues d’Eugène Fromentin ou de Maurice Bompard, avec cette lumière crue, aveuglante et où la soif s’abat ; Les paysages s’élargissent aussi avec Lazerges et ses caravanes de dromadaires, la pierre s’allie alors au jaune et le sable aux ocres… Mais les bleus, les verts des paysages d’Orient éclatent avec Claude Monet et « Palmiers à Bordighera », avec Renoir et le « Champs de bananiers » ou encore Signac, Théo Van Rysselberghe et sa « Vue sur Mekhnès », teintant leur orientalisme d’un néo-impressionnisme. Albert Marquet, bien que ne se pensant pas orientaliste avant son mariage, retiendra quant à lui une vision orientale tout de vert et de bleu avec des vues de Sidi-Bou-Saïd… Paul Klee ou Kandinsky fermeront ce beau et riche catalogue par cet orient où souffle maintenant le vent de l’abstraction.
Plus qu’un dépaysement, le catalogue « L’orient des peintres » offre de somptueux songes, d’un orient « du rêve à la lumière ».

 

Exposition Graver pour le roi - Collection de la Chalcographie du Louvre

jusqu'au 20 Mai 2019, musée du Louvre

LEXNEWS | 17.03.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

La Chalcographie du Louvre est une institution déjà ancienne puisqu’elle remonte à 1797, date à laquelle elle fut créée sous le Directoire et eut pour vocation de conserver et diffuser, grâce aux quelques 14 000 matrices gravées sur cuivre pour l’impression des estampes des chefs-d'oeuvre du musée.
Cet art, souvent discret par rapport à la peinture, manifeste pourtant des qualités étonnantes si l’on en juge aux pièces présentées dans cette exposition organisée par son commissaire Jean-Gérald Castex. La Chalcographie du Louvre est elle-même l’héritière de trois prestigieuses collections depuis Louis XIV jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Gravures chargées de célébrer la gloire du roi, le Cabinet du roi incluait en effet près de mille plaques commandées par Colbert dont certaines sont présentées dans l’exposition.

 

Henri Simon Thomassin d'après Louis de Boullogne, Louis XIV protégeant les Arts 1728, Eau-forte et burin, Paris Bibliotheque

 

Le fonds des Menus-Plaisirs célèbre quant à lui les grandes cérémonies de la Cour et toutes ces réjouissances publiques qui rythmèrent le XVIIIe siècle sous l’impulsion de Louis XV. Enfin, la collection de l’Académie royale de peinture et de sculpture regroupe des œuvres de réception commandées aux graveurs lors de leur admission. Le visiteur pourra ainsi découvrir ces matrices rarement montrées dont l’art de la gravure ravit le regard qui se doit d’être plus attentif et s’aiguise plaisamment au fil des œuvres, jouant des angles et des lumières pour apprécier ces fines rayures. Des finesses qui par elles-mêmes sont déjà un art à part entier si l’on en juge le talent de Claude Mellan excellant dans leur virtuosité parallèle sans jamais se croiser. Le parcours est ponctué régulièrement des épreuves tirées de ces matrices ainsi que des dessins en rapport, une manière de dévoiler toutes les facettes de l’estampe qui conserve toujours une part de magie quant à ses différentes étapes ; une compréhension qui sera complétée idéalement par la visite du nouvel espace pour les arts graphiques attenants ?, qui éclaire de manière didactique tous les gestes et techniques de l’estampe et des autres arts graphiques grâce à de nombreuses vidéos et matériels réunis. Cette exposition s’avère d’autant plus importance qu’à partir de 2020, les matrices d’estampes antérieures à 1848 ne pourront plus servir pour des raisons de conservation à l’impression dans les ateliers de la RMN.

« Graver pour le roi – Collections historiques de la Chalcographie du Louvre » catalogue de l’exposition, 208 pages, 150 illustrations, coédition musée du Louvre éditions / Liénart éditions, 2019.

 


Le catalogue réalisé à l’occasion de l’exposition Graver pour le roi – Collections historiques de la Chalcographie du Louvre plonge le lecteur dans cet univers feutré et discret du monde de l’estampe. Si les ateliers de peinture sont plus connus du grand public par les études et descriptions qui en ont été faites tout au long de l’histoire de l’art, l’art de la gravure reste assurément plus confidentiel, une discrétion que souhaite lever le musée du Louvre par une belle succession d’expositions. Articulé autour des trois axes retenus pour l’exposition, cet ouvrage explore tout d’abord Le Cabinet du roi où fêtes et divertissements font l’objet d’une véritable politique sous l’impulsion de Colbert, une manière visuelle et graphique d’appuyer par une rhétorique artistique l’importance de l’institution royale antérieurement fragilisée lors de la Fronde. Qu’il s’agisse des guerres, des fêtes, feux d’artifice et illuminations, tout est prétexte au faste et à la grandeur, synonymes du pouvoir absolu rayonnant dans toute l’Europe grâce à ces estampes gravées.

 

 

Jacques François Blondel, Description / Des festes / Données par La Ville de Paris, Paris, musée du Louvre

 

Cette politique de communication par l’art eut en effet un grand rayonnement ainsi qu’en témoigne ce riche catalogue auprès des cours étrangères qui pour certaines d’entre elles reproduiront par mimétisme certains traits. Louis XV perpétuera également cette tradition avec Les Menus-Plaisirs du roi, une manière de graver pour l’éternité les grandes étapes qui scanderont la vie du monarque et d’où le style rocaille émergera progressivement. Les fêtes royales sous Louis XV et Louis XVI gagneront en raffinement, un art subtil dont les œuvres de Charles-Nicolas Cochin et de Jean-Michel Moreau le Jeune témoignent encore merveilleusement dans les pages de cet ouvrage. L’Académie Royale de Peinture et de Sculpture fondée en 1648 offre, enfin, l’occasion d’admirer des gravures réalisées par Girard Audran ou Jean Pesne d’après des œuvres de Nicolas Poussin, Charles Le Brun, Pierre Paul Rubens ou encore Antoine Van Dyck. Ainsi que le souligne Jean-Gérald Castex : « à la différence des images virtuelles retouchées et diffusées instantanément qui nous entourent, la création d’une estampe demeure avant tout le résultat du travail lent et minutieux du graveur devant sa plaque », un art fait de délicatesse et dont les infimes variations sont à l’infini ; C’est cette variété infinie qu’offre et permet de découvrir ou retrouver ce riche et beau catalogue.

 

Dans ma peau – exposition immersive.
Musée de l'Homme – Paris – jusqu'au 3 juin 2019

LEXNEWS | 28.03.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

 

Le musée de l'Homme poursuit l'aventure de l'exploration de l'identité humaine en traitant du sujet le plus universel qui soit, la peau. Qu'elles soient représentées ou définies par un nuancier de couleurs, les peaux ne sont qu'une et cette enveloppe que chacun expérimente comme la seule protection authentique face au monde extérieur, est un sujet de recherches et d'observations constantes. Que la peau soit une surface de parures (tatouages, scarifications, peintures rituelles, d’initiations ou encore de piercings) ou de réparations (greffes, maladies de la peau ...), c'est par ces deux axes, biologique et culturel, que les commissaires et chefs de ce projet (Alexis Amen pour « Le piercing sous le regard des sciences humaines » - Judith Naslednikov pour le Musée de l'Homme et Isabelle Walter pour la recherche des laboratoires L'Oréal et conseillers scientifiques, médecins anthropologues, directeurs de recherche ) tout comme André Delpuech, directeur du Musée et Jacques Leclaire, directeur scientifique de L'Oréal, se sont concentrés sur le thème « Parer et réparer la peau ».

 


Nous qui employons maintes expressions à son sujet (Être bien dans sa peau... L'avoir dans la peau... Faire peau neuve... Être à fleur de peau... Vouloir la peau de quelqu'un... Coûter la peau des fesses... Tenir à sa peau... et tant d'autres) connaissons-nous vraiment cet organe vivant qui nous rend uniques et nous suit tout au long de notre vie ? Alors le mieux est de plonger au cœur de notre plus grand organe dont la surface varie entre 1,5 à 2 m2, soit un grand drap de lit... d'une épaisseur de 0,5 à 5mm et de 3 à 5kg chez un adulte... Quoi ? Plus lourd que notre cerveau... Et composée de 70% d'eau, soit 1/5 de la totalité de la peau du corps humain... D'une température de 30 à 36,6C° en surface et 37C° en interne, possédant 600 000 récepteurs du toucher et 2300 terminaisons nerveuses par cm2 au niveau de la pulpe des doigts comme 700 récepteurs du froid et 24 pour le chaud... Et, oui, çà donne le tournis !
Épiderme (renouvelée 1200 fois au cours de notre vie), couche cornée (composée de 5 à 10 couches de cellules), derme (de 1 à 4 mm d'épaisseur), hypoderme (tissu adipeux qui représente 15 à 20% de notre poids), desquamation (nous perdons environ 1 g de cellules cornées par jour), glandes encrines ( 99% d'eau et 1% de matières dissoutes), glandes sudoripares (de 2 à 5 millions sur tout le corps), cellules de Langerhans ou sentinelles de l'immunité (2 à 4% de la population cellulaire de la peau), ongles (croissance de 3 mm par mois), poils (5 millions sur tout le corps dont 1 million sur la tête, cheveux compris)...

Sans oublier les pigments de mélanine donnant les multiples couleurs de peaux...
Tout est expliqué de manière simple en immergeant le visiteur dans différents espaces où chaque thème (entrez dans la peau, les profondeurs de la peau, l'organe du toucher, la couleur de la peau, la peau barrière, les signes du vieillissement, son microbiote, reconstruire la peau humaine, des modèles de peau pourquoi faire ? Sauver la peau, et demain?) sont didactiques, interactifs, ludiques et pédagogiques. Un entretien de l'anthropologue et paléobiologiste Nina Jablonski travaillant sur l'évolution de la couleur de la peau chez l'homme, nous explique comment et pourquoi la couleur de la peau s'est répartie sur la planète, quel est le rapport de celle-ci aux rayons UV et ce qu'il en est de la peau dans l'origine de l'espèce humaine, mais aussi de ce qu'il adviendra de l'évolution des dizaines de nuances de couleurs de peau à travers la complexité génétique des métissages et des lieux géographiques... Pourquoi l'homme développe-t-il un tel intérêt pour la peau ? Probablement parce que la peau est le seul organe ayant cette adaptation rapide et une réactivité quasi immédiate lors d’une agression extérieure.

 

 

 

Celle-ci nous donne, en effet, des informations en permanence sur ce qui nous entoure, c'est notre sens le plus développé. Aussi, est-elle analysée biologiquement pour comprendre son microbiote et pouvoir la reproduire artificiellement et guérir les pathologies, brûlures, cancers, maladie des enfants lune... Elle est également le centre d'intérêt d'analyses psychologique et psychanalytique (lire « Moi peau » de Didier Anzieu). Elle est aussi pour les anthropologues la carte d'identité des populations du monde. Le dossier « Piercing » révèle combien cet intérêt pour la peau demeure omniprésent depuis l'homme préhistorique jusqu'à aujourd'hui. Enfin, une galerie de photos vient illustrer les différents langages corporels visuels immédiats, véritable livre ouvert sociologique quant aux marquages actuels et leur signification dans l'histoire et les sociétés humaines.

 


 

Alors comprendre l'importance de notre enveloppe vitale, cette carte d'identité, ce marqueur d'âge et de santé, que l'on apprécie de toucher, de parfumer, de parer et que l'on croit bien connaître, est certainement ce que l'ensemble de cette exposition propose à chacun avec ce plaisir de la découvrir réellement, de la percevoir dans tous ses rôles, l'appréciée et en prendre grand soin.
 

 

« Toutânkhamon ; Le trésor du Pharaon »

Grande Halle de la Villette – Paris
jusqu’15 septembre 2019

LEXNEWS | 22.03.19

par L.B.K.


 


« Toutânkhamon » à la Grande Halle de la Villette à Paris, une exposition présentée comme événement et qui assurément l’est ! Pouvait-il en être autrement pour ce Pharaon le plus connu dans le monde entier ? Le visiteur n’est pas seulement immergé dans le fabuleux univers du trésor de Toutânkhamon, il en est littéralement subjugué et ébahi. Avec une scénographie remarquablement pensée et réussie, le visiteur est ainsi invité à entrer dans la dernière demeure du Pharaon en une pénombre où seuls les feux de ces trésors éblouissent.

 

 

Réalisée pour rappeler, en effet, le labyrinthe de la tombe du Pharaon découverte par Howard Carter dans la Vallée des Rois en 1822, il y a presque cent ans, le visiteur pénètre dans la tombe de Pharaon avec le célèbre égyptologue, passant d’antichambre en chambre jusqu’à cette fameuse ouverture de la bouche qui a accueilli le Pharaon dans son voyage des morts. A chaque porte franchie, représentant les étapes de ce voyage vers l’au-delà, lui sont donnés à voir les plus beaux trésors, bijoux, pectoraux, statues, vases, objets funéraires que découvrit Carter, des pièces originales prestigieuses qui pour nombre d’entre elles ne sont jamais sorties d’Égypte ; Or, argent, bronze, pierres précieuses, lapis-lazuli, cornaline… Voilà qui fera oublier l’absence du masque du Pharaon présenté pour la dernière fois à Paris en 1967, mais ne sortant plus d’Égypte pour des raisons de conservation aujourd’hui. Le visiteur ne pourra, en effet, que demeurer ébahi devant ce pectoral et contrepoids tout d’or incrusté d’un scarabée en lapis ou celui de l’oiseau Ba également tout en or.

 

 

Rappelons que Howard Carter découvrit dans cette dernière demeure de Toutânkhamon plus de 5000 objets dès plus quotidiens aux plus précieux et qu’il ne mit pas moins de dix ans à remonter et inventorier ce trésor inestimable, une expédition extraordinaire du début du XIXe siècle rappelée en fin de parcours… Objets fabuleux mais aussi du quotidien pour le voyage du défunt, coffres incrustés ou coffres en pierre de nourriture, armes, boucliers… De nombreuses photographies, écrans et vidéos émaillent l’exposition, expliquant et complétant ces découvertes.

C’est ainsi toute la dimension religieuse du règne de Toutânkhamon, 12ème pharaon de la 18e dynastie, qui se révèle au visiteur. Toutânkhamon, lorsqu’il succéda à son père Akhenaton, osa revenir sur la réforme qu’avait entreprise ce dernier en imposant un culte unique au dieu Aton, et réinstaura la religion classique égyptienne avec ses multiples dieux. Cette réforme ne se fit cependant pas sans transition et le visiteur retrouvera ce dieu unique notamment dans les objets du jeune pharaon, lorsqu’il se nommait encore « Toutankhaton » (ce qui signifiait à l’image d’Aton), tel ce fauteuil d’enfant incrusté d’ébène et d’ivoire, ces jeux ou encore ce Trône d’or appartenant au mobilier funéraire que Carter découvrit dans l’antichambre de la tombe et portant encore sur le dos le nom du jeune pharaon.

 

 

Mais, sous le règne de Toutânkhamon bien des dieux et des rites religieux égyptiens réapparaissent. Aussi, le visiteur pourra-t-il admirer nombre de statues, objets cultuels témoignant de l’éternité de la cosmogonie égyptienne, telle cette figurine d’Horus sous les traits d’un faucon solaire recouverte de feuilles d’or ; Telle aussi cette statue du Dieu Amon protégeant le pharaon prêtée par le musée du Louvre et dont les traits du visage sont ceux du jeune pharaon. Le visiteur découvrira également le lit funéraire en bois doré remarquablement conservé, les éléments de la momie de Toutânkhamon, sa crosse et son fléau, mais aussi sa canne, ses gants en lin brodés de soie quasiment intacts… ou encore ce Naos en bois doré représentant des scènes du pharaon et de Ânkhésenamon, son épouse et demi-sœur, fille elle-même de Néfertiti.

 

 

Des trésors soulignant toute la force symbolique mise en œuvre pour la régénération du souverain et son voyage vers sa nouvelle vie éternelle dans l’au-delà.
Et si les successeurs de Toutânkhamon ont mis beaucoup d’énergie à tenter d’effacer son règne et sa puissance, détruisant statues jusqu’à en effacer son nom sur certaines, ce que rappellent les dernières salles, cette remarquable exposition témoigne cependant que Toutânkhamon demeure encore en ce XXIe siècle, plus de trois millénaires après, le pharaon le plus fascinant.

 

 


 

 

Toutânkhamon en livres

« Le trésor de Toutankhamon » de Zahi Hawass & Sandro Vannini, Editions Mazenod, 2019.

 

 


Événement phare, l'exposition "Toutankhamon - Le trésor du Pharaon", à la Grande Halle de la Villette de Paris imposait un ouvrage à la dimension du grand pharaon. C’est chose faite avec ce bel ouvrage réalisé par l’incontournable égyptologue Zahi Hawass, figure majeure de l’égyptologie contemporaine ayant réalisé des découvertes capitales telles les tombes des constructeurs des pyramides de Gizeh, la Vallée des Momies d’Or à Bahariya, l’identification de la momie de la reine Hatchepsout. L’autre point fort de cette somme impressionnante réside dans la qualité des photographies du non moins grand photographe Sandro Vannini, mondialement connu pour la splendeur de ses prises de vue à la fois artistiques et d’une précision redoutable. C’est à un véritable voyage dans l’univers spirituel du grand pharaon qui est proposé par ce livre riche de 324 illustrations, dont 26 pages dépliantes. Le lecteur sera en effet introduit au cœur de la pyramide, de l’antichambre jusqu’à la chambre funéraire, invité à découvrir les plus belles merveilles qu’ont pu livrer les fameuses fouilles de Howard Carter en 1922. Zahi Hawass se souvient en introduction de sa première visite durant l’hiver 1964, il n’avait alors que 17 ans et ne se doutait pas qu’il serait l’un des principaux responsables du département égyptologie de son pays…
Lorsque Toutankhamon, succéda à son père Akhenaton, il imposa un retour du dieu Aton au dieu Amon, revenant ainsi du courant amarnien caractérisé par un seul dieu vénéré au polythéisme égyptien traditionnel. Le pharaon était, en effet, classiquement l’émanation d’Amon sur terre jusqu’à cet épisode singulier imposé par Akhenaton quant à la vénération unique du dieu solaire Aton. Toutankhamon opère donc un retour au cadre classique après une période de flottement, démontrant une fois de plus que la religion égyptienne était avant tout une religion ouverte avec une pléthore de divinités en permanente mutation. L’ouvrage permet de s’immerger dans cet univers unique en entrant dans le sanctuaire de Toutankhamon par l’escalier et le couloir d’entrée et d’y découvrir ainsi, comme Carter le fît, cette superbe tête de Nefertoum – Toutankhamon enfant – dépliée sur trois pages. Suivent une série de pièces et d’espaces livrant des trésors plus fabuleux les uns que les autres défilant page après page en une ivresse d’or vertigineuse. Coupe de calcite translucide, statues gardiennes dorées, lits rituels, chars, jusqu’au fameux masque d’or, cornaline et lapis-lazuli... Ce n’est que splendeur et magnificence, une émotion qui fut celle de Howard Carter et qui est partagée dans ces pages. Pour chaque lieu et pièce, des notices complètes permettent de les replacer dans leur contexte et d’en souligner non seulement la qualité esthétique mais également l’importance archéologique. C’est à un voyage enivrant auquel convie cet ouvrage remarquable, relevant ce pari fou de restituer un environnement et de proposer une telle visite avec tous ces trésors, une visite aujourd’hui devenue impossible sur le lieu même où reposait le grand pharaon.

"Toutânkhamon. Le voyage dans l'au-delà" de Sandro Vannini, relié avec 3 pages dépliantes, 25 x 34 cm, 448 pages, Taschen, 2018.

 

 

 


À personnage de légende tel Toutânkhamon, il fallait un livre d’envergure, et c’est avec brio ce qu’a réalisé Sandro Vannini à partir de reproductions photographiques exceptionnelles. L’auteur a commencé sa carrière en tant que photographe et c’est à partir de cet art qu’il a pu réaliser des clichés dans les lieux les plus exclusifs – et le plus souvent interdits au public – pour proposer cette somme de 444 pages en grand format.

 

Travaillant sur les sites égyptiens depuis 1997, cette connaissance intime de l’Égypte antique lui a permis d’élaborer patiemment une véritable collection d’archives visuelles à partir de laquelle il a pu concevoir cet ouvrage. Les conditions climatiques extrêmes de la vallée des Rois exigeaient une connaissance professionnelle de la photographie numérique de pointe, c’est cette maîtrise qui a valu à son auteur de collaborer avec le Musée égyptien du Caire pour la restauration de pièces antiques détruites.

 

Sandro Vannini évoque ainsi dans ces pages magnifiquement illustrées par ses clichés le chemin de Toutânkhamon vers le paradis grâce aux trésors de l’Égypte antique. Réalisé en hommage au centenaire de la première expédition d’Howard Carter, ce livre d’art d’exception, grâce à ses images de très haute résolution, fait partager à son lecteur cet extraordinaire voyage dans l’au-delà de l’un des pharaons les plus célèbres. Les témoignages exhumés par l’archéologue en 1922, après 34 siècles d’oubli, reprennent ainsi vie sous l’objectif de l’auteur en un luxe de détails qui éclairent la conception de la vie après la mort que pouvaient avoir les Égyptiens de cette époque. Les couleurs et les détails sont révélés grâce à la persévérance et l’acuité du photographe.

 

Troublants regards sur fond d’or évoquant par leur hiératisme l’attente de la vie éternelle, offrandes et rites qui en disent long sur la conception de la vie et de la mort des Égyptiens antiques contemporains du célèbre pharaon, funérailles sous les atermoiements des pleureuses que l’on croirait percevoir de ces pages inoubliables…

 

Un étonnant voyage en images dont les légendes sont signées par le spécialiste Mohamed Megahed et les avant-propos de chaque partie rédigés par des égyptologues réputés. Sandro Vannini confiait : « J’ai toujours cultivé l’illusion de capter une part de l’âme de l’ancienne Égypte dans mes photos, de la faire voyager et de la préserver pour toujours », avec ce livre ses vœux sont indéniablement exaucés !

Florence Quentin « Dans l’intimité de Toutankhamon » First Editions, 2019.

L’égyptologue Florence Quentin invite les lecteurs de son dernier ouvrage à entrer « Dans l’intimité de Toutankhamon » à l’occasion de l’exposition consacrée au fameux pharaon et son trésor à Paris.

Partant de la rencontre que l’on imagine passionnante et émouvante avec Sheikh Hussein, celui là même qui, en 1922, âgé seulement d’une douzaine d’années avait repéré la première pierre d’un tombeau qui allait être l’une des plus grandes découvertes du siècle, l’auteur rappelle en introduction les conditions de cette mise au jour de la tombe KV62, plus connue sous le nom de tombe de Toutankhamon. L’ouvrage a choisi de présenter Toutankhamon à partir des nombreux objets qui ont accompagné le voyage vers l’au-delà d’un des pharaons les plus connus au monde, alors que son existence et règne faillirent bien sombrer dans les oubliettes de l’Histoire.

Symboliquement , les premiers d’entre eux sont ses sandales, ces « semelles de vent » de toutes les matières, des plus précieuses, d’or, aux plus simples de peau blanche. À une époque où se chausser était un signe d’appartenance à l’élite du pays, nul étonnement alors à ce que l’on en ait retrouvé dans la tombe de Toutankhamon près d’une centaine.

 

Après les souliers, le char, autre objet de déplacement également réservé aux puissants de l’Égypte antique, char d’apparat et de chasse ou encore pour les champs de bataille où sa rapidité et son agilité faisaient mouche sur l’ennemi. Pour le jeune pharaon fragilisé par une boiterie permanente, ce noble véhicule devait assurément être précieux pour faire oublier ce handicap lors de ses déplacements.

 

Alors que de nombreuses hypothèses ont été avancées sur les causes de sa mort à l’ âge prématuré de 17 ans, il demeure que le jeune pharaon faisait largement usage de nombreuses cannes qui l’accompagneront jusqu’à son dernier voyage dans l’au-delà. Le livre foisonne de ce quotidien du pharaon, ordinaire pour le divertir avec cette table de jeu ou extraordinaire lorsqu’il s’agit de rappeler sa fonction et son identité divine avec ce trône fabuleux d’or, d’argent, d’albâtre et de cornaline, sans oublier l’incontournable masque funéraire pesant plus de 10 kg…

 

Un voyage inoubliable dans l’intimité du pharaon qui contribue à mieux saisir et appréhender les splendides trésors réunis à l’occasion de l’exposition qui lui est actuellement consacrée.

 

Les Nabis et le décor
Bonnard, Vuillard, Maurice Denis… jusqu'au 30 juin 2019
Musée du Luxembourg Sénat

LEXNEWS | 17.03.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Curieusement aucune exposition en France n’avait été consacrée jusqu’à aujourd’hui à l’art décoratif et ornemental des Nabis. Cet oubli est réparé de bien belle manière avec une scénographie intimiste d’Hubert Le Gall qui plonge le visiteur dans la joie de l’apparente spontanéité d’un art s’opposant à l’esthétique du pastiche prédominant à la fin de ces années 1880. Si les noms de Bonnard, Vuillard, Maurice Denis, Sérusier, Ranson, élèves de l’Académie Julian, font figure de classiques de nos jours, à la fin du XIXe siècle, ces jeunes artistes ont aussi bouleversé les codes esthétiques en intégrant le Beau dans le quotidien. Isabelle Cahn et Guy Cogeval, les commissaires de cette exposition, ont ainsi souhaité mettre en évidence combien ces personnalités qui poursuivront respectivement leur chemin par la suite ont su à cette époque charnière abattre la frontière entre beaux-arts et arts appliqués.

 

 

Épuration des formes, lignes dégagées de leurs contraintes, influences de l’art japonais, tout est prétexte à une nouvelle vision. Si la rencontre de Paul Gauguin en Bretagne avec Paul Sérusier donnera naissance au fameux tableau Le Talisman, objet en ce moment d’une belle exposition au musée d’Orsay, cette rencontre fut aussi le point de départ d’une nouvelle esthétique autour de laquelle se réuniront les Nabis. Ces « prophètes » d’un art s’écarteront de l’impressionnisme et de l’académisme pour rechercher le symbole, l’essentiel.

 

 

Une idée d’un art nouveau qui se traduira admirablement notamment par des œuvres telles que ces Femmes à la source de Paul Sérusier ou L’Éternel Été de Maurice Denis. Les couleurs pures, la suggestion plus que la représentation, de larges aplats dressent des compositions à nulle autre pareille si l’on songe à ces scènes d’intérieur d’Édouard Vuillard Le Corsage rayé, L’Intimité ou encore Le Choix des livres qui submergent les personnages dans une décomposition totale de la couleur, ainsi qu’aimait à le souligner Maurice Denis : « Se rappeler qu’un tableau – avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote – est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». Adeptes d’une liberté certaine dans les formes - nulle école chez les Nabis - mais une sensibilité propre à chacun s’exprimant dans un cadre suffisamment souple pour accepter des différences entre les artistes. Si certains seront habités par une transcendance tels Denis, Sérusier ou encore Ranson, d’autres se regrouperont en revanche plus volontiers autour de l’élément décoratif notamment Bonnard, Vuillard, Vallotton, Roussel. Un art décoratif singulier propre aux Nabis et que nous donnent à voir ces salles inspirantes où estampes japonaises, céramiques et autres panneaux décoratifs composent cette esthétique troublant le langage préexistant, une esthétique annonciatrice des avant-gardes du siècle à venir.

Les Nabis et le décor. Bonnard, Vuillard, Maurice Denis... - Catalogue d'exposition sous la direction d’Isabelle Cahn et Guy Cogeval, RMN, 2019.
 


À une telle exposition mettant en avant la créativité quant aux arts décoratifs des Nabis, il fallait un catalogue à la hauteur de ces exigences. C’est chose faite avec cette publication particulièrement réussie non seulement pour l’esthétique indéniable de sa couverture travaillée, mais également quant aux détails de nombreuses œuvres retenues pour encadrer les essais des auteurs consacrés à ces artistes. Véritables feux d’artifice, ces pages plongent le lecteur dans l’audace des Nabis quant aux arts décoratifs entendus en un lien direct avec la vie, loin de toutes les conceptions académiques préexistantes.

 

 

En abattant les frontières entre beaux-arts et arts appliqués dans les dernières années du XIXe siècle, cette poignée d’artistes anticipe un profond changement qui marquera tout le XXe siècle jusqu’à nos jours. Loin du pastiche omniprésent dans les intérieurs d’alors, Bonnard, Vuillard, Denis et bien d’autres encore sauront créer des œuvres originales qui feront immixtion dans les maisons de leur commanditaire comme un prolongement de leurs célèbres toiles. La fantaisie, la liberté des couleurs et des formes, une souplesse des lignes se jouent des codes et des techniques. L’influence du Japon est particulièrement sensible ainsi que souligne Isabelle Cahn par le titre de son essai : « Sur les murs : entre rêve et réalité ». Ces prophètes d’un art nouveau souhaitent embellir la vie quotidienne avec des œuvres accessibles. Ce Paravent aux colombes de Maurice Denis propose toute la fraîcheur de scènes bucoliques, mais peut faire l’objet également de plusieurs degrés de lecture si l’on songe à la symbolique de l’animal retenu.

 

 

Guy Cogeval invite, quant à lui, le lecteur à une réflexion sur « Le piège d’Hélène », à partir des peintures décoratives de Vuillard. Des peintures qui manifestent, conjuguant de manière singulière et complexe, l’héritage de l’art médiéval, le frémissement urbain et les débuts du cinéma ! Élise Dubreuil aborde dans sa contribution ces « prophètes chez les barbares », cette place qui sied si bien aux Nabis et aux artistes décorateurs à ce tournant du siècle, une place loin d’être anodine si l’on songe aux enjeux du cadre de vie de l’homme moderne en plein cœur de la seconde Révolution industrielle. La deuxième partie du catalogue ravira également le lecteur par ces magnifiques reproductions des œuvres exposées, certaines d’entre elles bénéficiant même de dépliant sur trois volets, offrant un festival de couleurs et de formes sous le signe de ces prophètes de l’art décoratif.

 

Franz Marc / August Macke. L'aventure du Cavalier bleu

Exposition musée de l’Orangerie jusqu’au 17 juin 2019.

LEXNEWS | 14.03.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Si les noms de Franz Marc (1880-1916) et August Macke (1887-1914) sont peut-être moins connus du grand public, l’aventure du Cavalier bleu est certainement plus familière ainsi que le destin tragique de ces deux jeunes artistes prometteurs qui laisseront leur vie comme tant d’autres sur les champs de bataille en France lors de la Première Guerre mondiale. Der Blaue Reiter ou Le Cavalier bleu, ce mouvement de l’expressionnisme allemand, compte en effet ces deux figures majeures auxquelles les commissaires de l’exposition, Cécile Debray et Sarah Imatte, ont consacré et conçu un beau parcours jalonné des influences de l’art français avec notamment Cézanne, Van Gogh ou encore Gauguin découverts par ces deux jeunes artistes lors de leur arrivée en France. C’est le temps des premiers paysages peints en plein air, une fraîcheur pour cette nature qui a tant à offrir à ces jeunes hommes s’étant rencontrés à Munich en 1910. Les avant-gardes parisiennes fascinent Marc et Macke qui s’émerveillent de cette liberté et audace perceptibles dans le fauvisme et le cubisme.

 

Franz Marc, Le rêve [Der Traum], 1912

Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid

 

Une année plus tard, Marc rencontre Kandinsky, ce sera le début de l’aventure du Cavalier bleu… Marc est passionné par le cheval qu’il représentera en de nombreuses déclinaisons de couleurs dont le fameux bleu. Les trois hommes à partir de cet emblème réaliseront deux expositions et un Almanach témoignant d’une conception inédite de l’art regroupant une dimension ethnographique, littéraire, musicale, picturale, arts anciens et nouveaux, sans soucis de frontière académiques. Ce projet fou, qui de nos jours nous semble presque aller de soi après la pluridisciplinarité des années post 68, allait marquer l’art à ce tournant de siècle. Ces jeunes artistes monteront également des expositions internationales d’avant-garde juste à la veille du terrible conflit. L’exposition révèle combien cette convergence de talents qui parallèlement suivent chacun leur propre voie, Franz Marc sera influencé par les Futuristes Italiens et le travail de Robert Delaunay pour se diriger vers une abstraction, alors que Macke choisira quant à lui d’approfondir les rapports de l’homme à la nature, particulièrement perceptible lors de son voyage en Tunisie avec Paul Klee. Cette effervescence apparaît saisissante dans le parcours conçu par les commissaires, libre de toute contrainte, sensible et ouverte à tous les possibles, rendant ainsi encore plus dramatique encore ces deux destins fauchés par la barbarie humaine lors du premier conflit mondial.

« Franz Marc / August Macke. L'aventure du Cavalier bleu », catalogue de l’exposition, Hazan, 2019.
 


La couverture du catalogue « Franz Marc / August Macke. L'aventure du Cavalier bleu » a retenu l’œuvre intitulée « Les Premiers Animaux » de Franz Marc témoignant ainsi du credo de l’artiste plus tourné vers la joie de vivre et l’animal que vers ses congénères. La puissance de la toile exprimant une certaine transcendance confère au travail du jeune peintre une vitalité qui rayonne dans l’ensemble de son œuvre. Nul étonnement alors à ce que son « Cavalier bleu » ait donné son nom à ce fameux Almanach cristallisant cette effervescence artistique incroyable dont rend compte le présent catalogue. Oui, c’est une véritable aventure allemande et française que celle du « Cavalier bleu » et de ces artistes réunis en une étonnante communion de création dans la diversité à la veille d’un conflit qui allait opposer leur nation et briser leur destin.

 

«Les Loups (guerre balkanique)», 1913, de Franz Marc. Photo Albright-Knox Art Gallery, Dist. RMN-Grand Palais. image AKAG

 

C’est un peu comme si ces jeunes artistes avaient eu la prescience de ce qui allait survenir et avaient choisi à l’image du papillon de quitter au plus vite leur chrysalide académique pour prendre un envol éphémère et des plus fous. Ainsi que nous pouvons le découvrir dans les études retenues pour ce catalogue, c’est un véritable dialogue qui s’instaure entre ces artistes, dialogue qui se traduit non seulement dans des œuvres mais aussi des expositions et nombre de publications. L’influence de l’art français est manifeste, ce qui n’empêche pas, en quelques années seulement, de donner vie à une identité propre pour chacun de ces artistes. Le lecteur pourra dans ces études découvrir la force symbolique de l’animal chez Franz Marc, une spiritualisation de l’art unique parmi ces mouvements de l’avant-garde européenne. La place qu’occupe August Macke fait également l’objet d’analyses intéressantes quant à l’idée de forme dans ses rapports à la vie, avant de dresser un bilan sur la réception de l’œuvre de ces deux artistes allemands dans l’entre-deux-guerres.
 

 

 

Exposition Chaumet Brillantes Écritures
Jusqu’au 1 avril au 165 boulevard Saint-Germain Paris

LEXNEWS | 12.03.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

De tout temps, les bijoux ont su ravir les artistes en inspirant les plus belles créations ou en les faisant vivre dans leurs rêves et mots, pages littéraires gravées pour l’éternité. C’est ce lien indéfectible qui a été exploré par la célèbre Maison Chaumet temporairement installée au 165 boulevard Saint-Germain le temps de la restauration de son siège Place Vendôme.

 

 

Développée sur trois étages, dans un joli cadre intimiste, cette exposition a retenu cette alternance entre documents historiques et créations anciennes et contemporaines, vis-à-vis judicieux qui rappellent ces grandes heures où les plumes des plus grands écrivains célébraient le beau érigé en art de vivre. Ces dialogues impromptus ont donné lieu en effet à des pages célèbres, celles de Louise de Vilmorin avec son fameux roman « Madame de » immortalisé au cinéma par Danielle Darrieux dans le film de Max Ophüls…

 

 

Ses boucles d’oreilles en forme de cœur, trame de ce récit sur le mensonge en amour, renvoient aux belles créations de la Maison Chaumet alors que le sac de la célèbre compagne d’André Malraux fut réalisé par Chaumet tout d’or tissé rehaussé de saphirs.

Balzac évoque dans des pages non moins célèbres les célèbres diadèmes du sublime Fossin, prédécesseur de Chaumet au XIXe siècle, en un touchant parallèle entre ses « pauvres phrases » serties et la magnificence du joaillier. Les pages défilent en ces vitrines aux fabuleux reflets, de rubis, émeraudes, diamants, et jamais ne se ressemblent… Alfred de Musset, Théophile Gautier ou encore Prosper Mérimée dont les œuvres resplendissent aussi de mille feux et mots avec les Pléiade, joyaux de l’édition, réunies pour l’occasion. Colette s’émerveille, elle aussi, du luxe avec le joaillier Pierre Sterlé : « J’ai enfermé une pierre, toute nue comme une esclave sans maître » dans Le Fanal bleu.

 

 

Diamants envoûtants, émeraudes acidulées, rubis flammés troublent les sens des écrivains pourtant habitués à jouer avec les mots comme le joaillier avec ses pierres précieuses. Ébloui, le visiteur y retrouvera également Marcel Proust tout aussi émerveillé à la vue de la comtesse Greffulhe parée de lys, cette grande amie de Robert de Montesquiou et inspiratrice de la duchesse de Guermantes dans La Recherche, une gourmandise égale à celle du comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas à la vue de la célèbre émeraude de Jules II pour sa tiare.

 

 

L’Histoire continue au XXIe siècle avec la romancière Véronique Ovaldé qui pour l’exposition a su tisser une nouvelle brodée de pierres précieuses où formes et couleurs entraînent le lecteur en un fabuleux voyage vers la Russie impériale en des détours par la Riviera des Années folles…

 

 

Décidément la Maison Chaumet perpétue l’essence du beau cristallisée en ses plus belles créations, une initiative originale à vivre au plus vite au cœur du quartier des Lettres !

 

Jean-Jacques Lequeu Bâtisseur de fantasmes

Petit Palais

jusqu’au 31 mars 2019.

LEXNEWS | 10.02.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

C’est à un bien étrange univers auquel nous convie le Petit Palais de Paris avec cette exposition consacrée à l’architecte Jean-Jacques Lequeu. Paradoxalement, l’homme qui fit vœu de bâtir toute sa vie n’édifia dans la réalité que de somptueux rêves, sous la forme de projets qui pour la plupart n’aboutiront pas… Mais quels rêves et fantasmes ! Et, ce sont justement ceux-ci qui trouvent enfin leur aboutissement et une certaine reconnaissance toute méritée avec cette belle exposition conçue par Corinne Le Bitouzé, Laurent Baridon, Martial Guédron, et Christophe Leribault, directeur du Petit Palais, avec le concours de Joëlle Raineau.
Qui était Jean-Jacques Lequeu (1757-1826) ? Curieusement, aucune rétrospective n’avait été consacrée à cet artiste sortant des cadres classiques de son époque, ce dont fait la démonstration cet ensemble inédit de 150 dessins réunis pour l’exposition en une très belle scénographie, propice à ces « fantasmes » d’architectures et de papiers. Originaire d’une famille de menuisiers à Rouen, il reçoit une formation poussée de dessinateur classique ce qui lui vaudra très tôt d’être remarqué pour son talent.

 

 

Il travaillera pour le grand Soufflot au chantier de l’église Sainte-Geneviève, mais la mort de son protecteur en 1780, elle- même suivie de neuf années de tourmente révolutionnaire auront raison des espérances du jeune artiste. Résigné à un poste sans prétention au Cadastre, c’est désormais à ses architectures de rêves qu’il consacrera l’essentiel de son énergie et inspiration sans bornes. C’est dans cet univers d’architectures toutes bâties de rêves, d’utopie et de fantasmes dans lequel se retrouve non plongé, mais bien immergé le visiteur de cette exposition. Nous assistons, en effet, au fil des œuvres réunies à cette métamorphose, de la chrysalide initiale dans l’esprit de son temps à cet envol aussi fulgurant qu’étonnant en ce début de XIXe siècle pourtant prêt à tout. Nombre de ses dessins sont annotés de sa main même comme pour transcrire, dire…Car il y a dans son œuvre une poésie certaine qui transparaît au gré de ces pérégrinations, poésie où l’incongru se dispute à l’étrange pour ne pas dire aux désirs labyrinthiques… jusqu’à cet érotisme que l’on sent plus sublimé que vécu, comme projeté à la face de ce monde réel qui ne le reconnut pas. Il y a dans l’œuvre de Lequeu un balancement incessant entre la rigueur de la précision architecturale, la sensualité et la poésie. Une sensualité secrète, refoulée, qui va jusqu’à l’obsession, mais un humour charmant ou désarmant... C’est à ce surprenant et insolite voyage à la transition du Siècle des Lumières et de la Révolution française auquel nous convie le Petit Palais, une initiation envoûtante qui réhabilite le talent de cet artiste singulier.

« Jean-Jacques Lequeu, bâtisseur de fantasmes » Catalogue de l’exposition Ouvrage collectif sous la direction de Laurent Baridon, Jean-Philippe Garric, Martial Guédron, Format : 22 / 28 cm Pagination : 176 pages, Illustrations : 200 illustrations, Coéditions BnF éditions / Norma éditions / Petit Palais, 2018.

 


La couverture de ce catalogue consacré à Jean-Jacques Lequeu « bâtisseur de fantasmes » donne la tonalité de sa complexité : le détail d’un de ses nombreux dessins réunis pour l’exposition laisse apercevoir le corps robuste d’une jeune femme dénudée venant répondre à la solidité de la voûte qui l’abrite, une main tendue vers un oiseau s’envolant… Tout est là, le rêve jusqu’au fantasme, l’un s’enchevêtrant dans l’autre et devenant des bâtisseurs d’architectures les plus audacieuses, de jardins, bosquets, rotondes, de ponts et de portes jusqu’à cet érotisme dérobé au monde. La fantaisie du caprice, l’imagination, l’humour, ne manquent pas en effet chez cet artiste à nul autre pareil en cette fin de Siècle des Lumières. Annie Le Brun n’hésite d’ailleurs pas à souligner que cet artiste singulier préfigure les audaces de Courbet et de son Origine du monde ainsi que les méandres infinis du Facteur Cheval bien avant l’heure.

 

 

Ces fictions audacieuses sont analysées par les auteurs de ce riche catalogue qui tous font valoir les limites floues entre réalité et onirisme, un soin des détails conjugué à un gout sans réserve pour des envolées initiatiques. Les parts d’ombre aussi se révèlent dans ce catalogue, celles que l’artiste entretint avec lui-même dans ces autoportraits comme pour les choses de l’amour. Les chimères prennent d’autres formes avec Jean-Jacques Lequeu, en anticipant le Symbolisme à venir, ces univers de papiers et d’encres composent un paysage où l’homme va devoir apprendre à composer, pour le meilleur et pour le pire dans les années qui suivront celles de cet artiste étonnant.

 

 

NGALA WONGGA – Martine Perret.
Ambassade d'Australie jusqu'au 6 septembre 2019

LEXNEWS | 24.02.19

par Sylvie Génot-Molinaro


Crédit photos : Andrew McLeish


L'Assemblée Générale des Nations Unies a déclaré l'année 2019 « Année Internationale des langues autochtones ». Par cette initiative, l’Organisation internationale a souhaité souligner l'immense valeur de ces langues pourtant en grand danger de disparition. Dans cette otique de préservation, l'ambassade d'Australie accueille et présente actuellement en ses murs, le projet Ngala Wongga, une collaboration avec la communauté aborigène de la région de Goldfields-Esperence en Australie-Occidentale, venant, elle aussi, souligner ainsi l’importance culturelle de ces langues menacées d'Australie.
Rappelons que si sur cette immensité de terre, 120 langues autochtones sont encore parlées, une enquête nationale de 2014 révèle cependant que seules 13 d'entre elles peuvent être considérées comme pérennes. Une partie du patrimoine culturel de l'Australie risque ainsi d'être perdue à jamais comme une grande partie des 250 langues recensées en 2005. Seuls des programmes linguistiques peuvent encore stopper leur disparition. Martine Perret, photographe et initiatrice du projet Ngala Wongga, a décidé de témoigner par ses photographies de l'urgence de cette priorité. Appuyé par ses photographies, fortes, aériennes de la région des lacs salés de Goldfields et des portraits de femmes et d'hommes du bush, il y a, en effet, selon elle, urgence à comprendre que ces langues, ces hommes et ces régions constituent l'identité même de groupes culturels indissociables et interdépendants et dont la survie dépend de ces éléments. Dans un mode de l'oralité, perdre sa langue, rappelle-t-elle, c'est perdre sa culture, son histoire, son identité. Martine déroule, ainsi, huit vies de personnes qu'elle a pu rencontrer et photographier, huit témoins et locuteurs de langues de la culture aborigène et de langues en danger. Telle, Edna l'une des dernières personnes à parler couramment le tjupan, une langue menacée des Goldfields, tout comme Phyllis qui elle, parle le ngadjumaya, une langue également très fortement menacée ou encore Glenys parlant le putijarra dont on estimait en 2004 que seules 4 personnes le parlait encore. Bien sûr, au-delà de la pérennité de ces langues autochtones, c’est toute l'histoire et la culture des aborigènes qui sont concernées et ce depuis l'arrivée des occidentaux sur le continent…

Avec notamment les douloureuses questions de la génération des enfants volés ou encore de ces enfants métisses, enlevés à leurs familles, ainsi que témoignent Nyapala Morgan et Laurel Cooper, enfants chassés à travers le bush pour être envoyés dans des missions et y être scolarisés avec interdiction d'y parler leur langue maternelle... Une vraie douleur culturelle et identitaire.

 

Crédit photos : Andrew McLeish


On y découvre aussi l'histoire de Dinny Smith, artiste reconnu dont les peintures donnent vie à ses terres traditionnelles, ancien des plus respectés du pays, parlant le ngaanyatjarra tout comme Glen Cooke, lui aussi artiste reconnu, et dont l’œuvre s'inspire des récits du temps du rêve. Ces personnalités sont ou ont été très importantes dans les prises de conscience des gouvernants quant au destin culturel et traditionnel du pays entier.
 

Crédit photos : Andrew McLeish

 

Une installation contemporaine avec projection des photos de Martine Perret sur des tulles tendus de Jonathan Mustang, artiste vidéaste, vient animer le lieu avec 15 chants traditionnels dans différentes langues autochtones. « cette exposition peut contenir des images et des voix de personnes décédées. À travers ces images et ces voix, nous célébrons la vie de ceux qui nous ont quittés... hommage aux Anciens du passé et du présent... » aime à préciser Martine Perret.
Les aborigènes d’Australie racontent que les langues ont été mises sur terre par des êtres Tjukurrpa (du temps du rêve) et qu'elles sont liées à des zones spécifiques et non nécessairement aux peuples. C’est ainsi, de par cet esprit, que cette riche exposition tant par son apport que par sa nécessité partira dans quelques mois à travers toute l'Australie.

 

« Nouvelle présentation des collections » Yves Saint Laurent

Musée Yves Saint Laurent, 5 avenue Marceau, Paris XVIe.

LEXNEWS | 16.02.19

par L.B.K.

 


 

La « Nouvelle présentation des collections » du célèbre couturier est tout simplement et fabuleusement Yves Saint Laurent. Présentées dans cet hôtel particulier, au 5 avenue Marceau, qui fut sa maison de couture de 1974 à 2002 avant de devenir la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent, aujourd’hui Musée Yves Saint Laurent, ces collections offrent pas moins de 50 modèles inédits présentés sur l’ensemble des espaces d’exposition. Des collections qui révèlent toute la création, le travail, documentions et modèles ayant donné naissance à ce style inimitable Yves Saint Laurent, un style ne cessant encore aujourd’hui de fasciner.

 

 

Robes de cocktail, hommage à Serge Poliakoff et Piet Mondrian.

Collection haute couture automne-hiver 1965.
© Yves Saint Laurent / photo Sophie Carre


Le parcours retenu invite à commencer par les « Salons Haute-Couture » tout de vert et d’or où tant de défilés et d’essayages ont eu lieu. Le visiteur retrouve dans ce décor d’origine comme projetée toute la magie et la fascination qu’a pu exercer la robe Mondrian née, ici même dans ces murs, en 1965. C’est cette célèbre création d’avant-garde inspirée du peintre Piet Mondrian qui a braqué tous les projecteurs de la haute couture et de la presse sur Yves Saint-Laurent, faisant du jeune couturier l’un des plus prisés, enviés et célèbres couturiers de par le monde. Une robe volontairement moderne aux lignes géométriques, épurées, et aux couleurs omniprésentes. En jersey de laine, travaillées en incrustations sans aucune couture, le couturier par ces « robes – tableau » relie le monde de la mode et celui de l’art, sublimant ainsi l’esthétique avant-gardiste initiée par Mondrian. Une robe indépassable, inclassable, saluée de Paris à New York.

 

Robe de cocktail portée par Malorie. Hommage à Piet Mondrian.

Collection haute couture automne-hiver 1965, Paris, juillet 1965.

Photographie du Secrétariat International de la laine.
© IWS Photos - DR

 

New York où le Metropolitan Museum of Art présenta en 1983 une exposition dédiée à Yves Saint Laurent, première exposition de par le monde consacrée à un couturier de son vivant. Le visiteur se prend alors devant ces coupures de presse, couvertures de magazine, et célébrités - Jane fonda ou encore Catherine Deneuve, à imaginer ces robes passant et défilant dans ces salons d’un pas élégant et aérien, un songe qui l’invite sans plus attendre à la suite du parcours…

Car le deuxième espace dédié à cette « Nouvelle présentation des collections » Yves Saint Laurent ne saura laisser le visiteur de marbre. Après une création moderne en hommage au couturier signée Nicolas Saint Grégoire, c’est un mur entier dédié aux dessins sur papier de la main même du couturier que le visiteur découvrira. Robes de cocktail, de soirée, chapeaux, manteaux avec leur échantillon épinglé donnant indication de l’étoffe et de la couleur… Que de minutes à regarder ce rose, ce vert, ce petit bout de dentelle…avant de découvrir sur fond noir, derrière soi, ces mannequins de cire arborant les modèles et créations que le visiteur s’est pris précédemment à imaginer : Robe noire toute de plis, robe Mondrian ou d’inspiration Serge Poliakoff dans ses diverses variations et couleurs…

 

© Musée Yves Saint Laurent Paris

 

Mais, ce n’est là presque si on osait qu’un préambule, car ce sont des salles plus mirifiques les unes que les autres qui attendent encore le visiteur. Dans une succession d’espaces initiés par la fameuse robe de mariée d’inspiration russe en tricot de laine ne laissant apparaître que le visage de la mariée, ce sont les créations représentatives du « style Yves Saint Laurent » qui s’offrent au regard admiratif des inconditionnel(le)s du couturier ; Un style volontairement marqué de coupes masculines, une élégance alliant confort et pureté des lignes : saharienne, trench-coat rouge sur robe rose, tailleurs ou smokings noirs, smoking-jupe ou smoking-boléro aux lignes épurées irréprochables. Des créations marquant l’émancipation des femmes et devenues des classiques.

 

© Yves Saint Laurent.

Photo : Guy Marineau


A l'étage, ce sont de véritables créations d’exception que découvrira le visiteur ; des modèles inspirés du Moyen-Âge, de la Renaissance, de Vélasquez… Ici, les accessoires chapeaux, plumes, bijoux, bracelets ou colliers jettent leurs reflets et feux. Ces derniers sont signés de célèbres noms notamment Claude Lalanne avec lequel Yves Saint-Laurent collabora et entretiendra des liens étroits. Des modèles qui à chaque podium de présentation reprennent vie par des présentations vidéo des défilés d’Yves saint Laurent réalisées par Claus Ohm.

 

 

Robes du soir pourvues d’éléments sculptés créés par Claude Lalanne.

 Collection haute couture automne-hiver 1969.

Dernier défilé, Centre Pompidou, Paris, 22 janvier 2002.

 © Yves Saint Laurent / photo droits réservés

 

Enfin, le visiteur ne pourra que s’attarder longuement dans le « Studio » du Maître, cœur battant de la célèbre Maison de haute couture. Là, rien n’a bougé et les voix se font étrangement murmures… Passementerie, coupons, bibliothèque… Il n’y aucun doute, le Maître des lieux est là, présent, entouré de ses créations, créations qui ont fait de lui, Yves Saint-Laurent, un des plus grands couturiers du XXe siècle, cette icône incontournable de la Haute-Couture.

 

Léonard de Vinci et la Renaissance italienne
Dessins de la collection des Beaux-Arts de Paris Cabinet des dessins Jean Bonna
Jusqu’au 19 avril 2019

LEXNEWS | 10.02.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

Léonard de Vinci(Vinci, 1452 - Amboise, 1519)

Tête de vieillard de trois quart Pointe d’argent sur papier

 légèrement préparé ocre rosé. H. 0,095 ;

L. 0,085 m.Inv. n°EBA427
 

L’exposition aux Beaux-Arts de Paris consacrée à Léonard de Vinci et à ses contemporains de la Renaissance italienne offrira au visiteur une intimité certaine avec une sélection de trente dessins de maîtres de la fin du XVe jusqu’au début du XVIe siècle. Dans la petite salle du Cabinet des dessins Jean Bonna, le visiteur se trouvera en effet immédiatement en un rapport étroit aux œuvres qu’il pourra alors tout à loisir découvrir et approcher – fait rare - au plus près. Sentiment toujours étrange d’être ainsi convié dans l’atelier d’un artiste qui aurait accroché rien que pour vous, sans façon, ses esquisses et croquis, agréable antithèse des expositions modernes à force de scénographies sophistiquées. En ces lieux, seul le trait et la ligne s’expriment, en ébauche, en esquisse… Et l’on saisit ainsi le sentiment qui étreignait Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe lorsqu’il reconnaissait : « Je ne pouvais m'arracher aux dessins originaux de Léonard de Vinci, de Michel-Ange et de Raphaël. Rien n'est plus attachant que ces ébauches du génie livré seul à ses études et à ses caprices; il vous admet à son intimité; il vous initie à ses secrets; il vous apprend par quels degrés et par quels efforts il est parvenu à la perfection : on est ravi de voir comment il s'était trompé, comment il s'est aperçu de son erreur et l'a redressée ». C’est bien à l’intimité de l’œuvre à laquelle nous sommes en ce musée des Beaux-Arts conviés, avec les plus grands maîtres.

 

Raffaello Sanzio, dit Raphaël(Urbino, 1483 – Rome, 1520)

 Étude pour une draperie et tête d’homme (verso)

Pointe de métal,  rehauts de blanc sur papier préparé rose pâle.

 

 

Léonard de Vinci tout d'abord, car son nom seul est synonyme de maestria, un Léonard de Vinci dont nous commémorons également cette année l’anniversaire de sa mort survenue le 2 mai 1519. Quatre dessins du célèbre génie de la Renaissance italienne sont exposés : une admirable feuille d’études pour L’Adoration des mages, peinture accrochée aux Offices de Florence.

Si aucune figure n’a été directement reprise dans l’œuvre finale, la parenté est manifeste et ces mouvements arrêtés par le temps semblent se prolonger dans le tableau. Nous retrouvons aussi cette autre spécialité ayant fait la réputation de Léonard de Vinci lorsqu’il sut imposer à Ludovic le More à la cour de Milan un art militaire né de son seul génie, et réussissant à faire la synthèse d’anciens traités de Vitruve…

 

Léonard de Vinci (Vinci, 1452 - Amboise, 1519)

Études de balistique Plume et encre brune.

H. 0,200 ; L. 0,280 mInv. n° EBA 423
 

Deux autres dessins témoignent également du génie et de l’acuité de son regard dans l’art du portrait avec celui d’un vieil homme de profil ou de trois quarts à droite, pour lequel chaque trait a su graver les sillons de la vie pour l’éternité. Mais le visiteur se méprendrait s’il pensait que l’exposition se « limitait » à ces quatre dessins, car celle-ci aurait tout autant pu s’intituler « Raphaël et la Renaissance italienne » tant les dessins présentés de cet autre prestigieux maître séduisent pour leur qualité et leur fraîcheur, telle cette magnifique étude d’un profil pur d’homme ou encore ces draperies à peine esquissées pour la Madone au baldaquin au Palazzo Pitti de Florence.

 

 Filippino Lippi (Prato, 1457- Florence, 1504)

Deux figures drapées (verso) Pointe d’argent et gouache sur papier vergé blanc préparé gris. Inv. n°EBA187

 

Mais, bien qu’en un petit espace, l’exposition ne s’arrête pas pour autant, et nombre de belles découvertes attendent encore le visiteur avec notamment des dessins de Benozzo Gozzoli, Filippino Lippi, Fra Bartolomeo et autres grands noms de Maîtres qui offriront au visiteur de belles émotions d’une rare délicatesse.


Commissariat : Emmanuelle Brugerolles


 

Catalogue : Léonard de Vinci et la Renaissance italienne Carnet d'études n°45 sous la direction d'Emmanuelle Brugerolles, conservateur général du patrimoine. Beaux-Arts de Paris Edition, 2019.

 

Le Musée Pouchkine - Cinq cents ans de dessins de maîtres

Fondation Custodia – Paris

jusqu’au 12 mai 2019

LEXNEWS | 10.02.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 

 

Si « voyager c'est naître et mourir à chaque instant » ainsi que le rappelait Victor Hugo, alors nous ne pourrons que renaître en excellence lors de ce fabuleux voyage dans l’art des dessins de maîtres du musée Pouchkine qu’offre au visiteur la Fondation Custodia. La formule n’est point une pure figure de style, mais touche en plein cœur l’expérience qu’en fera chaque visiteur de cette splendide exposition qui vient d’ouvrir avec pas moins de 200 œuvres graphiques du légendaire musée moscovite. La réussite de cette exposition d’une exceptionnelle richesse tient tout d’abord à l’excellence des œuvres réunies grâce à l’effort conjoint du dynamique directeur de la Fondation Custodia Ger Luijten et de Marina Lochak, directrice du Musée Pouchkine. Lors de la présentation de l’exposition, Ger Luijten rappela la grande qualité des dessins provenant du célèbre musée et dont un grand nombre n’avaient jusqu’alors jamais été montrés en Europe.

 

 

Albrecht Dürer (Nuremberg 1471 – 1528 Nuremberg),

Putti danseurs et musiciens, avec un trophée antique,

1495 Plume et encre noire, 271 × 314 mm
Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

 

C’est ainsi dans le cadre unique et intime de la Fondation Custodia et de ses salles à l’ambiance feutrée que cette exposition a été montée en un dialogue savant et attractif entre les œuvres de ces Maîtres dont les noms à eux seuls étourdissent. Jusqu’à la dernière minute l’accrochage a été discuté, modifié et enrichi par de nouvelles confrontations, tel artiste ouvrant vers telle œuvre voisine qui elle-même suggère la salle suivante en une succession de renvois subtils et qu’il appartiendra à chacun de découvrir. Parquet crissant sous les pas, éclairage délicat, proximité des œuvres sans barrière et autres alarmes, tout a été conçu pour offrir une expérience intime avec ces lignes et ces traits offerts par les plus grands maîtres du XVe au XXe siècle.

Les noms mêmes de ces grands Maîtres, nous l’avons annoncé, donnent le vertige : Dürer, Véronèse, Rubens, Fragonard, Tiepolo, Friedrich, Kandinsky, Picasso, Matisse, Modigliani, Chagall ou encore Malevitch sans oublier Renoir, Degas, Toulouse-Lautrec et Van Gogh. Et, ce n’est là qu’une toute petite sélection parmi les 350 000 gravures et 27 000 dessins que compte ce musée dont les collections furent fondées par le professeur Ivan Tsvetaev dès 1912.

Le visiteur pourra ainsi redécouvrir le trait d’Albrecht Dürer (1471 – 1528) avec ses Putti aériens en une ode à l’antique faisant écho à la Renaissance italienne voisine avec l’art de Vittore Carpaccio, Parmigianino ou du Cavalier d’Arpin. La force du trait préfigure les œuvres picturales à venir ou rêvées, les ébauches suggèrent le mouvement sans le dévoiler comme pour mieux introduire l’univers du siècle de Poussin, Rembrandt et Rubens qui lui succède. C’est en effet avec le maître français Nicolas Poussin que le voyage se poursuit avec une étude Zénobie trouvée sur les bords de l’Araxe qui témoigne déjà de la puissance de l’artiste pour rendre la force de la providence de ce récit tragique tiré des Annales de Tacite.

 

 

Rembrandt Harmensz van Rijn (Leyde 1606 – 1669 Amsterdam),

Étude d’une femme tenant un enfant dans les bras, vers 1650
Plume et encre brune, rehauts de blanc, 110 × 67 mm
Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

 

 

Les découvertes se poursuivent encore avec Rembrandt et L’Étude d’une femme tenant un enfant dans les bras, quelques traits seulement et une force évocatrice unique, Rubens et l’émotion suscitée par ce Centaure vaincu par l’Amour… avant d’aborder Le Siècle des Lumières avec Antoine Watteau et François Boucher où la grâce se dispute à la fougue de l’art français sans oublier le Romantisme allemand avec Caspar David Friedrich et ses Deux hommes au bord de la mer, en une inoubliable contemplation de la nature et de l’âme.

 

 


Henri Matisse (Le Cateau-Cambrésis 1869 – 1954 Nice),

Portrait de Lydia Delectorskaya,

1945 Fusain et estompe, 527 × 405 mm
Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou
© Succession H. Matisse

 

Impossible de citer toutes les œuvres notoires d’Ingres, Corot , Delacroix, Renoir, Toulouse-Lautrec, Degas, Gustave Moreau, Odilon Redon et Van Gogh qui termine la première partie de l’exposition, car au sous sol de la Fondation, le voyage se poursuit avec autant d’excellence pour le XXe siècle : Matisse, Picasso, Malevitch, Kandinsky… Des Maîtres également pour certains moins connus du public français, mais à découvrir avec un très vif intérêt. On se surprend à penser qu’il faudra revenir pour apprécier la richesse de cette exposition qui vaut à elle seule un extraordinaire voyage au long cours !

 

Pour compléter idéalement cette exposition, le catalogue d'exception publié à cette occasion offre par son iconographie remarquable et les notices complètes rédigées un voyage au coeur des chefs d'oeuvre du dessin des maîtres du célèbre musée...

 

Publication : Le Musée Pouchkine. Cinq cents ans de dessins de maîtres Paris, 480 pp., 30 × 24 cm, ca. 300 ill., relié, Fondation Custodia, 2019.

 

 

Le Talisman de Paul Sérusier

Une prophétie de la couleur

Musée d’Orsay jusqu'au 2 juin 2019

LEXNEWS | 05.02.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Dans la galerie Lille du musée d’Orsay, une œuvre hypnotique saisit immédiatement le visiteur, le Paysage au Bois d’Amour plus connu par la suite sous le nom Le Talisman, une toile peinte par Paul Sérusier (1864-1927) en 1888. Les commissaires de l’exposition Claire Bernardi et Estelle Guille des Buttes-Fresneau ont donné comme sous-titre à cette l’exposition « Une prophétie de la couleur », ce qui est manifestement le cas si l’on songe à la force sensorielle que cette œuvre de taille modeste (27 x 21,5), une pochade réalisée sur le vif, exerce encore de nos jours. Curieusement la peinture est présentée « sous la direction de Gauguin » au revers du panneau, une mention énigmatique qui témoigne de l’importance qu’accordait le jeune peintre à son aîné, fascination faite de réserves initiales puis de pleine adhésion lors de son retour de Pont-Aven en octobre 1888 après avoir peint cette œuvre. Une toile réalisée en plein air et qui prendra rapidement le caractère d’icône pour les Nabis. L’attraction pour la couleur supplantant forme et représentation étonne de prime abord en redécouvrant cette œuvre ainsi présentée sans cadre au cœur d’une vaste cimaise. L’œil ne parvient pas initialement à distinguer ce petit coin de nature où coule l’Aven dans la campagne bretonne. Gauguin avait fait remarquer à Sérusier : "Comment voyez-vous ces arbres ? Ils sont jaunes. Eh bien, mettez du jaune ; cette ombre, plutôt bleue, peignez-la avec de l'outremer pur ; ces feuilles rouges ? mettez du vermillon". La prophétie de la couleur est ainsi au cœur de l’action de l’artiste avec cette « surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées » selon les mots inspirés de Maurice Denis, préfiguration de l’abstraction à venir du siècle suivant.

 

Emile Bernard (1868-1941)L'Arbre jauneVers 1888Huile sur toileH. 65,8 ; L. 36,2 cmRennes, musée des Beaux-Arts de Rennes© MBA, Rennes, Dist. RMN-Grand Palais / Adélaïde Beaudoin

 

À partir de cette œuvre, le parcours de l’exposition ouvre tout un réseau de significations et de renvois en un propos passionnant permettant de mieux appréhender l’identité de l’œuvre, de son auteur et du mouvement Nabis, sans oublier sa postérité pour le XXe siècle. Différentes sections accompagnent le visiteur dans les méandres de ces couleurs pures de vert Véronèse, rouge vermillon, ocre jaune, bleu de cobalt pour mieux saisir cette « leçon de peinture au Bois d’Amour » qui conduira à l’éclosion du synthétisme. Un courant qui abandonnera l’espace comme illusion en simplifiant les formes et aura recours aux larges aplats de couleurs pures souvent délimitées de cernes foncées. Le mouvement Nabis qui comprendra Sérusier, Denis, Ranson, Piot, Ibels, Bonnard, suivis par Vuillard, Roussel, Verkade, Ballin, Vallotton et Lacombe, va régulièrement se réunir en cercle mystique où religion, ésotérisme et sciences occultes se conjugueront pour dépasser le réel, ce dont reflète parfaitement la sélection réunie d’œuvres dans cette magnifique exposition. La vibration de la couleur, l’enchantement des formes métamorphosées par la perte des repères, les différents niveaux d’abstraction qui s’immiscent dans ces œuvres témoignent de cet élan artistique fertile qui repense fondamentalement les règles esthétiques jusqu’alors en vigueur. Une exposition qui invite au cœur de l’intime, une expérience à ne pas manquer.

« Le Talisman de Sérusier » catalogue sous la direction de Claire Bernardi et Estelle Guille des Buttes-Fresneau, Musée d’Orsay, RMN, 2018.
 


C’est bien évidemment le tableau de Paul Sérusier Le Talisman qui orne la couverture de ce catalogue dont le revers a été reproduit au quatrième de couverture, une intimité à l’œuvre voulue et à laquelle invitent les commissaires de l’exposition.

 

 

La valeur iconique du tableau Le Talisman, superbement mis en lumière par l’exposition qui lui est consacrée au musée d’Orsay, fait l’objet dans le catalogue qui l’accompagne d’une première étude signée Estelle Guille des Buttes-Fresneau par laquelle cette dernière souligne le basculement auquel invitera l’œuvre de la reproduction à la suggestion. Cette leçon « initiatique » sera relayée par Maurice Denis qui conservera toute sa vie ce tableautin auquel il tenait tant.

 

Maurice Denis (1870 - 1943)Paysage aux arbres verts ou Les Hêtres de Kerduel1893Huile sur toileH. 46 ; L. 43 cmParis, musée d'Orsay © RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

 

 L’œuvre va rapidement acquérir un statut mythique, servant de fondation et d’attraction pour les contemporains et successeurs de Sérusier ainsi que l’analyse dans sa contribution Catherine Méneux. Une dimension également étudiée par Claire Bernardi qui montre bien comment Le Talisman est devenu une création plus regardée en tant qu’icône de l’histoire de la peinture que pour elle-même. Chaque discours fait sur elle, avec Maurice Denis tout d’abord, a accentué cette valeur programmatique, ce qu’elle n’avait pas initialement, si ce n’est des intuitions « nébuleuses » comme le reconnaissait Sérusier lui-même. Ce catalogue propose ainsi de parcourir par ses riches et analytiques contributions ces chemins sinueux entre couleurs qui s’émancipent et formes qui s’amenuisent. Des décors qui prennent ainsi une autre dimension, nourris d’interrogations transcendantales, laissant place à des paysages rêvés sinon vécus et dont le lecteur peinera à sortir… Et n’est-ce pas, là, toute l’énigmatique puissance du Talisman de Sérusier ?

 

Georges Lacombe (1868-1916)Marine bleue, effet de vaguesVers 1893Huile sur toileH. 49 ; L. 64,5 cmRennes, musée des Beaux-Arts© MBA, Rennes, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Manuel Salingue
 

 

Fernand Khnopff (1858-1921), Le maître de l'énigme
Petit Palais Paris jusqu’au 17 mars 2019

LEXNEWS | 24.01.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 


C’est à une singulière exposition à laquelle nous invite le Petit Palais de Paris avec une scénographie faisant honneur au sens de l’esthétique du maître du Symbolisme belge Fernand Khnopff. Artiste trop souvent méconnu en France, Fernand Khnopff fut pourtant à l’initiative de la création du célèbre groupe Les Vingt, groupe d’Avant-gardes de Bruxelles. C’est dans l’enfance du futur symboliste qu’il faut rechercher la genèse de cette nostalgie qui le caractérise et de l’énigme qui ne cesseront de ponctuer son œuvre.

 

Fernand Khnopff, I Lock My Door Upon Myself, 1891 Huile sur toile • 72,7 × 141 cm • Coll. Neue Pinakothek, Munich • © BPK, Berlin / Dist. RMN-GP image BStGS

 

Le jeune garçon gardera toujours, en effet, le regret de sa maison d’enfance, et n’aura de cesse sa vie durant de la retrouver sous des formes idéalisées. Il côtoya des artistes comme James Ensor, Edward Burnes-Jones, le mouvement préraphaélite influencera en effet son travail marqué par sa rencontre avec le milieu Rose-Croix et son prophète le plus marquant le Sâr Peladan.

Les réminiscences brugeoises et l’omniprésence de Marguerite, sa sœur qui sera son principal modèle, composent un univers cristallisé autour de cette fameuse demeure conçue par l’architecte de l’art nouveau Édouard Pelseneer à Bruxelles, véritable atelier initiatique réunissant tous les archétypes qui comptaient pour l’artiste.

 

Le parcours a judicieusement retenu cette dernière comme portail d’entrée afin de familiariser le public à l’univers de Fernand Khnopff, un univers ponctué de paysages, de portraits d’enfants, et de rêveries nées d’un intérêt particulier et assidu pour les œuvres des Primitifs flamands sans oublier ces énigmes toutes personnelles telle cette toujours surprenante sphinge qui intéressera plus d’un psychanalyste… Nous parcourons ainsi dans des nuances de bleu, blanc et or ponctuées de noir les univers du peintre, du paysage marqué de solitude aux portraits de ses proches, dont l’incontournable Marguerite, portrait en double de l’artiste. L’art photographique pique également la curiosité de cet esprit décidément insatiable, un art qui lui permet de saisir les poses de sa muse, mais aussi de ses propres œuvres.

 

 

Fernand Khnopff, L’Art ou Des caresses, 1896, Huile sur toile • 50,5 x 151 cm • Musées Royaux des Beaux-Arts, Bruxelles © akg-images

 

 

Le parcours de l’exposition présente une centaine de pièces de l’artiste présentées selon les thématiques favorites de Fernand Khnopff, notamment la figure d’Hypnos qui sera récurrente dans son travail, de même que la méduse ou encore le sphynx, chacune dialoguant avec l’inconscient de l’artiste pour donner naissance à des œuvres singulières comme L’Art ou Des Caresses, Le masque au rideau noir, I Lock My Door Upon Myself, autant d’œuvres qui encourageront une intimité certaine avec les mondes intérieurs de l’artiste mis en lumière par cette passionnante exposition.

 

Commissaires :
Michel Draguet, directeur des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique ; Christophe Leribault, directeur du Petit Palais ; Dominique Morel, conservateur général au Petit Palais, avec le soutien exceptionnel des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique


Ouvrage « Fernand Khnopff » Textes de Michel Draguet, Éditions Fonds Mercator

 

The Israël Museum Jérusalem Freud of the Rings

20 Jul 2018 - 02 Mar 2019

LEXNEWS | 21.12.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

La fascinante attirance de Freud pour l’art antique est bien connue, et la célèbre photographie de son bureau suffira pour s’en convaincre avec ces centaines d’objets provenant d’Egypte, de Grèce ou de Rome. Ce que l’on sait moins, c’est que le célèbre initiateur de la psychanalyse eut également pour coutume d’offrir à chacun des membres de son cercle « Comité Secret » une bague ornée d’une intaille, ces merveilleuses petites pierres gravées en creux provenant de la Grèce et Rome antique. Ces offrandes tel un rite initiatique de Freud à ses disciples ont fait l’objet d’une belle et rare exposition au musée de Jérusalem ainsi que d’une riche et non moins belle publication permettant de faire mieux connaître cette aventure qui est – on l’imagine sans peine – forte de signifiants et de signifiés !

 

 

Point de départ de cette fabuleuse aventure qu’offre au public cette exposition et cet ouvrage, la découverte tout à fait fortuite de l’une de ces bagues dans la collection du musée Israël Museum Jérusalem . Morag Wilhelm, commissaire de l’exposition, eut alors l’heureuse envie de retrouver ses consœurs éparpillées dans le monde entier afin de les réunir à nouveau près de celle du maître et père de la psychanalyse, le célèbre Sigmund Freud. Un tour de force ou de magie qui ne peut laisser indifférent tout professionnel ou amoureux de psychanalyse et tout amateur ou passionné d’intailles ou de beautés antiques... Outre, en effet, leur indéniable beauté intrinsèque, que n’ont-elles, qui plus est, à nous apprendre !

Chacune d’entre elles a été choisie soigneusement par Freud pour chaque disciple en particulier, les scènes évoquées provenant essentiellement de la mythologie telles cette représentation de Niké (la Victoire) ou cette autre Hippocrate pour le symbole de la médecine inspirant ces explorateurs de la psyché humaine.

 

Phyllis Grosskurth souligne dans le catalogue « The Secret Ring » combien ce comité a été fondé en réaction à la rupture entamée par C.G. Jung au sein du groupe de Vienne, lui qui pourtant avait été choisi pour héritier par le père de la psychanalyse. Mais, C.G.Jung avait décidé de ne plus suivre la voie exclusive donnée par Freud et de mener ses propres recherches sur les archétypes et l’inconscient collectif.

 

 

Plusieurs autres objets antiques ont été, par ailleurs, associés à cette exceptionnelle réunion de bagues antiques afin de mieux mettre en évidence les liens étroits qui pouvaient unir les inspirations du célèbre psychanalyste avec l’Histoire, l’art et l’archéologie ; ses études sur le Moïse de Michel-Ange ou la Gradiva le démontrent s’il en était encore besoin. Un ouvrage informé à la riche iconographie offrant un fabuleux voyage haut en couleur… et en symbole !

 


 

Commaissaire : Morag Wilhelm, Scénographie : Designer: Tal Gur

 

Trésors de Kyoto, trois siècles de création Rinpa

Musée Cernuschi - Paris Musées jusqu’au 27 janvier 2019.

LEXNEWS | 14.12.18

par Philippe-Emmanuel Krautter


 

L’exposition qui se tient actuellement au musée Cernuschi jusqu’à fin janvier est l’occasion de découvrir des œuvres rarement exposées en dehors du Japon et introduisant à l’art subtil Rinpa. Apparu au début du XVIIe siècle, ce courant a la particularité originale de perdurer encore de nos jours. Comment ce style se caractérise-t-il ? C’est tout le propos de cette belle exposition dans le cadre intimiste du musée Cernuschi en une scénographie mettant en valeur la splendeur de ces œuvres précieuses. Certaines d’entre elles sont en effet classées Trésor national au Japon tel le Dieux du vent et du tonnerre de Tawaraya Sōtatsu conservé dans le temple Kennin-ji à Kyōto et seulement visible en de très rares occasions. Cette exposition proposée dans le cadre de la saison Japonismes 2018 a retenu une soixantaine d’œuvres témoignant de l’identité dans la diversité de ce mouvement qui se manifeste non seulement dans la peinture, mais aussi les domaines de la gravure, de la céramique, du bois et bien sûr, la laque.

 

 

Kyôto est l’âme et berceau du mouvement Rinpa, un art qui ne se transmet pas classiquement de maître en disciple, mais selon des codes esthétiques et affinités spirituelles d’un artiste pour un autre. Le regard est happé par ces lignes épurées qui évoquent, ici, un souffle de vent sur ces fleurs d’été avec Sakai Hoitsu, là, l’incandescence de la matière pour ce bol à thé de Hon’ami Koetsu. Les arts et la nature viennent enrichir l’inspiration de ces artistes qui ont recours parfois à des couleurs vives lorsqu’il s’agit d’évoquer le Mont Fuji (Ogata Korin). Le legs laissé par la célèbre Époque de Heian (794-1185) a tissé un lien indéfectible entre tous ces artistes en exacerbant cette sensibilité particulière d’une beauté classique qui transparaît notamment dans des œuvres célèbres de cette période notamment Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu ou le Makura no sōshiNotes de chevet ») de Sei Shōnagon, sans oublier le fameux poème Iroha. Chaque siècle va désormais apporter une touche légère à cette sensibilité artistique qui l’enrichira sans la dénaturer jusqu’aux artistes du XXe siècle comme Sekka qui perpétue cette tradition avec de superbes créations de textiles, éventails, peintures et autres céramiques. En raison de la fragilité des oeuvres, leur présentation est évolutive et intègre quatre rotations majeures pendant la durée de l’exposition. Lors de la plus grande rotation, du lundi 10 au vendredi 14 décembre inclus, l’exposition sera fermée au public (dernière rotation le 31 décembre). Une exposition aux rares splendeurs à voir et revoir, donc, selon ces rotations.
Cette exposition est organisée conjointement par le Musée Cernuschi - Paris Musées, la Fondation du Japon, le Musée national d’art moderne et le Musée Hosomi de Kyoto.

Trésors de Kyoto, trois siècles de création Rinpa Musée Cernuschi - Paris Musées, 2018.


 

 


Le courant artistique Rinpa est considéré, ainsi que le relève Hosomi Yoshiyuki, directeur du musée Hosomi, comme l’un des arts les plus représentatifs du Japon. Le mot Rinpa vient du nom d’un artiste du milieu de l’époque d’Edo, Ogata Korin dont le caractère « rin » fut repris. Mais, ce seront surtout Hon’ami Koetsu et Tawaraya Sotatsu qui seront les fondateurs de ce mouvement né dans ce Japon du début du XVIIe siècle. Ils puiseront leur source d’inspiration majeure essentiellement dans l’Époque de Heian avec l’élégance et le raffinement qui caractérisaient la Cour impériale.

 

 

 

Les thèmes de la nature et des arts vont ainsi être développés à l’envi et donner naissance à cette émotion permanente encore perceptible de nos jours en plein cœur de Tokyo au rouge des érables à l’automne ou au délicat rose des fleurs de cerisier au printemps…
Okudaira Shunroku consacre ainsi en ouverture de ce riche catalogue un essai introductif sur ce qui fût peut être un des actes de naissance de ce mouvement en s’interrogeant sur la créativité de Sotatsu et sur l’élégance de Korin, créativité et élégance qui seront reprises par leurs différents successeurs les siècles suivants comme le rappelle Fukui Masumi dans sa propre contribution.

 

 

 

Unité et sensibilités distinctes selon les artistes, un souffle qui animera des artistes au siècle passé avec Kamisaka Sekka dont l’œuvre est analysée par Manuela Moscatiello, ce pionnier du design japonais moderne du XXe siècle.

À la lecture de ce catalogue à la fois esthétique par sa mise en page soignée et fort instructif de par les éléments culturels indissociables de l’Histoire du Japon, on ne pourra que découvrir ou revoir cet évènement incontournable qui se tient actuellement au musée Cernuschi.

 

Fendre l'air – l'art du bambou au Japon.
Musée du quai Branly Jacques Chirac jusqu'au 7 avril 2019

LEXNEWS | 21.10.18

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

C'est une exposition exceptionnelle que propose actuellement le musée du quai Branly Jacques Chirac jusqu’au 7 avril 2019, avec, réunies pour la première fois en Europe, des vanneries japonaises du passé et d'aujourd'hui. 180 vanneries et paniers réalisés uniquement en bambou et rotin par de grands maîtres artisans sont ainsi présentés au public, un savoir-faire d'exception qui se transmet depuis des siècles de maîtres en disciples. Cet art du tressage du bambou s'est développé à l'occasion de l'engouement pour les cérémonies du thé, autour de l'Empereur, chez les seigneurs ou shoguns. Arrivé de Chine au Japon aux environs des VIIIe et IXe siècles, ce rituel particulier et très codifié a nécessité la réalisation d'objets dédiés, vannerie pour les compositions florales ou d'Ikebana, corbeilles, éléments décoratifs, paniers et objets ayant tous un rôle très précis contribuant à l'harmonie de ce moment. Sous l'influence de l'art chinois, les premiers artisans s’inspirent de bronzes ou de porcelaines pour tresser ces vanneries en bambous de différentes essences. Des possibilités d’associations de textures et de coloris qui seront parfaitement maîtrisées.

 

Panier pour l’ikebana, UEMATSU Chikuyū (né en 1947) © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Tadayuki Minamoto

 

Tous les objets sont laqués pour éviter les dégradations du temps et leur conférer un aspect rigide, une solidité que même les siècles n'ont pas abîmée. À partir de 1868, l'aristocratie lettrée qui entoure l’empereur sous l'ère Meiji, prise le rituel Sencha (les feuilles de thé infusant très lentement) et est fière de montrer à leurs invités les vanneries les plus sophistiquées.

Les artisans se surpassent dans leurs créations et bâtissent ainsi une réputation qui ira jusqu'à créer des lignées de maîtres vanniers (familles Tanabe et Iizuka) accédant ainsi au statut d'artistes. Certains seront élus « Trésor National » tel Hayakawa Shokõsai qui sera le premier à signer ses œuvres vers 1880. De magnifiques pièces anciennes sont présentées (vanneries pour Ikebana Hanakago Karamono-Utsushi XIXème siècle) dans le contexte des maisons de thé reconstituées, mais cet âge d'or prendra fin avec la défaite du Japon lors de la deuxième Guerre mondiale et ce malgré la vague de japoniste qui s'empara de l’Europe dans les années 1860. Mais certains collectionneurs intéressés par ces créations uniques avaient déjà acquis de très belles pièces (comme Hans Spörry -1859/1925 - ou Lloyd Cotsen - 1929/2017). Surtout, la ténacité d’artisans artistes comme Izuka Rõkansai (1890/1958), considéré comme le plus grand vannier de l'histoire du Japon, a permis à cet art de traverser les années. Sa représentation à l’Exposition Internationale de Paris en 1925 a également permis une reconnaissance internationale de ces œuvres et de ces techniques de tressage sans cesse renouvelées.
 

 

Okimono en bambou nommé « Ritsudo» (Rythme), SUGIURA Noriyoshi (né en 1964) © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Tadayuki Minamoto


Ces artisans artistes du passé sont encore une source d’inspiration de nos jours ainsi que le démontre l’exposition de certains de leurs œuvres dans le parcours souhaité par Stéphane Martin. Le bambou est leur média et s'ils ont tous étudié de longues années l'art du tressage traditionnel, ils se sont affranchis et libérés des traditions pour ne garder que la matière, parfois associée à du métal, à la céramique ou à la laque... Les œuvres exposées sont récentes entre 2008 et 2018 (commande de très grande taille du musée du quai Branly Jacques Chirac à l'artiste Yonezawa Jiro «Daruma – Bodhidharma – bambou acier et laque. Depuis 2005 le musée a déjà acquis 8 paniers d'artistes pour ses collections). Les courts mais néanmoins très intéressants entretiens filmés de chacun des artistes exposés et les pièces surprenantes, en formats, en volumes, en couleurs, en textures, replacent cet artisanat d'art dans leur contexte.
Et si « Le vide est tout-puissant parce qu'il peut tout contenir « ( Kakuzȏ Okakura, Le Livre du thé, 1906 », c'est bien dans le cadre d’une telle exposition qu’il peut être comme un élément essentiel de l'équilibre entre matière et forme, pureté et merveilleux.

 

MEIJI - Splendeurs du Japon impérial (1868-1912)
Musée Guimet jusqu’au 14 janvier 2019

LEXNEWS | 05.12.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


L’actuelle exposition qui se tient au musée Guimet célèbre le 150e anniversaire de la Restauration de Meiji (1868-1912), une ère qui verra l’ouverture et la modernisation du Japon en un élan qui ne cesse de surprendre encore un siècle et demi plus tard. Quittant définitivement ses structures féodales pour sortir de l’isolement international, le Japon compte figurer parmi les puissances internationales, notamment par une étonnante production artistique dont une belle illustration a été retenue pour l’exposition bénéficiant de prêts exceptionnels de la Collection N. D. Khalili, du Musée d’Orsay et de la Japan Foundation. Orfèvrerie, cloisonnés, photographies, textiles, peintures, bronzes et autres céramiques révèlent les bouleversements et révolutions qui fûrent à l’œuvre tant dans les mentalités que dans les arts. Le visiteur y retrouvera ainsi des œuvres de grands artistes tels Kawanabe Kyosai ou Shibata Zeshin en compagnie de 350 pièces exposées. Mais quel fut l’élément véritablement déclencheur de cette mutation ? L’exposition rappelle que ce profond changement tiendra avant tout à la volonté d’un empereur, nommé Meiji, seul survivant mâle des six qu’eut l’empereur Komei. Meiji ou « politique de la lumière » saisit en effet l’opportunité dès son accession au pouvoir d’ouvrir le Japon sur le monde et d’accepter l’influence de l’Occident, ce que refusait le précédent gouvernement militaire isolationniste du shogun Tokugawa. Avec l’empereur Meiji, les navires entrent et sortent du Japon de manière florissante sur le plan économique et industriel.

 

 

 

 

C’est tout un système ignoré jusqu’alors du Japon féodal qui se met en place avec une facilité déconcertante prouvant s’il en était encore besoin l’extraordinaire faculté d’adaptation des Japonais. Les codes militaires du bushido, le costume traditionnel et jusqu'au modèle urbain subissent les assauts de l’Occident. De nombreuses photographies présentées dans l’exposition témoignent de cet élan et de cette nouvelle construction de l’image d’un Japon moderne ouvert vers le siècle à venir, une image également diffusée par les foires et Expositions universelles. L’art de cette époque traduit ces évolutions sans pour autant reléguer cependant la tradition aux oubliettes. Les codes culturels persistent, même lorsque la modernité s’immisce brutalement, une résistance que le XXe siècle connaîtra brutalement lors de la Seconde Guerre Mondiale avec la réaction militariste japonaise et plus pacifique avec le développement du cinéma et de la littérature. La dernière partie offre un clin d’œil familier aux Occidentaux avec la réception de cet art en mutation par ce que l’on a coutume d’appeler le Japonisme et qui aura une influence déterminante sur des artistes comme Vincent van Gogh ou Claude Monet. Une exposition offrant en un riche foisonnement d’œuvres et d’art toute la « Splendeur du Japon impérial » permettant d’appréhender l’ampleur de cette mutation que fut, au tournant des siècles derniers, l’ère Meiji.

 

 


Commissaires : Sophie Makariou, Présidente du MNAAG, commissaire générale Michel Maucuer, Conservateur, section Japon du MNAAG

MEIJI - Splendeurs du Japon impérial sous la direction de Sophie Makariou et Nasser D. Khalili, MNAG Liénart Editions, 2018.

 

 

Il serait réducteur de présenter l’ère Meiji comme une pure ouverture du Japon à la fin du XIXe siècle sur le monde balayant d’un revers de Kimono toute la tradition sur ce passage. Et si ce détail d’une paire de paravents peints par Ando Jûbei trahit quelques concessions à la modernité, ces impressions cotonneuses de palais enneigés et ce silence à peine troublé par l’irisation de l’onde par les carpes représentées relèvent cependant des codes classiques hérités du Japon traditionnel. C’est donc avec mesure et bien des nuances qu’il faudra aborder cette période charnière du Japon, ainsi qu’en témoigne le catalogue de l’exposition qui en révèle toutes les splendeurs. Aucune société, même la plus soumise, n’a su balayer ses acquis culturels par l’influence de courants extérieurs, surtout lorsqu’il s’agit du Japon, toujours volontaire pour observer et adapter, sans pour autant abandonner ses traits culturels classiques, même dans la plus grande modernité.

 

 

Et si le droit romain abordera les rives du pays du Soleil Levant en son Code civil et que le katana ne sera, plus guère porté sur la hanche gauche du samouraï, la fascination pour le mont Fuji dont témoigne le même Jûbei, maître du cloisonné, en dit long sur les permanences culturelles d’un pays à la longue et riche histoire. Le Japon produira certes en masse pour l’Occident avec toutes les dérives que comporte ce genre de massification de l’art, mais gardera cependant et préservera tout une portion de cette production plus réussie et plus soignée pour des acquéreurs japonais. Académies et institutions vont alors concurrencer le modèle traditionnel reposant sur la relation maître (sensei) et disciple. Des estampes se colorisent à souhait, révélant des vêtements à l’occidentale, les « longs nez » font leur apparition dans les représentations, les codes s’élargissent pour un Japon qui s’industrialise de manière étonnante si l’on considère ses codes féodaux à peine consumés. Le lecteur appréciera aussi le renouveau cloisonné résultant de ces mutations.

 

 

 Un style et avec lequel l’occidental a depuis longtemps entretenu une certaine attirance et familiarité due notamment au Japonisme déferlant en Occident concomitamment et faisant le bonheur des premiers collectionneurs et esthètes tels les Goncourt ou encore l’esthète et dandy Robert de Montesquiou qui n’hésita pas, dès la fin du XIXe siècle, à employer les services d’un jardinier venant tout droit du Japon... C’est tout un pan de l’Histoire du Japon moderne qui se dévoile dans ces pages colorées et riches d’enseignements, du point de l’Extrême-Orient, comme de l’Occident.
 

 

Exposition : « Nantes, 1886 : le scandale impressionniste »,
12 octobre 2018 – 13 janvier 2019
Musée des beaux-arts de Nantes

LEXNEWS | 26.11.18

par L.B.K.

 

 

L’exposition « Nantes, 1886 : le scandale impressionniste » qui vient d’ouvrir ses portes au musée des Beaux-Arts de Nantes propose au visiteur un extraordinaire voyage dans le passé, un pass pour ce que fut le Grand Salon de 1886 et qui se tint en cette ville même de Nantes. A l’époque, avec plus de 1800 œuvres, ce Grand Salon de 1886 fut un extraordinaire événement, où il était de bon ton de se rendre et d’être vu. Mais, au-delà de son caractère évènementiel en cette fin de XIXe siècle, ce Salon de 1886 fût et demeure exceptionnel dans la mesure où il concentra et révéla les profonds bouleversements que connut tant sur le plan industriel qu’artistique cette époque charnière.

 

Hélène Luminais Psyché
1886 Huile sur toile 52 x 82 cm

Musée des Beaux-arts de Nantes

 

Ainsi, c’est dans un dynamique foisonnement, associant un académisme, déjà quelque peu mal mené mais encore bien présent, et une avant-garde plus qu’audacieuse, que de nombreux artistes furent invités à y présenter leurs toiles. Renoir, Sisley ou encore Rodin y annoncent déjà les grands courants de l’art moderne.

Le public, les critiques et la presse sont au rendez-vous. Des peintres, tout juste dénommés ironiquement Impressionnistes par Louis Leroy, y font, bien sûr, scandale…

Mais on s’y presse tant il est vrai que l’enjeu de l’art en ce tournant de siècle est de taille, et s’y joue, certes, non sans débats et polémiques…

Aujourd’hui, plus de 130 ans après, c’est cette audace et importance du Grand Salon de 1886 que le musée des Beaux-Arts de Nantes entend faire revivre en relevant le défi de réunir en un même lieu une sélection de pas moins de 70 œuvres qui y furent présentées. Une rétrospective associant artistes académiques et avant-gardes en une effervescence révélatrice de toute une époque tournant de siècle, et que le commissaire de cette exposition, Cyrille Sciama, a souhaité contextualiser : « une année très riche en France et dans le monde : la première automobile, la Statue de la Liberté, le projet de la tour Eiffel, Geronimo dernier chef indien déposant les armes aux États-unis, et aussi l’année de la création du fameux petit-beurre nantais ! ».

 

Dans un riche parcours s’organisant en cinq salles thématiques, on y rencontre, bien sûr, des impressionnistes dont Auguste Renoir avec la "Fin du déjeuner", mais aussi bien d’autres courants et peintres tels que le peintre suédois Hugo Salmson avec « La petite glaneuse » ou encore Charles Landelle avec « Ruth » en moissonneuse. Le peintre Emmanuel Benner y est également présent avec la « Madeleine », un nu de grande taille qui fit à l’époque débat. Une femme, également : l’artiste Hélène Luminais, épouse du peintre Évariste Luminais, et qui tant par sa présence que par le thème retenu « Psyché » suscita, elle aussi, bien des critiques. A souligner enfin la présentation dans ce parcours de toiles à caractère religieux dont le fameux « Saint François d’Assise prêche aux poissons » du peintre Luc-Olivier Merson ; un thème peu classique entre réalisme et symbolisme et qui reçut la médaille d’honneur de ce salon de 1886 ; Ou cette toile encore : "Une Stigmatisée au Moyen Age" signée Georges Moreau de Tours ; un format exceptionnel qui suscita, lui aussi, des polémiques. Le peintre Pascal Lehoux, enfin, élève de Cabanel, et qui fit également débats avec une toile de taille impressionnante représentant "Saint Martin » porté par deux anges en un tourbillon de nuages.

 

 

Pierre Lehoux Saint Martin
1886 Huile sur toile
375,5 x 266 cm Musée des Beaux-arts de Nantes

 


Mais, au-delà de ces polémiques et acrimonies (ou surtout ?) adressées par une certaine presse de l’époque à cette modernité qui s’affiche, le Grand Salon de 1886 à Nantes connut un véritable engouement, un succès que l’exposition au Musée des Beaux-Arts de Nantes en cette année 2018 a su agréablement faire revivre.

 

« Le Cubisme » Centre Pompidou

Paris jusqu’au 25 février 2019

LEXNEWS | 18.11.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

1907-1917, une décennie seulement, mais quelle décennie pour une révolution de telle ampleur. Sentiment qui touchera très certainement le visiteur de cette exposition remarquablement développée sur de vastes espaces, dépliant ainsi toute l’étendue de ce mouvement majeur de l’art moderne du début du XXe siècle. Curieusement, aucune manifestation de cette ampleur sur ce thème majeur qu’est le cubisme n’avait eu lieu en France depuis 1953, il incombait bien entendu au Centre Pompidou de combler cette lacune grâce au parcours exhaustif conçu par les commissaires B. Léal, A. Coulondre et C. Briend. 300 œuvres et documents font ainsi la démonstration de la révolution des mentalités opérée par ce mouvement initié par des artistes phares qui ont tous laissé leur nom à la postérité : les pères fondateurs Georges Braque et Pablo Picasso, bien sûr, suivis de Fernand Léger et Juan Gris, Albert Gleizes, Jean Metzinger, Francis Picabia, Marcel Duchamp, Robert et Sonia Delaunay… L’héritage de Cézanne mais aussi le primitivisme joueront une importance cruciale comme sources d’inspiration pour ces artistes ainsi que le révèle le début parcours de l’exposition.

 

Pablo Picasso, "Maisons sur la colline, Horta de Ebro", été 1909, Nationalgalerie, Museum Berggruen (SMB)


Apollinaire sera l’un de leurs porte-paroles le plus fervent, prêtant sa plume et ses mots à ce mouvement qu’il accompagnera d’une même déconstruction pour la poésie, suggérant une nouvelle forme plus visuelle avec ses célèbres calligrammes. Le poète sait également se faire chantre de cette pensée nouvelle ainsi qu’en témoigne son jugement d’une clairvoyance fulgurante dans « Les peintres cubistes » (1913) : « On s’achemine ainsi vers un art entièrement nouveau, qui sera à la peinture, telle qu’on l’avait envisagée jusqu’ici, ce que la musique est à la littérature. Ce sera de la peinture pure, de même que la musique est de la littérature pure.

L’amateur de musique éprouve, en entendant un concert, une joie d’un ordre différent de la joie qu’il éprouve en écoutant les bruits naturels comme le murmure d’un ruisseau, le fracas d’un torrent, le sifflement du vent dans une forêt, ou les harmonies du langage humain fondées sur la raison et non sur l’esthétique. De même, les peintres nouveaux procureront à leurs admirateurs des sensations artistiques uniquement dues à l’harmonie des lumières impaires ».
 

Georges Braque, "Grand nu", hiver 1907-juin 1908, Centre Pompidou, Musée national d'art moderne, Paris

 

C’est bien cette harmonie toute nouvelle inspirant le jeune peintre espagnol Pablo Ruiz Picasso qui avec Georges Braque va se livrer à une déconstruction totale en formes géométriques simples et la plupart du temps cubiques, « cubisme » dont Max Jacob sera également l’un des parrains lui qui notait de sa plume aux accents burlesques : "Quand on fait un tableau, à chaque touche, il change tout entier, il tourne comme un cylindre et c'est presque interminable. Quand il cesse de tourner, c'est qu'il est fini. Mon dernier représentait une tour de Babel en chandelles allumées." Le visiteur ressentira à n’en pas douter ce vertige d’une nouvelle tour de Babel, mais qui, à l’inverse de l’exemple biblique, fait sens. Si la recherche de la géométrie conduit à une autre représentation du réel, c’est à une double dimension dans l’espace qu’elle conduit. Cela donnera ainsi d’étonnants visages décomposés en nombreuses facettes par Picasso, métamorphoses étranges de prime abord, mais qui rejoignent bien des associations visuelles inconscientes que notre œil et mémoire entretiennent. L’énergie qui se dégage de ces œuvres ne cesse de surprendre le regard, témoignant d’un élan d’un siècle nouveau appelé aux plus belles réalisations comme aux plus terribles régressions, prescience de ces artistes déterminante pour l’art moderne des XXe et XXIe siècles.

 

 

Georges Braque, "La Guitare Statue d'épouvante" (détail), novembre 1913 (papiers collés, fusain et gouache). ©RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris)/ Droits réservés ©ADAGP, Paris 2018

 

Miró, Grand Palais, Galeries nationales

jusqu’au 4 février 2019.

LEXNEWS | 13.11.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Le goût du peintre Miró pour les constellations est connu et c’est, peut-être, la métaphore d’un astre céleste avec la comète qui pourrait caractériser ce grand artiste, celle de sa fugacité, mais surtout de son poudroiement sur la toile céleste. Car le peintre avait à cœur ces incandescences, lui qui avouait : "Pour moi, un tableau doit être comme des étincelles. Il faut qu’il éblouisse comme la beauté d’une femme ou d’un poème". Découvrons alors grâce à cette éblouissante rétrospective qui se tient actuellement au Grand Palais et consacrée au peintre espagnol. Pas moins de 150 de ses œuvres les plus marquantes sont ainsi présentées, couvrant soixante-dix ans de création, un univers mirifique, étonnant et prodigieux, non seulement pour le regard mais également pour les sens.

 

«La Ferme» (1921-1922). Photos Succession Miró. ADAGP Paris 2018

 

 Le visiteur est emporté. Miró transporte, en effet, celui qui regarde ses compositions mais vers quelle destination ? Telle est la question essentielle posée par Jean-Louis Prat, commissaire de l’exposition en un parcours élaboré avec la belle scénographie de Maciej Fiszer. Éblouissement, tel est en réponse l’adjectif qui revient le plus souvent dans cette exposition, un éblouissement reposant sur la conscience de l’instant ouvrant sur d’autres univers où rêves et poésie scandent des œuvres étonnantes de l’artiste. Après différentes influences sensibles dès les premières salles avec ce « fauve catalan » qui côtoie le cubisme, un Miró qui a, notamment pour ami son compatriote Picasso, suivi les révolutions surréalistes jusqu’aux paysages imaginaires nés des étés 1926 et 1927 à Mont-roig… Alors que la montée des fascismes s’immisce dans ses œuvres, surgissent alors Les constellations dès l’été 39, cette fois en Normandie à Varengeville-sur-mer. Cet univers constellé de traits et de formes géométriques invite à une nouvelle appréhension du réel, une recomposition de la partition astrale dont la poésie est la clé principale.

 

Joan Miró Femmes et oiseau dans la nuit. / Successió Miró / Adagp, Paris 2018. Photo Calder Foundation, New York / ArtResource, NY.

 

 

Ces métamorphoses renouvellent en peinture l’art initié par Ovide, les signes sont omniprésents, le trait ou la trace d’un doigt ponctuent un dialogue incessant qui anime chaque œuvre. Curieux, rebelle, insatiable, l’artiste partageant avec Picasso cette soif de la création hors des cadres fixés poursuivra jusqu’à ses derniers jours la tentation de l’absolu en épurant ses compositions, une recherche d’absolu épuré qui se découvre avec tout autant d’éblouissement à chaque salle du parcours. Une création en allant même jusqu’à les amputer par l’épreuve du feu, étonnante ordalie des temps modernes qui conclut ce parcours remarquable sous forme de nouveau questionnement.

Rémi Labrusse « Miró, un feu dans les ruines » Hazan, 2018.


 

 


Voici un livre initialement paru en 2004 et qui à l’occasion de l’exposition Miró au Grand Palais a été mis à jour par son auteur Rémi Labrusse, historien de l’art à l’université de Paris Nanterre. L’auteur a souhaité avec ce volume de plus de 400 pages dépasser l’image souvent convenue d’un peintre un brin rêveur, la tête dans les étoiles en une certaine naïveté. Partant de l’assertion programmatique du peintre catalan en 1931, affirmant sa volonté de « détruire tout ce qui existe en peinture », Rémi Labrusse insiste sur le terreau initial qui a vu naître cette volonté de puissance nourrie aux sources du cubisme et du surréalisme au lendemain du premier conflit mondial en rupture avec l’héritage classique. Sur les cendres de ces feux, Miró souhaite voir émerger de nouvelles incandescences, un rapport où la violence est beaucoup plus présente que les images traditionnellement affublées à l’artiste le laissent penser. Miró a connu les affres de la guerre civile espagnole, la montée des fascismes pour vivre finalement le désastre de la Seconde Guerre mondiale. De ces tensions doivent naître de nouvelles forces créatives reposant sur une esthétique dualiste « au sein de laquelle une confiance passionnée dans les puissances de l’imaginaire se trouve combattue par une critique radicale des images, au nom d’un plan invisible que Miró nomme la vie », souligne l’auteur de ce bel et riche ouvrage. Rémi Labrusse montre combien que cette opposition fétichisme/iconoclasme nourrit l’œuvre de l’artiste en une complexité passionnante, notamment pour nos contemporains confrontés à de similaires ébranlements. L’ouvrage est exigeant, nourri tout d’abord d’une évocation de la naissance d’un artiste avec les débuts du XXe siècle, il plonge son lecteur dans les grands thèmes structurant l’œuvre de Miró avec l’Histoire, les origines et l’idée primitive, les cheminements mythologiques avant d’aborder le théâtre, la technique et le dernier virage opéré par le peintre sur la destruction de la peinture. Un sacrifice initiatique au terme de ce long parcours parallèle à celui d’une bonne partie du siècle mis parfaitement en perspective par cet ouvrage indispensable pour approfondir la connaissance de Miró et de l’art du XXe siècle dans lequel il s’inscrit.



Joan Miró, le feu intérieur, 2018, réalisateur : Albert Solé, production : Cie des Phares & Balises - ARTE France - Minimal Films - Rmn-Grand Palais - Avrotros - Corporació Catalana de Mitjans Audiovisuals SA. - Ens Públic de Radiotelevisió de les Illes Balears, France, VF, 52mn, Arte éditions, 2018.

 

 

 


Albert Solé a réalisé avec ce documentaire un exploit : celui de concentrer en moins d’une heure l’essence d’un artiste qui a couvert par l’étendue de son génie la presque totalité du siècle précédent en une prodigieuse diversité. En puisant aux sources les plus directes grâce à ses entretiens avec le petit-fils de Miró, Juan Punyet, le réalisateur évoque cette aventure faite de rencontres déterminantes et de mouvements essentiels à l’émergence de son art. Images d’archives inédites, anecdotes intimes, amis et collaborateurs du peintre viennent compléter l’image officielle souvent lacunaire. C’est un créateur iconoclaste jusqu’à son dernier souffle qui apparaît sous nos yeux, nourri d’un feu intérieur, certes différent de son ami et rival Picasso, mais tout aussi puissant. C’est toute cette puissance bouillonnante que nous fait découvrir et appréhender avec passion ce riche documentaire.

 

Exposition Gravure en clair-obscur
Cranach, Raphaël, Rubens…

Musée du Louvre jusqu’au 14 janvier 2019.

LEXNEWS | 06.11.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

Anonyme Tête de dryade gravure en couleurs Paris

Bibliothèque nationale de France


Clair-obscur, un oxymoron concis, contraste qui amène à une fusion indicible, curieux paradoxe qui anima bien des artistes dès la Renaissance après la Grèce antique. C’est justement ce clair-obscur dans la gravure de la Renaissance qui est actuellement l’objet d’une remarquable exposition, intimiste et exigeante, dans le cadre de la Rotonde Sully du musée du Louvre jusqu’en janvier 2019. En découvrant ce parcours conçu avec délicatesse par son commissaire Séverine Lepape, l’œil réalise combien ce procédé que l’on associe souvent avec Caravage avait été anticipé au tout début du XVIe siècle. À partir des collections Edmond de Rothschild du musée du Louvre, du département des Estampes de la Bibliothèque nationale de France et de la Fondation Custodia, l’exposition invite à découvrir cette approche révélée à l’impression par une gamme limitée de couleurs. Paradoxalement, le constat premier qui surgit consiste en la richesse des nuances nées de la confrontation de l’ombre et de la lumière, comme si cette métaphore essentielle – pour ne pas dire existentielle – s’avérait constitutive du champ artistique. Avec des moyens limités, Hans Baldung Grien, Parmigianino, Domenico Beccafumi ou Pierre Paul Rubens repoussent les limites de la monochromie pour inviter à de nouvelles perceptions des formes et des volumes qui aboutiront aux apothéoses de peintres fameux comme Caravage ou Georges de La Tour, sans oublier l’usage différent qu’en fera Rubens en adoucissant les contours pour un mystère plus grand, ou encore le célèbre sfumato de Michel-Ange.

 

Hans Baldung Grien Sabbat des sorcieres

gravure en deux bois tirage en orange

Paris Bibliotheque nationale de France

 

120 estampes composent ainsi ce voyage chronologique et géographique dans l’univers feutré de l’estampe en couleurs avec Cranach, Raphaël, Rubens… Le chiariscuro né de l’estampe gravée sur bois en couleurs se déploie initialement en Italie puis en Allemagne avant de se développer dans toute l’Europe jusqu’au milieu du XVIIe siècle. Atteignant des degrés de sophistication impressionnants, cet art des ombres et lumières fascine tous ces artistes qui voient en lui une approche au carrefour de bien des techniques (dessin sur papier coloré, peinture murale, mosaïque de pierre…), tout en préservant son autonomie. Le clair-obscur offre également bien des enseignements sur l’esprit de son temps, celle de la collaboration entre l’artiste, l’atelier de gravure et l’imprimeur. Nous découvrons alors à partir de ces œuvres souvent de taille réduite, bien loin des peintures monumentales d’histoire ou de genre, un univers concentré où quelques centimètres de gravure concentrent à eux seuls une puissance expressive étonnante, une force souvent discrète, mais qui invite à une acuité du regard souvent négligée par l’art de nos jours…

« Gravure en clair-obscur. Cranach, Raphaël, Rubens » sous la direction de Séverine Lepape, département des Arts Graphiques du musée du Louvre, 19,7 x 25 cm, 224 pages, 150 illustrations, broché avec grands rabats, Coédité avec le musée du Louvre, Lienart éditions, 2018.

 

 

 

 



Entrer dans la matérialité de l’œuvre, tout en s’en éloignant suffisamment pour mieux en juger la portée, voilà le fil directeur qui anime les auteurs de ce catalogue « Gravure en clair-obscur. Cranach, Raphaël, Rubens » accompagnant idéalement l’exposition du musée du Louvre « Gravure en clair-obscur ». Ce jeu de proximité et d’éloignement, parallèle à celui de l’ombre et de la lumière, offre non seulement une meilleure compréhension de l’art d’une époque, mais invite également à de nouvelles recherches sur les usages des encres, des couleurs grâce à des procédés d’investigation scientifique tels que cela ressort dans l’impressionnant tableau joint en annexe du projet CLARO. Ce remarquable catalogue s’inscrit également dans la collection « Arts graphiques / Musée du Louvre » initialement présentée dans nos colonnes avec « À l’ombre des frondaisons d’Arcueil » jusqu’à l’avant-dernière publication consacrée aux dessins d’Israël Silvestre.

 

 

Monogrammiste ND_Sainte Famille avec sainte Elisabeth gravure en couleur

PD W-4-27The Trustees of the British Museum

 

 

Séverine Lepape, commissaire de l’exposition, dresse un tableau des nouvelles recherches autour des estampes en clair-obscur, insistant justement sur les avancées de la recherche quant à cette matérialité des estampes en couleur depuis une vingtaine d’années. Peter Fuhring, quant à lui, évoque cet art de la collection de l’estampe en couleurs en France avec bien des noms passés à la postérité tels Marolles, Rothschild, Lugt sans oublier Pierre Jean Mariette qui a également laissé son nom à sa fameuse collection. Vanessa Selbach retrace le gout pour l’estampe en couleurs en France dans le premier tiers du XVIIe siècle, période de transition importante du bois à la taille-douce sur cuivre.

 

La deuxième partie de cet ouvrage abondamment illustré reproduit les feuilles présentées dans l’exposition accompagnées de notices complètes, une agréable manière de prendre son temps, avant ou après l’exposition, afin de mieux explorer cet univers de nuances infinies si bien évoqué dans ces pages.

 

Au cœur de l’art

avec les éditions Gallix

 


 

La société Gallix convie depuis de nombreuses années à un beau et enrichissant voyage au cœur de l’art sous la forme de documentaires ciselés à l’image de leur objet. Avec la collection Impressions fortes, c’est tout l’atelier secret de la composition de la gravure qui s’ouvre avec un rare souci de pédagogie et d’analyse. Combien d’expositions, certaines contre leur gré, laissent leurs visiteurs sur leur faim avec une masse d’œuvres difficilement assimilables, profusion souvent stériles qui ne produiront que peu de fruits et de lointains souvenirs... C’est à une démarche opposée à laquelle invite cette série « Impressions fortes » avec le concours de la Bibliothèque nationale de France, une série de films conçus par Bertrand Renaudineau et Gérard Emmanuel da Silva réalisés avec le concours de Maxime Préaud, conservateur général honoraire au département des estampes de la BnF.

 

 

 

Ecartant l’idée d’une multitude d’œuvres et d’une exhaustivité illusoire, chaque documentaire part d’une estampe essentielle d’un maître du passé pour en explorer toute la richesse et suggérer d’autres liens avec le reste de l’œuvre de l’artiste mais aussi ses contemporains et contexte historique. Autre approche originale, celle d’inviter un artiste contemporain proposant son propre regard sur cette œuvre, un point de vue de l’initié qui élargit le propos à notre contemporanéité.

 

Il ressort de cette approche ce même sentiment que l’on pouvait déjà avoir avec les superbes réalisations de Jean-Marie Drot avec André Malraux en proposant des chemins de traverse, des angles singuliers que la caméra accompagnée d’un choix de musique de qualité rendent sensibles et compréhensibles.

 

 

Le Chevalier, la Mort et le Diable de Dürer dialogue ainsi avec Philippe Mohlitz ; de même, La Tentation de saint Antoine de Jacques Callot offre la richesse de ses détails les plus fous sous l’œil d’Erik Desmazières, une belle leçon d’art nourrie de détails fertiles comme l’explication de techniques de l'estampe, de l'eau-forte à la lithographie, en passant par le burin, l'aquatinte et la pointe sèche. Par les artistes ainsi conviés sous l’œil de la caméra, maîtres du passé ou contemporains, c’est l’univers feutré de la gravure qui se révèle au regard, un subtile lever de voile sur un monde souvent secret , mais rendu aujourd’hui accessible grâce à cette belle initiative de Gallix.

 


neuf films ont été réalisés dont sept ont été réunis en un beau coffret toilé Callot, Dürer, Mellan, Goya, Rembrandt, Piranèse, Leclerc, Toulouse-Lautrec, Ugo da Carpi. Gallix invite également à découvrir l’atelier d’artistes tel Pablo Flaiszman ou Devorah Boxer dans de passionnants documentaires réalisés par Bertrand Renaudineau à découvrir sur le site de la production : www.gallixproduction.fr

 

Exposition « Egon Schiele »
Fondation Louis Vuitton
Jusqu’au 14 janvier 2019

LEXNEWS | 28.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


En une scénographie épurée et aérée, le visiteur sera confronté à une rencontre singulière avec Egon Schiele. L’œuvre du peintre autrichien, mort prématurément en 1918 de la grippe espagnole à l’âge de 28 ans, quelques jours après la mort de son épouse enceinte, ne laissera assurément pas indifférents celles et ceux qui découvriront ce regard, cette sensibilité à fleur de toile qui innerve tout son travail. Le jeune artiste avait étudié l’anatomie et montré un vif intérêt pour les premières radiographies, doublant l’acuité de son regard d’une introspection des formes et des corps. De là vient certainement cette étrange impression, sourde parfois, manifeste d’autres fois, que le crayon ou le pinceau d’Egon Schiele sonde l’inexplicable, capte le frisson de la mort anticipé comme si l’artiste avait eu la prescience de l’impitoyable faucheuse qui se rappellera à lui bientôt, trop tôt…

 

Egon Schiele. Autoportrait au coqueret, 1912. Huile et gouache sur bois. 32,2 x 39,8 cm. Leopold Museum, Vienne. Photo : © Leopold Museum, Vienne

 

Une centaine d’œuvres ont été réunies en un parcours inspiré de Suzanne Pagé, parcours qui s’inscrit dans le contexte de la Vienne des années 1900 lors de la seconde scission de la Sécession marquée par la présence de Gustav Klimt, aîné et ami du jeune Schiele, mais aussi par la musique d’Arnold Schönberg, sans oublier un certain Sigmund Freud… Schiele surprend par sa virtuosité qui surpassait celle de ses maîtres, étonne par ce regard sans concessions, là où l’érotisme aurait pu adoucir les formes, nul romantisme mais la réalité crue, non fantasmée.

 

Egon Schiele. Nu féminin debout au tissu bleu, 1914. Gouache, aquarelle et graphite sur papier vélin. 48,3 x 32,2 cm. Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg. Photo : © Germanisches Nationalmuseum, Nürnberg

 

La mort du père après les affres causées par ses crises dues à la syphilis, le rapprochement souvent intime auprès de ses sœurs, une soif de liberté sans aucune entrave à commencer par celles de l’académisme, tout fait d’Egon Schiele un peintre d’une rare sensibilité, sensibilité qui lui permettra de capter et saisir sur le carton ou la toile ces infimes variations de la vie et de ses vibrations. L’autoportrait tant pratiqué par le peintre est, bien entendu, très présent dans l’exposition, et le visiteur pourra se faire une idée de ce questionnement à mille lieues des selfies contemporains, véritable introspection anticipée du divan. Egon Schiele se parle, et nous parle, dans ces dessins, peintures et esquisses qui, au-delà du modèle, interpellent l’humain jusqu’aux confins de son être, que restera-t-il après ? Egon Schiele n’apporte pas la réponse, mais sollicite en nous les plus belles interrogations.

"Egon Schiele" Édition sous la direction de Dieter Buchhart avec la collaboration d'Anna Karina Hofbauer, Coédition Gallimard / Fondation Louis Vuitton, Livres d'Art, Gallimard, 2018.

 


C’est l’autoportrait au gilet qui illustre la couverture du catalogue « Egon Schiele » paru sous la direction Dieter Buchhart aux éditions Gallimard. Le peintre et dessinateur viennois a excellé, en effet, dans cet art de se représenter, une approche que certains qualifieront de narcissique. Pourtant, ce narcissisme présumé s’avère peut-être le plus proche du mythe originel en la quête éternelle de son image. L’œil semble fier, l’allure altière, l’élégance du vêtement jusqu’aux cheveux étirés pourraient laisser croire à un certain dandysme, or avec Schiele, il n’en est rien. Le riche catalogue élaboré à l’occasion de l’exposition Schiele à la Fondation Vuitton invite son lecteur à une exploration des talents de cet artiste trop vite disparu, tel Narcisse une nouvelle fois. Avec des textes signés de Dieter Buchhart, Jean Clair, Alessandra Comini et Jane Kallir, l’ouvrage invite à découvrir l’intimité de l’œuvre de celui qui choqua et bouleversa les codes esthétiques de son temps, celle de la Vienne du début du siècle avec cet esprit de Sécession qu’il partageait avec son aîné et ami Gustav Klimt. Suzanne Pagé en ouverture souligne la rétivité de Schiele à tout académisme, alors que Dieter Buchart distingue la force de la ligne dans le parcours de l’artiste, d’un trait ornemental à la ligne amputée et fragmentée, en passant par une ligne existentielle. Dix années seulement séparent sa rupture avec l’académisme, de sa mort en 1918, distance étonnante et révélatrice de sa fulgurance. Belle métaphore opérée par Alessandra Comini avec l’image de la ligne de vie chez l’artiste, une ligne qui cherche à évoquer les contours du moi tout en dressant un contour pour le protéger. Jean Clair replace la comète Schiele dans le contexte de la Vienne cosmopolite, point de cristallisation irréversible entre l’orient et l’occident, le christianisme et le judaïsme, prélude aux bouleversements à venir. Schiele accompagne, sans le savoir, la révolution en marche opérée par la psychanalyse, dans cette même ville, par Freud. La beauté héritée de l’antiquité s’estompe, pour laisser la place à l’introspection de l’humain, une voie suggérée par Schiele dans l’art au début du XXe siècle, ainsi qu’en témoigne ce beau catalogue.

Jean-Louis Gaillemin : « Egon Schiele. Narcisse écorché » Collection Découvertes Gallimard (n° 475), Série Arts, Gallimard, 2005.

 

 


C’est cette même image de Narcisse que reprend Jean-Louis Gaillemin dans ce Découvertes Gallimard consacré au peintre et qui accompagnera idéalement le visiteur de l’exposition à la Fondation Vuitton. Délaissant les images convenues de l’artiste maudit – Schiele eut à souffrir en effet un certain nombre de peines durant sa courte vie, l’auteur de ce Découvertes, Jean-Louis Gaillemin, lui a préféré une analyse de la quête artistique de l’artiste, celle qui mena en déstructurant les corps jusqu’à l’impossible. Une lutte obstinée contre la mort environnante, celle qui emportera trop tôt son épouse, et quelques jours plus tard, l’artiste lui-même. Une alchimie en peinture qui le conduira jusqu’aux extrêmes, une manière une fois de plus de revenir au mythe initial, Narcisse cessa de vivre lorsqu’il découvrit son image…

 

Picasso. Bleu et rose

musée d'Orsay

jusqu'au 06 janvier 2019
 

LEXNEWS | 27.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter



 

Au tournant du siècle passé, un jeune artiste espagnol embrasse la peinture comme un combat contre la mort, perdu, ce sera donc pour lui un combat de toute une vie. Encore tiraillé par les souhaits de son père pour une carrière académique, Picasso n’a pas abandonné la figuration qui prédomine encore mais où s’instillent déjà quelques infimes ruptures, interstices laissant préfigurer des révolutions à venir. Pablo Picasso a dix-huit ans en 1900.
1900, c’est l’époque où le jeune artiste ne cesse de se rendre à Paris ouvrant ces périodes bleue et rose dont les plus grandes toiles ont été exceptionnellement réunies au musée d’Orsay à Paris grâce à des prêts des plus grandes institutions internationales et collections privées. Le visiteur sera abasourdi par une telle profusion, sensation d’une polychromie à partir d’une palette réduite pourtant aux nuances de bleu, de noir puis de rose et d’ocre. La création intense de l’artiste dans ces premières années du siècle nouveau ne cesse également de surprendre.

 

Pablo Picasso Femme en bleu© www.bridgemanimages.com

© Succession Picasso 2018

 

Le parcours de l’exposition démontrant combien ces différentes inspirations s’inscrivent chez l’artiste sur le long terme, une maturation où l’expérience personnelle de l’homme et l’identité artistique du peintre comptent pour beaucoup. Nous retrouvons dans ces œuvres de jeunesse cette pugnacité qui caractérisera le peintre tout au long de sa vie, un combat dont lui-même très jeune témoigne : « Les murailles les plus fortes s'ouvrent sur mon passage ». Et, pourtant ces jeunes années ne seront pas indemnes de blessures et de douleurs. Les influences espagnoles sont encore bien sensibles avec les aînés du peintre tels Santiago Rusiñol ou Ramon Casas. Mais l’influence de la capitale française commence à gagner, cette effervescence qui irradie la pupille de cet ogre dévoreur de tout ce qui l’environne. Survient la mort tragique de son meilleur ami, Casagemas, un évènement tragique qui rouvrent la blessure jamais guérie de la disparition de sa jeune sœur. La figure de l’Arlequin surgit alors, reflet des souffrances métamorphosées du monde à partir du masque. La figuration se trouve déjà remise en question intrinsèquement avant de subir les coups de boutoir quant à sa forme. La couleur bleue, froide, s’empare de la toile du peintre, envahit sa palette jusqu’à l’obsession, femmes en prison, corps souffrant, thèmes christiques, la douleur rime avec couleur bleue. Quelques sursauts érotiques ponctuent cette période sombre et néanmoins prolifique, sans que l’on sache vraiment s’ils exaltent la vie ou la mort, avant que sa palette ne se teinte d’ocre rose, de rose. Du bleu au rose, cette incontournable exposition pour qui souhaite comprendre l’œuvre de Picasso offre au visiteur de (re)découvrir des chefs-d’oeuvre tels « La Vie » réalisée en 1903 où surgit la figure de l’ami perdu avant d’entrevoir une éclaircie à partir des années 1905 où le rose s’immisce discrètement pour finalement irradier les toiles peintes dès lors avec son amour pour Madeleine. Le rose se métamorphose en ocre déjà dans Le meneur de cheval, l’aventure picassienne ne fait pourtant que débuter…

« Picasso bleu et rose » Catalogue officiel de l’exposition au musée d’Orsay du 18 septembre 2018 au 6 janvier 2019, Hazan, 2018.

 



« J’ai voulu être peintre et je suis devenu Picasso », qui d’autre que le peintre pouvait mieux illustrer le 4e de couverture du catalogue publié à l’occasion de l’exposition du musée d’Orsay « Picasso, bleu et rose » ? Picasso s’avère en effet la plus belle illustration de consentement à son destin en devenant lui-même dans son art, et non un peintre académique de plus tel que l’eut plus probablement souhaité son père. Or cette métamorphose s’accomplit très tôt dans le parcours de l’artiste, lors de ces années qualifiées de bleu et rose, ces couleurs devenues « période » dans l’œuvre de l’artiste et qui, en effet, prédominent dans ce très beau catalogue à l’iconographie abondante. Réalisé sous la direction de Laurent Le Bon, l’ouvrage explore ces années cruciales du début du XXe siècle allant de 1900 à 1906, six années seulement qui tissent la trame de la tapisserie monumentale à venir et dont l’artiste allait étendre toutes les possibilités tout au long de sa carrière. « La première étincelle d’un feu d’artifice » telle est l’autre métaphore employée par les auteurs pour cet artiste hors-norme qui écrivit son destin en une mission si personnelle qu’elle ne convainc à ses débuts que l’ artiste, lui-même, déroutant même ses proches.

 

Pablo Picasso Arlequin assis© The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA © Succession Picasso 2018

 

Face au « succès Picasso » dont l’exposition et le catalogue témoignent, on oublie trop souvent les phases d’extrême solitude et de désespoir qu’eut affrontées l’artiste devant l’incompréhension générale jusqu’au cercle de ses amis les plus intimes. Les différentes contributions insistent sur cette idée de continuum quant à ces influences bleues et roses au lieu d’une conception cloisonnée, ces fils, une fois de plus restant tissés dans la trame picassienne de manière inexorable. Qu’il s’agisse de l’entretien avec le spécialiste John Richardson ou du journal de ces premières années du siècle dans la capitale française pour le jeune artiste, c’est une connaissance presque intime qui est donnée au lecteur de ce qui composera le paysage intellectuel, artistique et émotionnel de Picasso, entre musées et galeries, misère et vie nocturne, sans oublier les amis omniprésents. Nous tournons les pages de ce Journal, année après année, voyant ces évènements cruciaux surgirent dans la vie de l’artiste comme cette année 1901 qui vit le suicide de son meilleur ami Casagemas, et qui aura un impact si important sur la couleur bleue prédominante dans l’œuvre de l’artiste, couleur froide synonyme de mort avant que le rose et l’ocre-rose n’adviennent. Quelques touches de couleurs égaient encore sa création avec La Naine et L’Attente, mais ces dernières laissent déjà entrapercevoir une vision tragique de la vie, manifeste dans La Buveuse d’absinthe dont les plaisirs apparaissent mortifères. Au terme de cette abondante somme, le lecteur réalisera combien certaines périodes – six années seulement – peuvent contenir en germe une abondante moisson présente et à venir, c’est toute la réussite de cette exposition et de ce catalogue qui l’accompagne.

 

Cités millénaires - Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul

Institut du monde arabe jusqu'au 10 février 2019.

LEXNEWS | 28.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 



Étonnant voyage que celui que nous propose l’Institut du monde arabe de Paris avec l’exposition « Cités millénaires - Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul » jusqu’en février 2019. Le visiteur aguerri qui s’attendrait à une énième exposition traditionnelle avec présentation d’artefacts en vitrines et cartels explicatifs sera plus qu’agréablement surpris, car il n’en sera rien et c’est une exposition bien plus dynamique et virtuose qu’il découvrira. Au lieu et place, en effet, de ces habituelles présentations statiques, c’est à un véritable espace virtuel auquel invite l’IMA en d’impressionnantes reconstitutions 3D réalisées par la société Iconome. Que l’on se rassure, nul jeu multimédia de plus en ces murs, mais une exploration virtuelle rigoureuse menée par des collaborations étroites entre archéologues, scientifiques et multimédia, de lieux devenus inaccessibles de nos jours et de cités millénaires détruites par la main de l’homme ces dernières années. Point, cependant, de politique non plus, le constat est là sous nos yeux, implacable, se suffisant malheureusement à lui-même, sous la forme de colonnes brisées, de rêves d’antiques spoliés face à l’impuissance ou à l’inaction des puissances mondiales. Que reste-t-il alors pour sauver de l’oubli définitif ces pages de l’Histoire réduites en poussière ? La magie de la reconstitution virtuelle qui a réalisé d’incroyables progrès ces dernières années au point de reléguer au titre de souvenirs ludiques ces premières animations élémentaires que l’on a pu connaître, il y a une quinzaine d’années en CD-Rom.

 

 

Ce sont de véritables paysages qui se métamorphosent sous nos yeux de l’état de désolation à leur splendeur antique grâce à la magie de la technologie. Palmyre, Alep, Mossoul, Leptis Magna revivent ainsi sous nos yeux, vision, certes, tronquée de la réalité, mais vision tout de même, le leurre est réel quant à lui. Alors que les équipes d’archéologues peinent à se rendre sur place au risque souvent de leur vie, la reconstitution virtuelle s’avère un espoir incontestable pour préserver de l’oubli, ce qui vient d’être anéanti. À l’aide de milliers d’images captées par des drones et reconstituées en 3D par la société Icononem en partenariat avec l’Unesco, Mossoul, de ses décombres jonchés de gravats après les bombardements et les ravages effectués par Daech, renaît de ses cendres avec cette mosquée qui retrouve vie sous nos yeux ébahis. Des projections géantes refont ainsi vivre ces sites légendaires comme celui de Leptis Magna, certes, plus préservé, mais tout autant inaccessible en raison de l’instabilité politique qui règne en Libye, alors que Palmyre a subi des destructions massives paradoxalement sous l’objectif de caméras dont les images ont traversé le monde entier... L’orientation géographique est facilitée grâce à des tables circulaires installées dans chaque salle afin de situer les édifices et les quartiers dans leur contexte sans oublier les nombreuses images d’archives redonnant vie d’une autre manière à ces édifices.
Enfin l’IMA s’est associé à Ubisoft pour proposer des expériences véritablement surprenantes de réalité virtuelle au terme du parcours. Muni d’un casque, le visiteur pourra en effet faire l’expérience déroutante de déambuler dans six monuments du parcours évoqué antérieurement, une impression saisissante de faire partie de ces décors et de réaliser combien le concept même de réalité est ténu. Une belle initiative pour sensibiliser le public à la fragilité de la conservation du patrimoine mondial de l’humanité.

Cités millénaires - Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul, ouvrage collectif sous la direction d'Aurélie Clemente-Ruiz, Hazan, 2018.
 


Si l’exposition actuellement proposée à l’IMA sur les cités millénaires donne la priorité à la réalité virtuelle, et donc au numérique, le présent catalogue sur papier aura également toute sa place afin de mieux situer cette extraordinaire aventure dans son contexte scientifique, archéologique et culturel. Ainsi que le souligne en ouverture Audrey Azoulay, présidente de l’Unesco, les conflits qui déchirent une partie du monde arabe ont été source d’incommensurables souffrances humaines et d’atteintes irréversibles au patrimoine culturel de leurs pays.

 

 

La réalité virtuelle ne peut, certes, remédier à tout cela, mais elle offre cette possibilité d’une action de mémoire indéniable à l’heure où les réflexes des nouvelles générations se réalisent plus à partir d’une démarche audiovisuelle que littéraire. C’est le contexte de ces quatre régions concernées par l’exposition, que sont Mossoul, Alep, Palmyre et Leptis Magna qui se trouve ainsi complété dans ces pages informées.

 

 

Véritable état des lieux de ces sites, l’ouvrage a donné la parole à de nombreux témoins ayant vécu ces bouleversements, qu’il s’agisse d’archéologues, d’historiens, mais aussi d’architectes, écrivains ou poète notamment le poète Adonis. Évocations des contextes historiques, focus sur tel ou tel bâtiment, questions fondamentales posées telle celle de la reconstruction de Palmyre, nombreux sont les angles qui complètent idéalement la visite virtuelle proposée par l’IMA avec l’exposition Cités millénaires - Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul.

 

 

 

 

Sigmund Freud. Du regard à l’écoute
Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
jusqu'au dimanche 10 février 2019

LEXNEWS | 21.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


« Sigmund Freud. Du regard à l’écoute », une exposition riche et atypique à ne pas manquer qui se tient jusqu’en février 2019 au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme à Paris, dans ce cadre si intimiste du Mahj qui souffle cette année ses 20 bougies. Freud au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme ? Oui, et sa présence s’avèrera bien moins surprenante qu’il n’y paraît de prime abord grâce à l’éclairage souhaité par Jean Clair, son commissaire.

 

 

Jean Clair : lire notre interview

 

 

 

Ainsi que l’historien de l’art le rappelle, le célèbre inventeur de la psychanalyse était avant tout un homme de science, un neurobiologiste plus précisément sans pour autant renier son judaïsme. Il s’agit curieusement de la première exposition en France depuis la mort de ce dernier à Londres en 1939. C’est sur cette dimension souvent méconnue ou occultée par ses détracteurs qu’insiste le début du parcours en montrant que lorsque le Viennois s’aventure dans les méandres de l’inconscient, c’est à partir d’une solide connaissance du cerveau.

Ses recherches scientifiques sur les ganglions spinaux et la moelle épinière de la lamproie marine sont connues, et c’est fort de ce travail en laboratoire qu’il osera une représentation graphique du refoulement à l’allure d’équation. Freud est bien entendu un chercheur et un scientifique de son temps, aussi n’est-il pas étonnant de retrouver dans ses études et centres d’intérêt le magnétisme, l’hypnose, tout ce qu’il apprendra auprès de son maître qu’il admire Jean-Martin Charcot ; Une admiration au point même d’imiter son goût pour l’Histoire, et qui donnera naissance à un cabinet des antiques plus qu’honorable, aujourd’hui au Freud Museum de Londres, et dont quelques pièces sont aujourd’hui exposées. Nul étonnamment à ce que le parcours explore également, bien sûr, les liens étroits quant à l’écoute à partir du divan, la notion de transfert entre le thérapeute et son patient, l’importance primordiale des images puisées aux sources des souvenirs, le flot des associations libres qui se rapproche par certains aspects de l’inspiration des artistes, notamment dans le domaine du rêve avec des œuvres de symbolistes tels Carlos Schwabe, Max Klinger… Du rêve à la sexualité, les liens sont également ténus.

 

Gustave Courbet (1819-1877)L'origine du monde1866Huile sur toileH. 46 ;

 L. 55 cmParis, musée d'Orsay© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

 

Cette dimension a inspiré de nombreux artistes comme Gustave Courbet avec l’accrochage exceptionnel de l’œuvre fameuse L’Origine du monde mais aussi Gustav Klimt ou encore Egon Schiele qui subliment la sexualité en apparence scandaleuse pour leurs contemporains afin de donner naissance à des œuvres d’art majeures exceptionnellement présentées lors du parcours de cette riche exposition. Celle-ci s’arrête aussi sur la période du surréalisme, des liens qui auraient pu réunir un André Breton étudiant en médecine à Freud, si cette rencontre n’avait été manquée par incompréhension de ce dernier, dont la formation scientifique lui imposait bien d’autres vues. L’exposition se termine, enfin, par une section monumentale, celle de la confrontation de Freud à Moïse, cette figure biblique incontournable de l’œuvre du psychanalyste, mais surtout du judaïsme, judaïsme longtemps tenu éloigné du père de la psychanalyse, et pourtant... Avec la confrontation du moulage du célèbre Moïse de Michel-Ange de l’église Saint-Pierre-aux-Liens à Rome appartenant aux Beaux-Arts de Paris à l’œuvre de Mark Rothko, le visiteur réalisera, en effet, combien le judaïsme si éloigné en apparence du travail quotidien de cet explorateur de l’inconscient a su l’accompagner et nourrir sa pensée… souvent à son insu.

"Freud. Du regard à l'écoute" sous la direction de Jean Clair, 336 pages, ill., sous couverture illustrée, 190 x 240 mm, cartonné, Coédition Gallimard / Musée d'art et d'histoire du Judaïsme, 2018.

 

 

 


Comment les sciences, l’art et la spiritualité convergent avec la psychanalyse à partir de la figure centrale de Sigmund Freud, médecin viennois né au milieu du XIXe siècle et mort à Londres, après avoir fui tardivement et malade, Vienne, l’Allemagne et la tragédie de la Shoah ? Fort d’une iconographie remarquable, c’est à partir de cette forte et riche personnalité, fondatrice de la psychanalyse, la replaçant dans son temps, que l’ouvrage étudie ces différents angles. Même si Freud se qualifiait de « juif tout à fait sans Dieu », ainsi que le rappelle le directeur du mahJ, Paul Salmona, le judaïsme demeure pourtant indissociable d’un grand nombre de traits marquant ayant conduit à la naissance de la psychanalyse, dont la méthode interprétative. Jean Clair, en ouverture, souligne également l’importance du cadre viennois pour la naissance de la psychanalyse, un bouillonnement culturel propice à une exploration du bouillonnement de l’inconscient. Une ébullition des idées ayant conduit à tous les possibles, aux fantaisies les plus incroyables, étudiées dans une riche contribution par Laura Bossi.

 

 

Une leçon clinique à la Salpêtrière, André Brouillet,

1887 Huile sur toile, 300 x 425 cm

 

 

Qu’il s’agisse du principe de biogénétique fondamental développé par Ernst Haeckel aux rapprochements phylogénétiques opérés par Freud entre psychanalyse, anthropologie et ethnologie, ces éléments se devaient de retrouver leur juste place.

 

 

"L’art et la science d’Ernst Haeckel »

 Lire notre chronique

 

 

 

La place justement des images, analysées également dans une riche contribution par Philippe Colmar, s’avère essentielle dans ses rapports avec la psychanalyse, entre ce qui est montré et suggéré, explicite ou refoulé. Exposer un motif, c’est s’exposer, surtout lorsqu’il s’agit de représentations à connotations sexuelles. Le judaïsme chez Freud nourrit bien des réflexions, objet de la présente exposition au Musée des arts et d’histoire du Judaïsme, ainsi que l’illustre la contribution de Gérard Haddad.

 

À la lecture de cet essai, l’empreinte du judaïsme sur cette science naissante au XXe siècle est bien moins ténue qu’il n’y paraît, même si la volonté expresse de son fondateur de les dissocier a certainement joué dans cet éloignement apparent. Nombreux seront les angles proposés pour mieux comprendre la place de Freud et cette pensée fondatrice, passionnante et foisonnante du père de la psychanalyse : Freud neurobiologiste, évolutionniste, amateur d’art, explorateur des rêves et de la sexualité… avant d’aborder au final une sélection de textes réunis en anthologie sous la signature d’auteurs tels Ernst Gombrich, Jean-Bertrand Pontalis, Yosef Hayim Yerushalmi et bien d’autres encore contribuant à une meilleure connaissance de cette figure intellectuelle majeure du siècle passé. Un ouvrage qui ne pourra que passionner et susciter la curiosité des professionnels, mais aussi de tout à chacun ouvert à la pensée de Freud ou curieux de psychanalyse.
 

 

MADAGASCAR L'ART DE LA GRANDE ÎLE.
Musée du quai Branly Jacques Chirac jusqu'au 1er janvier 2019 – galerie jardin

LEXNEWS | 21.10.18

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Il y eu l’exposition « Ethnographie de Madagascar » en 1946 au musée de l'Homme portant un certain regard sur les arts de Madagascar, colonisée par les Français dès 1883, et puis plus rien... Une sorte de silence, une éclipse inexpliquée, comme l'écrit Stéphane Martin, Président du musée du quai Branly Jacques Chirac dans son introduction au catalogue publié par Beaux Arts. Il était donc plus qu'urgent de proposer une nouvelle exposition d'envergure consacrée aux artistes de Madagascar, artistes ayant façonné, depuis les premiers peuples installés sur l'île (-2000 ans) jusqu'à aujourd'hui, des œuvres d'une finesse d'exécution, d'une richesse de motifs et d'une beauté intense. Cette exposition, attendue donc, transporte les visiteurs vers une vision spirituelle et symbolique de tout un peuple aux origines multiples (marins indonésiens, serviteurs noirs africains, et peut-être aussi indiens du Sud, et puis marchands musulmans, ou portugais vers 1500 et Français qui s'y établiront une première fois sous Louis XIV, pour y revenir en 1883 jusqu'à la déclaration de l'indépendance de l'île en juin 1960).

 

 

L'histoire de cette île est le même combat vers la liberté et l'indépendance que bien d'autres et l'hommage culturel que présente actuellement le Musée du quai Branly Jacques Chirac en témoigne dès le préambule de l'exposition. De suite emporté à des milliers de kilomètres grâce aux quelques 360 œuvres réunies par Aurélien Gaborit, responsable des collections Afrique du musée et commissaire de cet événement, celles-ci nous racontent l'histoire de cette île via l'art. Toutes révèlent autant de liens étroits entre le monde des vivants et celui des morts, toute l'activité du monde des vivants se trouvant régie par la cosmologie et l'astrologie, explique Aurélien Gaborit. Malgré cela on ne ressent aucune tension, aucune pression ni malaise, dominé par ces grandes figures de bois chargées de sens et de cette énergie invisible qui s'adresse à ceux de l’inframonde. L'art représentant les esprits de la nature ou les ancêtres est, ici, sublimé par l'esthétique mêlant les codes sociaux et les croyances. L'invisible influence donc tous les domaines de la vie, toutes les créations et artistes. Les entités divines, qu’elles soient de la terre, des eaux, associées à une région, sont représentées selon différentes typologies rattachées à leurs habitats, leurs savoirs ou leur aspect physique.

On les retrouvera alors sur les portes ou les volets des maisons, sur les monuments funéraires, dans le mobilier (montants de lit sakalava), dans les objets du quotidien (cuillères, plats, vanneries, lampes, poteries...) dans les parures et bijoux (bijoux magiques – pendentif faneri antandroy ou talisman pour guerriers ), dans les étoffes de soie en fils d'araignée... aux multiples fonctions – du vêtement qui donnent des indications sur les appartenances identitaires de ceux qui les portent.. aux linceuls (étoffe lambra landy akotofahana aux dessins géométriques et aux couleurs vives), dans les amulettes (bara ou mohara betaly). Impressionnants sont les poteaux funéraires anthropomorphes qui traduisent la vie et le statut social du défunt. Certains d'entre eux mesurent plus de trois mètres et sont ornés de bucranes de zébus...

 

 

On se trouve si petit à côté de ceux exposés. Madagascar est aussi le royaume des perles, c'est un élément symbolique et magique, les vakana, est le terme générique pour désigner toutes les perles (coralline, quartz, agate, argent, corail... qui ont suivi les déplacements commerciaux). Elles sont autant de marqueurs culturels de l'histoire de l'île et possèdent le pouvoir magique que lui attribue celui qui pratique la divination pour corriger ce qui a été déséquilibré. L'aménagement des habitations suit aussi un plan astral avec une valeur associée à chaque point cardinal et le foyer en son centre.

 

 

 

Aujourd'hui les artistes contemporains qui se sont approprié tous les codes de leur culture, proposent une vision contemporaine de leurs traditions et les perpétuent à travers le monde de l'art. Ce sont donc 3 artistes qui exposent ainsi leurs créations : des aloalo, poteaux funéraires du sculpteur plasticien Jean-Jacques Efiaimbelo ; des tissages de madame Zo ; enfin, les photographies de Pierrot Men. Chacun, dans leur domaine, renoue le monde contemporain avec les forces du monde invisible de la culture de Madagascar, cette île qui brille par sa particularité, au quai Branly Jacques Chirac, à travers cet événement artistique.

 

Un T. rex à Paris
Muséum d’Histoire naturelle
Prolongation jusqu’au 4 novembre 2018.

LEXNEWS | 14.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Il sera difficile de revivre une telle expérience avant longtemps pour celles et ceux qui n’auraient pas la chance de découvrir ce face à face impressionnant avec l’un des prédateurs les plus aboutis que l’évolution ait produit. Le Muséum d’Histoire naturelle, dont la célèbre Galerie de paléontologie et d’anatomie comparée fête cette année ses 120 ans, propose en effet, en une scénographie particulièrement réussie, une confrontation inhabituelle qui surprendra petits et grands, même en étant familiers des célèbres films d’Hollywood consacrés à ces animaux du Crétacé. Pour la première fois en France, c’est l’un des trois seuls spécimens quasi complets de Tyrannosaurus rex qui a fait le voyage jusqu’au début du mois de novembre dans la capitale parisienne pour le plus grand plaisir des visiteurs. Alliant scénographie scientifique et ludique, le parcours didactique a choisi d’immerger le public dans le contexte géographique et chronologique de cette espèce redoutable. Ainsi que le souligne Bruno David, président du Muséum national d’Histoire naturelle : « Le Tyrannosaurus rex, mieux connu sous le nom de T. rex, constitue incontestablement l’un des grands mythes contemporains ». Un mythe pour lequel le cinéma a largement contribué à faire connaître, associant terreur et fascination, si l’on en juge les produits dérivés multipliés à l’envi notamment auprès des jeunes générations… Le Muséum a choisi, quant à lui, justement d’aller au-delà de ces présentations superficielles et de proposer une véritable immersion dans l’environnement global du Crétacé dans lequel ce géant – en l’espère une géante, vieille de 67 millions d’années - a pu évoluer et disparaître avec ses congénères. Pour mieux comprendre la place de ce dinosaure prédateur, un squelette d’hadrosaure, un dinosaure à bec-de-canard, appartenant aux réserves du Muséum depuis 1911 a été tout spécialement monté pour l’exposition, un animal qui était l’un des plats favoris de T. rex et qui accueille le visiteur dans la première partie du parcours. Les contextes géographique et chronologique sont clairement rappelés avant d’évoquer le contexte environnemental dans lequel évoluaient ces dinosaures du Crétacé. Une section est également réservée à ces découvreurs de dinosaures depuis la fin du XIXe siècle sans qui ces témoins disparus n’auraient jamais connu une telle actualité, avant de découvrir une vidéo évoquant l’exhumation de Trix, petit nom de notre femelle T. rex, et sa préparation avant son exposition au public.

Puis vient l’évènement impressionnant du parcours avec l’entrée dans la seconde partie de l’exposition en un face à face époustouflant dont nous réservons la surprise aux visiteurs ! Contrairement à bien d’autres présentations, la confrontation est, ici, incontournable dans la manière ou plutôt position dans laquelle l’animal a été présenté, sentiment d’impossibilité d’échapper à ce géant, même à l’état de squelette…

Des panneaux latéraux proposent de nombreuses informations sur notre dinosaure, une femelle de 30 ans, 12,5 m de longueur pour 4 m de hauteur et 8 tonnes, avec mentions de ses nombreuses blessures et dont elle semble bien avoir survécu. La troisième partie encourage, enfin, l’interactivité pour le jeune public avec des ateliers thématiques sur la nourriture, la vitesse et même la séduction chez les dinosaures ! Cette extraordinaire exposition sera idéalement complétée par une visite de l’incontournable Galerie de paléontologie et d’anatomie comparée à laquelle le ticket donne également accès, sans oublier, pour les plus jeunes, le cabinet de réalité virtuelle les mercredis, week-ends et jours fériés, pour une expérience de réalité virtuelle sur plus de 60 millions d’années en 3D.
 


 

La Fiche d’identité de Trix :


Exhumé par une équipe du Naturalis Biodiversity Center de Leiden (Pays-Bas), où il fut présenté au public néerlandais, Trix est l’un des trois squelettes de Tyrannosaurus rex les plus complets au monde avec près de 75 % d’ossements en excellent état de conservation.
• Âge du fossile : 66 à 67 millions d’année (Crétacé supérieur)
• Âge de l’animal : environ 30 ans
• Longueur : 12,5 mètres
• Hauteur : 4 mètres
• Longueur du crâne : 1,50 mètre
• Poids d’un T. rex adulte vivant : 8 tonnes
 


A lire :


- Un jour avec les dinosaures Christine Argot et Luc Vivès
Co-édition : Flammarion / Muséum national d’Histoire naturelle : lire notre chronique
- Un T. rex à Paris Co-édition : BeauxArts / Muséum national
d’Histoire naturelle de Ronan Allain, Florent Goussard,
- Guide de la Galerie de Paléontologie et d’Anatomie comparée
Édition : Muséum national d’Histoire naturelle

 

 

Caravage à Rome – Amis et ennemis

 Musée Jacquemart André jusqu’au 28 janvier 2019.

LEXNEWS | 12.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

La vie de Michelangelo Merisi, plus connu sous son nom d’artiste Le Caravage, s’apparente au clair-obscur dont il façonne ses toiles : une lutte éternelle entre la lumière d’une inspiration foudroyante et la pénombre des affres vécus par le peintre toujours en lutte avec lui-même et ceux qui croisent sa vie. Aussi, l’exposition qui se tient actuellement au musée Jacquemart André explore-t-elle dans le cadre romain ce rapport d’amitiés et d’inimitiés qui accompagna sa brève et fertile carrière. Né en 1571 à Milan, la période romaine de Caravage demeure en effet essentielle pour celui qui « …était venu au monde pour détruire la peinture », ainsi que le souligna abruptement Nicolas Poussin. Si cette appréciation témoigne de l’effet révolutionnaire que fit ce peintre sur ses contemporains et ses successeurs au XVIIe siècle, elle révèle l’ampleur de la tempête artistique qu’initia, en effet, le jeune et fougueux peintre sur la peinture italienne.

 

 

Adepte du clair-obscur qui allait envahir toutes ses toiles comme pour mieux révéler l’âme de ses représentations, l’artiste allait devenir le plus grand peintre naturaliste de son temps, mais un naturalisme bien singulier pour l’époque. Le parcours conçu souligne le milieu artistique dans lequel Caravage évolue à Rome, car si l’artiste mènera souvent un parcours solitaire, ce dernier ne sera pas sans relation avec le cercle intellectuel romain de son époque. Le visiteur songera bien entendu en premier au rapport conflictuel qu’il entretint avec le peintre Annibal Carrache, mais cela serait réduire les influences moins polémiques dont l’artiste bénéficia également avec les poètes, les musiciens qui viendront nourrir l’inspiration d’œuvres comme celle du fameux Joueur de luth exceptionnellement présentée dans l’exposition.

Les mécènes tels le marquis Giustiniani (1564 - 1637) et le cardinal Francesco Maria del Monte (1549 - 1627) auront, eux aussi, une grande importance dans le parcours du Caravage en étant à l’origine de nombreuses commandes. Caravage se fait remarquer très tôt pour son art à peindre d’après un modèle vivant, une manière qui aura une influence déterminante sur ses contemporains et successeurs.

 

 

 

 

Au lieu de copier les maîtres, il s’essaie avec le talent qui sera le sien à des représentations personnelles atypiques comme celle du Petit Bacchus malade, œuvre qui marque la rupture avec son maître le Cavalier d’Arpin dont il quittera l’atelier après huit mois seulement. Ce naturalisme va se développer pendant ces 15 années romaines dont nous ne savons pas grand-chose, si ce n’est les éléments réunis avec cette exposition accueillant un nombre remarquable d’œuvres dont sept n’ont encore jamais été montrées en France. Caravage, fuyant son destin de toiles en rixes, achève sa période romaine avec le meurtre suite à une bagarre avec Ranuccio Tomassoni en 1606, ce qui lui vaudra une peine d’exil. Ce sera alors Naples, Malte…

 

 

 

Il ne restera que quatre années encore à vivre à celui qui ne reviendra plus dans la ville éternelle si ce n’est par ses œuvres et son génie unanimement salués depuis, ainsi qu’en témoigne cette belle exposition.



Commissariat de l’exposition : Francesca Cappelletti

 

Giacometti - Entre tradition et avant-garde

Musée Maillol jusqu’au 20 janvier 2019.

LEXNEWS | 27.09.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Il fallait le cadre du Musée Maillol et la subtile scénographie d’Éric Morin pour rendre hommage à l’un des plus grands sculpteurs du siècle passé, Alberto Giacometti, dont l’œuvre singulière revisite l’art de la sculpture. Une œuvre qui nécessitait en effet une présentation étudiée afin de mettre en valeur toute sa richesse et complexité. En collaboration avec la Fondation Giacometti, l’exposition invite ses visiteurs à redécouvrir l’étendue de la création de l’artiste (né en Suisse au début du XXe siècle (1901) et décédé dans ce même pays en 1966) en une splendide mise en regard avec ses aînés, ces sculpteurs ayant compté dans sa formation et ses influences, mais aussi ces sculpteurs qui furent ses compagnons de création et amis.

 

 

 

Encouragé par son père lui-même artiste, il se forme à Genève puis à Paris dans l’atelier d’Antoine Bourdelle. Surgit alors l’ère cubiste à laquelle il sera un temps sensible, et les influences de Despiau et Maillol sans oublier celles des avant-gardes parisiennes après 1925 avec Zadkine, Lipchitz, Csaky, et dont certaines œuvres ont été rapprochées dans les premières sections du parcours.

Mais l’originalité de Giacometti ne tardera pas à poindre avec cette inspiration puisée dans l’Antiquité archaïque, les influences de l’art cycladique notamment, pour aboutir à ces fameuses sculptures filiformes si singulières et caractéristiques de l’artiste.

 

Les commissaires de l’exposition Catherine Grenier et Thierry Pautot ont encouragé ce dialogue entre Giacometti et les artistes ayant croisé son chemin de Rodin à Germaine Richier, en passant par Brancusi, Laurens, Lipchitz, Zadkine ou Csaky. Mais ce rapprochement se voit doublé d’un dialogue peut-être encore plus fertile entre les propres œuvres de Giacometti lui-même, et ce, grâce à un savant jeu d’éclairage et d’installations.

 

 

C’est le cas par exemple de cette superbe juxtaposition en deux salles différentes de la Femme qui marche (1932) et de l’Homme qui marche II (1960). De la ligne droite surgit paradoxalement le mouvement, et de la rectitude, l’élan, l’étonnement et la fascination sont là, présents, imposés par ces métamorphoses puisant en un fonds ancestral et omniprésent dans l’œuvre de l’artiste. De nombreuses archives, dessins et photographies présentées permettent également de revivre le temps de cette très belle exposition l’esprit de ce minuscule atelier par la taille que fut celui d’Alberto Giacometti, mais si grand par l’inspiration dont il a été le témoin.

 

 

Jakuchū (1716-1800) Le Royaume coloré des êtres vivants
Petit Palais jusqu’au 14 octobre 2018

LEXNEWS | 16.09.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Splendeur et raffinement ! C’est en effet à toute la splendeur et au raffinement de l’art japonais auquel le Petit Palais de Paris invite avec cette exposition exceptionnelle ne présentant pas moins de 30 oeuvres du peintre Ito Jakuchu, un des plus grands artistes japonais du XVIIIe siècle. Présentées pour la première fois en France, ces peintures de coqs à la collerette d’un rouge inoubliable, ces paysages de neige ou de printemps d’une finesse incomparable, ces hortensias, pivoines et autres êtres vivants aux couleurs subtiles et éclatantes attendent les visiteurs de cet évènement.
Ito Jakuchu (1716-1800), issu d’une famille aisée de primeurs, put se consacrer très tôt à la peinture et plus particulièrement à la représentation fidèle de la nature. Ce n’est cependant que plus tard à plus de 40 ans, déjà célèbre, qu’il renoncera à la tradition familiale de primeurs et se dédiera entièrement à la peinture, s’entourant dans son jardin d’animaux méticuleusement choisis, paons, perroquets et de fleurs ou espèces rares et savamment cultivées. Adepte du bouddhisme zen, il se retirera après le grand incendie de Kyoto ayant ravagé sa maison et son atelier près du monastère Sekiho-Ji au sud de Kyoto. Bien que reconnu de son vivant, Ito Jakuchu fut étrangement presque oublié lors des siècles qui suivirent et il fallut attendre ces dernières décennies pour que des études, publications et enfin cette exceptionnelle exposition, lui rendent enfin l’hommage qu’il mérite.

 

© Itō Jakuchū, Roses et petits oiseaux, Musée des collections impériales (Sannomaru Shōzōkan), Tōkyō, 1765, Agence de la Maison impériale

 

C’est en effet la première fois que l’ensemble des 30 rouleaux du « Royaume coloré des êtres vivants », œuvre majeure de ce grand peintre et coloriste de l’époque Edo est présentée à Paris, et ce pour un mois seulement jusqu’au 14 octobre 2018, grâce à un prêt de l’Agence de la Maison impériale du Japon. L’heureux visiteur de cette exposition sera littéralement enveloppé par ce fabuleux « Royaume coloré des êtres vivants » aux 30 rouleaux rassemblés autour de lui et l’entourant comme un mandala. C’est toute la diversité du vivant – coq mais aussi oie, paon, moineaux, grenouille, coquillage, etc., qui se révèle à lui par une extrême finesse et subtilité des détails de chaque panneau. Des rouleaux de soie peinte à chaque fois différents dans leur extraordinaire créativité et diversité, mais toujours marqués par ce style à nul autre pareil de Ito Jakuchu. Ce bestiaire se fait non seulement témoin des qualités esthétiques du peintre, mais participe également à sa dimension spirituelle. Devant tant de beauté et de finesse, devant cette branche de cerisier aux fleurs si délicatement écloses ou la finesse et la couleur d’automne incomparables de ces feuilles d’érable, le visiteur demeure hypnotisé et fasciné par cette peinture japonaise du XVIIIe s. à la sensibilité et aux coloris d’une rare richesse et singularité.

Commissaires :
Aya Ōta, conservateur en chef du Musée des collections impériales (Sannomaru Shōzokan)
Manuela Moscatiello, responsable des collections japonaises au musée Cernuschi, le Musée des Arts de l'Asie de la Ville de Paris.

Jakuchū (1716-1800). Le Royaume coloré des êtres vivants, Manuela Moscatiello et Aya Ōta (sous la dir. de), Exposition : Jakuchū (1716-1800), format : Broché, 144 p., nombre d'illustration : 76, dimensions : 22 X 28 cm, Éditions Paris Musées, 2018.

 



La belle couverture toilée de ce catalogue consacré aux œuvres exceptionnellement réunies à Paris au Petit Palais laisse une première impression du caractère somptueux de ces chefs-d’oeuvre qui ne sortent habituellement jamais du Japon. Un voluptueux paon y déploie son plumage d’un blanc immaculé, seulement terminé d’un cœur fuchsia resplendissant.

Ce trésor des collections impériales du Japon présenté pour la première fois en Europe est l’œuvre du peintre Ito Jakuchū (1716-1800), artiste parmi les plus talentueux de son époque, celle de la période d’Édo si fertile aux arts grâce à l’influence des Tokugawa. Atypique, original, un brin excentrique, Jakuchū livre une œuvre singulière dont les peintures réunies dans ce catalogue en sont le plus bel exemple. Ces trente rouleaux de soie peinte réalisés sur une décennie marquent la peinture japonaise du XVIIIe siècle comme un surgissement personnel sans équivalent. La virtuosité se trouve bien entendu tout d’abord convoqué avec la réalisation de ces rouleaux, l’acuité du regard, le souci du détail et l’art d’en rendre toutes les nuances étonne encore le regard contemporain pourtant habitué aux témoignages naturalistes livrés par les siècles. Véritable bestiaire, florilège de la nature, l’univers de Jakuchū surprend par l’explosion de formes et de couleurs tout en instillant une dimension méditative dans cette effervescence. Et c’est peut-être, ici, tout l’art de ce peintre que de réunir les contraires là ou beaucoup de ses contemporains choisiront la luxuriance ou au contraire l’ascétisme des formes et des couleurs comme pour la peinture antérieure Sumi-e de l’époque Muramachi du XIV aux XVIe siècles.

 

 

© Itō Jakuchū, Canards mandarins dans la neige, 1759, Tōkyō,
Musée des collections impériales (Sannomaru Shōzōkan),

 Agence de la Maison impériale

 

Le lecteur découvrira avec intérêt la contribution de Nobuo Tsuji introduisant la portée du peintre en 2018. Les articles de Tadashi Kobayashi et d’Aya Ota replacent Jakuchū dans le contexte historique du Japon du XVIIIe siècle avant d’approfondir ce cycle de rouleaux Le Royaume coloré des êtres vivants reproduits intégralement en pleine page dès l’ouverture du catalogue. Jean-Noël Robert élargit, quant à lui, l’étude en rattachant le travail de l’artiste à sa dimension spirituelle bouddhique. Autant dire que ce plaisant catalogue vaut plus d’un voyage merveilleux à réaliser au plus vite au Petit Palais !
 

Cette exposition a lieu à l’occasion du 160e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et le Japon en 2018, sur le thème « Japonismes 2018 ».
 

 

« Collections privées – Un voyage des impressionnistes aux fauves »

musée Marmottan

jusqu’au 10 février 2019.

LEXNEWS | 16.09.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Le musée Marmottan avec cette dernière exposition Collections privées – Un voyage des impressionnistes aux fauves rend un bel hommage à ses propres débuts en tant que musée de collections. Ainsi que le rappelle Patrick de Carolis, directeur du musée, ce sont trente amateurs passionnés qui par leurs dons au musée, suivant en cela Paul Marmottan, ont en effet fondé à l’origine les premières collections de cette célèbre institution devenue aujourd’hui incontournable. Ce rapport étroit, presque intime avec les collectionneurs est ainsi constitutif de l’esprit des lieux, et il était donc logique qu’une telle manifestation perpétue ces legs, et ce, d’une bien belle manière si l’on juge par la qualité des œuvres réunies. Prolongeant une première initiative déjà fortement appréciée en 2014 « Les impressionnistes en privé » pour le 80e anniversaire de l’ouverture au public, 2018 voit une nouvelle expérience, tout aussi réussie, élaborée et conçue par les deux mêmes commissaires Marianne Mathieu et Claire Durand-Ruel Snollaerts.

 

Claude Monet "Villas à Bordighera" 1884 Huile sur toile 60 x 73 cm Collection particulière © Collection particulière - Droits réservés

 

Avec l’exposition Collections privées – Un voyage des impressionnistes aux fauves, le visiteur aura, en effet, le plaisir de pouvoir découvrir soixante-deux peintures, dessins et sculptures rarement ou jamais montrés. Les premières salles donnent déjà à elles seules un vertige certain avec ces tableaux qui sembleraient presque familiers et pourtant jamais vus tel Villas à Bordighera de Claude Monet, peint en 1884, tableau frissonnant de lumière sous le pinceau du peintre enchanté par cette nature inhabituelle pour lui et qu’il découvre lors de son voyage.

 


Superbe effet de soleil pour Les Pyramides de Port-Coton toujours de Claude Monet, peint en 1886, avec ces rochers hérissés des ondes et enrichissant encore plus la palette déjà étendue du peintre. Étonnement encore pour ces Chrysantèmes rouges du même peintre qui éclipserait presque les autres toiles par sa flamboyance. Caillebotte est également à l’honneur avec Le Pont de l’Europe dont les différents dialogues qu’il recèle ne cessent de surprendre, dialogues implicites entre personnages, mais aussi entre architectures contrastées, matériaux préfigurant de nouvelles évolutions vers la modernité. Pissarro, Renoir, Degas, Seurat, Signac sont également réunis dans cette exposition qui cumule bien des surprises tels ces Lauriers roses de Vincent van Gogh, toile dont les niveaux de diffraction de lumière saisissent le regard de manière hypnotique.

 

Vincent van Gogh "Les Lauriers roses. Le jardin à l'hôpital à Saint-Rémy" mai-juin 1889 Aquarelle et crayon sur papier 61 x 47 cm Mexico, Collection Pérez Simón

© Arturo Piera

 

Impossible d’évoquer toutes ces découvertes qui de Toulouse-Lautrec à Bonnard en passant par Gauguin et Émile Bernard sans oublier Vuillard et de belles sculptures de Camille Claudel et Rodin accentuent décidément l’éblouissement. Le parcours ne s’arrête pourtant pas là avec une magnifique Fenêtre ouverte sur la mer à Étretat de Matisse et un mystérieux Quadrige d’Odilon Redon, sans oublier le rayonnement de cette dernière toile de Kees van Dongen Le Boniment, titre d’une œuvre qui ne sera pas nécessaire pour attirer bien des visiteurs !
 


Pierre Bonnard "Nu debout, de profil" vers 1905 Huile sur toile 77,7 x 46,2 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Arturo Piera

 

 

Présence de la peinture en France, 1974 - 2016
du 28 septembre au 30 octobre 2017

Mairie du Ve - Paris

 

Interview Marc Fumaroli

Lexnews : "Comment est née l’idée de cette exposition ?"

Marc Fumaroli : "La peinture, un des arts les plus importants, a connu une crise grave à la fin du XIXe siècle au moment où la photographie s’est répandue largement. De nos jours, elle traverse une autre crise grave avec cette obsession et conquête des esprits par les images technologiques. Or, la peinture ne se sert pas de machine, mais de la main, de belles matières, de toiles, et elle nous apprend en quelque sorte - et pour cela elle devrait tous les jours être enseignée dans les écoles - à avoir un rapport délicat, sensible, avec les autres, mais aussi avec la nature et le monde. C’est pour cela qu’il m’a semblé que le moment était favorable pour monter une telle exposition, il y a une sorte de prise de conscience de l’exagération de notre confiance à l’égard des technologies. À la lecture de certains livres, films et attitudes, les choses évoluent et le progrès a beau nous donner des merveilles, il semble urgent de ne pas perdre ce que nos ancêtres nous ont légué. Notre action a été à contre-courant, tout d’abord en nous dirigeant vers les arts traditionnels, la peinture, la gravure, la sculpture, loin de la puissance destructrice de l’industrie gigantesque des images de série".

 

 

 

Marc Fumaroli :Nous avons travaillé pour l’honneur, pour l’amour de la cause, et ce d’une manière totalement désintéressée financièrement. Par ailleurs, nous sommes également à contre-courant en ne recherchant pas des plasticiens qui font souvent du bruit pour quelque chose qui redouble le malheur des temps. Malgré tout, bien que cela soit dans l’ombre et dans une certaine marginalité, il y a une peinture qui n’est pas une avant-garde, qui ne croit pas à la religion du progrès, tout en n’étant pas hostile à la science. Le rôle de l’artiste n’est pas d’exagérer ces valeurs, de les représenter d’une façon désespérante et désolante, mais de donner le sentiment dans ce monde que tout n’est certes pas fête, mais qu’il y a cependant des dispositions de la fête, ce que j’appellerai sans entrer dans des considérations esthétiques : la beauté. Tel est l’axe de cette exposition, avec l’espérance qu’elle aura un modeste, mais vrai succès".
 

 


Lexnews : "La beauté a-t-elle justement encore une place dans notre monde et l’art ?"

Marc Fumaroli : "Un des arguments en faveur de l’art contemporain, et qui est d’ailleurs un argument assez hypocrite, est qu’il dispense le plasticien contemporain de véritables compétences, de véritables secrets de fabrication. Dans ces conditions, si j’ose m’exprimer ainsi, la justification que l’on donne à ces choses qui ne nous intéressent pas et qui ne nous attirent pas, est qu’elles sont à l’image du monde dans lequel nous sommes. Nous assistons ainsi à une compétition de la laideur et de la brutalité qui déstabilise le public.
Nous devrions plutôt rechercher ce qui pourrait nous rassurer, nous reconstruire et nous permettre de mieux traverser ce monde difficile et terrifiant, comme toutes les générations l’ont fait avant nous. J’estime qu’il ne revient pas à l’art de prendre comme maître unique un artiste, par ailleurs talentueux contrairement à un grand nombre de plasticiens, comme Francis Bacon, fasciné par la laideur. Les peintres ou graveurs présentés dans cette exposition n’ont pas pour obsession cette laideur.
Boileau disait que le grand art est capable de rendre l’horreur supportable. Avec l’art contemporain, on veut nous faire croire que l’on a affaire à des gens qui pensent et qui ont des concepts de la situation dans laquelle le monde se trouve… C’est peut-être beaucoup demander aux plasticiens, et ce n’est certainement pas une raison pour abandonner les artistes à leur sort ! J’ai eu l’occasion pour préparer cette exposition de rencontrer un grand nombre d’artistes dans leur atelier, ce sont des artistes pour qui l’art n’est pas une question de spéculation boursière, ni publicitaire ou de bureaucratie culturelle, mais bien un véritable art de vivre dirigé vers la beauté et un apprentissage de notre capacité au bonheur. La quête de la beauté guérit, elle est salvatrice et salutaire ; ce n’est qu’à ce titre que l’art mérite son nom".

 

 


J’ai bien conscience que nous ne sommes pas une puissance et qu’il n’est pas en notre pouvoir de modifier le spectacle de notre monde, mais nous sommes peut-être capables à plusieurs de faire comprendre que ces arts, qui sont aussi des artisanats transmis par des traditions remontant aux origines, aux grottes préhistoriques, font de nous des êtres de la nature, et non pas de la technologie. J’espère, tout en ne me faisant pas trop d’illusions, que ce mouvement pourra peut-être un peu modifier les choses ! Espérons…".

 

* * *

 

A l'initiative de Marc Fumaroli, avec le parrainage de Jean Clair, Florence Berthout, Maire du 5e arrondissement, est heureuse d’accueillir, du 28 septembre au 30 octobre, l’exposition avec pour commissaire Vincent Pietryka présente dix artistes mettant à l’honneur la peinture, la gravure, le dessin et la sculpture : André Boubounelle, Érik Desmazières, Gérard Diaz, Philippe Garel, Denis Prieur, Gilles Seguela, Sam Szafran, Ivan Theimer, Jean-Pierre Velly, Pascal Vinardel.

L’exposition « Présence de la peinture en France, 1974 - 2016 » est née d’un amour vrai pour l’art et de la joie que l’on trouve à fréquenter les œuvres d’artistes féconds. La France en a vu apparaître dans les dernières décennies, mais dans une relative discrétion. Si quelques galeristes parisiens au regard aiguisé, des critiques et des collectionneurs attentifs ne les ont pas ignorés, le grand public n’a pas eu cette chance. Le souhait de Marc Fumaroli a été de réunir quelques-unes des plus belles de leurs œuvres en un lieu unique, afin de les rendre enfin accessibles au public, invité à cette occasion à les contempler, à entendre leurs commentateurs et à rencontrer les artistes eux-mêmes. C’est dans ce cadre que plusieurs entretiens se dérouleront lors de l’exposition, entre un peintre et un écrivain, un musicien ou encore un critique d’art…

La sélection des 30 œuvres présentées a été constituée avec le désir de montrer des pièces majeures qui rayonnent par leur beauté. Elles prennent place dans l’histoire de l’art, dans la suite des meilleures œuvres du passé et dans l’attente de celles du futur. Elles sauront toucher les yeux amateurs comme ceux des avertis, inviter le spectateur à s’arrêter et à entrer dans l’univers de la Colline à Volterra de Boubounelle, de Luigi de Velly, des Portes du fleuve de Vinardel, des Deux coings de Seguela, de la Tête de Méduse de Theimer…

Exposition du lundi au samedi de 10h à 18h

 

(catalogue disponible sur le lieu de l'exposition

avec des textes de Marc Fumaroli, Jean Claire et Lydia Harembourg)

 

 

 

Un chef-d’œuvre déstructuré
  

© Musée Unterlinden  © Th. Verdon

par Mgr. Timothy Verdon*

"Je n’écris pas au titre de prêtre, mais en tant qu’historien d’art et directeur d’un musée, celui de l’Œuvre de la Cathédrale de Florence, récemment renouvelé sous ma responsabilité. Et j’écris avec un certain embarras, puisque inévitablement ce que je vais dire ressemblera à un « J’accuse ! ».

 

© Musée Unterlinden


Dans un récent voyage à Strasbourg, j’ai fait un pèlerinage à Colmar au Musée Unterlinden, pour revoir un des grands chefs-d’œuvre de la Renaissance au nord des Alpes, le retable peint par Mathis Gothart Nithart - connu comme de Grünewald – pour le couvent des Antonins à Issenheim entre 1412-1516, avec les sculptures en bois polychrome de Nikolaus Hagenauer. Il s’agit d’une énorme construction ouvrable qui permettait aux fidèles de voir trois différentes séquences d’images : à l’extérieur, quand les deux volets du retable étaient fermés, La Crucifixion ; puis, après une première ouverture, quatre scènes : L’Annonciation, Le Concert des Anges, Marie avec l’Enfant Jésus, et La Résurrection ; puis, après une seconde ouverture, au niveau intermédiaire (au centre) : trois statues parmi lesquelles celle de Saint Antoine d’Alexandrie, patron céleste du couvent, qui était aussi un hôpital pour des malades du « feu de Saint Antoine ».

 

Le Retable d’Issenheim fermé - La Crucifixion
© Musée Unterlinden

 

La nouvelle installation du retable, achevée en 2015, a complètement déstructuré ce système visuel complexe, séparant les images du mécanisme originel pour les présenter individuellement. Par conséquent, le visiteur est privé de l’émotion de trouver, derrière la célèbre Crucifixion avec son corps de Christ sombre et torturé (à l’extérieur au premier plan, volets fermés), le corps lumineux et sain du Sauveur retourné à la vie. De même, il sera privé de cette émotion de trouver derrière la Vierge effondrée au pied de la croix de son fils (volets fermés), la jeune femme de L’Annonciation. Les deux scènes du second niveau – L’Annonciation et La Résurrection – étaient les revers des deux volets de La Crucifixion ; ouvertes, elles encadraient et étaient visibles à gauche et à droite de la composition du niveau intermédiaire Le Concert des Anges et Marie avec L’Enfant.

Maintenant complètement séparées d’elle, la composition de l’artiste est rendue indéchiffrable : L’Annonciation et La Résurrection, que Grünewald a pensées à gauche et à droite de la double scène du Concert des Anges et de Marie avec l’Enfant, se trouvent aujourd’hui l’une à côté de l’autre, et qui plus est en ordre inversé. On retrouve la même option pour la seconde ouverture, où les scènes de la vie de Saint Antoine se trouvent jointes et interverties, tandis qu’elles étaient initialement séparées par les statues de Hagenauer.

 

Le Retable d’Issenheim 1ère ouverture -

L’accomplissement de la nouvelle Loi © Musée Unterlinden

 


Le musée a prévu de petites reconstructions du retable originel qui permettent d’ouvrir, l’une après l’autre, les différentes strates, mais presque personne ne le fait, à défaut d’explications. Je comprends bien qu’il s’agisse d’impératifs de temps et d’espace : alors que le vieux système - le retable qui s’ouvrait - imposait à chacun d’attendre les ouvertures successives de chaque niveau, dorénavant tout le monde est libre de se promener en se plaçant ad libidem devant l’une ou l’autre scène. Mais on perd ainsi la logique de l’ensemble, et le musée n’offre aucune assistance pour en saisir le sens. Qui plus est, en inversant le rapport droite/gauche de certaines images, il transmet des impressions fausses. Il conviendrait au minimum d’installer une vidéo qui reconstruirait l’ordre et la succession des images.

 

Le Retable d’Issenheim 2e ouverture

- le cœur du retable consacré à saint Antoine © Musée Unterlinden

 

Il est également dommageable que l’on n’explique nulle part la fonction plus essentielle attribuée à un retable d’autel, qui consiste à accompagner visuellement la messe. Le sang qui coule des pieds du Crucifié et son corps étendu dans la prédelle devaient être vus en étant placés juste au-dessus de l’autel, quand les religieux et les malades participaient à l’Eucharistie, dont le pain et le vin rendent « présents » le corps et le sang du Christ. Ne pas communiquer ces informations au grand public revient à cacher une clé de lecture fondamentale ; il n’est pas question de catéchiser mais de communiquer ! À vrai dire, dans l’espace du musée, on aurait pu monter le retable sur une base en forme d’autel, rendant immédiatement intelligible le rapport entre image et rite, fondement même son histoire."


* Chanoine, Cathédrale de Florence et Directeur, Museo dell’Opera del Duomo.

 

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