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Édition Semaine n° 51 / Décembre 2019

Luca Giordano (1634-1705) Le triomphe de la peinture napolitaine
Petit Palais Paris
jusqu'au 23 février 2020

LEXNEWS | 13.12.19

L.B.K.

 

 

 

C’est une belle rétrospective consacrée à Luca Giordano, ce grand maître de la peinture napolitaine du XVIIe s. que nous propose actuellement le Petit Palais de Paris. Une première en France ! Réalisée grâce aux splendides et monumentales toiles exceptionnellement prêtées pour l’occasion par le musée national de Capodimonte de Naples.
Bien que Luca Giordano fût jusqu’à présent peu connu du grand public français, ce peintre majeur de la peinture italienne baroque du XVIIe siècle, supplanta pourtant à son époque Caravage, et sa renommée fut-elle que son siècle fut désigné comme celui de Giordano. Considéré de son vivant comme le plus grand peintre napolitain, Luca Giordano méritait bien, dès lors, assurément une telle rétrospective…
Le parcours de celle-ci, servi par une belle scénographie, a retenu une approche chronologique mettant en relief tant l’œuvre que la vie du peintre napolitain. Les premières salles s’attachent au jeune Lucas, né à Naples en 1634. Ce dernier fit ses premières armes auprès de son père, puis dans l’atelier de Jusepe de Ribera, un maître qui saura repérer très tôt toute la virtuosité et le talent du jeune garçon. Dans son atelier, Giordano copiera et recopiera les grands maîtres, Raphaël, Titien… des toiles de jeunesses accompagnées d’autoportraits que le visiteur découvrira dès la première salle.

 


Formé, Lucas Giordano volera de ses propres ailes et pinceaux, et s’envolera pour Rome, Venise et Florence où il affirmera son propre style et excellera dans la peinture religieuse. Peintre de grands formats et surtout de fresques, Giordano préférera loin de tout réalisme, un sacré aux effets spéciaux magnifiquement baroques, telle cette Sainte Famille et ses symboles de la passion. Des toiles aux thèmes religieux qui s’inscrivent dans le courant de la Contre-Réforme et qui par leurs effets et couleurs dépassent le réel comme pour mieux atteindre et réinventer celle de la peinture. « Le Christ à la colonne », « La mise au tombeau du Christ » et surtout « Saint Janvier intercédant pour la cessation de la peste » présentées en sont de belles illustrations. Des toiles de maturité, qui se démarquent du sacré de Caravage, avec de grandes scènes théâtrales que le visiteur pourra découvrir majestueusement présentées au centre même de l’exposition. Une mise en lumière en un vis-à-vis instructif avec des toiles de Jusepe de Ribera, un maître qui eut sur Giordano notamment pour ses fresques une influence essentielle, mais aussi de Mattia Preti, peintre maltais réputé. Une salle offre notamment un dialogue exceptionnel entre les « Martyre de saint pierre », ces « Apollon et Marsyas » ou encore ces « Saint Sébastien ligoté » de Giordano, de Ribera et de Preti.
Fort d’une belle notoriété, le célèbre peintre napolitain sera appelé par Charles II d’Espagne à la cour de Madrid. Il y demeurera dix années avant de revenir dans sa ville natale à Naples et d’y mourir en 1705. Naples conserve de nos jours une grande partie des œuvres du peintre ; Des toiles exceptionnellement présentées aujourd’hui à Paris et offrant au regard toute la beauté et les couleurs de Giordano ; Ses représentations de « L’Assomption de la Vierge », « Ariane abandonnée » ou encore « Vénus dormant avec Cupidon » exposées viennent magnifiquement en témoigner.
Soulignons, enfin, que le peintre napolitain fut connu pour son extrême rapidité d’exécution, son père l’avait d’ailleurs surnommé « Luca Fà-presto », Luca fait vite ! Un trait de caractère qu’on ne peut que recommander à ceux qui hésiteraient à courir découvrir cette belle exposition consacrée à ce peintre napolitain majeur qui marqua son siècle, le XVIIe s, par une œuvre essentielle s’inscrivant dans l’histoire du baroque et de la peinture plus généralement.

« Luca Giordano, le triomphe de la peinture napolitaine » sous la direction de Stefano Causa, format : Broché, 232 p., nombre d'illustrations : 237, dimensions : 24 x 30 cm, Paris Musées, 2019.

 

 


 

Sylvain Bellenger, directeur du Museo e Real Bosco di Capodimonte de Naples et Christophe Leribault, directeur du Petit Palais de Paris soulignent en introduction au catalogue consacré au peintre Luca Giordano (1634-1705) combien l’artiste fut certainement l’un des plus grands sinon le plus grand peintre du XVIIe s.

 

Après Rubens, il compte en effet parmi les maîtres incontestés du baroque européen. Rapide et prolifique, son œuvre immense ne saurait être circonscrite en une seule exposition si belle soit elle, Luca Giordano a, en effet, peint nombre de grandes fresques ornant encore aujourd’hui les églises de Naples et qui, bien sûr, non pu être déplacées pour cette rétrospective au Petit Palais. Aussi, tout en insistant sur la valeur de cette brillante proposition, les auteurs ont-ils souhaité l’élargir et la compléter, invitant ainsi le public à découvrir l’ensemble de l’œuvre du peintre napolitain.

 

 

 


L’ouvrage revient sur cette époque où de nombreuses œuvres de Giordano passèrent de certaines églises de Naples pour entrer dans les collections du musée de Capodimonte. Tout en soulignant les limites de salles de musée impropres à reproduire « l’ambiance » sacrée d’une église, il demeure cependant que l’ouverture de ces salles fut une étape essentielle qui contribua à faire connaître plus largement les œuvres de Giordano. Stefano Causa, commissaire de l’exposition, résume les grandes lignes de la vie de Luca Giordano, « un cannibale du baroque tardif »,un portrait qui invite à le rapprocher d’un autre grand artiste, cette fois ci du XXe siècle, Picasso, semblable en bien des points.


Ce beau catalogue est également l’occasion – incomparable mais riche d’enseignements - de mettre en vis-à-vis Giordano et son ainé Caravage. Car, tout ou presque semble bien les opposer : un réalisme sublimé pour Caravage, un dépassement théâtral de la nature, en revanche, pour une apothéose de la peinture en tant que telle pour Giordano. Une mise en relief des plus fructueuses proposées par de riches analyses appuyées de manière éloquente par des détails des œuvres des deux peintres. Giordano s’inspira des grands maîtres dont il sut restituer le génie en de brillantes réinterprétations notamment de Raphaël, Véronèse, Titien, Lanfranco, ou encore son maître Jusepe de Ribera…

 

Mais, Giordano sut également créer son propre style nourri aux évolutions de son siècle, celle de la Contre-Réforme, des grands évènements tragiques (la peste de 1656) ou plus heureux qui irradient ses tableaux monumentaux en une théâtralité baroque jamais atteinte jusqu’alors. Luca Giordano fut certainement l’un des artistes de son temps qui voyagea le plus et l’ouvrage relate ses différents séjours en Italie, mais aussi en France, sans oublier les dix années qu’il passa en Espagne appelé à la cour de Madrid, des années qui furent décisives pour son œuvre de maturité.

Avec plus de cinq mille œuvres, fresques ou tableaux, la production artistique de Luca Giordano ne cesse d’étonner, et ce catalogue en rend un brillant témoignage !
 

 

L’Inde, au miroir des photographes
Musée Guimet Paris
Jusqu’au 17 février 2020

LEXNEWS | 08.12.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Quels songes peuvent bien animer ces hommes patientant sur les rives du lac Pichhola à Udaipur alors que le palais de Jag Mandir s’épuise à réfléchir son image sur l’onde plus lisse qu’un miroir ? Instants d’éternité d’où nulle vibration ne vient troubler cette étrange immobilité. C’est la minute pendant laquelle Bourne & Sherped surent saisir en 1873 cette magnifique prise de vue dont l’épreuve sur papier albuminé est actuellement exposée parmi une centaine d’autres trésors des collections du musée Guimet. Magie de cette Inde au pied nu comme aimait à la décrire le poète Pierre Lartigue (Éd. La Bibliothèque), contraste saisissant de ces danseuses aux déhanchements antiques alors que des arches monumentales esseulées semblent signifier les limites de nos savoirs… La beauté de ces photographies anciennes invite bien sûr à de séduisants voyages dans le temps, cette seconde moitié du XIXe siècle qui, sous le regard de l’occident, a l’audace de prétendre saisir la richesse de cette civilisation vieille de 30 000 ans. Si, bien entendu, ces photographes professionnels sont loin d’imaginer tout ce que leurs objectifs ne sauront capter par le prisme de leur objectif, la poésie et la beauté dont ils se sont laissé séduire nous suffisent à en apprécier toute la valeur.

C’est bien entendu la grandeur de la civilisation indienne qui se dégage en premier de ces clichés provenant des colons, manière de grandir, s’il en était besoin, ce qui a été dominé. Le nord du pays est ainsi tout d’abord saisi sur ces photographies au milieu du XIXe siècle, époque contemporaine de l’essor de la photographie, les autres régions de l’Inde seront bientôt également décrites. Linnaeus Tripe, William Baker, John Burke concourent à cet essor alors qu’un peu plus tard, de 1863 à 1870, Samuel Bourne offrira à l’histoire de la photographie ces prises de vues éblouissantes témoignant d’une plus grande sensibilité à l’histoire de l’Inde.

 

©Musée Guimet

 

Le visiteur voyagera ainsi dans le temps et l’espace de cette Inde encore préservée pour peu de temps des ravages de la modernité, temples et paysages se répondant à l’envi, arabesques des stucs et blancheurs marmoréennes du Taj Mal n’étant pas encore devenues des icônes à selfie. L’amateur comme le néophyte ne pourront que rester étonnés par la richesse des détails et les subtilités que révèlent ces vues, un clin d’œil savoureux que réserve cette exposition à celles et ceux persuadés que la modernité des techniques – notamment photographiques – rime « depuis aujourd’hui » avec esthétique…

Afin de prolonger le charme de cette exposition, à découvrir le catalogue « L’Inde au miroir des photographes », coédition MNAAG / RMN-GP, 96 pages, 50 ill.

 

Mondrian figuratif musée Marmottan Monet
jusqu'au 26 janvier 2020

LEXNEWS | 01.12.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 



C’est à une facette méconnue de l’art de Piet Mondrian qu’invite le musée Marmottan de Paris. L’artiste est bien connu pour ses œuvres abstraites alors qu’il était membre du groupe De Stijl, avec ses œuvres si caractéristiques aux formes cubiques à damiers rouges, jaunes et bleus. Or, on n’oublie trop souvent qu’avant cette période, Mondrian a livré des œuvres figuratives qu’affectionnait le plus important collectionneur de l’artiste, Salomon Slijper, et à qui l’on doit les achats d’un nombre important de tableaux aujourd’hui présentés. Cette collection riche de 180 peintures couvre une période allant de 1891 à 1920. La présence au musée Marmottan de cette exposition rend ainsi hommage à la passion et à la sagacité de ce collectionneur dont le fonds est depuis conservé au Kunstmuseum de La Haye, une passion qui justifie pleinement ce partenariat entre les deux musées et cette belle exposition.

 

Piet Mondrian, Ferme près de Duivendrecht, v. 1916,

 huile sur toile, 86 x 109 cm, Kunstmuseum Den Haag


Près de 70 œuvres de Mondrian ont ainsi fait le voyage - certaines pour la première fois - vers Paris au musée Marmottan. Nombreuses sont ainsi les découvertes et surprises qu’offrent ces tableaux et dessins aujourd’hui exposés et dévoilant un aspect méconnu de l’art de Mondrian. La peinture de paysages de la région d’Amsterdam s’inscrit directement dans la lignée classique de l’école de La Haye, même si certaines lignes de cette Ferme à Duiventdrecht s’infléchissent déjà de la rigueur naturaliste. Les ruptures s’accentueront, bien sûr, plus encore avec les œuvres à venir notamment cet admirable Moulin dans le crépuscule qui ouvre la palette du peintre aux couleurs vives et aux formes qui s’estompent. C’est également l’époque où l’artiste rejoint le mouvement théosophique fondé par Helena Blavatsky, ce qui le conduira à d’étonnants autoportraits et à une quête de sens existentielle qui dépassera les frontières du sensible. La lumière fait partie de cette recherche et sa diffraction ne cessera d’intéresser le peintre avec ce que l’on nommera le luminisme et ce rayonnement perceptible dans les œuvres présentées. Par des détours, enfin, dans le monde du cubisme, ses toiles simplifient les formes, figuration et abstraction commencent à s’entrecroiser avec déjà des successions de lignes horizontales et verticales barrées par des diagonales. Le néoplasticisme ne retenant plus que cette géométrie pour rendre compte du sensible sera l’aboutissement de cette démarche progressive de l’artiste ; Une évolution entre influences et naissance d’un grand artiste dont rend parfaitement compte le parcours de cette belle exposition riche d’enseignements sur l’œuvre de ce grand peintre néerlandais que fût Mondrian mort à New York en 1944.

"Mondrian figuratif" de Marianne Mathieu, catalogue d'exposition, 223 x 286 mm, 168 pages, Hazan, 2019.

 


C’est l’œuvre intitulée « Dévotion » qui illustre la couverture du catalogue réalisée sous la direction de Marianne Mathieu qui paraît aux éditions Hazan à l’occasion de l’exposition consacrée au peintre Piet Mondrian, « Piet Mondrian figuratif » au musée Marmottan. Cette première œuvre choisie révèle à elle seule, en effet, ces multiples facettes présentes dans l’ensemble de l’œuvre de ce grand peintre néerlandais et qui sont au cœur même de l’exposition : la figuration avec le visage de cette jeune fille, la couleur, la lumière et son rayonnement, les interrogations mystiques avec cette attitude d’orante, et enfin l’abstraction si caractéristique aujourd’hui de son œuvre et qui dans cette toile gagne déjà avec ces aplats de peinture en lignes géométriques…

 

Piet Mondrian (1872-1944). Arbre, 1908. Huile sur toile. Kunstmuseum Den Haag, legs Salomon B. Slijper, 1971.


Ce catalogue à la riche iconographie et mise en page soignée sera pour un grand nombre de lecteurs une belle découverte sur l’évolution et parcours de ce peintre emblématique de l’art moderne du XXe siècle. Si les œuvres abstraites de Mondrian sont, en effet, bien connues, figurant dans les plus grands musées d’art moderne, ses peintures figuratives sont, elles, en revanche, nettement plus confidentielles et bien moins connues du grand public. Et pourtant, ces œuvres qui ont et feront « Mondrian » méritent assurément d’être découvertes pour mieux appréhender l’œuvre de l’artiste. Hans Janssen insiste tout d’abord sur cette évolution du jeune artiste à partir de cet étonnant Lièvre mort que l’on aurait du mal à attribuer à l’auteur des formes néoplastiques à damiers colorés qu’on lui connaît habituellement. Ce parcours aurait sans doute était impossible sans l’aide du mécène et collectionneur Salomon Slijper, une amitié indéfectible qu’analyse Wietse Coppes et Leo Jansen dans leur contribution, et qui sera d’ailleurs à l’origine de cette unique collection Slijper ayant donné naissance au musée à La Haye. Ce catalogue offre une belle occasion d’admirer et de comprendre la progression et métamorphoses d’un artiste qui, de ses fondations classiques, tendra progressivement vers l’abstraction, instillant ici des formes géométriques notoires, là des couleurs insolites pour parvenir à l’apothéose que l’on sait. Un catalogue riche de ses contributions et illustrations venant compléter idéalement l’exposition consacrée à Piet Mondrian actuellement au musée Marmottan.


 

 

Exposition Léonard de Vinci – musée du Louvre

jusqu'au 24 février 2020

LEXNEWS | 21.11.19

par Philippe-Emmanuel Krautter



Le musée du Louvre célèbre le cinq centième anniversaire de la mort de Léonard de Vinci avec une exposition ambitieuse, riche d’un nombre important d’œuvres rarement déplacées. Comment cet artiste né d’une union illégitime dans la province de Toscane est-il devenu l’un des symboles de la Renaissance ? C’est à cette interrogation à laquelle répond le parcours conçu par Vincent Delieuvin, conservateur en chef au département des Peintures du musée du Louvre et co-commissaire avec Louis Frank de l’exposition. En découvrant les salles successives, le visiteur pourra découvrir les différentes étapes de la carrière de Léonard, un foisonnement extraordinaire ponctué par un fil directeur, celui de sa peinture qui opère la synthèse de toutes les quêtes de l’artiste. Le parcours débute bien entendu par les années de formation dans l’atelier de son maître Verrocchio.

 

© Musée du Louvre - Antoine Mongodin
Andrea del Verrocchio, L’Incrédulité de saint Thomas, 1467-1483

 

C’est dès ses débuts que le jeune Léonard va littéralement être happé par le génie de la peinture, une attraction qu’il dirigera cependant rapidement en une science pour laquelle il mettra toute sa curiosité en œuvre : architecture, botanique, optique, anatomie, astrologie…
Les premières années sont fertiles avec cette découverte majeure auprès de son maître, un ancien orfèvre converti à la sculpture mais aussi à la peinture, des questions majeures d’ombre et de lumière. Cette approche sculpturale de la peinture est particulièrement manifeste dans ces différentes études rarement exposées et qui résultent des modèles de tissus mouillés que l’artiste plaçait avec minutie sur des modèles en terre afin de reproduire à l’infini les effets de drapés. À l’observation de ces études de draperie sur tela di lino réalisées dans les années 1470 et conservées en partie au musée du Louvre, on ne peut que rester sidéré par la vie qui anime ces plissés et ces ombres qui ouvrent la première partie de l’exposition ; Une expérience que Vasari avait déjà relatée soulignant le soin que le peintre apportait à ses modèles en terre sur lesquels il plaçait des étoffes mouillées avant de les peindre. La peinture flamande omniprésente à son époque imprègne également ses jeunes années, rien n’est omis par cet esprit avide de tout ce qui l’entoure. La fin des années 1470, enfin, voit l’émancipation de l’artiste qui délaisse quelque peu la retranscription fidèle de la nature environnante pour lui préférer des formes suggestives, des traits discontinus, des formes plus fluides qui conduiront à ce fameux effet que l’on désignera par le terme « sfumato ».

Ainsi que le souligne Vincent Delieuvin, cette nouvelle approche permettra au peintre de restituer toute la vibration et le souffle même de la vie, une recherche qui l’habitera jusqu’au terme de sa vie et que L’Adoration des mages, notamment, illustre merveilleusement.

 

© Domaine public L'adoration des mages, Léonard de Vinci.


Le riche parcours invite également à découvrir les années milanaises si importantes puisqu’on leur doit notamment cette œuvre incomparable, la fameuse Cène, mais aussi de nombreuses études scientifiques dont de magnifiques exemplaires sont exposés exceptionnellement venant des collections royales d’Angleterre sans oublier le non moins fameux « Homme de Vitruve» prêté par L’Accademia de Venise…

 

Michel Urtado / RMN-GP | Michel Urtado / RMN-GP
Léonard de Vinci, Vierge à l’Enfant avec saint Jean-Baptiste et un ange, dite La Vierge aux rochers, vers 1483-1494.

 

La transcendance rayonnante de Léonard fait signe même si l’artiste est resté relativement discret sur ses convictions religieuses si ce n’est cette étrange confession rapportée par Vasari de Léonard sur son lit de mort. Dans ses derniers instants, le peintre expirant se serait, en effet, accusé d’avoir offensé Dieu et les hommes, pour n’avoir pas accompli sa mission dans les arts comme il eut souhaité. Tout à tour candide comme un enfant, lucide comme un adulte, Léonard semble avouer sa faillite devant un Dieu qui aurait été absent, sinon de ses œuvres, tout au moins de sa vie ; Véridique ou non, cet aveu pose assurément la question de la dimension religieuse de son œuvre. Une dimension que n’écartent d’ailleurs pas les commissaires de l’exposition ; Vincent Delieuvin souligne combien « il est temps d’atténuer cette image d’un Léonard très critique à l’égard de la religion, chose que l’on ignore », Vincent Delieuvin ajoutant qu’il importe avant tout de replacer sa peinture dans le contexte politique, mais aussi religieux du XVIe siècle. Et sous cet angle, comment ne pas voir dans sa fameuse Vierge aux rochers, son Saint Jean-Baptiste ou encore La Vierge au fuseau exposés (lesquels sont exposés ?) le vibrant témoignage d’une certaine transcendance, voire d’une transcendance certaine ?

Léonard de Vinci

publications récentes

À l’occasion du 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci, un nombre important de publications sont disponibles pour accompagner la découverte de l’exposition consacrée au peintre le plus connu au monde actuellement au musée du Louvre.

Parmi les différents titres, les deux publications des éditions Hazan doivent retenir l’attention puisque liées directement à l’exposition : Il s’agit, en premier lieu, du catalogue de l’exposition même, Léonard de Vinci, ainsi que de la « Vie de Léonard de Vinci » par Vasari éditée, traduite et commentée par Louis Frank et Stefania Tullio Cataldo.

Le catalogue publié par les éditions Hazan retrace l’ensemble de la carrière de Léonard de Vinci en montrant bien combien l’idée même de dispersion que l’on peut avoir de l’artiste est réductrice, voire erronée, une cohérence certaine se révélant manifestement lors qu’on étudie l’ensemble de son œuvre. Afin de révéler au mieux cette cohérence, l’ouvrage richement illustré sous la direction de Vincent Delieuvin et Louis Frank débute son étude sur cette interrogation, précoce chez le jeune artiste, des jeux de l’ombre, la lumière et le relief. Ce que Léonard désignera rapidement par le terme de « science de la peinture » donnera lieu chez Léonard à de véritables recherches dont témoignent les premières études du peintre réunies par les deux commissaires. Puis, l’ouvrage montre combien Léonard sut se départir rapidement de l’influence de l’atelier de Verrocchio qui vit naître son génie. L’artiste gagne alors, en effet, en liberté, sans pour autant renier les héritages du passé. Léonard fait preuve de « licence dans la règle », ainsi que le souligne cet audacieux mais judicieux oxymore des auteurs. Cela se traduit par une nouvelle manière de dessiner, avec des formes discontinues, les prémisses du fameux « sfumato » et cette volonté de s’abstraire d’une reproduction fidèle de la nature en un élan qui influencera les artistes jusqu’à nos époques contemporaines. Une étude passionnante suivie par une autre section toute aussi essentielle pour appréhender l’œuvre de Vinci consacrée à la science, domaine si vaste et que Léonard aborda avec une curiosité déconcertante, chaque découverte provoquant chez lui de nouvelles idées, de nouvelles recherches suivies le plus souvent de retranscriptions dans son œuvre picturale. La dernière partie de ce riche catalogue s’attache, enfin, à certains aspects clés de la vie de Léonard, les thèmes qui ont fait sens dans son œuvre, les notions d’antique, de mélancolie, et de joie, avant de proposer sous forme de conclusion quelques études de laboratoire sur le travail dans un atelier florentin à la fin du XVe siècle, l’art de la matière, l’art et la manière, sans oublier l’art du dessin chez le grand maître italien. Rien ne manque pour préparer ou compléter l’exposition « Léonard de Vinci » actuellement au Louvre qu’accompagne idéalement ce catalogue.

Les éditions Hazan ont également eu l’heureuse initiative de publier le remarquable travail scientifique consacré aux « Vies de Vasari » réalisé par Louis Frank et Stefania Tullio Cataldo en amont de l’exposition du Louvre, une recherche qui remonte à dix ans. Louis Franck qui travaille au département des arts graphiques, fort de sa formation d’archiviste-paléographe, a en effet réalisé avec Stefania Tullio Cataldo un véritable travail novateur – un travail depuis longtemps attendu, sur les fameuses Vies de Vasari pour cette nouvelle édition présentant le texte original italien accompagné d’une nouvelle traduction française et d’un appareil critique remarquable reprenant tous les documents d’archives d’une façon très précise. Cette recherche renouvelle assurément en profondeur ce que nous savions jusqu’alors de cette source incontournable, en corrigeant certaines dates et connaissances que nous avions. Quelques exemples : ce fameux voyage à Bologne que Léonard de Vinci aurait effectué, et qui en fait, se révèle nullement avéré ; Un faux historique prenant source dans un document créé ou plutôt fabriqué par un peu scrupuleux collectionneur au XVIIIe siècle ; Même chose pour la date de l’achèvement de la Cène. Alors que tout le monde estimait qu’un document permettait de dater très précisément cet achèvement, une fois de plus cette source s’avère après recherches et travail des auteurs totalement erronée. A l’évidence, et à juste titre, cette parution aux éditions Hazan vient consacrer un travail extraordinaire, celui réalisé et mené sur plus de dix ans par Louis Franck et Stefania Tullio Cataldo à partir de documents d’archives et des plus anciens témoignages sur Léonard de Vinci, notamment le Libro di Antonio Billi et l’Anonimo Gaddiano ou encore Magliabechiano , des manuscrits précieux ayant constitué les sources mêmes de Vasari.
 

Les éditions Gallimard publient dans la collection Quarto un fort volume de 1656 pages et 168 documents entièrement consacré aux célèbres Carnets de Léonard de Vinci. En un seul volume, cette masse impressionnante d’informations, recherches, études, témoignent de l’incroyable curiosité de leur auteur ; Une curiosité insatiable qui révèle un esprit ouvert à l’universel osant aborder en autodidacte autant de domaines différents que ceux de la médecine, mécanique, architecture… Cette édition présentée et annotée par Pascal Brioist avec un texte établi par Edward MacCurdy et traduit de l’italien par Louise Servicen condense en plus de 1600 pages l’exemple d’un savoir encyclopédique à l’époque de la Renaissance. Pascal Brioist souligne dans sa préface combien le personnage pourtant célèbre de Léonard reste en fin de compte méconnu et insaisissable. Ce fut d’ailleurs un souhait personnel de l’artiste que de ne pas se livrer entièrement, faisant coexister un personnage d’artiste de cour avec celui d’un alchimiste de l’art et des sciences retiré dans son cabinet… Insaisissable alors Léonard ? Peut-être... Reste que cette source aujourd’hui des plus importantes, dont les péripéties sont relatées dans le détail en introduction, une introduction « Léonard à la lettre » tout aussi essentielle, permettra au lecteur d’entrer progressivement dans cette intimité d’un esprit sans frontières. La présente édition repose sur le travail incontournable réalisé précédemment par Edward MacCurdy en 1938 avec quelques amendements apportés en notes de bas de page. Avec une telle source, le lecteur n’aura plus qu’à laisser sa propre curiosité découvrir au fil des pages et des nombreuses illustrations des dessins les plus connus, la complexe et fertile pensée de Léonard de Vinci, une pensée qui lui deviendra alors plus familière, si ce n’est entièrement dévoilée.

Frank Zöllner, Johannes Nathan « Léonard de Vinci, tout l’œuvre peint et graphique », relié, 21 x 26 cm, 704 pages, Taschen, 2019.

 


Avec le 500e anniversaire en cette année 2019 de la mort de Léonard de Vinci, nul doute que cette édition d’exception spécialement mise à jour de l’ouvrage en version XXL « Léonard de Vinci », devenu un classique, et signé Frank Zöllner et Johannes Nathan ne peut que connaître qu’un franc succès non seulement en raison de sa riche iconographie, mais également pour la qualité des textes réunis. Les deux auteurs sont en effet connus pour leurs travaux sur le peintre, Frank Zöllner ayant écrit sa thèse de doctorat sur les études de mouvement de Léonard de Vinci et est titulaire d’une chaire d’histoire de l’art médiéval et moderne à l’université de Leipzig. Johannes Nathan est, quant à lui, l’auteur d’une thèse portant sur les méthodes de travail de Léonard de Vinci et enseigne l’histoire de l’art à l’Université technique de Berlin ; L’œuvre du grand artiste de la Renaissance était donc en très bonnes mains et plumes ! En un fort volume de plus de 700 pages, l’ouvrage réunit l’intégralité de l’œuvre peint et graphique de Léonard, incluant également les œuvres disparues.

 

 

L’iconographie remarquable, notamment pour ses agrandissements et détail, permet d’entrer au cœur même de la création du génie de la Renaissance comme pour le détail de ces mèches de la chevelure du fameux saint Jean Baptiste du Louvre. L’ouvrage permet également de saisir derrière l’immense variété des savoirs de l’artiste combien cette curiosité inlassable n’a eu pour le savant artiste qu’un seul et même objectif : maîtriser et repousser aux limites les frontières de la peinture érigée en science. Grâce à une connaissance intime de la nature, Léonard a recours à toutes les recherches et inventions possibles comme le montre cette multitude de dessins et croquis présentés dans le livre. Rappelons que Léonard consacra les dernières années de sa vie non à la peinture qu’il abandonna, mais à ses recherches scientifiques. Un ouvrage complet et d’ensemble sur l’œuvre non seulement peint de l’artiste, mais aussi graphique s’imposait donc plus encore…

 

Après avoir été formé dans l’atelier de Verrocchio à Florence, le génie de Léonard émerge rapidement et surprend jusqu’à son maître. Sa maîtrise précoce de l’ombre et de la lumière, les reliefs de sa peinture démontrent chez l’artiste cette quête de la perfection qui sera toujours sienne, toute sa vie durant. Léonard se libère des contraintes de son temps, va même jusqu’à abandonner les contours classiques du dessin pour adopter des formes discontinues jusqu’au fameux recours au sfumato pour cette vibration unique de la peinture. Grâce à cet ouvrage, le lecteur accompagnera l’artiste jusqu’en ses recherches ultimes, avec ses études scientifiques multiples en anatomie, optique, mécanique…

 


Chacun de ces domaines, loin de conduire Léonard de Vinci à la dispersion le rapprochera de sa mission principale, celle d’être le peintre de la vie et de ses mystères dont l’homme reste l’élément central en phase avec la nature et la transcendance. Seule une édition d’exception aussi complète, mise à jour, embrassant l’ensemble de son œuvre peint et graphique et de cette qualité pouvait rendre compte de tout l’art et génie de Léonard de Vinci, ce peintre de tous les temps.

Les éditions Flammarion consacrent un beau livre signé Maurice Clayton sur le rapport de Léonard de Vinci au dessin, un thème porteur tant l’artiste n’eut cesse de développer son génie à partir d’une multitude d’esquisses, croquis et dessins. Responsable des dessins et gravures de la Royal Collection Trust et spécialiste de l’artiste, l’auteur dresse dans ce bel ouvrage à la riche iconographie le portrait en dessins d’un des plus grands génies de la Renaissance, plus connu pour ses chefs-d’œuvre picturaux telles la Joconde et la Cène que pour ses dessins, exception faite de son célèbre Homme de Vitruve… C’est le Prince Charles lui-même qui en signe la préface ; Rien d’étonnant à cela puisque nombres de dessins et carnets de Léonard de Vinci sont aujourd’hui présents et conservés dans les collections royales. Dans sa préface, le Prince Charles souligne combien tout est signifié de l’art de Léonard dans ces multiples dessins, de son approche humaniste jusqu’à ses inventions les plus folles, sans oublier les innombrables beautés de la nature. Progressant à partir des lieux où séjourna Léonard, l’ouvrage suit une ligne chronologique avec les études préparant L’Adoration des bergers et l’Adoration des mages à Florence jusque vers 1481 ; Puis Milan et ses premiers dessins artistiques d’études de portraits, de saint Jean Baptiste, de mains, des dessins préludant à la fameuse Dame à l’hermine, sans oublier ses inoubliables études de drapé… Florence, Milan, Rome sont autant de lieux où Léonard étend ses recherches à des domaines aussi variés que la cartographie, la botanique, les paysages, l’anatomie, ses traités de peinture et de l’eau. La dernière partie venant conclure cet admirable voyage dans les dessins de Léonard, est consacrée au Val de Loire, étape finale de la vie de l’artiste. Un artiste vieillissant mais qui ne relâcha pas pour autant sa quête éternelle en livrant encore de magnifiques études de costumes et même un projet de monument équestre pour lesquels il réalisa des études exceptionnelles sur le cheval d’un réalisme et d’une force telle que quelques traits seulement suffisent à animer ces planches d’une remarquable beauté. L’ouvrage se referme sur l’étonnante Tête d’un vieil homme barbu, une étude sans concession sur les effets de l’âge et sur l’anatomie humaine, un autoportrait possible de l’artiste, conscient jusqu’en son terme ultime du sens de la vie.

L’ouvrage « La Cène de Léonard de Vinci pour François 1er » aux éditions Skira offre une belle étude de cette œuvre incroyable qu’est la copie en tapisserie de la célèbre Cène de Léonard souhaitée par la mère de François 1er , Louise de Savoie, et réalisée après 1516. Faisant partie des collections des musées du Vatican, exceptionnellement prêtée lors d’une exposition au Château de Clos Lucé cet été, puis à Milan au Palazzo Reale, cet automne, avec une étonnante confrontation de cette tapisserie du XVIe siècle avec une œuvre contemporaine, une « cène » du XXIe siècle animée.
Probablement tissée en Flandre à partir d’un dessin d’un artiste lombard, cette tapisserie a joué un rôle essentiel dans la diffusion de l’art de Léonard de Vinci en France. L’œuvre, plus grande que la « Cène » originale, avec ses 5,13 m sur 9,10 m, déploie sans la dénaturer la magnificence du grand artiste de la Renaissance. La couleur ne provient plus des pigments mais des fils d’or et d’argent qui ont patiemment tissé cette évocation puissante initialement souhaitée par Léonard pour le réfectoire du couvent dominicain de Santa Maria delle Grazie à Milan. Force est de constater que les épreuves du temps ont été plus clémentes pour cette tapisserie, certes restaurée à de nombreuses reprises, et dont la toute dernière vient de s’achever en avril 2019. Alors que la fresque de Léonard de Vinci utilisant la technique a tempera ne permit pas de préserver l’œuvre de l’humidité si importante dans la capitale lombarde pendant l’hiver.
L’ouvrage retrace également les liens étroits qui uniront à la fin de sa vie Léonard et le Clos Lucé où il s’éteindra dans les bras de François 1er selon la légende, bien que ce dernier fût plus vraisemblablement à cette date au château de Saint-Germain-en-Laye…
Un ouvrage qui a le grand mérite de faire connaître une œuvre moins connue, mais ayant pourtant largement contribué à la reconnaissance et diffusion de l’œuvre de l’artiste de la Renaissance, aujourd'hui, le plus connu au monde.


 

Les éditions In Fine reviennent sur une enquête passionnante, celle de la Joconde nue qui a fait l’objet récemment d’une exposition au musée Condé de Chantilly.
En 1862, Henri d’Orléans, duc d’Aumale, grand collectionneur d’œuvres d’art, se porte acquéreur d’un carton intitulé la Joconde nue. Depuis cette attribution mystérieuse, l’œuvre n’a cessé de faire l’objet d’études, de controverses, spéculations et autres opinions contradictoires. C’est le récit de ces débats animés qui est au cœur de ce passionnant ouvrage. Une étude permettant de mieux comprendre ce qui caractérise l’art de Léonard et ce qui le distingue de ceux qui se sont inspirés de son génie. Réalisé sous la direction de Mathieu Deldicque, cet ouvrage collectif part à la recherche des sources sur cette Joconde nue, en étudiant les différentes représentations de la femme dénudée entre Florence et Venise au XVe et début du XVIe siècle. C’est à une véritable étude scientifique à laquelle se livrent les conservateurs et spécialistes de Léonard en soumettant l’œuvre aux examens de laboratoire, des examens conduisant à faire de ce carton probablement une étude préalable de Léonard pour un tableau qu’il n’a peut-être jamais été réalisé. Postérieure à la fameuse Joconde du Louvre, ce dessin ne reproduit pas, en revanche, le modèle de Monna Lisa, même si l’artiste a recours à un portrait similaire, certainement idéalisé par les valeurs sensuelles qu’il dégage et inspiré de l’antique pour la coiffure. Ce modèle de la nudité féminine rayonnera également en France ainsi qu’en témoigne la collection de François 1er, les œuvres notamment de François Clouet étant représentatives de cette influence.
Il ressort de cette incroyable enquête que de nombreux critères contribueraient à accepter une attribution à Léonard de cette fameuse Joconde nue : le dessin est celui d’un gaucher, le recours fréquent au sfumato, de nombreux repentirs témoignent d’une œuvre de création et non d’une copie… Mais, de la main même de Léonard ou de son atelier ? Quelques hésitations et questionnements demeurent encore, rendant cette œuvre décidément bien énigmatique et cette étude passionnante.
 

 

Arte Editions propose à l’occasion du 500e anniversaire de la disparition de Léonard de Vinci deux films retraçant cette science de la peinture que le maître de la Renaissance érigea en quête absolue tout au long de sa vie.
En premier lieu, Léonard de Vinci, la manière moderne, un remarquable film de Sandra Paugam écrit par Flore Kosinetz évoque cette incroyable aventure de cet artiste qui deviendra un des plus grands peintres de la Renaissance. Partant de ses œuvres et de ses dessins, le film détaille l’ensemble son processus créatif ; Un processus infaillible de curiosité insatiable et de recherches qui fera du jeune Léonard, le peintre le plus connu au monde, Léonard de Vinci.
Léonard de Vinci, le chef-d’œuvre redécouvert, film écrit et réalisé par Frédéric Wilner convie, quant à lui, le spectateur à une formidable enquête, celle de La Vierge au fuseau. Une enquête menée à l’occasion de sa restauration récente à Paris. Avec cette brillante réalisation, nous entrons littéralement dans l’atelier de la création léonardesque ; Minute par minute, se révèlent et se dévoilent aux yeux du spectateur les couches picturales d’origine jusqu’aux recherches les plus récentes de restauration appuyées notamment par de nouvelles techniques et technologies, ouvrant ainsi de nouvelles comparaisons.

Interview Denis Raisin Dadre

Paris, le 30/05/19.

Lexnews a eu le plaisir de rencontrer Denis Raisin Dadre à l'occasion de la sortie de son splendide livre-disque consacré à Léonard de Vinci et la musique. Fondateur de l'ensemble Doulce Mémoire et grand spécialiste de la musique Renaissance qu'il honore par ses concerts et enregistrements internationalement renommés, Denis Raisin Dadre nous a livré ses confidences sur ce grand maître de la renaissance qui était également un musicien talentueux !

 

 

 

 

uelle a été votre première rencontre avec Léonard de Vinci et quel souvenir avez-vous gardé de ses œuvres ?

Denis Raisin Dadre : "Curieusement, ce n’est pas la Joconde qui a retenu en premier mon attention ! Mon caractère me portait plutôt vers des choses moins connues. C’est à Florence que date cette première rencontre, à une époque où je me rendais très souvent en Italie. C’est son Annonciation qui, la première, m’a frappé. Je découvrais alors un Vinci encore très marqué par la peinture flamande de son époque ainsi que par l’atelier du Verrocchio où il a travaillé dès son plus jeune âge. Si je connaissais déjà ce style de peinture, surtout celui de ses contemporains de la fin du XVe siècle avec ce côté extraordinairement minutieux des arrière-plans, cette première rencontre demeure pour moi associée aux Offices de Florence, et cette Annonciation m’est apparue mystérieuse, comme un grand nombre de ses œuvres d’ailleurs".

Quels sont les motifs qui vous ont poussé à réaliser ce livre-disque sur Léonard alors même que vous avouez qu’il ne nous reste aucun témoignage direct des musiques qu’il pouvait jouer en tant que musicien talentueux ?

Denis Raisin Dadre : "Nous n’avons en effet pas de musique de Léonard lui-même si ce n’est un petit canon, mais c’est également le cas de tous les autres musiciens de lira da braccio de cette fin du XVe siècle, car il s’agissait d’un instrument sur lequel on improvisait. Cette lacune n’est donc pas liée à Léonard, mais à son instrument, cette lyre sur laquelle les musiciens n’ont pas laissé de traces écrites. Ce qui est intéressant et surtout frappant chez Vinci, c’est que beaucoup de ses contemporains parlent de lui et de cette musique qu’il jouait, Vasari bien entendu mais également d’autres sources. Ce n’était pas du tout un amateur et il devait avoir une très haute maîtrise pour avoir été invité à Milan non seulement comme peintre mais également comme joueur de lyre. À Milan, lorsqu’il organise les fêtes du duc, il jouait lui-même de la lyre et improvisait des vers en chantant. Cette période concerne essentiellement ses années de jeunesse jusqu’à sa trentaine. Aussi, me suis-je demandé avec Vincent Delieuvin, Conservateur en chef - chargé de la peinture italienne du XVIe siècle chez Musée du Louvre, s’il n’y avait pas justement une relation dans cette pratique de l’improvisation et cette façon de peindre très spécifique à Vinci".
 

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il existait aux XVe et XVIe siècles des musiques dites expressément « secrètes » qui étaient réservées à des élites, et qui ne sortaient pas des lieux où elles étaient jouées

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Pouvez-vous revenir sur cette belle expression « musique secrète » des peintures de Léonard ?

Denis Raisin Dadre : "Deux références doivent être soulignées quant à cette expression de « musique secrète ». Tout d’abord, une référence musicale très précise, puisqu’il existait aux XVe et XVIe siècles des musiques dites expressément « secrètes » qui étaient réservées à des élites, et qui ne sortaient pas des lieux où elles étaient jouées. La plus connue, même si cela est plus tardif, est celle recopiée par Mozart à la Chapelle Sixtine. Cette pratique de musique secrète a lieu également à la cour de Ferrare où les fameuses dames qui chantaient pour le duc tous les soirs avaient interdiction de les divulguer, ce qui explique qu’elles n’ont pas été éditées. L’autre grand exemple sont les Prophéties des Sibylles de Lassus qui ont été composées dans sa jeunesse et qui n’ont pas été éditées pendant longtemps parce que son commanditaire ne souhaitait pas qu’elle soit divulguée tellement cette musique était exceptionnelle. La seconde référence à cette « musique secrète » vient d’une citation expresse du critique d’art Marcel Biron. Ce dernier avouait ne pas regretter la présence des anges musiciens qui devaient encadrer en un retable de chaque côté la Vierge aux rochers (qui se trouve actuellement à Londres) parce que la peinture de Vinci était une peinture dans laquelle on entendait une musique… «Une musique secrète » ! Cela m’a beaucoup marqué et a constitué le point de départ de cette idée d’enregistrement".

La musique franco-flamande prédomine en ce dernier tiers du XVe s. en Italie, peut-on dire que c’est ce répertoire qu’a pu essentiellement entendre et jouer Léonard ?

Denis Raisin Dadre : "Entendre, c’est certain ! Car, après une longue période de recherche sur les manuscrits, j’ai pu avoir une idée assez précise des musiques de son époque lorsqu’il était dans l’atelier de Verrocchio à Florence. Il est même assez étonnant de constater cette omniprésence de la musique franco-flamande sans trouver une seule référence italienne ! Il suffisait que Vinci entre dans une des églises de Florence pour qu’il entende ce répertoire franco-flamand. Par contre, lorsque Léonard jouait de la lira da braccio, il s’inscrivait dans ce grand mouvement d’indépendance de la musique italienne contre cette mainmise de la culture bourguignonne. Ses improvisations sur la lyre n’avaient rien à voir avec ces classiques établis par les grands maîtres franco-flamands".


Le début du XVIe s. voit la naissance en Italie du premier livre de frottole et l’apparition de musiciens italiens, prélude à la grande période du madrigal. En quoi ces nouveautés seront-elles importantes pour la musique italienne ? Comment un peintre tel que Léonard pouvait-il juger ces nouveautés ?


Denis Raisin Dadre : "J’ai puisé quelques pièces dans ces livres de frottole (brève chanson profane italienne, à l’honneur de la fin du XVe siècle jusqu’au milieu du XVIe s. ndlr) qui constituent des témoignages de l’art de la lira de Vinci. Il s’agit de morceaux où il est indiqué « Personetti », c'est-à-dire servant à l’improvisation, des sources absolument rarissimes du début du XVIe siècle concernant cette pratique née à la fin du XVe siècle avec une dizaine de grilles dont on se servait pour réciter -« recitare » - à la lyra, véritable témoignage de l’art de Léonard. D’autre part, nous savons que Léonard a été très sollicité par Isabelle d’Este qui était la sœur de Béatrice, elle-même « grande patronne » de la frottole résidant à Milan".

Trois femmes puissantes sont ainsi à l’origine de l’émergence d’un art proprement italien dans les cours : Isabelle, donc, et sa sœur Béatrice d’Este sans oublier la duchesse d’Urbain. En encourageant les musiciens et cette pratique de l’art de la frottole au début du XVIe siècle, nous assistons dans les manuscrits à cette évolution vers des « proto madrigaux » avant le fleurissement à part entière de l’art du madrigal dans les années 1530. Léonard de Vinci a vu l’émergence de cet art protégé par ces femmes exceptionnelles. Il est certain que cet esprit novateur a puissamment inspiré et correspondu avec l’art de Léonard non seulement dans la peinture, mais également vis-à-vis de la musique qu’il pratiquait. La lira est un instrument d’expérimentation par excellence puisqu’on ne joue pas de musique écrite. De nombreuses recherches musicologiques ont d’ailleurs lieu actuellement sur cet art et je pense que cela va permettre d’expliquer comment nous sommes passés de la première mise en musique de l’Orfeo de Poliziano au XVe siècle à l’Orfeo de Monteverdi, en 1607. La lira, instrument d’Orphée et de l’aède grec qui récitait un texte, est sans aucun doute un des très grands moteurs de l’émergence de l’opéra. Avec la lyra, seul le chant est accompagné de l’instrument, alors que dans toute la musique du XVIe s., la polyphonie prédomine avec la superposition de plusieurs voix répondant à des règles complexes. On a longtemps sous-estimé l’importance de la lyra et il ne faut pas oublier que, naguère, le public pleurait littéralement sur les places de Florence où étaient jouées et récitées ces épopées".


La technique du peintre, notamment son fameux sfumato, rejoint-elle certains effets et ornementations posés par la musique notamment avec la lira ?

Denis Raisin Dadre : "Je me suis permis de faire cette comparaison – et cela n’a évidemment aucun caractère scientifique – car c’est un ressenti qui m’a beaucoup frappé. Il est très troublant de constater que la lyre autour de la voix crée un halo sonore qui n’a rien à voir avec la façon dont on écoute la musique habituellement, d’autant plus que cet instrument n’a pas de basse. Ordinairement, lorsque vous écoutez de la musique, vous trouvez toujours une basse et des accords. Or avec la lyre, il n’en est rien. De plus, cet instrument se place au-dessus de la voix de l’homme ; en terme d’octave, la lyre est, en effet, plus aiguë que la voix d’un homme. Ce système qui est à l’inverse de notre écoute habituelle avec un accompagnement au-dessus et sans basse crée une sorte de « sfumato sonore » qui estompe les lignes ainsi que notre écoute…"
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C’est une époque d’une extraordinaire complexité notamment en terme musical avec des citations permanentes, des thèmes entrecroisés, des jeux contrapuntiques absolument fous

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Une très grande liberté présidait dans la composition et ses déclinaisons en « jeux intellectuels », est-ce là encore un parallèle avec les nombreuses variations, corrections et évolutions apportées par le peintre à ses œuvres toute sa vie durant ?

Denis Raisin Dadre : "C’est une époque d’une extraordinaire complexité notamment en terme musical avec des citations permanentes, des thèmes entrecroisés, des jeux contrapuntiques absolument fous. Ce rapport intellectuel à la musique n’a pu que séduire Léonard de Vinci qui lui-même était un esprit complexe, érudit et scientifique. À son époque, on parle véritablement d’une science de la musique, et nous savons combien ce génie a fréquenté de nombreux mathématiciens qui étaient eux-mêmes des musiciens. Lorsque vous lisez les traités de musique de cette période, vous avez souvent l’impression de lire un traité de mathématique…"


Quel regard portez-vous sur la dimension religieuse de certaines des œuvres de Léonard de Vinci ?


Denis Raisin Dadre : "Je crois que c’est quelque chose de très original chez Léonard de Vinci, ne serait-ce que par les thèmes traités comme celui de sainte Anne avec la Vierge, thème assez rare dans la peinture. La première chose qui me frappe chez Léonard, c’est que nous sommes vraiment aux antipodes d’une peinture qui exalterait la puissance de l’Église, à la différence d’un Tintoret ou d’un Véronèse au XVIe siècle qui se dirigeront, eux, plus vers des choses « baroques » exaltant cette puissance institutionnelle. L’intimité des tableaux de Léonard semble à mon avis l’élément marquant de son art sur le plan religieux. Un dialogue est en quelque sorte instauré entre celui qui regarde et le tableau. Ce genre relève d’ailleurs plus de la dévotion privée que de l’art officiel. Il est d’ailleurs troublant de constater cette ambiguïté entre profane et religieux, sainte Anne et sa fille laissent l’impression d’avoir le même âge, son saint Jean-Baptiste apparaît sous les traits d’un joli jeune homme… Léonard de Vinci fait preuve d’une liberté absolue dans la manière dont il évoque ces personnages sacrés. Je fais d’ailleurs un parallèle quant à cette liberté avec le Caravage dont les peintures religieuses apparaîtront souvent scandaleuses car n’obéissant pas aux normes de son époque. Cette approche religieuse est poussée à son paroxysme avec la Cène et cette agitation extrême des disciples que personne n’avait osé représenter ainsi auparavant. Dans la musique de la même époque, cette intrication sacrée profane est usuelle, et même permanente, avec des musiques sacrées écrites sur des chansons profanes. Un grand nombre de musiques sacrées existait avec un double texte : un soprano ayant recours au latin d’un Requiem pendant que le ténor récitait une chanson. Cette distinction entre sacrée et profane n’existait pas à cette époque. Ce qui me frappe surtout pour Léonard de Vinci, c’est cette liberté quant à l’institution. C’est quelqu’un qui toute sa vie a fait ce qu’il voulait. Le meilleur exemple étant peut-être Isabelle d’Este qui n’a jamais réussi à obtenir son tableau alors même qu’elle n’a eu de cesse de relancer Léonard à ce sujet !"

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Je crois que nous avons retrouvé cette immense tendresse et douceur dans la musique, à l’image de celle omniprésente dans les œuvres de Léonard de Vinci.

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Qu’avez-vous ressenti dans la pénombre de l’abbaye de Noirlac lors de l’interprétation de ce programme composant votre dernier enregistrement ?

Denis Raisin Dadre : "Je dois avouer que ce programme a été certainement l’un des problèmes les plus compliqués de toute mon existence ! Tout d’abord, ces tableaux sont très intimidants, et ce d’autant plus que je ne souhaitais pas présenter une version purement intuitive, mais aussi une proposition scientifique à partir de recherches sur les musiques de cette époque. Et je dois avouer, comme souvent dans ces situations les plus compliquées, qu’il peut y avoir des miracles ! Soudainement la musique « apparaît » avec un lien très fort avec ces tableaux dont les reproductions étaient devant nous. Je crois que nous avons retrouvé cette immense tendresse et douceur dans la musique, à l’image de celle omniprésente dans les œuvres de Léonard de Vinci. Cela a été rendu possible par certaines couleurs musicales qui ont surgi et qui correspondent bien à cette idée de tendresse, d’intimité et complexité du peintre".

 

 

Propos recueillis par Philippe-Emmanuel Krautter

© Interview exclusive Lexnews

Tous droits réservés

 

 

www.doulcememoire.com

 

Exposition Le Greco, Grand Palais

Paris jusqu’au 10 février 2020

LEXNEWS | 16.11.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Le Grand Palais à Paris consacre actuellement une exposition d’envergure au peintre de la Renaissance Le Greco, une première en France organisée par le commissaire Guillaume Kientz associé à Charlotte Chastel-Rousseau du musée du Louvre. Celui, qui fit figure d’une météorite isolée durant le XVIe siècle, est né en Crète en 1541 sous le nom de Doménikos Theotokópoulos, aussi fut-il appelé Le Greco. C’est dans son pays natal qu’il se forme à l’art rigoureux et exigeant de l’icône, un art sacré dont il n’oubliera jamais les leçons jusqu’à son départ pour Venise.

 

© Benaki Museum, Athens, Greece Gift of Dimitrios Sicilianos / Bridgeman Images
L'Apôtre Luc peignant la Vierge, c.1564, Le Greco, 41 x 33 cm , Musée Benaki, Athènes, Grèce.

 

Ce sont ces œuvres de jeunesse marquées par la peinture d’icônes qui accueillent le visiteur avec son Saint Luc peignant la Vierge provenant du musée Benaki d’Athènes ; Une œuvre qui suggère déjà, au-delà de ces figures hiératiques et des traditions encore respectées par l’artiste de l’art post-byzantin, de nouvelles perspectives avec ces deux plans distincts entre tradition et modernité, alors même que saint Luc est représenté peignant une icône traditionnelle de la Vierge. Venise marquera bien entendu un saut pour le jeune artiste à la fois fier de ses origines et de son art, et parallèlement prêt à s’imprégner de toutes les nouveautés qui fourmillent dans la Sérénissime. Greco forge ses armes sur l’autel de la Renaissance italienne. Mais, quelque peu arrogant, ne pliant pas l’échine, celui-ci se voit fermer bien des portes italiennes… Peu lui en coûte, il sait capter tout ce qui mérite importance à Venise et à Rome dans ces œuvres de petits formats présentés dans le parcours chronologique de l’exposition. L’art sacré irradie déjà ses œuvres telle cette Piéta rendant hommage en quelque sorte à Michel-Ange, et qui offre, tout en déployant une vision très personnelle avec ce cadrage serré sur les protagonistes, une scène puissante et dramatique.

 

© The National Gallery, Londres, Dist. RMN- Grand Palais / National Gallery Photographic Department L’adoration du nom de Jésus, National Gallery, Londres.

 

Tout est prêt pour l’apothéose de son art, et c’est l’Espagne qui lui ouvrira les portes de la renommée ; Tout d’abord, avec une commande du roi Philippe II pour cette impressionnante Adoration du nom de Jésus, suivie de multiples commandes de la noblesse espagnole dont l’artiste sait gagner la confiance et flatter les commanditaires avec des portraits, il est vrai, d’une grande force expressive. L’art du Greco s’affirme, se distingue de ses contemporains par des audaces jamais vues, cette vibration du trait et ces lignes anguleuses qui marquent ses œuvres. La couleur rapportée de Venise et de Rome jette des fulgurances sur ses toiles parmi les masses sombres qui prédominent. L’artiste témoigne d’une sensibilité extrême, notamment dans ses œuvres religieuses, tel ce thème récurrent du Christ chassant les marchands du Temple qui hantera l’artiste une grande partie de sa vie. Nombreuses sont les facettes dévoilées de Greco dans cette incontournable exposition qui rencontre déjà, à juste titre, un franc succès.

« Le Siècle d'or espagnol » de Guillaume Kientz, Citadelles & Mazenod, 2019.

 


Le Siècle d’or espagnol est un ouvrage qui s’avère incontournable pour deux raisons. La qualité de son auteur, tout d’abord, qui fait de ce beau livre une précieuse synthèse sur cette période clé de l’histoire de l’art. Guillaume Kientz est, en effet, bien connu de nos lecteurs, cet historien de l’art ayant été pendant près de dix ans chargé des collections espagnoles au musée du Louvre ; Il dirige maintenant, depuis février 2019, les collections européennes au Kimbell Art Museum au Texas et signe la toute première exposition consacrée au peintre Le Greco au Grand Palais en France. Alors qu’il n’y avait guère d’ouvrages de ce genre sur cette période, l’auteur propose d’aborder un Siècle d’or espagnol en lien avec la construction de l’Escorial ; Un édifice qui abritera bientôt les œuvres des plus grands génies de la peinture. C’est cette belle aventure unique que Guillaume Kientz retrace dans ce riche ouvrage convoquant plus de 150 artistes avec des noms inoubliables tels Le Greco, Vélasquez, Murillo, Zurbaran, Ribera… Rappelant l’héritage de la Renaissance et l’originalité de ce nouveau Siècle d’or (1570-1610), l’auteur présente les manifestations du naturalisme en Espagne au début du XVIIe siècle. Un naturalisme tributaire d’une large demande de commanditaires fortunés, ordres, églises… La nouveauté apporté par les Ribalta, Castello, Mingot, Espinosa éclate aux yeux de leurs contemporains et s’accompagne du développement de la nature morte avec des artistes talentueux comme Zurbaran, Barrera et Ponce. Les échanges sont alors nombreux entre l’Italie et l’Espagne, notamment pour l’artiste Jusepe de Ribera. Des influences également réciproques sont soulignées avec le caravagisme qui s’introduit dans les toiles des artistes espagnols. Une section entière est, bien entendu, consacrée au peintre du roi Velasquez, avant que ne soit abordé le baroque espagnol de la deuxième moitié du XVIIe siècle avec la seconde « école de Madrid » et la peinture andalouse marquée notamment par Zurbaran et Murillo. La seconde raison, et non encore dite, de l’excellence de cet ouvrage tient à sa riche et superbe iconographie présentée idéalement en une mise en page soignée qui fait de ce livre un recueil indispensable à la compréhension de la peinture espagnole. Une belle et riche porte d’entrée au Siècle d'or espagnol.

 

« El Greco » de Hayley Edwards-Dujardin Chêne éditions, 2019.
 


La petite collection Ça c’est de l’art des éditions du Chêne consacre leur dernière parution au peintre Le Greco à l’occasion de la grande rétrospective lui étant consacré au Grand Palais à Paris. En une centaine de pages, c’est une synthèse didactique qui est ainsi proposée par l’auteur, historienne de l’art et manifestement éprise de pédagogie. 40 notices très graphiques se proposent de marquer les esprits en ne retenant que l’essentiel, tout en ayant toujours grand soin de le replacer dans le contexte des XVIe et XVIIe siècles. À partir d’œuvres représentatives, de courts textes caractérisent l’art singulier de ce grand peintre Le Greco, né en Crète, mais rattaché au Siècle d’or espagnol, l’ouvrage insiste sur ce qui le distingue de ses contemporains. L’auteur y ose judicieusement également des rapprochements avec l’art moderne, des parallèles que ce peintre impose, il est vrai, notamment avec Pablo Picasso ou encore Jackson Pollock. Hayley Edwards-Dujardin n’hésite d’ailleurs pas à revenir sur les nombreuses idées reçues, et souvent préconçues et injustifiées, qui ont pesé sur le peintre, tel le fait qu’il aurait été astigmate, ce qui aurait expliqué les formes allongées de ses personnages sur ses toiles, ce que les ophtalmos nient… Ainsi que le souligne bien cet ouvrage concis et instructif, Le Greco est inclassable, et par l’absurde dit tout du réel.

 

 Exposition De Chirico au Palazzo Reale de Milan, Italie.
jusqu'au 19/01/20

LEXNEWS | 01.11.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

C’est à une remarquable rétrospective de l’œuvre du peintre de Chirico à laquelle invite la très belle exposition présentée dans le cadre enchanteur du Palazzo Reale de Milan. L’un des peintres du XXe siècle le plus célèbre d’Italie et au-delà des frontières se trouve ainsi aujourd’hui honoré, un hommage qui n’a plus eu lieu depuis l’exposition de 1970, il y a près de cinquante ans… Le parcours conçu par le commissaire Luca Massimo Barbero plonge le visiteur dans l’univers singulier de l’artiste, un peintre qui s’affranchit très tôt de l’académisme pour plonger dans un monde à la fois onirique, caustique, provocant, mythologique et empreint d’une intériorité exceptionnelle.

Fondant et dépassant les bases du surréalisme, mouvement qui le rejettera aussi radicalement qui l’adopta spontanément, de Chirico a également donné naissance à ce que l’on a nommé la Pittura metafisica ou Peinture métaphysique, un mouvement artistique italien qui regroupera en outre de De Chirico lui-même, Carlo Carrà et Alberto Savinio. Tout en conservant le figuratif sur la toile, l’artiste la traverse en quelque sorte pour accéder à des univers inaccessibles habituellement aux sens physiques.

 

Giorgio de Chirico,L’enigma di una giornata, 1914, Olio su tela, Museu de Arte Contemporânea da Universidade de São Paulo, Brazil

C’est en effet un sentiment parfois de familiarité auquel est confronté le visiteur lorsqu’au détour du beau parcours organisé, il se retrouve face à une situation qui lui rappelle l’un de ses rêves les plus intimes… Métaphysique que ces images transcendant les codes de la rationalité et touchant l’intériorité de l’âme.

 

©Giorgio de Chirico, Tempio greco, 1928,

Olio su tela, Collezione privata

 

Les origines des lieux – la Grèce natale – mais aussi les voyages à Paris nourrissent l’art de Chirico. Une centaine d’œuvres provenant des plus grands musées internationaux reconstituent ce parcours de l’artiste à la fois sinueux et cohérent.

 

Giorgio de Chirico, Le Muse inquietanti, 1950 ca, Olio su tela, Macerata, Fondazione Carima – Museo Palazzo Ricci

 

Des mondes intérieurs suggérés par le peintre en autant de paysages d’une autre réalité à partir de réactions visuelles encouragées par l’artiste lui-même, qui n’hésitait pas à souligner en 1918 qu’il chassait le démon en tout, parce que nous sommes des explorateurs prêts pour d’autres départs… Des départs dont le visiteur ne ressortira pas indemne, une exposition qui donne toute sa profondeur à cet artiste talentueux trop souvent réduit à quelques œuvres emblématiques.

 

 Jarracharra, la saison des vents secs.
Exposition à l'ambassade d'Australie – Paris
jusqu'au 10 janvier 2020

LEXNEWS | 10.10.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

À l'occasion de l'année internationale des langues autochtones des Nations Unies, l'ambassade d'Australie œuvre à faire découvrir les richesses culturelles – et elles sont nombreuses !, des terres lointaines de ce continent. En entrant au sein de l'exposition « Jarracharra, la saison des vents secs », on ne peut imaginer le merveilleux voyage qui nous est proposé à travers ce labyrinthe que constitue la remarquable collection de textiles réalisés par les artistes du Bábbarra Women's Centre de Maningrida. Un centre artistique des plus isolés au monde, au cœur même de la Terre d'Arnhem au nord du continent australien, balayée par les vents de la saison sèche, et qui depuis 35 ans rassemble des femmes autour de projets de créations de la même manière que les vents Jarracharra indiquent le début des rassemblements des peuples aborigènes pour les cérémonies, rituels et danses traditionnelles depuis des milliers d'années.
La mission du centre est de permettre aux femmes de différentes langues de créer ensemble selon les traditions de leur clan, d'échanger et de faire perdurer des savoirs en les enseignants à de plus jeunes femmes, de mère à fille ou de grand-mère à petite fille. La complexité des traditions, les gestes et symboles qui les accompagnent sont ainsi mis en avant avec les créations de 17 artistes. Ce sont toutes les créations de la région de Maningrida, appartenant à 9 groupes linguistiques différents, qui sont présentées, l'exposition « Jarracharra » célébrant ainsi toute la diversité culturelle et la richesse exceptionnelle de cette région. En premier plan, le travail de création des femmes peintres aborigènes qui participent largement à l'évolution de l'art du tissage, des techniques manuelles de sérigraphie (méthode xylographie – motif gravé dans du bois et imprimé manuellement) ou encore de leurs créations graphiques dans le monde de l'art contemporain.

Leur collaboration avec des designers de mode ou de mobilier contemporain, ces derniers faisant appel à leurs univers graphiques pour revisiter leur domaine respectif, contribuent ainsi à faire connaître ces dessins traditionnels. Les dessins imprimés à la main sur des tissus de 2 à 4 mètres de long, aux motifs noirs ou colorés, et les estampes allient avec merveille et inventivité le passé, le présent et le futur de cette pratique artistique de femmes inscrite dans l'histoire même de la culture aborigène ; Mais, fort heureusement, les secrets de ces cultures aborigènes restent cependant bien gardés !
On est emporté par l'esprit de ces tissus installés en suspensions, devenus revêtements de fauteuils restaurés par un artisan français, luminaires ou robes portées par les artistes dont chaque thème, créé pour cette grande occasion, reflète autant leur sensibilité que leur force et ténacité. Il faut être fort pour vivre dans le bush ! Toutes ces artistes ont reçu la bienveillance des esprits des ancêtres pour présenter ces dessins adaptés à l'époque contemporaine. Ce sont des visions du temps du rêve (Dream Time), les différentes légendes fondatrices, des interprétations de la faune ou encore de la flore du bush qui sont là sur ces tissus et dont on voudrait s'envelopper, juste le temps d'un rêve, le nôtre... tout en écoutant les chants en langue de Maningrida qui retracent l'histoire et le contexte des œuvres.

 

 


 

À noter que les artistes Deborah Wurrkidj, Janet Marawarr, Jacinta Lami Lami, Jennifer Wurrkidg et Elisabeth Kala Kala, accompagnées de la directrice du centre Bábbarra, Indgrid Johanson, et de son adjointe, Jessica Phillips, ont animé un atelier de sérigraphie à l'école Boulle et ont participé à différents événements autour du design textile, ainsi qu'à une table-ronde au musée du quai Branly-Jacques Chirac.
Un catalogue, en anglais et illustré de photos des textiles, présente enfin le Bábbarra Center, la biographie et le parcours artistique de chacune des artistes.

 

Bacon en toutes lettres

jusqu'au 20 janv. 2020 Centre Pompidou, Paris.

LEXNEWS | 10.10.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Francis Bacon fait l’objet d’une magnifique exposition monographie particulièrement inspirée intitulée « Bacon en toutes lettres » au Centre Pompidou à Paris sous l’angle fertile de son œuvre et de la littérature. Si Bacon a pu inspirer nombre d’écrivains, l’artiste s’est nourri en premier des lettres ainsi qu’en témoignent ces textes allant d’Eschyle à Eliot en passant par Nietzsche, Bataille, Conrad ou encore Leiris, et qui, pour chacune des six salles d’exposition, sont lus par de grandes voix. Bacon en toutes lettres est donc le fil directeur retenu par Didier Ottinger, conservateur au musée national d'Art moderne et commissaire de l'exposition, un choix pensé offrant une perspective idéale à l’œuvre de Bacon. Réalisme cru, morale reléguée à l’arrière-plan, formes libérées, c’est à une rencontre volontairement plus désinhibée que provocante à laquelle nous convie le Centre Pompidou, celle d’une âme mise à nu qui expose, s’expose et dévoile les tréfonds de notre humanité. Distorsions et diffractions de ce qui constitue l’humain couvrent la toile en autant d’innervations artistiques.

 

Francis Bacon, Female nude standing in doorway (1972)

 

Bacon avait avoué avoir recherché toute sa vie à produire une œuvre « immaculée », quête singulière qui devait retenir toute son énergie pendant plus de quarante ans. « On travaille sur soi-même pour se forcer à écorcher les choses de façon de plus en plus aiguë » avouait encore Bacon à Marguerite Duras qui l’interviewait, et c’est ce sentiment qui prédomine en découvrant cette remarquable exposition qui vient d’ouvrir au Centre Pompidou. Le compagnon de Bacon, George Dyer, venait de mourir alors que l’exposition au Grand Palais devait consacrer l’artiste allait ouvrir en 1971. Libération et culpabilité occupent les toiles réalisées alors, notamment ces trois triptyques qui traduisent ces doutes relevant de la tragédie antique, Dyer s’étant donné la mort en ingérant des barbituriques dans une chambre d’hôtel…
Le parcours de l’exposition est ponctué par bien d’autres liens inextricables avec la littérature. Eschyle et l’Orestie transposée par T.S. Eliot, inspirant l’un de ses triptyques, et l’œuvre du grand tragédien grec ne cessera d’avoir des échos après la mort de Dyer. De la tragédie antique à Nietzsche, la transition s’imposait avec ce culte de la beauté inspiré par Apollon et en contrepoint les forces noires et destructrices associées à Dionysos. Le dialogue de la vie et de la mort, les liens intimes et consubstantiels qui les unissent rythmeront toutes les œuvres de Francis Bacon, ce dont rend admirablement le parcours conçu pour cette exposition incontournable.

« Bacon en toutes lettres », catalogue sous la direction de Didier Ottinger, Centre Pompidou éditions, 2019.
 


 

La couverture du catalogue consacré à Francis Bacon accompagnant l’exposition du Centre Pompidou reproduit un détail du Triptyque datant de 1970 où le modèle représenté se trouve suspendu à une balançoire, fils tenus retenant, en des équilibres toujours précaires, la vie. C’est cette tension qui animera l’artiste, puisant dans les forces vitales et celles antagonistes de la mort, la puissance de son inspiration. Didier Ottinger, le commissaire de l’exposition, souligne en introduction combien Bacon s’est nourri de la littérature « source fabuleuse, un puits pour l’imaginaire » selon les mots de l’artiste. Même s’il rejettera parfois tout lien direct, la littérature demeure source d’ouverture et renforce l’artiste dans sa quête de pureté, se libérant de la gravitation. Le catalogue approfondit ces liens ténus entre l’œuvre de Bacon et la littérature en sortant, feuilletant et lisant pour le lecteur les livres de la propre bibliothèque du peintre, un éclairage fort offrant un regard singulier et pénétrant sur de son œuvre.

 

Francis Bacon, Oedipus and the Sphinx after Ingres (1983)

 

Les volumes de L’Orestie d’Eschyle, La Naissance de la tragédie de Nietzsche, Georges Bataille et L’expérience intérieure, Joseph Conrad et Au cœur des ténèbres et bien d’autres œuvres encore ont côtoyé et nourri la vie et l’œuvre de Bacon. Après avoir reproduit les œuvres exposées dont certaines bénéficient de pages dépliantes, notamment pour ses admirables triptyques, le catalogue propose plusieurs études permettant d’approfondir la connaissance de l’artiste, notamment celle de Chris Stephens se penchant sur le thème de la mort à l’œuvre dans l’iconographie tardive de Bacon, une thématique riche et dont l’auteur explore les nombreuses facettes afin d’éviter les poncifs trop souvent plaqués sur son œuvre. Miguel Egana analyse, pour sa part, les rapports de Deleuze et de Bacon, non point ceux nés d’une seule rencontre apparemment guère fertile entre les deux hommes, mais de leurs œuvres et pensées respectives. Michael Peppiatt explore, quant à lui, les liens entre Bacon et Shakespeare, source d’inspiration première dans sa jeunesse et qui a nourri et poursuivi le peintre pour la force de sa concision. Catherine Howe analyse, enfin, l’héritage français de Francis Bacon avec Michel Leiris, Georges Bataille, le poète Jacques Dupin, Marguerite Duras, Philippe Sollers… Ce riche catalogue se termine par l’inventaire des livres et revues possédés par Francis Bacon dans ses différentes bibliothèques ainsi qu’une chronologie. Un catalogue tout aussi incontournable que l’exposition qu’il accompagne et complète pour comprendre et appréhender l’œuvre de Francis Bacon.
 

 

20 ANS – Les acquisitions du musée du quai Branly-Jacques Chirac
Exposition au Musée du quai Branly-Jacques Chirac
jusqu'au 26 janvier 2020

LEXNEWS | 10.10.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

 

Un musée est un iceberg, on ne voit que sa partie émergée... Il en est ainsi du musée du quai Branly Jacques Chirac, grand navire orné de végétaux et « temple » d'arts des civilisations non occidentales. À l'occasion des 20 ans d'acquisitions du musée, une exposition propose à tous de mieux comprendre les enjeux de ces institutions muséales que beaucoup fréquentent sans en connaître nécessairement les codes. C'est donc ce fonctionnement plus méconnu qui est exposé permettant à chacun de découvrir à travers un parcours didactique (frise historique des grandes dates d'acquisitions, l'histoire du projet de la réunion de différents musées en un seul, œuvres et objets, interviews des conservateurs, documents audiovisuels et multimédias...), et défini selon 3 espaces présentant les coulisses d'une politique d'acquisition, les enjeux de cette politique et les œuvres iconiques constituant aujourd’hui la collection du musée. Comment ces quelques 500 œuvres les plus représentatives du musée ont-elles été acquises ? Il faut imaginer plusieurs départements (sculptures, textiles, instruments de musique, écrits, photographies, etc.) travaillant au quotidien à préserver et enrichir ces collections inestimables de l'histoire des civilisations et des arts non occidentaux.

 

 

"Sculpture anthropomorphe", vers 200-550, pierre verte sculptée, 76 x 23 x 15 cm.
Mexique, Teotihuacan. Photo Claude Germain/musée du quai Branly - Jacques Chirac.

Les pièces se comptent par dizaines de milliers toutes catégories confondues (382 538 œuvres précisément inscrites à l'inventaire) ont été acquises par collectes dès les premiers voyages d'explorations à travers le monde, et ce de la fin du XVIe siècle jusqu'à nos jours par achats sur les marchés de l'art, salles de vente ou galeries, par commande pour les artistes contemporains ou encore par donations et autres legs...  Le musée possède par exemple la bibliothèque entière de Claude Lévi-Strauss, qui avec Jacques Kerchache, ont été des soutiens déterminants dans l'histoire et la constitution de ces collections du musée.
Le visiteur découvrira que derrière chaque acquisition, il y a en fait des histoires d'hommes et de femmes spécialistes et passionnés ayant pour mission tout particulièrement de chercher, collecter, enquêter sur la traçabilité de chacune des œuvres proposées ; des œuvres qui éventuellement entreront alors dans un long processus réglementé depuis la ratification en 1997 de la Convention de l'UNESCO de 1970, avant d'être éligibles au rang des collections.

 


Yves Le Fur et Emmanuel Kasarhérou, commissaires, soulignent combien l'enrichissement des collections d'un musée se doit de s'inscrire dans l'histoire globale de l'art, c’est-à-dire à la fois protéger, restaurer, éduquer et enfin être une mémoire du vivant apte à faire connaître les arts et traditions. Le patrimoine d’un musée doit ainsi se renouveler, se métisser et se réinventer.

 

Masque cérémoniel « kegginaquq », Bois, poils, fibres végétales, pigments, 50 x 36 x 34 cm © musée du quai Branly - Jacques Chirac,

photo Thierry Ollivier, Michel Urtado

 

L'exposition 20 ans – les acquisitions du musée du quai Branly Jacques Chirac présente ainsi non seulement les collections nationales, mais surtout un ensemble vivant, un héritage en mouvement, posant en fin de compte la question de ce que - ou devra - être son rôle au cours de ce XXIe siècle.

 

DU DOUANIER ROUSSEAU à SÉRAPHINE -
Les grands maîtres naïfs.
Exposition au musée Maillol jusqu'au 19 janvier 2020

LEXNEWS | 11.05.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

C'est au musée Maillol que sont réunis pour la première fois à Paris les grands maîtres de la peinture naïve : Le Douanier Rousseau, bien sûr, mais aussi André Bauchant, Jean Ève, Dominique Peyronnet… Des artistes bien souvent négligés ou moqués par les historiens d'art de l'entre-deux guerres qui voyait en eux une pure expression enfantine, une réalité déformée, voire fantasmée ou détournée. Aujourd’hui encore connaissons-nous ces peintres qui par leurs œuvres colorées défiaient l'académisme en vigueur, se jouant quelque peu de la perspective ? Ils ont, pourtant, attiré des personnalités, sensibles à leurs univers, tel Picasso qui adorait Le Douanier Rousseau ou Wilhelm Uhde, critique d'art, marchand d'art et collectionneur (1874-1947) qui les désignait sous le vocable de « primitifs modernes ».

 

 

Murielle Neveux les définit, pour sa part, aujourd’hui en ces termes : « Empreints de fraîcheur, de simplicité et d’innocence, leurs tableaux traduisent une vision idéalisée et enchantée du monde. Le travail sur les couleurs, généralement vives, prime sur la technicité et sur le travail de la lumière. Les thèmes privilégiés sont la nature et la vie des gens simples ».
Ces artistes qui ne se connaissaient pas, il est vrai, toujours, formaient effectivement d’une certaine manière une constellation renouvelant la peinture, bien à l'écart des autres courants reconnus ou même des avant-gardes à venir.

Le parcours proposé par le musée Maillol réunit une centaine d’œuvres. Appuyées par une belle scénographie, les toiles se répondent, parfois s'entrechoquent, s'interrogent ou encore se croisent ; couleurs éclatantes, scènes réjouissantes, portraits inquiétants, paysages inattendus, visions fantasques témoignent d'une dimension subversive de l'art. Bien que rejetés ou boudés lors des Salons académiques, ils furent néanmoins – et heureusement, soutenus par de nombreux amateurs influents dont André Breton, Vassily Kandinsky, Le Corbusier, Henri-Pierre Roché, Maximilien Gauthier, Jeanne Bucher, Anatole Jakovsky,et surtout Dina Vierny, fondatrice du Musée Maillol. Avec cette belle exposition le musée Maillol renoue donc avec ses origines premières, un bel hommage, donc, également !

 


Sur les traces de ces artistes en marge des grands courants de peinture du début du XXe siècle, le parcours thématique de l'exposition met en lumière toute la singularité et force picturales de ces artistes. Avec une sélection d’œuvres judicieusement choisies, et volontairement parfois à contre-courant, issues de collections publiques ou privées françaises et internationales, cette exposition du musée Maillol réjouira ses visiteurs par la grande inventivité formelle de chaque artiste et les influences ayant nourri leurs explorations réelles et imaginaires.

 

 


Commissariat : Jeanne-Bathilde Lacourt, conservatrice en charge de l’art moderne au LaM, Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut de Lille Métropole. Àlex Susanna, écrivain, critique d’art et commissaire d’expositions.

 

BALEINOPOLIS – Les sociétés secrètes des cétacés.
Exposition à l'aquarium tropical de la Porte Dorée Paris - jusqu'au 7 juin 2020

LEXNEWS | 11.05.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

Au moment où le réchauffement climatique et les activités humaines bouleversent, entre autres, les mers du globe, il est grand temps d'apporter certaines réponses aux différentes questions que nous nous posons sur les grands cétacés qui y vivent et font partie intégrante de l'équilibre des océans. Bien malgré eux, ils sont devenus les ambassadeurs des mers et les observations des scientifiques révèlent toute la complexité de leur organisation sociale. L'exposition scénographiée par Studio Gang, à l'aquarium tropical de la Porte Dorée, sera un incontournable lieu de visite, en famille ou en solo. Olivier Adam, professeur à la Sorbonne Université et spécialiste en bioacoustique en est le commissaire. Son enthousiasme à partager ses connaissances, comme celles de tous les scientifiques qui travaillent sur les grands cétacés, ne peut laisser indifférent. Comment passer des baleines, cachalots, dauphins ou orques qui ont été les « stars » plus ou moins imaginées des textes bibliques avec Jonas ou littéraires notamment le célèbre cachalot « Moby Dick » de Melville ou celles non moins célèbres du cinéma avec notamment « Le grand bleu » , « Sauvez Willy » ou encore « Flipper le dauphin », à la réalité très concrète de leur mode de vie, organisation sociale, adaptation (ou pas) au changement climatique mondial.

 

Cachalots. Photo Francois Sarano


Avec Baleinopolis, le visiteur plonge directement dans les profondeurs océaniques pour découvrir ou mieux comprendre la nature et le fonctionnement de ces sociétés singulières qui ne cessent d'étonner les chercheurs. Conçue autour de 4 grands chapitres – Quels sont les modèles des sociétés des cétacés ? - Pourquoi les cétacés vivent-ils ensemble ? - Comment les cétacés structurent-ils leurs sociétés ? - Comment les activités humaines impactent-elles les sociétés des cétacés ? Et bien d’autres, encore, sous-jacentes mais non moins essentielles - comment ces grands animaux s'organisent-ils pour vivre ou survivre dans les immensités des océans ? - Leur survie est-elle menacée ? l’intérêt et les connaissances du visiteur s’aiguisent.

C'est autour des baleines à bosse, des orques, des cachalots et des dauphins que s'articule ce parcours à la fois scientifique et ludique. De grands écrans, des films courts et des explications claires abordent directement toutes ces questions et proposent des réponses fondées sur de longues années d'observations scientifiques, obtenues pour certaines en collaboration avec les associations de sauvegarde des animaux.
La première étape de l’exposition traite la notion délicate de société, définir ce que revêt l’idée de « créer une société ou faire société » ; « C'est s'organiser pour assurer l'alimentation, la reproduction, le repos ou encore la protection contre les prédateurs » explique Olivier Adam, sans appliquer pour autant nos propres conceptions humaines, souligne-t-il encore.

 


Exposition Baleinopolis. Photo : Philippe Ruault © Studio Gang

 

Il existe 89 espèces de cétacés, et chaque grand groupe et sous-groupe vont s'organiser de façon à vivre, se nourrir, se reproduire et se protéger avec pour chacun leurs particularités ; Ainsi, par exemple, les baleines à bosse organisent du « baby baleineau sitting » en surface pour permettre aux petits de respirer et d'être encadrés en toute sécurité par d'autres mères pendant que la leur plonge profondément pour trouver leur nourriture ; Sont, également, étudiées et expliquées au cours de ce parcours didactique l'importance de leurs échanges tactiles, de leurs chants spécifiques, de l'apprentissage par le jeu ou par l'imitation, la solidarité du groupe...

 

 

L’exposition aborde également des questions moins plaisantes mais toutes aussi essentielles telles les nouvelles techniques de chasse, et surtout alerte sur les dangers qui menacent les grands cétacés (collisions, pêche accidentelle ou programmée, non-respect des lieux de reproduction, pollution...). Au terme de ce passionnant parcours, la nécessité de stopper au plus vite la destruction des mers et océans avec pour conséquence inévitable la diminution, puis la disparition, et malheureusement l’extinction totale des plus grands mammifères marins. Rappelons que la beauté et la grandeur de ces magnifiques cétacés demeurent extrêmement liées à leur environnement, et sont donc aujourd’hui plus que jamais fragiles et menacés.
Baleinopolis est une belle immersion dans un monde fabuleux, celui des grands cétacés que l’on ne peut que souhaiter voir sauvés et survivre.

 

La collection Alana Chefs-d'oeuvre de la peinture italienne

musée Jacquemart-André Paris

jusqu'au 20 janvier 2020.

LEXNEWS | 29.09.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Lorsque l’on entre dans la première des salles de l’exposition entièrement consacrée à la Collection Alana qui vient d’ouvrir au musée Jacquemart-André et retenant une sélection des plus belles œuvres d’art que compte cette collection privée aux États-Unis, le sentiment de se trouver aux Offices de Florence ou à l’Accademia de Venise gagne immédiatement le visiteur. Ce sont, en effet, pas moins de 75 chefs-d'œuvre, des œuvres uniques et rarement montrées, qui ont été retenus par Carlo Falciani et Pierre Curie commissaires pour cette remarquable exposition.

 


Un qualificatif pleinement justifié, tout d’abord, par la qualité des œuvres présentées ; Nombre d’entre elles sont, en effet, des chefs-d’œuvre signés de grands maîtres passés à la postérité tels Lorenzo Monaco, Fra Angelico, et la liste est fort longue, soulignons encore : Uccello, Lippi, Bellini, Carpaccio, Le Tintoret, Véronèse, Bronzino ou Gentileschi ; D’autres peut-être moins connues du grand public présentent, cependant, pour la plupart d’entre elles un goût certain, emblématique des grandes heures de la peinture italienne. Cette collection - qui n’est pas sans faire écho à celle patiemment réunie par le couple Édouard André et Nélie Jacquemart - témoigne de cette passion et ténacité similaire d’Alvaro Saieh et Ana Guzmán dont les deux prénoms associés ont donné leur nom à la collection « Alana ». Une sélection dense allant du XIIIe au XVII° italiens est ainsi à l’honneur dans les petites salles du musée Jacquemart-André selon les souhaits des collectionneurs qui ont toujours retenu pour leurs espaces un accrochage très fourni à la manière des Salons des XVIIIe et XIXe siècles.

Remarquable cette exposition l’est également par son parcours didactique qui offre une véritable porte d’entrée à l’art italien grâce à des cartels et panneaux clairs. La Renaissance italienne prend ainsi vie sous nos yeux, transitions subtiles des mutismes hiératiques héritées de Byzance et du gothique vers un élan humaniste où quelques détails s’introduisent subrepticement au détour d’une œuvre.

 

 

Physionomies et postures s’assouplissent avec Lorenzo Monaco et cette admirable Annonciation présentée. Uccello ou encore Filippo Lippi irradient leurs œuvres de lumière et leurs représentations d’humanité. La spiritualité tient, bien entendu, une place essentielle dans ces œuvres, comme dans la vie de cette époque, même si l’humanisme introduit déjà une brèche à l’égard de la transcendance. La riche iconographie de la Vierge à l’Enfant ou du Christ en homme de douleurs inspire des artistes comme Cosimo Rosselli et l’entourage d’Andrea del Verrochio.

 

 

La dimension humaine et corporelle du Christ s’enrichit, des détails qui n’en sont pas suggèrent ici des larmes émouvantes, là un fond d’œil rougi par la souffrance… La Passion n’est plus une question relevant de la seule théologie, elle est donnée à méditer sur ces œuvres puissantes et accessibles à la dévotion privée. Le parcours se poursuit toujours en beauté avec la grande peinture vénitienne, Titien, Tintoret, Véronèse, Jacopo Bassano, chacun livrant leur approche bien personnelle des intrications de la lumière et de la matière. Les salles suivantes prolongeront encore cette riche expérience avec les splendeurs de la Cour des Médicis avec Pontormo, Bronzino, Vasari avant de se conclure avec Annibal Carrache et Orazio Gentileschi… Une belle histoire qui ne s’achève que temporairement tant elle se poursuivra longtemps après la visite dans ses souvenirs…

 

L'âge d'or de la peinture anglaise de Reynolds à Turner

Musée du Luxembourg Paris jusqu’au 16 février 2020.

LEXNEWS | 17.09.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Un air de Tamise flotte sur le Palais du Luxembourg avec cette exposition de rentrée. C’est en effet à partir des chefs-d’œuvre tout droit venus de la Tate Britain que cette belle exposition a été conçue par Marin Myrone, conservateur en chef de la Tate Britain et Cécile Maisonneuve. La scénographie de Jean-Paul Camargo fait entrer dès les premières salles dans l’intimité de la peinture anglaise de cette période allant de la fin du XVIIIe aux premières décennies du siècle suivant, en un éventail représentatif couvrant une période riche et fertile d’artistes au nom prestigieux tel Reynolds, Gainsborough, Turner, mais aussi moins connus, John Hopper, William Beechey ou encore Thomas Lawrence. C’est bien entendu l’art du portrait qui rayonne tout d’abord de toute sa splendeur avec ses deux maîtres incontestés que sont Reynolds et Gainsborough. Deux artistes dont la rivalité contribua à nourrir la notoriété et que l’exposition présente en un pertinent face à face élégant au gré des commandes royales. Si Reynolds alimente ce prestige par des commandes auprès de l’élite anglaise, Gainsborough s’attache quant à lui à rendre des portraits de personnages moins influents, mais dont il aime à saisir la tension vitale sur ses toiles où la peinture prend une touche fluide à la différence du style plus contrasté de Reynolds, tous deux nourrissant une admiration sans bornes à l’art de Van Dyck.

 

Thomas Gainsborough- Gainsborough Dupont

1775 Tate , London 2019

 

 Mais l’exposition ne s’arrête pas à l’art officiel de la cour et embrasse également le portrait de la société de cette époque en rendant sur des toiles de plus petit format les ambiances de ces familles prospères qui profitèrent de l’essor de la Révolution industrielle. Puis, la nature s’impose avec la peinture de paysage, l’introduction de l’aquarelle et les nuances de l’extérieur avec l’incomparable Turner ou Constable ; autant de facettes qui égaient ce beau parcours qui inclut même les frontières de l’Empire britannique avec des peintures surprenantes des confins du monde en Inde, sans oublier la face sombre de l’esclavagisme… Le drame et le fantastique concluent ce beau parcours avec des œuvres puissantes et inspirées d’Henry Fuseli Le Rêve du berger, de Blake, de Turner et son incroyable Destruction de Sodome, sans oublier la dramatique Destruction de Pompéi de John Martin qui démontrent que la peinture anglaise n’a pas toujours été un fleuve tranquille contrairement à ce que pourrait laisser croire les premières salles et les portraits officiels des grands maîtres !

L'âge d'or de la peinture anglaise de Reynolds à Turner catalogue d’exposition, 224 Pages / 150 Illustrations, RMN, 2019.

 


La période couverte par ce catalogue de la peinture anglaise, ce que l’on nommera l’âge d’or de la peinture anglaise, correspond aux règnes de deux monarques anglais ayant chacun marqué cette riche période historique, celui du roi Georges III et de Georges IV ; le premier a connu une succession de conflits avec l’indépendance des États-Unis et d’innombrables guerres contre la France révolutionnaire et napoléonienne. Mais ce dernier tiers du XVIIIe siècle connut également sur le plan culturel l’ascension deux peintres majeurs en la personne de Joshua Reynolds (1723-1792) et de Thomas Gainsborough (1727-1788). Deux peintres qui marquèrent définitivement l’art britannique de leurs œuvres passées à la postérité et dont certaines sont réunies dans ce catalogue à l’occasion de l’exposition au musée du Luxembourg à Paris. La rivalité qui opposa les deux artistes fut l’occasion d’une confrontation de deux arts, deux facettes dans la manière de rendre le portrait de leurs contemporains, illustres ou moins connus, selon les choix opérés par les deux peintres. Ainsi que le souligne Martin Myrone, c’est l’âge d’or de la peinture anglaise, celui des révolutions aux Amériques comme quelques années plus tard en France. Sentiment que les choses changent par la révolution industrielle qui s’annonce et l’esprit des Lumières qui influencent la pensée philosophique, politique et économique de l’époque.

 

Joshua Reynolds - Le Colonel Acland and Lord Sydney : Les Archers

1769 - Tate , London

 

L’ouvrage met bien en évidence dans ce contexte historique l’importance de ce face à face entre les deux peintres Reynolds et Gainsborough qui rivalisèrent afin d’inscrire leur art dans cette société anglaise. Grâce à de petits encadrés insérés entre les reproductions des œuvres en pleine page, le lecteur peut ainsi mieux saisir les différences et singularités de ces artistes qui marquèrent leur époque et cet âge d’or artistique. Mais le catalogue embrasse également d’autres facettes que celles de cet art officiel du portrait avec l’intimité des familles anglaises dans des poses convenues ou plus spontanées, révélatrices également des temps mouvants de cette époque. La peinture de paysage connaît, pour sa part, elle aussi, une vitalité nouvelle, ce dont l’aquarelle viendra encore renforcer le caractère avec cette spontanéité saisie sur le vif par William Turner et John Constable notamment. Des paysages de rêve avant que ne s’exposent en ces pages la splendeur des œuvres de Blake, Fuseli, Tuner ou encore John Martin.
Très agréable à parcourir grâce à cette mise en page originale, le catalogue consacré à L’Âge d'or de la peinture anglaise sera le complément indispensable à la découverte de l’exposition au musée du Luxembourg avant que ces œuvres ne repartent de l’autre côté de la Manche !

 

 

L'Allemagne romantique Dessins des musées de Weimar
Petit Palais - Paris
jusqu'au 01 septembre 2019

LEXNEWS | 04.08.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Le Petit Palais a eu l’heureuse idée de proposer une belle et délicate exposition consacrée à une sélection de pas moins de140 dessins provenant de la riche collection des musées de Weimar en Allemagne. Lorsque le visiteur apprendra que ces œuvres furent elles-mêmes choisies par le grand Goethe pour le Grand-Duc de Saxe-Weimar-Eisenach, il comprendra pour quelles raisons celles-ci offrent encore aujourd’hui une telle fraîcheur et qualité.

 

 

Les commissaires de l’exposition Hermann Mildenberger, professeur et conservateur au Klassik Stiftung Weimar, Gaëlle Rio, directrice du musée de la Vie romantique et Christophe Leribault, directeur du Petit Palais, ont souhaité présenter au public un large éventail inspiré de l’âge d’or du dessin germanique sur une période allant de 1780 à 1850 environ. Un choix d’œuvres présentées et mises en valeur par une scénographie pensée et très réussie.
Souvenons-nous, afin de mieux appréhender la richesse de cette collection allemande, que Goethe dont l’influence a été (...)

(...) soulignée fut outre un grand poète, romancier et dramaturge, également un homme politique accompli et qu’il excellait lui-même dans le dessin… Ces qualités variées expliquent combien cette personnalité sensible a su ainsi rayonner à la cour de Weimar et influencer le choix des plus belles feuilles du dessin allemand. Période de transition entre classicisme et romantisme émergeant, les passions et affects s’invitent subrepticement dans ces œuvres tel cet effet lunaire sur ce paysage de grotte et tombeaux de Franz Kobell.

 

 

La subjectivité gagne sur ces feuilles avec Johann Füssli et Caspar David Friedrich, telles ces inoubliables scènes de sorcières et solitudes alpestres… Ce sont en effet de nouveaux regards qui sont posés sur la nature, ce qu’expriment très nettement les travaux de Carl Fohr et de Franz Horny où l’abstraction gagne progressivement. L’exposition réserve également de beaux espaces aux Nazaréens, ces jeunes artistes portés par un christianisme romantique moins connus en France, mais dont l’approche mérite d’être redécouverte tant les arts du Moyen Âge et de la Renaissance se trouvent éclairés par eux d’une manière singulière.

 

 

Si l’art romantique allemand est bien connu en France pour sa poésie et ses romans, ses manifestations dans l’art du dessin demeurent plus confidentielles, et cette très belle exposition comble indéniablement cette trop grande discrétion.

 

Portraits de famille Frans Hals
Fondation Custodia
Jusqu’au 25 août 2019

LEXNEWS | 04.08.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

C’est avec bonhomie et des sourires radieux affichés par ces personnages du Siècle d’or hollandais que sont accueillis les visiteurs de l’exposition Frans Hals à la Fondation Custodia. En une évocation remarquable, le parcours invite en effet à découvrir des œuvres rarement présentées en France, et dont certaines se retrouvent accrochées côte à côte et pour la première fois ainsi rapprochées, tel que ce tableau inoubliable de La Famille Van Campen ; une œuvre, en effet, éclatée, divisée en plusieurs toiles distinctes et éparpillées depuis sa création par le peintre Frans Hals (1582/1583-1666), l’un des peintres majeurs du Siècle d’or hollandais avec Rembrandt.

 

 

C’est en effet après un curieux concours de circonstances à l’occasion d’une restauration qu’un détail d’un fragment de jeune fille et de divers vêtements jusqu’alors invisibles sont réapparus et ont permis des rapprochements avec les deux autres parties de la même œuvre. Présentées côte à côte pour la première fois depuis le démembrement de l’œuvre, c’est un portrait de famille monumental qui est ainsi accroché aux cimaises de la Fondation pour un effet saisissant tant la vitalité et la fraîcheur des représentations forcent l’admiration. Si les portraits de famille sont moins connus que ses autres compositions, elles n’en demeurent pas moins également le reflet des qualités artistiques du peintre qui par-delà le caractère joyeux et opulent de ces réunions de famille parviennent à saisir ces instants éphémères, même lorsqu’ils résultent d’une situation pour le moins formelle.

C’est ce curieux paradoxe qui étonne et fascine le regard allant d’un visage à l’autre, scrutant et se sentant tout autant observé. Le visiteur retrouvera cet élan vital qui permit au peintre de capter l’action de ce Jeune homme en train de chanter ou encore cette expressivité du regard de L’homme à la canne que l’on retrouve également dans d’autres œuvres présentées, tels ce Portrait d’une famille néerlandaise ou encore cet autre Portrait de famille dans un paysage.

 

 

Frans Hals se révèle être en ces tableaux en avance sur son temps avec cette intrication de réalisme et de profondeur psychologique des personnages, loin de tout hiératisme. Le parcours se poursuit avec les Enfants du Siècle d’or, une thématique féconde si l’on en juge la qualité des œuvres et dessins réunis. La Fondation Custodia a souhaité en effet révéler à son public cet angle original fort prisé des peintres hollandais et flamands du XVIIe siècle, dressant en des représentations très variées les caractères déjà perceptibles chez de jeunes enfants.

Ainsi, Nicolae Maes, Harmen ter Broch, Hendrik Goltzius sans oublier, bien sûr, le grand Rembrandt dont la Femme avec un enfant sur ses genoux et Le Trotteur démontrent qu’au-delà de l’anecdote sur les âges de la vie, rien de ce qui relevait du monde sensible n’était étranger à ces artistes.
 

 

Pour finir, le visiteur pourra également découvrira au sous-sol de la Fondation une exposition consacrée à l’artiste néerlandais Marian Plug avec un choix d’aquarelles, estampes et peintures à l’huile ; Exposées selon un ordre chronologique, la sensibilité de l’artiste s’y dévoile avec ces œuvres en autant d’évocations de la nature.

 


L’exposition s’accompagne d’un catalogue exhaustif par Lawrence W. Nichols, Liesbeth De Belie et Pieter Biesboer. Les Portraits de Frans Hals. Une réunion de famille, 112 pp., 25,7 × 21,7 cm, relié Fonds Mercator, 2018.

 

Exposition – Bouddha, la légende dorée
jusqu'au 04 novembre 2019 Musée Guimet Paris.

LEXNEWS | 24.07.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 


 

Le bouddhisme est la quatrième religion au monde, aussi aucune autre institution que le musée Guimet ne pouvait s’attaquer à une telle thématique sans bénéficier d’une expertise suffisante en la matière. Fort d’une conscience précoce de cette importance dès 1889, Émile Guimet a très tôt réuni une impressionnante collection d’art bouddhique à partir de laquelle Thierry Zéphir, commissaire de l’exposition, a pu aujourd’hui concevoir un parcours aussi brillant que didactique. C’est curieusement la première fois en France qu’une telle exposition a lieu, s’attachant tout autant à la vie de Bouddha qu’à la diffusion de sa pensée, fondements d’une des religions les plus suivies en Asie. Bien entendu, pour le visiteur occidental, ce sera la dimension esthétique qui primera avec cette richesse d’arts aux multiples facettes, aussi différents que celui du Gandhara (Ier- IIIe s.) comparé à celui de l’artiste japonais Kano Kazunobu (1816-1863). Mais ce même visiteur réalisera rapidement que ce seul regard artistique ne pourra lui permettre d’entrer au cœur de ces trésors réunis de manière transversale selon les aires géographiques de l’Asie et les temps historiques. Le visiteur sera donc invité à entrer intimement dans la connaissance de celui qui naquit dans le parc de Lumbini au sud du Népal jusqu’à sa mort à à Kushinagara dans l’État indien de l’Uttar Pradesh. Les épisodes de la vie du Bouddha importent en effet pour mieux « lire » les œuvres présentées, de la même manière qu’une connaissance approfondie de la Bible permet de mieux apprécier la plupart des œuvres de l’art chrétien, une approche de plus en plus oubliée de nos jours.

 

 

Bouddha assis faisant le geste de la prédication Corée, époque Koryo, 11e – 12 e siècle Bois doré H. 62 ; L. 48 ; P. 33 cm Mission Charles Varat (1888), MG 15281 © MNAAG, Paris, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Yves et Nicolas Dubois

 

 

Les miracles de la vie du Bienheureux sont assis rappelés de manière suffisamment claire pour retrouver leurs évocations dans les 159 œuvres exposées en une belle scénographie toute de pénombre. Sa naissance, son éveil et son premier sermon, l’accès au nirvana sont autant de repères essentiels pour comprendre en effet ces œuvres d’art qui, chacune, à leur manière, reprennent ces traits généraux, instillant des caractères originaux selon les pays et les époques. Ce sont ces maillages qui constituent l’une des nombreuses richesses de l’art bouddhique et dont rend parfaitement compte l’exposition en rappelant tant les traits communs qu’en en suggérant les singularités. Nous parcourons ainsi au fil des siècles, de l’Afghanistan au Japon et de la Chine à l’Indonésie, le cœur de la pensée bouddhique avec la « Bonne Loi » et les principales évolutions doctrinales, le bouddhisme ancien (theravada), le bouddhisme du grand véhicule (mahayana) et le bouddhisme du véhicule de diamant (vajrayana). Émile Guimet avait qualifié son musée « d’usine philosophique » dans lequel il n’avait pas hésité à la fin du XIXe siècle à organiser les premières cérémonies bouddhiques jamais tenues en France comme le rappelle la présidente du musée Guimet Sophie Makariou ; Nul doute qu’il aurait apprécié une telle initiative !

Bouddha, la légende dorée, ouvrage collectif sous la direction de Thierry Zéphir, préface de Sophie Makariou, présidente du musée national des Arts asiatiques – Guimet, 24 x 28 cm, 240 pages, 230 illustrations, cartonné, embossage, Liénart, 2019.
 

 

Après avoir été attiré par le regard hypnotique de cette Tête de Bouddha ornant la couverture de ce catalogue, le lecteur pourra se reporter avec profit à la remarquable carte qui se développe sur une double page à la fin de l’ouvrage. En quelques flèches et légendes succinctes, le lecteur comprendra rapidement l’incroyable diffusion de la pensée de celui qui naquit en Inde cinq siècles avant notre ère. Véronique Combré souligne en ouverture ce développement et expansion d’une religion panasiatique à partir de l’éveil d’un homme et non d’un dieu, un être d’exception, un bouddha, la racine budh en sanscrit signifiant « s’éveiller ». La diffusion de cette pensée dans le temps et dans l’espace est ainsi pertinemment analysée dans ces pages abondamment illustrées par des œuvres ayant contribué à cette reconnaissance dans toute l’Asie. Cette richesse iconographique est étudiée tant pour ce que ces œuvres apportent à la connaissance de ce personnage historique que pour ce qu’elles révèlent également des multiples sociétés qui ont adhéré à ces croyances, des civilisations allant de l’Afghanistan au Japon, de la Chine à l’Indonésie.

 

Shakyamuni, le futur Bouddha, entrant dans le nirvana. Oeuvre japonaise en bois laqué et doré du XIXe siècle. Crédits: Musée Guimet

 

Progressivement, le regard néophyte parviendra à distinguer les traits communs qui rappellent les différentes étapes de la vie de celui que l’on nomme tout aussi bien l’Éveillé (Bouddha), le Bienheureux (Bhagavant) ou encore le Sage du clan des Shâkya (Shâkyamuni). Mais ce même regard est également encouragé au terme de la lecture de ce riche catalogue à distinguer les caractères propres et singuliers de l’art bouddhique en sachant que trente-deux marques (lakshana) et quatre-vingts signes secondaires (anuvyanjana) contribuent à cette richesse iconographique, ainsi que le souligne Pierre Baptiste dans son introduction à l’esthétique de l’image du Bouddha en Asie.


Avec des contributions de Pierre Baptiste, Hélène Bayou, Nathalie Bazin, Pierre Cambon, Lucie Chopard, Cristina Cramerotti, Véronique Crombé, Claire Déléry, Hélène Gascuel, Michel Maucuer, Keiko Omoto, Amina Okada, Huei-Chung Tsao et Valérie Zaleski


 

 

 

Berthe Morisot
Musée d'Orsay Paris
jusqu'au 22 septembre 2019

LEXNEWS | 16.07.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 


Si le nom de Berthe Morisot (1841-1895) est, certes, connu des amoureux de l’impressionnisme auquel cette artiste de talent a largement contribué, c’est le plus souvent en tant que belle-sœur d’Édouard Manet ou amie proche de Stéphane Mallarmé que l’on rencontre son nom. Et pourtant, la remarquable exposition tout spécialement consacrée pour la première fois au peintre par le musée d’Orsay démontrera que son œuvre n’a rien à envier aux plus brillants représentants de ce mouvement de la fin du XIXe siècle. Berthe Morisot va devenir rapidement l’une des figures marquantes des avant-gardes parisiennes à la fin des années 1860, une époque où le fait d’être femme n’était pas un avantage pour devenir artiste. Si la famille bourgeoise dans laquelle naît la jeune Berthe Morisot était favorable aux arts, devenir peintre de métier était loin d’être acquis par ses proches.

 

 

 

Et pourtant cette jeune femme de caractère sait combien il lui importait d’imposer son choix de vie si elle ne souhaitait pas suivre la cohorte de femmes de son temps qui se résignaient à être l’épouse de leur mari et mère de leurs enfants : « Je n’obtiendrai [mon indépendance] qu’à force de persévérance et en manifestant très ouvertement l’intention de m’émanciper ». Très tôt, Berthe Morisot explorera dès lors toutes les facettes de la figure dans ses premières œuvres, en la resituant dans le contexte de la vie moderne, loin de toute idéalisation formelle de l’art du portrait. Cette fraîcheur et spontanéité qui ressortent de ces œuvres lui vaudront la reconnaissance de ses amis qui ont pour nom Manet, Renoir, Degas, Monet, Puvis de Chavannes… Avec plus de 400 tableaux, c’est une œuvre déjà plus qu’aboutie que livre cette femme morte prématurément en 1895 à l’âge de 54 ans. Sous son pinceau naissent des évocations aussi délicates qu’intimes telles que ces scènes de la vie bourgeoise d’une Jeune femme à sa fenêtre, songeuse avec son éventail, ou encore le dévoilement pudique d’une Femme à sa Toilette en un camaïeu de mauves soyeux. Berthe Morisot devient rapidement le peintre de l’intimité, la sienne ou celle de ses proches, un art de l’ineffable abouti, sans artifices. C’est le regard de la femme également qui sait percer le trésor des toilettes comme aucun homme n’aurait su le faire. Saisir l’instantané tout en suggérant le déroulement de la vie, tel est l’impossible paradoxe que lève la peinture de Berthe Morisot, ainsi qu’il ressort de ce parcours particulièrement complet consacré à son œuvre au musée d’Orsay ; Présenté en petites salles successives, préservant l’intimité de son art, c’est tout simplement une réussite.

Berthe Morisot catalogue sous la direction de Sylvie Patry, Hors collection – Art, 312 pages - 231 x 304 mm, Coédition Flammarion / Musée d'Orsay et de l'Orangerie, 2019.

 


Avec une splendide reproduction de l’œuvre En Angleterre [Eugène Manet à l’île de Wight] ornant le premier et quatrième de couverture, le présent catalogue consacré au peintre impressionniste Berthe Morisot jette le décor : celui du jeu des intérieurs / extérieurs, des regards inversés, des translations infinies auxquelles renvoie l’artiste complice du spectateur… Avec une mise en page aérée et champêtre, des typographies empruntant au vert impressionniste, cet ouvrage plonge littéralement le lecteur dans l’univers si particulier de l’artiste. Particulier, car il est le fait tout d’abord d’une femme de son temps, et en avance sur celui-ci.

 

 

Anticipant ces paradoxes, Berthe Morisot a conscience de la difficulté qu’elle s’impose : « [Mon ambition] se bornerait à vouloir fixer quelque chose de ce qui se passe. Oh, quelque chose ! La moindre des choses. Hé bien ! cette ambition-là est encore démesurée ! Une attitude de Julie, un sourire, une fleur, un fruit, une branche d’arbre, une seule de ces choses me suffirait. » Elle est le peintre de la vie moderne, comme le rappelle Sylvie Patry, qu’il s’agisse de l’art de peindre en extérieur ou dans l’intimité d’un cabinet de toilette, la vie captée sur la toile, la lumière suggérée par les couleurs ; Un défi impossible que l’artiste décidera tout au long de sa carrière de poursuivre, un pinceau à la main à la place d’un filet à papillons…

 

 

De nombreux détails permettront au lecteur d’approfondir l’incroyable travail sur cette matière réalisée par Berthe Morisot, des figurations d’une abstraction naissante bien avant l’heure. Berthe Morisot n’est assurément pas qu’une belle brune, au regard énigmatique, au cou ceint d’un ruban noir qu’avait su si bien représenter Édouard Manet, elle est aussi et surtout une artiste à part entière, aux talents multiples et à laquelle ce beau catalogue rend enfin un hommage mérité.

 

Sous le commissariat de Sylvie Patry, directrice de la conservation et des collections du musée d'Orsay et de Nicole R. Myers, conservatrice Lillian et James H. Clark de la peinture et de la sculpture européennes au Dallas Museum of Art

 

Henri II. Renaissance à Saint-Germain-en-Laye
jusqu'au 14 juillet 2019 Musée d’Archéologie nationale

LEXNEWS | 28.06.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Le Musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye propose actuellement une exposition dont le thème s’éloigne quelque peu de sa spécialité habituelle, l’archéologie, pour se rapprocher de sa propre histoire, celle de la Renaissance ; Renaissance qui vit naître, rappelons-le, le château même de Saint-Germain-en-Laye hébergeant aujourd’hui le célèbre Musée d’Archéologie nationale. . C’est, en effet, à Henri II (1519-1559), un monarque plus discret que son illustre père François 1er qu’est consacré ce riche parcours retraçant la personnalité de ce roi dont Madame de La Fayette dans La Princesse de Clèves prêtait les qualités suivantes : « La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second ».

 

 

À l'occasion du 500e anniversaire de sa naissance, le 31 mars 1519, à Saint-Germain-en-Laye, cet évènement prend place dans le cadre d’un cycle « Renaissance » pour cette année 2019 célébrant également un autre anniversaire prestigieux, celui de la mort de Léonard de Vinci, le 2 mai de la même année à Amboise, sans oublier celui de l’ouverture du chantier du château de Chambord, le 6 septembre 1519.
Le successeur de François, Henri II, a longtemps pâti d’une image effacée, relégué à l’arrière-plan de l’histoire royale en raison de la notoriété de ses proches, son père le grand roi François 1er , mais aussi son épouse Catherine de Médicis, voire même de l’une de ses filles, Marguerite, la fameuse « reine Margot ». Organisée à l’intérieur du château où le monarque résida une grande partie de son règne, l’exposition retrace sa vie à partir d’une centaine d’œuvres présentées, aussi inédites qu’exceptionnelles. Qu’il s’agisse de l’exercice même de son pouvoir et du gouvernement de la France avec d’impressionnantes armes lui ayant appartenu ou de sa vie privée, ce riche parcours conçu par Hilaire Multon et Thierry Crépin-Leblond, commissaires de l’exposition, permettra au visiteur non seulement de mieux connaître ce monarque plus important qu’il n’y paraît dans les manuels d’Histoire, mais également son entourage et l’époque dans lesquels son règne s’est inscrit.

Henri II à Saint-Germain-en-Laye - Une cour royale à la Renaissance - Catalogue d'exposition, RMN, 2019.
 

 

C’est la superbe armure du Dauphin, futur Henri II, appartenant au musée de l’Armée et présentée à l’occasion de l’exposition se tenant au Musée de Saint-Germain-en-Laye, qui orne la couverture de ce catalogue consacré à ce monarque quelque peu injustement méconnu, fils de François 1eret de la reine Claude, qui régna sur la France de 1547 à 1559. La magnificence de cette parure guerrière réalisée à Milan au milieu du XVIe siècle est évocatrice de la puissance de la monarchie française et de son rayonnement sur toute l’ Europe de cette époque. Si Henri II hérite d’un royaume fort, curieusement celui qui épousa la fameuse Catherine de Médicis et aima Diane de Poitiers n’a pas laissé son nom à la postérité. Ce voile injustement jeté sur le règne d’Henri II est aujourd’hui levé avec ce catalogue qui entend, à l'occasion de la commémoration nationale des cinq cents ans de sa naissance, redonner sa juste place au monarque. Une partie importante des contributions s’attache à resituer son règne à partir du domaine royal de Saint-Germain-en-Laye et du château qui le vit naître.

 

 

 

 

Grâce à une iconographie abondante, ces pages d’Histoire revivent sous nos yeux, qu’il s’agisse de ses grandes heures comme celles plus discrètes appartenant à la vie quotidienne. Après avoir dressé un panorama complet de l’entourage du souverain, de la cour et de ses favoris, c’est le château même de Saint-Germain-en-Laye qui est au cœur de ce catalogue, un château qu’Henri II paracheva à la suite de son père. Jardins, forêt, plaisirs du roi, tous les aspects de la cour du monarque sont étudiés montrant combien Henri II sut tenir la place qui fut la sienne, celle d’un monarque plus fort et agissant bien plus que ce qu’on a voulu le laisser croire jusqu’à maintenant. Rappelons que c’est également à partir de ce haut lieu de souveraineté que se sont organisées les grandes campagnes militaires, indissociables du prestige du royaume de France qui se devait de garder son autorité à l’égard des autres puissances voisines. C’est toute cette richesse que donne à découvrir ce catalogue, celle d’un royaume, celui de France et d’un monarque nommé Henri II.

 

Paris romantique, 1815-1848
Petit Palais et musée de la Vie romantique

jusqu’au 15 septembre 2019

LEXNEWS | 18.06.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Paris romantique, 1815-1848
Petit Palais jusqu’au 15 septembre 2019

C’est à un véritable pari romantique auquel invitent le Petit Palais et le musée de la Vie romantique de Paris par ces deux expositions réunies sous le thème de « Paris romantique, 1815-1948 » ; Deux cadres distincts pour deux expositions reliées par quelques stations de métro tout autant remarquables par leur scénographie que par le large éventail des œuvres et témoignages réunis. Romantisme français, romantisme parisien, sensiblement différent de celui de ses aînés, allemand - également présent au Petit Palais, ou anglais. Pour rendre toute la richesse de ce mouvement, il fallait assurément des lieux tels que les offrent le Petit Palais et le musée de la Vie romantique, et une scénographie admirable qu’a su proposer Véronique Dollfus.

 

 

Accompagner toute cette richesse, c’est également ce qu’ont réussi à merveille les commissaires de l’exposition en restituant le temps d’une exposition l’atmosphère d’une journée parisienne en des lieux symboliques de la ville, et ce, tout au long de ses heures toutes parisiennes égrainées du petit matin jusqu’à la nuit tombée. Loin d’avoir cédé à la facilité d’une « promenade » multimédia, l’exposition propose différents angles permettant une évocation la plus proche de la réalité non seulement historique, mais également sensible. Variations des couleurs, nuances des éclairages, subtils fonds sonores, choix des heures renforçant les affects ou soulignant les périodes de profonds changements, c’est en un véritable livre ouvert du XIXe parisien qui est ainsi offert aux visiteurs, qu’il s’agisse des intérieurs comme des extérieurs savamment restitués. Dans le prolongement de la précédente exposition « Paris 1900, la Ville spectacle », « Paris romantique » remonte pour nous les horloges du temps à rebours… Plus de 600 œuvres ont été convoquées pour mener à bien cette évocation.

 

 

Et alors même que le visiteur parisien pourrait – à tort – croire bien connaître ces dates et évènements, il réalisera combien ce bouillonnement unique fait de réminiscences d’un passé combattu par les romantiques et d’aspirations plus modernes ont su tisser un maillage culturel unique dont la grande majorité du patrimoine de cette époque s’est nourri. Élan impérial aussi grandiose que fugace, soubresauts révolutionnaires de milieu de siècle démontrant que l’Ancien Régime est dorénavant bien conjugué au passé, société consciente de ses inégalités avec Victor Hugo, bruissements de crinolines sur les Grands Boulevards, que de tableaux parisiens changeants et divers… Le visiteur pourra vivre cette expérience réunissant de fort belles œuvres d’art résultant de prêts exceptionnels, et non des reconstitutions virtuelles, ce qui n’est pas le moindre des exploits réussis par cette exposition. Cette balade séduira petits et grands, Français comme étrangers, une expérience esthétique, culturelle et historique à saluer.

Le musée de la Vie romantique « Paris romantique 1815 – 1848, Les salons littéraires »

 


Les salons littéraires ont joué un rôle essentiel pour la diffusion du romantisme, prolongeant ainsi la tradition de leurs aînés du siècle précédent. Le musée de la Vie romantique et le Petit Palais de Paris se sont associés pour restituer cette expérience unique grâce à plus d’une centaine d’œuvres présentées dans le cadre enchanteur du musée de la Vie romantique ; Un cadre idéal pour cette évocation si l’on songe qu’il s’agit de la demeure du peintre d’origine hollandaise Ary Scheffer (1795-1858) qui s’installa en ces murs en juillet 1830. Ce représentant de l’école romantique, ainsi que le souligne la directrice du musée Gaëlle Rio, accueillera en sa demeure le Tout-Paris artistique et intellectuel : Delacroix, Georges Sand, Chopin, Liszt et Marie d’Agoult, Rossini, Tourgueniev, Dickens ou Pauline Viardot... De nos jours encore en ces lieux planent ces âmes illustres qui surent marquer de leurs créations ces pages romantiques passées à la postérité.

 

 

C’est cette effervescence de salons qui est restituée avec un bonheur rare dans l’intimité de l’atelier de travail entre rosiers et seringuas. Honoré de Balzac, Victor Hugo, Alfred de Musset, Théophile Gautier et bien d’autres encore revivent le temps de cette exposition grâce à la scénographie inspirée de Véronique Dollfus qui a su restituer cet écrin culturel et transporter le visiteur deux siècles en arrière. L’impression immédiate est celle du dialogue des arts entre ces personnalités pourtant si contrastées, mais qui n’hésitent pas à confronter leurs idées en un bouillonnement intellectuel qui donne le vertige. Lectures, conversations, poésie, musique, œuvres présentées, nous entrons ainsi dans ces « salons de la mélancolie » où la poésie d’un Byron nourrit l’œuvre d’un peintre comme Delacroix, tout autant que l’inspiration d’un musicien comme Franz Liszt avec la fameuse légende de Mazeppa…

 

 

L’acte de création solitaire ne trouve sa pleine expression que confronté au regard de ses contemporains réunis en cénacle, ce qui n’empêche pas, tant s'en faut, de s’étendre aux questions de société qui s’imposent. Dans ce cadre idyllique, ainsi pouvons-nous fréquenter par l’imagination le salon de l’Abbaye aux bois de Madame Récamier accompagnée du grand Chateaubriand, celui de Madame de Girardin, ou encore le célèbre salon de l’Arsenal de Charles Nodier réunissant un parterre impressionnant : Alfred de Vigny, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Gérard de Nerval, Sainte-Beuve… comme l’évoque cette rare représentation d’une Soirée d’artiste datant de 1831.

 

 

Certains sont plus occultes, voire moins recommandables, tel ce club des Haschischins qui autour des « paradis artificiels » attire avec le docteur Jacques-Joseph Moreau, Charles Baudelaire qui y puisera une large part de la sombre beauté de sa poésie.

« Paris romantique 1815-1848 » catalogue sous la direction de Jean-Marie Bruson, Paris Musées, 2019.

Il fallait bien plus de 500 pages pour évoquer ce Paris de la première moitié du XIXe siècle sous l’angle du romantisme, et ce volumineux catalogue richement illustré parvient à remémorer la richesse artistique et intellectuelle de cette période féconde suivant les tremblements opérés par la Révolution de 1789. Après bien des soubresauts, dont elle ne sera d’ailleurs pas exempte par la suite au regard du nombre de régimes politiques qu’elle connut, la France se met à espérer avec la Révolution industrielle qui touche tout d’abord l’Angleterre, puis le reste de l’Europe.

Sortant progressivement de la ruralité héritée de l’Ancien Régime, l’heure est au commerce, à l’industrie. Les artistes ne sont pas indemnes de ces profonds bouleversements. Le présent catalogue montre par le détail combien cette effervescence gagne ces artistes qui dépassent le cadre des frontières pour embrasser une dimension européenne qui ne cesse encore d’étonner de nos jours au regard des moyens de communication encore rudimentaires si l’on songe au grand musicien Franz Liszt qui parcourra l’Europe de la France jusqu’à la Russie en d’interminables concerts.

Mais c’est à Paris, capitale culturelle par excellence de l’Europe, qu’un vent nouveau souffle, celui du romantisme qui se manifeste en des lieux aussi différents que les galeries du Palais-Royal jusqu’à la bohème du Quartier Latin. Tous les arts sont convoqués pour cette aspiration au changement et à la nouveauté, l’effervescence gagnant en effet aussi bien la peinture avec Delacroix, que la musique avec Berlioz, Liszt, Chopin, le théâtre et la littérature, sans oublier l’architecture, la danse, la mode…

Ce bouillonnement est sans limites après la défaite napoléonienne et l’occupation par les armées étrangères ainsi que le souligne en préambule Christophe Leribault, directeur du Petit Palais. Et si ce Paris romantique n’existe pas tout à fait en tant que tel dans la réalité, reste que ce dernier prend indéniablement naissance dans l’imagination créative de ces artistes qui lui donnèrent ainsi, plus encore peut-être, une certaine et pure matérialité, ainsi que le relève Adrien Goetz en introduction.

Et le lecteur pourra dès lors découvrir cette magie d’un Paris rêvé, et la laisser prendre forme progressivement au fil des pages, véritable architecture née des rêves les plus fous, qu’il s’agisse de ceux fantasmés d’un Charles Baudelaire adepte de la « vie libre » et qui habita dans presque tous les quartiers de la capitale ou de la ville repensée au fil de l’Histoire par Victor Hugo traversant allègrement La Légende des siècles.

Au gré de ces nombreuses études réunies, on se prête à penser : Et si ce Paris était plus réel que celui des comptables et manufacturiers en tout genre ? Et si Quasimodo ne hantait pas plus les lieux sinistrés de Notre-Dame depuis le terrible incendie que les crues avérées et récurrentes de la Seine au XIXe siècle ? C’est cette magie qui est proposée pour rêve dans ce catalogue incontournable pour mieux saisir l’esprit de ce Paris romantique.

 

Caen en Images - La ville vue par les artistes du XIXe s. à la Reconstruction
Musée de Normandie
jusqu'au 5 janvier 2020

LEXNEWS | 02.06.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Qui se souvient de Caen se mirant en ses canaux à l’image de la Cité des Doges ? Cette douce et attrayante image n’est pas une fantaisie, ni même une installation contemporaine de plus, mais bien l’histoire de la ville de Guillaume le Conquérant jusqu’au funeste jour où ces cours d’eau bordant d’élégantes églises furent – comme pour tant de villes – comblés au profit de la « modernité »… C’est à ces étonnantes découvertes qu’invite la dernière exposition du musée de Normandie « Caen en images », un voyage dans le passé de ses ruelles, de ces temps anciens où aucun lieu ne ressemblait à un autre, point de ronds-points reproduits à l’envi, encore moins de zones pavillonnaires cernées d’illusoires périphériques… C’était encore un paysage préservé des terribles bombardements qui changeront radicalement l’urbanisation de la ville que nous connaissons de nos jours.

 

Edmond Bacot (1814-1875) [L’abside de l’église Saint-Pierre et l’Odon],

vers 1852-1854 Épreuve sur papier albuminé
Caen, Collection Ardi, inv. ARDI 32.00011

 

Il suffit en se promenant parmi les cimaises de cette remarquable exposition d’entendre ici ou là les Caennais s’exclamer de telle ou telle vue pour mesurer et comprendre ces étonnantes métamorphoses qui ne cessent encore de surprendre. Et si aucun artiste prestigieux connu n’a étrangement retenu l’aimable ville sur ses toiles, ce n’est pourtant pas parce ce que la ville manquait de charmes, bien au contraire…

En témoignent ces quelques 200 œuvres réunies en ces murs du château de Caen pour la première fois. Le parcours débute sous l’auguste patronage royal de Louis XIII recevant les clés de la ville de Caen, et déjà les nombreux clochers de la ville surprennent et retiennent le regard, ce qu’ils font toujours de nos jours. La campagne est omniprésente dans ces vues alors que la ville, puissante, gagne en fortifications, signe de l’opulence de cette région convoitée depuis le haut moyen-âge. Les Anglais ne sont pas les derniers à apprécier le charme des lieux, les liens entre la ville et l’Angleterre étant anciens, Guillaume le Conquérant oblige. Les artistes anglais évoqueront la cité caennaise en de belles aquarelles tel John Sell Cotman ou encore Richard Parkes Boninton. De ces vues romantiques à la représentation plus patrimoniale de la riche architecture normande, il n’y a qu’un pas que franchiront Georges Bouet, Félix Thorigny ou encore Adolphe Lasne. Les monuments surgissent de la pénombre en un ciel mouvementé, flèches et canaux s’étirent en de vertigineuses lignes telles ces admirables représentations du chevet de l’église Saint-Pierre. Au fil des accrochages, le visiteur découvre une vie extraordinaire, celle évoquée par Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris avec ses chevaux s’abreuvant en liberté directement au cours d’eau, ses lavoirs et autres marchés, charrettes et petits métiers à jamais disparus. Véritable voyage dans le temps opéré par un peintre comme Victor Tesnière, conscient qu’il œuvrait déjà pour une mémoire en passe de s’évanouir.

 

Géo Lefèvre (1876-1953) Les Toits de Caen, 1905 Huile sur toile, 32,5 × 40,5 cm Collection particulière © musée de Normandie-Ville de Caen/O. Caillebotte

 

Rien, cependant, d’une exposition passéiste, bien au contraire, celle que propose actuellement le musée de Normandie constitue une belle traversée de la ville au fil des décennies abordant jusqu’à la modernité, celle du tournant du XXe s. et les ravages terribles infligés par les bombardements de juin et juillet 1944 qui laisseront longtemps sur le tissu urbain et sur les toiles des peintres leurs cicatrices. Mais Caen a su renaître de ses cendres également sous l’objectif des photographes, celui sensible de Marguerite Vacher qui en quelques angles réussit à saisir le nouveau visage d’une ville tournée vers son avenir, un brin décomplexée de son passé, sans pour autant le renier comme le démontre cette belle et attrayante exposition. En sortant, regardant la ville, le regard campé sur les remparts de Guillaume Le Conquérant se perd dans l’horizon des clochers à la recherche de ce rêve évanoui, de ces canaux entourant l’Église Saint-Pierre de Caen…

 

"Caen en images" catalogue sous la direction d’Alice Gandin, Conservatrice en chef, musée de Normandie, Caen, 200 pages, éditions Snoeck, 2019.

 

Rouge. Art et utopie au pays des Soviets

Grand Palais, jusqu’au 1er juillet 2019

LEXNEWS | 18.05.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Sujet inattendu au Grand Palais, mais passionnant, celui de l’art soviétique, longtemps occulté de par sa proximité avec le régime soviétique lui-même, un régime ayant marqué jusqu’à sa chute la majeure partie du siècle dernier. Avec le recul, il apparaît que les liens entre régime politique et art « au pays des Soviets » semblent plus riches que les réductions rapides qui en avaient été faites jusqu’alors. C’est ce défi qu’a souhaité relever Nicolas Liucci-Goutnikov, conservateur, assisté de Natalia Milovzorova, chargée de recherche, Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, en une impressionnante scénographie signée Valentina Dodi et Nicolas Groult restituant la monumentalité de ce régime. Le contexte politique et social de la révolution d’Octobre ouvre bien entendu le parcours, un contexte sans lequel toute compréhension de ce que fut le régime soviétique serait impossible.

 

Kuzma PETROV-VODKINE, Fantaisie, 1925

© Musée Russe de Saint Pétersbourg
 

Avec une idéologie nouvelle s’opposant à l’ancien régime tsariste et sa féodalité autoritaire, le vent nouveau souffle non seulement chez les idéologues que furent Lénine, Trotski, pour les plus connus, mais aussi chez les artistes qui comme Maïakovski placent toutes leurs espérances en ce vent révolutionnaire. Débats et projets fourmillent de toute part, ce qu’illustrent ces invitations des artistes à investir l’espace public et à se « soumettre à la commande sociale ». Un art de la production voit alors le jour et balaie la peinture de chevalet pour une vision plus monumentale et élargie à toutes les sphères de la vie sociale : architecture, design, graphisme, cinéma… Mais cette liberté sera vite entravée par le « Grand Tournant » opéré par l’arrivée au pouvoir de Staline. Abandonnant le rêve de la Nouvelle Politique économique (NEP), la collectivisation et l’industrialisation forcées conduisent dès lors à une radicalisation qui touche, elle aussi, toutes les sphères de la société soviétique, et les artistes en premier. Répressions, propagandes, arrestations arbitraires contrastent avec cette culture de la vigueur encouragée par les années staliniennes jusqu’en 1953 et la mort du dictateur. Cette période de dogme rigide ouvre directement à des représentations mécaniques, volontaristes, corps-machine où l’individualité s’évanouit au profit de la collectivité ; Une évolution sensible qui se perçoit très nettement dans le travail des artistes comme Rodtchenko, Deïneka, Samokhvalov… Ce parcours très riche en documents de toute nature et avec plus de 400 œuvres exposées restitue cet épisode unique et la plupart du temps inconnu de l’Occident d’un art soviétique, fruit de la convergence entre une idée révolutionnaire et les aspirations utopistes d’artistes vites désenchantés…

Catalogue officiel de l'exposition "Rouge. Art et utopie au pays des Soviets" au Grand Palais, 288 pages, nombre d'illustrations : 250, 22 x 26 cm, broché sans rabat, RMN, 2019.


 

 

 

Avec un graphisme particulièrement réussi, la couverture du catalogue « Rouge » invite indéniablement le lecteur à plonger dans cet univers singulier de la Révolution d'Octobre et de l’ère soviétique qui en découlera. Car c’est non seulement à un profond changement politique que conduira cette révolution mais également à une mutation profonde de tous les cadres de la société russe tout au long du XXe siècle. Les arts figurent en premier dans ce projet, les acteurs de la révolution d’Octobre, à la différence de la Révolution française, ayant souligné la place que la propagande artistique pouvait jouer pour le nouveau régime. S’inscrivant dans un projet global de société, ces artistes vont ainsi adhérer à ce projet communiste comme le révèlent les riches contributions de ce catalogue. L’ordre social est non seulement remis en question à partir de ses anciennes structures féodales, mais c’est aussi un projet de société totalement novateur qui est mis en avant par le nouveau pouvoir et dont les artistes doivent être les relais par l’image et la création.

 

 

Alexandre Deïneka, « Lénine en promenade avec des enfants », 1938.

 Musée central des forces armées, Moscou © Adagp, Paris, 2019

/ photo Musée central des forces armées, Moscou.

 

 

Ainsi que le développe un chapitre entier, nous assistons avec le régime soviétique pour la première fois à une véritable « politique » culturelle, planifiée et pensée pour servir la révolution avec comme artiste phare Maïakovski, Malévitch… Le lecteur découvrira des pans entiers de la place des arts dans ce projet utopiste dont Alexandre Zinoviev a souligné les limites avec ironie notamment dans son roman L'Avenir radieux en contrepoint des vaines espérances d’un Maxime Gorki. Ces espoirs contrastés vécus de l’intérieur comme de l’extérieur par certains intellectuels et artistes d’Europe de l’Ouest ne sont faits que de séduction et de tensions, propagandes et convictions sincères.

 

Pour démêler cet écheveau impressionnant d’idées et d’attentes, ce riche catalogue nourri par une abondante iconographie et de nombreuses études viendra idéalement compléter la visite de l’exposition « Rouge » actuellement au Grand Palais de Paris.
 

 

Océan - Une plongée insolite

Exposition au Muséum d'Histoire naturelle – grande Galerie de l'évolution
jusqu'au 15 janvier 2020

LEXNEWS | 11.05.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 


Depuis combien de temps l'homme rêve de voir ce qui se passe sous les eaux ? Dès l'Antiquité, en 325 avant notre ère, Alexandre le Grand aurait plongé à 10 mètres de profondeur à bord d'un tonneau en bois recouvert de plaques de verre et de peaux d'âne étanches grâce à de la cire conte la légende. ?
Au XVIe siècle apparaissent les premières cloches de plongée ayant ouvert une ère d'expériences et de progrès technologiques pour à chaque fois tenter de descendre au plus profond de l'obscurité de l’immensité de cet univers liquide encore de nos jours si largement inexploré ( 77% de la surface de notre planète avec des reliefs d'une profondeur moyenne de 3700 mètres.

 

 Odontodactylus scyllarus © MNHN - Tin-Yam Chan

 

L’exposition cherche à montrer ce qui pousse ce mammifère terrien, l'humain, à aller dans un milieu qui lui est hostile, obscurité dès 200 mètres de profondeur, manque d'oxygène et une pression 800 fois plus dense que l'air. Replaçant dans leur contexte toutes les découvertes s'avérant parfois révolutionnaires pour la médecine, la technologie, la recherche fondamentale, l'écologie, les matériaux innovants ou encore l'étude architecturale des constructions complexes, le parcours conduit à cette question fondamentale : Comment réagir face à la surexploitation des océans, à la pollution aux micros plastiques et à son acidification dont personne ne sortira indemne ? Que peuvent nous apporter ces habitants des profondeurs glaciales autre que la fascination de leur puissante majesté et leur adaptation totale au milieu ? Quelles sont les dernières études de leur écosystème, véritable économie interactive entre les espèces ? Comment nous situer dans cette chaîne animale dont nous ne devons jamais oublier que nous n'en sommes qu'un maillon ?

Serons-nous tirer les bonnes leçons, celle de la protection de notre environnement, celle d'une exploitation raisonnable de ce qui est notre plus intime point commun à tous, l'eau de laquelle l'homme est à 80% constitué lui-même ? Quelles sont donc les promesses de l'océan, quel est donc cet océan de promesses...
C’est à ces questions si fondamentales dans l'évolution et l'avenir de notre espèce et de notre habitat, la planète bleue, que l’exposition « Océan – Une plongée insolite » s’attaque audacieusement.

 

Hexabranchus sanguineus © MNHN La planète Revisitée - Stefano Sciaparelli

 

Les réponses et voies ou directions possibles y sont réunies et à la portée de toutes les curiosités des grands comme des plus petits au Muséum d'Histoire naturelle à Paris ! Alors il ne faut surtout pas se priver de cette plongée insolite dans les profondeurs des abysses les plus extrêmes, au gré des courants, des expériences, des sons, des couleurs, des rencontres réelles ou mythologiques, accompagnés des animaux les plus microscopiques aux plus imposants comme le calamar géant qui n'a été photographié qu'en juillet 2012 mettant fin à tant de fantasmes marins et littéraires ; mais, entre mythe et réalité tout est possible !

 

Vélin de coelacanthe © MNHN - Bernard Duhem

 

Rarement une exposition scientifique de si haut niveau n'a été présentée à un aussi large public de manière immersive et ludique. Face à nos responsabilités de citoyens de la terre, cette exposition nous fait approcher et appréhender au plus près les enjeux actuels de notre rôle dans l’histoire naturelle. Sans pessimisme ni d'optimisme exagérés, c’est une belle invitation à plonger dans cet Océan qui ne peut que faire du bien !

 

 

Océanie
Exposition au Musée du quai Branly Jacques Chirac

jusqu'au 7 juillet 2019

LEXNEWS | 02.05.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Il y a 250 ans un certain James Cook naviguait sur les mers du globe à la découverte de nouvelles terres... Aujourd'hui, à l'occasion de l'anniversaire de ce premier voyage insolite, le musée du quai Branly Jacques Chirac consacre sa nouvelle exposition à la découverte des sociétés « océaniennes ».
Lorsqu'il y a 40 000 ans, des hommes se sont déplacés à pied ou en radeaux, traversant le bras de mer qui séparait les plaques continentales de Sunda (Asie) et de Sahul (Nouvelle-Guinée actuelle), une extraordinaire aventure des peuples d'Océanie allait alors commencer... C'est en visitant l'exposition « Océanie » que l'on peut prendre la mesure de la diversité de ces sociétés « océaniennes », de cette géographie incroyable aux milliers d’îles et ilots, et de leurs cultures, et de ce qui les distingue ou les rapproche des arts océaniens à travers l'Histoire. C’est l'axe retenu par le Pr Nicholas Thomas, le Dr. Peter Brunt, commissaires et conseillers de cette exposition, pour offrir aux visiteurs un parcours didactique prenant appui sur quatre grands thèmes, le voyage, l'ancrage, la rencontre et la mémoire.

 

 


C'est avant tout l'immensité des territoires qui oblige les peuples océaniens à naviguer grâce à des pirogues de guerre ou de commerce, taillées dans un seul tronc d'arbre, pagaies, proues, carte de navigation… Ce sont ces objets que nous découvrons juste après l'impressionnante installation du collectif Mata Aho ; Celle-ci nommée Kiko Aho représente une vague de textile bleu évoquant à la fois la mer et le tapa traditionnel, textile d'écorces, qui confère aux femmes prestige et influence. La mer nourrit les Océaniens, ils la dominent parfois, mais elle demeure surtout leur champ de bataille, de confrontations.

Une route qu’empruntent les Occidentaux accostant et découvrant ces Îliens, événement retransmis sur un immense écran où défilent des scènes animées et sonorisées par l'artiste contemporaine Lisa Reihana, et inspirées des peintures de Jean-Gabriel Charvet.
C'est à une recherche sur la mémoire et l'histoire mais aussi à une réflexion sur l’implication des artistes contemporains océaniens à laquelle invite cette exposition, ces derniers étant eux-mêmes la mémoire et le futur de leur culture, une culture menacée par la montée des eaux des océans et la mondialisation des cultures.

 

 

Les quelque 200 objets exposés pour la première fois en France offrent une précieuse synthèse de cette culture, le visiteur étant invité à regarder, écouter... Un parcours parfois impressionnant avec ces manteaux, costumes, armes, boucliers, coiffes ou masques exposés et si chargés d'histoires ! Dans toutes les sociétés océaniennes, les morts gouvernent les vivants et ils sont toujours honorés par les anciens par des rituels, ce sont ces ancêtres que les artistes contemporains réactivent à travers leurs œuvres, celles qu'ils appellent « mémorielles ». Qu’il s’agisse d’un piano Steinway revisité par l'artiste Michael Parekowhai symbolisant la rencontre entre l'Océanie et l'Occident, d’un poème de Kathy Jetnil-Kijner « Tell Them », les jeunes générations de culture océanienne proches de leurs traditions, de leur histoire, au-delà de l'expérience coloniale, de l'évangélisation, conscientes de leur identité insulaire sont ainsi présentes sur la scène internationale de l'art. Toutes les œuvres anciennes ou actuelles exposées au musée du quai Branly Jacques Chirac dialoguent entre elles et disent au monde ceci « Mais surtout dites-leur que nous ne voulons pas partir. Nous n'avons jamais voulu partir. Et nous ne sommes rien sans nos îles... » N'est-ce pas là un acte de résistance pacifique qui invite à la réflexion ?
 

 

 

La Collection Emil Bührle

Musée Maillol – Paris, jusqu’au 21 juillet 2019.

LEXNEWS | 20.04.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


La première impression qui domine en découvrant l’exposition de la collection Emil Bürhle au musée Maillol est celle d’un goût sûr pour ce que nous qualifions aujourd’hui de chef-d'œuvre. Cette exceptionnelle collection s’est progressivement constituée dès les années 1936 jusqu’en 1956 à Zurich, une époque où la place d’un Picasso était encore matière à débat… Emil Georg Bührle (1890-1956) , riche industriel allemand s’établit en Suisse en 1924 et sera très tôt séduit par la grâce de l’art français notamment celui du paysage avec Monet. Le peintre de l’Impressionnisme mais aussi Cézanne, Manet, Degas, Renoir trouvent rapidement une place de choix dans sa collection alors que ces artistes restaient souvent boudés voire méprisés par les musées. Fauves et Romantiques rejoindront cet ensemble auxquels viendront également s’ajouter Rembrandt, Frans Hals, chaque peintre et chaque école faisant écho en un réseau complexe de cercles concentriques comme le collectionneur aimait à le rappeler souvent.

 

 

Aussi ne faut-il pas aborder cette magnifique exposition avec le regard rationnel des catégories de l’histoire de l’art, mais avec une vision plurielle, celle de cet amoureux de l’art qui rattachait le travail d’un Daumier à celui de Rembrandt, de Manet à Frans Hals…

C’est cette richesse intersubjective, reposant tout de même sur de solides bases esthétiques, qui confrère tout son charme et sa saveur à ce parcours conçu par Lukas Gloor, directeur et conservateur de la Collection Emil Bührle. Il suffit pour s’en convaincre de se laisser aller au fil de ses pérégrinations dans l’atmosphère intimiste du musée Maillol, se demander si l’ample chevelure de La Petite Irène de Renoir se joue des effets de lumière au même titre que ces nuages de Sisley d’un Été à Bougival… Car c’est là tout l’aspect passionnant d’une collection d’un tel niveau que de suggérer - ou laisser suggérer – ces réseaux de significations implicites ou explicites entre des œuvres qui ne relèvent pas forcément de parentés communes.

 

Vincent van Gogh "Les Ponts d'Asnières" - 1887 - Collection Emil Bührle, Zurich © SIK-ISEA, Zurich (J.-P. Kuhn)

 

Aussi les mouvements de la chevelure, les nuages ou encore de manière plus manifeste les danseuses de Degas alternent avec la chaleur et la présence picturale de ces évocations de Paris 1900, éternelle Messaline de Toulouse-Lautrec, illusionnistes de Vuillard, postimpressionnisme qui émerge avec Van Gogh et cet éblouissant Semeur en hommage à Jean-François Millet, sans oublier Gauguin et une valeur alors montante, un certain Pablo Picasso…

 

Paul Cézanne "Le Garçon au gilet rouge" - 1888-1890 - Collection Emil Bührle

Zurich © SIK-ISEA, Zurich (J.-P. Kuhn)

 

Le regard est fasciné, hypnotisé au point de descendre et remonter plusieurs fois les étages de cette très belle exposition avant de se résigner à quitter ces lieux bénis des muses de l’art.

 

Exposition "Peindre dans la vallée de la Creuse"

jusqu’au 26/05/2019, Atelier Grognard Rueil-Malmaison

LEXNEWS | 07.04.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Voir la Creuse, d’hier, celle de George Sand notamment, c’est possible à Rueil Malmaison grâce aux tableaux réunis autour de l’exposition « Peindre dans la vallée de la Creuse » à l’Atelier Grognard. Face souvent négligée des débuts de l’impressionnisme, la vallée de la Creuse a su pourtant très tôt attirer des peintres dans ce paysage jusqu’à lors méconnu et délaissé. Des peintres qui deviendront célèbres dans ce mouvement, tel Claude Monet, suivi d’Armand Guillaumin, puis des postimpressionnistes comme Fernand Maillaud, Léon Detroy, des noms moins connus, mais dont les œuvres méritent d’être découvertes.

 

Théodore Rousseau

 

Une exposition réalisée par Véronique Alemany, commissaire scientifique, couvrant près d’un siècle de peinture inspirée par cette vallée nommée « la Creuse ». La diversité de ce paysage encore vierge attire le regard de ces peintres entre Berry et Limousin, une « mignonne Suisse » selon le jugement de George Sand qui invitera nombre de ces peintres à venir la rejoindre.
Cette aventure débuta au début des années 1830 avec Jules et Victor Dupré dont le visiteur pourra apprécier les paysages bucoliques, arbres et troupeaux jouissant d’un paysage inchangé depuis des siècles, une atmosphère saisie également par Louis Cabat d’après nature avec ces fusains où seul l’essentiel est retenu.

Avec Théodore Rousseau, le visiteur aura le plaisir de découvrir ces ciels se couvrent parfois d’impressions mélancoliques et d’ambiances crépusculaires. Puis, c’est au tour de Claude Monet de surgir avec Le Pont de Vervy en des couleurs plus inhabituelles, mais dont certains fondus préfigurent déjà les œuvres célèbres à venir.

 

DELAHOGUE Eugène, Vallée de la Creuse, 1903, huile sur toile, 64x79,5cm ©Vincent Escudero, musée de Châteauroux

 

Mais, la surprise pour le visiteur viendra assurément du travail d’Armand Guillaumin dont les toiles rayonnent de couleurs éclatantes, une Creuse sublimée par l’artiste pendant trente années… Plaisirs de ces couleurs franches, ces verts amande, ses mauves et rouges audacieux métamorphosant le paysage en palette éclatante. C’est l’âge d’or du paysage moderne avant le tournant du siècle et d’autres aventures novatrices comme celle du peintre Francis Picabia et ses étonnants Bords de la Sédelle, juxtapositions hypnotiques de couleurs acidulées et sombres berçant les ondes.

 

Armand GUILLAUMIN, La Creuse à Genetin, huile sur toile, 61x73cm ©Vincent Escudero, Musées de Chateauroux

 

Mais l’homme viendra bientôt troubler cette sérénité avec le barrage d’Éguzon qui mit un terme en 1926 à cette étonnante aventure souvent méconnue en Creuse, et que l’Atelier Grognard de Rueil-Malmaison propose de faire revire de bien belle manière le temps de cette exposition "Peindre dans la vallée de la Creuse".

catalogue « Peindre dans la vallée de la Creuse - 1830-1930 » par Véronique Alemany, Claire Maurer-Montauzé, Éditions SNOECK GENT, 2019.
 

 

« L’Orient des peintres - Du rêve à la lumière »

musée Marmottan Monet jusqu’au 21 juillet 2019

LEXNEWS | 17.03.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Quel autre thème plus inspirant pouvait venir baigner de lumière le musée Marmottan, lieu d’une partie des plus belles œuvres de Claude Monet si sensible à ses variations ? Si le père de l’impressionnisme fut plus attiré par l’art de l’Extrême-Orient que par l’Orient, il demeure que nombre de ses contemporains artistes seront en revanche littéralement happés à son contact. Attraction fatale, souvent plus fantasmée que réelle, l’Orient séduit, fascine et surprend la palette de ces peintres plus habitués à la lumière du nord de la Méditerranée. Quel beau titre dès lors que celui retenu par l’exposition « L’Orient des peintres, du rêve à la lumière », une traversée venant souligner à la fois la réalité de cet Orient évanescent et toute la fragilité évanescente de cette lumière que n’auront de cesse de vouloir saisir les orientalistes. En retenant une soixantaine de chefs-d’œuvre provenant des plus importantes collections publiques et privées d’Europe et des États-Unis, le commissaire de l’exposition Emmanuelle Amiot-Saulnier a souhaité rétablir une vision plus juste de cet orientalisme, sans pour autant lui enlever sa part de mystère, si bien servie par une scénographie originale retenue pour la présentation des œuvres.

 

Théodore Chassériau "Danseuses marocaines. La Danse aux mouchoirs" - 1849 - Paris, musée du Louvre, département des Peintures, legs du baron Arthur Chassériau, entré au Louvre en 1934 Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

 

L’Orient apparaît tout d’abord comme un rêve, synonyme de fantasme, transposé à l’idéal de la femme, inaccessible derrière grilles et cloisons, et à la fois tentatrice et soumise. Idéal de beauté incarnée, cette figure féminine apparaît sous le pinceau de Delacroix ou Ingres avec sa fameuse représentation de La Grande Odalisque, omettant l’étymologie de ce nom mythique plus prosaïquement proche du statut de femme de chambre dans les cours ottomanes… Si à leur suite des peintres comme Leroy, Gérôme ou encore Debat-Ponsan vont faire évoluer ces représentations en y instillant des décors plus réalistes et plus géométriques, il demeure que cet Orient reste indissociablement lié au corps sublimé de la femme, objet de désirs coupables en cette fin du XIXe siècle. Avec la peinture d’Eugène Fromentin, le voile se lève sur cette fantasmagorie et vient souligner cette lumière crue de l’Orient qui dévoile alors des réalités plus dures, celles de la pauvreté et de l’âpreté de la vie dans ces régions harassées de soleil. Le visiteur pourra également découvrir des facettes plus méconnues avec les œuvres sensibles d’Armand Point et son Cavalier arabe dans le sud ou encore cette vue épurée du Port d’Alger de Jules-Alexis Muenier préfigurant les prémices de la modernité. Cette dernière, à l’amorce du tournant du siècle, surgit en effet dans le parcours de l’exposition avec le regard sur l’Orient d’Albert Marquet et ses sublimes vues de Sidi-Bou-Saïd ou de La mosquée de Laghouat dont les déclinaisons de bleu inondent la toile.

 

Émile Bernard "Abyssine en robe de soie, étude de mulâtresse" - 1895

- Paris, musée du Quai Branly – Jacques Chirac,

en dépôt au musée des Années 30 de Boulogne-Billancourt

(C) musée du quai Branly - Jacques Chirac, Dist. RMN-Grand Palais

 

Matisse renouvellera, quant à lui, l’odalisque qui se noie dans le décor de motifs décoratifs, et Émile Bernard livrera une sage étude de mulâtresse avant les déstructurations opérées par Kandinsky dans son œuvre Oriental… C’est un parcours inspiré qui est ainsi proposé au visiteur de l’exposition L’Orient des peintres. Une belle, inspirée et inspirante exposition, qui sans écarter les images traditionnelles livrées par l’Orientalisme, propose d’autres facettes passionnantes, qui attireront à n’en pas douter le regard des visiteurs, pour entrevoir un autre orient, celui qui reste à découvrir…


« L'Orient des peintres, du rêve à la lumière » sous la direction de Christine Peltre et Emmanuelle Amiot-Saulnier, Hazan, 2019.

 

 


 

Aussi dépaysant que l’exposition qu’il accompagne le catalogue « L’orient des peintres, du rêve à la lumière », offre une vision de l’orient aux suaves parfums envoûtants et aux couleurs chatoyantes. Si l’ouvrage s’ouvre sur deux doubles pages de détails de la célèbre toile « La petite Baigneuse » d’Ingres, tout est loin cependant d’être dit et vu… Car si l’orientalisme a traversé de son souffle musqué tout le XIXe siècle, il n’en demeure pas moins que celui-ci n’a pas été uniforme, mais marqué de tournants, de soubresauts et de renouvellements. Afin d’appréhender cette approche dynamique de l’orientalisme, l’ouvrage sous la direction d’Emmanuelle Amiot-Saulnier, commissaire de l’exposition, docteur en histoire de l’art et de Christine Peltre, professeur universitaire, a fait choix de reprendre les deux grands axes de l’exposition et d’emmener le lecteur d’abord dans ce rêve de beauté féminine fantasmée que fût l’orient pour les peintres, puis dans celui de ces paysages lointains. Un voyage allant des premiers peintres orientalistes aux artistes du tournant du siècle, des peintres déjà tournés vers l’abstrait mais qu’influenceront encore les parfums enivrants d’orient…
L’évolution de la beauté féminine dans l’orientalisme est développée par Emmanuelle Amiot-Saulnier dans une riche contribution au titre évocateur : « La muse d’Orient, du fantasme à la pureté géométrique ». Une muse d’orient insaisissable qu’Ingres saura pourtant si bien appréhender tant par le rêve, un rêve fantasmé, que par cette sensualité à fleur de peau avec « Le Bain turc » ou encore et toujours « La petite Baigneuse » dite encore « Intérieur de Harem ». Delacroix, quant à lui, en saisira les silhouettes, des silhouettes aux corps pleins de mystères tels ces « Femmes d’Alger dans leur intérieur ». Des ambiances emplies de parfums, de danses et de secrets qui seront si prisées de Théodore Chassériau avec ses représentations d’intérieurs de harems, leurs femmes sortant du « Bain au sérail » ou encore ces « Danseuses marocaines » et cette « Danse aux mouchoirs ».
Avec la fin du XIXe siècle, la muse d’orient des peintres deviendra cependant plus imaginaire et se drapera alors avec Jean-Léon Gérôme ou Leconte de Nouÿ d’une vision plus occidentalisée, plus architecturale ; Désormais, plus connu et décrypté, bien que gardant un attrait certain pour les peintres, l’orient prendra au tournant du siècle les traits d’un décor orientalisé, d’une harmonie décorative dans laquelle se glissera alors la muse… Parallèlement, la critique se fait plus sévère et blasée, se serait-elle lassée ? L’influence de l’orient demeurera pourtant encore, ce sera un exotisme dilué empli de lumière et de couleurs qui viendra envelopper la muse ; Un exotisme que l’on retrouvera paré de couleurs chatoyantes et d’arabesques au rouge dominant chez Matisse ou plus froides et aux lignes géométriques chez Vallotton avec ce « Bain turc » en hommage à Ingres et annonçant déjà un tournant vers l’abstraction.

 

 

Félix Édouard Vallotton "Le Bain turc" - 1907 - Ville de Genève,

musées d’art et d’histoire © Musées d’art et d’histoire,

Ville de Genève, photographe : Bettina Jacot-Descombes

 


Mais, « L’Orient des peintres », ce sont aussi des paysages de sable, de palmiers et cette lumière à nulle autre pareille ; Une sensation ou « Idée de soleil » que développe Christine Peltre dans sa non moins riche contribution. Ce sont d’abord les rues d’Eugène Fromentin ou de Maurice Bompard, avec cette lumière crue, aveuglante et où la soif s’abat ; Les paysages s’élargissent aussi avec Lazerges et ses caravanes de dromadaires, la pierre s’allie alors au jaune et le sable aux ocres… Mais les bleus, les verts des paysages d’Orient éclatent avec Claude Monet et « Palmiers à Bordighera », avec Renoir et le « Champs de bananiers » ou encore Signac, Théo Van Rysselberghe et sa « Vue sur Mekhnès », teintant leur orientalisme d’un néo-impressionnisme. Albert Marquet, bien que ne se pensant pas orientaliste avant son mariage, retiendra quant à lui une vision orientale tout de vert et de bleu avec des vues de Sidi-Bou-Saïd… Paul Klee ou Kandinsky fermeront ce beau et riche catalogue par cet orient où souffle maintenant le vent de l’abstraction.
Plus qu’un dépaysement, le catalogue « L’orient des peintres » offre de somptueux songes, d’un orient « du rêve à la lumière ».

 

Exposition Graver pour le roi - Collection de la Chalcographie du Louvre

jusqu'au 20 Mai 2019, musée du Louvre

LEXNEWS | 17.03.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

La Chalcographie du Louvre est une institution déjà ancienne puisqu’elle remonte à 1797, date à laquelle elle fut créée sous le Directoire et eut pour vocation de conserver et diffuser, grâce aux quelques 14 000 matrices gravées sur cuivre pour l’impression des estampes des chefs-d'oeuvre du musée.
Cet art, souvent discret par rapport à la peinture, manifeste pourtant des qualités étonnantes si l’on en juge aux pièces présentées dans cette exposition organisée par son commissaire Jean-Gérald Castex. La Chalcographie du Louvre est elle-même l’héritière de trois prestigieuses collections depuis Louis XIV jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Gravures chargées de célébrer la gloire du roi, le Cabinet du roi incluait en effet près de mille plaques commandées par Colbert dont certaines sont présentées dans l’exposition.

 

Henri Simon Thomassin d'après Louis de Boullogne, Louis XIV protégeant les Arts 1728, Eau-forte et burin, Paris Bibliotheque

 

Le fonds des Menus-Plaisirs célèbre quant à lui les grandes cérémonies de la Cour et toutes ces réjouissances publiques qui rythmèrent le XVIIIe siècle sous l’impulsion de Louis XV. Enfin, la collection de l’Académie royale de peinture et de sculpture regroupe des œuvres de réception commandées aux graveurs lors de leur admission. Le visiteur pourra ainsi découvrir ces matrices rarement montrées dont l’art de la gravure ravit le regard qui se doit d’être plus attentif et s’aiguise plaisamment au fil des œuvres, jouant des angles et des lumières pour apprécier ces fines rayures. Des finesses qui par elles-mêmes sont déjà un art à part entier si l’on en juge le talent de Claude Mellan excellant dans leur virtuosité parallèle sans jamais se croiser. Le parcours est ponctué régulièrement des épreuves tirées de ces matrices ainsi que des dessins en rapport, une manière de dévoiler toutes les facettes de l’estampe qui conserve toujours une part de magie quant à ses différentes étapes ; une compréhension qui sera complétée idéalement par la visite du nouvel espace pour les arts graphiques attenants ?, qui éclaire de manière didactique tous les gestes et techniques de l’estampe et des autres arts graphiques grâce à de nombreuses vidéos et matériels réunis. Cette exposition s’avère d’autant plus importance qu’à partir de 2020, les matrices d’estampes antérieures à 1848 ne pourront plus servir pour des raisons de conservation à l’impression dans les ateliers de la RMN.

« Graver pour le roi – Collections historiques de la Chalcographie du Louvre » catalogue de l’exposition, 208 pages, 150 illustrations, coédition musée du Louvre éditions / Liénart éditions, 2019.

 


Le catalogue réalisé à l’occasion de l’exposition Graver pour le roi – Collections historiques de la Chalcographie du Louvre plonge le lecteur dans cet univers feutré et discret du monde de l’estampe. Si les ateliers de peinture sont plus connus du grand public par les études et descriptions qui en ont été faites tout au long de l’histoire de l’art, l’art de la gravure reste assurément plus confidentiel, une discrétion que souhaite lever le musée du Louvre par une belle succession d’expositions. Articulé autour des trois axes retenus pour l’exposition, cet ouvrage explore tout d’abord Le Cabinet du roi où fêtes et divertissements font l’objet d’une véritable politique sous l’impulsion de Colbert, une manière visuelle et graphique d’appuyer par une rhétorique artistique l’importance de l’institution royale antérieurement fragilisée lors de la Fronde. Qu’il s’agisse des guerres, des fêtes, feux d’artifice et illuminations, tout est prétexte au faste et à la grandeur, synonymes du pouvoir absolu rayonnant dans toute l’Europe grâce à ces estampes gravées.

 

 

Jacques François Blondel, Description / Des festes / Données par La Ville de Paris, Paris, musée du Louvre

 

Cette politique de communication par l’art eut en effet un grand rayonnement ainsi qu’en témoigne ce riche catalogue auprès des cours étrangères qui pour certaines d’entre elles reproduiront par mimétisme certains traits. Louis XV perpétuera également cette tradition avec Les Menus-Plaisirs du roi, une manière de graver pour l’éternité les grandes étapes qui scanderont la vie du monarque et d’où le style rocaille émergera progressivement. Les fêtes royales sous Louis XV et Louis XVI gagneront en raffinement, un art subtil dont les œuvres de Charles-Nicolas Cochin et de Jean-Michel Moreau le Jeune témoignent encore merveilleusement dans les pages de cet ouvrage. L’Académie Royale de Peinture et de Sculpture fondée en 1648 offre, enfin, l’occasion d’admirer des gravures réalisées par Girard Audran ou Jean Pesne d’après des œuvres de Nicolas Poussin, Charles Le Brun, Pierre Paul Rubens ou encore Antoine Van Dyck. Ainsi que le souligne Jean-Gérald Castex : « à la différence des images virtuelles retouchées et diffusées instantanément qui nous entourent, la création d’une estampe demeure avant tout le résultat du travail lent et minutieux du graveur devant sa plaque », un art fait de délicatesse et dont les infimes variations sont à l’infini ; C’est cette variété infinie qu’offre et permet de découvrir ou retrouver ce riche et beau catalogue.

 

Dans ma peau – exposition immersive.
Musée de l'Homme – Paris – jusqu'au 3 juin 2019

LEXNEWS | 28.03.19

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

 

Le musée de l'Homme poursuit l'aventure de l'exploration de l'identité humaine en traitant du sujet le plus universel qui soit, la peau. Qu'elles soient représentées ou définies par un nuancier de couleurs, les peaux ne sont qu'une et cette enveloppe que chacun expérimente comme la seule protection authentique face au monde extérieur, est un sujet de recherches et d'observations constantes. Que la peau soit une surface de parures (tatouages, scarifications, peintures rituelles, d’initiations ou encore de piercings) ou de réparations (greffes, maladies de la peau ...), c'est par ces deux axes, biologique et culturel, que les commissaires et chefs de ce projet (Alexis Amen pour « Le piercing sous le regard des sciences humaines » - Judith Naslednikov pour le Musée de l'Homme et Isabelle Walter pour la recherche des laboratoires L'Oréal et conseillers scientifiques, médecins anthropologues, directeurs de recherche ) tout comme André Delpuech, directeur du Musée et Jacques Leclaire, directeur scientifique de L'Oréal, se sont concentrés sur le thème « Parer et réparer la peau ».

 


Nous qui employons maintes expressions à son sujet (Être bien dans sa peau... L'avoir dans la peau... Faire peau neuve... Être à fleur de peau... Vouloir la peau de quelqu'un... Coûter la peau des fesses... Tenir à sa peau... et tant d'autres) connaissons-nous vraiment cet organe vivant qui nous rend uniques et nous suit tout au long de notre vie ? Alors le mieux est de plonger au cœur de notre plus grand organe dont la surface varie entre 1,5 à 2 m2, soit un grand drap de lit... d'une épaisseur de 0,5 à 5mm et de 3 à 5kg chez un adulte... Quoi ? Plus lourd que notre cerveau... Et composée de 70% d'eau, soit 1/5 de la totalité de la peau du corps humain... D'une température de 30 à 36,6C° en surface et 37C° en interne, possédant 600 000 récepteurs du toucher et 2300 terminaisons nerveuses par cm2 au niveau de la pulpe des doigts comme 700 récepteurs du froid et 24 pour le chaud... Et, oui, çà donne le tournis !
Épiderme (renouvelée 1200 fois au cours de notre vie), couche cornée (composée de 5 à 10 couches de cellules), derme (de 1 à 4 mm d'épaisseur), hypoderme (tissu adipeux qui représente 15 à 20% de notre poids), desquamation (nous perdons environ 1 g de cellules cornées par jour), glandes encrines ( 99% d'eau et 1% de matières dissoutes), glandes sudoripares (de 2 à 5 millions sur tout le corps), cellules de Langerhans ou sentinelles de l'immunité (2 à 4% de la population cellulaire de la peau), ongles (croissance de 3 mm par mois), poils (5 millions sur tout le corps dont 1 million sur la tête, cheveux compris)...

Sans oublier les pigments de mélanine donnant les multiples couleurs de peaux...
Tout est expliqué de manière simple en immergeant le visiteur dans différents espaces où chaque thème (entrez dans la peau, les profondeurs de la peau, l'organe du toucher, la couleur de la peau, la peau barrière, les signes du vieillissement, son microbiote, reconstruire la peau humaine, des modèles de peau pourquoi faire ? Sauver la peau, et demain?) sont didactiques, interactifs, ludiques et pédagogiques. Un entretien de l'anthropologue et paléobiologiste Nina Jablonski travaillant sur l'évolution de la couleur de la peau chez l'homme, nous explique comment et pourquoi la couleur de la peau s'est répartie sur la planète, quel est le rapport de celle-ci aux rayons UV et ce qu'il en est de la peau dans l'origine de l'espèce humaine, mais aussi de ce qu'il adviendra de l'évolution des dizaines de nuances de couleurs de peau à travers la complexité génétique des métissages et des lieux géographiques... Pourquoi l'homme développe-t-il un tel intérêt pour la peau ? Probablement parce que la peau est le seul organe ayant cette adaptation rapide et une réactivité quasi immédiate lors d’une agression extérieure.

 

 

 

Celle-ci nous donne, en effet, des informations en permanence sur ce qui nous entoure, c'est notre sens le plus développé. Aussi, est-elle analysée biologiquement pour comprendre son microbiote et pouvoir la reproduire artificiellement et guérir les pathologies, brûlures, cancers, maladie des enfants lune... Elle est également le centre d'intérêt d'analyses psychologique et psychanalytique (lire « Moi peau » de Didier Anzieu). Elle est aussi pour les anthropologues la carte d'identité des populations du monde. Le dossier « Piercing » révèle combien cet intérêt pour la peau demeure omniprésent depuis l'homme préhistorique jusqu'à aujourd'hui. Enfin, une galerie de photos vient illustrer les différents langages corporels visuels immédiats, véritable livre ouvert sociologique quant aux marquages actuels et leur signification dans l'histoire et les sociétés humaines.

 


 

Alors comprendre l'importance de notre enveloppe vitale, cette carte d'identité, ce marqueur d'âge et de santé, que l'on apprécie de toucher, de parfumer, de parer et que l'on croit bien connaître, est certainement ce que l'ensemble de cette exposition propose à chacun avec ce plaisir de la découvrir réellement, de la percevoir dans tous ses rôles, l'appréciée et en prendre grand soin.
 

 

« Toutânkhamon ; Le trésor du Pharaon »

Grande Halle de la Villette – Paris
jusqu’15 septembre 2019

LEXNEWS | 22.03.19

par L.B.K.


 


« Toutânkhamon » à la Grande Halle de la Villette à Paris, une exposition présentée comme événement et qui assurément l’est ! Pouvait-il en être autrement pour ce Pharaon le plus connu dans le monde entier ? Le visiteur n’est pas seulement immergé dans le fabuleux univers du trésor de Toutânkhamon, il en est littéralement subjugué et ébahi. Avec une scénographie remarquablement pensée et réussie, le visiteur est ainsi invité à entrer dans la dernière demeure du Pharaon en une pénombre où seuls les feux de ces trésors éblouissent.

 

 

Réalisée pour rappeler, en effet, le labyrinthe de la tombe du Pharaon découverte par Howard Carter dans la Vallée des Rois en 1822, il y a presque cent ans, le visiteur pénètre dans la tombe de Pharaon avec le célèbre égyptologue, passant d’antichambre en chambre jusqu’à cette fameuse ouverture de la bouche qui a accueilli le Pharaon dans son voyage des morts. A chaque porte franchie, représentant les étapes de ce voyage vers l’au-delà, lui sont donnés à voir les plus beaux trésors, bijoux, pectoraux, statues, vases, objets funéraires que découvrit Carter, des pièces originales prestigieuses qui pour nombre d’entre elles ne sont jamais sorties d’Égypte ; Or, argent, bronze, pierres précieuses, lapis-lazuli, cornaline… Voilà qui fera oublier l’absence du masque du Pharaon présenté pour la dernière fois à Paris en 1967, mais ne sortant plus d’Égypte pour des raisons de conservation aujourd’hui. Le visiteur ne pourra, en effet, que demeurer ébahi devant ce pectoral et contrepoids tout d’or incrusté d’un scarabée en lapis ou celui de l’oiseau Ba également tout en or.

 

 

Rappelons que Howard Carter découvrit dans cette dernière demeure de Toutânkhamon plus de 5000 objets dès plus quotidiens aux plus précieux et qu’il ne mit pas moins de dix ans à remonter et inventorier ce trésor inestimable, une expédition extraordinaire du début du XIXe siècle rappelée en fin de parcours… Objets fabuleux mais aussi du quotidien pour le voyage du défunt, coffres incrustés ou coffres en pierre de nourriture, armes, boucliers… De nombreuses photographies, écrans et vidéos émaillent l’exposition, expliquant et complétant ces découvertes.

C’est ainsi toute la dimension religieuse du règne de Toutânkhamon, 12ème pharaon de la 18e dynastie, qui se révèle au visiteur. Toutânkhamon, lorsqu’il succéda à son père Akhenaton, osa revenir sur la réforme qu’avait entreprise ce dernier en imposant un culte unique au dieu Aton, et réinstaura la religion classique égyptienne avec ses multiples dieux. Cette réforme ne se fit cependant pas sans transition et le visiteur retrouvera ce dieu unique notamment dans les objets du jeune pharaon, lorsqu’il se nommait encore « Toutankhaton » (ce qui signifiait à l’image d’Aton), tel ce fauteuil d’enfant incrusté d’ébène et d’ivoire, ces jeux ou encore ce Trône d’or appartenant au mobilier funéraire que Carter découvrit dans l’antichambre de la tombe et portant encore sur le dos le nom du jeune pharaon.

 

 

Mais, sous le règne de Toutânkhamon bien des dieux et des rites religieux égyptiens réapparaissent. Aussi, le visiteur pourra-t-il admirer nombre de statues, objets cultuels témoignant de l’éternité de la cosmogonie égyptienne, telle cette figurine d’Horus sous les traits d’un faucon solaire recouverte de feuilles d’or ; Telle aussi cette statue du Dieu Amon protégeant le pharaon prêtée par le musée du Louvre et dont les traits du visage sont ceux du jeune pharaon. Le visiteur découvrira également le lit funéraire en bois doré remarquablement conservé, les éléments de la momie de Toutânkhamon, sa crosse et son fléau, mais aussi sa canne, ses gants en lin brodés de soie quasiment intacts… ou encore ce Naos en bois doré représentant des scènes du pharaon et de Ânkhésenamon, son épouse et demi-sœur, fille elle-même de Néfertiti.

 

 

Des trésors soulignant toute la force symbolique mise en œuvre pour la régénération du souverain et son voyage vers sa nouvelle vie éternelle dans l’au-delà.
Et si les successeurs de Toutânkhamon ont mis beaucoup d’énergie à tenter d’effacer son règne et sa puissance, détruisant statues jusqu’à en effacer son nom sur certaines, ce que rappellent les dernières salles, cette remarquable exposition témoigne cependant que Toutânkhamon demeure encore en ce XXIe siècle, plus de trois millénaires après, le pharaon le plus fascinant.

 

 


 

 

Toutânkhamon en livres

« Le trésor de Toutankhamon » de Zahi Hawass & Sandro Vannini, Editions Mazenod, 2019.

 

 


Événement phare, l'exposition "Toutankhamon - Le trésor du Pharaon", à la Grande Halle de la Villette de Paris imposait un ouvrage à la dimension du grand pharaon. C’est chose faite avec ce bel ouvrage réalisé par l’incontournable égyptologue Zahi Hawass, figure majeure de l’égyptologie contemporaine ayant réalisé des découvertes capitales telles les tombes des constructeurs des pyramides de Gizeh, la Vallée des Momies d’Or à Bahariya, l’identification de la momie de la reine Hatchepsout. L’autre point fort de cette somme impressionnante réside dans la qualité des photographies du non moins grand photographe Sandro Vannini, mondialement connu pour la splendeur de ses prises de vue à la fois artistiques et d’une précision redoutable. C’est à un véritable voyage dans l’univers spirituel du grand pharaon qui est proposé par ce livre riche de 324 illustrations, dont 26 pages dépliantes. Le lecteur sera en effet introduit au cœur de la pyramide, de l’antichambre jusqu’à la chambre funéraire, invité à découvrir les plus belles merveilles qu’ont pu livrer les fameuses fouilles de Howard Carter en 1922. Zahi Hawass se souvient en introduction de sa première visite durant l’hiver 1964, il n’avait alors que 17 ans et ne se doutait pas qu’il serait l’un des principaux responsables du département égyptologie de son pays…
Lorsque Toutankhamon, succéda à son père Akhenaton, il imposa un retour du dieu Aton au dieu Amon, revenant ainsi du courant amarnien caractérisé par un seul dieu vénéré au polythéisme égyptien traditionnel. Le pharaon était, en effet, classiquement l’émanation d’Amon sur terre jusqu’à cet épisode singulier imposé par Akhenaton quant à la vénération unique du dieu solaire Aton. Toutankhamon opère donc un retour au cadre classique après une période de flottement, démontrant une fois de plus que la religion égyptienne était avant tout une religion ouverte avec une pléthore de divinités en permanente mutation. L’ouvrage permet de s’immerger dans cet univers unique en entrant dans le sanctuaire de Toutankhamon par l’escalier et le couloir d’entrée et d’y découvrir ainsi, comme Carter le fît, cette superbe tête de Nefertoum – Toutankhamon enfant – dépliée sur trois pages. Suivent une série de pièces et d’espaces livrant des trésors plus fabuleux les uns que les autres défilant page après page en une ivresse d’or vertigineuse. Coupe de calcite translucide, statues gardiennes dorées, lits rituels, chars, jusqu’au fameux masque d’or, cornaline et lapis-lazuli... Ce n’est que splendeur et magnificence, une émotion qui fut celle de Howard Carter et qui est partagée dans ces pages. Pour chaque lieu et pièce, des notices complètes permettent de les replacer dans leur contexte et d’en souligner non seulement la qualité esthétique mais également l’importance archéologique. C’est à un voyage enivrant auquel convie cet ouvrage remarquable, relevant ce pari fou de restituer un environnement et de proposer une telle visite avec tous ces trésors, une visite aujourd’hui devenue impossible sur le lieu même où reposait le grand pharaon.

"Toutânkhamon. Le voyage dans l'au-delà" de Sandro Vannini, relié avec 3 pages dépliantes, 25 x 34 cm, 448 pages, Taschen, 2018.

 

 

 


À personnage de légende tel Toutânkhamon, il fallait un livre d’envergure, et c’est avec brio ce qu’a réalisé Sandro Vannini à partir de reproductions photographiques exceptionnelles. L’auteur a commencé sa carrière en tant que photographe et c’est à partir de cet art qu’il a pu réaliser des clichés dans les lieux les plus exclusifs – et le plus souvent interdits au public – pour proposer cette somme de 444 pages en grand format.

 

Travaillant sur les sites égyptiens depuis 1997, cette connaissance intime de l’Égypte antique lui a permis d’élaborer patiemment une véritable collection d’archives visuelles à partir de laquelle il a pu concevoir cet ouvrage. Les conditions climatiques extrêmes de la vallée des Rois exigeaient une connaissance professionnelle de la photographie numérique de pointe, c’est cette maîtrise qui a valu à son auteur de collaborer avec le Musée égyptien du Caire pour la restauration de pièces antiques détruites.

 

Sandro Vannini évoque ainsi dans ces pages magnifiquement illustrées par ses clichés le chemin de Toutânkhamon vers le paradis grâce aux trésors de l’Égypte antique. Réalisé en hommage au centenaire de la première expédition d’Howard Carter, ce livre d’art d’exception, grâce à ses images de très haute résolution, fait partager à son lecteur cet extraordinaire voyage dans l’au-delà de l’un des pharaons les plus célèbres. Les témoignages exhumés par l’archéologue en 1922, après 34 siècles d’oubli, reprennent ainsi vie sous l’objectif de l’auteur en un luxe de détails qui éclairent la conception de la vie après la mort que pouvaient avoir les Égyptiens de cette époque. Les couleurs et les détails sont révélés grâce à la persévérance et l’acuité du photographe.

 

Troublants regards sur fond d’or évoquant par leur hiératisme l’attente de la vie éternelle, offrandes et rites qui en disent long sur la conception de la vie et de la mort des Égyptiens antiques contemporains du célèbre pharaon, funérailles sous les atermoiements des pleureuses que l’on croirait percevoir de ces pages inoubliables…

 

Un étonnant voyage en images dont les légendes sont signées par le spécialiste Mohamed Megahed et les avant-propos de chaque partie rédigés par des égyptologues réputés. Sandro Vannini confiait : « J’ai toujours cultivé l’illusion de capter une part de l’âme de l’ancienne Égypte dans mes photos, de la faire voyager et de la préserver pour toujours », avec ce livre ses vœux sont indéniablement exaucés !

Florence Quentin « Dans l’intimité de Toutankhamon » First Editions, 2019.

L’égyptologue Florence Quentin invite les lecteurs de son dernier ouvrage à entrer « Dans l’intimité de Toutankhamon » à l’occasion de l’exposition consacrée au fameux pharaon et son trésor à Paris.

Partant de la rencontre que l’on imagine passionnante et émouvante avec Sheikh Hussein, celui là même qui, en 1922, âgé seulement d’une douzaine d’années avait repéré la première pierre d’un tombeau qui allait être l’une des plus grandes découvertes du siècle, l’auteur rappelle en introduction les conditions de cette mise au jour de la tombe KV62, plus connue sous le nom de tombe de Toutankhamon. L’ouvrage a choisi de présenter Toutankhamon à partir des nombreux objets qui ont accompagné le voyage vers l’au-delà d’un des pharaons les plus connus au monde, alors que son existence et règne faillirent bien sombrer dans les oubliettes de l’Histoire.

Symboliquement , les premiers d’entre eux sont ses sandales, ces « semelles de vent » de toutes les matières, des plus précieuses, d’or, aux plus simples de peau blanche. À une époque où se chausser était un signe d’appartenance à l’élite du pays, nul étonnement alors à ce que l’on en ait retrouvé dans la tombe de Toutankhamon près d’une centaine.

 

Après les souliers, le char, autre objet de déplacement également réservé aux puissants de l’Égypte antique, char d’apparat et de chasse ou encore pour les champs de bataille où sa rapidité et son agilité faisaient mouche sur l’ennemi. Pour le jeune pharaon fragilisé par une boiterie permanente, ce noble véhicule devait assurément être précieux pour faire oublier ce handicap lors de ses déplacements.

 

Alors que de nombreuses hypothèses ont été avancées sur les causes de sa mort à l’ âge prématuré de 17 ans, il demeure que le jeune pharaon faisait largement usage de nombreuses cannes qui l’accompagneront jusqu’à son dernier voyage dans l’au-delà. Le livre foisonne de ce quotidien du pharaon, ordinaire pour le divertir avec cette table de jeu ou extraordinaire lorsqu’il s’agit de rappeler sa fonction et son identité divine avec ce trône fabuleux d’or, d’argent, d’albâtre et de cornaline, sans oublier l’incontournable masque funéraire pesant plus de 10 kg…

 

Un voyage inoubliable dans l’intimité du pharaon qui contribue à mieux saisir et appréhender les splendides trésors réunis à l’occasion de l’exposition qui lui est actuellement consacrée.

 

Les Nabis et le décor
Bonnard, Vuillard, Maurice Denis… jusqu'au 30 juin 2019
Musée du Luxembourg Sénat

LEXNEWS | 17.03.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Curieusement aucune exposition en France n’avait été consacrée jusqu’à aujourd’hui à l’art décoratif et ornemental des Nabis. Cet oubli est réparé de bien belle manière avec une scénographie intimiste d’Hubert Le Gall qui plonge le visiteur dans la joie de l’apparente spontanéité d’un art s’opposant à l’esthétique du pastiche prédominant à la fin de ces années 1880. Si les noms de Bonnard, Vuillard, Maurice Denis, Sérusier, Ranson, élèves de l’Académie Julian, font figure de classiques de nos jours, à la fin du XIXe siècle, ces jeunes artistes ont aussi bouleversé les codes esthétiques en intégrant le Beau dans le quotidien. Isabelle Cahn et Guy Cogeval, les commissaires de cette exposition, ont ainsi souhaité mettre en évidence combien ces personnalités qui poursuivront respectivement leur chemin par la suite ont su à cette époque charnière abattre la frontière entre beaux-arts et arts appliqués.

 

 

Épuration des formes, lignes dégagées de leurs contraintes, influences de l’art japonais, tout est prétexte à une nouvelle vision. Si la rencontre de Paul Gauguin en Bretagne avec Paul Sérusier donnera naissance au fameux tableau Le Talisman, objet en ce moment d’une belle exposition au musée d’Orsay, cette rencontre fut aussi le point de départ d’une nouvelle esthétique autour de laquelle se réuniront les Nabis. Ces « prophètes » d’un art s’écarteront de l’impressionnisme et de l’académisme pour rechercher le symbole, l’essentiel.

 

 

Une idée d’un art nouveau qui se traduira admirablement notamment par des œuvres telles que ces Femmes à la source de Paul Sérusier ou L’Éternel Été de Maurice Denis. Les couleurs pures, la suggestion plus que la représentation, de larges aplats dressent des compositions à nulle autre pareille si l’on songe à ces scènes d’intérieur d’Édouard Vuillard Le Corsage rayé, L’Intimité ou encore Le Choix des livres qui submergent les personnages dans une décomposition totale de la couleur, ainsi qu’aimait à le souligner Maurice Denis : « Se rappeler qu’un tableau – avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote – est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». Adeptes d’une liberté certaine dans les formes - nulle école chez les Nabis - mais une sensibilité propre à chacun s’exprimant dans un cadre suffisamment souple pour accepter des différences entre les artistes. Si certains seront habités par une transcendance tels Denis, Sérusier ou encore Ranson, d’autres se regrouperont en revanche plus volontiers autour de l’élément décoratif notamment Bonnard, Vuillard, Vallotton, Roussel. Un art décoratif singulier propre aux Nabis et que nous donnent à voir ces salles inspirantes où estampes japonaises, céramiques et autres panneaux décoratifs composent cette esthétique troublant le langage préexistant, une esthétique annonciatrice des avant-gardes du siècle à venir.

Les Nabis et le décor. Bonnard, Vuillard, Maurice Denis... - Catalogue d'exposition sous la direction d’Isabelle Cahn et Guy Cogeval, RMN, 2019.
 


À une telle exposition mettant en avant la créativité quant aux arts décoratifs des Nabis, il fallait un catalogue à la hauteur de ces exigences. C’est chose faite avec cette publication particulièrement réussie non seulement pour l’esthétique indéniable de sa couverture travaillée, mais également quant aux détails de nombreuses œuvres retenues pour encadrer les essais des auteurs consacrés à ces artistes. Véritables feux d’artifice, ces pages plongent le lecteur dans l’audace des Nabis quant aux arts décoratifs entendus en un lien direct avec la vie, loin de toutes les conceptions académiques préexistantes.

 

 

En abattant les frontières entre beaux-arts et arts appliqués dans les dernières années du XIXe siècle, cette poignée d’artistes anticipe un profond changement qui marquera tout le XXe siècle jusqu’à nos jours. Loin du pastiche omniprésent dans les intérieurs d’alors, Bonnard, Vuillard, Denis et bien d’autres encore sauront créer des œuvres originales qui feront immixtion dans les maisons de leur commanditaire comme un prolongement de leurs célèbres toiles. La fantaisie, la liberté des couleurs et des formes, une souplesse des lignes se jouent des codes et des techniques. L’influence du Japon est particulièrement sensible ainsi que souligne Isabelle Cahn par le titre de son essai : « Sur les murs : entre rêve et réalité ». Ces prophètes d’un art nouveau souhaitent embellir la vie quotidienne avec des œuvres accessibles. Ce Paravent aux colombes de Maurice Denis propose toute la fraîcheur de scènes bucoliques, mais peut faire l’objet également de plusieurs degrés de lecture si l’on songe à la symbolique de l’animal retenu.

 

 

Guy Cogeval invite, quant à lui, le lecteur à une réflexion sur « Le piège d’Hélène », à partir des peintures décoratives de Vuillard. Des peintures qui manifestent, conjuguant de manière singulière et complexe, l’héritage de l’art médiéval, le frémissement urbain et les débuts du cinéma ! Élise Dubreuil aborde dans sa contribution ces « prophètes chez les barbares », cette place qui sied si bien aux Nabis et aux artistes décorateurs à ce tournant du siècle, une place loin d’être anodine si l’on songe aux enjeux du cadre de vie de l’homme moderne en plein cœur de la seconde Révolution industrielle. La deuxième partie du catalogue ravira également le lecteur par ces magnifiques reproductions des œuvres exposées, certaines d’entre elles bénéficiant même de dépliant sur trois volets, offrant un festival de couleurs et de formes sous le signe de ces prophètes de l’art décoratif.

 

Franz Marc / August Macke. L'aventure du Cavalier bleu

Exposition musée de l’Orangerie jusqu’au 17 juin 2019.

LEXNEWS | 14.03.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Si les noms de Franz Marc (1880-1916) et August Macke (1887-1914) sont peut-être moins connus du grand public, l’aventure du Cavalier bleu est certainement plus familière ainsi que le destin tragique de ces deux jeunes artistes prometteurs qui laisseront leur vie comme tant d’autres sur les champs de bataille en France lors de la Première Guerre mondiale. Der Blaue Reiter ou Le Cavalier bleu, ce mouvement de l’expressionnisme allemand, compte en effet ces deux figures majeures auxquelles les commissaires de l’exposition, Cécile Debray et Sarah Imatte, ont consacré et conçu un beau parcours jalonné des influences de l’art français avec notamment Cézanne, Van Gogh ou encore Gauguin découverts par ces deux jeunes artistes lors de leur arrivée en France. C’est le temps des premiers paysages peints en plein air, une fraîcheur pour cette nature qui a tant à offrir à ces jeunes hommes s’étant rencontrés à Munich en 1910. Les avant-gardes parisiennes fascinent Marc et Macke qui s’émerveillent de cette liberté et audace perceptibles dans le fauvisme et le cubisme.

 

Franz Marc, Le rêve [Der Traum], 1912

Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid

 

Une année plus tard, Marc rencontre Kandinsky, ce sera le début de l’aventure du Cavalier bleu… Marc est passionné par le cheval qu’il représentera en de nombreuses déclinaisons de couleurs dont le fameux bleu. Les trois hommes à partir de cet emblème réaliseront deux expositions et un Almanach témoignant d’une conception inédite de l’art regroupant une dimension ethnographique, littéraire, musicale, picturale, arts anciens et nouveaux, sans soucis de frontière académiques. Ce projet fou, qui de nos jours nous semble presque aller de soi après la pluridisciplinarité des années post 68, allait marquer l’art à ce tournant de siècle. Ces jeunes artistes monteront également des expositions internationales d’avant-garde juste à la veille du terrible conflit. L’exposition révèle combien cette convergence de talents qui parallèlement suivent chacun leur propre voie, Franz Marc sera influencé par les Futuristes Italiens et le travail de Robert Delaunay pour se diriger vers une abstraction, alors que Macke choisira quant à lui d’approfondir les rapports de l’homme à la nature, particulièrement perceptible lors de son voyage en Tunisie avec Paul Klee. Cette effervescence apparaît saisissante dans le parcours conçu par les commissaires, libre de toute contrainte, sensible et ouverte à tous les possibles, rendant ainsi encore plus dramatique encore ces deux destins fauchés par la barbarie humaine lors du premier conflit mondial.

« Franz Marc / August Macke. L'aventure du Cavalier bleu », catalogue de l’exposition, Hazan, 2019.
 


La couverture du catalogue « Franz Marc / August Macke. L'aventure du Cavalier bleu » a retenu l’œuvre intitulée « Les Premiers Animaux » de Franz Marc témoignant ainsi du credo de l’artiste plus tourné vers la joie de vivre et l’animal que vers ses congénères. La puissance de la toile exprimant une certaine transcendance confère au travail du jeune peintre une vitalité qui rayonne dans l’ensemble de son œuvre. Nul étonnement alors à ce que son « Cavalier bleu » ait donné son nom à ce fameux Almanach cristallisant cette effervescence artistique incroyable dont rend compte le présent catalogue. Oui, c’est une véritable aventure allemande et française que celle du « Cavalier bleu » et de ces artistes réunis en une étonnante communion de création dans la diversité à la veille d’un conflit qui allait opposer leur nation et briser leur destin.

 

«Les Loups (guerre balkanique)», 1913, de Franz Marc. Photo Albright-Knox Art Gallery, Dist. RMN-Grand Palais. image AKAG

 

C’est un peu comme si ces jeunes artistes avaient eu la prescience de ce qui allait survenir et avaient choisi à l’image du papillon de quitter au plus vite leur chrysalide académique pour prendre un envol éphémère et des plus fous. Ainsi que nous pouvons le découvrir dans les études retenues pour ce catalogue, c’est un véritable dialogue qui s’instaure entre ces artistes, dialogue qui se traduit non seulement dans des œuvres mais aussi des expositions et nombre de publications. L’influence de l’art français est manifeste, ce qui n’empêche pas, en quelques années seulement, de donner vie à une identité propre pour chacun de ces artistes. Le lecteur pourra dans ces études découvrir la force symbolique de l’animal chez Franz Marc, une spiritualisation de l’art unique parmi ces mouvements de l’avant-garde européenne. La place qu’occupe August Macke fait également l’objet d’analyses intéressantes quant à l’idée de forme dans ses rapports à la vie, avant de dresser un bilan sur la réception de l’œuvre de ces deux artistes allemands dans l’entre-deux-guerres.
 

 

 

Exposition Chaumet Brillantes Écritures
Jusqu’au 1 avril au 165 boulevard Saint-Germain Paris

LEXNEWS | 12.03.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

De tout temps, les bijoux ont su ravir les artistes en inspirant les plus belles créations ou en les faisant vivre dans leurs rêves et mots, pages littéraires gravées pour l’éternité. C’est ce lien indéfectible qui a été exploré par la célèbre Maison Chaumet temporairement installée au 165 boulevard Saint-Germain le temps de la restauration de son siège Place Vendôme.

 

 

Développée sur trois étages, dans un joli cadre intimiste, cette exposition a retenu cette alternance entre documents historiques et créations anciennes et contemporaines, vis-à-vis judicieux qui rappellent ces grandes heures où les plumes des plus grands écrivains célébraient le beau érigé en art de vivre. Ces dialogues impromptus ont donné lieu en effet à des pages célèbres, celles de Louise de Vilmorin avec son fameux roman « Madame de » immortalisé au cinéma par Danielle Darrieux dans le film de Max Ophüls…

 

 

Ses boucles d’oreilles en forme de cœur, trame de ce récit sur le mensonge en amour, renvoient aux belles créations de la Maison Chaumet alors que le sac de la célèbre compagne d’André Malraux fut réalisé par Chaumet tout d’or tissé rehaussé de saphirs.

Balzac évoque dans des pages non moins célèbres les célèbres diadèmes du sublime Fossin, prédécesseur de Chaumet au XIXe siècle, en un touchant parallèle entre ses « pauvres phrases » serties et la magnificence du joaillier. Les pages défilent en ces vitrines aux fabuleux reflets, de rubis, émeraudes, diamants, et jamais ne se ressemblent… Alfred de Musset, Théophile Gautier ou encore Prosper Mérimée dont les œuvres resplendissent aussi de mille feux et mots avec les Pléiade, joyaux de l’édition, réunies pour l’occasion. Colette s’émerveille, elle aussi, du luxe avec le joaillier Pierre Sterlé : « J’ai enfermé une pierre, toute nue comme une esclave sans maître » dans Le Fanal bleu.

 

 

Diamants envoûtants, émeraudes acidulées, rubis flammés troublent les sens des écrivains pourtant habitués à jouer avec les mots comme le joaillier avec ses pierres précieuses. Ébloui, le visiteur y retrouvera également Marcel Proust tout aussi émerveillé à la vue de la comtesse Greffulhe parée de lys, cette grande amie de Robert de Montesquiou et inspiratrice de la duchesse de Guermantes dans La Recherche, une gourmandise égale à celle du comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas à la vue de la célèbre émeraude de Jules II pour sa tiare.

 

 

L’Histoire continue au XXIe siècle avec la romancière Véronique Ovaldé qui pour l’exposition a su tisser une nouvelle brodée de pierres précieuses où formes et couleurs entraînent le lecteur en un fabuleux voyage vers la Russie impériale en des détours par la Riviera des Années folles…

 

 

Décidément la Maison Chaumet perpétue l’essence du beau cristallisée en ses plus belles créations, une initiative originale à vivre au plus vite au cœur du quartier des Lettres !

 

Jean-Jacques Lequeu Bâtisseur de fantasmes

Petit Palais

jusqu’au 31 mars 2019.

LEXNEWS | 10.02.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

C’est à un bien étrange univers auquel nous convie le Petit Palais de Paris avec cette exposition consacrée à l’architecte Jean-Jacques Lequeu. Paradoxalement, l’homme qui fit vœu de bâtir toute sa vie n’édifia dans la réalité que de somptueux rêves, sous la forme de projets qui pour la plupart n’aboutiront pas… Mais quels rêves et fantasmes ! Et, ce sont justement ceux-ci qui trouvent enfin leur aboutissement et une certaine reconnaissance toute méritée avec cette belle exposition conçue par Corinne Le Bitouzé, Laurent Baridon, Martial Guédron, et Christophe Leribault, directeur du Petit Palais, avec le concours de Joëlle Raineau.
Qui était Jean-Jacques Lequeu (1757-1826) ? Curieusement, aucune rétrospective n’avait été consacrée à cet artiste sortant des cadres classiques de son époque, ce dont fait la démonstration cet ensemble inédit de 150 dessins réunis pour l’exposition en une très belle scénographie, propice à ces « fantasmes » d’architectures et de papiers. Originaire d’une famille de menuisiers à Rouen, il reçoit une formation poussée de dessinateur classique ce qui lui vaudra très tôt d’être remarqué pour son talent.

 

 

Il travaillera pour le grand Soufflot au chantier de l’église Sainte-Geneviève, mais la mort de son protecteur en 1780, elle- même suivie de neuf années de tourmente révolutionnaire auront raison des espérances du jeune artiste. Résigné à un poste sans prétention au Cadastre, c’est désormais à ses architectures de rêves qu’il consacrera l’essentiel de son énergie et inspiration sans bornes. C’est dans cet univers d’architectures toutes bâties de rêves, d’utopie et de fantasmes dans lequel se retrouve non plongé, mais bien immergé le visiteur de cette exposition. Nous assistons, en effet, au fil des œuvres réunies à cette métamorphose, de la chrysalide initiale dans l’esprit de son temps à cet envol aussi fulgurant qu’étonnant en ce début de XIXe siècle pourtant prêt à tout. Nombre de ses dessins sont annotés de sa main même comme pour transcrire, dire…Car il y a dans son œuvre une poésie certaine qui transparaît au gré de ces pérégrinations, poésie où l’incongru se dispute à l’étrange pour ne pas dire aux désirs labyrinthiques… jusqu’à cet érotisme que l’on sent plus sublimé que vécu, comme projeté à la face de ce monde réel qui ne le reconnut pas. Il y a dans l’œuvre de Lequeu un balancement incessant entre la rigueur de la précision architecturale, la sensualité et la poésie. Une sensualité secrète, refoulée, qui va jusqu’à l’obsession, mais un humour charmant ou désarmant... C’est à ce surprenant et insolite voyage à la transition du Siècle des Lumières et de la Révolution française auquel nous convie le Petit Palais, une initiation envoûtante qui réhabilite le talent de cet artiste singulier.

« Jean-Jacques Lequeu, bâtisseur de fantasmes » Catalogue de l’exposition Ouvrage collectif sous la direction de Laurent Baridon, Jean-Philippe Garric, Martial Guédron, Format : 22 / 28 cm Pagination : 176 pages, Illustrations : 200 illustrations, Coéditions BnF éditions / Norma éditions / Petit Palais, 2018.

 


La couverture de ce catalogue consacré à Jean-Jacques Lequeu « bâtisseur de fantasmes » donne la tonalité de sa complexité : le détail d’un de ses nombreux dessins réunis pour l’exposition laisse apercevoir le corps robuste d’une jeune femme dénudée venant répondre à la solidité de la voûte qui l’abrite, une main tendue vers un oiseau s’envolant… Tout est là, le rêve jusqu’au fantasme, l’un s’enchevêtrant dans l’autre et devenant des bâtisseurs d’architectures les plus audacieuses, de jardins, bosquets, rotondes, de ponts et de portes jusqu’à cet érotisme dérobé au monde. La fantaisie du caprice, l’imagination, l’humour, ne manquent pas en effet chez cet artiste à nul autre pareil en cette fin de Siècle des Lumières. Annie Le Brun n’hésite d’ailleurs pas à souligner que cet artiste singulier préfigure les audaces de Courbet et de son Origine du monde ainsi que les méandres infinis du Facteur Cheval bien avant l’heure.

 

 

Ces fictions audacieuses sont analysées par les auteurs de ce riche catalogue qui tous font valoir les limites floues entre réalité et onirisme, un soin des détails conjugué à un gout sans réserve pour des envolées initiatiques. Les parts d’ombre aussi se révèlent dans ce catalogue, celles que l’artiste entretint avec lui-même dans ces autoportraits comme pour les choses de l’amour. Les chimères prennent d’autres formes avec Jean-Jacques Lequeu, en anticipant le Symbolisme à venir, ces univers de papiers et d’encres composent un paysage où l’homme va devoir apprendre à composer, pour le meilleur et pour le pire dans les années qui suivront celles de cet artiste étonnant.

 

 

NGALA WONGGA – Martine Perret.
Ambassade d'Australie jusqu'au 6 septembre 2019

LEXNEWS | 24.02.19

par Sylvie Génot-Molinaro


Crédit photos : Andrew McLeish


L'Assemblée Générale des Nations Unies a déclaré l'année 2019 « Année Internationale des langues autochtones ». Par cette initiative, l’Organisation internationale a souhaité souligner l'immense valeur de ces langues pourtant en grand danger de disparition. Dans cette otique de préservation, l'ambassade d'Australie accueille et présente actuellement en ses murs, le projet Ngala Wongga, une collaboration avec la communauté aborigène de la région de Goldfields-Esperence en Australie-Occidentale, venant, elle aussi, souligner ainsi l’importance culturelle de ces langues menacées d'Australie.
Rappelons que si sur cette immensité de terre, 120 langues autochtones sont encore parlées, une enquête nationale de 2014 révèle cependant que seules 13 d'entre elles peuvent être considérées comme pérennes. Une partie du patrimoine culturel de l'Australie risque ainsi d'être perdue à jamais comme une grande partie des 250 langues recensées en 2005. Seuls des programmes linguistiques peuvent encore stopper leur disparition. Martine Perret, photographe et initiatrice du projet Ngala Wongga, a décidé de témoigner par ses photographies de l'urgence de cette priorité. Appuyé par ses photographies, fortes, aériennes de la région des lacs salés de Goldfields et des portraits de femmes et d'hommes du bush, il y a, en effet, selon elle, urgence à comprendre que ces langues, ces hommes et ces régions constituent l'identité même de groupes culturels indissociables et interdépendants et dont la survie dépend de ces éléments. Dans un mode de l'oralité, perdre sa langue, rappelle-t-elle, c'est perdre sa culture, son histoire, son identité. Martine déroule, ainsi, huit vies de personnes qu'elle a pu rencontrer et photographier, huit témoins et locuteurs de langues de la culture aborigène et de langues en danger. Telle, Edna l'une des dernières personnes à parler couramment le tjupan, une langue menacée des Goldfields, tout comme Phyllis qui elle, parle le ngadjumaya, une langue également très fortement menacée ou encore Glenys parlant le putijarra dont on estimait en 2004 que seules 4 personnes le parlait encore. Bien sûr, au-delà de la pérennité de ces langues autochtones, c’est toute l'histoire et la culture des aborigènes qui sont concernées et ce depuis l'arrivée des occidentaux sur le continent…

Avec notamment les douloureuses questions de la génération des enfants volés ou encore de ces enfants métisses, enlevés à leurs familles, ainsi que témoignent Nyapala Morgan et Laurel Cooper, enfants chassés à travers le bush pour être envoyés dans des missions et y être scolarisés avec interdiction d'y parler leur langue maternelle... Une vraie douleur culturelle et identitaire.

 

Crédit photos : Andrew McLeish


On y découvre aussi l'histoire de Dinny Smith, artiste reconnu dont les peintures donnent vie à ses terres traditionnelles, ancien des plus respectés du pays, parlant le ngaanyatjarra tout comme Glen Cooke, lui aussi artiste reconnu, et dont l’œuvre s'inspire des récits du temps du rêve. Ces personnalités sont ou ont été très importantes dans les prises de conscience des gouvernants quant au destin culturel et traditionnel du pays entier.
 

Crédit photos : Andrew McLeish

 

Une installation contemporaine avec projection des photos de Martine Perret sur des tulles tendus de Jonathan Mustang, artiste vidéaste, vient animer le lieu avec 15 chants traditionnels dans différentes langues autochtones. « cette exposition peut contenir des images et des voix de personnes décédées. À travers ces images et ces voix, nous célébrons la vie de ceux qui nous ont quittés... hommage aux Anciens du passé et du présent... » aime à préciser Martine Perret.
Les aborigènes d’Australie racontent que les langues ont été mises sur terre par des êtres Tjukurrpa (du temps du rêve) et qu'elles sont liées à des zones spécifiques et non nécessairement aux peuples. C’est ainsi, de par cet esprit, que cette riche exposition tant par son apport que par sa nécessité partira dans quelques mois à travers toute l'Australie.

 

« Nouvelle présentation des collections » Yves Saint Laurent

Musée Yves Saint Laurent, 5 avenue Marceau, Paris XVIe.

LEXNEWS | 16.02.19

par L.B.K.

 


 

La « Nouvelle présentation des collections » du célèbre couturier est tout simplement et fabuleusement Yves Saint Laurent. Présentées dans cet hôtel particulier, au 5 avenue Marceau, qui fut sa maison de couture de 1974 à 2002 avant de devenir la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent, aujourd’hui Musée Yves Saint Laurent, ces collections offrent pas moins de 50 modèles inédits présentés sur l’ensemble des espaces d’exposition. Des collections qui révèlent toute la création, le travail, documentions et modèles ayant donné naissance à ce style inimitable Yves Saint Laurent, un style ne cessant encore aujourd’hui de fasciner.

 

 

Robes de cocktail, hommage à Serge Poliakoff et Piet Mondrian.

Collection haute couture automne-hiver 1965.
© Yves Saint Laurent / photo Sophie Carre


Le parcours retenu invite à commencer par les « Salons Haute-Couture » tout de vert et d’or où tant de défilés et d’essayages ont eu lieu. Le visiteur retrouve dans ce décor d’origine comme projetée toute la magie et la fascination qu’a pu exercer la robe Mondrian née, ici même dans ces murs, en 1965. C’est cette célèbre création d’avant-garde inspirée du peintre Piet Mondrian qui a braqué tous les projecteurs de la haute couture et de la presse sur Yves Saint-Laurent, faisant du jeune couturier l’un des plus prisés, enviés et célèbres couturiers de par le monde. Une robe volontairement moderne aux lignes géométriques, épurées, et aux couleurs omniprésentes. En jersey de laine, travaillées en incrustations sans aucune couture, le couturier par ces « robes – tableau » relie le monde de la mode et celui de l’art, sublimant ainsi l’esthétique avant-gardiste initiée par Mondrian. Une robe indépassable, inclassable, saluée de Paris à New York.

 

Robe de cocktail portée par Malorie. Hommage à Piet Mondrian.

Collection haute couture automne-hiver 1965, Paris, juillet 1965.

Photographie du Secrétariat International de la laine.
© IWS Photos - DR

 

New York où le Metropolitan Museum of Art présenta en 1983 une exposition dédiée à Yves Saint Laurent, première exposition de par le monde consacrée à un couturier de son vivant. Le visiteur se prend alors devant ces coupures de presse, couvertures de magazine, et célébrités - Jane fonda ou encore Catherine Deneuve, à imaginer ces robes passant et défilant dans ces salons d’un pas élégant et aérien, un songe qui l’invite sans plus attendre à la suite du parcours…

Car le deuxième espace dédié à cette « Nouvelle présentation des collections » Yves Saint Laurent ne saura laisser le visiteur de marbre. Après une création moderne en hommage au couturier signée Nicolas Saint Grégoire, c’est un mur entier dédié aux dessins sur papier de la main même du couturier que le visiteur découvrira. Robes de cocktail, de soirée, chapeaux, manteaux avec leur échantillon épinglé donnant indication de l’étoffe et de la couleur… Que de minutes à regarder ce rose, ce vert, ce petit bout de dentelle…avant de découvrir sur fond noir, derrière soi, ces mannequins de cire arborant les modèles et créations que le visiteur s’est pris précédemment à imaginer : Robe noire toute de plis, robe Mondrian ou d’inspiration Serge Poliakoff dans ses diverses variations et couleurs…

 

© Musée Yves Saint Laurent Paris

 

Mais, ce n’est là presque si on osait qu’un préambule, car ce sont des salles plus mirifiques les unes que les autres qui attendent encore le visiteur. Dans une succession d’espaces initiés par la fameuse robe de mariée d’inspiration russe en tricot de laine ne laissant apparaître que le visage de la mariée, ce sont les créations représentatives du « style Yves Saint Laurent » qui s’offrent au regard admiratif des inconditionnel(le)s du couturier ; Un style volontairement marqué de coupes masculines, une élégance alliant confort et pureté des lignes : saharienne, trench-coat rouge sur robe rose, tailleurs ou smokings noirs, smoking-jupe ou smoking-boléro aux lignes épurées irréprochables. Des créations marquant l’émancipation des femmes et devenues des classiques.

 

© Yves Saint Laurent.

Photo : Guy Marineau


A l'étage, ce sont de véritables créations d’exception que découvrira le visiteur ; des modèles inspirés du Moyen-Âge, de la Renaissance, de Vélasquez… Ici, les accessoires chapeaux, plumes, bijoux, bracelets ou colliers jettent leurs reflets et feux. Ces derniers sont signés de célèbres noms notamment Claude Lalanne avec lequel Yves Saint-Laurent collabora et entretiendra des liens étroits. Des modèles qui à chaque podium de présentation reprennent vie par des présentations vidéo des défilés d’Yves saint Laurent réalisées par Claus Ohm.

 

 

Robes du soir pourvues d’éléments sculptés créés par Claude Lalanne.

 Collection haute couture automne-hiver 1969.

Dernier défilé, Centre Pompidou, Paris, 22 janvier 2002.

 © Yves Saint Laurent / photo droits réservés

 

Enfin, le visiteur ne pourra que s’attarder longuement dans le « Studio » du Maître, cœur battant de la célèbre Maison de haute couture. Là, rien n’a bougé et les voix se font étrangement murmures… Passementerie, coupons, bibliothèque… Il n’y aucun doute, le Maître des lieux est là, présent, entouré de ses créations, créations qui ont fait de lui, Yves Saint-Laurent, un des plus grands couturiers du XXe siècle, cette icône incontournable de la Haute-Couture.

 

Léonard de Vinci et la Renaissance italienne
Dessins de la collection des Beaux-Arts de Paris Cabinet des dessins Jean Bonna
Jusqu’au 19 avril 2019

LEXNEWS | 10.02.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

Léonard de Vinci(Vinci, 1452 - Amboise, 1519)

Tête de vieillard de trois quart Pointe d’argent sur papier

 légèrement préparé ocre rosé. H. 0,095 ;

L. 0,085 m.Inv. n°EBA427
 

L’exposition aux Beaux-Arts de Paris consacrée à Léonard de Vinci et à ses contemporains de la Renaissance italienne offrira au visiteur une intimité certaine avec une sélection de trente dessins de maîtres de la fin du XVe jusqu’au début du XVIe siècle. Dans la petite salle du Cabinet des dessins Jean Bonna, le visiteur se trouvera en effet immédiatement en un rapport étroit aux œuvres qu’il pourra alors tout à loisir découvrir et approcher – fait rare - au plus près. Sentiment toujours étrange d’être ainsi convié dans l’atelier d’un artiste qui aurait accroché rien que pour vous, sans façon, ses esquisses et croquis, agréable antithèse des expositions modernes à force de scénographies sophistiquées. En ces lieux, seul le trait et la ligne s’expriment, en ébauche, en esquisse… Et l’on saisit ainsi le sentiment qui étreignait Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe lorsqu’il reconnaissait : « Je ne pouvais m'arracher aux dessins originaux de Léonard de Vinci, de Michel-Ange et de Raphaël. Rien n'est plus attachant que ces ébauches du génie livré seul à ses études et à ses caprices; il vous admet à son intimité; il vous initie à ses secrets; il vous apprend par quels degrés et par quels efforts il est parvenu à la perfection : on est ravi de voir comment il s'était trompé, comment il s'est aperçu de son erreur et l'a redressée ». C’est bien à l’intimité de l’œuvre à laquelle nous sommes en ce musée des Beaux-Arts conviés, avec les plus grands maîtres.

 

Raffaello Sanzio, dit Raphaël(Urbino, 1483 – Rome, 1520)

 Étude pour une draperie et tête d’homme (verso)

Pointe de métal,  rehauts de blanc sur papier préparé rose pâle.

 

 

Léonard de Vinci tout d'abord, car son nom seul est synonyme de maestria, un Léonard de Vinci dont nous commémorons également cette année l’anniversaire de sa mort survenue le 2 mai 1519. Quatre dessins du célèbre génie de la Renaissance italienne sont exposés : une admirable feuille d’études pour L’Adoration des mages, peinture accrochée aux Offices de Florence.

Si aucune figure n’a été directement reprise dans l’œuvre finale, la parenté est manifeste et ces mouvements arrêtés par le temps semblent se prolonger dans le tableau. Nous retrouvons aussi cette autre spécialité ayant fait la réputation de Léonard de Vinci lorsqu’il sut imposer à Ludovic le More à la cour de Milan un art militaire né de son seul génie, et réussissant à faire la synthèse d’anciens traités de Vitruve…

 

Léonard de Vinci (Vinci, 1452 - Amboise, 1519)

Études de balistique Plume et encre brune.

H. 0,200 ; L. 0,280 mInv. n° EBA 423
 

Deux autres dessins témoignent également du génie et de l’acuité de son regard dans l’art du portrait avec celui d’un vieil homme de profil ou de trois quarts à droite, pour lequel chaque trait a su graver les sillons de la vie pour l’éternité. Mais le visiteur se méprendrait s’il pensait que l’exposition se « limitait » à ces quatre dessins, car celle-ci aurait tout autant pu s’intituler « Raphaël et la Renaissance italienne » tant les dessins présentés de cet autre prestigieux maître séduisent pour leur qualité et leur fraîcheur, telle cette magnifique étude d’un profil pur d’homme ou encore ces draperies à peine esquissées pour la Madone au baldaquin au Palazzo Pitti de Florence.

 

 Filippino Lippi (Prato, 1457- Florence, 1504)

Deux figures drapées (verso) Pointe d’argent et gouache sur papier vergé blanc préparé gris. Inv. n°EBA187

 

Mais, bien qu’en un petit espace, l’exposition ne s’arrête pas pour autant, et nombre de belles découvertes attendent encore le visiteur avec notamment des dessins de Benozzo Gozzoli, Filippino Lippi, Fra Bartolomeo et autres grands noms de Maîtres qui offriront au visiteur de belles émotions d’une rare délicatesse.


Commissariat : Emmanuelle Brugerolles


 

Catalogue : Léonard de Vinci et la Renaissance italienne Carnet d'études n°45 sous la direction d'Emmanuelle Brugerolles, conservateur général du patrimoine. Beaux-Arts de Paris Edition, 2019.

 

Le Musée Pouchkine - Cinq cents ans de dessins de maîtres

Fondation Custodia – Paris

jusqu’au 12 mai 2019

LEXNEWS | 10.02.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 

 

Si « voyager c'est naître et mourir à chaque instant » ainsi que le rappelait Victor Hugo, alors nous ne pourrons que renaître en excellence lors de ce fabuleux voyage dans l’art des dessins de maîtres du musée Pouchkine qu’offre au visiteur la Fondation Custodia. La formule n’est point une pure figure de style, mais touche en plein cœur l’expérience qu’en fera chaque visiteur de cette splendide exposition qui vient d’ouvrir avec pas moins de 200 œuvres graphiques du légendaire musée moscovite. La réussite de cette exposition d’une exceptionnelle richesse tient tout d’abord à l’excellence des œuvres réunies grâce à l’effort conjoint du dynamique directeur de la Fondation Custodia Ger Luijten et de Marina Lochak, directrice du Musée Pouchkine. Lors de la présentation de l’exposition, Ger Luijten rappela la grande qualité des dessins provenant du célèbre musée et dont un grand nombre n’avaient jusqu’alors jamais été montrés en Europe.

 

 

Albrecht Dürer (Nuremberg 1471 – 1528 Nuremberg),

Putti danseurs et musiciens, avec un trophée antique,

1495 Plume et encre noire, 271 × 314 mm
Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

 

C’est ainsi dans le cadre unique et intime de la Fondation Custodia et de ses salles à l’ambiance feutrée que cette exposition a été montée en un dialogue savant et attractif entre les œuvres de ces Maîtres dont les noms à eux seuls étourdissent. Jusqu’à la dernière minute l’accrochage a été discuté, modifié et enrichi par de nouvelles confrontations, tel artiste ouvrant vers telle œuvre voisine qui elle-même suggère la salle suivante en une succession de renvois subtils et qu’il appartiendra à chacun de découvrir. Parquet crissant sous les pas, éclairage délicat, proximité des œuvres sans barrière et autres alarmes, tout a été conçu pour offrir une expérience intime avec ces lignes et ces traits offerts par les plus grands maîtres du XVe au XXe siècle.

Les noms mêmes de ces grands Maîtres, nous l’avons annoncé, donnent le vertige : Dürer, Véronèse, Rubens, Fragonard, Tiepolo, Friedrich, Kandinsky, Picasso, Matisse, Modigliani, Chagall ou encore Malevitch sans oublier Renoir, Degas, Toulouse-Lautrec et Van Gogh. Et, ce n’est là qu’une toute petite sélection parmi les 350 000 gravures et 27 000 dessins que compte ce musée dont les collections furent fondées par le professeur Ivan Tsvetaev dès 1912.

Le visiteur pourra ainsi redécouvrir le trait d’Albrecht Dürer (1471 – 1528) avec ses Putti aériens en une ode à l’antique faisant écho à la Renaissance italienne voisine avec l’art de Vittore Carpaccio, Parmigianino ou du Cavalier d’Arpin. La force du trait préfigure les œuvres picturales à venir ou rêvées, les ébauches suggèrent le mouvement sans le dévoiler comme pour mieux introduire l’univers du siècle de Poussin, Rembrandt et Rubens qui lui succède. C’est en effet avec le maître français Nicolas Poussin que le voyage se poursuit avec une étude Zénobie trouvée sur les bords de l’Araxe qui témoigne déjà de la puissance de l’artiste pour rendre la force de la providence de ce récit tragique tiré des Annales de Tacite.

 

 

Rembrandt Harmensz van Rijn (Leyde 1606 – 1669 Amsterdam),

Étude d’une femme tenant un enfant dans les bras, vers 1650
Plume et encre brune, rehauts de blanc, 110 × 67 mm
Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

 

 

Les découvertes se poursuivent encore avec Rembrandt et L’Étude d’une femme tenant un enfant dans les bras, quelques traits seulement et une force évocatrice unique, Rubens et l’émotion suscitée par ce Centaure vaincu par l’Amour… avant d’aborder Le Siècle des Lumières avec Antoine Watteau et François Boucher où la grâce se dispute à la fougue de l’art français sans oublier le Romantisme allemand avec Caspar David Friedrich et ses Deux hommes au bord de la mer, en une inoubliable contemplation de la nature et de l’âme.

 

 


Henri Matisse (Le Cateau-Cambrésis 1869 – 1954 Nice),

Portrait de Lydia Delectorskaya,

1945 Fusain et estompe, 527 × 405 mm
Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou
© Succession H. Matisse

 

Impossible de citer toutes les œuvres notoires d’Ingres, Corot , Delacroix, Renoir, Toulouse-Lautrec, Degas, Gustave Moreau, Odilon Redon et Van Gogh qui termine la première partie de l’exposition, car au sous sol de la Fondation, le voyage se poursuit avec autant d’excellence pour le XXe siècle : Matisse, Picasso, Malevitch, Kandinsky… Des Maîtres également pour certains moins connus du public français, mais à découvrir avec un très vif intérêt. On se surprend à penser qu’il faudra revenir pour apprécier la richesse de cette exposition qui vaut à elle seule un extraordinaire voyage au long cours !

 

Pour compléter idéalement cette exposition, le catalogue d'exception publié à cette occasion offre par son iconographie remarquable et les notices complètes rédigées un voyage au coeur des chefs d'oeuvre du dessin des maîtres du célèbre musée...

 

Publication : Le Musée Pouchkine. Cinq cents ans de dessins de maîtres Paris, 480 pp., 30 × 24 cm, ca. 300 ill., relié, Fondation Custodia, 2019.

 

 

Le Talisman de Paul Sérusier

Une prophétie de la couleur

Musée d’Orsay jusqu'au 2 juin 2019

LEXNEWS | 05.02.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Dans la galerie Lille du musée d’Orsay, une œuvre hypnotique saisit immédiatement le visiteur, le Paysage au Bois d’Amour plus connu par la suite sous le nom Le Talisman, une toile peinte par Paul Sérusier (1864-1927) en 1888. Les commissaires de l’exposition Claire Bernardi et Estelle Guille des Buttes-Fresneau ont donné comme sous-titre à cette l’exposition « Une prophétie de la couleur », ce qui est manifestement le cas si l’on songe à la force sensorielle que cette œuvre de taille modeste (27 x 21,5), une pochade réalisée sur le vif, exerce encore de nos jours. Curieusement la peinture est présentée « sous la direction de Gauguin » au revers du panneau, une mention énigmatique qui témoigne de l’importance qu’accordait le jeune peintre à son aîné, fascination faite de réserves initiales puis de pleine adhésion lors de son retour de Pont-Aven en octobre 1888 après avoir peint cette œuvre. Une toile réalisée en plein air et qui prendra rapidement le caractère d’icône pour les Nabis. L’attraction pour la couleur supplantant forme et représentation étonne de prime abord en redécouvrant cette œuvre ainsi présentée sans cadre au cœur d’une vaste cimaise. L’œil ne parvient pas initialement à distinguer ce petit coin de nature où coule l’Aven dans la campagne bretonne. Gauguin avait fait remarquer à Sérusier : "Comment voyez-vous ces arbres ? Ils sont jaunes. Eh bien, mettez du jaune ; cette ombre, plutôt bleue, peignez-la avec de l'outremer pur ; ces feuilles rouges ? mettez du vermillon". La prophétie de la couleur est ainsi au cœur de l’action de l’artiste avec cette « surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées » selon les mots inspirés de Maurice Denis, préfiguration de l’abstraction à venir du siècle suivant.

 

Emile Bernard (1868-1941)L'Arbre jauneVers 1888Huile sur toileH. 65,8 ; L. 36,2 cmRennes, musée des Beaux-Arts de Rennes© MBA, Rennes, Dist. RMN-Grand Palais / Adélaïde Beaudoin

 

À partir de cette œuvre, le parcours de l’exposition ouvre tout un réseau de significations et de renvois en un propos passionnant permettant de mieux appréhender l’identité de l’œuvre, de son auteur et du mouvement Nabis, sans oublier sa postérité pour le XXe siècle. Différentes sections accompagnent le visiteur dans les méandres de ces couleurs pures de vert Véronèse, rouge vermillon, ocre jaune, bleu de cobalt pour mieux saisir cette « leçon de peinture au Bois d’Amour » qui conduira à l’éclosion du synthétisme. Un courant qui abandonnera l’espace comme illusion en simplifiant les formes et aura recours aux larges aplats de couleurs pures souvent délimitées de cernes foncées. Le mouvement Nabis qui comprendra Sérusier, Denis, Ranson, Piot, Ibels, Bonnard, suivis par Vuillard, Roussel, Verkade, Ballin, Vallotton et Lacombe, va régulièrement se réunir en cercle mystique où religion, ésotérisme et sciences occultes se conjugueront pour dépasser le réel, ce dont reflète parfaitement la sélection réunie d’œuvres dans cette magnifique exposition. La vibration de la couleur, l’enchantement des formes métamorphosées par la perte des repères, les différents niveaux d’abstraction qui s’immiscent dans ces œuvres témoignent de cet élan artistique fertile qui repense fondamentalement les règles esthétiques jusqu’alors en vigueur. Une exposition qui invite au cœur de l’intime, une expérience à ne pas manquer.

« Le Talisman de Sérusier » catalogue sous la direction de Claire Bernardi et Estelle Guille des Buttes-Fresneau, Musée d’Orsay, RMN, 2018.
 


C’est bien évidemment le tableau de Paul Sérusier Le Talisman qui orne la couverture de ce catalogue dont le revers a été reproduit au quatrième de couverture, une intimité à l’œuvre voulue et à laquelle invitent les commissaires de l’exposition.

 

 

La valeur iconique du tableau Le Talisman, superbement mis en lumière par l’exposition qui lui est consacrée au musée d’Orsay, fait l’objet dans le catalogue qui l’accompagne d’une première étude signée Estelle Guille des Buttes-Fresneau par laquelle cette dernière souligne le basculement auquel invitera l’œuvre de la reproduction à la suggestion. Cette leçon « initiatique » sera relayée par Maurice Denis qui conservera toute sa vie ce tableautin auquel il tenait tant.

 

Maurice Denis (1870 - 1943)Paysage aux arbres verts ou Les Hêtres de Kerduel1893Huile sur toileH. 46 ; L. 43 cmParis, musée d'Orsay © RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

 

 L’œuvre va rapidement acquérir un statut mythique, servant de fondation et d’attraction pour les contemporains et successeurs de Sérusier ainsi que l’analyse dans sa contribution Catherine Méneux. Une dimension également étudiée par Claire Bernardi qui montre bien comment Le Talisman est devenu une création plus regardée en tant qu’icône de l’histoire de la peinture que pour elle-même. Chaque discours fait sur elle, avec Maurice Denis tout d’abord, a accentué cette valeur programmatique, ce qu’elle n’avait pas initialement, si ce n’est des intuitions « nébuleuses » comme le reconnaissait Sérusier lui-même. Ce catalogue propose ainsi de parcourir par ses riches et analytiques contributions ces chemins sinueux entre couleurs qui s’émancipent et formes qui s’amenuisent. Des décors qui prennent ainsi une autre dimension, nourris d’interrogations transcendantales, laissant place à des paysages rêvés sinon vécus et dont le lecteur peinera à sortir… Et n’est-ce pas, là, toute l’énigmatique puissance du Talisman de Sérusier ?

 

Georges Lacombe (1868-1916)Marine bleue, effet de vaguesVers 1893Huile sur toileH. 49 ; L. 64,5 cmRennes, musée des Beaux-Arts© MBA, Rennes, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Manuel Salingue
 

 

Fernand Khnopff (1858-1921), Le maître de l'énigme
Petit Palais Paris jusqu’au 17 mars 2019

LEXNEWS | 24.01.19

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 


C’est à une singulière exposition à laquelle nous invite le Petit Palais de Paris avec une scénographie faisant honneur au sens de l’esthétique du maître du Symbolisme belge Fernand Khnopff. Artiste trop souvent méconnu en France, Fernand Khnopff fut pourtant à l’initiative de la création du célèbre groupe Les Vingt, groupe d’Avant-gardes de Bruxelles. C’est dans l’enfance du futur symboliste qu’il faut rechercher la genèse de cette nostalgie qui le caractérise et de l’énigme qui ne cesseront de ponctuer son œuvre.

 

Fernand Khnopff, I Lock My Door Upon Myself, 1891 Huile sur toile • 72,7 × 141 cm • Coll. Neue Pinakothek, Munich • © BPK, Berlin / Dist. RMN-GP image BStGS

 

Le jeune garçon gardera toujours, en effet, le regret de sa maison d’enfance, et n’aura de cesse sa vie durant de la retrouver sous des formes idéalisées. Il côtoya des artistes comme James Ensor, Edward Burnes-Jones, le mouvement préraphaélite influencera en effet son travail marqué par sa rencontre avec le milieu Rose-Croix et son prophète le plus marquant le Sâr Peladan.

Les réminiscences brugeoises et l’omniprésence de Marguerite, sa sœur qui sera son principal modèle, composent un univers cristallisé autour de cette fameuse demeure conçue par l’architecte de l’art nouveau Édouard Pelseneer à Bruxelles, véritable atelier initiatique réunissant tous les archétypes qui comptaient pour l’artiste.

 

Le parcours a judicieusement retenu cette dernière comme portail d’entrée afin de familiariser le public à l’univers de Fernand Khnopff, un univers ponctué de paysages, de portraits d’enfants, et de rêveries nées d’un intérêt particulier et assidu pour les œuvres des Primitifs flamands sans oublier ces énigmes toutes personnelles telle cette toujours surprenante sphinge qui intéressera plus d’un psychanalyste… Nous parcourons ainsi dans des nuances de bleu, blanc et or ponctuées de noir les univers du peintre, du paysage marqué de solitude aux portraits de ses proches, dont l’incontournable Marguerite, portrait en double de l’artiste. L’art photographique pique également la curiosité de cet esprit décidément insatiable, un art qui lui permet de saisir les poses de sa muse, mais aussi de ses propres œuvres.

 

 

Fernand Khnopff, L’Art ou Des caresses, 1896, Huile sur toile • 50,5 x 151 cm • Musées Royaux des Beaux-Arts, Bruxelles © akg-images

 

 

Le parcours de l’exposition présente une centaine de pièces de l’artiste présentées selon les thématiques favorites de Fernand Khnopff, notamment la figure d’Hypnos qui sera récurrente dans son travail, de même que la méduse ou encore le sphynx, chacune dialoguant avec l’inconscient de l’artiste pour donner naissance à des œuvres singulières comme L’Art ou Des Caresses, Le masque au rideau noir, I Lock My Door Upon Myself, autant d’œuvres qui encourageront une intimité certaine avec les mondes intérieurs de l’artiste mis en lumière par cette passionnante exposition.

 

Commissaires :
Michel Draguet, directeur des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique ; Christophe Leribault, directeur du Petit Palais ; Dominique Morel, conservateur général au Petit Palais, avec le soutien exceptionnel des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique


Ouvrage « Fernand Khnopff » Textes de Michel Draguet, Éditions Fonds Mercator

 

The Israël Museum Jérusalem Freud of the Rings

20 Jul 2018 - 02 Mar 2019

LEXNEWS | 21.12.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

La fascinante attirance de Freud pour l’art antique est bien connue, et la célèbre photographie de son bureau suffira pour s’en convaincre avec ces centaines d’objets provenant d’Egypte, de Grèce ou de Rome. Ce que l’on sait moins, c’est que le célèbre initiateur de la psychanalyse eut également pour coutume d’offrir à chacun des membres de son cercle « Comité Secret » une bague ornée d’une intaille, ces merveilleuses petites pierres gravées en creux provenant de la Grèce et Rome antique. Ces offrandes tel un rite initiatique de Freud à ses disciples ont fait l’objet d’une belle et rare exposition au musée de Jérusalem ainsi que d’une riche et non moins belle publication permettant de faire mieux connaître cette aventure qui est – on l’imagine sans peine – forte de signifiants et de signifiés !

 

 

Point de départ de cette fabuleuse aventure qu’offre au public cette exposition et cet ouvrage, la découverte tout à fait fortuite de l’une de ces bagues dans la collection du musée Israël Museum Jérusalem . Morag Wilhelm, commissaire de l’exposition, eut alors l’heureuse envie de retrouver ses consœurs éparpillées dans le monde entier afin de les réunir à nouveau près de celle du maître et père de la psychanalyse, le célèbre Sigmund Freud. Un tour de force ou de magie qui ne peut laisser indifférent tout professionnel ou amoureux de psychanalyse et tout amateur ou passionné d’intailles ou de beautés antiques... Outre, en effet, leur indéniable beauté intrinsèque, que n’ont-elles, qui plus est, à nous apprendre !

Chacune d’entre elles a été choisie soigneusement par Freud pour chaque disciple en particulier, les scènes évoquées provenant essentiellement de la mythologie telles cette représentation de Niké (la Victoire) ou cette autre Hippocrate pour le symbole de la médecine inspirant ces explorateurs de la psyché humaine.

 

Phyllis Grosskurth souligne dans le catalogue « The Secret Ring » combien ce comité a été fondé en réaction à la rupture entamée par C.G. Jung au sein du groupe de Vienne, lui qui pourtant avait été choisi pour héritier par le père de la psychanalyse. Mais, C.G.Jung avait décidé de ne plus suivre la voie exclusive donnée par Freud et de mener ses propres recherches sur les archétypes et l’inconscient collectif.

 

 

Plusieurs autres objets antiques ont été, par ailleurs, associés à cette exceptionnelle réunion de bagues antiques afin de mieux mettre en évidence les liens étroits qui pouvaient unir les inspirations du célèbre psychanalyste avec l’Histoire, l’art et l’archéologie ; ses études sur le Moïse de Michel-Ange ou la Gradiva le démontrent s’il en était encore besoin. Un ouvrage informé à la riche iconographie offrant un fabuleux voyage haut en couleur… et en symbole !

 


 

Commaissaire : Morag Wilhelm, Scénographie : Designer: Tal Gur

 

Trésors de Kyoto, trois siècles de création Rinpa

Musée Cernuschi - Paris Musées jusqu’au 27 janvier 2019.

LEXNEWS | 14.12.18

par Philippe-Emmanuel Krautter


 

L’exposition qui se tient actuellement au musée Cernuschi jusqu’à fin janvier est l’occasion de découvrir des œuvres rarement exposées en dehors du Japon et introduisant à l’art subtil Rinpa. Apparu au début du XVIIe siècle, ce courant a la particularité originale de perdurer encore de nos jours. Comment ce style se caractérise-t-il ? C’est tout le propos de cette belle exposition dans le cadre intimiste du musée Cernuschi en une scénographie mettant en valeur la splendeur de ces œuvres précieuses. Certaines d’entre elles sont en effet classées Trésor national au Japon tel le Dieux du vent et du tonnerre de Tawaraya Sōtatsu conservé dans le temple Kennin-ji à Kyōto et seulement visible en de très rares occasions. Cette exposition proposée dans le cadre de la saison Japonismes 2018 a retenu une soixantaine d’œuvres témoignant de l’identité dans la diversité de ce mouvement qui se manifeste non seulement dans la peinture, mais aussi les domaines de la gravure, de la céramique, du bois et bien sûr, la laque.

 

 

Kyôto est l’âme et berceau du mouvement Rinpa, un art qui ne se transmet pas classiquement de maître en disciple, mais selon des codes esthétiques et affinités spirituelles d’un artiste pour un autre. Le regard est happé par ces lignes épurées qui évoquent, ici, un souffle de vent sur ces fleurs d’été avec Sakai Hoitsu, là, l’incandescence de la matière pour ce bol à thé de Hon’ami Koetsu. Les arts et la nature viennent enrichir l’inspiration de ces artistes qui ont recours parfois à des couleurs vives lorsqu’il s’agit d’évoquer le Mont Fuji (Ogata Korin). Le legs laissé par la célèbre Époque de Heian (794-1185) a tissé un lien indéfectible entre tous ces artistes en exacerbant cette sensibilité particulière d’une beauté classique qui transparaît notamment dans des œuvres célèbres de cette période notamment Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu ou le Makura no sōshiNotes de chevet ») de Sei Shōnagon, sans oublier le fameux poème Iroha. Chaque siècle va désormais apporter une touche légère à cette sensibilité artistique qui l’enrichira sans la dénaturer jusqu’aux artistes du XXe siècle comme Sekka qui perpétue cette tradition avec de superbes créations de textiles, éventails, peintures et autres céramiques. En raison de la fragilité des oeuvres, leur présentation est évolutive et intègre quatre rotations majeures pendant la durée de l’exposition. Lors de la plus grande rotation, du lundi 10 au vendredi 14 décembre inclus, l’exposition sera fermée au public (dernière rotation le 31 décembre). Une exposition aux rares splendeurs à voir et revoir, donc, selon ces rotations.
Cette exposition est organisée conjointement par le Musée Cernuschi - Paris Musées, la Fondation du Japon, le Musée national d’art moderne et le Musée Hosomi de Kyoto.

Trésors de Kyoto, trois siècles de création Rinpa Musée Cernuschi - Paris Musées, 2018.


 

 


Le courant artistique Rinpa est considéré, ainsi que le relève Hosomi Yoshiyuki, directeur du musée Hosomi, comme l’un des arts les plus représentatifs du Japon. Le mot Rinpa vient du nom d’un artiste du milieu de l’époque d’Edo, Ogata Korin dont le caractère « rin » fut repris. Mais, ce seront surtout Hon’ami Koetsu et Tawaraya Sotatsu qui seront les fondateurs de ce mouvement né dans ce Japon du début du XVIIe siècle. Ils puiseront leur source d’inspiration majeure essentiellement dans l’Époque de Heian avec l’élégance et le raffinement qui caractérisaient la Cour impériale.

 

 

 

Les thèmes de la nature et des arts vont ainsi être développés à l’envi et donner naissance à cette émotion permanente encore perceptible de nos jours en plein cœur de Tokyo au rouge des érables à l’automne ou au délicat rose des fleurs de cerisier au printemps…
Okudaira Shunroku consacre ainsi en ouverture de ce riche catalogue un essai introductif sur ce qui fût peut être un des actes de naissance de ce mouvement en s’interrogeant sur la créativité de Sotatsu et sur l’élégance de Korin, créativité et élégance qui seront reprises par leurs différents successeurs les siècles suivants comme le rappelle Fukui Masumi dans sa propre contribution.

 

 

 

Unité et sensibilités distinctes selon les artistes, un souffle qui animera des artistes au siècle passé avec Kamisaka Sekka dont l’œuvre est analysée par Manuela Moscatiello, ce pionnier du design japonais moderne du XXe siècle.

À la lecture de ce catalogue à la fois esthétique par sa mise en page soignée et fort instructif de par les éléments culturels indissociables de l’Histoire du Japon, on ne pourra que découvrir ou revoir cet évènement incontournable qui se tient actuellement au musée Cernuschi.

 

Fendre l'air – l'art du bambou au Japon.
Musée du quai Branly Jacques Chirac jusqu'au 7 avril 2019

LEXNEWS | 21.10.18

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

C'est une exposition exceptionnelle que propose actuellement le musée du quai Branly Jacques Chirac jusqu’au 7 avril 2019, avec, réunies pour la première fois en Europe, des vanneries japonaises du passé et d'aujourd'hui. 180 vanneries et paniers réalisés uniquement en bambou et rotin par de grands maîtres artisans sont ainsi présentés au public, un savoir-faire d'exception qui se transmet depuis des siècles de maîtres en disciples. Cet art du tressage du bambou s'est développé à l'occasion de l'engouement pour les cérémonies du thé, autour de l'Empereur, chez les seigneurs ou shoguns. Arrivé de Chine au Japon aux environs des VIIIe et IXe siècles, ce rituel particulier et très codifié a nécessité la réalisation d'objets dédiés, vannerie pour les compositions florales ou d'Ikebana, corbeilles, éléments décoratifs, paniers et objets ayant tous un rôle très précis contribuant à l'harmonie de ce moment. Sous l'influence de l'art chinois, les premiers artisans s’inspirent de bronzes ou de porcelaines pour tresser ces vanneries en bambous de différentes essences. Des possibilités d’associations de textures et de coloris qui seront parfaitement maîtrisées.

 

Panier pour l’ikebana, UEMATSU Chikuyū (né en 1947) © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Tadayuki Minamoto

 

Tous les objets sont laqués pour éviter les dégradations du temps et leur conférer un aspect rigide, une solidité que même les siècles n'ont pas abîmée. À partir de 1868, l'aristocratie lettrée qui entoure l’empereur sous l'ère Meiji, prise le rituel Sencha (les feuilles de thé infusant très lentement) et est fière de montrer à leurs invités les vanneries les plus sophistiquées.

Les artisans se surpassent dans leurs créations et bâtissent ainsi une réputation qui ira jusqu'à créer des lignées de maîtres vanniers (familles Tanabe et Iizuka) accédant ainsi au statut d'artistes. Certains seront élus « Trésor National » tel Hayakawa Shokõsai qui sera le premier à signer ses œuvres vers 1880. De magnifiques pièces anciennes sont présentées (vanneries pour Ikebana Hanakago Karamono-Utsushi XIXème siècle) dans le contexte des maisons de thé reconstituées, mais cet âge d'or prendra fin avec la défaite du Japon lors de la deuxième Guerre mondiale et ce malgré la vague de japoniste qui s'empara de l’Europe dans les années 1860. Mais certains collectionneurs intéressés par ces créations uniques avaient déjà acquis de très belles pièces (comme Hans Spörry -1859/1925 - ou Lloyd Cotsen - 1929/2017). Surtout, la ténacité d’artisans artistes comme Izuka Rõkansai (1890/1958), considéré comme le plus grand vannier de l'histoire du Japon, a permis à cet art de traverser les années. Sa représentation à l’Exposition Internationale de Paris en 1925 a également permis une reconnaissance internationale de ces œuvres et de ces techniques de tressage sans cesse renouvelées.
 

 

Okimono en bambou nommé « Ritsudo» (Rythme), SUGIURA Noriyoshi (né en 1964) © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Tadayuki Minamoto


Ces artisans artistes du passé sont encore une source d’inspiration de nos jours ainsi que le démontre l’exposition de certains de leurs œuvres dans le parcours souhaité par Stéphane Martin. Le bambou est leur média et s'ils ont tous étudié de longues années l'art du tressage traditionnel, ils se sont affranchis et libérés des traditions pour ne garder que la matière, parfois associée à du métal, à la céramique ou à la laque... Les œuvres exposées sont récentes entre 2008 et 2018 (commande de très grande taille du musée du quai Branly Jacques Chirac à l'artiste Yonezawa Jiro «Daruma – Bodhidharma – bambou acier et laque. Depuis 2005 le musée a déjà acquis 8 paniers d'artistes pour ses collections). Les courts mais néanmoins très intéressants entretiens filmés de chacun des artistes exposés et les pièces surprenantes, en formats, en volumes, en couleurs, en textures, replacent cet artisanat d'art dans leur contexte.
Et si « Le vide est tout-puissant parce qu'il peut tout contenir « ( Kakuzȏ Okakura, Le Livre du thé, 1906 », c'est bien dans le cadre d’une telle exposition qu’il peut être comme un élément essentiel de l'équilibre entre matière et forme, pureté et merveilleux.

 

MEIJI - Splendeurs du Japon impérial (1868-1912)
Musée Guimet jusqu’au 14 janvier 2019

LEXNEWS | 05.12.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


L’actuelle exposition qui se tient au musée Guimet célèbre le 150e anniversaire de la Restauration de Meiji (1868-1912), une ère qui verra l’ouverture et la modernisation du Japon en un élan qui ne cesse de surprendre encore un siècle et demi plus tard. Quittant définitivement ses structures féodales pour sortir de l’isolement international, le Japon compte figurer parmi les puissances internationales, notamment par une étonnante production artistique dont une belle illustration a été retenue pour l’exposition bénéficiant de prêts exceptionnels de la Collection N. D. Khalili, du Musée d’Orsay et de la Japan Foundation. Orfèvrerie, cloisonnés, photographies, textiles, peintures, bronzes et autres céramiques révèlent les bouleversements et révolutions qui fûrent à l’œuvre tant dans les mentalités que dans les arts. Le visiteur y retrouvera ainsi des œuvres de grands artistes tels Kawanabe Kyosai ou Shibata Zeshin en compagnie de 350 pièces exposées. Mais quel fut l’élément véritablement déclencheur de cette mutation ? L’exposition rappelle que ce profond changement tiendra avant tout à la volonté d’un empereur, nommé Meiji, seul survivant mâle des six qu’eut l’empereur Komei. Meiji ou « politique de la lumière » saisit en effet l’opportunité dès son accession au pouvoir d’ouvrir le Japon sur le monde et d’accepter l’influence de l’Occident, ce que refusait le précédent gouvernement militaire isolationniste du shogun Tokugawa. Avec l’empereur Meiji, les navires entrent et sortent du Japon de manière florissante sur le plan économique et industriel.

 

 

 

 

C’est tout un système ignoré jusqu’alors du Japon féodal qui se met en place avec une facilité déconcertante prouvant s’il en était encore besoin l’extraordinaire faculté d’adaptation des Japonais. Les codes militaires du bushido, le costume traditionnel et jusqu'au modèle urbain subissent les assauts de l’Occident. De nombreuses photographies présentées dans l’exposition témoignent de cet élan et de cette nouvelle construction de l’image d’un Japon moderne ouvert vers le siècle à venir, une image également diffusée par les foires et Expositions universelles. L’art de cette époque traduit ces évolutions sans pour autant reléguer cependant la tradition aux oubliettes. Les codes culturels persistent, même lorsque la modernité s’immisce brutalement, une résistance que le XXe siècle connaîtra brutalement lors de la Seconde Guerre Mondiale avec la réaction militariste japonaise et plus pacifique avec le développement du cinéma et de la littérature. La dernière partie offre un clin d’œil familier aux Occidentaux avec la réception de cet art en mutation par ce que l’on a coutume d’appeler le Japonisme et qui aura une influence déterminante sur des artistes comme Vincent van Gogh ou Claude Monet. Une exposition offrant en un riche foisonnement d’œuvres et d’art toute la « Splendeur du Japon impérial » permettant d’appréhender l’ampleur de cette mutation que fut, au tournant des siècles derniers, l’ère Meiji.

 

 


Commissaires : Sophie Makariou, Présidente du MNAAG, commissaire générale Michel Maucuer, Conservateur, section Japon du MNAAG

MEIJI - Splendeurs du Japon impérial sous la direction de Sophie Makariou et Nasser D. Khalili, MNAG Liénart Editions, 2018.

 

 

Il serait réducteur de présenter l’ère Meiji comme une pure ouverture du Japon à la fin du XIXe siècle sur le monde balayant d’un revers de Kimono toute la tradition sur ce passage. Et si ce détail d’une paire de paravents peints par Ando Jûbei trahit quelques concessions à la modernité, ces impressions cotonneuses de palais enneigés et ce silence à peine troublé par l’irisation de l’onde par les carpes représentées relèvent cependant des codes classiques hérités du Japon traditionnel. C’est donc avec mesure et bien des nuances qu’il faudra aborder cette période charnière du Japon, ainsi qu’en témoigne le catalogue de l’exposition qui en révèle toutes les splendeurs. Aucune société, même la plus soumise, n’a su balayer ses acquis culturels par l’influence de courants extérieurs, surtout lorsqu’il s’agit du Japon, toujours volontaire pour observer et adapter, sans pour autant abandonner ses traits culturels classiques, même dans la plus grande modernité.

 

 

Et si le droit romain abordera les rives du pays du Soleil Levant en son Code civil et que le katana ne sera, plus guère porté sur la hanche gauche du samouraï, la fascination pour le mont Fuji dont témoigne le même Jûbei, maître du cloisonné, en dit long sur les permanences culturelles d’un pays à la longue et riche histoire. Le Japon produira certes en masse pour l’Occident avec toutes les dérives que comporte ce genre de massification de l’art, mais gardera cependant et préservera tout une portion de cette production plus réussie et plus soignée pour des acquéreurs japonais. Académies et institutions vont alors concurrencer le modèle traditionnel reposant sur la relation maître (sensei) et disciple. Des estampes se colorisent à souhait, révélant des vêtements à l’occidentale, les « longs nez » font leur apparition dans les représentations, les codes s’élargissent pour un Japon qui s’industrialise de manière étonnante si l’on considère ses codes féodaux à peine consumés. Le lecteur appréciera aussi le renouveau cloisonné résultant de ces mutations.

 

 

 Un style et avec lequel l’occidental a depuis longtemps entretenu une certaine attirance et familiarité due notamment au Japonisme déferlant en Occident concomitamment et faisant le bonheur des premiers collectionneurs et esthètes tels les Goncourt ou encore l’esthète et dandy Robert de Montesquiou qui n’hésita pas, dès la fin du XIXe siècle, à employer les services d’un jardinier venant tout droit du Japon... C’est tout un pan de l’Histoire du Japon moderne qui se dévoile dans ces pages colorées et riches d’enseignements, du point de l’Extrême-Orient, comme de l’Occident.
 

 

Exposition : « Nantes, 1886 : le scandale impressionniste »,
12 octobre 2018 – 13 janvier 2019
Musée des beaux-arts de Nantes

LEXNEWS | 26.11.18

par L.B.K.

 

 

L’exposition « Nantes, 1886 : le scandale impressionniste » qui vient d’ouvrir ses portes au musée des Beaux-Arts de Nantes propose au visiteur un extraordinaire voyage dans le passé, un pass pour ce que fut le Grand Salon de 1886 et qui se tint en cette ville même de Nantes. A l’époque, avec plus de 1800 œuvres, ce Grand Salon de 1886 fut un extraordinaire événement, où il était de bon ton de se rendre et d’être vu. Mais, au-delà de son caractère évènementiel en cette fin de XIXe siècle, ce Salon de 1886 fût et demeure exceptionnel dans la mesure où il concentra et révéla les profonds bouleversements que connut tant sur le plan industriel qu’artistique cette époque charnière.

 

Hélène Luminais Psyché
1886 Huile sur toile 52 x 82 cm

Musée des Beaux-arts de Nantes

 

Ainsi, c’est dans un dynamique foisonnement, associant un académisme, déjà quelque peu mal mené mais encore bien présent, et une avant-garde plus qu’audacieuse, que de nombreux artistes furent invités à y présenter leurs toiles. Renoir, Sisley ou encore Rodin y annoncent déjà les grands courants de l’art moderne.

Le public, les critiques et la presse sont au rendez-vous. Des peintres, tout juste dénommés ironiquement Impressionnistes par Louis Leroy, y font, bien sûr, scandale…

Mais on s’y presse tant il est vrai que l’enjeu de l’art en ce tournant de siècle est de taille, et s’y joue, certes, non sans débats et polémiques…

Aujourd’hui, plus de 130 ans après, c’est cette audace et importance du Grand Salon de 1886 que le musée des Beaux-Arts de Nantes entend faire revivre en relevant le défi de réunir en un même lieu une sélection de pas moins de 70 œuvres qui y furent présentées. Une rétrospective associant artistes académiques et avant-gardes en une effervescence révélatrice de toute une époque tournant de siècle, et que le commissaire de cette exposition, Cyrille Sciama, a souhaité contextualiser : « une année très riche en France et dans le monde : la première automobile, la Statue de la Liberté, le projet de la tour Eiffel, Geronimo dernier chef indien déposant les armes aux États-unis, et aussi l’année de la création du fameux petit-beurre nantais ! ».

 

Dans un riche parcours s’organisant en cinq salles thématiques, on y rencontre, bien sûr, des impressionnistes dont Auguste Renoir avec la "Fin du déjeuner", mais aussi bien d’autres courants et peintres tels que le peintre suédois Hugo Salmson avec « La petite glaneuse » ou encore Charles Landelle avec « Ruth » en moissonneuse. Le peintre Emmanuel Benner y est également présent avec la « Madeleine », un nu de grande taille qui fit à l’époque débat. Une femme, également : l’artiste Hélène Luminais, épouse du peintre Évariste Luminais, et qui tant par sa présence que par le thème retenu « Psyché » suscita, elle aussi, bien des critiques. A souligner enfin la présentation dans ce parcours de toiles à caractère religieux dont le fameux « Saint François d’Assise prêche aux poissons » du peintre Luc-Olivier Merson ; un thème peu classique entre réalisme et symbolisme et qui reçut la médaille d’honneur de ce salon de 1886 ; Ou cette toile encore : "Une Stigmatisée au Moyen Age" signée Georges Moreau de Tours ; un format exceptionnel qui suscita, lui aussi, des polémiques. Le peintre Pascal Lehoux, enfin, élève de Cabanel, et qui fit également débats avec une toile de taille impressionnante représentant "Saint Martin » porté par deux anges en un tourbillon de nuages.

 

 

Pierre Lehoux Saint Martin
1886 Huile sur toile
375,5 x 266 cm Musée des Beaux-arts de Nantes

 


Mais, au-delà de ces polémiques et acrimonies (ou surtout ?) adressées par une certaine presse de l’époque à cette modernité qui s’affiche, le Grand Salon de 1886 à Nantes connut un véritable engouement, un succès que l’exposition au Musée des Beaux-Arts de Nantes en cette année 2018 a su agréablement faire revivre.

 

« Le Cubisme » Centre Pompidou

Paris jusqu’au 25 février 2019

LEXNEWS | 18.11.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

1907-1917, une décennie seulement, mais quelle décennie pour une révolution de telle ampleur. Sentiment qui touchera très certainement le visiteur de cette exposition remarquablement développée sur de vastes espaces, dépliant ainsi toute l’étendue de ce mouvement majeur de l’art moderne du début du XXe siècle. Curieusement, aucune manifestation de cette ampleur sur ce thème majeur qu’est le cubisme n’avait eu lieu en France depuis 1953, il incombait bien entendu au Centre Pompidou de combler cette lacune grâce au parcours exhaustif conçu par les commissaires B. Léal, A. Coulondre et C. Briend. 300 œuvres et documents font ainsi la démonstration de la révolution des mentalités opérée par ce mouvement initié par des artistes phares qui ont tous laissé leur nom à la postérité : les pères fondateurs Georges Braque et Pablo Picasso, bien sûr, suivis de Fernand Léger et Juan Gris, Albert Gleizes, Jean Metzinger, Francis Picabia, Marcel Duchamp, Robert et Sonia Delaunay… L’héritage de Cézanne mais aussi le primitivisme joueront une importance cruciale comme sources d’inspiration pour ces artistes ainsi que le révèle le début parcours de l’exposition.

 

Pablo Picasso, "Maisons sur la colline, Horta de Ebro", été 1909, Nationalgalerie, Museum Berggruen (SMB)


Apollinaire sera l’un de leurs porte-paroles le plus fervent, prêtant sa plume et ses mots à ce mouvement qu’il accompagnera d’une même déconstruction pour la poésie, suggérant une nouvelle forme plus visuelle avec ses célèbres calligrammes. Le poète sait également se faire chantre de cette pensée nouvelle ainsi qu’en témoigne son jugement d’une clairvoyance fulgurante dans « Les peintres cubistes » (1913) : « On s’achemine ainsi vers un art entièrement nouveau, qui sera à la peinture, telle qu’on l’avait envisagée jusqu’ici, ce que la musique est à la littérature. Ce sera de la peinture pure, de même que la musique est de la littérature pure.

L’amateur de musique éprouve, en entendant un concert, une joie d’un ordre différent de la joie qu’il éprouve en écoutant les bruits naturels comme le murmure d’un ruisseau, le fracas d’un torrent, le sifflement du vent dans une forêt, ou les harmonies du langage humain fondées sur la raison et non sur l’esthétique. De même, les peintres nouveaux procureront à leurs admirateurs des sensations artistiques uniquement dues à l’harmonie des lumières impaires ».
 

Georges Braque, "Grand nu", hiver 1907-juin 1908, Centre Pompidou, Musée national d'art moderne, Paris

 

C’est bien cette harmonie toute nouvelle inspirant le jeune peintre espagnol Pablo Ruiz Picasso qui avec Georges Braque va se livrer à une déconstruction totale en formes géométriques simples et la plupart du temps cubiques, « cubisme » dont Max Jacob sera également l’un des parrains lui qui notait de sa plume aux accents burlesques : "Quand on fait un tableau, à chaque touche, il change tout entier, il tourne comme un cylindre et c'est presque interminable. Quand il cesse de tourner, c'est qu'il est fini. Mon dernier représentait une tour de Babel en chandelles allumées." Le visiteur ressentira à n’en pas douter ce vertige d’une nouvelle tour de Babel, mais qui, à l’inverse de l’exemple biblique, fait sens. Si la recherche de la géométrie conduit à une autre représentation du réel, c’est à une double dimension dans l’espace qu’elle conduit. Cela donnera ainsi d’étonnants visages décomposés en nombreuses facettes par Picasso, métamorphoses étranges de prime abord, mais qui rejoignent bien des associations visuelles inconscientes que notre œil et mémoire entretiennent. L’énergie qui se dégage de ces œuvres ne cesse de surprendre le regard, témoignant d’un élan d’un siècle nouveau appelé aux plus belles réalisations comme aux plus terribles régressions, prescience de ces artistes déterminante pour l’art moderne des XXe et XXIe siècles.

 

 

Georges Braque, "La Guitare Statue d'épouvante" (détail), novembre 1913 (papiers collés, fusain et gouache). ©RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris)/ Droits réservés ©ADAGP, Paris 2018

 

Miró, Grand Palais, Galeries nationales

jusqu’au 4 février 2019.

LEXNEWS | 13.11.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Le goût du peintre Miró pour les constellations est connu et c’est, peut-être, la métaphore d’un astre céleste avec la comète qui pourrait caractériser ce grand artiste, celle de sa fugacité, mais surtout de son poudroiement sur la toile céleste. Car le peintre avait à cœur ces incandescences, lui qui avouait : "Pour moi, un tableau doit être comme des étincelles. Il faut qu’il éblouisse comme la beauté d’une femme ou d’un poème". Découvrons alors grâce à cette éblouissante rétrospective qui se tient actuellement au Grand Palais et consacrée au peintre espagnol. Pas moins de 150 de ses œuvres les plus marquantes sont ainsi présentées, couvrant soixante-dix ans de création, un univers mirifique, étonnant et prodigieux, non seulement pour le regard mais également pour les sens.

 

«La Ferme» (1921-1922). Photos Succession Miró. ADAGP Paris 2018

 

 Le visiteur est emporté. Miró transporte, en effet, celui qui regarde ses compositions mais vers quelle destination ? Telle est la question essentielle posée par Jean-Louis Prat, commissaire de l’exposition en un parcours élaboré avec la belle scénographie de Maciej Fiszer. Éblouissement, tel est en réponse l’adjectif qui revient le plus souvent dans cette exposition, un éblouissement reposant sur la conscience de l’instant ouvrant sur d’autres univers où rêves et poésie scandent des œuvres étonnantes de l’artiste. Après différentes influences sensibles dès les premières salles avec ce « fauve catalan » qui côtoie le cubisme, un Miró qui a, notamment pour ami son compatriote Picasso, suivi les révolutions surréalistes jusqu’aux paysages imaginaires nés des étés 1926 et 1927 à Mont-roig… Alors que la montée des fascismes s’immisce dans ses œuvres, surgissent alors Les constellations dès l’été 39, cette fois en Normandie à Varengeville-sur-mer. Cet univers constellé de traits et de formes géométriques invite à une nouvelle appréhension du réel, une recomposition de la partition astrale dont la poésie est la clé principale.

 

Joan Miró Femmes et oiseau dans la nuit. / Successió Miró / Adagp, Paris 2018. Photo Calder Foundation, New York / ArtResource, NY.

 

 

Ces métamorphoses renouvellent en peinture l’art initié par Ovide, les signes sont omniprésents, le trait ou la trace d’un doigt ponctuent un dialogue incessant qui anime chaque œuvre. Curieux, rebelle, insatiable, l’artiste partageant avec Picasso cette soif de la création hors des cadres fixés poursuivra jusqu’à ses derniers jours la tentation de l’absolu en épurant ses compositions, une recherche d’absolu épuré qui se découvre avec tout autant d’éblouissement à chaque salle du parcours. Une création en allant même jusqu’à les amputer par l’épreuve du feu, étonnante ordalie des temps modernes qui conclut ce parcours remarquable sous forme de nouveau questionnement.

Rémi Labrusse « Miró, un feu dans les ruines » Hazan, 2018.


 

 


Voici un livre initialement paru en 2004 et qui à l’occasion de l’exposition Miró au Grand Palais a été mis à jour par son auteur Rémi Labrusse, historien de l’art à l’université de Paris Nanterre. L’auteur a souhaité avec ce volume de plus de 400 pages dépasser l’image souvent convenue d’un peintre un brin rêveur, la tête dans les étoiles en une certaine naïveté. Partant de l’assertion programmatique du peintre catalan en 1931, affirmant sa volonté de « détruire tout ce qui existe en peinture », Rémi Labrusse insiste sur le terreau initial qui a vu naître cette volonté de puissance nourrie aux sources du cubisme et du surréalisme au lendemain du premier conflit mondial en rupture avec l’héritage classique. Sur les cendres de ces feux, Miró souhaite voir émerger de nouvelles incandescences, un rapport où la violence est beaucoup plus présente que les images traditionnellement affublées à l’artiste le laissent penser. Miró a connu les affres de la guerre civile espagnole, la montée des fascismes pour vivre finalement le désastre de la Seconde Guerre mondiale. De ces tensions doivent naître de nouvelles forces créatives reposant sur une esthétique dualiste « au sein de laquelle une confiance passionnée dans les puissances de l’imaginaire se trouve combattue par une critique radicale des images, au nom d’un plan invisible que Miró nomme la vie », souligne l’auteur de ce bel et riche ouvrage. Rémi Labrusse montre combien que cette opposition fétichisme/iconoclasme nourrit l’œuvre de l’artiste en une complexité passionnante, notamment pour nos contemporains confrontés à de similaires ébranlements. L’ouvrage est exigeant, nourri tout d’abord d’une évocation de la naissance d’un artiste avec les débuts du XXe siècle, il plonge son lecteur dans les grands thèmes structurant l’œuvre de Miró avec l’Histoire, les origines et l’idée primitive, les cheminements mythologiques avant d’aborder le théâtre, la technique et le dernier virage opéré par le peintre sur la destruction de la peinture. Un sacrifice initiatique au terme de ce long parcours parallèle à celui d’une bonne partie du siècle mis parfaitement en perspective par cet ouvrage indispensable pour approfondir la connaissance de Miró et de l’art du XXe siècle dans lequel il s’inscrit.



Joan Miró, le feu intérieur, 2018, réalisateur : Albert Solé, production : Cie des Phares & Balises - ARTE France - Minimal Films - Rmn-Grand Palais - Avrotros - Corporació Catalana de Mitjans Audiovisuals SA. - Ens Públic de Radiotelevisió de les Illes Balears, France, VF, 52mn, Arte éditions, 2018.

 

 

 


Albert Solé a réalisé avec ce documentaire un exploit : celui de concentrer en moins d’une heure l’essence d’un artiste qui a couvert par l’étendue de son génie la presque totalité du siècle précédent en une prodigieuse diversité. En puisant aux sources les plus directes grâce à ses entretiens avec le petit-fils de Miró, Juan Punyet, le réalisateur évoque cette aventure faite de rencontres déterminantes et de mouvements essentiels à l’émergence de son art. Images d’archives inédites, anecdotes intimes, amis et collaborateurs du peintre viennent compléter l’image officielle souvent lacunaire. C’est un créateur iconoclaste jusqu’à son dernier souffle qui apparaît sous nos yeux, nourri d’un feu intérieur, certes différent de son ami et rival Picasso, mais tout aussi puissant. C’est toute cette puissance bouillonnante que nous fait découvrir et appréhender avec passion ce riche documentaire.

 

Exposition Gravure en clair-obscur
Cranach, Raphaël, Rubens…

Musée du Louvre jusqu’au 14 janvier 2019.

LEXNEWS | 06.11.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

Anonyme Tête de dryade gravure en couleurs Paris

Bibliothèque nationale de France


Clair-obscur, un oxymoron concis, contraste qui amène à une fusion indicible, curieux paradoxe qui anima bien des artistes dès la Renaissance après la Grèce antique. C’est justement ce clair-obscur dans la gravure de la Renaissance qui est actuellement l’objet d’une remarquable exposition, intimiste et exigeante, dans le cadre de la Rotonde Sully du musée du Louvre jusqu’en janvier 2019. En découvrant ce parcours conçu avec délicatesse par son commissaire Séverine Lepape, l’œil réalise combien ce procédé que l’on associe souvent avec Caravage avait été anticipé au tout début du XVIe siècle. À partir des collections Edmond de Rothschild du musée du Louvre, du département des Estampes de la Bibliothèque nationale de France et de la Fondation Custodia, l’exposition invite à découvrir cette approche révélée à l’impression par une gamme limitée de couleurs. Paradoxalement, le constat premier qui surgit consiste en la richesse des nuances nées de la confrontation de l’ombre et de la lumière, comme si cette métaphore essentielle – pour ne pas dire existentielle – s’avérait constitutive du champ artistique. Avec des moyens limités, Hans Baldung Grien, Parmigianino, Domenico Beccafumi ou Pierre Paul Rubens repoussent les limites de la monochromie pour inviter à de nouvelles perceptions des formes et des volumes qui aboutiront aux apothéoses de peintres fameux comme Caravage ou Georges de La Tour, sans oublier l’usage différent qu’en fera Rubens en adoucissant les contours pour un mystère plus grand, ou encore le célèbre sfumato de Michel-Ange.

 

Hans Baldung Grien Sabbat des sorcieres

gravure en deux bois tirage en orange

Paris Bibliotheque nationale de France

 

120 estampes composent ainsi ce voyage chronologique et géographique dans l’univers feutré de l’estampe en couleurs avec Cranach, Raphaël, Rubens… Le chiariscuro né de l’estampe gravée sur bois en couleurs se déploie initialement en Italie puis en Allemagne avant de se développer dans toute l’Europe jusqu’au milieu du XVIIe siècle. Atteignant des degrés de sophistication impressionnants, cet art des ombres et lumières fascine tous ces artistes qui voient en lui une approche au carrefour de bien des techniques (dessin sur papier coloré, peinture murale, mosaïque de pierre…), tout en préservant son autonomie. Le clair-obscur offre également bien des enseignements sur l’esprit de son temps, celle de la collaboration entre l’artiste, l’atelier de gravure et l’imprimeur. Nous découvrons alors à partir de ces œuvres souvent de taille réduite, bien loin des peintures monumentales d’histoire ou de genre, un univers concentré où quelques centimètres de gravure concentrent à eux seuls une puissance expressive étonnante, une force souvent discrète, mais qui invite à une acuité du regard souvent négligée par l’art de nos jours…

« Gravure en clair-obscur. Cranach, Raphaël, Rubens » sous la direction de Séverine Lepape, département des Arts Graphiques du musée du Louvre, 19,7 x 25 cm, 224 pages, 150 illustrations, broché avec grands rabats, Coédité avec le musée du Louvre, Lienart éditions, 2018.

 

 

 

 



Entrer dans la matérialité de l’œuvre, tout en s’en éloignant suffisamment pour mieux en juger la portée, voilà le fil directeur qui anime les auteurs de ce catalogue « Gravure en clair-obscur. Cranach, Raphaël, Rubens » accompagnant idéalement l’exposition du musée du Louvre « Gravure en clair-obscur ». Ce jeu de proximité et d’éloignement, parallèle à celui de l’ombre et de la lumière, offre non seulement une meilleure compréhension de l’art d’une époque, mais invite également à de nouvelles recherches sur les usages des encres, des couleurs grâce à des procédés d’investigation scientifique tels que cela ressort dans l’impressionnant tableau joint en annexe du projet CLARO. Ce remarquable catalogue s’inscrit également dans la collection « Arts graphiques / Musée du Louvre » initialement présentée dans nos colonnes avec « À l’ombre des frondaisons d’Arcueil » jusqu’à l’avant-dernière publication consacrée aux dessins d’Israël Silvestre.

 

 

Monogrammiste ND_Sainte Famille avec sainte Elisabeth gravure en couleur

PD W-4-27The Trustees of the British Museum

 

 

Séverine Lepape, commissaire de l’exposition, dresse un tableau des nouvelles recherches autour des estampes en clair-obscur, insistant justement sur les avancées de la recherche quant à cette matérialité des estampes en couleur depuis une vingtaine d’années. Peter Fuhring, quant à lui, évoque cet art de la collection de l’estampe en couleurs en France avec bien des noms passés à la postérité tels Marolles, Rothschild, Lugt sans oublier Pierre Jean Mariette qui a également laissé son nom à sa fameuse collection. Vanessa Selbach retrace le gout pour l’estampe en couleurs en France dans le premier tiers du XVIIe siècle, période de transition importante du bois à la taille-douce sur cuivre.

 

La deuxième partie de cet ouvrage abondamment illustré reproduit les feuilles présentées dans l’exposition accompagnées de notices complètes, une agréable manière de prendre son temps, avant ou après l’exposition, afin de mieux explorer cet univers de nuances infinies si bien évoqué dans ces pages.

 

Au cœur de l’art

avec les éditions Gallix

 


 

La société Gallix convie depuis de nombreuses années à un beau et enrichissant voyage au cœur de l’art sous la forme de documentaires ciselés à l’image de leur objet. Avec la collection Impressions fortes, c’est tout l’atelier secret de la composition de la gravure qui s’ouvre avec un rare souci de pédagogie et d’analyse. Combien d’expositions, certaines contre leur gré, laissent leurs visiteurs sur leur faim avec une masse d’œuvres difficilement assimilables, profusion souvent stériles qui ne produiront que peu de fruits et de lointains souvenirs... C’est à une démarche opposée à laquelle invite cette série « Impressions fortes » avec le concours de la Bibliothèque nationale de France, une série de films conçus par Bertrand Renaudineau et Gérard Emmanuel da Silva réalisés avec le concours de Maxime Préaud, conservateur général honoraire au département des estampes de la BnF.

 

 

 

Ecartant l’idée d’une multitude d’œuvres et d’une exhaustivité illusoire, chaque documentaire part d’une estampe essentielle d’un maître du passé pour en explorer toute la richesse et suggérer d’autres liens avec le reste de l’œuvre de l’artiste mais aussi ses contemporains et contexte historique. Autre approche originale, celle d’inviter un artiste contemporain proposant son propre regard sur cette œuvre, un point de vue de l’initié qui élargit le propos à notre contemporanéité.

 

Il ressort de cette approche ce même sentiment que l’on pouvait déjà avoir avec les superbes réalisations de Jean-Marie Drot avec André Malraux en proposant des chemins de traverse, des angles singuliers que la caméra accompagnée d’un choix de musique de qualité rendent sensibles et compréhensibles.

 

 

Le Chevalier, la Mort et le Diable de Dürer dialogue ainsi avec Philippe Mohlitz ; de même, La Tentation de saint Antoine de Jacques Callot offre la richesse de ses détails les plus fous sous l’œil d’Erik Desmazières, une belle leçon d’art nourrie de détails fertiles comme l’explication de techniques de l'estampe, de l'eau-forte à la lithographie, en passant par le burin, l'aquatinte et la pointe sèche. Par les artistes ainsi conviés sous l’œil de la caméra, maîtres du passé ou contemporains, c’est l’univers feutré de la gravure qui se révèle au regard, un subtile lever de voile sur un monde souvent secret , mais rendu aujourd’hui accessible grâce à cette belle initiative de Gallix.

 


neuf films ont été réalisés dont sept ont été réunis en un beau coffret toilé Callot, Dürer, Mellan, Goya, Rembrandt, Piranèse, Leclerc, Toulouse-Lautrec, Ugo da Carpi. Gallix invite également à découvrir l’atelier d’artistes tel Pablo Flaiszman ou Devorah Boxer dans de passionnants documentaires réalisés par Bertrand Renaudineau à découvrir sur le site de la production : www.gallixproduction.fr

 

Exposition « Egon Schiele »
Fondation Louis Vuitton
Jusqu’au 14 janvier 2019

LEXNEWS | 28.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


En une scénographie épurée et aérée, le visiteur sera confronté à une rencontre singulière avec Egon Schiele. L’œuvre du peintre autrichien, mort prématurément en 1918 de la grippe espagnole à l’âge de 28 ans, quelques jours après la mort de son épouse enceinte, ne laissera assurément pas indifférents celles et ceux qui découvriront ce regard, cette sensibilité à fleur de toile qui innerve tout son travail. Le jeune artiste avait étudié l’anatomie et montré un vif intérêt pour les premières radiographies, doublant l’acuité de son regard d’une introspection des formes et des corps. De là vient certainement cette étrange impression, sourde parfois, manifeste d’autres fois, que le crayon ou le pinceau d’Egon Schiele sonde l’inexplicable, capte le frisson de la mort anticipé comme si l’artiste avait eu la prescience de l’impitoyable faucheuse qui se rappellera à lui bientôt, trop tôt…

 

Egon Schiele. Autoportrait au coqueret, 1912. Huile et gouache sur bois. 32,2 x 39,8 cm. Leopold Museum, Vienne. Photo : © Leopold Museum, Vienne

 

Une centaine d’œuvres ont été réunies en un parcours inspiré de Suzanne Pagé, parcours qui s’inscrit dans le contexte de la Vienne des années 1900 lors de la seconde scission de la Sécession marquée par la présence de Gustav Klimt, aîné et ami du jeune Schiele, mais aussi par la musique d’Arnold Schönberg, sans oublier un certain Sigmund Freud… Schiele surprend par sa virtuosité qui surpassait celle de ses maîtres, étonne par ce regard sans concessions, là où l’érotisme aurait pu adoucir les formes, nul romantisme mais la réalité crue, non fantasmée.

 

Egon Schiele. Nu féminin debout au tissu bleu, 1914. Gouache, aquarelle et graphite sur papier vélin. 48,3 x 32,2 cm. Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg. Photo : © Germanisches Nationalmuseum, Nürnberg

 

La mort du père après les affres causées par ses crises dues à la syphilis, le rapprochement souvent intime auprès de ses sœurs, une soif de liberté sans aucune entrave à commencer par celles de l’académisme, tout fait d’Egon Schiele un peintre d’une rare sensibilité, sensibilité qui lui permettra de capter et saisir sur le carton ou la toile ces infimes variations de la vie et de ses vibrations. L’autoportrait tant pratiqué par le peintre est, bien entendu, très présent dans l’exposition, et le visiteur pourra se faire une idée de ce questionnement à mille lieues des selfies contemporains, véritable introspection anticipée du divan. Egon Schiele se parle, et nous parle, dans ces dessins, peintures et esquisses qui, au-delà du modèle, interpellent l’humain jusqu’aux confins de son être, que restera-t-il après ? Egon Schiele n’apporte pas la réponse, mais sollicite en nous les plus belles interrogations.

"Egon Schiele" Édition sous la direction de Dieter Buchhart avec la collaboration d'Anna Karina Hofbauer, Coédition Gallimard / Fondation Louis Vuitton, Livres d'Art, Gallimard, 2018.

 


C’est l’autoportrait au gilet qui illustre la couverture du catalogue « Egon Schiele » paru sous la direction Dieter Buchhart aux éditions Gallimard. Le peintre et dessinateur viennois a excellé, en effet, dans cet art de se représenter, une approche que certains qualifieront de narcissique. Pourtant, ce narcissisme présumé s’avère peut-être le plus proche du mythe originel en la quête éternelle de son image. L’œil semble fier, l’allure altière, l’élégance du vêtement jusqu’aux cheveux étirés pourraient laisser croire à un certain dandysme, or avec Schiele, il n’en est rien. Le riche catalogue élaboré à l’occasion de l’exposition Schiele à la Fondation Vuitton invite son lecteur à une exploration des talents de cet artiste trop vite disparu, tel Narcisse une nouvelle fois. Avec des textes signés de Dieter Buchhart, Jean Clair, Alessandra Comini et Jane Kallir, l’ouvrage invite à découvrir l’intimité de l’œuvre de celui qui choqua et bouleversa les codes esthétiques de son temps, celle de la Vienne du début du siècle avec cet esprit de Sécession qu’il partageait avec son aîné et ami Gustav Klimt. Suzanne Pagé en ouverture souligne la rétivité de Schiele à tout académisme, alors que Dieter Buchart distingue la force de la ligne dans le parcours de l’artiste, d’un trait ornemental à la ligne amputée et fragmentée, en passant par une ligne existentielle. Dix années seulement séparent sa rupture avec l’académisme, de sa mort en 1918, distance étonnante et révélatrice de sa fulgurance. Belle métaphore opérée par Alessandra Comini avec l’image de la ligne de vie chez l’artiste, une ligne qui cherche à évoquer les contours du moi tout en dressant un contour pour le protéger. Jean Clair replace la comète Schiele dans le contexte de la Vienne cosmopolite, point de cristallisation irréversible entre l’orient et l’occident, le christianisme et le judaïsme, prélude aux bouleversements à venir. Schiele accompagne, sans le savoir, la révolution en marche opérée par la psychanalyse, dans cette même ville, par Freud. La beauté héritée de l’antiquité s’estompe, pour laisser la place à l’introspection de l’humain, une voie suggérée par Schiele dans l’art au début du XXe siècle, ainsi qu’en témoigne ce beau catalogue.

Jean-Louis Gaillemin : « Egon Schiele. Narcisse écorché » Collection Découvertes Gallimard (n° 475), Série Arts, Gallimard, 2005.

 

 


C’est cette même image de Narcisse que reprend Jean-Louis Gaillemin dans ce Découvertes Gallimard consacré au peintre et qui accompagnera idéalement le visiteur de l’exposition à la Fondation Vuitton. Délaissant les images convenues de l’artiste maudit – Schiele eut à souffrir en effet un certain nombre de peines durant sa courte vie, l’auteur de ce Découvertes, Jean-Louis Gaillemin, lui a préféré une analyse de la quête artistique de l’artiste, celle qui mena en déstructurant les corps jusqu’à l’impossible. Une lutte obstinée contre la mort environnante, celle qui emportera trop tôt son épouse, et quelques jours plus tard, l’artiste lui-même. Une alchimie en peinture qui le conduira jusqu’aux extrêmes, une manière une fois de plus de revenir au mythe initial, Narcisse cessa de vivre lorsqu’il découvrit son image…

 

Picasso. Bleu et rose

musée d'Orsay

jusqu'au 06 janvier 2019
 

LEXNEWS | 27.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter



 

Au tournant du siècle passé, un jeune artiste espagnol embrasse la peinture comme un combat contre la mort, perdu, ce sera donc pour lui un combat de toute une vie. Encore tiraillé par les souhaits de son père pour une carrière académique, Picasso n’a pas abandonné la figuration qui prédomine encore mais où s’instillent déjà quelques infimes ruptures, interstices laissant préfigurer des révolutions à venir. Pablo Picasso a dix-huit ans en 1900.
1900, c’est l’époque où le jeune artiste ne cesse de se rendre à Paris ouvrant ces périodes bleue et rose dont les plus grandes toiles ont été exceptionnellement réunies au musée d’Orsay à Paris grâce à des prêts des plus grandes institutions internationales et collections privées. Le visiteur sera abasourdi par une telle profusion, sensation d’une polychromie à partir d’une palette réduite pourtant aux nuances de bleu, de noir puis de rose et d’ocre. La création intense de l’artiste dans ces premières années du siècle nouveau ne cesse également de surprendre.

 

Pablo Picasso Femme en bleu© www.bridgemanimages.com

© Succession Picasso 2018

 

Le parcours de l’exposition démontrant combien ces différentes inspirations s’inscrivent chez l’artiste sur le long terme, une maturation où l’expérience personnelle de l’homme et l’identité artistique du peintre comptent pour beaucoup. Nous retrouvons dans ces œuvres de jeunesse cette pugnacité qui caractérisera le peintre tout au long de sa vie, un combat dont lui-même très jeune témoigne : « Les murailles les plus fortes s'ouvrent sur mon passage ». Et, pourtant ces jeunes années ne seront pas indemnes de blessures et de douleurs. Les influences espagnoles sont encore bien sensibles avec les aînés du peintre tels Santiago Rusiñol ou Ramon Casas. Mais l’influence de la capitale française commence à gagner, cette effervescence qui irradie la pupille de cet ogre dévoreur de tout ce qui l’environne. Survient la mort tragique de son meilleur ami, Casagemas, un évènement tragique qui rouvrent la blessure jamais guérie de la disparition de sa jeune sœur. La figure de l’Arlequin surgit alors, reflet des souffrances métamorphosées du monde à partir du masque. La figuration se trouve déjà remise en question intrinsèquement avant de subir les coups de boutoir quant à sa forme. La couleur bleue, froide, s’empare de la toile du peintre, envahit sa palette jusqu’à l’obsession, femmes en prison, corps souffrant, thèmes christiques, la douleur rime avec couleur bleue. Quelques sursauts érotiques ponctuent cette période sombre et néanmoins prolifique, sans que l’on sache vraiment s’ils exaltent la vie ou la mort, avant que sa palette ne se teinte d’ocre rose, de rose. Du bleu au rose, cette incontournable exposition pour qui souhaite comprendre l’œuvre de Picasso offre au visiteur de (re)découvrir des chefs-d’oeuvre tels « La Vie » réalisée en 1903 où surgit la figure de l’ami perdu avant d’entrevoir une éclaircie à partir des années 1905 où le rose s’immisce discrètement pour finalement irradier les toiles peintes dès lors avec son amour pour Madeleine. Le rose se métamorphose en ocre déjà dans Le meneur de cheval, l’aventure picassienne ne fait pourtant que débuter…

« Picasso bleu et rose » Catalogue officiel de l’exposition au musée d’Orsay du 18 septembre 2018 au 6 janvier 2019, Hazan, 2018.

 



« J’ai voulu être peintre et je suis devenu Picasso », qui d’autre que le peintre pouvait mieux illustrer le 4e de couverture du catalogue publié à l’occasion de l’exposition du musée d’Orsay « Picasso, bleu et rose » ? Picasso s’avère en effet la plus belle illustration de consentement à son destin en devenant lui-même dans son art, et non un peintre académique de plus tel que l’eut plus probablement souhaité son père. Or cette métamorphose s’accomplit très tôt dans le parcours de l’artiste, lors de ces années qualifiées de bleu et rose, ces couleurs devenues « période » dans l’œuvre de l’artiste et qui, en effet, prédominent dans ce très beau catalogue à l’iconographie abondante. Réalisé sous la direction de Laurent Le Bon, l’ouvrage explore ces années cruciales du début du XXe siècle allant de 1900 à 1906, six années seulement qui tissent la trame de la tapisserie monumentale à venir et dont l’artiste allait étendre toutes les possibilités tout au long de sa carrière. « La première étincelle d’un feu d’artifice » telle est l’autre métaphore employée par les auteurs pour cet artiste hors-norme qui écrivit son destin en une mission si personnelle qu’elle ne convainc à ses débuts que l’ artiste, lui-même, déroutant même ses proches.

 

Pablo Picasso Arlequin assis© The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA © Succession Picasso 2018

 

Face au « succès Picasso » dont l’exposition et le catalogue témoignent, on oublie trop souvent les phases d’extrême solitude et de désespoir qu’eut affrontées l’artiste devant l’incompréhension générale jusqu’au cercle de ses amis les plus intimes. Les différentes contributions insistent sur cette idée de continuum quant à ces influences bleues et roses au lieu d’une conception cloisonnée, ces fils, une fois de plus restant tissés dans la trame picassienne de manière inexorable. Qu’il s’agisse de l’entretien avec le spécialiste John Richardson ou du journal de ces premières années du siècle dans la capitale française pour le jeune artiste, c’est une connaissance presque intime qui est donnée au lecteur de ce qui composera le paysage intellectuel, artistique et émotionnel de Picasso, entre musées et galeries, misère et vie nocturne, sans oublier les amis omniprésents. Nous tournons les pages de ce Journal, année après année, voyant ces évènements cruciaux surgirent dans la vie de l’artiste comme cette année 1901 qui vit le suicide de son meilleur ami Casagemas, et qui aura un impact si important sur la couleur bleue prédominante dans l’œuvre de l’artiste, couleur froide synonyme de mort avant que le rose et l’ocre-rose n’adviennent. Quelques touches de couleurs égaient encore sa création avec La Naine et L’Attente, mais ces dernières laissent déjà entrapercevoir une vision tragique de la vie, manifeste dans La Buveuse d’absinthe dont les plaisirs apparaissent mortifères. Au terme de cette abondante somme, le lecteur réalisera combien certaines périodes – six années seulement – peuvent contenir en germe une abondante moisson présente et à venir, c’est toute la réussite de cette exposition et de ce catalogue qui l’accompagne.

 

Cités millénaires - Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul

Institut du monde arabe jusqu'au 10 février 2019.

LEXNEWS | 28.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 



Étonnant voyage que celui que nous propose l’Institut du monde arabe de Paris avec l’exposition « Cités millénaires - Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul » jusqu’en février 2019. Le visiteur aguerri qui s’attendrait à une énième exposition traditionnelle avec présentation d’artefacts en vitrines et cartels explicatifs sera plus qu’agréablement surpris, car il n’en sera rien et c’est une exposition bien plus dynamique et virtuose qu’il découvrira. Au lieu et place, en effet, de ces habituelles présentations statiques, c’est à un véritable espace virtuel auquel invite l’IMA en d’impressionnantes reconstitutions 3D réalisées par la société Iconome. Que l’on se rassure, nul jeu multimédia de plus en ces murs, mais une exploration virtuelle rigoureuse menée par des collaborations étroites entre archéologues, scientifiques et multimédia, de lieux devenus inaccessibles de nos jours et de cités millénaires détruites par la main de l’homme ces dernières années. Point, cependant, de politique non plus, le constat est là sous nos yeux, implacable, se suffisant malheureusement à lui-même, sous la forme de colonnes brisées, de rêves d’antiques spoliés face à l’impuissance ou à l’inaction des puissances mondiales. Que reste-t-il alors pour sauver de l’oubli définitif ces pages de l’Histoire réduites en poussière ? La magie de la reconstitution virtuelle qui a réalisé d’incroyables progrès ces dernières années au point de reléguer au titre de souvenirs ludiques ces premières animations élémentaires que l’on a pu connaître, il y a une quinzaine d’années en CD-Rom.

 

 

Ce sont de véritables paysages qui se métamorphosent sous nos yeux de l’état de désolation à leur splendeur antique grâce à la magie de la technologie. Palmyre, Alep, Mossoul, Leptis Magna revivent ainsi sous nos yeux, vision, certes, tronquée de la réalité, mais vision tout de même, le leurre est réel quant à lui. Alors que les équipes d’archéologues peinent à se rendre sur place au risque souvent de leur vie, la reconstitution virtuelle s’avère un espoir incontestable pour préserver de l’oubli, ce qui vient d’être anéanti. À l’aide de milliers d’images captées par des drones et reconstituées en 3D par la société Icononem en partenariat avec l’Unesco, Mossoul, de ses décombres jonchés de gravats après les bombardements et les ravages effectués par Daech, renaît de ses cendres avec cette mosquée qui retrouve vie sous nos yeux ébahis. Des projections géantes refont ainsi vivre ces sites légendaires comme celui de Leptis Magna, certes, plus préservé, mais tout autant inaccessible en raison de l’instabilité politique qui règne en Libye, alors que Palmyre a subi des destructions massives paradoxalement sous l’objectif de caméras dont les images ont traversé le monde entier... L’orientation géographique est facilitée grâce à des tables circulaires installées dans chaque salle afin de situer les édifices et les quartiers dans leur contexte sans oublier les nombreuses images d’archives redonnant vie d’une autre manière à ces édifices.
Enfin l’IMA s’est associé à Ubisoft pour proposer des expériences véritablement surprenantes de réalité virtuelle au terme du parcours. Muni d’un casque, le visiteur pourra en effet faire l’expérience déroutante de déambuler dans six monuments du parcours évoqué antérieurement, une impression saisissante de faire partie de ces décors et de réaliser combien le concept même de réalité est ténu. Une belle initiative pour sensibiliser le public à la fragilité de la conservation du patrimoine mondial de l’humanité.

Cités millénaires - Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul, ouvrage collectif sous la direction d'Aurélie Clemente-Ruiz, Hazan, 2018.
 


Si l’exposition actuellement proposée à l’IMA sur les cités millénaires donne la priorité à la réalité virtuelle, et donc au numérique, le présent catalogue sur papier aura également toute sa place afin de mieux situer cette extraordinaire aventure dans son contexte scientifique, archéologique et culturel. Ainsi que le souligne en ouverture Audrey Azoulay, présidente de l’Unesco, les conflits qui déchirent une partie du monde arabe ont été source d’incommensurables souffrances humaines et d’atteintes irréversibles au patrimoine culturel de leurs pays.

 

 

La réalité virtuelle ne peut, certes, remédier à tout cela, mais elle offre cette possibilité d’une action de mémoire indéniable à l’heure où les réflexes des nouvelles générations se réalisent plus à partir d’une démarche audiovisuelle que littéraire. C’est le contexte de ces quatre régions concernées par l’exposition, que sont Mossoul, Alep, Palmyre et Leptis Magna qui se trouve ainsi complété dans ces pages informées.

 

 

Véritable état des lieux de ces sites, l’ouvrage a donné la parole à de nombreux témoins ayant vécu ces bouleversements, qu’il s’agisse d’archéologues, d’historiens, mais aussi d’architectes, écrivains ou poète notamment le poète Adonis. Évocations des contextes historiques, focus sur tel ou tel bâtiment, questions fondamentales posées telle celle de la reconstruction de Palmyre, nombreux sont les angles qui complètent idéalement la visite virtuelle proposée par l’IMA avec l’exposition Cités millénaires - Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul.

 

 

 

 

Sigmund Freud. Du regard à l’écoute
Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
jusqu'au dimanche 10 février 2019

LEXNEWS | 21.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


« Sigmund Freud. Du regard à l’écoute », une exposition riche et atypique à ne pas manquer qui se tient jusqu’en février 2019 au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme à Paris, dans ce cadre si intimiste du Mahj qui souffle cette année ses 20 bougies. Freud au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme ? Oui, et sa présence s’avèrera bien moins surprenante qu’il n’y paraît de prime abord grâce à l’éclairage souhaité par Jean Clair, son commissaire.

 

 

Jean Clair : lire notre interview

 

 

 

Ainsi que l’historien de l’art le rappelle, le célèbre inventeur de la psychanalyse était avant tout un homme de science, un neurobiologiste plus précisément sans pour autant renier son judaïsme. Il s’agit curieusement de la première exposition en France depuis la mort de ce dernier à Londres en 1939. C’est sur cette dimension souvent méconnue ou occultée par ses détracteurs qu’insiste le début du parcours en montrant que lorsque le Viennois s’aventure dans les méandres de l’inconscient, c’est à partir d’une solide connaissance du cerveau.

Ses recherches scientifiques sur les ganglions spinaux et la moelle épinière de la lamproie marine sont connues, et c’est fort de ce travail en laboratoire qu’il osera une représentation graphique du refoulement à l’allure d’équation. Freud est bien entendu un chercheur et un scientifique de son temps, aussi n’est-il pas étonnant de retrouver dans ses études et centres d’intérêt le magnétisme, l’hypnose, tout ce qu’il apprendra auprès de son maître qu’il admire Jean-Martin Charcot ; Une admiration au point même d’imiter son goût pour l’Histoire, et qui donnera naissance à un cabinet des antiques plus qu’honorable, aujourd’hui au Freud Museum de Londres, et dont quelques pièces sont aujourd’hui exposées. Nul étonnamment à ce que le parcours explore également, bien sûr, les liens étroits quant à l’écoute à partir du divan, la notion de transfert entre le thérapeute et son patient, l’importance primordiale des images puisées aux sources des souvenirs, le flot des associations libres qui se rapproche par certains aspects de l’inspiration des artistes, notamment dans le domaine du rêve avec des œuvres de symbolistes tels Carlos Schwabe, Max Klinger… Du rêve à la sexualité, les liens sont également ténus.

 

Gustave Courbet (1819-1877)L'origine du monde1866Huile sur toileH. 46 ;

 L. 55 cmParis, musée d'Orsay© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

 

Cette dimension a inspiré de nombreux artistes comme Gustave Courbet avec l’accrochage exceptionnel de l’œuvre fameuse L’Origine du monde mais aussi Gustav Klimt ou encore Egon Schiele qui subliment la sexualité en apparence scandaleuse pour leurs contemporains afin de donner naissance à des œuvres d’art majeures exceptionnellement présentées lors du parcours de cette riche exposition. Celle-ci s’arrête aussi sur la période du surréalisme, des liens qui auraient pu réunir un André Breton étudiant en médecine à Freud, si cette rencontre n’avait été manquée par incompréhension de ce dernier, dont la formation scientifique lui imposait bien d’autres vues. L’exposition se termine, enfin, par une section monumentale, celle de la confrontation de Freud à Moïse, cette figure biblique incontournable de l’œuvre du psychanalyste, mais surtout du judaïsme, judaïsme longtemps tenu éloigné du père de la psychanalyse, et pourtant... Avec la confrontation du moulage du célèbre Moïse de Michel-Ange de l’église Saint-Pierre-aux-Liens à Rome appartenant aux Beaux-Arts de Paris à l’œuvre de Mark Rothko, le visiteur réalisera, en effet, combien le judaïsme si éloigné en apparence du travail quotidien de cet explorateur de l’inconscient a su l’accompagner et nourrir sa pensée… souvent à son insu.

"Freud. Du regard à l'écoute" sous la direction de Jean Clair, 336 pages, ill., sous couverture illustrée, 190 x 240 mm, cartonné, Coédition Gallimard / Musée d'art et d'histoire du Judaïsme, 2018.

 

 

 


Comment les sciences, l’art et la spiritualité convergent avec la psychanalyse à partir de la figure centrale de Sigmund Freud, médecin viennois né au milieu du XIXe siècle et mort à Londres, après avoir fui tardivement et malade, Vienne, l’Allemagne et la tragédie de la Shoah ? Fort d’une iconographie remarquable, c’est à partir de cette forte et riche personnalité, fondatrice de la psychanalyse, la replaçant dans son temps, que l’ouvrage étudie ces différents angles. Même si Freud se qualifiait de « juif tout à fait sans Dieu », ainsi que le rappelle le directeur du mahJ, Paul Salmona, le judaïsme demeure pourtant indissociable d’un grand nombre de traits marquant ayant conduit à la naissance de la psychanalyse, dont la méthode interprétative. Jean Clair, en ouverture, souligne également l’importance du cadre viennois pour la naissance de la psychanalyse, un bouillonnement culturel propice à une exploration du bouillonnement de l’inconscient. Une ébullition des idées ayant conduit à tous les possibles, aux fantaisies les plus incroyables, étudiées dans une riche contribution par Laura Bossi.

 

 

Une leçon clinique à la Salpêtrière, André Brouillet,

1887 Huile sur toile, 300 x 425 cm

 

 

Qu’il s’agisse du principe de biogénétique fondamental développé par Ernst Haeckel aux rapprochements phylogénétiques opérés par Freud entre psychanalyse, anthropologie et ethnologie, ces éléments se devaient de retrouver leur juste place.

 

 

"L’art et la science d’Ernst Haeckel »

 Lire notre chronique

 

 

 

La place justement des images, analysées également dans une riche contribution par Philippe Colmar, s’avère essentielle dans ses rapports avec la psychanalyse, entre ce qui est montré et suggéré, explicite ou refoulé. Exposer un motif, c’est s’exposer, surtout lorsqu’il s’agit de représentations à connotations sexuelles. Le judaïsme chez Freud nourrit bien des réflexions, objet de la présente exposition au Musée des arts et d’histoire du Judaïsme, ainsi que l’illustre la contribution de Gérard Haddad.

 

À la lecture de cet essai, l’empreinte du judaïsme sur cette science naissante au XXe siècle est bien moins ténue qu’il n’y paraît, même si la volonté expresse de son fondateur de les dissocier a certainement joué dans cet éloignement apparent. Nombreux seront les angles proposés pour mieux comprendre la place de Freud et cette pensée fondatrice, passionnante et foisonnante du père de la psychanalyse : Freud neurobiologiste, évolutionniste, amateur d’art, explorateur des rêves et de la sexualité… avant d’aborder au final une sélection de textes réunis en anthologie sous la signature d’auteurs tels Ernst Gombrich, Jean-Bertrand Pontalis, Yosef Hayim Yerushalmi et bien d’autres encore contribuant à une meilleure connaissance de cette figure intellectuelle majeure du siècle passé. Un ouvrage qui ne pourra que passionner et susciter la curiosité des professionnels, mais aussi de tout à chacun ouvert à la pensée de Freud ou curieux de psychanalyse.
 

 

MADAGASCAR L'ART DE LA GRANDE ÎLE.
Musée du quai Branly Jacques Chirac jusqu'au 1er janvier 2019 – galerie jardin

LEXNEWS | 21.10.18

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Il y eu l’exposition « Ethnographie de Madagascar » en 1946 au musée de l'Homme portant un certain regard sur les arts de Madagascar, colonisée par les Français dès 1883, et puis plus rien... Une sorte de silence, une éclipse inexpliquée, comme l'écrit Stéphane Martin, Président du musée du quai Branly Jacques Chirac dans son introduction au catalogue publié par Beaux Arts. Il était donc plus qu'urgent de proposer une nouvelle exposition d'envergure consacrée aux artistes de Madagascar, artistes ayant façonné, depuis les premiers peuples installés sur l'île (-2000 ans) jusqu'à aujourd'hui, des œuvres d'une finesse d'exécution, d'une richesse de motifs et d'une beauté intense. Cette exposition, attendue donc, transporte les visiteurs vers une vision spirituelle et symbolique de tout un peuple aux origines multiples (marins indonésiens, serviteurs noirs africains, et peut-être aussi indiens du Sud, et puis marchands musulmans, ou portugais vers 1500 et Français qui s'y établiront une première fois sous Louis XIV, pour y revenir en 1883 jusqu'à la déclaration de l'indépendance de l'île en juin 1960).

 

 

L'histoire de cette île est le même combat vers la liberté et l'indépendance que bien d'autres et l'hommage culturel que présente actuellement le Musée du quai Branly Jacques Chirac en témoigne dès le préambule de l'exposition. De suite emporté à des milliers de kilomètres grâce aux quelques 360 œuvres réunies par Aurélien Gaborit, responsable des collections Afrique du musée et commissaire de cet événement, celles-ci nous racontent l'histoire de cette île via l'art. Toutes révèlent autant de liens étroits entre le monde des vivants et celui des morts, toute l'activité du monde des vivants se trouvant régie par la cosmologie et l'astrologie, explique Aurélien Gaborit. Malgré cela on ne ressent aucune tension, aucune pression ni malaise, dominé par ces grandes figures de bois chargées de sens et de cette énergie invisible qui s'adresse à ceux de l’inframonde. L'art représentant les esprits de la nature ou les ancêtres est, ici, sublimé par l'esthétique mêlant les codes sociaux et les croyances. L'invisible influence donc tous les domaines de la vie, toutes les créations et artistes. Les entités divines, qu’elles soient de la terre, des eaux, associées à une région, sont représentées selon différentes typologies rattachées à leurs habitats, leurs savoirs ou leur aspect physique.

On les retrouvera alors sur les portes ou les volets des maisons, sur les monuments funéraires, dans le mobilier (montants de lit sakalava), dans les objets du quotidien (cuillères, plats, vanneries, lampes, poteries...) dans les parures et bijoux (bijoux magiques – pendentif faneri antandroy ou talisman pour guerriers ), dans les étoffes de soie en fils d'araignée... aux multiples fonctions – du vêtement qui donnent des indications sur les appartenances identitaires de ceux qui les portent.. aux linceuls (étoffe lambra landy akotofahana aux dessins géométriques et aux couleurs vives), dans les amulettes (bara ou mohara betaly). Impressionnants sont les poteaux funéraires anthropomorphes qui traduisent la vie et le statut social du défunt. Certains d'entre eux mesurent plus de trois mètres et sont ornés de bucranes de zébus...

 

 

On se trouve si petit à côté de ceux exposés. Madagascar est aussi le royaume des perles, c'est un élément symbolique et magique, les vakana, est le terme générique pour désigner toutes les perles (coralline, quartz, agate, argent, corail... qui ont suivi les déplacements commerciaux). Elles sont autant de marqueurs culturels de l'histoire de l'île et possèdent le pouvoir magique que lui attribue celui qui pratique la divination pour corriger ce qui a été déséquilibré. L'aménagement des habitations suit aussi un plan astral avec une valeur associée à chaque point cardinal et le foyer en son centre.

 

 

 

Aujourd'hui les artistes contemporains qui se sont approprié tous les codes de leur culture, proposent une vision contemporaine de leurs traditions et les perpétuent à travers le monde de l'art. Ce sont donc 3 artistes qui exposent ainsi leurs créations : des aloalo, poteaux funéraires du sculpteur plasticien Jean-Jacques Efiaimbelo ; des tissages de madame Zo ; enfin, les photographies de Pierrot Men. Chacun, dans leur domaine, renoue le monde contemporain avec les forces du monde invisible de la culture de Madagascar, cette île qui brille par sa particularité, au quai Branly Jacques Chirac, à travers cet événement artistique.

 

Un T. rex à Paris
Muséum d’Histoire naturelle
Prolongation jusqu’au 4 novembre 2018.

LEXNEWS | 14.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Il sera difficile de revivre une telle expérience avant longtemps pour celles et ceux qui n’auraient pas la chance de découvrir ce face à face impressionnant avec l’un des prédateurs les plus aboutis que l’évolution ait produit. Le Muséum d’Histoire naturelle, dont la célèbre Galerie de paléontologie et d’anatomie comparée fête cette année ses 120 ans, propose en effet, en une scénographie particulièrement réussie, une confrontation inhabituelle qui surprendra petits et grands, même en étant familiers des célèbres films d’Hollywood consacrés à ces animaux du Crétacé. Pour la première fois en France, c’est l’un des trois seuls spécimens quasi complets de Tyrannosaurus rex qui a fait le voyage jusqu’au début du mois de novembre dans la capitale parisienne pour le plus grand plaisir des visiteurs. Alliant scénographie scientifique et ludique, le parcours didactique a choisi d’immerger le public dans le contexte géographique et chronologique de cette espèce redoutable. Ainsi que le souligne Bruno David, président du Muséum national d’Histoire naturelle : « Le Tyrannosaurus rex, mieux connu sous le nom de T. rex, constitue incontestablement l’un des grands mythes contemporains ». Un mythe pour lequel le cinéma a largement contribué à faire connaître, associant terreur et fascination, si l’on en juge les produits dérivés multipliés à l’envi notamment auprès des jeunes générations… Le Muséum a choisi, quant à lui, justement d’aller au-delà de ces présentations superficielles et de proposer une véritable immersion dans l’environnement global du Crétacé dans lequel ce géant – en l’espère une géante, vieille de 67 millions d’années - a pu évoluer et disparaître avec ses congénères. Pour mieux comprendre la place de ce dinosaure prédateur, un squelette d’hadrosaure, un dinosaure à bec-de-canard, appartenant aux réserves du Muséum depuis 1911 a été tout spécialement monté pour l’exposition, un animal qui était l’un des plats favoris de T. rex et qui accueille le visiteur dans la première partie du parcours. Les contextes géographique et chronologique sont clairement rappelés avant d’évoquer le contexte environnemental dans lequel évoluaient ces dinosaures du Crétacé. Une section est également réservée à ces découvreurs de dinosaures depuis la fin du XIXe siècle sans qui ces témoins disparus n’auraient jamais connu une telle actualité, avant de découvrir une vidéo évoquant l’exhumation de Trix, petit nom de notre femelle T. rex, et sa préparation avant son exposition au public.

Puis vient l’évènement impressionnant du parcours avec l’entrée dans la seconde partie de l’exposition en un face à face époustouflant dont nous réservons la surprise aux visiteurs ! Contrairement à bien d’autres présentations, la confrontation est, ici, incontournable dans la manière ou plutôt position dans laquelle l’animal a été présenté, sentiment d’impossibilité d’échapper à ce géant, même à l’état de squelette…

Des panneaux latéraux proposent de nombreuses informations sur notre dinosaure, une femelle de 30 ans, 12,5 m de longueur pour 4 m de hauteur et 8 tonnes, avec mentions de ses nombreuses blessures et dont elle semble bien avoir survécu. La troisième partie encourage, enfin, l’interactivité pour le jeune public avec des ateliers thématiques sur la nourriture, la vitesse et même la séduction chez les dinosaures ! Cette extraordinaire exposition sera idéalement complétée par une visite de l’incontournable Galerie de paléontologie et d’anatomie comparée à laquelle le ticket donne également accès, sans oublier, pour les plus jeunes, le cabinet de réalité virtuelle les mercredis, week-ends et jours fériés, pour une expérience de réalité virtuelle sur plus de 60 millions d’années en 3D.
 


 

La Fiche d’identité de Trix :


Exhumé par une équipe du Naturalis Biodiversity Center de Leiden (Pays-Bas), où il fut présenté au public néerlandais, Trix est l’un des trois squelettes de Tyrannosaurus rex les plus complets au monde avec près de 75 % d’ossements en excellent état de conservation.
• Âge du fossile : 66 à 67 millions d’année (Crétacé supérieur)
• Âge de l’animal : environ 30 ans
• Longueur : 12,5 mètres
• Hauteur : 4 mètres
• Longueur du crâne : 1,50 mètre
• Poids d’un T. rex adulte vivant : 8 tonnes
 


A lire :


- Un jour avec les dinosaures Christine Argot et Luc Vivès
Co-édition : Flammarion / Muséum national d’Histoire naturelle : lire notre chronique
- Un T. rex à Paris Co-édition : BeauxArts / Muséum national
d’Histoire naturelle de Ronan Allain, Florent Goussard,
- Guide de la Galerie de Paléontologie et d’Anatomie comparée
Édition : Muséum national d’Histoire naturelle

 

 

Caravage à Rome – Amis et ennemis

 Musée Jacquemart André jusqu’au 28 janvier 2019.

LEXNEWS | 12.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

La vie de Michelangelo Merisi, plus connu sous son nom d’artiste Le Caravage, s’apparente au clair-obscur dont il façonne ses toiles : une lutte éternelle entre la lumière d’une inspiration foudroyante et la pénombre des affres vécus par le peintre toujours en lutte avec lui-même et ceux qui croisent sa vie. Aussi, l’exposition qui se tient actuellement au musée Jacquemart André explore-t-elle dans le cadre romain ce rapport d’amitiés et d’inimitiés qui accompagna sa brève et fertile carrière. Né en 1571 à Milan, la période romaine de Caravage demeure en effet essentielle pour celui qui « …était venu au monde pour détruire la peinture », ainsi que le souligna abruptement Nicolas Poussin. Si cette appréciation témoigne de l’effet révolutionnaire que fit ce peintre sur ses contemporains et ses successeurs au XVIIe siècle, elle révèle l’ampleur de la tempête artistique qu’initia, en effet, le jeune et fougueux peintre sur la peinture italienne.

 

 

Adepte du clair-obscur qui allait envahir toutes ses toiles comme pour mieux révéler l’âme de ses représentations, l’artiste allait devenir le plus grand peintre naturaliste de son temps, mais un naturalisme bien singulier pour l’époque. Le parcours conçu souligne le milieu artistique dans lequel Caravage évolue à Rome, car si l’artiste mènera souvent un parcours solitaire, ce dernier ne sera pas sans relation avec le cercle intellectuel romain de son époque. Le visiteur songera bien entendu en premier au rapport conflictuel qu’il entretint avec le peintre Annibal Carrache, mais cela serait réduire les influences moins polémiques dont l’artiste bénéficia également avec les poètes, les musiciens qui viendront nourrir l’inspiration d’œuvres comme celle du fameux Joueur de luth exceptionnellement présentée dans l’exposition.

Les mécènes tels le marquis Giustiniani (1564 - 1637) et le cardinal Francesco Maria del Monte (1549 - 1627) auront, eux aussi, une grande importance dans le parcours du Caravage en étant à l’origine de nombreuses commandes. Caravage se fait remarquer très tôt pour son art à peindre d’après un modèle vivant, une manière qui aura une influence déterminante sur ses contemporains et successeurs.

 

 

 

 

Au lieu de copier les maîtres, il s’essaie avec le talent qui sera le sien à des représentations personnelles atypiques comme celle du Petit Bacchus malade, œuvre qui marque la rupture avec son maître le Cavalier d’Arpin dont il quittera l’atelier après huit mois seulement. Ce naturalisme va se développer pendant ces 15 années romaines dont nous ne savons pas grand-chose, si ce n’est les éléments réunis avec cette exposition accueillant un nombre remarquable d’œuvres dont sept n’ont encore jamais été montrées en France. Caravage, fuyant son destin de toiles en rixes, achève sa période romaine avec le meurtre suite à une bagarre avec Ranuccio Tomassoni en 1606, ce qui lui vaudra une peine d’exil. Ce sera alors Naples, Malte…

 

 

 

Il ne restera que quatre années encore à vivre à celui qui ne reviendra plus dans la ville éternelle si ce n’est par ses œuvres et son génie unanimement salués depuis, ainsi qu’en témoigne cette belle exposition.



Commissariat de l’exposition : Francesca Cappelletti

 

Giacometti - Entre tradition et avant-garde

Musée Maillol jusqu’au 20 janvier 2019.

LEXNEWS | 27.09.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Il fallait le cadre du Musée Maillol et la subtile scénographie d’Éric Morin pour rendre hommage à l’un des plus grands sculpteurs du siècle passé, Alberto Giacometti, dont l’œuvre singulière revisite l’art de la sculpture. Une œuvre qui nécessitait en effet une présentation étudiée afin de mettre en valeur toute sa richesse et complexité. En collaboration avec la Fondation Giacometti, l’exposition invite ses visiteurs à redécouvrir l’étendue de la création de l’artiste (né en Suisse au début du XXe siècle (1901) et décédé dans ce même pays en 1966) en une splendide mise en regard avec ses aînés, ces sculpteurs ayant compté dans sa formation et ses influences, mais aussi ces sculpteurs qui furent ses compagnons de création et amis.

 

 

 

Encouragé par son père lui-même artiste, il se forme à Genève puis à Paris dans l’atelier d’Antoine Bourdelle. Surgit alors l’ère cubiste à laquelle il sera un temps sensible, et les influences de Despiau et Maillol sans oublier celles des avant-gardes parisiennes après 1925 avec Zadkine, Lipchitz, Csaky, et dont certaines œuvres ont été rapprochées dans les premières sections du parcours.

Mais l’originalité de Giacometti ne tardera pas à poindre avec cette inspiration puisée dans l’Antiquité archaïque, les influences de l’art cycladique notamment, pour aboutir à ces fameuses sculptures filiformes si singulières et caractéristiques de l’artiste.

 

Les commissaires de l’exposition Catherine Grenier et Thierry Pautot ont encouragé ce dialogue entre Giacometti et les artistes ayant croisé son chemin de Rodin à Germaine Richier, en passant par Brancusi, Laurens, Lipchitz, Zadkine ou Csaky. Mais ce rapprochement se voit doublé d’un dialogue peut-être encore plus fertile entre les propres œuvres de Giacometti lui-même, et ce, grâce à un savant jeu d’éclairage et d’installations.

 

 

C’est le cas par exemple de cette superbe juxtaposition en deux salles différentes de la Femme qui marche (1932) et de l’Homme qui marche II (1960). De la ligne droite surgit paradoxalement le mouvement, et de la rectitude, l’élan, l’étonnement et la fascination sont là, présents, imposés par ces métamorphoses puisant en un fonds ancestral et omniprésent dans l’œuvre de l’artiste. De nombreuses archives, dessins et photographies présentées permettent également de revivre le temps de cette très belle exposition l’esprit de ce minuscule atelier par la taille que fut celui d’Alberto Giacometti, mais si grand par l’inspiration dont il a été le témoin.

 

 

Jakuchū (1716-1800) Le Royaume coloré des êtres vivants
Petit Palais jusqu’au 14 octobre 2018

LEXNEWS | 16.09.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Splendeur et raffinement ! C’est en effet à toute la splendeur et au raffinement de l’art japonais auquel le Petit Palais de Paris invite avec cette exposition exceptionnelle ne présentant pas moins de 30 oeuvres du peintre Ito Jakuchu, un des plus grands artistes japonais du XVIIIe siècle. Présentées pour la première fois en France, ces peintures de coqs à la collerette d’un rouge inoubliable, ces paysages de neige ou de printemps d’une finesse incomparable, ces hortensias, pivoines et autres êtres vivants aux couleurs subtiles et éclatantes attendent les visiteurs de cet évènement.
Ito Jakuchu (1716-1800), issu d’une famille aisée de primeurs, put se consacrer très tôt à la peinture et plus particulièrement à la représentation fidèle de la nature. Ce n’est cependant que plus tard à plus de 40 ans, déjà célèbre, qu’il renoncera à la tradition familiale de primeurs et se dédiera entièrement à la peinture, s’entourant dans son jardin d’animaux méticuleusement choisis, paons, perroquets et de fleurs ou espèces rares et savamment cultivées. Adepte du bouddhisme zen, il se retirera après le grand incendie de Kyoto ayant ravagé sa maison et son atelier près du monastère Sekiho-Ji au sud de Kyoto. Bien que reconnu de son vivant, Ito Jakuchu fut étrangement presque oublié lors des siècles qui suivirent et il fallut attendre ces dernières décennies pour que des études, publications et enfin cette exceptionnelle exposition, lui rendent enfin l’hommage qu’il mérite.

 

© Itō Jakuchū, Roses et petits oiseaux, Musée des collections impériales (Sannomaru Shōzōkan), Tōkyō, 1765, Agence de la Maison impériale

 

C’est en effet la première fois que l’ensemble des 30 rouleaux du « Royaume coloré des êtres vivants », œuvre majeure de ce grand peintre et coloriste de l’époque Edo est présentée à Paris, et ce pour un mois seulement jusqu’au 14 octobre 2018, grâce à un prêt de l’Agence de la Maison impériale du Japon. L’heureux visiteur de cette exposition sera littéralement enveloppé par ce fabuleux « Royaume coloré des êtres vivants » aux 30 rouleaux rassemblés autour de lui et l’entourant comme un mandala. C’est toute la diversité du vivant – coq mais aussi oie, paon, moineaux, grenouille, coquillage, etc., qui se révèle à lui par une extrême finesse et subtilité des détails de chaque panneau. Des rouleaux de soie peinte à chaque fois différents dans leur extraordinaire créativité et diversité, mais toujours marqués par ce style à nul autre pareil de Ito Jakuchu. Ce bestiaire se fait non seulement témoin des qualités esthétiques du peintre, mais participe également à sa dimension spirituelle. Devant tant de beauté et de finesse, devant cette branche de cerisier aux fleurs si délicatement écloses ou la finesse et la couleur d’automne incomparables de ces feuilles d’érable, le visiteur demeure hypnotisé et fasciné par cette peinture japonaise du XVIIIe s. à la sensibilité et aux coloris d’une rare richesse et singularité.

Commissaires :
Aya Ōta, conservateur en chef du Musée des collections impériales (Sannomaru Shōzokan)
Manuela Moscatiello, responsable des collections japonaises au musée Cernuschi, le Musée des Arts de l'Asie de la Ville de Paris.

Jakuchū (1716-1800). Le Royaume coloré des êtres vivants, Manuela Moscatiello et Aya Ōta (sous la dir. de), Exposition : Jakuchū (1716-1800), format : Broché, 144 p., nombre d'illustration : 76, dimensions : 22 X 28 cm, Éditions Paris Musées, 2018.

 



La belle couverture toilée de ce catalogue consacré aux œuvres exceptionnellement réunies à Paris au Petit Palais laisse une première impression du caractère somptueux de ces chefs-d’oeuvre qui ne sortent habituellement jamais du Japon. Un voluptueux paon y déploie son plumage d’un blanc immaculé, seulement terminé d’un cœur fuchsia resplendissant.

Ce trésor des collections impériales du Japon présenté pour la première fois en Europe est l’œuvre du peintre Ito Jakuchū (1716-1800), artiste parmi les plus talentueux de son époque, celle de la période d’Édo si fertile aux arts grâce à l’influence des Tokugawa. Atypique, original, un brin excentrique, Jakuchū livre une œuvre singulière dont les peintures réunies dans ce catalogue en sont le plus bel exemple. Ces trente rouleaux de soie peinte réalisés sur une décennie marquent la peinture japonaise du XVIIIe siècle comme un surgissement personnel sans équivalent. La virtuosité se trouve bien entendu tout d’abord convoqué avec la réalisation de ces rouleaux, l’acuité du regard, le souci du détail et l’art d’en rendre toutes les nuances étonne encore le regard contemporain pourtant habitué aux témoignages naturalistes livrés par les siècles. Véritable bestiaire, florilège de la nature, l’univers de Jakuchū surprend par l’explosion de formes et de couleurs tout en instillant une dimension méditative dans cette effervescence. Et c’est peut-être, ici, tout l’art de ce peintre que de réunir les contraires là ou beaucoup de ses contemporains choisiront la luxuriance ou au contraire l’ascétisme des formes et des couleurs comme pour la peinture antérieure Sumi-e de l’époque Muramachi du XIV aux XVIe siècles.

 

 

© Itō Jakuchū, Canards mandarins dans la neige, 1759, Tōkyō,
Musée des collections impériales (Sannomaru Shōzōkan),

 Agence de la Maison impériale

 

Le lecteur découvrira avec intérêt la contribution de Nobuo Tsuji introduisant la portée du peintre en 2018. Les articles de Tadashi Kobayashi et d’Aya Ota replacent Jakuchū dans le contexte historique du Japon du XVIIIe siècle avant d’approfondir ce cycle de rouleaux Le Royaume coloré des êtres vivants reproduits intégralement en pleine page dès l’ouverture du catalogue. Jean-Noël Robert élargit, quant à lui, l’étude en rattachant le travail de l’artiste à sa dimension spirituelle bouddhique. Autant dire que ce plaisant catalogue vaut plus d’un voyage merveilleux à réaliser au plus vite au Petit Palais !
 

Cette exposition a lieu à l’occasion du 160e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et le Japon en 2018, sur le thème « Japonismes 2018 ».
 

 

« Collections privées – Un voyage des impressionnistes aux fauves »

musée Marmottan

jusqu’au 10 février 2019.

LEXNEWS | 16.09.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Le musée Marmottan avec cette dernière exposition Collections privées – Un voyage des impressionnistes aux fauves rend un bel hommage à ses propres débuts en tant que musée de collections. Ainsi que le rappelle Patrick de Carolis, directeur du musée, ce sont trente amateurs passionnés qui par leurs dons au musée, suivant en cela Paul Marmottan, ont en effet fondé à l’origine les premières collections de cette célèbre institution devenue aujourd’hui incontournable. Ce rapport étroit, presque intime avec les collectionneurs est ainsi constitutif de l’esprit des lieux, et il était donc logique qu’une telle manifestation perpétue ces legs, et ce, d’une bien belle manière si l’on juge par la qualité des œuvres réunies. Prolongeant une première initiative déjà fortement appréciée en 2014 « Les impressionnistes en privé » pour le 80e anniversaire de l’ouverture au public, 2018 voit une nouvelle expérience, tout aussi réussie, élaborée et conçue par les deux mêmes commissaires Marianne Mathieu et Claire Durand-Ruel Snollaerts.

 

Claude Monet "Villas à Bordighera" 1884 Huile sur toile 60 x 73 cm Collection particulière © Collection particulière - Droits réservés

 

Avec l’exposition Collections privées – Un voyage des impressionnistes aux fauves, le visiteur aura, en effet, le plaisir de pouvoir découvrir soixante-deux peintures, dessins et sculptures rarement ou jamais montrés. Les premières salles donnent déjà à elles seules un vertige certain avec ces tableaux qui sembleraient presque familiers et pourtant jamais vus tel Villas à Bordighera de Claude Monet, peint en 1884, tableau frissonnant de lumière sous le pinceau du peintre enchanté par cette nature inhabituelle pour lui et qu’il découvre lors de son voyage.

 


Superbe effet de soleil pour Les Pyramides de Port-Coton toujours de Claude Monet, peint en 1886, avec ces rochers hérissés des ondes et enrichissant encore plus la palette déjà étendue du peintre. Étonnement encore pour ces Chrysantèmes rouges du même peintre qui éclipserait presque les autres toiles par sa flamboyance. Caillebotte est également à l’honneur avec Le Pont de l’Europe dont les différents dialogues qu’il recèle ne cessent de surprendre, dialogues implicites entre personnages, mais aussi entre architectures contrastées, matériaux préfigurant de nouvelles évolutions vers la modernité. Pissarro, Renoir, Degas, Seurat, Signac sont également réunis dans cette exposition qui cumule bien des surprises tels ces Lauriers roses de Vincent van Gogh, toile dont les niveaux de diffraction de lumière saisissent le regard de manière hypnotique.

 

Vincent van Gogh "Les Lauriers roses. Le jardin à l'hôpital à Saint-Rémy" mai-juin 1889 Aquarelle et crayon sur papier 61 x 47 cm Mexico, Collection Pérez Simón

© Arturo Piera

 

Impossible d’évoquer toutes ces découvertes qui de Toulouse-Lautrec à Bonnard en passant par Gauguin et Émile Bernard sans oublier Vuillard et de belles sculptures de Camille Claudel et Rodin accentuent décidément l’éblouissement. Le parcours ne s’arrête pourtant pas là avec une magnifique Fenêtre ouverte sur la mer à Étretat de Matisse et un mystérieux Quadrige d’Odilon Redon, sans oublier le rayonnement de cette dernière toile de Kees van Dongen Le Boniment, titre d’une œuvre qui ne sera pas nécessaire pour attirer bien des visiteurs !
 


Pierre Bonnard "Nu debout, de profil" vers 1905 Huile sur toile 77,7 x 46,2 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Arturo Piera

 

 Picasso. Chefs-d’œuvre !

Musée Picasso Paris jusqu'au 13 janvier 2019

LEXNEWS | 05.09.18

par Philippe-Emmanuel Krautter


 

 


Le nom de Pablo Picasso reste pour le commun des mortels synonyme de chefs-d’œuvre, décriés ou applaudis, peu importe. Génie tellurique, Antée des temps modernes, démiurge des arts plastiques, rares sont les images qui n’ont pas été retenues aux fins d’évoquer ce génie infatigable. C’est justement ce rapport à l’œuvre, et plus particulièrement aux chefs-d’œuvre au pluriel qu’a pu entretenir Picasso tout au long de sa vie, qui a été retenu pour cette brillante exposition. Pour cela, l’exposition « Picasso. Chefs-d’œuvre ! » qui se tient actuellement au Musée Picasso à Paris réunit un grand nombre de tableaux, sculptures, gravures du maître suggérant ainsi un questionnement dynamique sur le rapport à la création elle-même.

 

 

Pablo Picasso Femme assise sur la plage
Paris, 1937 Huile, fusain et pastel sur toile
131 x 163,5 cm Musée des Beaux Arts de Lyon
Legs Jacqueline Delubac, 1997, inv. 1997 - 45 © Succession Picasso 2018

 

Le point de départ ? Un texte souvent méconnu de Balzac, Le chef-d’œuvre inconnu, dans lequel l’auteur de La Comédie humaine évoque une visite du jeune Nicolas Poussin dans l’atelier du maître Porbus. Une relation extraordinaire s’établit alors entre les deux artistes, l’un en devenir, l’autre à la réputation établie. C’est cette même relation, cette même quête d’absolu qui poussera Pablo Picasso à illustrer l’œuvre du grand écrivain. Cet absolu dans l’art reste un point crucial pour mieux comprendre l’œuvre protéiforme de Picasso.

Aussi, le musée Picasso Paris a-t-il convié pour cette exposition à des prêts exceptionnels les œuvres maîtresses de l’artiste, des œuvres pour certaines rarement montrées au public.

Ainsi, Science et charité, œuvre de jeunesse datant de 1897, est-elle présentée pour la première fois à Paris, une œuvre puissante où la mort plane au-dessus des ces âmes tendues, le père du peintre ayant servi de modèle pour le médecin auprès d’une trop jeune malade pour mourir, d’une trop jeune sœur…

 

 Pablo Picasso Science et Charité Barcelone, 1897
Huile sur toile 197 x 249,5 cm Musée Picasso, Barcelone
Donation Pablo Picasso, 1970 110.046 © Succession Picasso 2018

 

Si Les Demoiselles d’Avignon, comme tous les grands chefs-d’œuvre, ne voyagent plus, les travaux préparatoires réunis dans l’exposition permettent néanmoins de se faire une belle idée de cet extraordinaire laboratoire de la création de Picasso en pleine possession de ses moyens, cette œuvre bien qu’incomprise, même de ses plus proches amis, deviendra pourtant une icône quelques décennies plus tard… Les Arlequins scandent l’inspiration de l’artiste, où fête et mélancolie tissent de secrets accords, parallélisme possible de l’état d’esprit de leur créateur. Formidable salle, également, que celle consacrée au thème Les Baigneuses où trois œuvres majeures sont réunies pour la première fois en France et laissent pantois le visiteur par l’abondance de ces formes libérées de leurs contraintes physiques, des métamorphoses à rapprocher du flux de conscience joycien. Étonnantes seront les découvertes d’un peintre que l’on pensait pourtant bien connaître ; Fulgurances de ces traits épousant la poésie de Pierre Reverdy pour Le Chant des morts ; Métamorphoses du regard en trois dimensions avec les sculptures longtemps restées dans l’ombre du peintre et aujourd’hui considérées comme des chefs-d’oeuvre à part entière…
 

Pablo Picasso et Pierre Reverdy Le Chant des morts
Paris, 1948 Lithographies originales de Pablo Picasso, Tériade Editions
42,5 x 32,5 cm Musée national Picasso Paris Don Maya Picasso, 1982, BIB1450
© Succession Picasso 2018

« Picasso Chefs-d’œuvre ! » collectif sous la direction de Coline Zellal, Musée Picasso Paris - Éditions Gallimard, 2018.


Quel est le rapport de Picasso au concept de chef-d’œuvre ? À partir de cette interrogation riche et fertile chez l’artiste le plus connu du XXe siècle, le présent catalogue a proposé plusieurs pistes de recherche. Si les témoignages directs manquent sur la manière dont Picasso pouvait considérer lui-même ce rapport, Émilie Bouvard rappelle en introduction que l’artiste était néanmoins soucieux de sa réception et qu’il établissait une hiérarchie parmi ses créations en conservant certaines d’entre elles tout au long de sa vie. L’homme était cependant particulièrement conservateur, non seulement en matière d’œuvres, mais aussi à l’égard de toutes sortes d’objets qui croisaient sa vie.

Alors, rechercher ce qu’il avait pu juger réussi est une tâche ardue qui dépasse le « cadre » de l’artiste, pour l’élargir à sa réception par la critique, le public et la postérité. Les notions de séries compliquent encore cette approche, à partir de quand un chef-d’œuvre répété garde-t-il ce caractère ? Question délicate si l’on songe aux nombreux Arlequins et Baigneuses réunies dans ces pages. La frénésie créatrice de Picasso peut laisser entendre que l’ultime chef-d’oeuvre relève plus d’une quête de l’absolu inatteignable qu’une réalité concrète du quotidien de l’artiste. C’est pour mieux appréhender cette question que le parcours conçu par l’exposition offre de circonscrire l’œuvre de Picasso quant à sa réception sur près d’un siècle. L’impressionnante iconographie réunie dans ces pages montre combien cette réception participe à l’élaboration du chef-d’oeuvre, une œuvre rangée au statut iconique parfois comme pour Les Demoiselles d’Avignon et Guernica, plus discrète pour d’autres, mais non moins importante pour l’artiste. Il apparaît vite que le peintre, sculpteur, graveur dépasse la notion même de chef-d’œuvre matérialisé par une œuvre unique pour lui donner une dimension qui transcende l’espace et le temps à partir de sa création, sans cesse renouvelée tout au long de sa vie. La flamme vive de son regard démontre qu’il cherchait quelque chose dont il avait la prescience et dont il se rapprocha toute sa vie. L’a-t-il atteinte ? Son œuvre et ce riche catalogue contribueront peut-être à s’approcher au plus près de la réponse.

Pierre Reverdy – Pablo Picasso « Le Chant de morts » préface de François Chapon, Poésie Nrf, Gallimard, 2018.

 


À celles et ceux qui auront eu le bonheur de découvrir les originaux de cette incommensurable poésie de Pierre Reverdy lors de l’exposition Picasso Chefs-d’œuvre, ce petit opuscule de la célèbre collection Poésie/Gallimard les réjouira assurément !

 Si l’ampleur et la taille de l’ouvrage ne pouvaient être respectées pour une édition de poche accessible, la beauté et la poésie nouées de manière inextricable dans ce recueil subsistent, la magie opère et la graphie du poète et celle du peintre, entrelacées, demeurent d’une extrême lisibilité.

Ainsi que le souligne François Chapon dans sa préface, ce volume provoque « un saisissement par l’impact de son dévidement linéaire et des balafres sanglantes qui le scandent », un saisissement hypnotique serait-on tenté d’ajouter tant le concert des arts s’accomplit en ces pages au plus haut degré. Picasso tel un calligraphe peint et « écrit », l’étymologie du mot grec graphein renvoyant indistinctement à ces deux procédés. Mémorables vers où le poète évoque : « Je me suis pris à l’aile exquise du hasard » et le peintre de se faire l’écho de ce vol extatique d’un trait d’hirondelle… Le lecteur se réjouira de lire d’un seul souffle ce poème, et se ravira d’en redécouvrir de temps à autre une page retenue par le hasard, une compagnie fertile à savourer par à cette belle initiative.

 

Van Dongen et le Bateau-Lavoir
Musée de Montmartre
Jusqu’au 09/09/2018

LEXNEWS | 29.08.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


C’est dans le cadre enchanteur du musée de Montmartre qu’il faut venir découvrir cette exposition consacrée à l’artiste néerlandais Kees van Dongen (1877-1968). L’exposition a retenu la thématique des relations du peintre dans ce fameux Bateau-Lavoir, naguère distant seulement de quelques pas de là. C’est ainsi l’occasion idéale de redécouvrir les œuvres majeures du peintre en une scénographie intimiste permettant de déambuler dans les étages du musée, et de retrouver, ainsi, salle après salle, l’atmosphère début de siècle qui régnait en ces lieux de la butte Montmartre. Véritable antichambre de l’Art moderne, le Bateau-Lavoir ne cesse de surprendre par l’esprit de liberté créatrice qui y régnait en opposition radicale à l’académisme encore prévalant. C’est en ces lieux que des mouvements tels le cubisme et le fauvisme trouveront leur acte de naissance, et si Van Dongen n’y réside que deux années à partir de la fin 1905, ce sera pour lui une leçon de vie dont il ne cessera de revendiquer la fertilité jusqu’au terme de sa vie, allant même jusqu’à baptiser sa résidence monégasque du nom de « Bateau-Lavoir »…

 

Kees van Dongen, Chinagrani (danseuse), 1906
huile sur toile, 81,5 × 54,5 cm,
Wassenaar, Museum Voorlinden, collection Caldic
© ADAGP 2018, Paris
 

C’est pour lui le temps des rencontres fertiles avec l’artiste néerlandais Otto van Rees, mais également Maurice Vlaminck, André Derain, Henri Matisse sans oublier, bien sûr, le grand Pablo Picasso. Ce séjour au Bateau-Lavoir de Van Dongen enrichit la palette de l’artiste, instille une vision des êtres et des choses ouverte sur une tout autre approche que ne le faisait jusqu’alors la peinture de son temps. L’univers du cirque le saisit avec ses acrobates, ses clowns et ses équilibristes dont il se plait à représenter les corps musclés et élastiques. Le Carrousel, Aux Folies Bergère, Les Lutteuses de Tabarin – œuvre dont l’artiste ne se séparera jamais – sont autant de témoignages émouvants de ces heures montmartroises où se côtoyaient des noms qui allaient passer à la postérité. L’exposition se poursuit avec l’évolution de l’artiste vers Montparnasse et une autre vie plus mondaine tournée vers le « grand monde » ; ce seront alors les rencontres avec la marquise Casati et Jasmy Jacob, des tableaux de femmes lascives et libertaires, une autre manière de représenter l’éternel féminin qui ne cessera de l’habiter jusqu’à la fin de sa vie.

Van Dongen & le Bateau-Lavoir catalogue d’exposition, Somogy, 2018.
 


C’est le portrait de Fernande Olivier réalisé en 1907 par le peintre Kees van Dongen qui illustre la couverture de ce catalogue consacré au peintre et au Bateau-Lavoir. La compagne et modèle de Pablo Picasso prêta ses traits à la toile de celui qui partageait leur vie au fameux Bateau-Lavoir, des années de bohême fertiles, gravées à jamais sur ces œuvres. Le présent catalogue étudie ainsi ces années, bien que courtes en fin de compte, deux ans seulement, mais si riches d’expériences et d’enseignement pour Van Dongen, laissant dans son œuvre une influence si marquante. Ainsi que le relève Geneviève Rossillon, présidente du musée de Montmartre, Van Dongen s’intéresse à cette époque essentiellement à la vie artistique au Bateau-Lavoir, berceau de l’Art moderne. Anita Hopmans explore, quant à elle, ces deux années à nulle autre pareille qui demeureront précieuses chez l’artiste jusqu’à ses dernières années à Monaco où il s’éteindra à l’âge de 91 ans.

 

Kees van Dongen, Montmartre, le Sacré-Coeur, 1904
huile sur toile, 81 x 65 cm, Nouveau Musée national de Monaco
© ADAGP 2018, Paris

 

C’est l’esprit des lieux qui happe le peintre, saisi dans sa jeunesse et dans sa fougue par tous ces possibles autorisés par l’extrême liberté de création qui régnait alors dans cet atelier géant. « La bande à Picasso », ainsi nommée, avec Salmon, Apollinaire, Max Jacob et tant d’autres fourmille d’idées et de talents dans une incroyable vie en commun. Van Dongen a pris sa part dans l’élaboration de cet art moderne, une contribution, certes, plus discrète que l’auteur des Demoiselles d’Avignon, mais néanmoins certaine si l’on songe à cet emploi de la couleur et à ces formes que le peintre donne à ses Lutteuses de Tabarin, avec déjà leurs yeux cernés de noir, ces visages énigmatiques et lointains, impression accentuée plus tard dans l’évolution de son art. La lumière de Van Dongen s’établit sous l’éclairage électrique du monde du spectacle, sa chaleur excessive sur la peau des artistes, jusqu’à l’extrême. Le peintre gardera longtemps la mémoire nostalgique de ces années ainsi qu’en témoignent ses illustrations pour le texte de Roland Dorgelès, paru en 1949, intitulé Au beau temps de la Butte. On y voit l’incomparable Max Jacob « pauvre guilleret, minable le matin et en frac le soir », ces couleurs vives et caricatures exacerbées, c’est une époque révolue, les deux hommes le savent. La deuxième partie du catalogue permettra, enfin, au lecteur de plonger plus encore dans cet univers captivant avec la reproduction des œuvres présentées lors de l’exposition consacrée au peintre au Musée de Montmartre, une ode à la liberté et à la couleur.

 

« En société » Pastels du Louvre des 17e et 18e siècles musée du Louvre
jusqu'au 10 Septembre 2018

LEXNEWS | 26.07.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Le pastel est un art du détail et de la délicatesse. Plus présente que l’aquarelle, moins vive que l’huile, cette technique est celle de la fragilité, vaporeuse et évanescente. Nul étonnement dès lors que le XVIIe et XVIIIe siècles s’en soient saisis pour évoquer le portrait des grands de ces époques. Le musée du Louvre en conserve une collection importante mais pourtant méconnue en raison de leur extrême fragilité, empêchant un accrochage permanent. Aussi faut-il pour ces raisons absolument découvrir jusqu’au 10 septembre ce choix suffisamment représentatif établi par le commissaire de l’exposition Xavier Salmon du musée du Louvre pour pouvoir profiter des variations d’effets suggérées par cette poudre colorée dont surent faire un si habile usage les artistes représentés : Maurice Quentin de la Tour bien entendu vient immédiatement à l’esprit pour la magnificence de ses portraits notamment l’extraordinaire Portrait de la marquise de Pompadour, mais également Jean-Baptiste Perronneau et Jean-Baptiste Siméon Chardin.

 

Chardin Autoportrait à l'abat-jour et aux lunettes_

Musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado
 

La Rotonde Sully sud réunit également des portraits faits par Jean-Marc Nattier, François Boucher, Louis Vigée, Adélaïde Labille-Guiard, Marie-Suzanne Giroust, Joseph Boze ou bien encore Élisabeth-Louise Vigée Le Brun. C’est l’occasion rêvée de comparer leur style, apprécier l’usage de ces bâtonnets si souvent comparés aux ailes poudreuses d’un papillon, jouer avec tel ou tel détail d’une parure ou d’un regard. Enfin, même si nous sommes au Louvre, l’art du pastel ne saurait se limiter aux frontières de l’Hexagone, l’exposition propose également des ouvertures à des maîtres étrangers avec la très talentueuse Rosalba Carriera à Venise, mais aussi Jean-Étienne Liotard à Genève ou John Russell à Londres. Au cœur de la fébrilité qui gagne souvent le Louvre en plein été, cette exposition bien nommée « En société » offrira cependant quelques instants de fraîcheur.

Xavier Salmon « Pastels du musée du Louvre XVIIe – XVIIIe siècles » format : 257 x 292 mm, 384 pages,Louvre éditions, Hazan, 2018.

 


Les détails des différents portraits réunis dans les premières pages de ce magnifique livre édité par Hazan en coédition avec Louvre éditions donnent immédiatement la tonalité de l’ouvrage : émerveillement et raffinement. Émerveillement tout d’abord de la fraîcheur de ces œuvres que le temps n’est pas parvenu à altérer, chose remarquable lorsque l’on sait la fragilité de la poudre laissée par ces bâtonnets et les vicissitudes qu’elles eurent à connaître avec la période révolutionnaire. Raffinement aussi avec le soyeux de ces étoffes rendu par la main de l’artiste ou ces regards pétillants captés à jamais par le geste du pastelliste. Xavier Salmon va droit au but lorsqu’il rappelle avec raison qu’aucune collection de pastels de ces XVIIe et XVIIIe siècles n’égale celle du Louvre. Couvrant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, ces instantanés fragiles reflètent l’esprit d’une société, celle de l’Ancien Régime, qui par ces portraits semble encore vibrer devant l’œil du lecteur. C’est cette magie qui capte immédiatement l’attention, le geste d’une main dont les veines trahissent discrètement l’âge, un regard énigmatique dont on ne sait s’il est complice ou distant, voire ironique, bruissement des étoffes perceptibles au seul regard ou encore cette étonnante fraîcheur carnée de Madame de Pompadour captée par Maurice Quentin de la Tour… Le Siècle des Lumières scintille avec le génie de ses plus grands artistes qui se sont essayés à cet art plus discret que la peinture à l’huile.

 

Perronneau Marie-Anne Huquier Musée du Louvre

 © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

 

Cette magnifique galerie défile au gré des pages avec les notices détaillées pour chaque œuvre et ce plaisir de glaner au hasard de ses affinités tel portrait, tel détail, telle sensation avec les pastels de Rosalba Carriera, Maurice Quentin de la Tour, Jean-Baptiste Siméon Chardin, Jean-Baptiste Perronneau, Jean Étienne Liotard, Jean-Marc Nattier ou encore Élisabeth Louise Vigée Le Brun, sans oublier certains artistes moins connus comme Marie-Suzanne Giroust, Adélaïde Labille-Guiard, Joseph Boze ou Joseph Ducreux. Un ouvrage qui trouvera assurément une belle place dans les bibliothèques.

 

« Les Impressionnistes à Londres, Artistes français en exil, 1870-1904 »

 Petit Palais, jusqu’au 14 octobre 2018.

LEXNEWS | 14.07.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 



Avec les peintres impressionnistes, nous aurions pu nous attendre à un élan vers le doux soleil des bords de Seine ou encore celui de la Méditerranée, paysages radieux irisant les toiles de ces artistes de l’extérieur. Or, avec l’actuelle exposition du Petit Palais, « Les Impressionnistes à Londres, Artistes français en exil, 1870-1904 », c’est dans le fog d’outre-Manche et le vert des parcs londoniens ou des prairies de Hyde Park dans lesquelles nous transporte ce parcours à la très agréable scénographie inventive.
Une conjugaison de facteurs politiques et économiques en cette fin du XIXe siècle, rappelée au tout début de l’exposition, fait fuir un grand nombre d'artistes français qui refusaient de rester dans une capitale en guerre et en ruine, ce dont témoignent les premières œuvres exposées évoquant ces désastres difficilement imaginables pour nos contemporains en plein cœur de la capitale.

 

View of the Thames: Charing Cross Bridge
1874, Alfred Sisley National Gallery

 

C'est notamment vers l'Angleterre, et notamment Londres, qu'un certain nombre d'entre eux décidèrent de s’exiler. Pays alors puissant en raison de son industrie et de ses colonies, l’Angleterre offre l’exil idéal pour des artistes qui deviendront célèbres comme Pissarro, Claude Monet… Si ces derniers feront un séjour relativement bref le temps de rapporter des toiles inoubliables telles celles réunies de Claude Monet sur la Tamise et le Parlement, d’autres artistes déjà présents outre-Manche vont se fondre dans leur pays d’accueil tel l’anglophile James Tissot qui avait déjà changé son prénom Jacques-Joseph en James… Le visiteur découvrira également au cœur de cette scénographie aérée et variée Carpeaux ou encore d’autres artistes moins connus comme Alphonse Legros, Jules Dalou avant d’admirer deux superbes salles consacrées à « Pissarro et Sisley à Londres » et « Monet et la Tamise » qui à elles seules vaudraient une visite si d’autres associations comme cette originale salle de « Portraits croisés » ou encore cette ouverture sur la peinture de Derain ne complétaient idéalement cet ensemble équilibré et pédagogique. Une belle exposition tout aussi agréable qu’intéressante.

« Les Impressionnistes à Londres, Artistes français en exil, 1870-1904 » catalogue de l’exposition sous la direction de Caroline Corbeau-Parsons avec la collaboration scientifique d’Isabelle Collet, Editions Paris Musées, 2018.

 


C’est un détail de l’œuvre fameuse de Claude Monet « Le Parlement de Londres » peint au tournant du siècle qui illustre la couverture du catalogue « Les Impressionnistes à Londres », rappelant ainsi le contexte de cette célèbre vue. Si Claude Monet avoue « Je dois reconnaître que le climat est des plus surprenants : les merveilleux effets que j’ai pu voir durant les deux mois passés à observer sans cesse la Tamise sont incroyables », il ne faut pas oublier que ce jugement n’est pas celui d’un artiste en voyage d’agrément mais d’un exilé forcé de quitter son pays. Quittant la France en guerre, ces artistes de cette fin de siècle en mal d’acheteurs et de commandes trouvent dans ce pays d’accueil non seulement de nouvelles sources d’inspiration ainsi qu’en témoigne le jugement de Claude Monet également de nombreuses relations utiles à leurs affaires grâce aux réseaux d’artistes déjà installés. Daubigny, Legros précèdent en effet Monet, Pissarro, Tissot et Sisley accompagnés de sculpteurs tels Carpeaux, Dalou, Rodin… un nombre suffisamment important pour que cette période anglaise ait eu une influence sur chacun d’entre eux, ce dont témoignent les articles réunis dans ce riche catalogue. Entre la chute du Second Empire et le début de la IIIe République, la défaite de Sedan joue, en effet, un rôle déterminant pour le départ de ces artistes comme le rappelle Caroline Corbeau-Parsons dans en introduction. Les différentes contributions du catalogue analysent la situation de ces peintres dans cet exil artistique de 1870 à 1904 avec, en premier lieu, cette Année terrible avant l’exil en 1871.

 

James Abbott McNeill Whistler, Noctune en bleu et argent :

 les lumières de Cremorne, huile sur bois,

1872 Tate, Londres, legs d’Arthur Studd en 1919.

© Tate 2017. Photo : Joe Humphrys

 

Puis, c’est de l’autre côté de la Manche que se penchent les analyses proposées : comment ces artistes parvinrent-ils à s’implanter dans la capitale britannique ? Avec quelles aides et pour quels résultats ? Les échanges entre artistes anglais et français sont également éclairés avant d’étudier le célèbre motif de la Tamise et de Westminster cher notamment à Monet. Une chronologie, une bibliographie ainsi que la liste des œuvres exposées complètent ce catalogue à l’iconographie soignée et nombreuse (250 illustrations pour 272 pages).

 

UAM une aventure moderne
Centre Pompidou
Jusqu’au 27 août 2018

LEXNEWS | 30.06.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Après avoir découvert la passionnante exposition UAM au Centre Pompidou réalisée par les commissaires Frédéric Migayro et Olivier Cinqualbre, le visiteur se posera inévitablement la question de savoir pour quelles raisons ce mouvement de l’histoire de l’art du XXe siècle est demeuré si confidentiel, à la différence du Bauhaus ou du groupe De Stijl. C’est en effet la première exposition sur ce thème réalisée au Centre Pompidou, une vaste exposition qui embrasse un nombre important de disciplines et d’artistes mus par cette tendance commune nommée L’Union des Artistes Modernes. Architectes, peintres, sculpteurs, créateurs de mobiliers, photographes, créateurs de tissus et de bijoux, relieurs, graphistes et affichistes donnent le vertige par leur créativité d’avant-garde au cœur du modernisme européen. L’Union des Artistes Modernes repose sur l’idée d’une nouvelle manière de vivre, s’opposant en cela au conservatisme. Son acte de naissance est daté précisément du 15 mai 1929, sur fond de crise économique internationale. Francis Jourdain est au cœur de cet élan fédérant un grand nombre de créateurs. Lui-même est peintre, créateur de meubles et même écrivain et communiste. Son père Frantz était un célèbre architecte qui avait créé La Samaritaine et un libertaire.

Roger Mallet-Stevens, architecte, compte également parmi les membres influents de l’UAM, s’entourant d’une équipe pour chacune de ses créations. Pierre Chareau, décorateur, jouera également un rôle majeur dans ce mouvement avec des lignes épurées pour les meubles qu’il conçoit. Des artistes célèbres rejoignent l’UAM tels Sonia Delaunay, Robert Delaunay, Fernand Léger, Joseph Csaky et bien d’autres encore qu’il s’agisse des arts de la reliure, de la céramique, de la photographie ou de l’orfèvrerie. Car ce qui marque l’esprit en découvrant cette exposition imposante, c’est l’extrême créativité dans la diversité mue par la modernité. Rien n’est interdit, aussi le visiteur pourra-t-il s’étonner de ces meubles pour écoliers au design surprenant jusqu’aux extraordinaires reliures dont la diversité n’égale que la richesse.

 

© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Claude Planchet
Perriand Charlotte (1903-1999)

 

Le ciment, le tube métallique, tout est bon pour servir cette créativité qui bannit la hiérarchie entre les arts et ose, avec Le Corbusier, l’instiller même dans l’architecture avec le succès que l’on sait… Nombre de lignes, d’audace trouveront souvenirs aux yeux de certains visiteurs, et prouve – s’il en était encore besoin, l’importance de l’influence de ce mouvement pourtant demeuré à tort trop souvent relégué à l’arrière-plan. Les salles offrent ainsi une rétrospective étonnante de ce bouillonnement créatif des années 20 jusqu’à la fin des années 1950, un étonnant et captivant voyage dans la modernité du siècle dernier !

UAM une aventure moderne, catalogue sous la direction d'Olivier Cinqualbre, Frédéric Migayrou et Anne-Marie Zucchelli, Centre Pompidou éditions, 2018.

 


Jouant sur la dénomination du sigle UAM, Union des Artistes Modernes, le catalogue publié à l’occasion de l’exposition au Centre Pompidou a retenu comme sous-titre Une Aventure Moderne, un choix approprié si l’on pense à la durée de ce mouvement prolifique sur près de trente années et dont le champ d’action fut sans frontières. Renouant en quelque sorte avec certaines époques de l’Ancien Régime réunissant tous les arts, ce mouvement a également su associer artistes français et étrangers pour une aventure dans la modernité du XXe siècle. La maquette du livre a, bien à propos, retenu une esthétique dans l’esprit de ce courant, privilégiant une abondante iconographie qui permet au lecteur de plonger littéralement dans cet univers créatif. Reflet d’une période et d’une société, ainsi que le souligne le directeur du musée des arts décoratifs Olivier Gabet, la perception de l’UMA a évolué au fil des années. C’est moins sa rupture avec la production antérieure qui retient désormais l’attention que cette « dissidence » incertaine qui marque ces créations. En faisant défiler les pages de ce catalogue, les créations de Francis Jourdain, Fernand Léger, Sonia Delaunay ou encore Le Corbusier lancent indéniablement un défi au siècle de la science et de la technique.

 

Le Corbusier (1887 - 1965) Pavillon des temps nouveaux, panneau mural "Habiter"
1937 Papiers découpés et encre brune sur papier 21 x 31 cm
© Jean-Claude Planchet - Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP
© F.L.C. / Adagp, Paris

 

Rêver l’avenir en appréhendant le présent au quotidien, dans tous ses possibles, du Pavillon de l’Esprit nouveau de Le Corbusier et Pierre Jeanneret à l’hôtel particulier de Jacques Doucet. Les fauteuils perdent leurs pieds, acier et métal peint nouent des mariages inattendus, un élan vers plus de pureté, une simplification des moyens vers l’essentiel et ce « besoin de créer pour le plus grand nombre » comme l’affirment Carlu, Salomon et Pingusson. Cet élan se matérialise par de grandes manifestations et notamment les quatre salons tenus par l’UAM de 1930 à 1933, tentative d’apporter une réponse aux problèmes artistiques vécus en ces temps troublés. L’architecture et la création des grandes villas emblématiques de ce courant étonnent encore le regard du XXIe siècle avec cette interpénétration de volumes éclatés, jeux de lumière et de formes d’une rare liberté. Cette impulsion se prolonge encore vers des créations plus collectives, scolaires, sociales… un mouvement qui ne se tarira officiellement qu’à la fin des années 50 avec la disparition de l’UAM, mais dont les créations, même si le courant lui-même a pu souffrir quelque peu de l’oubli, continueront à inspirer nombre d’artistes et de créateurs jusqu’à nos jours.

 

Exposition Guernica – Musée Picasso
Jusqu’au 29 juillet 2018

LEXNEWS | 27.06.18

par Philippe-Emmanuel Krautter



L’exposition installée jusqu’au 29 juillet au Musée national Picasso-Paris en partenariat avec le Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía propose d’entrer au cœur d’une des œuvres les plus emblématiques de Pablo Picasso, Guernica. Cela fait 80 ans que cette toile monumentale conservée depuis 1981 à Madrid et depuis 1992 au Reina Sofia fait figure d’icône de la peinture. Plusieurs facteurs contribuent à cette notoriété et ponctuent le parcours de cette exposition puissante qui évoque en détail cette œuvre non présentée. Mais jamais cette absence ne se fait sentir tant la genèse de ce projet est détaillée au fil des salles. Guernica peinte en 1937 est tout d’abord un cri lancé par l’artiste face au choc ressenti dans sa chair et dans son âme par le bombardement meurtrier sur la population civile de la ville par les forces fascistes et nazies. Ce symbole de résistance pour celui qui estimait que tout était ennemi dévoile des formes angulaires, des blessures gravées sur la toile où la technique est symbole de mort. Le bruit des bombes et des cris se métamorphosent en lignes brisées et éclats de noirs et de blancs. Si les corridas et autres Minotauromachies présentées dans l’exposition anticipaient cette prise en compte d’un rapport de violence et de brutalité, la Guerre civile espagnole impose un regard nouveau pour le peintre et l’exilé. Alors que Picasso avait été approché au début 1937 par une délégation de la République espagnole pour qu’il réalise une peinture soutenant la jeune République en guerre, le projet est littéralement transformé par l’artiste au lendemain du bombardement : en un temps record, entre le 10 mai et le 4 juin, naîtra sous le pinceau du maître l’une des œuvres d’art les plus connues au monde.

 


Pablo Picasso, "Portrait de Dora Maar", Paris 1937, Musée national Picasso-Paris © RMN-­Grand Palais / Mathieu Rabeau © Succession Picasso 2018
 

Dora Maar, sa nouvelle compagne de l’époque, photographe et militante antifasciste, prendra alors un grand nombre de clichés sur les états successifs de l’œuvre en devenir. L’exposition rappelle aussi l’accueil de l’œuvre lorsque celle-ci fut présentée au pavillon de la République espagnole inauguré le 12 juillet 1937 dans un climat d’extrême tension. À partir de cette date, Guernica échappera à Picasso pour mener sa vie au gré des expositions internationales, ce que retrace également l’une des salles du parcours. Fédérant de nombreux artistes antifranquistes, Guernica devient une icône de la résistance et un message pacifiste après-guerre. Œuvre majeure, monumentale, qui s’imposera à part entière jusqu’aux créations contemporaines d’artistes, tels Robert Longo, Art & Language, Damien Deroubaix et Tatjana Doll, influencés par cette œuvre incontournable, et présents dans l’exposition.

"Guernica" édition publiée sous la direction d'Émilie Bouvard et Géraldine Mercier, Coédition Gallimard / Musée national Picasso-Paris, Gallimard, 2018.


 


 

La quatrième de couverture du catalogue Guernica publié aux éditions Gallimard reproduit une citation de Picasso suffisamment évocatrice : « Non, la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi »… Cet engagement entier de la personne et de l’art du peintre transcende en effet la dimension esthétique d’une manière radicale dans l’œuvre de Picasso et notamment pour Guernica. Ce cheval hennissant dont la langue acérée est pointée comme une lame de rasoir témoigne de la violence au cœur de cette œuvre iconique de l’engagement de l’artiste. Émilie Bouvard rappelle la destinée de cette peinture à l’huile de taille monumentale de plus de 3 mètres de haut sur plus de 7 mètres de long. Témoin de la guerre d’Espagne vue de Paris par un artiste espagnol en 1937, Guernica cristallise l’aboutissement du peintre à cette époque et les fracas de la guerre, tout d’abord civile puis mondiale quelques années plus tard.

 

 

Dora Maar, Huile sur toile "Guernica" en cours d'exécution, état VII, atelier des Grands-Augustins, Pari, en mai-juin 1937, Paris, 1937, Musée national Picasso-Paris, don Succession Picasso, 1992 © RMN­‐Grand Palais / Mathieu Rabeau © Succession Picasso 2018

 

Exposer Guernica ne saurait ainsi être un accrochage de plus, mais bien un engagement prolongeant celui de l’artiste au risque d’en dénaturer l’originalité et les sens. Tant d’interprétations ont été portées sur cette œuvre dont elle s’est trouvée enrichie ou alourdie selon les cas. On connaît l’intérêt que porta André Malraux à l’œuvre de Picasso à qui il consacra son fameux livre La Tête d’obsidienne en 1974, deux ans avant de disparaître. Pour le ministre, romancier et passionné de l’art « Picasso fut habité par la métamorphose plus profondément que par la mort », même dans cette œuvre où elle rôde incontestablement.

Les métamorphoses opérées par Picasso trouvent leur origine dans le regard insatiable de l’artiste porté sur des sources iconographiques diverses et variées que rappelle le catalogue ; allant de l’Apocalypse de Saint-Sever (XI° s.) jusqu’à Delacroix avec Le 28 juillet, Tauromachie, Minotaure, cheval, chacun de ces emblèmes puissants dans l’œuvre de Picasso avant Guernica vont converger de manière éblouissante dans cette arène internationale anticipée. Le lecteur aura cette chance avec ce précieux catalogue de faire défiler les pages du laboratoire intérieur de l’artiste de manière contextuelle et selon une nouvelle approche qui sort des sentiers battus et à laquelle le lecteur est convié de manière dynamique.

 

Exposition Jean Cotelle 1646-1708 Des jardins et des dieux
Grand Trianon Versailles jusqu’au 16 septembre 2018


À qui n’a jamais traversé la Galerie de Trianon, un jour de pluie ou de soleil, cette exposition est destinée… mais, elle était aussi vivement attendue des habitués des recoins quelque peu délaissés de Versailles qui aujourd’hui pourront s’émerveiller de retrouver enfin les toiles de Jean Cotelle débarrassées du vernis du temps et des plus ou moins heureuses restaurations précédentes. Retrouvant tout leur panache, c’est en effet une véritable métamorphose du végétal en pictural, de toiles en rêveries, des suggestions mythologiques aux conversations plus frivoles, c’est Ovide revisité au XVIIe siècle ! Nul n’ignore maintenant que Versailles a été le théâtre du pouvoir au sens propre et figuré du terme. Les arts sont alors convoqués pour asseoir le pouvoir d’un jeune monarque qui use plus de ces moyens comme une rhétorique indispensable que pour assouvir des plaisirs d’un roi en mal de sensation. Cette mise en scène où le corps du roi est au centre s’insinue dans les plus petits recoins du domaine royal de Versailles, jusqu’aux lieux les plus privés. Jean Cotelle a été l’un des artistes contributeurs de ce faste appartenant à une nouvelle génération de peintres succédant à Charles Le Brun.

 

 

C’est dans les années 1687-1688 qu’il reçoit la commande royale de vingt et un tableaux accompagnés de vingt gouaches et d’un dessin à la plume pour décorer la fameuse galerie par ces évocations de bosquets des jardins, galerie, certes, moins connue que son aînée au château. Et pourtant, l’artiste a réussi ce pari délicat d’associer mythologie et plaisir temporel, évocations réalistes et figurées, nature et agrément. Ce souhait royal n’allait pas de soi et la force du peintre fut de capter cet esprit présidant à la création de l’ensemble de Versailles. Arcadie des temps modernes, Versailles doit séduire et imposer, jeu délicat de nuances que Cotelle instillera dans ses toiles avec talent grâce à des références explicites, d’autres fois plus subtiles, influencé en cela par l’art du peintre bolonais Francesco Albani dont des œuvres sont présentées dans l’exposition. Le visiteur découvrira ainsi l’admirable restauration de la plus grande partie des vingt et un tableaux qui ont retrouvé toute leur fraîcheur. Chaque tableau est rythmé par les immenses baies donnant sur les jardins, scansion bucolique. De monumentales sculptures en plomb provenant de bosquets disparus témoignent de cette grammaire raffinée élaborée à Versailles entre les éléments et ne devant rien au hasard si ce n’est celui de l’inspiration. Tout fait signe chez cet artiste formé à l’art de la décoration jusqu’en ses infimes détails que l’on pourra rechercher et découvrir à loisir. Et si la vie de Jean Cotelle semble s’effacer après ces heures de faste, c’est pour mieux laisser parler son œuvre dont la qualité est au cœur de cette exposition inspirante. Pause délicate à l’écart du tumulte des visites toujours incontournables du Château que le visiteur pourra, bien sûr, poursuivre par les jardins du Grand Trianon avec leurs parterres, tout spécialement parés pour l’occasion de blanc, rose, bleu sous les auspices du jardinier en chef du Domaine Alain Baraton ; une manière de rappeler les goûts et souhaits du Roi, et de lier l’art pictural du Grand Siècle à celui tout aussi délicat de l’art floral et des jardins.

« Jean Cotelle - Des jardins et des dieux » sous la direction de Béatrice Sarrazin, Château de Versailles Lienart éditions, 2018.

 


Ce sont les parterres du Trianon de marbre en compagnie de Zéphyr et de Flore endormie que nous découvrons sur la couverture de ce riche catalogue consacré au peintre Jean Cotelle (1646-1708). Peintre du Grand Siècle, il accompagna le faste du roi Soleil au point d’en occulter le reste de sa carrière. Deux plans se superposent sur ce tableau, l’un des vingt et un constituant l’ensemble figurant dans la Galerie de Trianon, ensemble tout récemment restauré et objet pour l’occasion de la présente exposition. Temporel et spirituel s’entrelacent, le regard découvrant des divinités qui goutent aux plaisirs terrestres sans que l’on sache si elles aspirent à une finitude humaine ou si elles découvrent ce qu’elles avaient abandonné à tort aux mortels.

 

 

 Parterres riches de fleurs bleues, rouges, roses, blanches, arbres en topiaires et ciels d’un bleu azuréen. Catherine Pégard, Présidente du château, souligne en avant-propos combien cet hommage est mérité, l’Histoire ayant quelque peu relégué à l’arrière-plan ce peintre qui a laissé un témoignage du siècle de Louis XIV à Versailles incontournable. Pour quelles raisons ? Le monarque avait suffisamment insisté sur la place qu’il accordait à ses jardins au point d’en écrire lui-même le parcours idéal, il ne manquait plus qu’un artiste pour en capter les beautés sur la toile ce que Cotelle sut faire avec génie plus que tout autre. Nous découvrons dans ces pages la vie et l’œuvre de l’artiste, et comprenons ainsi pour quelles raisons il allait être conduit à saisir l’esprit des lieux et à en restituer l’enchantement sur ses toiles. La Galerie de Trianon narre l’histoire de ces bosquets en un genre inédit, ainsi que le rappelle Béatrice Sarrazin, véritable ensemble qui se lit en de multiples manières, métaphores et plans se répondant. Fables, sculptures et imagination ne sont jamais éloignées dans ces représentations dont ce catalogue richement illustré témoigne. Influences italiennes, goût des décors et du théâtre, inspirations littéraires riches sont les lectures que suscitent ces peintures, et dont combien nous ont si souvent échappées …

 

 

Cependant, et grâce aux nombreuses études qui accompagnent l’iconographie abondante de ce livre rendant hommage à Cotelle, nous entrerons un peu plus dans ces plaisirs du roi, une belle invitation à redécouvrir le Grand Trianon et ses jardins sous les auspices du peintre.

 

Nymphéas, l’abstraction américaine et le dernier Monet
Musée de l’Orangerie Paris
Jusqu’au 20 aout 2018

LEXNEWS | 02.06.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


L’influence qu’ont pu avoir les nymphéas sur la peinture de Claude Monet n’est plus à souligner tant les nombreuses expositions et musées qui leur sont consacrés sont nombreux. La présente exposition installée au musée de l’Orangerie de Paris explore cependant des liens moins connus rattachant certains artistes appartenant à l’abstraction américaine aux dernières évolutions du peintre à Giverny quant à ses célèbres végétaux aquatiques. Une vision se détériorant, un âge avancé allant vers plus d’épure, et enfin l’exploration depuis de nombreuses années de ces effets conjugués de l’air, de l’eau et du végétal en un même lieu ont, en effet, conduit l’artiste en d’ultimes développements annonçant une modernité à venir, ainsi que le firent en leur domaine des musiciens comme Franz Liszt avec l’atonalité de ses dernières œuvres. Cette exposition conçue par Cécile Debray, assistée de Valérie Loth et de Sylphide de Daranyi, et présentée dans une scénographie épurée qui ne pouvait que s’imposer, ouvre aujourd’hui à un heureux dialogue entre les œuvres, celles du peintre Claude Monet qui s’éteindra en 1926 et les œuvres qui plus ou moins consciemment reprendront ces avancées picturales en de nouveaux développements.
Qui n’a pas fait cette expérience au musée de l’Orangerie ou bien à Marmottant d’un va-et-vient successif en s’approchant à l’extrême puis de s’écarter le plus possible d’une des nombreuses toiles représentant les nymphéas des dernières années du peintre ? Cette expérience reste toujours fascinante, véritable plongée dans la complexité de la matière comme dans celle de la création artistique. Produit d’un nombre incalculable d’heures d’observation devant le sujet à représenter, à savoir les bassins de Giverny, chaque peinture exposée livre non seulement une interprétation du réel mais ouvre à des plans superposés que certains diront mystiques, ce que le peintre ne revendiquait pas en tant que tel, mais plus sûrement en une extase au sens étymologique du terme, être hors de soi-même.

 

Claude Monet, Les Nymphéas : Les Nuages (détail), vers 1915-1926
Musée de l'Orangerie, Dist. RMN- Grand Palais / Sophie Crépy Boegly / musée de l'Orangerie

 

Car là réside un des génies de Claude Monet, cette attitude de témoin intime de la chose représentée, non seulement dans ses dimensions physiques mais également immatérielles, mariage des éléments en un renversement des valeurs, eau devenant ciel, couleurs diffractées, formes métamorphosées en d’autres devenirs. Le chemin était par là même ainsi ouvert aux abstractions de la peinture américaine, ce dont témoigne ce jugement avisé de Clement Greenberg en 1948 : « La dernière manière de Monet menace […] les conventions de tableau de chevalet. Aujourd’hui, vingt après sa mort, sa pratique est devenue le point de départ d’une nouvelle tendance picturale ». C’est ce legs qui se trouve exploré en une passionnante exposition au musée de l’Orangerie ponctuant ces nouveaux prolongements de la modernité expressionniste américaine par les œuvres tardives de Claude Monet sur le thème des nymphéas. Que découvrons-nous alors ? Une filiation évidente avec Barnett Newman quant au père de l’impressionnisme avec cette verticalité et ces champs colorés qui imprègnent ses œuvres telles The Beginning en 1946, ainsi que Clifford Still dans 1965, une prolongation du non finito en de larges aplats anticipés par Monet. Jackson Pollock avec ses techniques du all-over (composition uniforme sur toute la surface) et du dripping (peinture égouttée sur la toile en touches aléatoires) prolonge également ce style de Claude Monet en de nouveaux développements. Nombreux seront les jeux de correspondances directes ou indirectes entre le père de l’impressionniste et ces artistes de l’abstraction ou expressionnisme américain réunis dans un parcours dynamique qui avec encore Mark Rothko, Willem de Kooning et Morris Louis s’attache aux liens intimes de la peinture au-delà de la chose représentée en transcendant les courants, pour mieux en dépasser les frontières.

Nymphéas, l’abstraction américaine et le dernier Monet, 208 pages – 25 x 30 cm – 128 illustrations, coédition Musée d’Orsay / RMN GP, 2018.

 


C’est à une véritable plongée dans l’abstraction des formes et des couleurs à laquelle invite ce catalogue prolongeant l’exposition du musée de l’Orangerie en cours jusqu’au 20 aout 2018. Ainsi que le rappelle en ouverture Cécile Debray, commissaire de l’exposition et directrice du musée de l’Orangerie, Claude Monet consacrera les trois quarts de sa production à des vues de son jardin et des nymphéas de Giverny. Ce chiffre éloquent montre combien au-delà de la représentation du réel, le peintre se tourne de plus en plus vers le formel en d’inlassables recherches jusqu’à ses derniers jours.

 

Philip Guston : Painting, 1954. Huile sur toile, 160,6 cm x 152,7. The Estate of Philip Guston, courtesy Hauser & Wirth

 

Illustré par de nombreux détails d’œuvres de Monet, le catalogue invite le lecteur à retrouver ces liens parfois évidents, d’autres fois plus ténus, entre la fin de l’impressionnisme marqué par ces dernières toiles et les créations de l’expressionnisme américain. La réception des Nymphéas dans l’entre-deux-guerres ne peut que laisser dubitatif si l’on songe au « critique » François Fosca qui ne voit là qu’un essai raté d’un vieillard…

 

Guston, Philip, Dial, 1956 © New York, Whitney Museum of American Art / The Estate of Philip Guston, courtesy Hauser & Wirth / musée de l'Orangerie

 

Le retour à l’ordre après le premier désastre mondial ne s’accommode pas des explorations picturales allant vers l’abstraction, on veut de l’ordre, du concret et du sérieux comme le souligne Laurence Bertrand Dorléac. Il faudra attendre l’après-Seconde Guerre mondiale et les années 50 pour qu’enfin ce legs soit apprécié à sa juste valeur et prolongé par le travail d’artistes de l’expressionnisme abstrait comme le rappelle Jean-Pierre Criqui ; un nouvel élan autorisé en cela par les œuvres tardives du peintre français qui avait banni depuis longtemps toute figure humaine, facilitant ainsi leur réception par l’abstraction. De nombreux documents, témoignages et études complètent le présent catalogue qui permettra d’apprécier respectivement les œuvres tardives de Monet et celles de l’expressionnisme américain sous un nouveau regard.

 

 

 

Âmes sauvages, le symbolisme dans les pays baltes
Musée d’Orsay, jusqu’au 15 juillet 2018

LEXNEWS | 18.05.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Bien que les pays baltes soient de jeunes États, leur indépendance n’ayant été acquise que peu de temps après la fin de la Première Guerre mondiale, ils offrent une riche histoire qui remonte à la nuit des temps. C’est ce paradoxe qui a nourri un grand nombre d’artistes réunis à l’occasion de l’exposition d’envergure intitulée « Âmes sauvages, le symbolisme dans les pays baltes » au Musée d’Orsay, anticipant ainsi quelque peu le centenaire prévu en 2021 pour célébrer cette indépendance étatique. L’Estonie, la Lettonie et la Lituanie semblent souvent bien éloignées aux confins de l’Europe pour nos contrées plus occidentales et c’est au cœur de cette âme – le pluriel prévaudrait d’ailleurs plus exactement – qu’invite cet évènement du musée d’Orsay grâce à une scénographie soignée de Flavio Bonuccelli mettant en avant 130 œuvres dressant un panorama complet de l’art essentiellement pictural des pays baltes sous l’angle du symbolisme. Cette option symbolique s’explique pour des artistes qui ont tous eu conscience de l’identité longtemps jugulée, voire niée, par des puissances occupantes, qu’il s’agisse du pouvoir tsariste, des élites germano-baltes, sans oublier l'oppression nazie et soviétique qui laisseront de cruelles traces dans la jeune histoire de ces pays. Le parcours conçu par le commissaire de l’exposition Rodolphe Rapetti invite tout d’abord le visiteur à plonger dans les mythes et légendes de ces trois pays qui viendront nourrir l’inspiration des artistes et affermir la conscience d’une identité nationale prélude à cette indépendance revendiquée. Le Kalevipoeg rédigé par F. R. Kreutzwal au XIXe siècle compile les légendes de tradition orale dans toute l’Estonie, une démarche similaire sera également entreprise plus tard par le musicien et peintre Ciurlionis en recueillant les mélodies populaires de son pays.

 

Janis Rozentāls (1866-1916)Arcadie, 1910. Huile sur toile, H. 137 ; L. 230 cm. Riga, Musée national des Beaux-Arts de Lettonie© DR

Un véritable « romantisme national » naît ainsi à la même époque que le symbolisme et qui se démarque du naturalisme. Le peintre Johann Walter dresse le portrait d’une Jeune paysanne qui n’a plus rien à voir avec les représentations traditionnelles de la vie campagnarde, son regard impénétrable s’impose au premier plan alors qu'un homme fauche le blé dans un champ aux couleurs contrastées. L’exploration de l’âme se fait par tous les moyens et correspond aux prémices des recherches de la psychanalyse. Les tourments et introspections bien perceptibles notamment dans l’œuvre de Janis Rozentals prennent des formes diverses et parfois spectaculaires comme cette représentation de La Mort penchée sur un nourrisson souffrant. La nature, objet de la dernière section, est aussi omniprésente chez les artistes baltes, une nature primitive dont les forces dépassent celle des hommes et où la transcendance pointe régulièrement avec des expressions très diverses si l’on songe aux remarquables créations de Ciurlionis et aux non moins étranges évocations d’Oskar Kallis. Il y a beaucoup à apprendre dans cette exposition qui exigera recul et initiation à cette culture souvent ignorée de l’occident, une belle occasion de se plonger dans ces « Âmes sauvages », avant le 15 juillet !

« Âmes sauvages. Le symbolisme dans les pays baltes » Catalogue d'exposition sous la direction de Rodolphe Rapetti, 23,5 × 30,5 cm - 312 p. - 177 ill., Musée d'Orsay / RMN-GP - 2018

 


Prélude indispensable à l’émancipation politique, la prise de conscience d’une identité culturelle a été très tôt associée au symbolisme européen dans les pays baltes anticipant ainsi leur indépendance survenue au lendemain de la Première Guerre mondiale. Le présent catalogue qui reproduit en couverture le détail de l’œuvre de Johann Walter Jeune paysanne interroge le lecteur et l’invite à entrer dans cet univers marqué par un symbolisme omniprésent et protéiforme selon la sensibilité de chaque artiste. Servi par une mise en page et une iconographie soignées, cet ouvrage retrace ces légendes et ce folklore qui ont construit l’identité et nourri l’âme de l'Estonie, Lettonie et Lituanie.



Konrad Mägi (1878-1925)Paysage de Norvège au pin1908-1910Huile sur toileH. 58,5 ; L. 75,2 cmTallinn, Musée d’art d’Estonie© Photo courtoisie du Musée d’art d’Estonie

 

Si les influences d’artistes comme Munch, Gauguin ou encore Van Gogh ont pu être perceptibles dans le travail des artistes baltes, c’est bien une identité propre qui se constitue et qui au-delà des différences de ces trois pays converge vers un symbolisme commun. Rodolphe Rapetti et Julien Gueslin font entrer le lecteur dans ce kaléidoscope balte et aux origines de ces trois cultures nationales. Chaque pays est ensuite étudié dans son propre rapport à l’art et à l’histoire. Puis les trois sections de l’exposition sont présentées avec la reproduction des œuvres accompagnées de notices complètes permettant ainsi de plonger dans cet univers complexe et passionnant, un prélude indispensable pour mieux comprendre ce qui nourrit ces « âmes sauvages » !
 

 

 

Une lutte moderne, de Delacroix à nos jours
musée national Eugène-Delacroix
jusqu'au 23 juillet 2018

LEXNEWS | 24.04.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Le musée national Eugène Delacroix offre le temps d’une exposition un espace consacré à un aspect plus méconnu du peintre, celui du thème religieux. Essentiellement organisée autour des peintures de la Chapelle des Saints-Anges de l’Église Saint-Sulpice de Paris, récemment superbement restaurées, cette exposition réalisée sous le commissariat de Dominique de Font-Réaul, directrice du musée, et de Marie Monfort, conservateur, offre une réflexion captivante sur le combat de l’artiste vis-à-vis de son art et de la vie. S’il est entendu qu’Eugène Delacroix ne peut être présenté comme un peintre initialement touché par la foi, la présente, exposition parallèle au musée du Louvre, fait cependant la démonstration que cette approche ne saurait être néanmoins écartée d’un revers de pinceau.

 

Saint Michel terrassant le dragon
© Ville de Paris, Claire Pignol

 

Certes la priorité du jeune artiste à ses débuts se porte sur de grandes compositions où de multiples personnages s’associent déjà à une scène puissante comme pour les Scènes du massacre de Scio. C’est avec la maturité de l’artiste que les thèmes bibliques apparaissent dans son travail pour aboutir à la fameuse composition des peintures de la Chapelle des Saints-Anges. C’est en effet avec l’âge que Delacroix s’interroge sur la transcendance, le sens de la vie et l’Histoire, un questionnement qui apparaît sans détour dans l’une des notes de son Journal du 12 octobre 1862 : « Dieu est en nous : c’est cette présence intérieure qui nous fait admirer le beau, qui nous réjouit quand nous avons bien fait et nous console de ne pas partager le bonheur du méchant », soit un an après avoir achevé les peintures bibliques de l’église Saint-Sulpice.

 

Etude pour Héliodore chassé du Temple,
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Adrien Didierjean

 

Trois chefs d’œuvres, objet donc d’une superbe restauration, concentrés en un même espace, somme toute, assez étroit, La Lutte de Jacob avec l’Ange, Héliodore chassé du temple et Saint Michel terrassant le dragon, donnent un ensemble mouvementé ne pouvant que laisser une expérience singulière pour tout visiteur. C’est la genèse et l’élaboration de ce travail qui est au cœur de l’exposition idéalement disséminée dans le parcours de ce musée enchanteur qui, rappelons-le, fut le dernier atelier et demeure du peintre jusqu’à sa mort en 1863. L’exposition rassemble ainsi de nombreuses sources inédites telles celles provenant de Raphaël, Titien, Rubens, Le Lorrain, les références aux grands maîtres restants essentiels dans le travail de création de l’artiste. Le visiteur pourra également découvrir de nombreuses références aux propres œuvres de Delacroix ainsi que de nombreuses esquisses et études permettant de mieux saisir cette lutte et tension de l’artiste métaphoriquement représenté sur la toile.

« Une lutte moderne, de Delacroix à nos jours » catalogue sous la direction de Dominique de Font-Réaulx et Marie Monfort, Louvre éditions – Le Passage, 2018.

 


C’est un détail de La Lutte de Jacob avec l’ange qui orne la couverture de cet ouvrage collectif consacré aux trois œuvres peintes tout spécialement par Eugène Delacroix en l’église Saint-Sulpice de Paris, une commande reçue pour la chapelle des Saints-Anges et qui l’occupa jusqu’en 1861. Métaphore de l’artiste en lutte avec son art mais aussi avec ces questions existentielles se posant à l’homme quant à son destin. Cette œuvre est souvent présentée, à juste titre, comme le

testament spirituel du peintre qui disparaît trois ans plus tard.

À l’occasion de l’exposition consacrée au musée Eugène Delacroix à ces trois œuvres et venant de faire récemment l’objet d’une restauration exemplaire, le présent ouvrage revient sur la genèse de ce projet, ses sources d’inspirations puisées auprès des grands maîtres et sur l’influence qu’eurent ces toiles sur les successeurs de l’artiste tels Maurice Denis, Gustave Moreau, Marc Chagall… Il aura fallu une restauration complète des œuvres de la chapelle des Saints-Anges pour redécouvrir ce qui restait jusqu’alors caché sous un voile de brume et d’opacité rendant quasi impossible leur lecture. Si les mouvements et le dynamisme des actions pouvaient être devinés, les couleurs et les jeux de miroirs restaient absents jusqu’à ce mois de novembre 2016 où les couleurs comme par enchantement ont retrouvé leur place et leur éclat. Ainsi que le soulignent les auteurs en introduction, unir les œuvres de la chapelle au musée Delacroix en une thématique commune renoue ainsi ce lien indéfectible qui unit le peintre entre son atelier souhaité proche du lieu de la commande qu’il lui échut et lui demanda tant d’énergie. Grâce aux nombreux détails et informations rendus visibles par la restauration, c’est toute l’histoire du projet de Delacroix qui est de nouveau compréhensible et partageable au plus grand nombre ainsi qu’en témoignent les essais réunis dans cet ouvrage.

 

Héliodore chassé du Temple
© Ville de Paris, Jean Marc Moser

 

Glacis inutiles supprimés, lisibilité des compositions améliorée, chaque strate interrogée, toutes ces questions techniques de restauration offrent une mine d’informations précieuses sur l’art et la technique du grand peintre du XIX° s. Par ailleurs, l’ouvrage rappelle les sources essentielles de Delacroix pour concevoir et élaborer ces œuvres de grand format, le peintre ayant toute sa vie durant manifesté un respect pour ses illustres prédécesseurs tels Raphaël, Titien, Tintoret, Véronèse, Rubens ou Rembrandt. En fin de carrière, le peintre ne désavoue pas, bien au contraire, ces inspirations qui nourrissent son art et tout particulièrement ce projet pour l’église Saint-Sulpice. Nous pourrons ainsi grâce aux nombreuses contributions réunies pour cet ouvrage mieux saisir les nombreuses intrications artistiques, historiques, religieuses et métaphysiques qui caractérisent ces trois chefs œuvres et que ce livre encourage à aller sans plus tarder redécouvrir in situ en passant et s’arrêtant, bien entendu, préalablement à la très belle exposition qui leur est consacrée au musée Delacroix.

 

ENFERS et FANTÔMES d'ASIE

Musée du Quai Branly Paris

jusqu'au 15 juillet 2018

LEXNEWS | 14.02.18

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Qu'ils sortent des brumes épaisses, sous forme humaine ou animale, qu' ils flottent dans l'air des campagnes ou se traînent dans les ruelles de nos villes, dans l'ombre de nuits sans étoiles, ils sont là, les fantômes, et plus précisément ces « Fantômes d’Asie », autour des hommes, ils font partie de cette mythologie universelle, celle d'âmes errantes qui n'ont pas trouvé le chemin vers un au-delà qui les libérerait de leur ancienne vie. Ces morts restent entre le monde des vivants et celui des morts... les Fantômes hantent toute l'humanité car ils doivent accomplir leur destin qui n'est pas fini...
Dans toutes les civilisations, les fantômes errent et pas toujours pour le bien des vivants... Mais quand est-il en Asie ? C'est le propos de cette nouvelle expérience autant visuelle que sensorielle, autant artistique qu'ethnographique, que propose Julien Rousseau, commissaire de cette exposition, au musée du quai Branly Jacques Chirac, jusqu'au 15 juillet prochain.
 

Estampe, diptyque, "Le fantôme d'Asakura Togo", d'Utagawa Kuniyoshi

 

Et que le frisson de la peur gagne le visiteur, même le plus sceptique à la chose fantomatique ! Là où l'imagination perd ses repères, les légendes, les estampes, films, décors, costumes, hologrammes, effets spéciaux, marionnettes, masques, les rouleaux peints des plus anciens, à travers toute l'Asie, de la Chine à la Thaïlande et jusqu'au Japon, ils sont tous là, réunis pour une danse macabre, qui de leurs origines à nos jours ne laissent que peu de doute sur leur existence dans l'inconscient collectif. Leur rôle ? Peut-être celui de rappeler aux hommes que rien ne s'oublie, que toutes les énergies positives et négatives tournoient autour de nous et que chaque histoire peut réveiller les esprits de la terre (masques de Phi Ta Khon, entités spirituelles, génies des lieux ou de la nature, esprits de la forêt ou fantômes – Thaïlande)...

Alors, comment devient-on fantôme ? De quelle façon occuper ce temps d'éternité ? Un fantôme peut-il cesser d'en être un ? Qui sont les fantômes affamés de l'Asie du Sud-Est, et cette femme fantôme du Japon ? Pourquoi des vampires sauteurs en Chine, des spectres en Thaïlande ? Qu'ont-ils à nous dire ? « En Asie, les fantômes font partie de la culture vivante. Raconter leur histoire et réparer les injustices dont ils ont été victimes permet de les exorciser. Le fantôme apparaît à la suite de violations de règles sociales et de la morale. Ils incarnent notre propre horreur et nous aident à la chasser. » souligne Julien Rousseau.

 

Epée d'exorcisme Géographie : Asie - Asie orientale - Chine
Culture : Asie - Han Date : fin du 19e - début du 20e siècle

 

 En accord ou non avec ces entités remontées des enfers, les peintres, les auteurs de théâtre (Kabuki ou Nô) et leurs acteurs masqués, les cinéastes (Kanato Shindô et Nobuo Nakagawa dans les années 1950, ou plus proche de nous Kiyoshi Kurazawa ou Takashi Shimizu) comme les écrivains de manga notamment, leur ont permis de se répandre à chaque époque en conjuguant habilement traditions et modernité. Des estampes d'Hokusaï (Cent histoires de fantômes de Kohada Koheiji – 1831/1832) , de Utagawa Kuniyoshi (La Princesse Takiyasha et le spectre-squelette – 1844) ou encore celles d'Utagawa Kunisada (Le Fantôme de Kamata Matahachi – 1855) aux jeux vidéo mangeur de fantômes dans le monde entier, Pac-man comme des visions d'Anupong Chantorn dans sa toile de 2017 « Moines à becs de corbeaux », il y a peu de place au répit pour le visiteur qui sous l’œil des gardiens des lieux (Japon, Chine) n'aura de cesse de chercher de l'aide auprès de Bodhisattvas comme Avalokiteshvara ou autres prêtres exorcistes taoïstes fashi qui qui chassent ces entités maléfiques à l'aide de talismans et d'objets magiques...
 

Masque de génie tutélaire Auteur : Naynathong Khamyi
Géographie : Asie - Asie du sud-est - Thaïlande 2013

 

Le musée du quai Branly Jacques Chirac serait-il hanté par les yurei-ga japonais, ces fantômes effrayants peints sur kakemono et grandeur nature et qui depuis le 18e siècle accompagnent « les veillées aux cent bougies » ? Seuls celles et ceux qui oseront entrer et rencontrer ces apparitions le sauront... Alors, rendez-vous au musée du quai Branly Jacques Chirac !

 

Chagall, Lissitzky, Malévitch, l'avant-garde russe à Vitebsk (1918-1922)

jusqu’au 16 juillet 2018

Centre Pompidou, Paris.

LEXNEWS | 24.04.18

par Philippe-Emmanuel Krautter


 


C’est une exposition exigeante et enrichissante qui se tient actuellement au Centre Pompidou sous le long titre « Chagall, Lissitzky, Malévitch, l'avant-garde russe à Vitebsk (1918-1922) ». Exigeante par cette réunion de peintres qui, à l’exception de Marc Chagall, ont tous choisi un dessein global prenant le nom de suprématisme avec notamment El Lissitzky et Kazimir Malévitch dans ce qui s’appellera l’école de Vitebsk. De 1919 à 1922, une période aussi courte qu’intense, porteuse d’un projet de société, accompagne le souffle révolutionnaire d’Octobre. Les tendances de cette école sont multiples, mais un point commun les réunit sans aucun doute : l’exigence de l’art, vecteur aussi bien matériel que métaphysique de leur élan. Le visiteur qui aura le bonheur de découvrir cette exposition riche de 250 œuvres rarement réunies pourra ainsi revivre le temps d’un parcours ce qui fit la singularité de ce mouvement, oscillant entre figuratif et abstraction. Repenser le monde par l’art, une entreprise aussi folle que porteuse, un élan qui animera de toute autre manière, mais avec une exigence similaire, André Malraux dans ses écrits sur l’art. Le point de départ se situe en 1918, cent ans déjà, date à laquelle Marc Chagall est nommé au poste de « commissaire des beaux-arts » de la ville de Vitebsk. Dans le cadre de cet institut d’art ouvert à tous, l’artiste décide d’inviter notamment El Lissitzky et Kazimir Malévitch dont le rôle sera déterminant pour le futur courant. Porté par la Révolution russe d’Octobre 1917, Marc Chagall affirme : « Et s’il est vrai que ce n’est que maintenant […] que l’on peut parler de l’Humanité avec une majuscule, l’art également, et plus encore, peut s’écrire avec une majuscule, seulement s’il est révolutionnaire dans son essence ». Le message est clair, point de classicisme ni de vieilles recettes, c’est à une novation totale qu’appellent ces artistes convaincus de l’importance du temps de l’Histoire qu’ils vivent après des siècles de féodalité.

 

Kasimir Malévitch Alpha Plâtre et verre 33 x 37 x 84,5 cm
Crédit photographique : © Jacques Faujour - Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP
 

 C’est alors le temps d’une école populaire d’art, impensable quelques années auparavant, qui accueille de jeunes enfants issus de familles ouvrières. Coexistent ainsi pendant quelques années le parcours singulier de Chagall et le courant de plus en plus puissant des tenants du suprématisme, plus collectiviste. L’influence grandissante de Malevitch qui est à l’origine du collectif se nommant Ounovis - « les affirmateurs du nouveau en art » - se traduit par des peintures qui repensent le monde et la cité en n’hésitant pas à décorer tramways, tribunes d’orateurs, affiches, enseignes et autres banderoles de leurs carrés, rectangles et cercles colorés que l’on retrouve réunis dans l’exposition. Cette utopie collective séduit par son optimisme et peut-être aussi sa candeur créative, rêve de nouveaux paysages qui pourraient se dégager des hoquets de l’Histoire… Chagall se retirera, mais le mouvement ne faiblit pas et une collection d’art se constitue avec des œuvres de Pen, Lissitzky, Kandinsky, Rozanova, Gontcharova, Larionov… Cependant, la guerre civile russe gèlera cet élan, et tout ce qui ne servira pas directement le souci d’ordre du parti bolchévique sera dès lors écarté, l’art abstrait de Vitebsk fera partie de cette mise à l’écart, mais il demeure que cette incroyable floraison artistique marquera définitivement un grand nombre de générations à l’avenir et par là même l’histoire de l’Art.

Chagall, Lissitzky, Malévitch, l'avant-garde russe à Vitebsk, 1918-1922 Catalogue de l'exposition sous la direction d'Angela Lampe, reliure Bodonienne, 288 p., Editions du Centre Pompidou, 2018.
 


Il fallait pour cette exposition intitulée « Chagall, Lissitzky, Malévitch, l'avant-garde russe à Vitebsk, 1918-1922 » actuellement au Centre Georges Pompidou, un catalogue à la hauteur des exigences artistiques et historiques du courant – suprématisme - évoqué dans ces pages. Une période assez méconnue en Europe occidentale et qui pourtant voit la naissance autour d’artistes majeurs tels Marc Chagall, El Lissitzky et Kazimir Malévitch, dans cette École populaire d'art la ville de Vitebsk. La reliure à la Bodonienne de ce riche catalogue avec ses deux cartons collés et ses tranches coupées à vif donne le la de la créativité souhaitée par ces artistes au début du XXe siècle en plein cœur de l’épisode Russe révolutionnaire d’octobre. Une gouache d’El Lissitzky orne la couverture avec ses couleurs et formes géométriques de ce courant – suprématisme - appelé à un aussi vif qu’éphémère avenir.

 

El Lissitzky Frappe les Blancs avec le coin rouge 1919-1920 Offset sur papier Copyright Collection Van Abbemuseum Pays Bas

 

Sous la direction d’Angela Lampe, commissaire de l’exposition, nous découvrons ce véritable « laboratoire révolutionnaire » dont les membres en resteront profondément marqués, et ce même des années plus tard après sa disparition. Chagall met son art et son enthousiasme artistique au service de la Révolution, ainsi qu’en témoignent les œuvres du peintre de cette époque en pleine effervescence. Un véritable débat sur ce que peut et doit être un art révolutionnaire s’ouvre dans ces années 1918-1919. La Révolution s’invite dans l’art, l’art dans la Révolution, les frontières s’effondrent, tout au moins quant aux aspirations de ces artistes. Mais ces derniers ne sont pas que des rêveurs et mettent en pratique leurs visions en créant une École populaire d’art qui ouvre officiellement le 28 janvier 1919, les braises d’Octobre sont encore rouges… ll s’agit de reconstruire le monde et les artistes ne doivent pas être en reste dans ce vaste projet qui touche entre autres l’architecture, mais aussi la sculpture, la peinture, l’urbanisme… Les formes se libèrent et se géométrisent, si les visions flottantes de Chagall perdurent quelque temps encore dans ce paysage novateur, progressivement elles s’effaceront pour laisser place à un suprématisme plus conquérant. Le lecteur pourra se plonger sans réserve dans ce bain de créativité à nul autre pareille qui n’est pas sans faire penser à celle, en Allemagne, du Bauhaus. Toujours est-il que cet admirable feu incandescent de paille laissera plus de traces que ses courtes années d’existence ne pouvaient le laisser penser. Ce précédent dans l’art russe sera déterminant pour les décennies à venir ainsi qu’en témoigne ce riche catalogue à découvrir parallèlement à l’exposition.

 

 

 

Exposition DELACROIX (1798-1863)
Musée du Louvre
jusqu'au 23 juillet 2018

LEXNEWS | 14.04.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

L’œuvre de Delacroix est immense par la variété et le nombre de ses créations, de ses débuts dans les années 1820 où il sait se faire remarquer aux Salons jusqu’à ses dernières toiles inspirées par les thèmes religieux. C’est la première fois en France depuis 1963 qu’une telle rétrospective entièrement consacrée au peintre Eugène Delacroix a lieu. Aujourd’hui, au Musée du Louvre jusqu’à fin juillet, pas moins de 180 œuvres de l’artiste sont présentées dans un parcours riche et didactique.
La première partie de l’exposition évoque le triomphe des idées du jeune Delacroix rompant avec le néoclassicisme dominant jusqu’alors. Installée dans le Hall Napoléon, sous le commissariat de Sébastien Allard et Côme Fabre du département des Peintures du musée du Louvre, l’exposition évoque ainsi les débuts de l’artiste marqués par une notoriété acquise assez tôt pour cet enfant d’une famille qui a connu une ascension sociale forte grâce à la Révolution puis à l’Empire. Les premières salles présentent les différentes périodes de la veine créatrice de l’artiste. Au fil de l’exposition, il apparaît manifeste que ce travail de jeunesse de l’artiste le conduit à réinterpréter les grandes figures de héros solitaire en les dédoublant tels Faust et Méphisto, Dante et Virgile ou en créant des compositions « centrifuges », sans héros principal, comme dans les massacres de Scio ainsi que le soulignent les commissaires de l’exposition. Toutes les possibilités expressives et narratives sont ainsi explorées par Delacroix avec des œuvres puissantes telles ses évocations de Dante et Virgile aux Enfers ou encore de La Grèce sur les ruines de Missolonghi qui si elles peuvent nous sembler au XXIe siècle classiques rompent catégoriquement avec le style de l’époque. Delacroix aspire à la nouveauté en un élan irrépressible qui irradie toutes ses œuvres par un dialogue puissant de la couleur, du trait et de la force narrative, le romantisme peut débuter en peinture… Et,Baudelaire ne s’y trompera pas lui qui jugera l’année de la disparition de Delacroix l’importance de l’artiste dans l’art occidental : « La Flandre a Rubens ; l'Italie a Raphaël et Véronèse ; la France a Lebrun, David et Delacroix. Un esprit superficiel pourra être choqué, au premier aspect, par l'accouplement de ces noms qui représentent des qualités et des méthodes si différentes. Mais un œil spirituel plus attentif verra tout de suite qu'il y a entre tous une parenté commune, une espèce de fraternité ou de cousinage dérivant de leur amour du grand, du national, de l'immense et de l'universel. »

 

«Dante et Virgile aux Enfers» 1822. Salon de 1822. Huile sur toile. 189 x 246 cm. Franck Raux / RMN-GP/Agence photo de la RMN-GP


Cette superbe exposition n’écarte aucun des aspects de cette création en quête de reconnaissance : lithographie inspirée, qui magnifiera les pages du Faust de Goethe, telle Macbeth et les sorcières, des œuvres monumentales avec La Mort de Sardanapale (visible dans la salle Mollien), la non moins fameuse Scène des massacres de Scio, sans oublier l’expérience déterminante pour la couleur du Maroc avec toiles et carnets. Delacroix sait faire grand mais aussi adorablement petit lorsqu’il capte ces instants de lumière exotique sur ses fameux carnets… Mais, l’artiste sait également inviter le thème religieux, et ce, plus particulièrement dans la dernière partie de sa vie, lui qui ne peut être présenté comme un peintre touché par la grâce de la foi. C’est par touches successives que le sacré s’introduit dans ses œuvres, une dimension moins connue et originale introduite par les commissaires de l’exposition dans la deuxième partie du parcours. Les thèmes bibliques surgissent alors avec la maturité de l’artiste comme pour ce superbe Christ au tombeau prêté par le musée de Boston. La Passion du Christ occupe l’artiste ainsi que la vie des martyrs comme Saint Sébastien du musée des Beaux-arts d’Arras. Rubens et les maîtres anciens président à ces œuvres fortes qui abordent des questions essentielles sur le sens de la vie et la transcendance. Si ces créations puissantes ne font pas de Delacroix un peintre religieux, elles s’inscrivent néanmoins incontestablement dans un questionnement profond de l’artiste mêlé d’agnosticisme et de scepticisme même si certaines lueurs d’espérance pointent parfois lorsque le peintre note dans son Journal du 12 octobre 1862 : « Dieu est en nous : c’est cette présence intérieure qui nous fait admirer le beau, qui nous réjouit quand nous avons bien fait et nous console de ne pas partager le bonheur du méchant ». Une quête qui s’achèvera avec La fameuse Lutte de Jacob de l’église Saint Sulpice, tout récemment restaurée.

« Delacroix (1798-1863) » sous la direction de Sébastien Allard et Côme Fabre, Hazan, 2018.
 


Le quatrième de couverture de l’imposant catalogue de l’exposition Delacroix du musée du Louvre paru aux éditions Hazan annonce la couleur : « Prie le ciel que je sois un grand homme » implore Delacroix, un peintre pourtant peu porté aux questions religieuses dans la première partie de sa vie… C’est l’un des paradoxes de cet artiste aux multiples facettes, et talents, qui fait de Delacroix un peintre original et complexe dont la critique et le public n’ont pas fini d’explorer la portée. En un remarquable travail de synthèse, ce catalogue fort de 480 pages et de 250 illustrations retrace la longue carrière de l’artiste sur 40 ans. Si les débuts de l’artiste sont plus familiers, les trente années qui suivent sont cependant plus méconnues du fait qu’un grand nombre de ces œuvres ne se trouvent pas dans des musées, mais dans des églises, grands bâtiments publics tels le Sénat, la Chambre des députés ou encore des musées américains. Le catalogue avec des études soignées et une riche iconographie offre ainsi au lecteur une meilleure connaissance de ces créations un peu en marge et qui ne correspondent pas à l’étiquette convenue de romantique que l’on accole traditionnellement à Delacroix. L’ouvrage dévoile alors un autre Delacroix, pour qui « La gloire n’est pas un vain mot… » comme le rappelle Sébastien Allard en introduction, une volonté et « Ce besoin de faire grand… » également rappelé par Côme Fabre, des dimensions qui sont complétées par des sensibilités successives, voire parfois concomitantes, d’élans artistiques et métaphysiques sur près de 40 ans. La complexité de Delacroix transparaît ainsi au fil de ces essais et des peintures reproduites avec qualité – parfois en double page - mais aussi des dessins, carnets, croquis, gravures, lithographies pour lesquels Delacroix a souvent été pionnier, sans oublier ses écrits tout aussi nombreux.

 

« Delacroix » de Peter Rautmann Citadelles & Mazenod, 2018.

 



Peter Rautmann propose avec cette monographie d’exception parue aux éditions Mazenod un regard autre sur ce grand peintre que fut Eugène Delacroix, celui de la modernité et ses liens avec la création européenne de son temps. Historien de l’art et spécialiste du romantisme allemand et européen, « son » Delacroix s’ouvre sur un détail du tableau Les Convulsionnaires de Tanger, toile où la couleur dialogue avec le sujet en un lien à la fois intime et puissant de ces visages tendus sur un fond d’azur immaculé. Partant des crises artistiques du début du XIXe siècle, le livre explore cette expérience de son art entreprise par Delacroix tout au long de sa riche et fertile carrière. Ne recherchant pas une étude exhaustive mais privilégiant plutôt une étude approfondie de certaines œuvres déterminantes, Peter Rautmann analyse le processus même du travail artistique du peintre invitant pour cela toutes les étapes allant du projet, des esquisses, dessins, gravures, photographies jusqu’à l’œuvre inachevée. Dépassant les idées traditionnelles avancées pour caractériser l’art de Delacroix, notamment l’importance et la force de la couleur, l’auteur entreprend également l’étude d’autres clés ouvrant à une plus profonde compréhension de son œuvre, l’aspect graphiste avec l’importance du noir et des ténèbres, ainsi que celle de la ligne, du mouvement et de l’espace. La dimension subjective n’est pas non plus occultée dans ces pages superbement mises en pages et illustrées par une iconographie choisie avec attention pour ces 320 illustrations couleur. La personnalité de Delacroix s’immisce dans ses tableaux avec une sensibilité psychique et émotionnelle à fleur de toile, ce dont témoignent d’ailleurs les pages de son fameux Journal. Retraçant les déterminantes années 1820, la tempête romantique, l’ouvrage ouvre également sur d’autres espaces et horizons avec la découverte essentielle pour Delacroix de l’Orient, irradiant son travail de lumière et de mouvements. De par sa formation, Peter Rautmann invite d’autres disciplines pour jeter des ponts avec l’œuvre de Delacroix notamment l’esthétique, la musique, les sciences, la littérature… En ces pages, Eugène Delacroix se révèle être non seulement un homme de son temps ne reniant pas l’héritage du passé, mais aussi une figure de proue d’un courant artistique ouvrant sur les siècles à venir avec le modernisme dont il est d’une certaine manière le prophète et l’avant-garde.

 

Dessiner d’après les maîtres : Poussin, Fragonard, Géricault…
Une exposition de dessins anciens, au cabinet des dessins Jean Bonna.
Beaux-arts de Paris jusqu’au 13 avril 2018

LEXNEWS | 08.04.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Dans le cadre toujours intimiste du Cabinet des dessins Jean Bonna aux Beaux-arts de Paris, une sélection de 33 dessins a été faite par Emmanuelle Brugerolles, commissaire de l’exposition, afin de mettre en lumière le regard des artistes de diverses générations face aux maîtres les ayant inspirés. Un face à face soigné et instructif. Il fut une époque où copier d’après les grands maîtres était non seulement une étape obligée, mais qui plus est, appréciée pour la valeur en devenir des jeunes artistes s’y prêtant. Aussi l’angle adopté par cet accrochage invite-t-il le visiteur à mieux considérer ces nuances entre un style à l’origine attaché au modèle à reproduire, et progressivement ses distances, volontaires ou inconscientes, qui donneront toute la singularité et l’originalité de l’artiste. Refaire, imiter avant de se distinguer du ou des Maîtres, y puiser technique et force avant que ne s’affirment style et singularité.

 

 

L’Académie royale de peinture et de sculpture impose ainsi à l’époque à ses élèves l’étude et le travail selon les œuvres de Raphaël, Poussin ou les frères Carrache, ce dont témoigne notamment un admirable dessin d’Eustache Le Sueur Étude de jeune homme tenant derrière son dos un rouleau déployé où le visiteur reconnaîtra les drapés de l'École d'Athènes de Raphaël.

Même approche pour Sébastien Bourdon ou Paul Baudry, ces sources d’inspiration sont, comme en musique, des thèmes récurrents dans lesquels artistes et amateurs d’art reconnaissent un langage commun et puisent allègrement.

Au fil du temps, les références s’étirent pour de nouvelles inspirations si l’on étudie avec soin ce dessin de Théodore Géricault La nuit d’après le tombeau des Médicis de Michel-Ange. L’exposition souligne également combien ce travail peut également se réaliser entre contemporains comme Jean-Baptiste Carpeaux à l’égard de Géricault ou Delacroix.

 

 

C’est d’ailleurs ce même Delacroix qui avertissait : « On commence toujours par imiter » pour mieux absorber, et aller au-delà, ainsi que le souligne Olivier Bonfait dans le catalogue, tout aussi instructif, qui accompagne l’exposition. Emmanuelle Brugerolles rappelle quant à elle que cette étude et ce travail de copie ne sont d’ailleurs pas le seul fait de jeunes artistes en apprentissage de leur art, mais les accompagne souvent toute leur vie. C’est un véritable bagage culturel que constitue ce travail incessant d’auprès des maîtres pour mieux enrichir la singularité de leur art, une pratique bien souvent oubliée de nos jours…

 

 

Kupka, pionnier de l’abstraction
Jusqu’au 30 juillet 2018
Grand Palais – Paris

LEXNEWS | 08.04.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

À l’évocation de l’art abstrait, les noms de Kandinsky, Malevitch ou encore de Mondrian viennent souvent plus vite à l’esprit que celui de Frantisek Kupka (1871-1957), originaire de la Bohême orientale, quelque moins connu, et pourtant nom essentiel quant aux courants du symbolisme et de l’abstraction. 300 œuvres ont été réunies au Grand Palais par Brigitte Leal, Markéta Theinhardt et Pierre Brullé, commissaires de l’exposition, permettant d’appréhender l’exceptionnelle créativité de cet artiste d’une diversité déconcertante. Doté d’une personnalité particulière, Kupka mène une véritable quête existentielle ainsi qu’en témoignent ses engagements dans la théosophie, le spiritisme, la philosophie et les religions. Intégrant l’Académie des Beaux-arts de Prague, il découvre le groupe des Nazaréens, artistes prônant l’innocence et le retour à l’art religieux du Moyen Âge, loin du réalisme de l’académisme. Puis viennent les années viennoises à partir de 1892, à l’époque de la Sécession, Freud et Mahler influenceront son art avant qu’il ne vienne s’établir à Paris, rue de Clichy, où il gagnera sa vie en tant qu’illustrateur, avec son ami Alfons Mucha, pour des journaux fameux à l’époque comme L’Assiette au beurre dont les nombreux exemplaires exposés dans le parcours témoignent de son acuité sarcastique.

 À partir de 1906, ce sera l’installation à Puteaux où l’artiste vivra jusqu’à sa mort. Contemporain du cubisme qu’il aborde pour finalement le délaisser, il s’éloigne progressivement des références directes à la réalité pour des « architectures philosophiques » comme les nommera le critique Jacques Lassaigne. De nombreuses influences vont directement nourrir son art qu’il formalise dans des œuvres où l’espace et ses courbures prennent une place grandissante, l’usage du microscope lui ouvre également de nouveaux horizons. La verticalité et le mouvement circulaire structurent ainsi un nombre croissant de ses œuvres pour un artiste qui affirme ne plus vouloir peindre que des concepts, des accords et des synthèses…

 

František Kupka, Madame Kupka dans les verticales
1910-1911, huile sur toile, 135,5 x 85,3 cm, Etats-Unis, New York, The Museum of Modern Art Hillman Periodicals Fund, 1956 © Adagp, Paris 2018 © Digital image, The Museum of Modern Art, MoMA, New York / Scala, Florence

 

Occasion rare pour le visiteur de découvrir une œuvre singulière qui au fil des salles délaisse la figuration pour des interstices géométriques fulgurants comme Les Touches de piano en 1909 et Madame Kupka dans les verticales en 1910, avant de se déployer dans des œuvres hypnotiques telles les Disques de Newton ou la fameuse Amorpha naguère exposée dans ces mêmes murs… Alors que l’artiste sombre dans l’oubli, son art demeure d’une rare fertilité osant des avancées sur son temps dont la seconde moitié du XXe siècle apprendra à redécouvrir la richesse et l’originalité ainsi qu’en témoigne cette passionnante exposition.

 

Néandertal l’Expo
Musée de l’Homme
jusqu’au 7 janvier 2019

LEXNEWS | 24.03.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Étrange fascination qui gagne tout visiteur de l’exposition Néandertal qui vient d’ouvrir au musée de l’Homme, étrange attraction, en effet, pour ce lointain « cousin », longtemps mésestimé, et que les recherches actuelles apprennent à réhabiliter. Et, c’est bien tout le mérite de cet impressionnant parcours dessiné à partir d’une scénographie aérée et attractive que de familiariser le visiteur avec cet homme de Néandertal, proche et lointain de nous. Il est désormais entendu au sein de la recherche moderne que l’évolution humaine est buissonnante, un terme qui évoque plus une intrication complexe de ramifications que d’une stricte hiérarchisation des espèces. « Néandertal n’était ni supérieur, ni inférieur à l’homme moderne, il était différent » souligne Marylène Patou-Mathis, commissaire scientifique de l’exposition ; une manière de bien rappeler que si des traits communs peuvent être dégagés, il n’en demeure pas moins qu’Homo neanderthalensis , apparu vers – 350 000 ans, a bel et bien cependant disparu vers – 28 000 ans au profit d’Homo sapiens, Homo sapiens dont nous descendons. Reste que certains d’entre nous partageraient encore aujourd’hui de 1 à 4 % du génome de l’Homo neanderthalensis … Pour mieux appréhender cet homme (et femme !) de Néandertal, le parcours débute en évoquant son biotope avec une scénographie très bien faite reproduisant la nature et les espèces avec lesquelles ce chasseur-cueilleur nomade devait composer. Progressivement son visage se précise, son habitation également. Nous nous familiarisons avec son quotidien fait de fabrication d’outils pour chasser avec une nette priorité aux outils lithiques présentés et qui témoignent d’une habileté bien éloignée du caractère primitif qui lui fut trop longtemps associé, les découvertes mettant bien à mal l’image de « l’homme à la massue », image relayée par la BD et ayant pour beaucoup marqué leur enfance . Néandertal construit également des campements, non au fond de grottes contrairement à ce que l’on a également souvent cru à tort mais à l’entrée de grottes.

 

 

La deuxième partie du parcours offre le rare privilège de voir réunis des fossiles habituellement dispersés ou non exposés. Ce sera le cas du prêt exceptionnel du crâne de Neander par le musée de Bonn, un fossile découvert en 1856 dans la vallée de Neander en Allemagne d’où le nom laissé à la postérité… 8 crânes et d’autres restes fossiles permettent ainsi grâce aux illustrations et cartels de se faire une idée plus précise de ce Néandertalien, dont le visage laisse paraître des différences notables telle cette « visière » au-dessus des yeux résultant de bourrelets sus-orbitaires proéminents bien visibles sur les ossements. Plus petit qu’Homo sapiens (entre 1,52 et 1,56 m pour les femmes et 1,64 et 1,68 m pour les hommes), Néandertal est plus trapu, avec des jambes courtes et arquées. Il semble évident en découvrant la reconstitution en fin de parcours de cette femme Néandertal habillée en Agnès B. pour un clin d’œil humoristique, que l’on ne se retournerait pas forcément sur un Néandertalien si on le croisait demain dans le métro… S’il a un cerveau plus gros que le nôtre, rien n’indique qu’il ait été moins intelligent que nous, le parcours réunissant de beaux objets témoignant de sa sensibilité, de ses pratiques funéraires, sans écarter de probables cas de cannibalisme constatés également jusqu’au siècle dernier pour l’espèce humaine. Il semble manifeste avec la dernière partie de l’exposition que la proximité de Néandertal et d’Homo sapiens est telle qu’elle pose le problème de limites et de frontières. Deux espèces ? Métissage ? Européens et Asiatiques partagent de 1 à 4 % de leur génome avec Néandertal contrairement aux Africains. Et si la recherche n’a, certes, peut-être pas encore dit ses derniers mots, il n’en demeure pas moins que cette exposition du musée de l’Homme demeure actuellement une porte d’accès agréable et accessible pour découvrir ce lointain cousin...

Catalogue "Néandertal" Gallimard, 2018.

 


Le catalogue de l’exposition du musée de l’Homme intitulé tout simplement « Néandertal » publié par les éditions Gallimard résume assez bien dans ses pages d’ouverture l’évolution de notre représentation d’Homo neanderthalensis depuis le XVIIIe siècle avec la reconstitution par Louis Mascré et Aimé Rutot jusqu’à l’Homme de la Chapelle-aux-Saints d’Élisabeth Daynès en dermoplastie de 2016. Que de chemin parcouru, en effet, entre cette apparence quasi simiesque et cet individu si proche de nous malgré ses traits robustes. Cette évolution correspond bien évidement à celle des connaissances et de la recherche, progrès dus aux avancées des sciences qui réunissent paléoanthropologie , lithiciens (pierres), palynologues (pollens), géologues, sédimentologues, archéozoologues, démographes, généticiens…

 

Pascale Galibert, Restitution hypothétique de « La Folie », 2009. Crayon et mine de plomb sur papier, colorisation sur Photoshop. © Inrap. La fouille du site de Poitiers, dit « La Folie », a permis de reconstituer cet habitat protégé par un coupe-vent et à l’intérieur duquel les Néandertaliens se livraient à leurs activités quotidiennes : taille du silex, préparation des repas, traitement des ressources animales et végétales et… repos (environ 60 000 av. J.-C.) (fouille Laurence Bourguignon, Inrap).
 

Ainsi que le rappellent les directeurs de ce collectif, Marylène Patou-Mathis et Pascal Depaepe, nous avons refusé durant plus d’un siècle et demi d’admettre une parenté entre Néandertal et l’homme moderne, défiance volant en éclats, cependant, avec la récente révolution génomique. De ces faits et données, cette évolution impose un nouveau regard sur ce lointain cousin ; un regard moins condescendant et une connaissance plus intime de ses caractères, alors même qu’une question majeure demeure : pourquoi a-t-il disparu ? L’ouvrage accompagne ainsi le lecteur dans cette connaissance de Néandertal selon les plus récentes découvertes en commençant par son environnement plus varié et moins froid qu’on ne le pensait, impliquant migrations et adaptations.

 

Biface, by © MNHN - JC Domenech

 

À l’image de la remarquable exposition du musée de l’Homme, nous découvrons au fil des pages la physionomie de Néandertal, ses modes de communication, ses pratiques culturelles et symboliques même les plus gênantes pour notre humanité avec le cannibalisme… Le chapitre « Le temps d’une espèce » est également précieux pour mieux comprendre ce « buissonnement » des espèces dans lequel s’inscrit Néandertal. La dernière partie, « Le temps des représentations », qui après cette étude s’imposait, revient sur cet imaginaire négatif qui colle à la peau de Néandertal dès le XIXe siècle, une manière de considérer notre rapport à l’altérité non dénué d’intérêts à notre époque encore si propice aux réductions et raccourcis dangereux.

 


Le crâne de Neander, prêté exceptionnellement par le Musée de Bonn, by © LVR-LandesMuseum Bonn, J. Vogel

 

Corot – le peintre et ses modèles
Musée Marmottan Monet
Jusqu’au 8 juillet 2018

LEXNEWS | 24.03.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


C’est un Corot intime, plus secret, qui se dévoile au musée Marmottan le temps d’une exposition. Si la peinture de paysage de Jean-Baptiste Camille Corot (1796-1875) demeure plus familière, l’ensemble réuni par Sébastien Allard, commissaire de cette exposition et directeur du département des Peintures du musée du Louvre, offre en une heureuse initiative une autre facette et palette du peintre. Voyageur dans l’âme et dans la vie, le peintre saisit, il est vrai, au fil de ses pérégrinations nombre de fleuves bordés d’arbres élancés dans la vallée de la Seine que des villes, voire des forêts sévèrement jugées par Zola : “Si M. Corot consentait à tuer une fois pour toutes les nymphes dont il peuple ses bois, et à les remplacer par des paysannes, je l'aimerais outre mesure.” Avec l’exposition Marmottan, nous quittons ces sous-bois et cette peinture d’extérieur pour accompagner le peintre dans l’atelier et la peinture de figures. Loué, en revanche, par Baudelaire qui voyait le peintre comme l’« héritier romantique de Watteau », Corot eut en son temps un jardin secret, partagé avec très peu de personnes dont les soixante œuvres réunies par l’exposition offrent un éventail assez complet provenant des plus prestigieuses collections publiques et privées d’Europe et des États-Unis. C’est surtout dans les années 1830 qu’il pratique le genre du portrait avec ses proches : mère, nièces, amis… L’art de représenter le visage chez Corot s’apparente aux recherches qu’il poursuit pour la nature et la peinture d’extérieur et parfois même se confondent si l’on observe attentivement le portrait de sa nièce Claire Sennegon dont la peau du visage se reflète sur les nuages au fond du paysage.

 

Jean-Baptiste Camille Corot "Zingara au tambour basque" vers 1865-1870 - Paris, musée du Louvre, département des Peintures Photo © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / René-Gabriel Ojéda

 

La peinture d’enfants surprend également tant le peintre « entre » littéralement dans l’univers représenté avec la candeur et l’innocence d’âmes en devenir. Le regard des œuvres de Corot de manière générale a beaucoup à nous apprendre, reflet ou gouffre sans fin, distance ou complicité, rarement l’indifférence. Si l’héritage classique n’est jamais loin, il est une réminiscence, une note parallèle qui accompagne le geste de l’artiste sans s’y substituer. Les voyages, notamment ceux en Italie, colorent la palette du peintre, avec des œuvres admirables telles Marietta, son modèle et Le Moine italien, assis, lisant, nul étonnement alors que par la suite les Macchiaioli aient été influencés par son art et son approche de la couleur. Les nus de Corot sont à redécouvrir, Marietta ou L’Odalisque romaine, mais aussi dans les années 1850, La Toilette et Le Repos où paysage et corps fusionnent en un halo mythologique. Peut-on encore être ravi par cette exposition ? Oui, au terme de son parcours, l’effet de surprise a été aménagé en retrouvant la célèbre Dame en bleu du Louvre, une œuvre envoûtante pour laquelle le peintre osa donner la prééminence de la couleur sur le modèle qui n’était pourtant pas une inconnue, la célèbre Emma Dobigny, muse de Degas et de Puvis de Chavannes…

Corot, le peintre et ses modèles par Sébastien Allard, Hazan, 2018.
 


 

C’est à un Corot plus méconnu auquel invite ce catalogue écrit, à l’occasion de l’exposition consacrée au peintre au Musée Marmottan Paris, par l’un de ses meilleurs spécialistes, Sébastien Allard, directeur du département des Peintures du musée du Louvre. L’ouvrage est illustré par une couverture attractive puisqu’il s’agit d’un des chefs-d’oeuvre du peintre en matière de portrait avec La Dame en bleu du Louvre, un portrait où la couleur et l’étoffe de la robe prédominent sur le modèle… Il faut avouer que le lecteur est plus familier des paysages représentés par le peintre que de ses portraits, angle original choisi par le musée Marmottan, et le présent catalogue, pour mieux faire connaître une facette inattendue, plus intime et secrète de l’artiste. Loin d’être une pratique résiduelle ou contingente, avec la représentation d’enfants, de proches ou de modèles, Corot prolonge ses recherches picturales en un dialogue incessant entre nature et figures. Ni ancien ni moderne, Corot est un homme de son temps qui cherche à capter l’insaisissable, à offrir un reflet de ce que le regard perçoit souvent subrepticement sans savoir l’isoler, l’instantané qui révèle…

 

 

Jean-Baptiste Camille Corot "Le Moine au violoncelle", 1874 - Hambourg, Hamburger Kunsthalle © Hamburger Kunsthalle / bpk Foto: Elke Walford

 

 

Il suffit pour s’en convaincre de scruter attentivement les nombreuses illustrations réunies dans ce catalogue soigné pour mieux percevoir cette acuité, a priori discrète mais véridique. Corot porte son regard au-delà de l’apparence, à l’image d’ailleurs de ses tableaux de nature, les deux se confondant parfois. Ainsi que le rappelle Patrick de Carolis, directeur du musée Marmottan, Corot est indissociable des débuts de l’impressionnisme avec son sens de la lumière et son attirance pour le travail sur le motif et du souvenir. Méconnaître le peintre de figures que fut également Corot reviendrait à oublier une part intime et profonde de l’artiste, une intrication héritée du Titien, Rubens ou Watteau comme le souligne Sébastien Allard. Le genre du portrait chez Corot se concentre essentiellement entre les années 1820 et 1840 pour se métamorphoser par la suite en représentation de la « figure » avec un modèle « désindividualisé ». Le portrait chez Corot se réalise principalement à partir de proches (amis et famille) avec une acuité particulière quant aux portraits d’enfants, genre dans lequel le peintre exprime sans retenue l’éventail de sa palette et de sa sensibilité, sans « influence » excessive du modèle.

Avec ce livre abondamment illustré des œuvres de Corot, le lecteur entre ainsi dans l’univers intime, plus méconnu et secret de l’artiste, un angle inhabituel pour mieux comprendre l’art du grand peintre de paysages qu’il fut et demeure.

 

Tintoret, naissance d’un génie
Musée du Luxembourg
Jusqu’au 1er juillet 2018

LEXNEWS | 16.03.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Si le surnom de Tintoretto, littéralement « petit teinturier » en italien, est connu des amoureux de la peinture de la renaissance italienne, ses débuts en peinture le sont un peu moins, voile que lève une belle exposition au musée du Luxembourg. Né à Venise, en 1518, ou 1519, c’est dans une famille d’artisans - son père est justement teinturier « tintore » – que le jeune garçon grandit parmi les couleurs éclatantes de l’atelier. Sa vocation de peintre est précoce et s’affirme rapidement, le jeune homme ambitieux souhaitant acquérir rapidement une renommée à laquelle il aspire. Il n’a pas encore vingt ans qu’il est déjà un maître indépendant et que ses premières peintures laissent envisager une belle carrière. Ce sont ces années de formation et d’affirmation d’un talent appelé un bel avenir qui font l’objet de cette exposition à la fois instructive et esthétique grâce à la belle scénographie conçue par Véronique Dolfus. À l'occasion du 500e anniversaire de la naissance de Jacopo Robusti dit le Tintoret, Roland Krischel, Michel Hochmann et Cécile Maisonneuve ont conçu un parcours didactique qui s’avère essentiel pour mieux apprécier le futur génie du peintre et éclairant pour mieux appréhender son art en genèse dans le contexte historique et artistique de son époque, celui de la Venise du XVIe siècle. Dans cette Venise, la peinture est en effet un moyen pour sortir de la condition des popolani auquel le jeune peintre appartient et sa prometteuse Adoration des mages du musée du Prado affiche une maîtrise affirmée des codes artistiques et esthétiques de son temps, fortement influencé par le maître de l’époque Titien dont il fut l’élève, maître qui selon la légende aurait mis fin à son apprentissage par jalousie… Si les canons classiques sont bien présents, déjà surgissent ici ou là traits et éclairages singuliers précurseurs de son génie. Le jeune artiste sait regarder et capter ce que l’on attend de lui. Traduisant les effets de mode, les tendances de la société vénitienne encore en pleine effervescence, Tintoret sait frapper aux bonnes portes et se faire apprécier des grands de son temps. Il orne les salons de thèmes empruntés à la mythologie ou à la Bible et sait vendre ses toiles aux meilleurs coûts à ses commanditaires.

 

La conversion de saint Paul 1538-1539 huile sur toile

152,4 x 236,2 cm Washington National Gallery of Art

 

Son trait devient vif et rapide. La couleur fait l’objet d’un traitement de plus en plus personnel, même si les influences de ses proches peuvent parfois poser débat telle cette intéressante section de l’exposition « Partager l’atelier » évoquant l’attribution controversée de certaines œuvres que l’on pensait du jeune Tintoret et qui pourraient être de son associé Giovanni Galizzi, un peintre méconnu de Bergame avec qui il partagea son atelier… La suite de l’exposition aborde également des aspects moins connus de l’activité de Tintoret, notamment sa participation à la création de spectacles, dessinant maquettes de costume, créant des effets spéciaux pour le théâtre où son goût pour l’architecture et la perspective s’affirme avec Jacopo Sansovino, architecte et sculpteur florentin. Point d’orgue du parcours, « Peindre la femme » forme la dernière section où Le Péché originel est exposé, superbe toile habituellement conservée à l’Accademia de Venise et présente au Luxembourg le temps de l’exposition ! Lumière et ombre servent d’écrin à cette évocation biblique dont la douceur voile la puissance de la suggestion tentatrice. Le grand maître Tintoret est né, il lui restera encore quarante ans de création fertile et originale pour les plus grands commanditaires de son époque.

« Tintoret, naissance d’un génie » sous la direction de Roland Krischel, RMN, 2018.

 

 

 


Si l’œuvre classique de ce maître de la renaissance italienne est bien connue, ses années de formation le sont nettement moins, et discerner les diverses influences de sa propre originalité est justement l’objet de cet ambitieux programme développé dans ce riche catalogue publié par la RMN à l’occasion de l’exposition consacrée à ce grand maître au musée du Luxembourg. Ainsi que le relève Sylvie Hubac, présidente de la Réunion des musées nationaux, c’est grâce à un long travail de coordination et d’années de recherches que l’exposition rétrospective consacrée à Tintoret a été rendue possible en ce 500e anniversaire de sa naissance. C’est une vision plurielle du contexte artistique des années de formation du jeune peintre qui est adoptée pour cette étude comme le souligne Roland Krischel en introduction de l’ouvrage. Il est intéressant de noter que si les années 1990 ont vu se développer les études sur le Tintoret, ces dernières années, l’image du peintre se trouve cependant plus figée. Et pourtant, la recherche s’impose pour un peintre aussi fertile, ambitieux quant à son projet artistique reflétant l’esprit de son époque, celle de la Venise du XVIe siècle.

 

 

© Archivio fotografico Gallerie dell’Accademia, su concessione del Ministero dei beni e delle attivita culturali e del turismo - Museo Nazionale Gallerie dell’Accademia di Venezia, Venise Le Péché originel, vers 1551-1552, huile sur toile, 150 x 220 cm, Venise, Gallerie dell’Accademia.

 

 

Les essais réunis dans la première partie du catalogue font, ainsi, un état des connaissances sur le peintre depuis l’ouvrage fondateur de Rodolfo Pallucchini en 1950 « La Giovinezza del Tintoretto » souligné dans l’étude de Stefania Mason. Giuseppe Gullino, pour sa part, retrace dans sa contribution le contexte historique contemporain aux jeunes années du peintre, une époque de renouveau propice aux novations artistiques, et dont Linda Borean explore, quant à elle, documents et sources pour mieux saisir les années de formation du futur maître de Venise. L’article de Michel Hochmann « Tintoret et son atelier dans les années 1530-1540 » souligne, cependant, combien nous avons peu d’informations sur ces jeunes années d’apprentissage notamment auprès du Titien. Mais avec une analyse croisée de ce qui se passait dans les ateliers de cette époque à Venise, le lecteur peut se faire une idée de ce que dut être la formation du jeune peintre, une interrogation prolongée par la contribution de Roland Krischel, « Qui est le jeune Tintoret ? ». Enfin, la seconde partie de l’ouvrage dresse le catalogue des œuvres présentées dans l’exposition du musée du Luxembourg avec des notices particulièrement utiles à la compréhension des œuvres reproduites en pleine, voire double page. Le lecteur pourra ainsi prolonger ou anticiper sa découverte des œuvres de jeunesse du Tintoret grâce à cet ouvrage à la mise en page soignée et complétée d’une bibliographie et d’un index.

« Tintoret » Guillaume Cassegrain Hazan 2018.

C’est une somme incontournable consacrée au grand maître italien Tintoret qui est proposée par les éditions Hazan en un luxueux ouvrage relié sous coffret. Guillaume Cassegrain, auteur de ce bel ouvrage, est un spécialiste de la peinture vénitienne et cette monographie compte parmi les ouvrages essentiels sur le peintre. Venise au début du XVIe siècle est en période de transition, entre son passé prestigieux et son orientation vers l’industrie et les manufactures, un autre visage s’offrant à elle. Alors que l’on peut parler d’un certain déclin, Venise reste cependant une cité riche et prospère. Si Titien et Véronèse ont souvent occulté des artistes comme Tintoret, ce dernier-né à Venise va néanmoins s’imposer et radicalement repenser les codes de son époque, notamment en contournant l’opposition classique du colorito local et du disegno toscan. Le peintre va développer son art avec une rapidité à la hauteur de ses ambitions et concurrencera avec génie son aîné Titien. La narration se métamorphose sous le pinceau du jeune artiste, une narration faite d’emprunts et d’un dynamisme novateur. Vasari décrit Tintoret comme un être extravagant et bizarre, faisant de l’art de la peinture un jeu. Ce personnage « capricieux », toujours selon Vasari, place en effet le dynamisme au cœur de sa création (...)

(...) Guillaume Cassegrain souligne combien le « cas » Tintoret démontre qu’il n’a jamais été à sa place. S’il a été apprécié des artistes et des écrivains, les siècles qui suivirent n’ont pas su replacer son génie à sa juste place. Le peintre s’intéresse à l’architecture et à la sculpture qui nourrissent directement son inspiration. L’impulsivité qui le caractérise se réalise dans le mouvement et la perspective, notamment dans L’Origine de la voie lactée et Le Martyre de sainte Catherine. Le Massacre des Innocents fait souffler un vent pictural d’une modernité surprenante en ce milieu de XVIe s. Les thèmes auxquels a recours Tintoret sont rarement inédits et ont longtemps fait du peintre un artiste produisant des images simples destinées à des illettrés ou des gens de condition modeste, un jugement réducteur ainsi que le souligne encore Guillaume Cassegrain. Tintoret se plait à mêler au discours symbolique traditionnel d’autres messages, parfois grivois, comiques ou parodiques. Ainsi représente-t-il d’une nouvelle manière l’espace en réinterprétant les thèmes classiques sur d’autres registres. Guillaume Cassegrain évoque également dans le chapitre « Le regard matériel » l’approche de Tintoret pour les peintures disposées sur les murs latéraux des chapelles, un genre important chez l’artiste. Cet art implique davantage le spectateur dans l’image représentée, une expérience que chacun peut faire en observant ses œuvres à Venise notamment. Cette prise en considération du point de vue de l’observateur et de ses différentes perceptions implique celui-ci dans un rapport nouveau qui se perpétuera jusqu’à nos jours, et entretenant un dialogue sans cesse renouvelé grâce à la mobilité et au dynamisme de l’image anticipant ainsi le baroque à venir. Avec cet ouvrage somptueusement illustré par une remarquable iconographie, notre regard sur Tintoret est renouvelé à sa pleine mesure, son originalité et sa richesse étant pleinement mises en évidence par l’auteur, Guillaume Cassegrain.
 

 

Daimyo – Seigneurs de la guerre au Japon
Jusqu’au 14 mai 2018
Musée Guimet

LEXNEWS | 13.03.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Si le nom de samouraï est depuis longtemps connu de l’Occident, celui de Daimyo est resté plus obscur au grand public, un voile que lève le Musée national des arts asiatiques – Guimet et le Palais de Tokyo avec une exposition exceptionnelle d’armures et d’attributs de daimyo, ces puissants gouverneurs qui régnaient au Japon entre le XIIe et le XIXe siècle. Organisée sur trois sites, le musée Guimet et son annexe à l’hôtel d’Heidelbach ainsi qu’au Palais de Tokyo, l’exposition Daimyo fait littéralement entrer le visiteur au cœur des apparats qui symbolisaient la toute puissance de cette classe essentielle de la féodalité japonaise. 33 armures de toute beauté mais aussi des casques, des armes et des textiles ont été réunis pour la première fois à partir de collections françaises, privées et publiques en une scénographie sobre pour les deux premiers sites, et plus singulière pour le Palais de Tokyo.

 

 

 

Ces objets, initialement guerriers, mais rapidement devenus précieux par leur raffinement artistique, témoignent de la puissance et de la force acquises par ces seigneurs fondant leur autorité sur l’acquisition de fiefs au prix de guerres incessantes. Avec un pouvoir reposant essentiellement sur le revenu agricole prélevé à partir de terres cultivables, rares au Japon majoritairement montagneux, ces feudataires ne reculent devant aucune bataille pour étendre encore plus leur emprise géographique. De ces siècles de combat et d’administration, naîtra l’omnipotence des Daimyos, l’équivalent de nos seigneurs et vassaux pendant le Moyen Âge en Occident, avant qu’au Japon, la période d’Edo ne mette un terme à ce morcellement fratricide et n’opère une centralisation avec le shogun au début du XVIIe s. Après ces guerres civiles, les armures et autres parures guerrières gagnent paradoxalement en richesse et en beauté, là où elles perdront en usage et en efficacité, elles gagneront en prestige et apparat. La magnificence s’invite au cœur de ces armures étonnantes, véritables œuvres d’art pour certaines, à l’image de certaines armures médiévales, qui développent des références métaphoriques à la hauteur de l’imagination des artistes. Animaux, visages terrifiants, couleurs chatoyantes ou sombres, rien n’est laissé au hasard et est érigé en absolu comme les Japonais savent le faire. Le Palais de Tokyo a offert à cette occasion à l’artiste George Henri Longly, artiste britannique un espace pour son installation « Le corps analogue » proposant une interprétation de cet univers guerrier en résonance avec nos artefacts contemporains, une autre manière de penser la matière.

« Daimyo, seigneurs de la guerre au Japon » sous la direction de Jean-Christophe Charbonnier, éditions Toriilinks, 2018.
 


Complétant idéalement l’exposition Daimyo, le catalogue paru sous la direction de Jean-Christophe Charbonnier fait entrer le lecteur dans l’univers de ces parures guerrières avec un luxe de détails qui rend leur compréhension plus aisée. Contrairement à ce que le néophyte pourrait de prime abord penser, ces armures, sabres, casques et autres armements correspondent non seulement à une esthétique évoluant au fil des siècles, mais répondent également à un code strict de règles à partir desquelles la créativité des artisans a pu s’exprimer. Trois années ont été nécessaires, rappelle la présidente du musée Sophie Makariou, pour monter cet ensemble unique d’armures japonaises à partir de collections publiques et privées.

 

 

L’armure Matsuaira acquise récemment par le musée Guimet fait bien entendu partie de ces trésors, aussi riche par sa valeur esthétique que par l’Histoire qu’elle évoque, un choc esthétique, mais aussi un imaginaire sollicité par ces parures guerrières indissociables de l’univers mental associé au Japon médiéval et ses fameux samouraïs. Michel Maucuer retrace l’histoire de l’institution des daimyo, moins connus en Occident que les shoguns ou les samouraïs en soulignant combien ce maillon s’avéra vite essentiel dans la féodalité japonaise.

 

 

Jean-Christophe Charbonnier retrace, quant à lui, l’histoire et l’évolution de l’armure au Japon, des temps anciens jusqu’aux armures du temps de paix (époque Edo). Suivent des sections où chaque armure, casque, masque, sabre, textile et autre accessoire fait l’objet d’une présentation détaillée, permettant au lecteur de mieux se familiariser avec cet armement complexe, et d’en saisir plus aisément la valeur esthétique. Des annexes précieuses détaillent, enfin, chaque partie des armures, casques et sabres avec son nom japonais et sa fonction, et rappellent les principaux armuriers cités. Une chronologie et une carte des provinces du Japon complètent cet ensemble unique sur l’univers des Damyo.

 

INFORMATIONS PRATIQUES
1. Début de l’exposition à l’Hôtel d’Heidelbach. 19 avenue d’Iéna, 75116 Paris.
2. Seconde partie : Rotonde du 4e étage du MNAAG. 6 place d’Iéna, 75116 Paris.
3. Poursuivez votre visite au Palais de Tokyo. 13 avenue du président Wilson, 75116 Paris.

 

Peintures des lointains

la collection du musée du quai Branly Jacques Chirac

jusqu'au 6 janvier 2019

LEXNEWS | 14.02.18

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Arrivé au musée du quai Branly Jacques Chirac, il faut suivre « The River » de Charles Sandison, un flot ininterrompu de noms de contrées lointaines, de promesses de voyages, qui va vous mener droit vers les « Peintures du lointain » de la collection du musée, installées en mezzanine Ouest, jusqu'au 6 janvier 2019. Le parcours de l’exposition commence, en fait, dès le hall d'entrée du musée où deux grands panneaux de Géo Michel, peintre de la fin du 19e siècle, donne le ton de la représentation historique et artistique des lointaines colonies et de l'exploitation des richesses, comme des hommes pour ce faire, qui en ont découlé... Mais ces pays sont si lointains...

 

 Le cirque de Cilaos – Marcel Mouillot, 1889 – 1972.

© musée du quai Branly – Jacques Chirac, Photographe : Claude Germain

 

Quel regard les témoignages de ces peintres voyageurs, depuis la fin du 15e siècle et jusqu'aux expositions coloniales exhibant « ceux d'ailleurs » dans des zoos humains, laissent-ils dans l'inconscient et la conscience collective... Les quelques 200 œuvres présentées couvrent ici une période allant des années entre 1830 à 1930, la plupart acquises ou commandées à l'occasion de l'exposition coloniale de 1931. Cette collection de peintures et gravures est donc le reflet artistique historique et politique, voguant entre onirisme, naturalisme, fantasme, romantisme ou documentaire ethnologique. Toutes ses œuvres conservent leur part d'émotion, de sensations prises sur le vif, de points de vue culturels variés avec leurs incompréhensions, négligences et propos picturaux qui seraient aujourd'hui considérés comme stéréotypés et racistes. À l'heure où les Européens s’emparaient d’un vaste monde, puissante sera la tentation de sublimer un exotisme existant et attirant, de l'Afrique subsaharienne aux pays du Maghreb, d'Asie jusqu'aux territoires des Caraïbes.

On trouvera à travers le parcours de cette exposition toute l'exaltation de la couleur, de la lumière d'un Orient rêvé, sensualité, luxe et volupté comme la chaleur des déserts ou des paysages africains... Parfois bien loin de la réalité, les artistes ont aussi posé un autre regard témoignant dans leur art d'une attention, d'un regard à l'autre complètement révisé, apportant ainsi une autre dimension culturelle à cette peinture du lointain. Que les artistes ici exposés soient de renoms ou anonymes, tous ont contribué à la formation de mythes et à la circulation d'un modèle occidental unique. Qu'ils se nomment Louis-Antoine Bougainville Conway Shipley, Georges Catlin peintres du 18e et 19e siècles, François-Auguste Biard , Eduard-Auguste Nousveaux, Ange Tissier, au 19e siècle, Maxime Noiré, Charles Fouqueray , Paul Jobert , Prosper Marilhat , André Sudera , Marcel Mouillot , Jean Dunand peintres des 19e et 20e siècles ou encore Paul Gauguin , Émile Bernard, Jeanne Thil , Henri Jones Thaddeus et d'autre Louis Raoelina, tous ces artistes du voyage sont présents tout au long de ce parcours au long cours thématique.

 

Halte de la caravane. Photographe : Claude Germain

© musée du quai Branly - Jacques Chirac

 

 

Séduction de ces pays lointains et de leurs représentations bigarrées, recherche d'un exotisme ou d'une lumière éblouissante, d'une nature luxuriante et sauvage, quêtes paradisiaques et des mythes qui en sont nés, celui du « bon sauvage » ou encore de textes littéraires tel « Paul et Virginie » de Bernardin de Saint-Pierre.

 

La fête arabe dans la campagne de Tlemcen. André Suréda, 1872 – 1930. Huile sur toile. 190 x 230 cm

© musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Claude Germain

 

 

De ces rêves insulaires ou nomades, de l'appel du désert, chacun des artistes ira puiser aux sources du mystère, de l'étrange, à la recherche de modèles exotiques et rapportera dans ses malles des toiles d'autres mondes. Un moment pour rêver, se souvenir aussi de cette part de l'histoire, histoire des colonies et de ses dérives, pas si lointaines.
 

 

Présence de la peinture en France, 1974 - 2016
du 28 septembre au 30 octobre 2017

Mairie du Ve - Paris

 

Interview Marc Fumaroli

Lexnews : "Comment est née l’idée de cette exposition ?"

Marc Fumaroli : "La peinture, un des arts les plus importants, a connu une crise grave à la fin du XIXe siècle au moment où la photographie s’est répandue largement. De nos jours, elle traverse une autre crise grave avec cette obsession et conquête des esprits par les images technologiques. Or, la peinture ne se sert pas de machine, mais de la main, de belles matières, de toiles, et elle nous apprend en quelque sorte - et pour cela elle devrait tous les jours être enseignée dans les écoles - à avoir un rapport délicat, sensible, avec les autres, mais aussi avec la nature et le monde. C’est pour cela qu’il m’a semblé que le moment était favorable pour monter une telle exposition, il y a une sorte de prise de conscience de l’exagération de notre confiance à l’égard des technologies. À la lecture de certains livres, films et attitudes, les choses évoluent et le progrès a beau nous donner des merveilles, il semble urgent de ne pas perdre ce que nos ancêtres nous ont légué. Notre action a été à contre-courant, tout d’abord en nous dirigeant vers les arts traditionnels, la peinture, la gravure, la sculpture, loin de la puissance destructrice de l’industrie gigantesque des images de série".

 

 

 

Marc Fumaroli :Nous avons travaillé pour l’honneur, pour l’amour de la cause, et ce d’une manière totalement désintéressée financièrement. Par ailleurs, nous sommes également à contre-courant en ne recherchant pas des plasticiens qui font souvent du bruit pour quelque chose qui redouble le malheur des temps. Malgré tout, bien que cela soit dans l’ombre et dans une certaine marginalité, il y a une peinture qui n’est pas une avant-garde, qui ne croit pas à la religion du progrès, tout en n’étant pas hostile à la science. Le rôle de l’artiste n’est pas d’exagérer ces valeurs, de les représenter d’une façon désespérante et désolante, mais de donner le sentiment dans ce monde que tout n’est certes pas fête, mais qu’il y a cependant des dispositions de la fête, ce que j’appellerai sans entrer dans des considérations esthétiques : la beauté. Tel est l’axe de cette exposition, avec l’espérance qu’elle aura un modeste, mais vrai succès".
 

 


Lexnews : "La beauté a-t-elle justement encore une place dans notre monde et l’art ?"

Marc Fumaroli : "Un des arguments en faveur de l’art contemporain, et qui est d’ailleurs un argument assez hypocrite, est qu’il dispense le plasticien contemporain de véritables compétences, de véritables secrets de fabrication. Dans ces conditions, si j’ose m’exprimer ainsi, la justification que l’on donne à ces choses qui ne nous intéressent pas et qui ne nous attirent pas, est qu’elles sont à l’image du monde dans lequel nous sommes. Nous assistons ainsi à une compétition de la laideur et de la brutalité qui déstabilise le public.
Nous devrions plutôt rechercher ce qui pourrait nous rassurer, nous reconstruire et nous permettre de mieux traverser ce monde difficile et terrifiant, comme toutes les générations l’ont fait avant nous. J’estime qu’il ne revient pas à l’art de prendre comme maître unique un artiste, par ailleurs talentueux contrairement à un grand nombre de plasticiens, comme Francis Bacon, fasciné par la laideur. Les peintres ou graveurs présentés dans cette exposition n’ont pas pour obsession cette laideur.
Boileau disait que le grand art est capable de rendre l’horreur supportable. Avec l’art contemporain, on veut nous faire croire que l’on a affaire à des gens qui pensent et qui ont des concepts de la situation dans laquelle le monde se trouve… C’est peut-être beaucoup demander aux plasticiens, et ce n’est certainement pas une raison pour abandonner les artistes à leur sort ! J’ai eu l’occasion pour préparer cette exposition de rencontrer un grand nombre d’artistes dans leur atelier, ce sont des artistes pour qui l’art n’est pas une question de spéculation boursière, ni publicitaire ou de bureaucratie culturelle, mais bien un véritable art de vivre dirigé vers la beauté et un apprentissage de notre capacité au bonheur. La quête de la beauté guérit, elle est salvatrice et salutaire ; ce n’est qu’à ce titre que l’art mérite son nom".

 

 


J’ai bien conscience que nous ne sommes pas une puissance et qu’il n’est pas en notre pouvoir de modifier le spectacle de notre monde, mais nous sommes peut-être capables à plusieurs de faire comprendre que ces arts, qui sont aussi des artisanats transmis par des traditions remontant aux origines, aux grottes préhistoriques, font de nous des êtres de la nature, et non pas de la technologie. J’espère, tout en ne me faisant pas trop d’illusions, que ce mouvement pourra peut-être un peu modifier les choses ! Espérons…".

 

* * *

 

A l'initiative de Marc Fumaroli, avec le parrainage de Jean Clair, Florence Berthout, Maire du 5e arrondissement, est heureuse d’accueillir, du 28 septembre au 30 octobre, l’exposition avec pour commissaire Vincent Pietryka présente dix artistes mettant à l’honneur la peinture, la gravure, le dessin et la sculpture : André Boubounelle, Érik Desmazières, Gérard Diaz, Philippe Garel, Denis Prieur, Gilles Seguela, Sam Szafran, Ivan Theimer, Jean-Pierre Velly, Pascal Vinardel.

L’exposition « Présence de la peinture en France, 1974 - 2016 » est née d’un amour vrai pour l’art et de la joie que l’on trouve à fréquenter les œuvres d’artistes féconds. La France en a vu apparaître dans les dernières décennies, mais dans une relative discrétion. Si quelques galeristes parisiens au regard aiguisé, des critiques et des collectionneurs attentifs ne les ont pas ignorés, le grand public n’a pas eu cette chance. Le souhait de Marc Fumaroli a été de réunir quelques-unes des plus belles de leurs œuvres en un lieu unique, afin de les rendre enfin accessibles au public, invité à cette occasion à les contempler, à entendre leurs commentateurs et à rencontrer les artistes eux-mêmes. C’est dans ce cadre que plusieurs entretiens se dérouleront lors de l’exposition, entre un peintre et un écrivain, un musicien ou encore un critique d’art…

La sélection des 30 œuvres présentées a été constituée avec le désir de montrer des pièces majeures qui rayonnent par leur beauté. Elles prennent place dans l’histoire de l’art, dans la suite des meilleures œuvres du passé et dans l’attente de celles du futur. Elles sauront toucher les yeux amateurs comme ceux des avertis, inviter le spectateur à s’arrêter et à entrer dans l’univers de la Colline à Volterra de Boubounelle, de Luigi de Velly, des Portes du fleuve de Vinardel, des Deux coings de Seguela, de la Tête de Méduse de Theimer…

Exposition du lundi au samedi de 10h à 18h

 

(catalogue disponible sur le lieu de l'exposition

avec des textes de Marc Fumaroli, Jean Claire et Lydia Harembourg)

 

 

 

Un chef-d’œuvre déstructuré
  

© Musée Unterlinden  © Th. Verdon

par Mgr. Timothy Verdon*

"Je n’écris pas au titre de prêtre, mais en tant qu’historien d’art et directeur d’un musée, celui de l’Œuvre de la Cathédrale de Florence, récemment renouvelé sous ma responsabilité. Et j’écris avec un certain embarras, puisque inévitablement ce que je vais dire ressemblera à un « J’accuse ! ».

 

© Musée Unterlinden


Dans un récent voyage à Strasbourg, j’ai fait un pèlerinage à Colmar au Musée Unterlinden, pour revoir un des grands chefs-d’œuvre de la Renaissance au nord des Alpes, le retable peint par Mathis Gothart Nithart - connu comme de Grünewald – pour le couvent des Antonins à Issenheim entre 1412-1516, avec les sculptures en bois polychrome de Nikolaus Hagenauer. Il s’agit d’une énorme construction ouvrable qui permettait aux fidèles de voir trois différentes séquences d’images : à l’extérieur, quand les deux volets du retable étaient fermés, La Crucifixion ; puis, après une première ouverture, quatre scènes : L’Annonciation, Le Concert des Anges, Marie avec l’Enfant Jésus, et La Résurrection ; puis, après une seconde ouverture, au niveau intermédiaire (au centre) : trois statues parmi lesquelles celle de Saint Antoine d’Alexandrie, patron céleste du couvent, qui était aussi un hôpital pour des malades du « feu de Saint Antoine ».

 

Le Retable d’Issenheim fermé - La Crucifixion
© Musée Unterlinden

 

La nouvelle installation du retable, achevée en 2015, a complètement déstructuré ce système visuel complexe, séparant les images du mécanisme originel pour les présenter individuellement. Par conséquent, le visiteur est privé de l’émotion de trouver, derrière la célèbre Crucifixion avec son corps de Christ sombre et torturé (à l’extérieur au premier plan, volets fermés), le corps lumineux et sain du Sauveur retourné à la vie. De même, il sera privé de cette émotion de trouver derrière la Vierge effondrée au pied de la croix de son fils (volets fermés), la jeune femme de L’Annonciation. Les deux scènes du second niveau – L’Annonciation et La Résurrection – étaient les revers des deux volets de La Crucifixion ; ouvertes, elles encadraient et étaient visibles à gauche et à droite de la composition du niveau intermédiaire Le Concert des Anges et Marie avec L’Enfant.

Maintenant complètement séparées d’elle, la composition de l’artiste est rendue indéchiffrable : L’Annonciation et La Résurrection, que Grünewald a pensées à gauche et à droite de la double scène du Concert des Anges et de Marie avec l’Enfant, se trouvent aujourd’hui l’une à côté de l’autre, et qui plus est en ordre inversé. On retrouve la même option pour la seconde ouverture, où les scènes de la vie de Saint Antoine se trouvent jointes et interverties, tandis qu’elles étaient initialement séparées par les statues de Hagenauer.

 

Le Retable d’Issenheim 1ère ouverture -

L’accomplissement de la nouvelle Loi © Musée Unterlinden

 


Le musée a prévu de petites reconstructions du retable originel qui permettent d’ouvrir, l’une après l’autre, les différentes strates, mais presque personne ne le fait, à défaut d’explications. Je comprends bien qu’il s’agisse d’impératifs de temps et d’espace : alors que le vieux système - le retable qui s’ouvrait - imposait à chacun d’attendre les ouvertures successives de chaque niveau, dorénavant tout le monde est libre de se promener en se plaçant ad libidem devant l’une ou l’autre scène. Mais on perd ainsi la logique de l’ensemble, et le musée n’offre aucune assistance pour en saisir le sens. Qui plus est, en inversant le rapport droite/gauche de certaines images, il transmet des impressions fausses. Il conviendrait au minimum d’installer une vidéo qui reconstruirait l’ordre et la succession des images.

 

Le Retable d’Issenheim 2e ouverture

- le cœur du retable consacré à saint Antoine © Musée Unterlinden

 

Il est également dommageable que l’on n’explique nulle part la fonction plus essentielle attribuée à un retable d’autel, qui consiste à accompagner visuellement la messe. Le sang qui coule des pieds du Crucifié et son corps étendu dans la prédelle devaient être vus en étant placés juste au-dessus de l’autel, quand les religieux et les malades participaient à l’Eucharistie, dont le pain et le vin rendent « présents » le corps et le sang du Christ. Ne pas communiquer ces informations au grand public revient à cacher une clé de lecture fondamentale ; il n’est pas question de catéchiser mais de communiquer ! À vrai dire, dans l’espace du musée, on aurait pu monter le retable sur une base en forme d’autel, rendant immédiatement intelligible le rapport entre image et rite, fondement même son histoire."


* Chanoine, Cathédrale de Florence et Directeur, Museo dell’Opera del Duomo.

 

 

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