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Édition Semaine n° 21 / Mai 2022

 

 

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A la découverte de...

Edmond Jabès (1912-1991)

 

 

Edmond Jabès, natif du Caire, garda toute sa vie la nostalgie de son pays, et de manière plus générale de la Méditerranée qui le vit naître en 1912. 1957 marque une rupture lorsque l’écrivain quitte son pays mythique pour rejoindre la capitale française où il sera accueilli par des auteurs qui compteront beaucoup tel Max Jacob qui l’aidera à trouver sa propre voix. Jabès n’en oubliera pas pour autant ses origines juives et cette ville de frontières qu’était le Caire dans la première moitié du XXe siècle.

 


C‘est dès lors une parole d’exil qui jalonnera ses différents écrits, parole privilégiant un questionnement incessant plus que des réponses illusoires. « Le Livre des Questions » constituera ainsi une véritable aventure, un parcours où le désert sera omniprésent, ce lieu de silence propice au questionnement de la mémoire et de l’exil. L’écoute prend alors valeur de jalon essentiel chez le poète-écrivain, le silence du désert prolongeant très souvent l’incomplétude des mots ainsi qu’il ressort de sa poésie « Le Seuil, Le Sable » allant de 1943 jusqu’à 1988.

 

Amateur de contradictions, Edmond Jabès explore ces contraires qui tissent la richesse de la matière humaine. C’est à partir de ces oppositions que l’écrivain élaborera sa pensée et favorisera le dialogue. Jabès considèrera d’ailleurs toute sa vie que cette aspiration au dialogue caractérisait son oeuvre, ses livres constituant une succession de dialogues dans et hors le temps.

 

 

Cet inlassable questionnement le conduisit progressivement alors à une certaine épuration de la pensée, loin de tout dogmatisme. À l’image des vieux sages mystiques, Jabès accompagne, guide, suggère mais n’assène jamais de certitudes. Jabès fait alors de l’inaccompli une certaine jouissance là où d’autres auraient ressenti de la frustration.

 

 

« L’inaccompli, c’est la vie » n’hésite-t-il pas à souligner et tout le défi étant d’accepter cette part obscure et apparemment vide, à l’image du désert. Edmond Jabès croit ainsi au manque, ce qui est dit soulignant souvent l’indicible.

 

 


 

Les livres d’Edmond Jabès vont successivement questionner ce silence, tenter de lever les contradictions tout en acceptant leur incomplétude, un questionnement incessant qui imprègne « Le Livre des Ressemblances ». La judéité, l’exil, l’omniprésence du Livre, la condition de l’écrivain formeront les thèmes récurrents de l’œuvre de Jabès qui voyait dans chaque désert le livre par excellence.

 

 

Centenaire naissance

Pier Paolo Pasolini (1922-1975)

 

 

La biographie de Pier Paolo Pasolini rédigée par René de Ceccatty en 2005, et complétée cette année (Folio biographies 2022), est certainement celle qui fait référence en langue française, tant son auteur a su capter les multiples facettes de l’intellectuel italien disparu tragiquement en 1975. C’est justement sur les conditions obscures de ce meurtre jusqu’aujourd’hui resté sans issue judiciaire déterminante que le traducteur et auteur de nombreux romans revient avec un chapitre inédit. Alors que nous fêtons le centième anniversaire du poète, romancier, cinéaste, dramaturge, les raisons pour lesquelles il fut lâchement assassiné sur une plage d’Ostie une nuit de novembre demeurent, en effet, encore dans l’ombre même si plusieurs thèses ont été avancées. René de Ceccatty en un chapitre final intitulé « Une ordalie » revient ainsi sur les multiples arguments avancés – thèse politico-économique avec son fameux roman inachevé Pétrole, relations tumultueuses avec les voyous romains…, pour conclure que rien ne saurait être écrit définitivement, les véritables motifs de cette disparition tragique restant encore prisonniers sous une chape de silence.

 


René de Ceccatty signe également « Avec Pier Paolo Pasolini » paru aux éditions du Rocher – 2022, un fort volume de 557 pages réunissant à l’occasion du centenaire de la naissance de Pasolini une partie importante du travail d’une vie, celui qu’a consacré Ceccatty pour un artiste qu’il sut admirer dès son plus jeune âge. Fil directeur de sa propre création, Pasolini a, en effet, joué et joue encore un rôle essentiel pour le romancier et traducteur français, et cette somme en témoigne de la manière la plus touchante.

 

Touchante comme cette lettre écrite en 1970 en retour d’un courrier du jeune Ceccatty à Pasolini sur son avis pour un premier roman inspiré du film « Théorème ». Appartenant à sa « vie intérieure », Pasolini ne cessera d’accompagner René de Ceccatty, comme le révèle l’ensemble de ces contributions réunies en ces pages et qui permettront d’approcher les multiples facettes d’une personnalité difficilement saisissable.

 

Les éditions du Seuil publient pour la célébration de ce centenaire de la naissance de Pasolini des entretiens passionnants avec le journaliste irlandais Jon Halliday, fruits d’une interview approfondie de Pasolini pendant deux semaines à la fin du tournage de « Théorème ». Plus qu’un portrait, cette conversation intime avec l’intellectuel italien fait entrer le lecteur au cœur de la création pasolinienne, passant de la tragédie de Sophocle au cœur du thème d’Œdipe si cher à Pasolini (voir les rapports plus que conflictuels entretenus avec son père et ceux très forts avec sa mère avec qui il partagera sa vie jusqu’à sa mort) à la beauté morale lors du travail sur « L’Évangile selon saint Matthieu » en 1964. Le lecteur y découvrira cet amour irréductible pour l’authenticité des paysages afin de saisir ce qu’il savait plus que quiconque menacé de disparaître, cette quête existentielle pour approcher l’homme au plus près, tout en sachant qu’une part importante serait toujours hors d’atteinte, rejoignant parfois une certaine transcendance qu’il refusa pourtant toute sa vie. Illustrée par de très nombreuses photographies de plateau et d’archives, cette porte d’entrée sur l’œuvre et une grande partie de la vie de Pasolini ne pourra que passionner les amateurs du grand intellectuel italien.

 


Enfin, le titre de cette somme pasolinienne « Tout sur Pasolini » n’apparaîtra guère usurpé lorsque l’on se plongera dans cette impressionnante recension du travail protéiforme du grand intellectuel italien. Les éditions Gremese viennent en effet de publier un immense travail collectif réalisé sous la direction de Jean Gili, Roberto Chiesi, Silvana Cirillo et Piero Spila, un dictionnaire embrassant tout l’œuvre de Pasolini et sa pensée.
En partant de la lettre A pour le film emblématique « Accattone » jusqu’à la lettre Z consacrée à Giuseppe Zigaina, le peintre dont l’amitié se prolongea bien au-delà de la mort. La poésie si chère à Pasolini, mais aussi bien sûr le cinéma sans oublier le théâtre, la philosophie, la politique engagée, son amour des arts, chacune de ces entrées fourmille d’enseignements précieux sur cette personnalité unique du XXe siècle italien. Des dizaines de contributeurs, pour la plupart les meilleurs spécialistes sur la question, ont été convoqués pour porter chacun un angle de vue sur cette œuvre immense si l’on considère la disparition prématurée de Pasolini, la cinquantaine à peine dépassée (53 ans).
« Tout sur Pasolini » illustré par une remarquable iconographie forme la première anthologie critique et à la tonalité non académique en langue française sur l’œuvre de l’intellectuel italien que fut Pier Paolo Pasolini.

"La Macchinazione"

Interview David Grieco

 

 

 Interview exclusive

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Pier Paolo Pasolini

la rage poétique

 

 

 

 

100e anniversaire

de la mort de Marcel Proust

« Jacques-Emile Blanche – Portrait de Marcel Proust en jeune homme » ; Préface de Jérôme Neutres ; Éditions Bartillat, 2021.
 


À souligner, en cette année 2022 marquant le centenaire de la mort de Marcel Proust, la réédition de l’ouvrage intitulé « Portrait de Marcel Proust en jeune homme » aux éditions Bartillat ; un ouvrage réunissant quatre textes signés Jacques-Emile Blanche, tous consacrés à l’auteur de « À la recherche du temps perdu ». Peintre, critique et écrivain, aujourd’hui certes moins connu que son contemporain, Jacques-Emile Blanche fut, cependant, un peintre réputé ; on lui doit notamment des portraits de Liszt, Montesquiou, Gide, Cocteau ou Mauriac… Il est surtout l’auteur du fameux portrait de Marcel Proust, jeune homme, en 1892 ; un des rares portraits qui nous soit parvenu de Proust, que ce dernier conserva près de lui toute sa vie, aujourd’hui au Musée d’Orsay et qui illustre la couverture de cet ouvrage.
Jérôme Neutres revient dans sa préface sur ces deux destins qui n’ont eu de cesse de se croiser sans jamais avoir cependant la même trajectoire. Marcel Proust, de dix ans son cadet, connut enfant Jacques-Emile, fils du célèbre psychiatre Blanche. Se retrouvant étudiants, ayant des amis en commun dont Robert de Montesquiou ou encore François Mauriac, ils se croisèrent et se brouillèrent à maintes reprises ; si leur amitié fut, ainsi que le souligne Jérôme Neutres, asymétrique, Blanche vouera cependant une amitié et admiration indéfectibles envers le jeune homme, le dandy et l’auteur de la Recherche… « Le succès de Proust ne signe-t-il pas le seul vrai accomplissement de Blanche qui aura été de peindre et de révéler le plus grand écrivain du XXe siècle ? » interroge le préfacier. Aussi est-ce avec un intérêt certain que le lecteur pourra découvrir ces délicieux écrits de Jacques-Emile Blanche.
Deux ont été rédigés du vivant même de Proust dont l’un daté de 1914 ; publié dans « L’Écho de Paris » à l’occasion de la parution l’année précédente « Du côté de chez Swann », Jacques-Emile, en visionnaire, y loue ce premier volume « sans précédent dans notre littérature ». Les deux autres textes ont été écrits par le critique et ami après la disparition de Proust ; le premier est un émouvant témoignage paru dans le numéro spécial de la NRF, « Hommage à Marcel Proust », en 1923 ; le dernier écrit, plus qu’élogieux et touchant, est extrait de l’ouvrage de Blanche « Mes Modèles » paru en 1929.
Un portrait et quatre textes qui dépeignent ce même jeune homme à l’orchidée qu’admira toute sa vie le peintre et écrivain. « (…) Blanche aura au fond recommencé toute sa vie le portrait de Proust en jeune homme. Il aura remis régulièrement son plus célèbre tableau sur son chevalet, pour le décrire et le commenter avec des mots. » souligne encore en sa préface Jérôme Neutres.
 

L.B.K.

 

Jean-Yves Tadié : « Proust et la société », Éditions Gallimard, 2021.
 


C’est à la recherche d’un Proust dans son temps, dans sa société auquel nous convie Jean-Yves Tadié avec cet ouvrage « Proust et la société » qui vient de paraître aux éditions Gallimard. L’auteur nous dévoile, tour à tour, un Marcel Proust sociologue, géographe, historien ou encore psychologue. Le lecteur retrouvera ainsi Proust dans son milieu avec ses domestiques mais aussi le dandy regardant la société et « le peuple ». En ce tournant du siècle, on découvre également un Proust bien ancré dans le monde de la finance même si ses placements seront souvent malheureux et que l’écrivain se dit plus d’une fois exagérément ruiné… L’auteur revient ainsi sur les rapports que l’écrivain entretenait avec l’argent.
Mais, pour cet ouvrage, Jean-Yves Tadié ne s’est pas limité à nous révéler un Marcel Proust en son temps, il a également entendu faire dialoguer cette société contemporaine avec celle-là même de A la Recherche du temps perdu. Ce monde que dépeint et fit vivre avec sa sensibilité et ses émotions l’écrivain en des pages mémorables, modifiant, changeant noms et lieux tout en leur laissant une certaine part de réalité. Ce n’est pas un regard, mais des regards que livre la Recherche. Ainsi, Jean-Yves Tadié analyse-t-il « La France de 1871 et la famille de Marcel Proust » ou ces « Figures de la modernité », que l’on retrouve tout au long de la Recherche et que Marcel Proust, Alfred Agostinelli, mais aussi Albertine, connurent en leur temps. L’auteur ne souligne-t-il pas en son introduction que Marcel Proust fut « un prodigieux observateur, et, d’après les souvenirs de ses amis, dans les salons, les restaurants, voire les maisons closes, un enquêteur infatigable ». La Recherche rend compte d’une société, celle dans laquelle l’écrivain non seulement évolua, celle qu’il observa, scruta, mais aussi celle qu’il écrivit et imagina. Or, « la société décrite et analysée par Proust, parce qu’elle est représentée de manière symbolique, est encore vivante, et même « créatrice ». Les structures profondes échappent au temps et aux modes. Il y a une mode des modes qui, elle, ne se démode pas. », ajoute Jean-Yves Tadié.
Qu’il soit boursicoteur peu chanceux, technophile amoureux, géographe des lieux…, c’est le portrait d’un Marcel Proust moins connu, parfois inédit que convoque en ces pages Jean-Yves Tadié, et ce, pour le plus grand plaisir du lecteur.

 

L.B.K.

 

« PROUST, Le Concert Retrouvé / Un concert au Ritz à la Belle Époque » ; Théotime Langlois de Swarte (violon), Tanguy de Williencourt (piano) ; CD, Stradivari Musée de la musique Paris, Harmonia Mundi, 2021.
 


Le temps d’un enregistrement – ce temps si précieux à Marcel Proust –c’est l’univers de la Recherche qui vient occuper tout l’espace sonore subtilement déployé par deux musiciens talentueux, Théotime Langlois de Swarte au violon et Tanguy de Williencourt au piano. Le disque paru chez Harmonia Mundi s’intitule en effet « Proust, le concert retrouvé ». Il n’est cependant pas ici question de quelques vagues programmes « à la manière de », mais bien d’une véritable recherche musicale sur un concert ayant réellement eu lieu, le 1er juillet 1907 à l’hôtel Ritz de Paris.
C’est une lettre écrite par Proust deux jours après ce fameux concert à son ami Reynaldo Hahn qui nous en dévoile toute la saveur, saveur qui fait l’objet du présent enregistrement. L’univers musical des salons parisiens se trouve spontanément révélé, dépassant la chronologie, pour composer de véritables tableaux de musique.

Proust avait des choix bien arrêtés en matière d’art, en témoignent ses nombreuses références à la peinture et à la sculpture dans son œuvre, et la musique ne faisait pas exception. Il retint lui-même le programme de ce concert ainsi que le choix de ses interprètes. Son amour pour la musique de Fauré n’a d’égal que son admiration pour les choix révolutionnaires introduits par Wagner, Proust n’hésitant pas à faire des parallèles entre la mort d’Isolde et celle de la grand-mère dans la Recherche… (...)

(...) Nos deux interprètes ont su se saisir de cette « matière » musicale ample et disparate pour en restituer toute l’unité féconde qu’avait souhaitée l’écrivain en concevant ce programme. Proposant ces œuvres sur des instruments d’époque, le fameux « Davidoff », l’un des cinq Stradivarius de la collection du Musée de la musique de Paris, ainsi qu’un généreux Érard datant de 1891 restituant fidèlement et avec rondeur ces morceaux choisis.

 

Dans ce « Concert retrouvé », un arrangement de la fameuse pièce « A Chloris » ouvre tout en sensibilité ce disque. Ravissement également pour cette séduisante interprétation de la Sonate pour violon et piano n° 1 en La majeur op. 13 de Fauré, une œuvre au charme spontané et aux « hardiesses les plus violentes », ainsi que le souligna en son temps Camille Saint-Saëns. Saut dans le temps voulu par Proust avec Couperin et « Les Barricades mystérieuses » qui ne pouvait que séduire par son style luthé l’écrivain amoureux de Versailles. Mais aussi, l’incontournable Chopin, omniprésent dans les salons parisiens, Robert Schumann et « Das Abends » dont le mélomane n’aura aucune peine à imaginer l’effet sur les heureux invités de ce concert. Un merveilleux enregistrement, qui en plus d’être un hommage inspiré à Marcel Proust en cette année anniversaire, offre ce portrait délicieux de toute une époque saisie avec talent par les deux interprètes.

 

 

« Marcel Proust » ; Cahier de l’Herne dirigé par Jean-Yves Tadié, 304 pp., Éditions de l’Herne, 2021.
 


Ces deux dernières années se présentent décidément riches en inédits ou documents rares proustiens. Avec la parution des soixante-quinze feuillets, le somptueux Cahier des éditions de l’Herne consacré à l’auteur de la Recherche s’avère non seulement l’occasion de revisiter l’œuvre du grand écrivain, mais aussi d’entrer au cœur même de la création proustienne, démarche exigeante ainsi qu’en témoignent les études et documents réunis.

Jean-Yves Tadié, grand spécialiste de Proust et coordinateur de cette édition, ouvre son avant-propos en rappelant que « le grand mystère de la littérature véritable, c’est, comme disait Saint-John Perse (…) l’obscure naissance du langage ».

Une conception qui s’entend de manière plurielle, qu’il s’agisse de cette hypersensibilité de l’écrivain au monde qui l’entoure ou de son rapport à l’histoire de l’art, de la musique, et bien entendu, la littérature. Ce Cahier ouvre ses pages aux témoignages moins connus, une cousine, Valérie Thomson, des amis, les Schiff, son dernier secrétaire, Henri Rochat. Tous ont en commun d’avoir connu l’écrivain et d’en livrer l’une des nombreuses facettes à l’image de la fameuse lanterne magique… Ainsi que le souligne très justement Jean-Yves Tadié, cette impressionnante réunion d’études vise moins à « accroître nos connaissances que de maintenir une œuvre en vie et de lui garantir la jeunesse et une forme d’immortalité ». À l’heure de la sollicitation incessante de nos contemporains par le monde numérique qui entraîne souvent une perte de concentration pour aborder de grandes œuvres volumineuses, cette tentative s’avère non seulement non seulement plus que louable, mais aussi indispensable au risque de perdre encore tout un pan de la culture classique déjà bien entamée.
De nombreux inédits puisés dans les Cahiers de Marcel Proust, un article inconnu de Reynaldo Hahn, grand ami de Proust, des témoignages de nombreux contributeurs sur la manière dont ils considèrent l’écrivain, habile façon de le découvrir sous d’autres angles, telles sont les multiples entrées de ce Cahier incontournable pour les amoureux de Proust et de la littérature !

 

Marcel Proust : « Les soixante-quinze feuillets. Et autres manuscrits inédits » ; Édition de Nathalie Mauriac ; Préface de Jean-Yves Tadié, ; Collection Blanche, Éditions Gallimard, 2021.
 


Véritable coup de tonnerre dans l’univers proustien, la publication inédite des « Soixante-quinze feuillets » de Marcel Proust aux éditions Gallimard met en émoi chercheurs et passionnés pour ce qui peut être considéré comme les prémices de la Recherche… Ces soixante-quinze feuillets anticipant la Recherche sont conservés aujourd’hui à la Bibliothèque nationale après que l’éditeur Bernard de Fallois en ait fait la donation à sa mort.
La dimension autobiographique récurrente de cette première ébauche élaborée entre la fin 1907 et le début de l’année 1908, qui s’estompera par la suite dans la version définitive du roman, retiendra à l’évidence l’attention des littéraires. C’est en effet avec émotion que le lecteur attentif relèvera, dans ces feuillets la présence des prénoms effectifs de sa mère, Jeanne, de sa grand-mère, Adèle, sans oublier le frère de l’écrivain, Robert, qui disparaîtra quant à lui par la suite dans le roman. Le tableau familial et les repères de l’écrivain trouvent ainsi dans ces textes leur première expression avant de constituer le terreau fertile duquel fleurira la grande œuvre.
Cette « découverte » grâce à la remarquable édition réalisée par Nathalie Mauriac Dyer, arrière-petite-fille de Robert Proust, vient aussi lever le voile sur ce que beaucoup pressentaient. La genèse de l’un des plus grands romans du XXe siècle prend bien ici la forme d’une ébauche, à l’image des sinopie pour les fresques italiennes. Couchée sur de larges pages de 36 x 23 cm, la fine écriture de Proust anticipe les futurs Cahiers que l’écrivain retiendra pour la rédaction définitive de son roman. Si de nombreuses ratures témoignent des balbutiements du chef-d’œuvre futur, il n’y a guère encore de paperolles, ces célèbres bouts de papier collés et corrigeant presque à l’infini le manuscrit final. Seuls quelques dessins et surtout les fondations du futur monument littéraire occupent l’espace des soixante-quinze feuillets dont les titres ont été ajoutés.
Quel paysage ressort de ces ébauches ? Avant tout celui de l’enfance chérie de l’écrivain et notamment cette « Soirée à la campagne » qui ouvre le récit : « On avait rentré les précieux fauteuils d’osier sous la vérandah car il commençait à tomber quelques gouttes de pluie et mes parents après avoir lutté une seconde sur les chaises de fer étaient revenus s’asseoir à l’abri »… Dès les premières lignes, cette sensibilité à fleur d’encre fait avouer au narrateur - qui demeure l’écrivain – ses tremblements, ses fureurs et ses pleurs. Ces premiers feuillets sont l’occasion d’introduire des thèmes qui seront chers à Marcel Proust et qui les développera par la suite avec le génie que l’on sait. La campagne, le charme de ses jardins, l’esquisse de la fameuse scène du coucher et du baiser tant espéré. Cette sensibilité qui a fait la fortune, et les peines, du romancier apparaît en contre-jour d’un univers composé de nostalgie encore autobiographique, mais que le génie de l’écrivain métamorphosera pour la ciseler en roman. Ce thème de l’enfance si précieux à Proust occupe ainsi déjà l’espace de ces feuillets, une enfance aux accents souvent malheureux alternant avec des rayons de bonheur. Transcendant l’exercice des mémoires – déjà si souvent abordés par ses illustres prédécesseurs – Proust espère encore avec ces brouillons faire œuvre à l’image de Balzac ou Dostoïevski, avant de les abandonner, déçu. Cette germination du futur roman s’accomplira cependant subrepticement, à son insu, à partir de l’évocation de ces instants vécus et relatés comme pour mieux les sublimer par la suite.
Ce sont ces piliers essentiels de la Recherche soutenant l’architecture à venir, l’enfance à la campagne, les séjours à la Mer, les jeunes filles, Venise ou encore cet attrait pour la noblesse que le lecteur aura le bonheur de découvrir dans ces « Soixante-quinze feuillets. Et autres manuscrits inédits »… C’est, en effet, du dépassement de l’élément autobiographique en façonnant de véritables personnages autonomes de roman que résidera le génie du futur roman.
Il faut encore souligner pour conclure l’immense travail critique réalisé en un temps record par Nathalie Mauriac Dyer sur près de 200 pages de notice et de notes offrant ainsi différents niveaux de lecture de cette unique introduction à la Recherche !

 

 

 

Littérature - Poésie - Romans

 

Stéphan Huynh Tan : « Le Silence de la Cathédrale », 136 pages, Arcades Ambo Editeurs, 2022.
 


Il est des lieux comme des personnes qui attirent et voient converger vers eux toutes les attentions et passions. Notre Dame de Paris compte assurément parmi ces lieux, et le regrettable incendie de la cathédrale en 2019 a révélé combien cet édifice au cœur même de la capitale suscite encore de nos jours d’émotions palpables à une époque où pourtant le patrimoine religieux ne semble plus guère être la priorité. Car Notre-Dame de Paris dépasse les convictions de chacun, rallie à elle ce que certains historiens, tel Pierre Nora, ont nommé lieux de mémoire et Notre-Dame n’en manque assurément pas. C’est à ce puits sans fonds auquel a puisé Stéphan Huyn Tan, avec ce petit ouvrage soigné, paru aux éditions Arcades Ambo.
L’auteur délaisse quelque peu les chemins déjà bien pratiqués avec la figure imposante de Victor Hugo et de son célèbre roman. Plus pérégrination de lettré qu’étude exhaustive, « Le silence de la cathédrale » emporte son lecteur à la découverte d’une histoire, notre histoire, gravée dans la pierre et le vitrail, le bronze et le marbre. Chaque infime partie de cette cathédrale emblématique de la foi qui anima ses bâtisseurs constitue une page de cet immense livre de pierres que nous n’avons pas fini de feuilleter. Stéphan Huyn Tan nous en dévoile justement quelques belles pages, chapitres souvent méconnus de sa longue histoire et que nous découvrons avec un même plaisir. Et si l’auteur en une conclusion un brin atrabilaire et bien compréhensible rappelle que la grammaire est elle-même une cathédrale, l’ouvrage démontre agréablement que la réciproque est également vraie. Rufus, Catherine, Bernon, tous ces personnages auquel l’auteur donne vie parlent de et pour Notre-Dame, concert non de louanges mais de vie, celle qui siècle après siècle a insufflé à l’édifice cette personnalité qui nous fait la considérer comme une réalité animée.
Depuis l’ecclesia originelle du VIe siècle composée de trois bâtiments jusqu’à l’incendie de 2019, que de pages lumineuses ou plus sombres se sont accumulées dans ce Livre ouvert que représente Notre-Dame de Paris. Le présent ouvrage nous en livre quelques monologues originaux à découvrir pour sortir des sentiers battus.

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

Frédéric Vitoux : « L’Ours et le Philosophe », Éditions Grasset, 2022.
 


Avec « L’Ours et le Philosophe », l’académicien Frédéric Vitoux évoque les relations singulières qui unirent quelque temps deux personnalités du Siècle des Lumières, à savoir le philosophe Diderot et le sculpteur Falconet. Sous la forme de digressions, cet ouvrage tisse progressivement un réseau de liens rattachant ce XVIIIe siècle à la raison et à la modernité. Le récit alerte et non dénué d’humour n’hésite pas à opérer régulièrement des allées et venues avec notre époque présente, des souvenirs personnels de l’auteur tout autant que son rapport à cette époque révolue où deux fins esprits pouvaient se chamailler – à l’époque le terme de disputatio convenait mieux – sur la notion de postérité jusqu’à se brouiller définitivement…
Frédéric Vitoux se délecte manifestement de ces subtilités moins prisées de nos jours, ces raffinements sur d’infimes nuances qui semblent à mille lieues de nos réalités augmentées par les réseaux sociaux. Et, pourtant cette évocation passionnante des liens complexes et sensibles unissant les deux hommes trouve bien des échos avec l’époque moderne. Quel rapport avons-nous avec ce qui occupe la plupart de notre quotidien et de notre vie ? Quel legs souhaitons-nous laisser après notre vie ? Comment considérer l’absolu et selon quel dessein ? Derrière ces doctes questionnements file une réflexion alerte et jamais ennuyeuse, Frédéric Vitoux s’y entend pour évoquer la pensée de Diderot sans jamais perdre son lecteur médusé par cet esprit volubile face à l’atrabilaire Falconet aux allures d’ours mal léché.
Nous voyageons de Paris à Saint-Pétersbourg via La Haye au rythme des calèches, nous ouvrons l’immense ouvrage de l’Encyclopédie que le philosophe peine à conclure en un siècle où l’absolutisme n’a pas encore dit son dernier mot. Falconet préparant sa grande œuvre – la statue équestre de Pierre le Grand - oursifie plus que de raison, au désespoir de son patient ami. Chaque page avec ses renvois rythmés à notre siècle transportera le lecteur en une époque révolue qui l’enchantera pour ses impromptus comme pour ses réalisations magistrales, un temps impensable de nos jours et sur lequel l’académicien parvient à lever le voile grâce à cet ouvrage jubilatoire.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« Jacques-Emile Blanche – Portrait de Marcel Proust en jeune homme » ; Préface de Jérôme Neutres ; Editions Bartillat, 2021.
 


À souligner, en cette année 2022 marquant le centenaire de la mort de Marcel Proust, la réédition de l’ouvrage intitulé « Portrait de Marcel Proust en jeune homme » aux éditions Bartillat ; un ouvrage réunissant quatre textes signés Jacques-Emile Blanche, tous consacrés à l’auteur de « À la recherche du temps perdu ». Peintre, critique et écrivain, aujourd’hui certes moins connu que son contemporain, Jacques-Emile Blanche fut, cependant, un peintre réputé ; on lui doit notamment des portraits de Liszt, Montesquiou, Gide, Cocteau ou Mauriac… Il est surtout l’auteur du fameux portrait de Marcel Proust, jeune homme, en 1892 ; un des rares portraits qui nous soit parvenu de Proust, que ce dernier conserva près de lui toute sa vie, aujourd’hui au Musée d’Orsay et qui illustre la couverture de cet ouvrage.
Jérôme Neutres revient dans sa préface sur ces deux destins qui n’ont eu de cesse de se croiser sans jamais avoir cependant la même trajectoire. Marcel Proust, de dix ans son cadet, connut enfant Jacques-Emile, fils du célèbre psychiatre Blanche. Se retrouvant étudiants, ayant des amis en commun dont Robert de Montesquiou ou encore François Mauriac, ils se croisèrent et se brouillèrent à maintes reprises ; si leur amitié fut, ainsi que le souligne Jérôme Neutres, asymétrique, Blanche vouera cependant une amitié et admiration indéfectibles envers le jeune homme, le dandy et l’auteur de la Recherche… « Le succès de Proust ne signe-t-il pas le seul vrai accomplissement de Blanche qui aura été de peindre et de révéler le plus grand écrivain du XXe siècle ? » interroge le préfacier. Aussi est-ce avec un intérêt certain que le lecteur pourra découvrir ces délicieux écrits de Jacques-Emile Blanche.
Deux ont été rédigés du vivant même de Proust dont l’un daté de 1914 ; publié dans « L’Écho de Paris » à l’occasion de la parution l’année précédente « Du côté de chez Swann », Jacques-Emile, en visionnaire, y loue ce premier volume « sans précédent dans notre littérature ». Les deux autres textes ont été écrits par le critique et ami après la disparition de Proust ; le premier est un émouvant témoignage paru dans le numéro spécial de la NRF, « Hommage à Marcel Proust », en 1923 ; le dernier écrit, plus qu’élogieux et touchant, est extrait de l’ouvrage de Blanche « Mes Modèles » paru en 1929.
Un portrait et quatre textes qui dépeignent ce même jeune homme à l’orchidée qu’admira toute sa vie le peintre et écrivain. « (…) Blanche aura au fond recommencé toute sa vie le portrait de Proust en jeune homme. Il aura remis régulièrement son plus célèbre tableau sur son chevalet, pour le décrire et le commenter avec des mots. » souligne encore en sa préface Jérôme Neutres.
 

L.B.K.

 

« Pierre Loti - Le marabout, la perruche et le singe » ; Collection « Un endroit où aller », Editions Actes Sud, 2021.
 


Voici une charmante anthologie de textes courts sur la place des animaux dans l’œuvre de Pierre Loti qui au fil de ses nombreux voyages a porté une attention et une curiosité sur ces animaux qui l’ont fasciné, dérangé, qu’il a espionné, observé, et que lui-même a parfois adopté et soigné. Toutes ces petites histoires, véritable tour du monde animalier, sont extraites des grands textes, récits d’aventures, conférences et autres fragments d’articles de Pierre Loti, réunis ici par Alain Quella-Villéger, spécialiste de la vie et de l’œuvre de ce grand écrivain et officier de marine. Souvent les aventuriers, munis d’un carnet de croquis dessinaient ce qu’ils voyaient de cette faune nouvelle et curieuse pour en compléter les collections des musées de magnifiques planches colorées… Ici, ce sont de fabuleuses descriptions et textes que nous livre Pierre Loti, des écrits qui nous font voyager au plus près de ce l’écrivain aura vécu aux quatre coins du monde, dans ces terres lointaines et océans pleins de surprenantes vies. Phoque de Patagonie, baleine des Malouines, chat de Stamboul, vieux cheval d’Espagne, écureuils de New York, âne d’Égypte, chouette du désert ou chameaux à Tanger… Que de belles lettres consacrées aux animaux ! Loti décrit aussi ici un monde écologique dont il ne pouvait penser qu’un jour il serait en danger de disparition. Qu’il représente des mondes lointains ou proches, chaque animal convoqué laisse ses empreintes au fil des phrases et des pages de tous ces voyages qui peuvent bien se lire chaque soir ou d’une traite, au fil de nos envies de découvertes !


Sylvie Génot Molinaro

 

Roberto Calasso : « Ce qui est unique chez Baudelaire » ; Traduit de l’italien par Donatien Grau ; 112 pages, Éditions Les Belles Lettres / Musée d’Orsay, 2021.
 


Roberto Calasso nous a quittés et chacun a encore en mémoire ces merveilleuses pages de « La Folie Baudelaire ». Aussi, quel n’est pas notre réconfort que de découvrir aux éditions des Belles Lettres cet essai inédit de Roberto Calasso publié sous le titre « Ce qui est unique chez Baudelaire ». En ces pages, entre courts essais et réflexion, le lecteur retrouvera la profondeur de pensée de l’intellectuel italien et toute la singularité du poète. Calasso aimait à ce que les livres se fassent écho (lire notre interview).
C’est à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Baudelaire que l’intellectuel avait accepté à invitation du musée d’Orsay et des Belles Lettres cet essai sous-tendu par des décennies passées en compagnie de Baudelaire. Comme toujours, l’Italien éblouit par ses analyses. C’est un Baudelaire intime, « mis à nu » qui à chaque page se dévoile dans ce Paris du XIXe siècle. Des facettes contradictoires, moins connues, parfois surprenantes : Le critique d’art et Constantin Guys, peintre de la modernité ; Le dandy et poète chez Madame Sabatier semi-mondaine, mais aussi muse ; mais aussi Baudelaire en auteur dramatique… C’est un Baudelaire unique qui parcourt les rues et faubourgs de la capitale, ceux qu’immortalisera Charles Meryon. Car ainsi que le souligne l’auteur : « Baudelaire s’est trouvé vivre au carrefour de la Grande Ville, qui était le carrefour de Paris, qui était le carrefour de L’Europe, qui était le carrefour du XIXe siècle, qui était le carrefour d’aujourd’hui ». Un carrefour sous la plume de Roberto Calasso fascinant, éblouissant.
 

L.B.K.

 

Théocrite : « Les Magiciennes et autres idylles » ; Présentation, édition et traduction du grec ancien de Pierre Vesperini ; Coll. Poésie/ Gallimard, n°564, Éditions Gallimard, 2021.
 


Plaisir que de découvrir « Les Magiciennes et autres idylles » du poète hellénistique Théocrite dans cette nouvelle traduction du grec ancien de Pierre Vesperini. Théocrite, l’un des plus grands poètes grecs antiques, offre, ici, en ces textes ou idylles une poésie travaillée d’une belle variété allant de cette poésie bucolique à laquelle il fut - pour en être l’inventeur, trop souvent enfermé, à une poésie épique ou sensuelle où se mêlent chants et dialogues cocasses. Un univers poétique qui fut célébré aussi bien du vivant de Théocrite que par les plus grands dans toute l’Europe, on songe notamment à Flaubert ou Leopardi, sans oublier Maurice Chappaz. Pierre Vespiri, sémiologue et chercheur au CNRS, souligne dans sa présentation : « Nous avons perdu bien sûr la musique de Théocrite : les sonorités, les rythmes, le chant même. Mais on peut encore, je crois, faire passer quelque chose de la beauté du texte. »
Pour cela, le traducteur a fait choix d’une traduction aussi alerte qu’accessible. Le lecteur d’aujourd’hui croisera ainsi enchanté bergers, moissonneurs et pêcheurs, mais aussi déesses et dieux dans la lumière et les reflets antiques si beaux de la Méditerranée. Méditerranée autour de laquelle le poète grec naquit et vécut. Bien que sa biographie demeure lacunaire, il semble cependant attesté que ce dernier fut né en effet vers 310 av.J.-C. à Syracuse, et vécut à Cos, puis à Alexandrie.
Cette traduction restitue toute la beauté et la poésie du monde antique. Vie quotidienne, mythes, dieux et rêves s’entremêlent et chantent admirablement dans cette poésie lyrique appuyée, ici, pour chaque idylle par un riche et bien venu appareil critique.
Et ainsi qu’aime à nous le rappeler Pierre Vespiri : « La poésie de Théocrite concerne tout le monde, parce que le droit à la beauté, comme le droit au bonheur, est un droit universel. »
 

L.B.K.

 

Fouad El-Etr : « En mémoire d'une saison de pluie », Gallimard, 2021.
 


Le poète et homme de lettres Fouad El-Etr signe avec « En mémoire d’une saison de pluie » aux éditions Gallimard un singulier roman. À mi-chemin entre évocation poétique et réminiscences puisant à un passé immémorial, ce récit débute par un poème et une adresse d’une jeune fille au poète. Une jeune fille dont la beauté n’a d’égal que la fraîcheur, cette fraîcheur qui ponctuera tout le récit où la nature baignée d’une saison de pluie envahit ces pages inspirées. Des pages entre songes et réminiscences réunissant hier ou peut-être aujourd’hui, une femme et un homme, un trio à la fois mystérieux et amoureux « comme dans un rêve »… La dimension onirique de ce roman saisit le lecteur au détour d’un chemin mousseux aux parfums de fougères et de roses sublimés par le poète qu’est Fouad El-Etr. Ce récit sensible désemparera certainement, car ces affinités ne sont point celles électives auxquelles nous a habitués Goethe mais relèvent plus d’une poésie initiatique qui sera perpétuée au-delà de la vie des protagonistes. Cette plongée dans les souvenirs du narrateur happe le lecteur à l’image des Années de Pèlerinage de Franz Liszt, nature et sentiment ne faisant plus qu’un. La présence si forte des arbres et de la forêt, la compagnie si proche de l’eau et ce silence à peine troublé par les émotions des cœurs composent un cadre à la fois prégnant et évanescent. Dans cette spirale sans contours, le lecteur se laisse mener par le poète et narrateur, sans présager une quelconque issue. Le style de Fouad El-Etr ajoute au charme de cette évocation où la poésie afflue comme les parfums. Diane, la jeune femme, retrouve les élans mythologiques de son prénom à l’affut du brame d’un cerf avant de connaître les émois de l’amour. « Dans la forêt profonde », le narrateur poursuit ses rêves sans savoir si l’écriture les devançait ou les recueillait. Le lecteur de ce roman initiatique fera de même, longtemps après avoir tourné la dernière page…

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Jacques LACARRIÈRE : "Le géographe des brindilles" ; 14 cm x 21 cm, 288 p., Éditions Hozhoni, 2018.
 


Jacques Lacarrière compte assurément parmi ces pèlerins de la nature trouvant à chaque détour de chemins, qu’il arpenta sa vie durant sous le soleil de Grèce ou de France, le sens de la vie, ou tout au moins ses voies possibles. Avec ce recueil inédit se déploie la pleine saveur de ces lentes pérégrinations, sans autre objectif que la poésie du paysage, le goût exacerbé des rencontres et cette idée de partage toujours sensible en ces pages.
Cet insatiable marcheur aiguise sa curiosité non seulement dans les espaces géographiques parcourus, mais aussi dans les méandres de la langue. Tout fait signe avec Jacques Lacarrière, qu’il s’agisse des arbres qu’il chérissait tant, des vents ou de la botanique, véritable grammaire du sensible. Ces petits riens pour le commun se métamorphosent en véritables dialogues de sagesse, sans rhétorique stérile, mais mus par ce goût de la nature tel qu’il ressort de ces textes oubliés, rares ou inédits réunis par sa femme Sylvia Lipa-Lacarrière.
L’auteur de « Chemin faisant » et de « L’été grec » sait mieux que quiconque que des trésors nous environnent, sans que nous les distinguions suffisamment à leur juste valeur. Si le regard du poète jette sur les êtres et les choses un jugement non dénué de sensibilité, l’approche du botaniste, de l’entomologiste ou du géologue ne sont également jamais très loin. Les descriptions se veulent précises et rigoureuses :
« À quoi donc servirait de parcourir le monde si j’ignore tout de la colline qui jouxte ma maison ? Enfant, je voulais déjà inventorier toutes les fleurs, toutes les plantes de mon jardin. En surveiller les moindres insectes. Dénombrer l’infini en somme, le grouillement, énumérer la multitude, apurer la profusion des choses. Il m’est resté de cette époque un goût microscopique pour le monde, la passion de l’infime, le désir de devenir un jour le géographe des brindilles. » écrit Jacques Lacarrière dans Sourates.
C’est à cette géographie poétique absente des manuels officiels à laquelle nous convie Jacques Lacarrière en ces belles digressions sur ces espaces de l’oubli.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Elizabeth von Arnim : « Elizabeth et son jardin allemand » ; Traduit de l’anglais par François Dupuigrenet Desroussilles ; 178 p., Éditions Bartillat, 2021.
 


« Elizabeth et son jardin allemand » relate l’histoire d’une passion, celle pour un jardin que la narratrice créa en un an seulement. Un jardin de poésie conçu comme un monde unique, idéal et protecteur, le seul refuge qu’Elizabeth trouva face à la solitude de sa vie de cours et mondaine et où s’exprimèrent tout autant l’amour auquel elle aspira que la liberté d’une femme qui se voulut indépendante.
Écrit sous pseudonyme, sur fond de pseudo journal intime, l’ouvrage paru à Londres en 1898 est, en fait, l’œuvre de la comtesse Mary von Arnim Schlagenthil, née Mary Anne Beauchamp, dite May. Cette dernière après avoir épousé le comte prussien Henning von Arnim Schlagenthil, veuf qui nourrit une vive passion en Italie pour l’Anglaise qu’elle était, connut cependant une triste et mélancolique déconvenue conjugale lors de leur installation en Allemagne. Bien qu’aimant cet époux qu’elle désignera comme « l’Homme de Colère », elle se retrouva, en effet, fort seule à Berlin parmi ses domestiques de langue allemande et ses multiples grossesses donnant naissant à trois filles, sans l’héritier souhaité qui ne naîtra qu’en 1902. Après cinq longues années, elle songea à s’occuper du jardin de leur vaste domaine délaissé de Nassenheide, en Poméranie (Pologne). « Elisabeth et son jardin allemand » se révèle donc être plus biographique qu’il ne veut à premier abord le laisser paraître. « En y repensant, il me paraît à peine croyable, et à vrai dire tout à fait incompréhensible, d’avoir tant tardé à découvrir que mon royaume céleste se trouvait dans cet endroit perdu. », écrit-elle.
L’ouvrage rencontra dès sa parution un immense et immédiat succès. Il fut réédité maintes et maintes fois, traversant les frontières. Détail quelque peu cocasse, ce sera l’éditeur anglais « Virago Press » qui en 1973 donnera à l’auteur le nom sous lequel elle est de nos jours connue internationalement, « Elizabeth von Arnim ».
« Elizabeth et son jardin allemand » par son origine autobiographique, véritablement et émotionnellement vécue, s’avère être un roman empli de sensibilité, de poésie et de passion à l’image d’un british « cottage garden » laissé à la liberté des saisons, du vent et du temps. Ce que souhaita justement Elizabeth pour son jardin en réaction aux jardins classiques anglais aux plates-bandes victoriennes jusqu’alors trop figées. Mêlant ainsi fleurs sauvages et vie mondaine, rosiers grimpants et confidences, Elizabeth ouvre à ses lecteurs un monde enchanté et enchanteur en réponse à une impitoyable réalité. Non dénué d’humour (anglais), Elizabeth s’impose en ces pages non seulement en jardinière hors pair, en femme convaincue et combattante, mais surtout en un esprit libre et en un merveilleux écrivain. Un écrivain entraînant son lecteur dans un autre et fabuleux univers, celui fait de feuilles et de couleurs, de vert, de jaune et de rêves qu’elle sut avec passion créer… « Je veux créer une bordure entièrement jaune, où seraient représentées toutes les nuances de cette belle couleur, de l’orange le plus flamboyant jusqu’au blanc cassé, et seuls les jardiniers débutants comprendront les lectures infinies auxquelles je dois procéder. Il y a des semaines que j’y travaille, et rien n’est encore arrêté. Je veux en faire un feu d’artifice ininterrompu, de mai jusqu’aux gelées d’hiver (…) ». Elizabeth von Arnim écrira et publiera de nombreux autres romans à succès jusqu’à sa disparition en 1941 en Caroline du Sud.
Cette dernière publication « Elizabeth et son jardin allemand » vient après trois autres titres (« L’Été solitaire », « En caravane », « Le jardin d’enfance ») confirmer l’heureuse initiative des éditions Bartillat de faire redécouvrir en langue française les œuvres d’Elisabeth von Arnim.
 

L.B.K.

 

Cees NOOTEBOOM : "Venise - Le lion, la ville et l'eau", traduction Philippe Noble, Editions Actes Sud, 2020.
 


À l’heure où Venise semble s’être enveloppée d’un silence singulier, le témoignage livré par le grand écrivain néerlandais Cees Nooteboom sur la Sérénissime ne pourra que réchauffer les cœurs. Cet ouvrage offre en effet près d’un demi-siècle de confessions vénitiennes, aveux d’un amour jamais démenti pour cette ville qu’il découvrit en 1964, un amour qui ne cessera plus.
De déambulations en pérégrinations, cette ville à la superficie pourtant limitée s’avère être un voyage au long cours pour l’écrivain qui s’accompagne de celles et ceux qui ont incarné ces lieux, au fil des siècles, les peintres, bien sûr, mais aussi les écrivains, sans oublier les historiens… Coincé entre deux colonnes d’une étroite venelle comme Venise en a le secret, Cees Nooteboom accueille le lecteur sur une photographie qui anticipe « cette première fois », ce jour béni où l’écrivain arrivant d’un train brinquebalant de la Yougoslavie communiste débarqua au terminus de Venise en 1964. Puis, un saut dans le temps, nous transporte en 1982, autre date, autre voyage, pour une même destination, mais cette fois-ci avec l’Orient Express. Curieusement, et savoureusement, l’auteur ne retient pas les conditions luxueuses de son voyage mais ces ruptures du temps, ces interstices qui ne cesseront de façonner ses souvenirs et d’y introduire des brèches.
Ces notes éparses laissent de côté les rues bondées de touristes, pour leur préférer une Venise moins galvaudée, l’hiver notamment, avec ses murs transis et ce froid qui s’introduit dans tous les ruelles de la ville. Des peintres s’invitent dans ces vagabondages, certains mondialement connus comme les incontournables Tiepolo, Véronèse ou encore Giorgione, d’autres plus secrets tel Bonifacio de’ Pitati dont l’Apparition, de l’Éternel au-dessus du Campanile retient surtout son attention… Nooteboom n’est jamais où on l’attend, surtout dans cette ville où les poncifs sont légion. Il faut lire les multiples questionnements de l’auteur avant de prendre un traghetto, cette gondole ne servant qu’à traverser d’une rive à l’autre le canal. Le trajet ne dure que quelques minutes et les hésitations de Nooteboom plus du double. La curiosité ne saurait être rassasiée à n’importe quel prix et son témoignage dépasse celui habituel du livre de voyage, pour ouvrir à une étonnante digression où les repères s’estompent. Le XXIe siècle ne semble guère convenir à l’écrivain avec son politiquement -correct et autres fondamentalismes de tous genres ; retrouver l’esprit du XVIIIe avec Casanova, prolongé par celui de Fellini qu’il interviewa naguère, correspondrait plus au credo de Nooteboom. Si ce dernier aime passionnément cette ville pour son caractère singulier, unique, le témoignage qu’il livre à son encontre l’est agréablement tout autant, celui d’une âme désirant plus que tout les impromptus, vénitiens, bien entendu.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

William Shakespeare : « Œuvres complètes, VIII, « Sonnets et autres poèmes » ; Trad. de l'anglais par Jean-Michel Déprats ; Édition publiée sous la direction de Jean-Michel Déprats et Gisèle Venet, Bibliothèque de la Pléiade, n° 655, 1120 p., rel. Peau, 104 x 169 mm, Éditions Gallimard, 2021.
 


Ce huitième volume des « Sonnets et autres poèmes » conclut l’édition de longue haleine des Œuvres complètes de William Shakespeare dans la collection de la Pléiade. Si le poète s’est parfois quelque peu effacé devant le génial homme de théâtre, son œuvre lyrique témoigne cependant de l’inspiration fertile de son auteur quant au choix des mots et figures de style qui cisèlent ses créations. Curieusement, les Sonnets édités en Angleterre en 1609 ne furent découverts en France qu’au milieu du XIXe siècle. Cette belle édition réalisée sous la direction de Jean-Michel Déprats et Gisèle Venet fait la démonstration que le poète mérite tout autant d’être lu et relu que le dramaturge. Au-delà des traits biographiques qui peuvent transparaître sur la vie bisexuelle de William Shakespeare dans les « Sonnets », cette poésie vaut avant tout pour les questions morales et esthétiques qu’elle sublime notamment dans ce cinquante-cinquième sonnet :

« Ni le marbre ni l’or des effigies princières
Ne survivront au pouvoir de ces vers,
Mais tu brilleras plus vivement dans ces strophes
Qu’en ces pierres encrassées, entachées par le temps »


Les affres du temps ne sauraient avoir de prise sur cet amour évoqué au fil de ces sonnets très personnels adressés à cet anonyme MR. W. H. – probablement le jeune comte de Southampton Henry Wriothesley - et à l’image d’un philosophe stoïcien, Shakespeare souligne :

« Contre le cruel couteau de l’âge destructeur.
Il peut trancher la vie de mon amour, jamais
La beauté remémorée de ce doux amour ». (Sonnet 63)


Les jeux de dédoublement se multiplient tout au long de ces « sonnets », imprimant ainsi au texte une valeur androgyne qui invite au dépassement de la recherche d’identité. L’auteur s’adresse à une autre personne tout en jouant des ambiguïtés et confusions : « C’est toi (moi-même) que je loue au lieu de moi ». Shakespeare s’éloigne ainsi de toute une tradition héritée de Pétrarque visant à la sublimation après les erreurs de jeunesse. Les multiples relations de duo (homme-homme ; homme-femme) et trio (homme-femme-homme), loin de conduire à la dispersion stimulent la veine créatrice du poète, ainsi que le souligne Anne-Marie Miller-Blaise en son introduction.
Les recueils « Vénus et Adonis » et « Le Viol de Lucrèce » également réunis dans ce volume connurent quant à eux un véritable succès lors de leur publication contrairement aux « Sonnets » restés plus confidentiels. Alors que ces poésies adoptent la forme classique de l’épyllion – épopée brève à thème mythologique – Shakespeare s’amuse à les émailler d’éléments subversifs. La provocation s’introduit dans ces vers en d’ironiques interversions entre Vénus et Adonis notamment dans l’épisode de leur monture respective. Selon le puritanisme de ses lecteurs, cette poésie de Shakespeare séduit ou choque, mais ne sauraient laisser indifférent, ce qui n’est pas le moindre des mérites de cette très réussie édition bilingue de la poésie de William Shakespeare.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Rûmî : « Cette lumière est mon désir. Le Livre de Shams de Tabrîz », Trad. du persan par Jean-Claude Carrière, Mahin Tajadod et Nahal Tajadod, Édition de Nahal Tajadod, Préface de Jean-Claude Carrière, Collection Poésie/Gallimard (n° 556), Édition Gallimard, 2020.
 


Jalâl al-din Mohammad Balkhi, plus connu sous le nom de Rûmî (1207-1273) compte parmi les plus grands poètes de la littérature persane. Sa mystique est issue de la confrérie des derviches tourneurs et du soufisme et rayonne dans toute sa poésie. Jean-Claude Carrière a entrepris avec Mahin Tajadod et Nahal Tajadod la traduction de pas moins de cent poèmes sous le titre « Cette lumière est mon désir » extrait du Livre de « Shams de Tabriz ». En cette poésie, c’est la force de la lumière qui abonde en des vers initiatiques, prenant toute leur valeur en nos temps troublés, tel le poème « Médicament de joie » ; un poème que nous pourrions lire avec ravissement lorsque le poète relève :

« Quand pareil au soleil,
Tu t’élèves de l’est,
Là, tu envoies la vie
À ce monde ignorant »


Quelle est-elle cette ignorance ? Rûmî sait plus que tout autre qu’elle est fruit de l’ignorance de l’amour et consomme l’homme jusqu’à la maladie. Le remède ? Point de médication, mais « sauter hors de ce monde » en une transe délicieuse, qui ignore les peines d’hier et néglige celles de demain. L’instant, sublimé par le verbe et la danse, scande toute la poésie de Rûmî en d’inoubliables vertiges que les traducteurs ont su rendre en une langue à la fois poétique et musicale.
La présence du grand prédicateur nommé Shams de Tabrîz fut déterminante auprès de Rûmî. Le mystère de sa venue au monde ainsi que celui de sa disparition ajoutent au merveilleux de son influence sur le poète. Jean-Claude Carrière a manifestement été ébloui par cette lumière qui n’attend qu’une marche encore pour se manifester pleinement, révélation ultime.
Ce voyage initiatique et mystique dans la poésie de Rûmî aura beaucoup à transmettre aux âmes en peine en nos temps difficiles. Une grande poésie offrant une lecture apaisante, à découvrir dans cette très belle édition.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Claude Askolovitch : « À son ombre », Éditions Grasset, 2020.

 


Elle s’appelait Valérie et était la femme de Claude. Ensemble, ils ont eu deux enfantse, Camille et Théo. « Valérie souriait en deux fois, une esquisse timide d’abord, puis un mouvement plus affirmé qui animait ses lèvres, comme s’il fallait hésiter à la frontière de la joie. » Mais Valérie, percluse de migraines, un jour à l’hôpital tire sa révérence, et Claude n’arrive pas à temps. Valérie à peine morte, Claude rencontre et aime Kathleen plus jeune de vingt ans. Comment ses grands enfants perçoivent-ils cette « remplaçante » qui déboule dans leur vie et qui donnera deux autres enfants à Claude, déjà vieillissant ? Claude, lui est déjà dans un processus de déprime, et il sait que son comportement change et l’isole de ses amis comme des ses collègues professionnels. Devenait-il son propre prédateur et celui des autres ? Va-t-il aussi mettre en péril ce fragile équilibre amoureux, lui et le fantôme de Valérie que ressent Kathleen, et ces quatre enfants qui doivent s’apprivoiser. « J’effleure et j’embrasse mon amour enfoui. J’appartiens à deux temps parallèles. Autrefois et aujourd’hui ont la même réalité. » Claude retrouvera-t-il une vie un peu plus dans la norme alors qu’il semble vivre entre deux mondes qui le détruisent autant qu’ils le maintiennent à flots pour ses enfants, pour les enfants de ses deux femmes aimées… « J’imaginais qu’elle (Valérie) flotterait sans cesse au-dessus de nos vies. Nous pourrions vivre à son ombre protectrice. Elle ne serait jamais loin de pouvoir revenir. » Sans rien cacher de ses doutes, colères, de son égoïsme, de sa judaïcité, ses pleurs, ses rêves, son analyse, ses envolées amoureuses, la perte de considérations des autres et de lui-même, le chômage, les piges, les nouveaux contrats, la descente et la remontée, la résilience, le bonheur possible malgré tout, Claude Askolovitch raconte sans filtre, dix ans après la mort de Valérie tout ce qu’il a vécu. Des mots tendres, des mots durs, des faiblesses et des forces qui le poussent à continuer de vivre car on ne sait jamais ce qui peut se passer, alors pourquoi se laisser engloutir par le chagrin… « Pour pouvoir vivre, j’étirais mon âme. Je n’avais pas le choix », confie-t-il.
 

Sylvie Génot Molinaro
 

Robert Walser : « Seeland. » ; Préfacé et traduit de l’allemand par Marion Graf ; Poche, Éditions Zoé, 2020.
Robert Walser : « Petite Prose. » ; Postface de Peter Utz ; Poche, Éditions Zoé, 2020.
Robert Walser : « Le Territoire du crayon. » ; Traduit de l’allemand par Marion Graf ; Choix des textes et postface de Peter Utz ; Poche, Éditions Zoé, 2020.

 


À noter la réédition aux éditions Zoé en version Poche de trois nouveaux recueils du talentueux écrivain et poète suisse Robert Walser (1878-1956), traduits par Marion Graf.
« Seeland », tout d’abord, réunit six longues proses merveilleusement écrites que Walser entreprit lors de son retour dans sa ville natale de Bienne en 1913. Il y restera sept années, des années de solitude partagées entre écriture et longues promenades idylliques sur les routes et sentiers biennois. En ces années 1913- 1920, l’écrivain traverse, en effet, une période dépressive et avoue avoir besoin de calme après ses succès dans les avant-gardes Berlinoises. Ce qui explique que l’on retrouve en ces pages à l’écriture élégante, fine et minutieuse, à la fois, la douceur et la spécificité de cette région de Seeland au pied du Jura alliée aux rêveries, mais aussi aux songes ou cauchemars de l’auteur. Toute la sensibilité et finesse d’écriture de Walser se glisse, ici, dans des scènes anodines de la vie ou de cette terrasse de café ombragée. Des pages enchantées par l’étrange beauté du monde, mais aussi habitées de cet incessant questionnement comme pour mieux capturer un ineffable mystère. « Seeland » n’est cependant pas qu’une « Promenade » mais une longue réflexion, à la fois nostalgique et mélancolique, dans laquelle se révèle l’écrivain lui-même, ses liens intimes avec les mots et l’écriture, mais aussi ses relations professionnelles et sociales ou son statut d’écrivain. Ce recueil à l’écriture délicate et sensible, à la fois léger, mélancolique et profond, sera le dernier de cette période biennoise et paraîtra en 1921.

 


Paru en 1917, le recueil « Petite Prose » livre toutes les facettes et l’immense talent de Robert Walser. Écrit au début des années biennoises de l’écrivain, le lecteur découvrira au travers de proses brèves, vingt et un textes précisément, une galerie de savoureux portraits alliant tout à la fois fiction et réalité, imaginaire et éléments autobiographiques, réflexions méditatives et cette ironie ou dérision qu’aimait tant également manier l’écrivain suisse. S’enchainent alors une virtuose et vivante variation de surprises, d’étonnements et d’éblouissements. L’écriture de Walser y danse selon une chorégraphie littéraire personnelle sans limites. « Petite Prose » révèle, en effet, tout le talent littéraire de Walser alternant les rythmes et les styles, de la phrase courte aux accélérations intempestives. Rappelons que l’écrivain et poète suisse fut largement salué par F. Kafka, R. Musil, E. Jelinek ou encore Susan Sonntag. À ces courts textes viennent s’ajouter et clore le recueil, deux écrits quelque peu plus longs dont « Tobold », une réminiscence par l’auteur d’un temps passé en tant que laquais dans un château de Silésie.
Robert Walser mourut un soir de Noël en 1956 après avoir marché jusqu’à épuisement dans la neige.

 


« Territoire du crayon » paru à titre posthume renferme de multiples proses inédites qui ont été lors de leur publication rangées par thèmes, écriture, la Suisse, promenades, les écrivains au travail, etc. Le lecteur y retrouvera, outre les thèmes de prédilection de l’auteur, toute la virtuosité littéraire de l’écrivain, que ce soit dans les plus menus détails que dans ses profondes réflexions. Surtout, « Le Territoire du crayon », ainsi qu’il l’avait - semble-t-il - surnommé lui-même, relève d’une très jolie histoire que l’on se doit, ici, de souligner.
Si de 1920 à 1933 à Berne, Walser écrit de nombreuses proses et poèmes pour des revues et grands journaux germanophones, parallèlement, l’écrivain suisse prit aussi l’habitude d’écrire plus librement des notes ou nouvelles d’une écriture extrêmement fine, microscopique, au crayon à papier, sur de vulgaires bouts ou morceaux de papier, enveloppes, feuilles d’agenda… Véritable « Territoire du crayon » secret, il ne recopiait ses écrits à l’encre que lorsque ces derniers étaient prêts, selon lui, à être publiés. Après sa disparition et pendant des années, ces notes, soigneusement dissimulées, à l’écriture minuscule demeurèrent telles quelles sans que personne n’y touchât. Il fallut de longues années avant que quelqu’un ne réalise que ces fameux bouts de papier au crayon, que l’on nomma microgrammes, constituaient en réalité de véritables nouvelles et écrits à part entière. Ainsi furent rassemblées les proses qui constituent aujourd’hui « Le Territoire du crayon » publié aux éditions Zoé pour la première fois en langue française en 2013.

Trois merveilleux recueils de Robert Walser venant idéalement compléter la réédition de « Histoires d’images » également en poche par les éditions Zoé.
 

L.B.K.

 

Florence Fix : « Henrik Ibsen », Coll. “Le théâtre de…”, Editions Ides et calendes, 2020.

 


Reconnu et salué de son vivant, le célèbre écrivain norvégien Henrik Ibsen (1828-1906) demeure encore de nos jours l’un des auteurs scandinaves les plus lus et joués, ses œuvres faisant aujourd’hui encore une large place aux débats, interprétations et créativité des mises de scène ou réalisations. Mais, connaît-on pour autant l’auteur d’« Une maison de poupée » ou des « Revenants » ?
Florence Fix, professeur de littérature comparée à l’Université de Rouen-Normandie, nous dresse dans cet opuscule de la collection « Le Théâtre de… » aux éditions Ides et Calendes, un portrait, tant de l’écrivain que de l’homme qu’il fut, vivant, saisissant et complexe.
Sous la plume de l’auteur, c’est en effet un homme aux multiples facettes et paradoxes qui se révèle. Patriote convaincu, ayant quitté la Norvège pendant plus de vingt-sept ans, il fut cependant extrêmement sévère et critique envers sa terre natale et a laissé des portraits au vitriol de ses compatriotes. Conservateur, mais prêt à défendre l’émancipation féminine ; Autodidacte, bourgeois, mais défendant également la condition ouvrière… la complexité de la personnalité du dramaturge déroute.
Si les œuvres d’Ibsen ont, en effet, suscité de leur temps réactions et échos, faisant souvent scandale à son époque, l’écrivain ne cesse encore de nos jours de nous surprendre. Donné pour maître du drame moderne, traduit notamment par le célèbre et regretté Régis Boyer, son œuvre demeure « éminemment hors frontière », souligne Florence Fix. Là, réside assurément la profondeur et la force de ses œuvres.
Celui que l’on surnomma souvent le « Zola du Nord » a, en effet, laissé une œuvre offrant un imaginaire marqué par les sagas scandinaves et la dureté du climat nordique portant à la solitude. « Le seul auteur norvégien du XIXe siècle célèbre dans le monde entier transporte avec lui les brumes du nord et un imaginaire voué aux paysages âpres, aux âmes fortes et solitaires qu’une terre inhospitalière porte à la bravoure autant qu’au mysticisme. », écrit l’auteur en son introduction.
Une riche et complexe personnalité ayant suscité tout autant la plus vive admiration que la critique la plus acerbe de ses contemporains au même titre que Zola ou Victor Hugo, et que Florence Fix cerne en ces pages avec beaucoup de subtilité.

L.B.K.

 

« Cahier Paul Celan » Dirigé par Bertrand Badiou, Clément Fradin et Werner Wögerbauer, 256 pp.
Cahier de l’Herne, 2020.

 


En cette année 2020, le poète allemand Paul Celan aurait eu cent ans… Mais le destin tragique de cet homme allait en décider autrement. Si ce grand poète est aujourd’hui largement reconnu et salué, reste que son écriture demeure jugée souvent hermétique appelant une porte d’entrée. Ce dernier Cahier de l’Herne qui lui est entièrement consacré est donc particulièrement bien venu pour aborder une œuvre à la fois exigeante et d’une acuité implacable.
Le destin du peuple juif au XXe siècle gravera inexorablement non seulement le style mais aussi l’âme de son écriture. Cette cicatrice portée par le réel avec la Shoah accompagnera, en effet, Paul Celan tout le reste de sa vie jusqu’à sa mort volontaire en 1970. Et pourtant rien ne destinait le jeune Paul à cette destinée. Plein d’espoirs et très tôt porté vers la poésie, Paul Celan a nourri un souvenir ému pour sa ville natale de Tchernowitz où il mena une vie d’adolescent plein de vie. Mais, très tôt le poids de l’antisémitisme pointe et gagne sa poésie dès les années 30. Cette menace nazie n’est cependant pas encore blessure dans la chair, tout juste une sourde inquiétude. La mère tant aimée de Paul est abattue d’une balle dans un camp de concentration alors que son père y décédera du typhus. La malédiction est définitive et ne quittera dès lors plus les poèmes de Paul Celan.
Viendront après les années d’exil à Bucarest et Vienne, qui ne parviendront pas à apaiser cette âme blessée à jamais, même si nait durant ces années un amour indéfectible pour Ingeborg Bachmann. Paris sera, cependant, la ville du refuge après le désastre et l’horreur, mais le poète continuera de chercher dans la langue le moyen de traduire l’indicible, juguler le mensonge.
Le choix des mots, leur sonorité et allitération, sont autant de vecteurs que Paul Celan ne cessera d’explorer ainsi qu’il ressort des études rassemblées dans ce Cahier. Ces années parisiennes enfin seront celles aussi des caves de jazz, des logements de fortune dans de petits hôtels jusqu’à sa rencontre avec Gisèle de Lestrange qu’il épousera en 1952.
Le Cahier de l’Herne Paul Celan dirigé par Bertrand Badiou, Clément Fradin et Werner Wögerbauer dresse un portrait transversal et riche de cette personnalité si complexe à partir de nombreux documents inédits (lettres, traductions et notes privées). La fascination pour de grands poètes comme Hölderlin, ses nombreuses correspondances, les crises récurrentes qu’il connaîtra tout le reste de sa vie, et avant tout sa poésie, sont en ces pages analysées par les meilleurs spécialistes du poète.
Une approche aux facettes multiples qui parvient à rendre plus « familière » et accessible l’écriture de Paul Celan, un défi réussi.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Frédéric Jacques Temple : « La Chasse infinie et autres poèmes. », Édition de Claude Leroy, Coll. Poésie/Gallimard, NRF, Éditions Gallimard, 2020.
 


« La Chasse infinie et autres poèmes » de l’écrivain et poète Frédéric Jacques Temple, dans cette édition établie par Claude Leroy, est un moment inouï et rare de poésie. Frédéric Jacques Temple a traversé le siècle passé à la manière de sa poésie parcourant les lieux et les espaces sans jamais de frontières. Le monde, du nord au sud, d'est en ouest, sera pour lui le plus bel espace de liberté et de poésie, « Faire voyage de tout », retiendra pour titre de sa préface Claude Leroy. L’ouvrage s’ouvre par « Foghorn », tels des messages venus de loin, des cartes postales, balises, bouées, « le plus souvent corne de brume », dira le poète.
Proche de Cendrars, de Joseph Delteil, d’Henry Miller, de Lawrence Durrell, Richard Aldington (Les Cinq) ou encore d’Edmond Charlot, le poète aime les rencontres, les liens cosmopolites que sa poésie a su si bien traduire. Des conversations au-delà des conventions et des mots, pour des poèmes toujours dédiés à un ami. Claude Leroy souligne combien Temple « se présente comme une longue invitation au voyage. Sous le patronage de Jules Verne qui lui a ouvert le monde des livres, et de l’Oncle Blaise, qui l’a initié au livre du monde, et désormais porté par la confiance du groupe des cinq. » Liens et partage indissociablement reliés, partage des rencontres, des souvenirs et de la mémoire sur les ailes du temps. Pour le poète, « Le monde se feuillette comme un livre ouvert qu’une vie, aussi gorgée de lectures, de voyages et d’aventures qu’elle puisse être, ne suffira pas à déchiffrer. », écrit encore Claude Leroy.
Convoquant les sens, les harmonies et les correspondances, la poésie de Frédéric Jacques Temple est habitée d’affinités, de liens avec ses amis, mais aussi avec les plantes qu’il collectionne, les pierres, les livres, les voyages et les Mondes. « La Chasse infinie », recueil qui donne son titre à cette édition. Des espaces ouverts qu’il parcourt, arpente et sillonne, des mondes qu’il découvre, déchiffre, des présences qu’il cherche, convoque et retrouve ; voyage dans le temps fait d’amis, d’ombres et de mots. Secret alliage de passion, de magie et de la présence des esprits. Le poète occitan n’a-t-il pas été nommé « Celui qui vient avec le soleil » par les Indiens du Nouveau-Mexique ?! Le Midi et le Sud, ensorcelant, désolé, désolant, mais emplis de cette lumière des réminiscences impriment la poésie de Temple, la guerre aussi, et en contrepoint, les insectes, les oiseaux, les fleurs et les arbres, tel ce poème « Beija-Flores » extrait du recueil « A bord du Mélusine » :

« Abeille
Oiseau
Vibrion de lumière
Immobile désir
Frémissant
Sur les lèvres
Des fleurs
»

Envers et contre tous courants, tendances ou modes, Temple a su toujours regarder son phare, son étoile, celle de mer, de sable ou du berger, et avancé en voyageur ou pèlerin sur le long chemin de la vie…

« J’ai marché très longtemps
Dans les poèmes de Longfellow.
»
(Ombres)

Ouvrant cette édition, qui fête presque le centenaire du poète né en 1921 à Montpellier, iI ne faut pas dissocier l’homme, l’ami, le voyageur et le poète ; Sa poésie est sa respiration et le « Kaléidoscope » son existence même. « Le plus étonnant des voyageurs, le seul qui mérite pleinement ce nom, est celui qui sait faire voyage de tout », rappelle Claude Leroy. Et Temple, c’est cela.

 

L.B.K.

 

« Paul Valéry – La renaissance de la liberté ; Souvenirs et réflexions » ; Édition établie par Michel Jarrety, 208 p., Coll. Omnia Poche, Editions Bartillat, 2019.
 


C’est toujours avec curiosité et un plaisir certain que le lecteur entreprend la lecture de textes inédits ou rares de Paul Valéry (1871-1945). Et, tel est bien le cas avec cette réédition dans la collection Omnia Poche de « Paul Valéry ; La renaissance de la liberté ; Souvenirs et réflexions » proposée par les éditions Bartillat. L’opuscule livre en effet à la lecture et connaissance pas moins de vingt-cinq écrits de l’écrivain s’échelonnant des années 20 à la fin des années 30. Des lettres, discours ou textes destinés pour beaucoup à des revues ou quotidiens, mais qui pour certains et pour diverses raisons ont été écartés ou non repris ultérieurement. À cette époque de l’entre-deux-guerres, l’écrivain a acquis une renommée certaine qui ne devait jamais plus se démentir ; Il entrera à l’Académie française en 1927, et à cette occasion sera créée à sa demande une chaire de « poëtique ».
Présentés et accompagnés d’un appareil critique concis et rigoureux par Michel Jarrety, professeur à la Sorbonne et spécialiste de l’œuvre de Paul Valéry auquel il a déjà consacré une belle biographie, l’ouvrage se révèle sur nombre de points abordés par l’écrivain et poète d’une acuité, modernité ou actualité troublante. Littérature, poésie, Europe, mais aussi théâtre ou encore cinéma, peu de domaines échappent à son grand angle de réflexion et d’analyse.
L’ouvrage s’ouvre par une série de lettres ou d’hommages que rédigea Paul Valéry pour des amis proches ou que le temps a éloignés ; Des écrits conjuguant à la fois souvenirs du poète et les liens que ce dernier a pu entretenir avec de grandes figures de la littérature française ou du monde diplomatique ou politique, notamment sa rencontre avec Pierre Louÿs, Gide, puis Mallarmé… Occasion pour le lecteur de retrouver les années de jeunesse de celui qui deviendra Paul Valéry, telle cette première lettre de 1923 dans laquelle il revient sur « Le Montpellier de 1890 », ce Montpellier de la fin du XIXe siècle qui fut le sien.
Le lecteur pourra également apprécier une analyse de la poésie du XIXe siècle et l’incomparable influence de Baudelaire. Un texte qui ouvre une série d’écrits à forte valeur littéraire notamment « Mon œuvre et moi » dans lequel Paul Valéry y révèle son propre rapport à l’écriture, à l’œuvre, son développement et parcours poétique. Le lecteur y découvrira également un texte sur « L’avenir de la littérature », l’avenir du livre papier, de la langue, publié dans le New York Herald Tribune de 1928 et d’une saisissante modernité… Avec un siècle d’avance, Paul Valéry y expose pour le livre et la littérature les plus « sinistres prophéties » appuyées sur une longue série de faits et d’arguments. Relisant ces pages d’un sombre avenir littéraire, ne peut-on être tenté – ou rêver – de penser que la survie du livre, soumis à plus d’un siècle de doutes et questionnements, révèle peut-être à elle seule, en fin de compte, toute la spécificité, la force et valeur de ce « non-objet » nommé livre donné depuis si longtemps pour mort ?
Dans « Préambule », écrit en 1928 pour l’ouvrage « Poësie », mais qui sera édité sans, l’écrivain se penche sur la question délicate de « Comment expliquer la poésie elle-même ? » Comment définir le poète, la vertu ou « le tempérament poétique » ? On ne peut que mesurer la difficulté de la tâche ardue que Paul Valéry s’était alors assigné…
Enfin de nombreux textes de ces années d’entre-deux-guerres sont consacrés à l’Europe, ou plus précisément, ainsi que le soulignait Paul Valéry lui-même, à « La question de l’Europe » ; Un « esprit européen » qui lui tenait particulièrement à cœur (lui, qui était entré dès 1922 à la SDN - au Comité National Français de Coopération Intellectuelle), et sur lequel il revient, en ces textes, à maintes reprises.
L’angle de réflexion de Paul Valéry est assurément un grand angle, tourné tant vers le passé que l’avenir, et ouvert sur l’Europe et le monde. Tel un « L’homme d’Univers », cette notion que lui inspira Goethe, et que l’écrivain développera dans un texte de 1932 donné, ici, à lire (Goethe, dont Paul Valéry n’avait pu lire, à cette époque, que les rares traductions existantes en langue française, dont « Le Faust » de Nerval).
Que de réflexions et « Vie de l’esprit » en ces pages ! Mais la boutade préférée de Paul Valéry n’était-elle pas : «C’est intéressant, il faudrait y réfléchir… »

L.B.K.

 

Paul Valet : « La parole qui me porte », Préface de Sophie Nauleau, Coll. Poésie/Gallimard, 224 p., n°549, 2020.

 


Lire Paul Valet (1905-1987), c’est sombrer dans un vertigineux gouffre poétique, un abîme hanté d’insoumission et de refus dont on ne saurait ressortir indemne. La poésie de Paul Valet offre cette concentration rare et intense de mots, des vers puisant à l’impensable humain et livrant une poésie de l’inconcevable où la puissance de vie du poète souffle, en dépit de tout, l’extrême force du désespoir ; En témoigne ce court poème « Pour survivre » ouvrant « Le Refus » du recueil « Table rase » :


« Dans ce monde clos de morts
Où l’espoir enterre l’espoir
Il me reste le Refus
Pour survivre »


Ces vers disent à eux seuls le parcours libre et singulier du poète, de son vrai nom Georges Schwartz ou Grzegorz Szarc, marqué du fer de l’insoumission et de révolte contre toutes les formes d’oppression. Fuyant la Russie de 1917 à l’adolescence pour la Pologne, puis la France en 1924, il verra tous les siens disparaître à Auschwitz ; Grand résistant sous l’Occupation, il deviendra médecin des pauvres après-guerre à Vitry. La biographie établie par son fils pour Jacques Lacarrière en 2001 - « Soleil d’insoumission » - le dit mieux que tout autre et par son seul titre le grave à jamais. Les vers du poète sont forgés au fer rouge, des mots écorchés, des aphorismes aux plaies béantes, stigmates de cette poésie singulière et puissante. Écoutons encore ces vers venant refermer le dernier recueil «Paroles d’assaut » :


« La pensée qui se pense
Dévore ses entrailles

Quand tout croule
L’Écroulement se fige

Infaillible est le regard
De l’Oubli qui survit »


Paul valet arrache sa force au désastre, au chaos et au néant, des antinomies implacables, des mots incisifs, pour résister et survivre dans une ultime et désespérée communion, tel un chemin de croix. Une poésie née sur les cendres des moribonds et des morts-vivants. Ce sont les ultimes cris du désespoir des rescapés et survivants qui s’y lisent. Musicien, peintre, repéré par Henri Michaud, le poète se liera avec Eluard, Prévert, mais aussi Char ou encore Cioran. Nul nihilisme ni dépit chez Paul Valet, mais une force de vie aux racines nues, telle une épiphyte, cette orchidée aux racines suspendues au-dessus du néant, un « courage d’exister » que Sophie Nauleau souligne dans sa préface et qui aurait dû être le thème du printemps des Poètes en cette année 2020. Qui mieux que Paul Valet pourrait par ses vers nous dire cette force de poésie qu’il a fait sienne en dépit de tout ?


« J’épelle dans le chaos
Ma liberté première

Ma poésie
Riposte à l’existence

Dernier rempart vivant
De l’insécurité

Puissant contrepoison
De toute prédication

Virus insupportable
Pour le néant souriant »

(Extrait de « Ma part » du recueil « La parole qui me porte »).


La poésie de Paul Valet est un gouffre abyssal où se crie dans le chaos un élan vertigineux. Un chaos - « l’Élu du chaos», ainsi que le surnommera son ami Guy Benoît - ou cet incommensurable « Vertige », titre qu’il donnera au dernier recueil publié de son vivant, qu’il verra publié - presque déjà de trop loin - la veille de sa mort ; Paul Valet s’éteindra le 8 février 1987.
Cette dernière parution aux éditions Poésie/Gallimard consacrée à Paul Valet, qui suit la parution en début d’année de « Que pourrais-je vous donner de plus que mon gouffre ? » aux éditions du Dilettante, n’offre pas moins de quatre recueils majeurs du poète, « Lacunes », « Table rase » et « Paroles d’assaut » précédé de « La parole qui me porte », recueil qui donne son titre à l’ensemble de l’ouvrage.
 

L.B.K.

 

Guy Goffette « Pain perdu », Nrf, Gallimard, 2020.
 


L’homme ne cesse de questionner la valeur symbolique du pain dans notre culture depuis qu’un premier paysan de l’orient lointain eut l’idée de recueillir la farine de cette graminée sauvage afin de « réjouir le cœur » comme le scande la Bible, un « panem nostrum » qui rime avec vie dans notre mémoire. Quelle quête poursuit dès lors l’un des plus fameux poètes contemporains lorsque son dernier recueil prend pour titre « Pain perdu » ? Une recette de vie, de l’enfance ? Poésie, assurément…
C’est en gare d’Épernay et de la Champagne crayeuse, que le poète aperçoit sur le quai un pêcheur hissant avec peine sa barque, scène ouvrant vers des horizons lointains sur les ondes, tout en demeurant dans son compartiment, évasion quotidienne que les vers accompagnent comme un voyage au long cours. Le temps précieux, un temps doré inaltérable, court en filigrane dans la poésie de Guy Goffette. « Tempus fugit » aurait pu dire « Ulysse à jamais ébloui », si Virgile ne l’avait fait pour lui quelque temps, et vers, plus tard. Il s’agit alors d’« ouvrir la porte de l’aube et suivre l’ivresse de son chien vers les collines qui délacent les vertèbres d’un ciel trop longtemps pris aux grilles des forêts ». « Un temps manœuvre dans le temps à quoi rien ne résiste » pour un printemps précoce ; « Le temps nous use » confie encore le poète. Il peut être compagnon de route, souriant ou ombrageux, mais poursuit toujours sa course.
Lorsqu’il neige au dehors et que « l’aube piétine et regarde sa montre », quelques vers plus loin, « le temps manœuvre dans l’espace de l’hiver » ; Comment rester lucide lorsque « nous avançons à tâtons dans le labyrinthe des jours » ? Tout en ne voulant rien perdre et en ne gagnant rien ?

Souvenirs éperdus perdus comme un rubis
jeté dans l’herbe haute au fond des corridors
voilà bien la mémoire elle renverse tout…

(Les Cercles)

« Ite missa est », allez, la messe est dite, lorsque le destin frappe par trois coups et que la scène de nos vies s’avère bien vide. Alors, il faut faire le premier pas, celui qui fait mal, « dans le feu du matin ». Guy Goffette, loin de se complaire dans la nostalgie dessille nos yeux sur ce qui est précieux, trésors des enfants trop vite devenus adultes, « tous nous reviendrons un jour dans la cuisine d’enfance »…
Redécouvrons alors cet « Art de peu », ces mots qui claquent et qui brillent, « de bric et de broc », tout ce que la vie laisse à notre portée – comme un « Pain perdu » – et que nous pourrons retrouver et goûter grâce à la poésie de Guy Goffette !

 

Philippe-Emmanuel Krautter


"A la merci du désir" de Frederick Exley, Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2020.

 


C'est une écriture cash ! Avec « À la merci du désir », Frederick Exley ne laisse pas le lecteur bien tranquille dans ses pantoufles, il dépote et parle de cette Amérique puritaine qui à littéralement explosé après la guerre du Vietnam, mais aussi avant, dans la jeunesse de Exley (1929-1992). « Je ne cesserai jamais de hurler à que point le monde des années quarante et cinquante pouvait être étouffant, pétrifiant, à quel point on sentait peser sur la moindre de nos paroles, le moindre de nos actes, la moindre de nos pensées mêmes, une effrayante chape de plomb qui nous menaçait des pires rétorsions pour tout acte ou toute pensée atypique, à quel point nous finissions tous, d'une manière ou d'une autre, par vendre nos âmes à cette rigide image puritaine que la société avait d'elle-même... » Alors est-ce pour cela que Frederick Exley, auteur d'un chef-d’œuvre qu'il déteste « Le dernier stade de la soif », pourtant couronné en 1969 du prix Rosenthal - « Si l'on est pas écrivain, il est difficile de comprendre avec quelle passion profonde on en arrive à haïr sa propre création... Ce bouquin, cela faisait des années que je n'en avais pas gardé un seul exemplaire dans un rayon de deux kilomètres autour de moi... » - décide de nous raconter sa propre expérience, sa vie, par le biais de la vie de son frère, « le Général », militaire qui souffre d'un cancer en phase terminale et va mourir. Il est paranoïaque, alcoolique, refusant rarement une dose de drogue, il a fait quelque séjours en hôpital psychiatrique, il mène une drôle de vie où pratiquement rien de ce qu'il pourrait prévoir ou vouloir dans ses moments de lucidité ne se passe en réalité. Il fait des rencontres hallucinantes, se laisse embarquer dans des amours impossibles, se fait manipuler par un Irlandais à moitié dément, réclame son dû de sexe et d'amour, tombe amoureux frénétiquement de nymphomanes, il est à un stade ou réalité et fantasmes se mélangent joyeusement ou dangereusement, et le secours de sa psychiatre ne lui sauve pas toujours la mise, voire jamais. Bref, il n'a pas de limites et vit dans une sorte de colocation avec lui-même à la merci de ses désirs et des dangers attenants... seul le sport, le football américain, lorsqu'il était jeune, semble lui avoir apporté une illusion d'équilibre « Mon gourou, c'était mon entraîneur de football au lycée... »
La famille, les relations avec la fratrie, la folie qui cogne à la porte, les copains, les filles, les pulsions de tous ordres, incontrôlables, la violence sociale de cette Amérique en déclin et sa jeunesse qui veut se libérer, voilà cette vie couchée sur le papier ; Une vie donnée comme une confession ou un testament…

 

Sylvie Génot Molinaro

 

Federigo Tozzi : « Les choses, Les gens », Traduction de l'italien et postface de Philippe Di Meo, Éditions La Baconnière, 2019.

 


Federigo Tozzi traverse le paysage littéraire italien comme un astre éphémère, concluant le XIXe siècle et ouvrant le XXe, mort prématurément à l’âge de 37 ans. Cette fugacité explique peut-être sa relative méconnaissance hors des frontières de son pays, méconnaissance à laquelle vient remédier une belle édition réalisée par Philippe Di Meo aux éditions La Baconnière à Genève. 2020 marque le centenaire de la disparition de l’écrivain, ses œuvres complètes en italien viendront également célébrer cet anniversaire. Federigo Tozzi naît à Sienne en 1883 dans un milieu de la petite bourgeoisie mais la disparition de sa mère et ses rapports conflictuels avec son père marqueront à jamais son adolescence. Cette fragilité cisèlera la plume de l’écrivain-poète en d’inoubliables efflorescences dont le présent volume réunit quelques beaux fragments, l’auteur ayant conçu une trilogie dont « Les Bêtes » paru de son vivant constituait le premier volet, suivi de « Les choses » et « Les gens » réunis dans cette présente édition. Auteur salué par le grand Italo Svevo, la valeur de Federigo Tozzi commença à être soulignée à partir des années 60 en Italie, et nul doute qu’aujourd’hui en France, un grand nombre de lecteurs trouveront dans ces pages le plaisir d’une écriture singulière et d’une âme à la sensibilité bouleversée.
Le présent recueil débute par « Les choses », une réunion de fragments épars qu’une surprenante lucidité éclaire dans les affres les plus profondes pour celui qui avouait : « Nous avons en nous une existence faite de musiques silencieuses qui donnent à nos mots la sonorité de notre humanité individuelle… ». Cette sensibilité exacerbée permet au poète ces fulgurances : « On entend naître les roses, derrière le mur ». Il y a une beauté certaine chez Tozzi avec cette « Tristesse des choses que j’aime ! », une pénombre qui pourrait, à tort, être perçue comme une noirceur irréversible. Car, ces nuages ne parviennent pas pour autant à dissimuler cette couleur bleu turquin récurrente en ces pages, une espérance azuréenne qui tient lieu de respiration à l’auteur. La nature est omniprésente pour celui qui a grandi dans la campagne siennoise, une nature qui s’immisce dans l’intimité de sa poésie à un point tel que cette porosité laisse croire parfois à une disparition du sujet qui chancelle et tremble jusqu’en ses plus intimes perceptions. Mais ce discours intérieur réserve toujours des surgissements inattendus : « Là-bas, au loin, il y a une écharpe de mer qui semble être une chose sèche ». Le rapport au sacré est tendu, récurrent, fait d’attractions et de répulsions, une scansion indicible et incontournable dont le poète ne saurait se départir. La fragilité invite aux réunions des contraires, « Je sens en moi une ferveur de réalité… », confie-t-il comme un testament dans ce questionnement incessant du monde. Une écriture, un style et une profondeur dont Philippe Di Meo a rendu toute la délicatesse avec ce beau volume d’aphorismes poétiques et ciselés.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Oê Kenzaburô : « Notes d’Okinawa », Traduit du japonais par Corinne Quentin, Édition Picquier, 2019.
 


En éditant « Notes d’Okinawa » du grand écrivain japonais Ôe Kenzaburô, les éditions Picquier ont fait choix d’un ouvrage fort, profond et qui ne saurait laisser son lecteur indemne.
Des notes écrites dans les années 1960 (mais cela pourrait être un autre siècle, le suivant…), lorsque l’écrivain se rend dans l’archipel d’Okinawa (mais cela pourrait également être un autre archipel ou un continent ou autre pays…) et se trouve pris dans les mailles serrées de sa japonité, du passé, la gentillesse et ce rejet, comme un implacable écho, des habitants d’Okinawa. C’est alors un abîme de questions qui l’assaillent… « Qu’est-ce d’être un Japonais et n’est-il pas possible de se transformer en un Japonais qui ne serait pas de ce genre ? », questionne inlassablement la voix intérieure de l’écrivain se rendant et retournant encore et encore à Okinawa...
Cet étrange archipel, à cette époque encore sous administration et domination américaine, et à la face duquel le Japon entend afficher son indépendance tout en lui demeurant « furtivement » dépendant, souligne Ôe Kenzaburô. Hontô, île principale d’Okinawa, Ishigaki, l’île du poète journaliste, Yaeyama, Iriomote, l’île des montagnes et des chants populaires, l’écrivain observe, écoute et s’interroge, un voyage introspectif dans un archipel incarnant le rejet et distillant dans ses veines à chaque silence toujours plus fort et tendu, l’amer et inexorable poison de l’impuissance face à une vérité écrasante… « Conscience japonaise d’être soi » ou conscience du monde humain. Oser aller au cœur des questionnements avec cette écriture sans faille, exigeante et sans concessions qu’est celle d’Ôe Kenzaburô.
Bien sûr, l’ombre brûlante du nucléaire hante ces pages. Rappelons que la force d’écriture d’Ôe Kensaburô, prix Nobel de littérature en 1994, puise sa force dans l’histoire du Japon, d’Hiroshima, de ses victimes. Irradiées. Nagasaki. Irradiés. Mais aussi Okinawa avec ses bases américaines, ses bases sous-terraines, ses déchets nucléaires et gaz toxiques. Suspicion, silence. « Allez au bout de la question et savoir, vous sert à quoi ? », interroge encore la voix intérieure.
Ce sont des témoignages forts qui, tels des points d’ancrage, scandent les pages de ce livre. Témoignages d’irradiés de Nagasaki, d’Okinawa… Paysage et vies dévastés, hantés dans lesquels se glisse pourtant le poète…
Des pages d’une acuité déchirante, d’une lucidité écrasante. Tension, indignation, révolte, le rejet comme point de départ, plus encore pour le poète impassible, immuable dans son sourire et la ténacité persistante de ses silences. Les questions s’embourbent, les hommes tels des ombres avancent ou oscillent, la souffrance, la douleur, des plaies profondes, intérieures, dont la cicatrice ne guérit pas…
« Comment… ? », martèle en son for intérieur l’écrivain prendre conscience, nommer, lorsque « sur le mur qui clôt l’impasse on ne trouve qu’une tête fracassée et sanglante. » Alliage tranchant de colère froide et de désespoir du poète, et le goût amer du dégout de soi. Les questions soulevées par Ôe Kenzaburô dans cette quête d’honnêteté tant intellectuelle qu’humaine sont nombreuses ; par-delà le mur de la question du nucléaire, la folie, la démocratie, la loyauté, l’intégration… s’y trouvent réfléchies par un effet boomerang. Il faut les appréhender dans toute leur réalité et contemporanéité, histoire et présent. Un livre exigeant, profond, de cette force existentielle qui bouscule, ébranle et poursuit.

Depuis ce jour
Le pays natal dans la mer du sud
Est devenu un serpent.
Ce serpent que la douleur lancinante de l’arme atomique
Engourdit
Quand, agonisant, il se tortille et s’entortille


Bien que publié initialement en 1970, l’auteur a souhaité pour cette édition française, traduite en langue française par Corinne Quentin, y ajouter des textes très récents de 2015 notamment sur la question du nucléaire. Un très bel ouvrage marquant, en cette année 2020, le 85ème anniversaire de ce grand écrivain japonais.
 

L.B.K.

 

Victor Hugo : « Les Contemplations », Préface de Charles Baudelaire, Édition présentée par Pierre Albouy, Bac 2020 Folio, n ° 6679, 2019.

 


Réédition en Folio des « Contemplations » de Victor Hugo incluant la préface de Charles Baudelaire et présentée pour cette édition par Pierre Albouy. Un classique saisissant, n’ayant pris aucune ride. Confession d’une conscience, d’une mémoire, celle d’un géant de la littérature ; Souvenirs, réminiscences, impressions, hantés de fantômes dans la brume des années et de l’âge. Énigme et destinée de la condition humaine ; Âme cheminant « de lueur en lueur en laissant derrière lui la jeunesse, l’amour, l’illusion, le combat, le désespoir, et qui s’arrête « au bord de l’infini » » écrit Victor Hugo. Un abîme offrant un chef-d'œuvre qu’il convient de lire, ainsi que le souligne Pierre Albouy dans sa préface, « comme on lirait le livre d’un mort. ». Deux temps, deux chapitres - « Autrefois » et « Aujourd’hui » - avec pour fatale césure la mort, « Un abîme les sépare, le tombeau », écrit encore Pierre Albouy. Une édition complète intégrant chronologie, notices et notes.

 

Delphine Rey-Galtier : « Le théâtre de Michel Vinaver », Éditions Ides et Calandes, 2019.
 


C’est un bel essai sur Michel Vinaver que nous propose Delphine Rey-Galtier, enseignante de Lettres et de théâtre, avec cet opuscule nommé « Le théâtre de Michel Vinaver » aux éditions Ides et Calandes. Vinaver ne s’est pas seulement imposé, dès les années 50, dans le monde du théâtre, il a également su imposer à la grande scène du Théâtre même une vision, sa vision, élargie et singulière. Venu au théâtre un peu par hasard, dira-t-il, Vinaver, dramaturge et écrivain, a en effet écrit de nombreuses pièces, plus d’une vingtaine à ce jour à son actif, pour la plupart mises en scène, et pour lesquelles le dramaturge a reçu prix et honneurs. Une vision tant du théâtre que du monde que Vinaver a également développée dans ses ouvrages, essais ou critiques sur le théâtre (sans oublier ses romans et traductions). Une vision personnelle et tranchée que Delphine Rey-Galtier a entendu en ces pages non seulement exposer, mais surtout explorer mettant parfaitement sous la lumière des projecteurs, au fil des chapitres, ce qui caractérise probablement le plus Vinaver : son rapport au vivant et à l’immédiat. Ce sont les « Paysages Vinaveriens » qu’a souhaité retracer l’auteur de cet essai. Des paysages tissés des fils du réel, de l’histoire et de la mythologie, avec pour prédilection, entre autre, Georges Dumézil ou encore Jean-Pierre Vernant ; Un entrecroisement soumis au vent de la poésie, celle notamment de T.S. Eliot. « Un à un les fils se relient » dit-il encore.
En une distance toujours maîtrisée, Vinaver interpelle, en effet, le spectateur et plus encore celui qui se cache dans son for intérieur, l’homme et le monde, « des voix et des corps »… mais, aussi les ombres et la mort, donnant « la parole aux morts ». Un dialogue direct, sans supercherie ni détours, et empreint de cette poésie qu’il sut insuffler à l’ensemble de son œuvre. Delphine Rey-Galtier souligne combien les positions de Vinaver sont affirmées, se traduisant dans son style par une écriture vive et hachée, souvent fragmentaire. Il y a dans son œuvre non une résistance, mais bien des résistances, un réenchantement du monde…
Avec son propre style, l’auteur de cet essai dresse bien plus qu’un portrait figé de Michel Vinaver, mais tel un metteur en scène, nous révèle en ces pages étayées tant l’œuvre théâtrale, le dramaturge, que l’homme. Une œuvre grande ouverte sur le réel, alternant entre ironie, dérision et tendre compréhension. Une œuvre pointant du doigt failles et gouffres pour mieux susciter inlassablement les doutes et questionnements, en un dialogue ininterrompu avec le spectateur. « Y a-t-il un service après-vente du capitalisme ? » Vinaver bouscule, c’est certain, mais avec cette poésie de langage et de la scène qui lui sont propres et que vient traduire, en ces pages, Delphine Rey-Galtier.

 

 

Jun’ichirô Tanizaki : « Dans l’œil du démon. », traduit du japonais par Patrick Honnoré et Ryoko Sekiguchi, Éditions Picquier, 2019.

 


Un captivant et envoûtant roman ! Tel est le roman, publié aux éditions Picquier, « Dans l’œil du démon » du célèbre romancier japonais Tanizaki. Un roman noir, sensuel et démoniaque, dans un jeu pervers et démentiel d’illusions, traduit ici par Patrick Honnoré et Ryoko Sekiguchi. Un roman palpitant confirmant, une fois de plus s’il en était besoin, l’exceptionnel talent de l’un des plus grands écrivains japonais du XXe siècle.
Le narrateur, écrivain, reçoit un appel des plus farfelus et étrange de son ami Sonomura, un oisif, fortuné, un brin cinglé, lui proposant de l’accompagner assister à un meurtre. Abasourdi et inquiet sur la santé mentale de son ami, l’écrivain tentera de le dissuader et de le raisonner, mais en vain…
Au même titre que le narrateur, le lecteur est déjà pris par d’étranges « démangeaisons de curiosité ».
Tanizaki avec ce roman mené comme un polar a pris soin de tisser finement la trame de cette étrange et captivante histoire. Énigmatique message codé inspiré du célèbre « Scarabée d’or » de Poe, ambiance de cinéma, de nuit et de pleine lune qui disparaît … Le rythme s’accélère, l’ambiance se noircit, sordide, plongeant le lecteur dans les bas-fonds de Tokyo et d’inextricables mystères qui tels des filtres ensorcelés le prennent à la gorge... Qui est cet homme ? Et surtout cette énigmatique femme ? C’est par un splendide, sensuel et irrésistible portrait que l’auteur, à moins que ne soit Sonomura lui-même, déploiera son filet… « Quelle sensualité, quelle fluidité dans l’attitude ! Dans la souplesse de son immobilité parfaite, alors même que pas un tremblement n’agitait son léger vêtement, toutes les courbes de son corps exprimaient, avec quelle aisance, la sensualité et la flexibilité d’un serpent qui ondule, d’une vague qui rampe. », s’exclamera le narrateur.
Quiconque tombe amoureux de cette sublime image féminine semble condamné par sa passion ; Sonomura pourra-t-il échapper à ce fatal destin et à sa propre mise à mort ? C’est une incroyable machination, entre désir, voyeurisme et obsession – les thèmes de prédilection de Tanizaki, qui se referme subtilement…
Un roman palpitant, empoignant et entraînant autant le narrateur que le lecteur dans un fantastique labyrinthe fait de sombres ruelles aux étranges miroirs et reflets d’illusions et d’apparences. Un jeu pervers qui fonctionne à la perfection jusqu’à… Ce déroutant matin où le narrateur éberlué retrouve son ami chez lui, bien vivant, l’attendant…
 

L.B.K.
 

ZÉBU BOY d'Aurélie Champagne - roman, Éditions Monsieur Toussaint Louverture - 2019.
 


Après la débâcle de 1940, l'Allemagne emprisonna presque deux millions de combattants de l'armée française. Soixante-dix mille indigènes furent parqués dans des Frontstalags sur le sol métropolitain... classés « sans race »... L'hiver 1941 fut rude. Vingt-cinq mille hommes succombèrent et tous les contingents furent décimés. Tous, à l'exception des Malgaches. Au recensement suivant, les allemands s'aperçurent même qu'ils étaient plus nombreux qu'à l'arrivée. On suspecta les soldats des registres d'avoir bâclé le travail. Mais dans le secret des cabanons nègres courait une toute autre rumeur. On disait qu’une poignée de tirailleurs malgaches avait acquis le pouvoir de se multiplier.
Ainsi commence « Zébu Boy » le roman d'Aurélie Champagne. C’est sur fond d’Histoire et de son histoire que l’auteur a décidé de partir à 20 ans sur l'île à la recherche de ses racines, elle y découvre le pays, mais décide surtout d'en rapporter les événements, ceux de cette tragique année 1947 et de ces hommes Malgaches aux étranges pouvoirs…
Le récit prend alors des accents, non seulement d’analyses historiques et ethnologiques, mais aussi de fables et de légendes ; Celles ayant entouré d’un mystérieux halo ces peuples envoyés au front, ayant combattu pour la métropole dans des conditions épouvantables en Allemagne, et miraculeusement revenus au pays. Mais, lorsque certains d'entre eux, rares survivants, sont rentrés au pays, le goût était bien aigre et la vengeance contre le pouvoir français en place sourdait. Comme les autres, il avait attendu des mois avant qu'un officier blanc n'évoque son retour au pays. Embarqué à Cherbourg, avec des milliers d'autres Malgaches, sur le bateau qui le ramenait chez lui sans indemnité, ni prime ni la moindre reconnaissance pour son action de résistance, ses souliers lui paraissaient être la seule preuve tangible de sa vie militaire.
Ce personnage en particulier, qui traverse toute l'histoire tant bien que mal, les autres l’appellent « Zébu Boy ». Qui est-il ? Et qu’attend-t-il vraiment maintenant qu’il est rentré ? Comment réussir à se reconstruire lorsqu’on est pris entre un passé fracassé par la guerre et un avenir qui ne peut être fait que de combats pour gagner la liberté ? Comment redonner leur honneur à tous ces hommes qui furent les vrais perdants de cette guerre ? C’est à ces impitoyables questions auxquelles Zébu Boy devra se confronter pour avancer…
Zébu Boy se lance alors dans le commerce d'aody, ces amulettes qui rendent invisibles les insurgés... Mais, que croit vraiment Zebu Boy depuis son retour des camps ? Son nouveau dieu ne serait-il pas devenu l'argent ? Tous seront-ils prêts à tuer ou mourir pour libérer leur terre, celle de leurs ancêtres, Madagascar ? Que fera celui qui pourrait gagner sur la crédulité de ses frères en jouant sur le contexte politique de l'île alors même qu'un chant révolutionnaire, qui rallie villes et campagnes depuis des mois, crie  : « Debout, jeunesse – Debout, soyez sans crainte – Le jour et l'heure sont venus ».

C’est ce chant qui résonne aux oreilles du lecteur de ce roman poignant tissé de réalité tragique, de croyances et légendes.

 

Sylvie Génot
 

 

"Trieste" de Roberto Bazlen, traduit de l'italien par Monique Baccelli. Édition illustrée de dessins inédits de Vittorio Bolaffio, Allia, 2019.
 


L’éditeur et intellectuel italien Roberto Bazlen a laissé un très court témoignage sur sa ville natale, Trieste. Cette personnalité hors du commun, écrivain sans œuvre, mais critique acerbe des lettres dont il sut repérer les pépites avec une rare acuité, était un adepte d’un livre unique (lire l’interview de Roberto Calasso). À la lecture de ce bref témoignage sur Trieste, le lecteur comprendra cette curiosité cosmopolite qui l’habitat sa vie durant. En quelques phrases incisives, Bazlen trace et dessine les lignes de sa ville natale, marquée d’une présence autrichienne à l’administration scrupuleuse et tatillonne. C’est – jusqu’en 1914 – une période d’opulence et de sécurité. La rigueur germanique donne lieu à des anecdotes croustillantes rappelées par l’auteur entre Italiens et Autrichiens, contribuant plus encore à accentuer cet aspect mosaïque de la ville, intrications de références littéraires, d’affaires et de commerce… La concision de l’auteur n’empêche pas un luxe de détails, quelques pages, parvenant à dresser ce fin état des lieux triestins à quelques années du premier conflit mondial. Si la culture allemande domine, Bazlen réfute l’idée d’un creuset, lui opposant l’esprit d’indépendance italienne qui se manifeste de plus en plus, les luttes de classes confondues à celles de nationalités interdisent toute fusion dans le fourmillement de cette ville portuaire. Bazlen évoque également ce cosmopolitisme culturel avec Rilke, bien sûr, mais aussi Joyce, sans oublier le grand Italo Svevo. Trieste s'avère être une formidable « caisse de résonance » de la culture européenne de l’époque selon l’auteur qui évoque  par ce témoignage sensible l'esprit des lieux. Ce petit ouvrage aussi agréable à lire qu’à feuilleter grâce à ses illustrations de dessins inédits de Vittorio Bolaffio est une porte entrouverte toute de pensées et de finesse sur cette singulière ville frontalière que fut et demeure encore Trieste, au lecteur d’en franchir le seuil…

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Les Morts de Bear Creek – Keith McCafferty- roman, Éditions Gallmeister, 2019.

 


N'allons surtout pas croire que tout coule logiquement dans le sens de cette belle rivière du Montana... Sean Stranahan, peintre, guide pour pêcheurs à la mouche inexpérimentés ou pour ceux qui recherchent les bons spots, est aussi détective privé quand les circonstances le demandent. Martha Ettinger, le shérif du coin, aime bien enquêter avec Sean quand les circonstances le demandent, bien entendu... Alors, lorsque le même jour, une femelle grizzly affamée et accompagnée de ces petits, exhume deux cadavres sur les hauteurs de la montagne et que Sean est engagé par un club de pêcheurs quelque peu hors normes pour résoudre le vol d'une mouche des plus précieuses, les jours à venir semblent déjà bien remplis... Aux côtés de Martha, le flaire de Sean va être mis à rude l'épreuve, çà c'est sûr ! Chercher le plus vite possible qui sont ces deux hommes morts et les circonstances qui les ont menés à cette dernière étape de leur voyage, là dans cette nature à l'état brut, belle et puissante qui pourrait à elle seule tuer n'importe quel promeneur inconscient. Et quel « dingo » ou collectionneur averti a eu une soudaine envie de cette mouche en particulier ? Une double enquête qui, pas besoin de le préciser, ne sera pas de tout repos... Sans être familier du langage des pêcheurs à la mouche, on se rend vite compte que celle-ci, une Gray Ghost, a toute son importance dans cette affaire, comme le fait que les morts retrouvés semblent également avoir eu des choses à cacher… Pour résoudre le vol et élucider la mort de ces hommes, il fallait bien ce binôme, Martha et Sean, pour en venir à bout. Avec un humour bien tranchant, le franc parlé des personnages, et quelques questions existentielles quant à la manière de pêcher ou de mourir dignement, Keith McCafferty captive le lecteur dès le début de ce roman, et ce, jusqu'à ses propres notes où il nous confie le contexte de l'écriture de ce roman. Intrigues, questionnements, témoignages, ragots, vengeances, règlements de compte, amours, tromperies, tendresse, truculence des personnages aux caractères plutôt bien trempés et nature sauvage, tous ces ingrédients sont si bien mêlés qu'ils donnent envie d'aller jeter un œil du côté du Montana... une fois les affaires résolues, cela va sans dire, car tant que Martha et Sean enquêtent, il est plus prudent de rester chez soi...


Sylvie Génot Molinaro

 

Giorgio Pressburger : « Nouvelles triestines », traduit de l’italien par Margueritte Pozzoli, Editions Actes Sud, 2019.
 


C’est un voyage singulier dans l’univers de Trieste que nous offre Giorgio Pressburger avec cet ouvrage publié par les éditions Actes Sud et intitulé « Nouvelles triestines » (les Éditions Actes Sud ont publié la quasi-totalité de son œuvre littéraire). Romancier et dramaturge, Giorgio Pressburger (1937-1917), Hongrois d’origine, a vécu de longues années, plus de 60 ans jusqu’à sa mort, à Trieste, cette ville frontalière italienne. Loin des guides touristiques et autres clichés rebattus, l’auteur a choisi, dans la lignée de ces grands écrivains ayant tant marqué Trieste, de nous transmettre l’atmosphère si particulière et étrange de cette ville, non pas en nous livrant ses monuments ou rues, mais en nous contant des récits glanés, ici ou là, des récits tous plus singuliers et étranges les uns que les autres. Cela donne une suite de « Nouvelles triestines » déroutantes, curieuses et insolites, livrant chacune à sa manière un angle autre et différent. Sept récits traduits, ici, de l’italien par Margueritte Pozzoli , et que Giorgio Pressburger a, lui-même, entendus dans cette ville à nulle autre pareille ; des récits dans la tradition de Trieste, un bel et lourd héritage colorant ou nappant la ville de cette étrange atmosphère si propre à elle. L’ouvrage commence, comme pour mieux souligner ce legs singulier triestin, par une singulière histoire d’héritage, suivie par un tout aussi étonnant récit, celui d’une vieille professeur de piano dont les accords et gammes rencontrent de bien curieux échos… des cris, des hurlements, du vacarme où se mêlent en arrière-fond des battements de vie et de mort plus forts encore, des destins fragiles qui cognent ou martèlent et pour lesquels Dieu ou chacun se débat en un récit aux sonorités triestines. Des récits offrant ce style d’une étrange légèreté, une légèreté puisant toute sa force au plus profond de l’âme humaine ; l’âme même de Trieste où la vie côtoie, en d’étranges affinités électives, l’obscur et le nocturne. Cette ville éternellement littéraire dans laquelle, par la plume de Giorgio Pressburger, le lecteur déambule, erre ou divague avec pour chaque récit une curiosité et fascination tenaces qui ne le lâcheront plus.

 
L.B.K.

 

Oscar Wilde : « Rien n’est vrai que le beau ; Œuvres choisies, Lettres. », préface de Pascal Aquien, Quarto Gallimard, 2019.

 


S’il y a bien un auteur qu’il faut relire en ces temps pesants et à l’avenir incertain, c’est bien Oscar Wilde. Cet écrivain irlandais au désarmant humour british, épris de cette esthétique cultivée si malmenée de nos jours, et partant en lambeaux sans que personne ne les remplace... Oscar Wilde, c’est la vie pour l’art, l’art pour vie et un art de vivre certain, ainsi que l’annonce le titre de ce Quarto Gallimard consacré à l’écrivain - « Rien n’est vrai que le beau ». Avec une vive et riche préface, Pascal Aquien, auteur d’une biographie « Oscar Wilde, Les mots et les songes » (2006) ayant participé à l’édition de ses œuvres dans la « Bibliothèque de la Pléiade », donne assurément le « la » sous le titre « Lire Oscar Wilde, pour mieux vivre ».
Quel plaisir effectivement toujours renouvelé que de relire « Le portrait de Dorian Gray », œuvre majeure de l’écrivain, ce roman inspiré du « Faust » à la magie ensorcelante où le thème du double et du temps, sont abordés de manière si singulière. Rien n’importait plus à Oscar Wilde que d’aborder le sérieux de la vie avec la légèreté qu’il convient de lui imposer, et la légèreté avec tout le sérieux qu’elle mérite. L’écrivain ne se plaisait-il pas à dire : « J’ai mis tout mon génie dans ma vie ; je n’ai mis que mon talent dans mon œuvre. » Dans cette entreprise de faire de la vie, de sa vie, une véritable œuvre d’art, tant l’écrivain que l’homme, ne sont pas sans sincérité ni profondeur. Une profondeur que l’époque, les mœurs et les évènements de sa vie passionnément tumultueuse se chargeront largement de teinter de sombre et de noir. C’est cette autre facette de l’écrivain, profondément sombre, que l’on retrouve également dans ses œuvres ou lettres, dont celles écrites après le scandale de la révélation de son homosexualité, son procès, sa condamnation et incarcération à la prison de Reading. Un encrier d’encre noire renversé, comme des taches d’encre sur une page, mais qu’Oscar Wilde plia et déplia jusqu’à sa mort…
Outre, « Le Portrait de Dorian Gray », le présent volume réunit également les contes, histoires et nouvelles de l’écrivain. On y retrouve ainsi « Le Fantôme des Canterville » ou encore « Le portrait de Mr. W.H. ». Des contes souvent moins connus et dans lesquels l’imagination d’Oscar Wilde danse et se déploie, tel « Le Prince heureux » dont les yeux de saphirs versent des larmes devant la misère du monde et le conduiront à devenir ce mendiant aveugle dont le cœur ne cessera de battre… À ces contes, histoires et nouvelles vient s’ajouter en Appendice « Le chant du Cygne », « contes parlés » tels que l’auteur a pu les conter. Tissés de magie, de mondes merveilleux, Oscar Wilde s’y révèle un fabuleux conteur. Ces petits contes donnés de mémoire, dont Wilde aimait à varier les versions selon ses interlocuteurs, sont, ici, introduits par de nombreuses et savoureuses anecdotes.
L’ouvrage comprend également les lettres de l’écrivain écrites entre 1875 et 1900, année de sa mort, dont la fameuse lettre adressée peu de temps après sa libération au directeur de la prison de Reading et dans laquelle Oscar Wilde prend position pour améliorer le sort des détenus notamment celui des enfants. L’ouvrage se referme enfin sur deux forts dossiers - « Oscar Wilde et l’art » et « Oscar Wilde à Paris, Échos dans la presse, correspondances, les souvenirs. » ; deux annexes, tout comme la préface et biographie, largement illustrées.
Oscar Wilde n’est jamais tout à fait, là, où on l’attend, et relire ces « Œuvres choisies », c’est toujours y retrouver cette pensée, y puiser une réflexion, un aphorisme qu’on avait un temps laissé passer ou oublier, et qui donnent cette saveur toute particulière tant à l’œuvre qu’à la vie de l’écrivain.
À ce titre, il faut retrouver le goût d’Oscar Wilde.
 

L.B.K.
 

Jean-Luc Giribone : « La Nef immobile ; Sept contes sans fées », Coll. Les Cosmopolites, éditions La Bibliothèque, 2019.

 


Il faut entrer dans « La Nef immobile » de Jean-Luc Giribone comme on pousserait les lourdes portes d’un palais englouti, celles du « Palais du Récit », le premier des sept contes que donne à lire l’ouvrage. Dans cet étrange Palais, après avoir franchi les énigmatiques salles annonciatrices, s’impriment alors comme sur une bande vierge les événements, péripéties et étranges bruissements de ces « sept contes sans fées ». Il faut les laisser surgir comme lors d’un assoupissement, les laisser s’animer pour en percevoir toute la profondeur. L’auteur aime à se jouer de l’espace-temps, l’étirant, le rétractant en une étrange alchimie. Et, entre fiction et réalité, la poésie des pages exerce en une savante magie un ensorcellement d’optique et chromatique qui n’aurait probablement pas déplu à Goethe. La lumière se diffracte, le temps se condense, et les couleurs, bruits et mots s’entremêlent ou s’entrechoquent laissant transparaître les frontières floues d’un autre monde sans fous ni fées (ou presque). Un monde labyrinthique dans lequel l’auteur erre avec naturel et que Mircea Eliade n’aurait pas renié. Des univers à trois ciels dont le ciel social, invisible, bien moins bleu, et pourtant omniprésent. En ces lieux s’effectue le jugement de la « persona » ; là, les dieux pèsent telle la plume de Maât la réussite sociale condamnant ou non aux enfers de l’invisible et de l’anorexie sociale… Dans les méandres de ces contes, la réalité prend des airs fantasmagoriques et les rêves se prennent aux pièges d’une fatale réalité ; Et le joyau intérieur « devenu réel et il n’était pas vraiment fait pour, ça se voyait. Flétri, il s’affaissait sur lui-même comme une plante desséchée ; terni, il devenait une désertification pâle. » Les palais se métamorphosent en temples ou sanctuaires où les étoilent brillent de leurs larmes amères. Des mondes intérieurs et extérieurs laissent d’étranges liens se tisser entre conscience et psyché, une dialectique menant au « Soi » ou aux « Catacombes rouges », tel un mandala flamboyant aux allures toutes jungiennes. Aux confins des mondes de la réalité et de l’irréel, se vivent, il est vrai, d’étranges contes ; Chateaubriand n’écrivait-il pas : « Après ce cap avancé, il n’y avait plus rien qu’un océan sans bornes et des mondes inconnus ; ma jeune imagination se jouait dans ces espaces immenses ». Celle de Jean-Luc Giribone y plonge avec poésie et dérision. Un certain tournis prend le lecteur. C’est un vent virevoltant, celui d’ « une vision fantastiquement réelle », une respiration hypnotique étrangement maîtrisée, qui souffle dans ces « contes sans fées », mais non sans charme, jusqu’à cette « Nef immobile » entre mer et terre.
 

L.B.K.

 

Alec Scoufi : « Au Poiss’d’or », préfacé par Cédric Meletta, Coll. L’IndéFINIE, Éditions Séguier, 2019.
 


Plaisir que de plonger avec ce roman au titre sulfureusement évocateur, « Au Poiss’d’or », – non dans « un », mais dans « Ce » vrai Paname des années 20, ce Paris entre Clichy et Sébasto aussi sombre que haut en couleur sous la plume vive et enlevée d’Alec Scoufi.
Un Paris dont P’tit Pierre, un sale gamin de Saint Germain en Laye, rêve et pour lequel, comme pour un long tour du monde, il volera ses parents et fuguera avec « Cette amère certitude qu’un soir ou l’autre sonnerait l’heure de la fatalité » ; Ce sera alors pour P’tit Pierre les rencontres initiatiques entre mauvais ou chiches potes, flics et putains, et la découverte du monde trouble de l’homosexualité ; une homosexualité vécue, cachée à l’abri des péquenauds, redoutant les barbeaux et autres marlous de la zone… Auteur de plusieurs romans, poète et chanteur lyrique, Alec Scoufi a lui-même vécu les fonds troubles de ces années folles ; né en 1886 à Alexandrie, arrivé à Paris dans les années 20, il sera retrouvé assassiné, probablement par un de ses amants, rue de Rome en 1932. Sa vie demeure encore aujourd’hui entourée d’une étrange aura sulfureuse et mystérieuse, et plusieurs romans de Patrick Modiano y feront référence.
Avec ce roman écrit en 1929 à la verve infatigablement pigmentée, ce Parigot à l’accent rauque que l’on n’entend plus guère, l’auteur entraîne P’tit Pierre de Rochechouart à Barbès, de Pigalle à Sébasto ; Il y découvre les bars aux arrières salles enfumées, les étroits et sordides hôtels sans étoile, mais promettant « neige blanche » et « paradis perdus »… Lors des descentes, les gueules se font patibulaires ou marmoréennes, c’est alors pour P’tit Pierre « la poisse », surtout ne pas se faire serrer, « se faire poissé ». On sourit ou rit de cette gouaille toute parisienne, de ces dialogues enlevés, verts et croustillants entrecoupés de descriptions infaillibles et cocasses. Mais dans ce Paris bigarré, l’auteur sait aussi y glisser ce charme si singulier et désuet d’un Paname aujourd’hui disparu ; cette poésie d’un Paris fantasmagorique à nul autre pareil. Et, entre « Le Poiss’d’or », petit hôtel meublé où trouvera refuge P’tit Pierre, les lupanars de fortune, le pèze et le flouze, les boulevards rient aussi certains soirs de manèges et de fêtes, masquant de leurs nocturnes lumières leurs sombres rues perpendiculaires faites de tournis et d’oubli… Ce Paname dont P’tit Pierre avait tant rêvé de la terrasse de Saint Germain Laye lorsqu’ « il faisait bon regarder longtemps, longtemps, la grande ville au loin, toute fourmillante bientôt de petites lumières qui se multipliaient sans cesse. De là-haut, quand vient le soir, les métros ne sont plus que chenilles luisantes. Et soudain, près des nues, le squelette de la Tour allumait ses vertèbres. » P’tit Pierre, loin de sa mère trop aimante et de ce beau-père boulanger bourru pour qui « les gosses, ça se pétrit », deviendra alors Chouchou et découvrira les corps, la sensualité de son propre corps et son homosexualité. La sensibilité de l’auteur s’y dévoile, pudique et audacieuse, mélange d’amours clandestines ou poisseuses, de misère où la petite mort côtoie la grande.
Servi par une excellente préface signée Cédric Meletta, ce roman se lit ou plutôt défile comme ces irremplaçables films en noir et blanc empruntant leurs inoubliables couleurs à ce Paname à jamais chamarré.

 

L.B.K.

Dexter Palmer : « Mary Toft ou La reine des lapins », Éditions Quai Voltaire, 2022.
 


« Les lecteurs du présent ouvrage auront compris que j’ai traité mon sujet avec la liberté du romancier : certains personnages incarnent des acteurs de l’histoire vraie de Mary Toft et d’autres sont inventés… »
Nous voilà prévenus ! Un fameux mélange de réalité et d’imaginaire dans ce conte réjouissant de Dexter Palmer nous projette dans un contexte historique vrai, en plein 18e siècle, lorsque les cabinets de curiosités médicales étaient un spectacle de foire où de pauvres personnes difformes, naines, siamoises à deux têtes ou souffrant d’autres infirmités régalaient l’imaginaire des populations des villes provinciales comme des capitales. Londres in situ, lorsqu’un phénomène incroyable se produisit dans la petite ville de Godalming et suscita toute l’attention de John Howard, médecin et chirurgien de son état, ainsi que du jeune Zachary Walsh, le fils du pasteur et apprenti médecin aux côtés du docteur Howard. Mary Toft accouche dans d’atroces souffrances d’un lapin morcelé et démembré et pleurant des larmes de sang d’après les dires de Joshua, son époux, venu en catastrophe chercher le secours du bon docteur. À cette époque de croyances et de légendes multiples, les interprétations pouvaient aller bon train surtout lorsque « l’événement » ce reproduisit à intervalles réguliers… « Peut-être allons aujourd’hui être témoins d’un prodige. » se dit John Howard en préparant sa sacoche et embarquant avec lui son apprenti. Là, Mary donna naissance à un premier lapin et le docteur aura beau relire ses livres de médecine rien ne pourrait expliquer cette anomalie de la nature. Le diable serait-il passé par là ? Nul ne saurait le dire. Les prières ou incantations du pasteur n’eurent aucun effet et laissent supposer que Mary si elle n’est pas possédée aurait peut-être un don divin, supposition qui au fur et à mesure des nouvelles naissances de morceaux de lapins dépassera les frontières de Godalming. Cette curiosité arrive aux oreilles du Roi Georges qui demande alors expertises et rapports à différents médecins londoniens dépêchés sur place, et qui finirent sur ordre royal par faire venir à Londres cette curieuse femme pour études et observations médicales approfondies. Si elle était déclarée miraculeuse, qu’au moins cela se passe au plus près du Roi. Ainsi Mary, son mari, John et Zachary partent pour Londres, après que les journalistes du British Journal se soient mêlés du sujet en publiant quelques articles, on pourrait alors dire que c’est ainsi que les ennuis commencèrent pour John Howard mais également pour Mary Toft.
Dexter Palmer nous fait partager à la fois les recherches et explications médicales des plus douteuses aux plus sérieuses ainsi que le pouvoir de l’imagination populaire. Tout le monde veut avoir un avis sur cette étrangeté, des avis qui baignent dans des croyances et des illusions qui font la richesse de ceux qui exploitent la crédulité des plus naïfs. On aimerait tant que ce soit vrai et en même temps, qui, sinon le diable autoriserait cela ? Réalité, supercherie ou miracle ? « L’affaire Toft agissait comme une sorte de turbine, attirant à elle vérités et mensonges et les mélangeant tant et si bien que toutes choses étaient vraies et aucune ne l’était. » Écrit comme une aventure et enquête étayée de la véritable histoire de Mary Toft dont l’auteur nous conseille dans une bibliographie très fournie, la lecture d’articles et de confessions de Mary Toft alors qu’elle était retenue dans les geôles de la prison de Bridewell, ce roman/conte raconte dans ce 18e siècle cette éternelle histoire où les hommes de science, de religion et autres recherchent la reconnaissance, la notoriété, et ce presque à n’importe quel prix. Et rien n’interdit d’y trouver une forte résonance actuelle… « En quoi importe-t-il qu’une assertion ne soit pas prouvée, s’il se trouve assez d’individus pour croire en sa vérité ? » CQFD


Sylvie Génot Molinaro

 

Alain Dulot : « Tous tes amis sont là », Editions La Table ronde, 2022.
 


« Je ne sais rien de gai comme un enterrement ! » Ainsi commence le célèbre poème « L’enterrement » de Paul Verlaine.
« C’est alors que du silence jaillit une voix. Une voix de femme, une voix qui porte, ardente et claire celle-là… Cri déchirant en ce qu’il déchire le dernier silence, et pourtant cri d’exultation : six mots, six pauvres mots surgis du fond d’un cœur et jetés au vent et à l’Histoire :- « Regarde, tous tes amis sont là !... » crie Eugénie Krantz, l’ex-courtisane, la pocharde de la rue Saint-Jacques, mégère de la rue Descartes, harpie épiant sa rivale, la femme détruite par les alcools et les années… ».
Eugénie, dernière compagne de Paul Verlaine, aujourd’hui au cimetière des Batignolles. Oui, tous les amis de Verlaine, le « Prince des poètes », sont là, suivant le cortège mortuaire, ce vendredi 10 janvier 1896, à travers Paris. Deux jours avant, le mercredi 8, Paul Verlaine surnommé « le Villon des temps modernes » meurt chez lui au 39 rue Descartes, Paris où il s’était installé quelques semaines plus tôt avec sa compagne, Eugénie Krantz. Alain Dulot fait parler les hommes qui ont entouré Verlaine de son vivant, qui l’on soutenu, aidé financièrement, affectivement et admiraient son œuvre poétique si nouvelle, si moderne, si dérangeante, si loin de l’académique… Oui, l’académie où comme Baudelaire, il ne sera jamais admis, car les mœurs de ce poète n’ont jamais été du goût des immortels. Qu’à cela ne tienne, l’hommage, le vrai se joue ici, à travers les rues de Paris, où se masse une foule de gens, des curieux comme tous ceux et celles qui savaient qui tu étais, toi à qui Victor Hugo mort dix ans plutôt, écrivait après avoir lu les Poèmes saturniens : « Une des joies de ma solitude, c’est, Monsieur de voir se lever en France, dans ce grand dix-neuvième siècle, une jeune aube de vraie poésie. Toutes les promesses de progrès sont tenues et l’art est plus rayonnant que jamais(…) Certes, vous avez le souffle. Vous avez le vers large et l’esprit inspiré. Salut à vos succès. »
L’auteur lui-même, Alain Dulot, se mêle à cette foule qui défile dans ces rues parisiennes où se sont déroulés tant d’événements de la vie du poète, sa mère, ses études, ses amours, ses souleries, ses amitiés, ses publications, les critiques de certains, ses moments intimes ou publics jusqu’à sa mise en abîmes, ses dérives, la maladie et la mort, celle qui est si banale qui que l’on soit. L’auteur est aux côtés des amis fidèles, comme François Coppée, Edmond, Lepelletier, Catulle Mendès, Robert de Montesquiou, Mallarmé, Frédéric-Auguste Cazals, Albert Cornuty et tant d’autres qui soutiennent Eugénie et Charles, seul Georges, son fils n’est pas là… Les fantômes de Rimbaud et Baudelaire survolent la cérémonie, les discours flottant dans les limbes verts de l’absinthe pour l’éternité.
« Vous êtes prié d’assister au convoi, service et enterrement de M. Paul Verlaine, poète, décédé le 8 janvier 1896, muni des sacrements de l’Église, en son domicile, rue Descartes, 39, à l’âge de 52 ans, qui se feront le vendredi 10 courant, à dix heures très précises, en l’église Saint-Etienne-du-Mont, sa paroisse. De profundis
On se réunira à la maison mortuaire.
De la part de M ; Georges Verlaine, son fils, de M. Charles de Sivry, son beau-frère, de son éditeur, de ses amis et admirateurs.
L’inhumation aura lieu au cimetière des Batignolles. »
Ainsi commence ce roman touchant d’Alain Dulot, ainsi s’achève la vie de Paul Verlaine.


Sylvie Génot Molinaro
 

John Ruskin : « Écrits naturels » ; Illustrations de John Ruskin ; Préface, traduction et notes de Frédérique Campbell ; Livre broché, 12 x 18 cm, 224 pages, Éditions Klincksieck, 2021.
 


Belle initiative des éditions Klincksieck et Frédérique Campbell que de rendre disponible ces courts textes du grand poète et critique d’art anglais John Ruskin (1819-1900). L’auteur, bien connu pour son célèbre « Les Pierres de Venise », cultivait également un jardin secret avec l’observation de la nature. La géologie, la botanique et la zoologie avaient très tôt attiré la curiosité de cet esprit vif à l’analyse pénétrante. Ces « Écrits naturels » regroupent justement quatre textes accompagnés d’un appendice mettant en avant cet attrait fécond pour l’Histoire naturelle. Celui dont le regard aiguisé sur les arts avait attiré l’attention et l’admiration d’un Oscar Wilde et d’un Marcel Proust s’intéressait également aux choses de la nature tels les Arachnés, le rouge-gorge, le crave à bec rouge ou encore les ondes vivantes. Cette étonnante diversité - dans l’esprit victorien tout en demeurant opposé au darwinisme ambiant – force l’admiration non seulement pour le fond, mais surtout la forme, tant le style de ces conférences s’avère ciselé de manière cristalline, ce qu’a admirablement rendu Frédérique Campbell dans sa traduction.

 

Nathaniel HAWTHORNE : “La Lettre écarlate”, Coll. Totem roman, Éditions Gallmeister, 2021.
 


Nathaniel Hawthorne naquit en 1804, il publia « La lettre écarlate » en 1850. Il traversa le 19e siècle, avec tous ses événements politiques et culturels, tout en publiant quelques livres. Celui-ci fut son avant-dernier et le voici réédité aujourd’hui dans une nouvelle traduction par François Happe.
Sur la place du marché de cette petite ville de Nouvelle- Angleterre, une jeune femme Hester Prynne et sa toute jeune petite fille Pearl, font face à la foule, huées, vilipendées, insultées, mises au banc de cette société pieuse et puritaine à souhait dans les apparences sociales. Elle aurait même pu être condamnée à une mort certaine pour son forfait, avoir mis au monde, en prison, une enfant dont elle continue de taire qui fut le père alors qu’elle était liée par le mariage avec un homme bien plus âgé qu’elle et absent depuis son arrivée en Nouvelle-Angleterre. Mais va-t-elle avouer ? Non, alors elle se retrouve affligée d’une lettre brodée sur sa robe, une lettre rouge écarlate « Sur le corsage de sa robe, apparut, en belle étoffe rouge, rehaussée d’une broderie délicatement élaborée et d’extraordinaires arabesques en fil d’or, la lettre A », plus brûlante que si elle avait été marquée au fer sur sa peau blanche et douce, un A comme adultère qu’elle portera visible de toutes et de tous, reconnaissable comme la pécheresse qui rappellera à tous le péché de chair… Fantasme pour les uns et les autres, mais bien enfouis dans les prières et les confessionnaux. Elle partira vivre dans une petite maisonnette en bordure de forêt où elle éduquera se fille ange ou démon, et où elle brodera pour les autres, de ses mains agiles de magnifiques broderies de cérémonies. Elle portera sa lettre bien plus comme un bijou que comme une marque d’infamie gardant longtemps son secret, celui du père de son enfant, jusqu’ au jour où son vieux mari réapparut sous le nom de Roger Chillingworth, médecin de son état. « Je te demande une chose, toi qui fus ma femme, poursuivit le savant. Tu as gardé le secret de ton amant. Garde le mien également ! Personne dans ce pays ne me connaît. Ne souffle à âme qui vive que tu m’as jamais appelé ton mari ! » En jurant, Hester ira-t-elle au-devant de sa perte, la vengeance de ce mari sera-t-elle plus déterminée ?
À travers ce récit qui décrit la société de cette époque, le pouvoir de la religion et les terreurs qu’elle pouvait engendre, l’histoire d’amour impossible à découvrir, les conséquences de l’inconséquence des troubles intérieurs de la nature humaine, les choix d’une vie de femme libre, Nathaniel Hawthorne donne à lire un extraordinaire roman sur fond de vérité mêlant croyances, mythe, réalité et machiavélisme qui porte l’envie de vivre ou de mourir à son firmament. Se pourrait-il qu’il s’agisse juste d’une légende ? Un ouvrage qui fut salué en son temps par Melville, Poe ou encore James.


Sylvie Génot Molinaro

 

Paul Valéry : « Regards sur la mer », Éditions Fata Morgana, 2021.

 


Merveilleux opuscule paru aux éditions Fata Morgana offrant à la lecture l’écrit « Regards sur la mer » de Paul Valéry. Dans une édition soignée et joliment illustrée par Paul Valéry lui-même, le lecteur retrouvera en ces pages toute la délicatesse et la poésie de l’auteur. Ce dernier face à la mer déplie sa pensée suivant vents et marées. Des idées qui naissent de « l’onde et de l’esprit ». La vie des ports, l’horizon, les brises et les vents libèrent une poésie au gré non du regard mais des « Regards sur la mer ». « Comment se détacher de tels regards ? » se demande le poète poursuivant cette « rêverie à demi-savante ». Magie de la pensée lorsque les mots rencontrent la houle, les vagues et l’infini… Un merveilleux texte du poète sétois, publié en collaboration avec le musée Paul Valéry, et dans lequel se déploie son amour de la mer, du sud et de la Méditerranée.

 

« Paul Valéry – L’homme et la coquille et autres textes », Folio Sagesse, Gallimard, 2021.

 


Un Folio Sagesse regroupant trois textes, Paul Valery (1871-1945) y déploie - que ce soit sur les mythes, les rêves ou sur ce fameux coquillage, toute la finesse et la poésie de sa pensée. Dans « Petite lettre sur les mythes », lettre adressée à une amie et extraite de « Variétés II » , l’auteur enchante par son recul et son humour sur cette délicate question « Qu’est-ce qu’un mythe ?» « L’homme et la coquille », texte issu de « Variétés V » entraîne le lecteur dans un délicat émerveillement, celui que n’a eu de cesse d’appréhender et de comprendre Paul Valery, la nature et le fonctionnement de la pensée, notamment lorsque cette dernière s’empare d’un coquillage… « (…) sous le regard humain, ce petit corps calcaire creux et spiral appelle autour de soi quantité de pensées, dont aucune ne s’achève… » souligne Paul Valéry.
 

Louise Labé : "Œuvres complètes" Édition de Mireille Huchon, Bibliothèque de la Pléiade, n° 661, 736 pages, ill., rel. Peau, 104 x 169 mm, Gallimard, 2021.
 


L’identité de la poétesse Louise Labé demeure quelque peu mystérieuse, cette femme ayant vécu au XVIe siècle et se serait fait passer pour un homme, militaire de surcroît, afin de suivre son amant au siège de Perpignan… Mais son œuvre poétique demeure quant à elle plus certaine et fait aujourd’hui l’objet d’une édition soignée par Mireille Huchon dans la collection de La Pléiade. Personnage débordant de vitalité et de passions, Louise Labé a su retranscrire ce goût pour la vie en des poèmes sensuels. Qui n’a jamais entendu ces quelques vers encore osés à nos oreilles « Baise m’encor, rebaise-moy et baise » ? Mais la poésie de Louise Labé ne se résume pas à une truculence impertinente, tant s’en faut. Sa poésie s’inscrit dans le contexte d’un cercle de lettrés de l’École lyonnaise comptant des poètes connus tels Maurice Scève et Pernette du Guillet. Ainsi que le souligne Mireille Huchon en introduction, Louise Labé se fait écho des chants de Sappho, chants de désir ardent. Quelques digressions féministes animent la dédicace alors que ses détracteurs eurent tôt fait de déplorer sa trop grande liberté nuisant à sa réputation. Parallèlement aux pièces poétiques qui établiront définitivement sa notoriété, ses œuvres comprennent également des « Escriz de divers Poëtes » rendant hommage à la poétesse. Le lecteur réalisera ainsi que ce personnage entre histoire et légende fait l’objet de riches éclairages, tel un diadème révélant des facettes différentes. Chaque siècle depuis leur redécouverte au XIXe s. révélera chacune d’entre elles, signe de la complexité du personnage et de son œuvre.
Le recueil de Louise Labé s’inscrit en une période faste de la fin de règne de François Ier, protecteur des arts. Cette richesse se ressent à chaque instant de ces poésies et autres textes dont il importe peu de traquer la plume exacte. Il demeure en effet que cette poésie ne cherche qu’à s’épanouir entre références antiques et humanistes. Incandescence et pénombre alternent dans les Sonnets de Louise Labé ainsi que le révèlent ces quelques vers :


« Tant que mes yeux pourront larmes espandre,
A l’heur passé avec toy regretter :
Et qu’aus sanglots et soupirs resister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre »


Florilège et portraits accompagnent cette poésie et prose d’avant-garde, en éclairent la portée, portée d’un siècle ouvert aux novations, telles celles apportées par la « Belle Cordière » et autres plumes.
 

Gianfranco Calligarich : « Le dernier été en ville » ; Traduit de l’italien par Laura Brignon, NRF, Éditions Gallimard, 2021.
 


« Le dernier été en ville » signé de Gianfranco Calligarich, écrivain et scénariste italien, est un roman offrant une puissance d’attachement rare. Un roman dans lequel on entre dès les premières pages et qui sait à merveille tenir son lecteur jusqu’à la fin. L’auteur y développe un style bien à lui, décontracté à l’image de son narrateur, mais non dénué pour autant de profondeur, et surtout d’humour. Le récit se déroule dans les années 1960, à Rome, dans cette Rome qui se désillusionne et voit les années d’insouciance de la Dolce Vita s’éloigner…
Léo Gazzara, d’origine milanaise, vit tant bien que mal de piges dans quelques journaux romains. Gianfranco Calligarich laisse glisser avec beaucoup de talent son lecteur dans le désarroi et désœuvrement de son narrateur. Des journées de déprime faites plutôt de nuits, de bars romains et d’alcool. Tristesse, mélancolie, angoisses et douleurs hantent ses jours, et entre intellectuels et cercles mondains, Léo tente de surnager et de trouver désespérément un sens à sa vie désordonnée…
« Le dernier été en ville », premier roman de Calligarich, traduit aujourd’hui en langue française par Laura Brignon, fut publié pour la première fois en Italie en 1973. L’auteur nous promene dans les multiples quartiers, rues et célèbres places de Rome, dessinant une ville contrastée, ensommeillée ou brulante, écrasée sous des pluies orageuses ou immobile… Rome, à la fois énigmatique et sous le sceau de la solitude de Léo, mais demeurant le point d’ancrage de la dérive du narrateur et du roman. La Ville Éternelle saura-t-elle pour autant sauver du naufrage Léo Gazzara ? À moins que ce ne soit la belle mais tout aussi énigmatique, imprévisible et évanescente Arianna ?
Mais, l’auteur sait qu’un récit n’est jamais aussi simple, que la marquise sort toujours à cinq heures… Et si la fantasque Arianna bouleverse le morne quotidien de Léo, c’est aussi pour mieux savoir en disparaître. « Elle est belle, très cher, et les gens beaux sont toujours imprévisibles. Ils savent que quoi qu’ils fassent ils seront pardonnés. », lui avait pourtant dit Viola. Faudra-t-il renoncer pour autant à cet amour éperdu ? Y survivra-t-il ?
Un récit où l’amour côtoie le vide existentiel, une lutte sans merci entre désœuvrement et boutades exquises que livre un roman ayant, presque 50 ans après, gardé toute sa plaisante et puissante force d’attraction.

L.B.K.

 

Jean d’Amérique : « Soleil à coudre », Éditions Actes Sud, 2021.
 


Jean d’Amérique est poète. Son récit transpire cette forme de langage jusque dans les facettes les plus sombres des hommes. Les personnages de ce premier roman n’y échappent pas, tant de mots, tant de douleurs, tant de violence… mais toujours à travers un chemin de poésie, entre romance et fable moderne, de celle de la bouche qui dit et de l’oreille qui écoute. « Tu seras seule dans la grande nuit. Ce n’est pas la première fois que j’entends cette phrase. Elle démange mes veines. J’ai toujours cherché, cherche encore, à saisir son sens. Papa me la répète souvent, ça coule dans sa fureur contre moi comme le fil d’un destin tendu à ma gorge. » C’est ce qui berce l’esprit de cette jeune fille, personnage principal, que l’on nomme Tête Fêlée. Fleur d’Orange, sa mère, vend son corps pour subvenir à leurs besoins, boit beaucoup aussi et un jour elle disparaît… Que restera-t-il de cette mère ? Un fantôme ? Un rêve ? Un cauchemar ? Va-t-elle avoir la même vie que sa mère ? L’école va-t-elle la sortir de ce bidonville crasseux ? « Dans ma tête, je refais le cercle de ma vie, imagine tous les trous où je pourrais m’effondrer pour dormir, me défaire du monde pour quelques heures. Cela ne suffit pas… La nuit arrose mes cauchemars jusqu‘au bout du matin.» C’est la violence du bidonville, des gangs, des cracs qui font faire des actes terribles, et d’un chef, Ange de Métal, qui n’en peut plus de se croire supérieur et qui entraîne dans sa chute ceux qui l’admirent autant que ceux qui le craignent. Le père de Tête Fêlée lui aussi en fait parti. Un jour il va commettre quelque chose d’irréparable pour le cœur de Tête Fêlée. Un vol, une agression sur une jeune fille qu’aime profondément Tête Fêlée et qu’elle nomme Lune. « T’aimer est le plus court chemin vers la vie. J’avance. J’ai, chaud en moi, le souvenir de chacun de nos regards, chacun de nos battements communs, reste encore vif en moi, ce moment où l’on s’est frôlées la semaine dernière, quand tu sortais de la classe au bras de ton père. Et ce jour où tu t’es réfugiée sur ma poitrine… J’entends encore sonner les cloches de ton cœur. J’en tremble… »
À quel moment alors tout ce qui fait planer s’écroule pour ne jamais être de nouveau en suspension dans les airs ou échapper à une réalité trop dure… Que tout chavire pour toujours…
Se laisser aller à se perdre soi-même dans ce texte et devenir comme Tête Fêlée, essayer de s’échapper pour survivre, supporter, et puis vivre un jour peut-être, ailleurs… Ivre de colère et d’amour, ivre de plusieurs vies en une et chercher la meilleure pour continuer. « Fuir ce monde mal parti, échapper à ces plaies qui marquent les interstices du rêve, être au moins un cri dans l’abattoir : je ne périrai pas dans ce sanglant contrat des hommes… Tu seras seule dans la grande nuit… »


Sylvie Génot Molinaro

 

« Une femme nommée Shizu » et « Le fleuve sacré » de Shûsaku Endô ; Traduits du japonais par Minh Nguyen-Mordvinoff ; Folio,  Gallimard.

 


 

Voici deux titres qui réjouiront assurément les amateurs avertis de littérature japonaise : « Une femme nommée Shizu » et « Le fleuve sacré » de Shûsaku Endô (1923-1996), l’un des plus grands écrivains japonais du XXe siècle.
« Une femme nommée Shizu » regroupe dix nouvelles, plus ou moins longues, mais toutes révélant à leurs manières les grands thèmes de prédilection de Shûsaku Endô. La honte, le remord et le péché ; la vieillesse et la mort ; la persécution des chrétiens, prêtes occidentaux ou japonais convertis au christianisme de la fin du XVIe siècle jusqu’à l’ère Meiji, un thème qui sera au cœur de ses plus grandes œuvres dont certaines seront portées par de nombreux réalisateurs au cinéma notamment « Silence » adapté par Masahiro Shinoda et Martin Scorsese. (lire notre chronique)
L’écrivain japonais n’a eu de cesse, en effet, de regarder, d’approfondir et ciseler, telles les facettes d’un mystérieux diamant, le sens que l’homme pouvait apporter à la douleur que celle-ci soit physique ou psychique, à la foi, la conversion, le pardon, voire au reniement ou à l’apostasie. Des sujets forts, ancrés dans la chair de l’homme qui interpellent et questionnent le lecteur à chaque nouvelle… Shûsaku Endô n’oublie pas non plus l’amour, mais souvent avec ce même absolu qui l’obsède, tel l’amour de cette femme qui passera sa vie à attendre et à rêver de l’homme qu’elle aime et qui donne avec beaucoup de justesse son nom « Une femme nommée Shizu » à ce beau recueil.
 


Dans « Le fleuve sacré », paru en 1993, Shûsaku Endô change de décors et de paysage pour l’Inde. Là, un groupe de touristes japonais accompagné de leur guide vient découvrir l’Inde et le Gange. De voyage touristique, ce dernier prendra vite les couleurs d’un voyage spirituel où chacun y interrogera son passé et sa vie. La belle Mitsuko se souviendra de cet étudiant, devenu depuis prêtre, qu’elle séduisit, jeune, à l’université et que lâchement elle abandonna ; Kiguchi ne pourra, lui, chasser de ses pensées ce qu’il dut, pour survivre, accepter de faire pendant la guerre de Birmanie… Nous retrouvons en ces pages les grands thèmes majeurs de l’auteur, les dilemmes posés par la vie, le remord et le péché, les religions et croyances, la mort et l’amour, cette profondeur qui ont fait toute la notoriété littéraire de Shûsaku Endô. Dans ce pays où le sacré est partout, où la mort habite les rives du Gange, chacun pourra-t-il retrouver la paix de l’esprit ? Isobe demeurera-t-il fidèle à la promesse consentie à son épouse disparue de la rejoindre dans sa prochaine réincarnation ?... Un grand roman japonais sur les rives du Gange, le fleuve de la réincarnation.

 

L.B.K.

 

Rye Curtis : « Kingdomtide », Éditions Gallmeister, 2021.
 


« J’ai cessé de formuler le moindre jugement sur quiconque, homme ou femme. Les gens sont ce qu’ils sont, et je ne crois pas qu’il y ait grand-chose à dire sur la question. Il y a vingt ans, j’aurai pu avoir une opinion différente, mais à l’époque, j’étais une Cloris Waldrip différente. J’aurai pu continuer à être la même Cloris Waldrip, celle que j’avais été pendant soixante-douze ans, si je n’étais pas tombée du ciel dans cet avion le dimanche 31 août 1986 ? C’est stupéfiant de constater qu’une femme peut approcher la fin de sa vie et découvrir qu’elle se connaît à peine elle-même. »
Que s’est-il passé ce dimanche 31 août 1986 ? Juste le crash de ce petit avion piloté par Terry qui devait emmener le couple Waldrip pour une virée de quelques jours de vacances où ils n’arriveront jamais… C’est Cloris Waldrip elle-même qui raconte son épopée, sa survie dans cet endroit si peu accueillant pendant de longues semaines. Elle se rappelle de tout ou pratiquement, du moment quand elle a appelé à l’aide avec la radio de l’avion sans savoir si quelqu’un l’entendrait, les ressources incroyables qu’elle a trouvées au plus profond d’elle jusqu’à sa sortie de cet enfer paradis où elle y a rencontré un ange gardien ou un fils de Satan… Qui sait ?
Il y a un ranger qui aurait vaguement entendu un appel et qui le fait savoir au ranger Debra Lewis, aimant le merlot plus qu’il n’en faut, mais qui résolue à la secourir car persuadée que cette Cloris a survécu à l’accident, et elle y mettra beaucoup d’énergie et de temps, çà du temps elle en a, mais il y a urgence…
Ce premier roman de Rye Curtis est aussi le récit de plusieurs personnages qui se cherchent, se télescopent, se séparent ou cherchent à survivre à leur vie en parallèle de cette vieille dame perdue dans cette montagne du Montana qui elle aussi cherche à survivre et se découvre si différente de ce que sa vie d’avant lui proposait d’être. Dépasser ses limites, remettre en cause son statut de civilisé, devenir une bête sauvage, choisir ou pas de revenir à la vie avec les cicatrices et blessures qu’auront laissées ces semaines d’errance. « C’est singulier comme l’esprit humain s’accroche. Un individu peut s’habituer à une situation, même si cette situation a pu d’abord lui paraître intolérable. » Roman initiatique, « Kingdomtide » est un récit parfois bizarre souvent drôle, tendre et humain.


Sylvie Génot Molinaro

 

« Les Tortues » de Loys Masson ; Préface d’Éric Dussert ; Coll. L’alambic, Éditions de L’Arbre vengeur, 2021.
 


Avec pour seul titre, comme une mortelle ou fatale carapace, « Les Tortues », c’est un fascinant roman signé Loys Masson, poète et écrivain mauricien disparu en 1969, que nous proposent aujourd’hui les éditions de « L’Arbre vengeur ». Paru en 1956, largement salué par la critique, l’auteur relate par la voix du narrateur l’histoire à la fois incroyable, captivante et monstrueuse vécue « par l’un des derniers aventuriers que connut notre monde ».
Une aventure dont se souvient le narrateur maintenant dans ses vanilliers et qui a commencé lorsqu’il s’est embarqué, encore jeune, à bord de la Rose de Mahé, un voilier faisant contrebande de tout… Et parce qu’il y eut alors, plus tard, les Seychelles, parce qu’il y eut aussi cette foutue et horrible épidémie de variole, parce qu’il fallait bien un alibi au capitaine Eckardt pour mettre la main sur ce fabuleux trésor… Il est aujourd’hui avec Bazire le seul survivant. Bazire avec ses deux longs rictus de chaque côté de sa bouche sans lèvres. Mais, comment reparler avec lui de cet obsessionnel cauchemar, de cette cargaison, de ces atroces tortues géantes, cuirasses aux yeux maléfiques ?
Loys Masson, résistant, chrétien et communiste, rédacteur en chef un temps aux Lettres françaises, adopte pour ce fascinant récit comme pour mieux saisir et piéger son lecteur un style narratif crescendo, tel le rêve prémonitoire que fit le narrateur adolescent. « Et soudain tout ce qui m’entourait, par un détail ou un autre, empruntait une analogie à la tortue – j’étais assiégé, pressé, enveloppé par un monde de tortues, une éternité de tortues ; je hurlais et me réveillais. Mais l’angoisse avait été telle que la fièvre bientôt surgissait. » Lugubres augures que rien dans le récit ne pourra conjurer...
Les références bibliques y sont nombreuses, et les tortues que le narrateur hait plus que tout y sont plus horribles et monstrueuses encore que le serpent. Mais, si nous sommes certes loin de la fameuse et précieuse tortue de Robert de Montesquieu ou de celle plus littéraire de Huysmans, on ne saurait cependant à la lecture de ce roman oublier que Loys Masson était aussi un grand poète, et nombre de passages nous le rappellent. Bien plus, la force obsessionnelle et fascinante du récit impose aussi de reconnaître qu’il fut aussi un grand romancier. Aussi, est-ce fort injustement que Loys Masson soit aujourd’hui quelque peu oublié. Pourtant, il fut en son temps sans réserve comparé à Herman Melville – dont il s’inspira pour ce roman, et à Conrad. Avec « Les Tortues », souligne Éric Dussert dans sa préface, « son importance s’impose avec fulgurance. On constate que sa littérature est libre et puissante comme une mer démontée, et que, comme un orage équatorial, elle balaye les idées préconçues ».
On ne peut donc que saluer cette belle initiative des éditions de l’Arbre vengeur de rééditer « Les Tortues » et de permettre ainsi aux lecteurs non seulement de redécouvrir ce roman des plus captivants, mais aussi son auteur, Loys Masson.


L.B.K.

 

Peter Swanson : « Huit Crimes parfaits », Éditions Gallmeister, 2021.
 


Le crime parfait… C’est bien ce que voudrait concrétiser chaque criminel, que ce soit un fantasme ou une réalité, non ? Peut-on se retrouver soi-même pris au piège de ce désir ? C’est peut-être ce qu’il pourrait arriver au personnage principal du nouveau roman de Peter Swanson dont le titre « Huit crimes parfaits » sonne déjà comme un gros titre de presse de faits divers. Seulement, il y a une enquête ouverte sur une possibilité de crimes en série, qui elle n’a rien d’un article pour journal à ragots… « La porte d’entrée s’ouvrit et j’entendis l’agente du FBI taper ses pieds sur le paillasson. La neige commençait juste à tomber et une rafale d’air lourd s’engouffra à l’intérieur du magasin. La porte se referma derrière l’employée fédérale. Elle devait être à deux pas lorsqu’elle m’avait appelé car cela ne faisait pas plus de cinq minutes que j’avais accepté de la rencontrer. J’étais seul dans la librairie. Je ne sais plus très bien pourquoi j’avais décidé d’ouvrir ce matin. » Je, c’est Malcom Kershaw, propriétaire de la libraire Old Devils, spécialisée dans les livres d’occasion et neufs. Pourquoi l’agent spécial Gwen Mulvey est-elle venue le rencontrer avec autant d’empressement et si tôt ? « J’aimerais que vous m’accordiez un peu de votre temps pour répondre à quelques questions – D’accord – Maintenant, c’est possible ? – Eh bien, oui. » Ce matin, l’agent Mulvey venait lui demander s’il était au courant de ce qui était arrivé à Merle Callahan, présentatrice du journal télévisé local, retrouvée tuée par balle dans sa maison, il y avait déjà un an et demi… Et Jay Bradshaw ? Et Ethan Byrd ? Apparemment ces trois meurtres restés non élucidés seraient liés… « Je m’adresse au spécialiste des romans policiers. Je réfléchis un moment, les yeux levés vers le plafond. – Eh bien, je dirai qu’ils me font penser à un scénario de fiction, à une histoire de tueur en série par exemple ou à un roman d’Agatha Christie. » Voilà que l’enquête est relancée car il y a une forte similitude entre la liste des romans proposée par Malcolm et ce qui s’était déroulé depuis la mort de la première victime. « Vous voulez bien me dire pourquoi vous m’interrogez ? – Elle tira une feuille de son sac en cuir. – Vous souvenez-vous d’une liste que vous aviez composée pour le blog de cette librairie, en 2004 ? Une liste intitulée « Huit crimes parfaits » ? » C’est donc pour cela que Gwen est venue voir Malcolm, comme une sorte d’expert de ces livres qui sont, nul doute, ces huit préférés et qu’il a partagés avec des dizaines ou des centaines de lecteurs du blog de la librairie…
À partir de là, Peter Swanson nous embarque avec lui dans cette enquête qui va remuer autant de fantômes du passé que de questionnements, dont le premier : Serait-il possible qu’un tueur s’inspire de cette liste aujourd’hui ? Si oui, pourquoi ? Dans quel but ? S’agit-il d’un homme, d’une femme ou de plusieurs criminels… Quel peut en être le ou les motifs ? En 342 pages, ce récit écrit avec l’intelligence du suspens surprend et fait monter d’un cran chaque nouveau chapitre. Comme les enquêteurs, le lecteur avance, recule, croit avoir trouvé une solution, voir compris l’intrigue, et hop, retour à la réflexion, car non, ce n’est pas aussi évident… Les nerfs à fleur de peau jusqu’au dénouement de l’enquête, c’est un roman que l’on ne peut quitter…
 

Sylvie Génot Molinaro
 

Isaac Babel : « Mes premières honoraires » ; Coll. L’imaginaire, Editions Gallimard, 2021.
 


« Mes premières honoraires » d’Isaac Babel regroupe dix-sept nouvelles allant de 1915 à 1937, deux ans avant que l’écrivain russe ne soit arrêté, puis fusillé, lors des purges staliniennes. Celui-ci confiait dans son « Autobiographie » : « Je n’ai appris qu’en 1923 à exprimer mes idées de façon claire et pas trop longue. C’est alors que je me suis remis à écrire ». Babel avait auparavant rallié dès 1916 la Révolution bolchevique et était entré dans l’Armée rouge en 1920 alors même que Gorki encourageait sa vocation littéraire. Cet ensemble de nouvelles déploie l’éventail de ces années révolutionnaires en différents tableaux miniatures, avec une précision et une exubérance déjà saluées en son temps notamment par Malraux.
Ainsi, la première nouvelle, qui donne son titre au présent recueil, fut rédigée entre 1922 et 1928. Le narrateur a 20 ans à cette époque à Tiflis, capitale de la Géorgie. C’est une grande solitude qui le conduit à la rencontre d’une prostituée dont il espère l’amour, même tarifé… Palabres dans une gargote où des négociations entre de vieux Persans alternent avec la présence de princes et d’officiers en un tohu-bohu indescriptible que l’écrivain parvient cependant à saisir avec une précision redoutable. Puis, surgit le moment de la rencontre « amoureuse » dans la misère d’une tanière où la prostituée deviendra l’initiatrice inoubliable… ainsi que la première lectrice du jeune écrivain !
Nous sommes loin avec ces nouvelles de « l’homme nouveau » souhaité par Staline et le régime. Des pages pleines de vie et de vies évoquant plus fidèlement l’âme russe héritée des temps archaïques et la condition des petites gens où plane encore l’ombre des tsars. Cette atmosphère ne révolutionne pas les êtres mais les consacre dans ce qu’ils sont, dans les grandes espérances comme dans les détails de la vie quotidienne. La vie qui émerge de ces nouvelles tient du vécu de leur auteur, l’imagination venant au service de la réalité qu’au titre d’ornementation musicale. Une belle porte ouverte à l’œuvre d’Isaac Babel.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Philippe Sollers : « Agent secret », 200 pages, 140 x 205 mm, Éditions Mercure de France, 2021.
 


Quel est donc cet agent secret qui dévoile une partie - une partie seulement - de son identité dans cet ouvrage paru au Mercure de France ? Son nom de plume, Philippe Sollers, état civil Philippe Joyaux, et pour les intimes du panthéon, Ulysse. En ouverture, le « Bouquet de violettes » peint par Manet et dont la symbolique n’échappera à quiconque cultive la discrétion… L’homme se décrit comme « sauvage », non point hirsute sorti de nulle part, mais bien l’amoureux de la beauté, des fleurs, papillons et îles. Ces dernières seront d’ailleurs le refuge de cet agent cultivant le secret comme d’autres les perles. Venise, île de Ré et bien d’autres lieux où l’écrivain et ses proches aiment à se (re)trouver. Très tôt, il découvre la beauté du langage dans les mystérieux et secrets messages délivrés dans la clandestinité à la Résistance par la TSF lors de l’Occupation non seulement de la France, mais également de sa propre maison natale. Très tôt encore surgit cette nécessité vitale de la joie mêlée au sentiment précoce d’être en guerre, « La poésie c’est la guerre » souligne-t-il avant d’aborder le thème récurrent du double dans sa vie. Les influences sont multiples et forgent un acier trempé auprès des déesses grecques - Athéna notamment – des Prophètes de la Bible et des Jésuites desquels le précoce lecteur de Sade se fait renvoyer ! Aucune contradiction en cela, seulement une conjugaison des contraires, parfois un peu turbulente. D’ailleurs Sollers sait ériger la contradiction en art « Pleinement engagé, pleinement à l’écart ». Cet apôtre de la clandestinité livre quelques conseils pour faire métier d’agent secret, ne pas tout dire, ne pas tout écrire et surtout cet avertissement « Des personnages heureux n’ont pas intérêt à se faire remarquer », sicut dixit. Aux côtés des femmes de sa vie, Dominique Rolin, Julia Kristeva, de son fils David, d’autres parents, Homère, la Bible, Dante, Shakespeare, Nietzsche, Rimbaud, Baudelaire, Hölderlin, Hegel, Céline, et tant d’autres encore venant nourrir sa bibliothèque d’agent secret. Alors que le dernier tableau peint par Poussin, « Apollon amoureux de Daphné », sacré aux yeux de Sollers, demeure au Louvre orphelin de ses visiteurs par temps de pandémie, « tout autour c’est la ruine, la dévastation ». Que faire ? L’amour et la poésie soulignée par ce tableau murmurent secrètement un remède à l’amertume mondialisée et à « cet esprit de vengeance généralisé ». Philippe Sollers nous donne en conclusion un rendez-vous, celui de l’essentiel, « Être là, en effet, voilà la question. La seule. Entrez, parlez, écoutez, soyez présent à vous-même, ne lâchez rien. Soyez ».

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Glendon Swarthout : « Homesman », Coll.Totem, Editions Gallmeister, 2021.
 


Au 19e siècle, dans le grand ouest américain, une femme nommée Mary Bee Cuddy et un homme qui dit s’appeler George Briggs vont devoir ramener dans leur famille respective quatre femmes devenues folles après un très rude et impitoyable hiver qu’elles n’ont pu supporter. La folie guette les plus fragiles lorsque les conditions sont réunies et ce fut le cas pour Théoline Belknap, Hedda Petzke, Gro Svendsen et Arabella Sours. Chacune son histoire, chacune son ou ses drames insurmontables qui les ont menées à ne plus faire parti des « normaux » et à vivre en suspend entre deux mondes… Mais Mary Bee, ancienne institutrice, elle aussi a son parcours, tout comme cet homme qu’elle a sauvé de la pendaison, un jour, et qui pourrait bien ne pas s’appeler Briggs… Quittant la ville de Loup dans un fourgon affrété par les maris de ces femmes, il va falloir traverser plusieurs régions jusqu’ à Hebron, petite ville où Altha Carter, la femme du pasteur prendra la relève grâce à la Société Féminine d’entraide de l’Église méthodiste et conduira les quatre « pauvres femmes » chez elles. Mais avant que Briggs ait pu assurer sa mission jusqu’au bout, il était, la corde au coup et assis sur son cheval lorsque Mary Bee le sauva d’une pendaison certaine « Ce devait être le voleur, et les hommes de la nuit passée, quels qu’ils fussent, ne l’avaient pas lynché. Ils avaient conclu qu’il finirait par se pendre lui-même ou que le cheval s’en chargerait. À l’instant où la monture se retirerait de sous lui, l’homme finirait pendu… La nuit dernière ! Il devait être midi, voire plus ! Des heures entières ! Il devrait être mort. Il l’était peut-être. – Hé, vous, dit-elle. Il entrouvrit les yeux, puis les lèvres. – Aidez-moi… - Imaginons que je vous aide, dit-elle. Imaginons que je vous sauve la vie. Que feriez-vous pour moi en échange ? Il ouvrit les yeux. – N’importe. Quoi… - Si je vous libère, vous ferez tout ce que je vous demande. On est bien d’accord ? – Oui… - Très bien, dit-elle. Je vais vous sauver. J’ai un travail pour vous… »
Voilà comment commence cette improbable collaboration entre Mary Bee Cuddy et le dit Briggs prenant en charge les quatre femmes folles à lier, ce n’est rien de le dire, pour tout le voyage à travers les pistes des Territoires jusqu’à destination. Tout ne va pas se passer aussi simplement dans ce western de 280 pages qui vous tiennent en haleine du début à la fin du voyage. Cette histoire a certainement un fond de vérité qu’ont dû vivre les pionniers partis faire fortune dans l’Ouest américain, rêvant de devenir de riches fermiers, quittant leurs contrées d’origine pour la grande aventure… Qui s’en sortira, qui restera sur le carreau, qui s’enrichira, qui mourra… Seul le destin de chacun s’inscrira dans les mots de Glendon Swarthout. Écriture directe, portraits de femmes et d’hommes confrontés aux exigences, aux rudesses de dangers qui sévissent dans ces vastes étendues, de cette aventure tant humaine qu’inhumaine. Tommy Lee Jones ne s’y était pas trompé en portant sur le grand écran ce roman si bouleversant.


Sylvie Génot Molinaro
 

Julien Gracq : « Nœuds de vie », Domaine français, 176 p., Éditions Corti, 2021.
 


Bernhild Boie souligne dans son avant-propos à cet incroyable inédit de Julien Gracq intitulé « Nœuds de vie » aux éditions Corti combien le fonds Julien Gracq déposé à Bibliothèque nationale de France après la mort de l’écrivain survenue en 2007 recèle encore quelques trésors. Parallèlement aux 29 cahiers intitulés « Notules », et pour lesquels il faudra encore patienter jusqu’en 2027 pour leur publication selon la volonté de l’écrivain, les fragments de prose « Nœuds de vie » n’ont pas fait, pour leur part, l’objet des mêmes restrictions.
Avec un réel bonheur, les passionnés de Louis Poirier, plus connu sous son pseudonyme Julien Gracq, pourront retrouver dans ces pages recopiées de ses carnets tout l’univers poétique intimement lié au paysage qu’il ne cessa d’arpenter sa vie durant. « Une écriture qui donne à voir » souligne encore Bernhild Boie, mais aussi à sentir et à penser pour cette prose poétique qui s’immisce et éclaire ces descriptions inoubliables de la ville d’Angers : « La vie, la circulation générale, raréfiées, engourdies, descendaient jusqu’à un étiage jamais atteint – au-dessus de cet étiage, des pans de nature brute, ensevelis, recouverts jusque-là par le mouvement et le vacarme, émergeaient plus nus que ces platures qui ne se découvrent qu’aux marées du siècle ; des silences opaques, stupéfiés, des nuits d’encre, des ruisseaux redevenus jaseurs, des routes désaffectées qui semblaient se recoucher dans un bâillement, et rêver d’aller plus nulle part »… La matière la plus organique s’anime sous la plume de l’écrivain en autant de rayonnements solaires ou lunaires selon les pages. Cette intrication du vivant et de l’inerte peut, en effet, adopter des tonalités sombres et inattendues notamment lorsque l’écrivain découvre Beaucaire dans le Gard lors d’un voyage vers Toulon, et durant lequel la Provence se voile de cieux proches des corons et des soutes. Cette lucidité parfois incisive portée sur les paysages peut également se déporter sur les êtres eux-mêmes –critiques littéraires entre autres – qui lorsqu’un écrivain « ne se situe pas » sera irrévocablement relégué aux oubliettes…
Julien Gracq peut ainsi faire preuve d’acrimonie envers ses contemporains et constater qu’« en littérature, je n’ai plus de confrères ». Celui qui ne reconnaissait ni l’ordinateur ni la machine à écrire et boudait le livre de poche confesse prendre rang parmi les survivances folkloriques « auprès du pain Poilâne, et des jambons fumés chez l’habitant ».
Mais il ne faut point voir dans ces traits acides la seule humeur désabusée d’un écrivain au terme de sa vie, mais bien plutôt la conviction que l’univers littéraire – comme bien d’autres domaines d’ailleurs – se trouve « en voie d’éclatement », sans plus, ni moins… Car, au-delà surtout, rayonne toute la beauté de la langue de Julien Gracq, cette précision d’orfèvre dont l’écrivain fit preuve toute sa vie, l’évasion dans une prose d’une fluidité cristalline et musicale.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Stéphane Lambert : « Être moi toujours plus », édition Arléa, 2020.

 


Stéphane Lambert nous ravit une fois de plus avec ce nouvel opuscule « Être moi toujours plus fort » paru aux éditions Arléa. En ces pages, l’auteur s’est attaché à la personnalité singulière du peintre flamand Léon Spilliaert (1881-1946). Proche du symbolisme belge, influencé par Eduard Munch et Fernand Khnopff, ses œuvres aux couleurs sombres sont empreintes d’une mélancolie indéfinissable. De cette sommaire approche, les inconditionnels de Stéphane Lambert reconnaîtront, là, assurément ses choix ou sujets de prédilection… Il est vrai que de par son extrême sensibilité, l’auteur sait mieux que quiconque ressentir cet étrange état d’âme aux si multiples facettes. On se souvient notamment de son remarquable ouvrage consacré au peintre Nicolas de Staël ou encore de celui sur Samuel Beckett.
Le peintre Léon Spilliaert a toujours pensé qu’il devait, pour sa part, sa mélancolie à la géographie même de sa ville natale, Ostende.

« Au bout du monde, face à la mer – dans cette frontière poreuse entre le solide et le trouble », écrira-t-il. Obscurité, nuit, vertige et la mer qui engloutit… Un sentiment qu’il ne le quittera quasiment pas et que Stéphane Lambert, avec beaucoup de finesse, fait, ici, plus que sienne.
C’est, en effet, par un audacieux mais très réussi exercice, que l’auteur capte non seulement la singularité du peintre, mais allant au-delà se fond dans son esprit, sa mélancolie, pour mieux les confronter à ses propres pensées. Pour cela, Stéphane Lambert est parti sur les traces de l’artiste, des lieux, Bruxelles, Ostende, et la mer si chère au peintre… L’Univers de Léon Spilliaert, tel un fluide, passe ainsi avec subtilité dans les veines et battements de l’écriture de l’auteur. Stéphane Lambert entre alors dans cette fascinante et mystérieuse puissance des œuvres du peintre, des toiles omniprésentes à chaque page de cet ouvrage, telle celle de la célèbre toile « Vertige ».
Ce sont alors deux univers, reliés par le fils de cette mystérieuse mélancolie, qui se rejoignent par la force de l’art et de l’écriture. « La vie ne se fixe pas rétroactivement, sa mémoire continue de vibrer à travers nos vibrations. », écrit l’auteur.
« Être toujours plus fort » de Stéphane Lambert, la promesse assurément d’une subtile et délicate lecture.

L.B.K.

 

Camilla Grudova : « La Reine des souris », Coll. La Nonpareille, Éditions La Table Ronde, 2020.
 


« La Reine des souris » est une nouvelle de 49 pages, délicieusement menée de l'écriture agile de Camilla Grudova. Une fable singulière et fantastique, écrite à la première personne du singulier. Ce « Je », est celui d’une jeune femme vivant avec Peter, rencontré au cours de latin à l'université, dans appartement plein de bibelots et autres objets dignes d'un cabinet de curiosités « qui avait toujours des airs de Noël ». Tous deux semblent parfois vivre dans un autre monde entre livres de philosophie, de mythologie, de latin, et pouvant passer allègrement de la réalité à de drôles de visions et autres événements curieux, comme lorsque Peter rentra un matin du cimetière où il travaillait avec le cadavre d'une naine qu'il cacha derrière le comptoir de l'épicerie abandonnée au-dessus de laquelle se trouve leur logement...
« Je » tombe enceinte et attend des jumeaux ; « Quand nous apprîmes que c'était des jumeaux, Peter dit que l'échographie ressemblait à une frise antique endommagée... Aucun d'entre nous n'avait de jumeaux dans sa famille. C'était le latin qui faisait çà, décréta Peter, des cygnes ou des dieux barbus me rendaient-ils visite dans mes rêves ? Il se comporta comme si je l'avais trahi de manière mythologique.»
Peter quitte alors cette vie conjugale faisant bouillir leur certificat de mariage et s'envole. Il faut donc se débrouiller seule, mettre au monde les enfants, Énée et Arthur, et les élever avec l'aide de leur grand-mère maternelle. « Je me languissais du sombre et cruel Peter ». Jusqu'à quel point « Je » reste obsédée par l'absence du père des jumeaux ? « Je pensais à Peter tout le temps. J'emmenai les jumeaux en promenade au cimetière où il avait travaillé... Je tâchai de me rappeler toutes les fois où Peter s'était comporté atrocement... »
Se souvenant d’un soir de fête costumée ou d’un jour où elle fut humiliée par Peter, elle décida de se déguiser en souris, en « Reine des souris ». « Les jumeaux ressemblaient de plus en plus à Peter, ce qui me faisait hurler et m'arracher les cheveux... » ; Un jour, elle fit un photomaton d'elle et de ses enfants pour l'envoyer - mais comment ? - à Peter qui lui avait écrit sans lui laisser d'adresse, demandant des nouvelles des garçons. Mais, sur la photo, à sa place une louve aux grands crocs, velue, féroce, ce qui fit pleurer les jumeaux. Quelle étrange transformation se produisait là ? Que signifiait cette métamorphose ? Réelle ou symbolique ? Vraie ou rêvée ? Dans quel niveau d'inconscient Camilla Grudova veut-elle nous emporter... Seule la lecture jusqu'à la dernière phrase pourra nous éclairer.


Sylvie Génot Molinaro

 

« Les Lettres grecques - Anthologie de la littérature grecque d'Homère à Justinien » ; Sous la direction de Luigi-Alberto Sanchi avec la contribution d’Emmanuèle Blanc, Odile Mortier-Waldschmidt ; Préface de Monique Trédé-Boulmer ; Editions Les Belles Lettres, 2020.
 


Les Grecs ont très tôt cherché à exprimer leurs idéaux en termes universels et accessibles au plus grand nombre, ainsi que le soulignait l’académicienne et helléniste Jacqueline de Romilly dans son interview accordée à notre revue (lire ici). La culture grecque va dès lors, de génération en génération, transmettre ces valeurs, notamment à partir du Ve s. à Athènes, avec la naissance de la philosophie, la tragédie, l’histoire, la comédie… Mais cette curiosité trouve bien avant cette date ses sources premières dans la poésie homérique, celle qui ouvre justement cette monumentale Anthologie de la littérature grecque parue aux éditions Les Belles Lettres.
Ce sont les textes fondateurs de l’Iliade et l’Odyssée qu’ont légitimement retenus en ouverture les auteurs de ce remarquable travail collectif réunissant pas moins de treize siècles de littérature grecque en 1632 pages… Ainsi que le souligne l’introduction, il s’agit là de l’aurore de l’histoire grecque, des textes en lesquels l’esprit grec trouve toute sa genèse. Les plans et de nombreux extraits de ces deux œuvres fondatrices permettent de mieux comprendre leur importance, notamment à l’aide des notes éclairant ces sources incontournables.
Cette anthologie a fait le pari, certes risqué, de ne pas proposer de traductions, l’objectif étant d’encourager l’accès aux sources mêmes de cette langue ancienne et la foi des auteurs en l’avenir du grec. Aussi, ce fort volume fait-il défiler page après page non seulement les sources les plus connues, mais aussi certaines plus confidentielles, égrenant ainsi les textes d’Hérodote et les guerres médiques, d’Eschyle et de la tragédie, Thucydide et cet âge classique du Ve siècle, avant d’aborder les grands orateurs politiques, Socrate, Platon, Aristote… Ces grands noms ne seront cependant pas les derniers de cette riche anthologie qui se poursuit avec l’époque hellénistique, puis la domination romaine. Ce seront alors à des auteurs comme Plutarque, Lucien de Samosate, Strabon, qu’il incombera de perpétuer cette longue tradition des Lettres grecques jusqu’au VIe s. de notre ère avec l’historien Procope de Césarée qui accompagnera, pour sa part, le destin de l’empereur Justinien en des récits à la fois panégyriques et curieusement satyriques avec sa fameuse Histoire secrète…
C’est une lecture passionnante qui attend le lecteur curieux de découvrir cette anthologie, la lecture de ces textes, pour un grand nombre d’entre eux passés à la postérité, permettant de renouer avec cette belle et longue tradition des humanités classiques tant mises à mal depuis un demi-siècle.

 

« Max Jacob – Lettres à un jeune homme – 1941-1944. » ; Préface de Jean-Jacques Mezure ; Édition établie par Patricia Sustrac, Coll. Omnia Poche, Editions Bartillat, 2019.
 


C’est un précieux et touchant opuscule livrant au public des lettres inédites de Max Jacob que rééditent aujourd’hui les éditions Bartillat dans leur collection Omnia Poche. Une correspondance, que le poète, écrivain et peintre, échangea avec à un jeune homme de 1941 à 1944. « Lettres destinées en leur temps à un seul, gardées secrètes comme un trésor (…) ; elles sont devenues aujourd’hui lettres de toujours, ouvertes à tous » souligne Patricia Sustrac en introduction à cette édition établie par ses soins.
Écrites durant les quatre dernières années de sa vie – l’échange épistolaire ayant malheureusement été interrompu par l’arrestation et la tragique mort du poète survenue à Drancy le 5 mars 1944 – le lecteur retrouvera dans ces lettres toutes les facettes du poète ; Des facettes, ô combien multiples…
En 1941, lorsque débute cette correspondance, Max Jacob est revenu, après un bref séjour à Paris, à Saint-Benoît-sur-Loire. À cette époque, le poète a décidé de ne plus écrire, du moins a renoncé à publier, il écrit encore quelques poèmes, peint à la gouache, et surtout rédige une abondante correspondance !
Grand épistolier, on lui connaît ce soin et attention extrêmes qu’il manifestera sa vie durant à répondre à tous ceux qui lui écrivaient. De nombreuses échanges ont déjà été publiés, mais ceux livrés, ici, adressés par le poète à Jean-Jacques Mezure (1921-2016) étaient demeurés privés jusqu’à cette édition. Commencée au printemps 1941– le poète à 65 ans et le jeune homme 19 ans, c’est une correspondance intense qui lia alors les deux hommes. Malheureusement une grande partie de cet abondant échange épistolier fut détruit lors d’un bombardement ; Les cinquante et une lettres de Max Jacob qui purent être par chance sauvegardées accompagnèrent toute sa vie Jean-Jacques Mezure. Ce dernier les déposera à la médiathèque d’Orléans, sauf une qu’il gardera précieusement avec lui jusqu’à cette publication. C’est Jean-Jacques Mezure lui-même qui a préfacé avec pudeur et émotion l’ouvrage ; « Il est toujours là près de moi, vivant, présent, à la fois pédagogue et malicieux, sensible et mystique, ami et conseiller. Plus je le pénètre, plus je le découvre et plus il me paraît immense, multiple », écrira-t-il.
Ainsi qu’il aimait à le faire, Max Jacob n’hésita pas, en effet, à prodiguer avec une extrême bienveillance à son jeune ami poète nombres de conseils, d’avertissements et lectures. Poésie, littérature, art, vie et spiritualité s’y mélangent au gré des réponses et de l’humeur du poète. Éloigné maintenant de toute mondanité, Max Jacob se révèle tendre, affectueux, malicieux même, tout en se voulant de la plus honnête sincérité envers son correspondant. Merveilleux, direct aussi, souvent prescriptif, il oscille entre une tendre retenue et des élans généreux ou mythiques. Le poète revient à la demande de son ami sur son passé, sa vie, ses rencontres - Pablo Picasso, bien sûr, sur ses ouvrages aussi avec distance, s’éclipsant pour mieux réapparaître, déclinant, mais non oublieux… C’est toute la complexité du poète qui se trouve ainsi comme condensée en ces pages.
Généreux, pressant ses interlocuteurs à venir lui rendre visite dans sa retraite – Jean-Jacques Mezure ne rencontrera malheureusement jamais Max Jacob – le poète se plaint cependant de manquer de temps et des trop nombreux visiteurs qui s’imposent… Mais, cela presse ! Venez au plus vite, on s’arrangera bien en ces temps difficiles ! C’est tout Max.
Une correspondance placée surtout sous le regard et la présence de Dieu pour le poète converti au catholicisme. Si les méditations qui ont pu être adressées en leur temps à Jean-Jacques Mezure avec ces lettres n’ont malheureusement pas été jointes à cette publication, c’est une vie intérieure spirituelle des plus intenses qui habite néanmoins ces dernières même lorsqu’elles se font par manque de temps plus brèves. Max Jacob revient sur l’importance et le sens existentiel des méditations se référant à saint François de Sales, prodiguant à son jeune ami, parfois avec humour mais aussi avec une exigeante impétuosité, conseils et lectures. Ainsi, lui conseille-t-il tour à tour : « …tâche d’avoir une vie des saints » ; Puis, « Cependant, il faut te méfier des vies des saints » ; Et d’ajouter enfin : « Donc, vie des saints, soit ! Mais appel au sang-froid ! En quoi puis-je me comparer à tel ou tel ? Qu’ai-je fait ? Les vies des saints sont faites non pour nous enivrer mais pour nous rappeler à l’humilité. »
Ce n’est pas pour rien que ses amis parisiens l’avaient surnommé « saint Max » !

 

L.B.K.

 

Henry James : « La Princesse Casamassima », Traduction de René Daillie ; Edition revue par Annick Duperray ; 928 p., Folio Classique, n° 6748, 2020.

 


Un ouvrage fin et poignant comme il se doit avec Henry James, traduit par René Daillie dans une édition revue par Annick Duperray, et dans lequel le lecteur se retrouve pris littéralement. Un roman, plus politique que ceux quelques peu plus connus de l’écrivain américain venant s’intercaler entre « Les Bostoniennes » et « La Muse ». Paru en 1886, sous l’influence des naturalistes français qu’il fréquenta à Paris, Henry James y explore avec une âpre dextérité et une acuité sans concessions ce qui se cache tant sous les guenilles de la pauvreté que sous les mousselines de l’aristocratie, tant sous les faux habits des bohèmes, sous les slogans placardés des anarchistes que « ce qui se trame de façon irréconciliable et subversive, sous la vaste surface de la suffisance bourgeoise », ainsi que l’exposa l’écrivain lui-même dans son introduction à ce fort volume et que le lecteur retrouvera dans cette édition. Présenté comme Le grand roman politique de l’écrivain, rien n’échappe au regard et à la finesse d’analyse et d’écriture d’Henry James.
Ce dernier retrace la destinée de Hyacinth Robinson élevé dans l’un des quartiers pauvres de Londres par Miss Pynsent, couturière de son métier ; Une vieille fille au cœur aussi tendre envers son petit protégé que ses principes et l’étroitesse de ses vues sont exigeants. Des décors se succèdent sur « la scène humaine », avançant ainsi à grands pas dans le cours de la vie du jeune homme, explorant les conditions et aspirations, les songes intimes et les mesquineries, les espoirs, hontes, envies et frustrations de chacun. Des analyses sociales et psychologiques multipliant et entrecroisant les angles de vue.
Que restera-t-il de gravé dans le cœur et l’esprit du jeune Hyacinth, ignorant sa naissance, après cette tragique visite dans la prison de Londres, de cette meurtrière condamnée à la perpétuité qui se meurt et qui n’est autre que sa mère ? Henry James dresse des tableaux saisissants et vivants des milieux sociaux et des vies de cette fin du XIXe siècle, des vies lancées sur le long fleuve du destin comme des coquilles de noix. Mêlant tragique et personnages secondaires hauts en couleur, la vie romanesque de Hyacinth, l’un des personnages les plus attachants de l’œuvre de James souligne Annick Duperray, défile à une vive et captivante allure.
Élevé par Miss Pynsent comme un fils de Duc – qu’il pourrait bien être aussi – celle-ci lui inculque les meilleures manières de l’aristocratie que sa pauvre condition puisse lui permettre, celui de l’espoir du désespoir habité d’une implacable fatalité et dont elle ne saurait se défaire. Le jeune Hyacinth en a, certes, la chevelure et les jolies boucles, les traits fins, la finesse des attaches, la sensibilité et l’esprit raffinés, mais que peut tout cela lorsque les origines ont écrit un autre incipit ?
L’auteur confie qu’il souhaita pour son héros un être sensible, tourmenté, mais à la conscience aiguë et responsable : « Cette conscience aiguë, c’est ce qui donne son intensité absolue à leur aventure, le maximum de sens à ce qui leur arrive » écrit Henry James en sa riche introduction tout en se hâtant d’ajouter que le personnage ne saurait cependant en perdre son naturel.
L’auteur américain avec cette extraordinaire subtilité et finesse d’écriture qu’on lui connait, faite de menus détails et de grandes vues, tout aussi délicate qu’implacable fait briller autant les dorures de l’espoir que les larmes du désespoir, et fait résonner toute l’histoire tel un glas du haut du clocher du destin, impitoyablement.
Que deviendra, en effet, Hyacinth Robinson, devenu au fil des pages, relieur, engagé et anarchiste, éperdument amoureux de la belle Princesse Casamassima qui offre son joli nom au roman ?
Un fort volume dans lequel on plonge avec un plaisir de lecture infini.

 

L.B.K.

 

« Malaparte », Cahier de l’Herne dirigé par Maria Pia De Paulis, L’Herne éditions.

 


Alors qu’il rentrait à Paris après quatorze ans d’exil en Italie, une longue arrestation dans la prison romaine de Regina Caeli suivie de cinq ans de déportation dans l’île de Lipari, Curzio Malaparte soulignait combien « … la France est gentille, quand elle est noble. Que les Français sont aimables et fidèles, quand ils aiment quelqu’un »… Il faut dire que Malaparte, l’un des plus grands écrivains italiens du XXe siècle, nourrissait une francophilie certaine, lui qui avait rejoint dès l’âge de seize ans l’armée française et fut blessé sur le champ de bataille en Champagne, ce qui lui valut la croix de guerre avec palme. C’est ce même esprit combatif et sans concession qui lui inspirera ses écrits engagés et critiques envers le régime fasciste et nazi (« Technique du coup d’État », « Le soleil est aveugle », « Kaputt ») et qui provoquera l’ire du pouvoir en place peu ouvert sur cette liberté d’esprit.
Ce Cahier de l’Herne offre plus que jamais une richesse d’angles et de témoignages sur un écrivain délicat à saisir, aussi intempestif qu’acerbe, épris de liberté et attaché à ses racines. Aussi, les auteurs de ce Cahier ont-ils fait choix de saisir ce polémiste électron libre dans une somme collective aussi passionnante que fourmillante d’informations souvent inédites sur l’homme et l’écrivain. C’est véritablement un « esprit mosaïque » qui anime cette réflexion collective et féconde, ainsi que le souligne dans son avant-propos Maria Pia De Paulis face à un « portrait composite de lui-même en artiste et en homme de son temps ». Une incessante confrontation entre l’homme et l’écrivain surprend et parallèlement séduit dans le contexte historique troublé par deux conflits mondiaux de la première moitié du XXe siècle. À la fois critique, apporteur d’idées, fasciné puis opposé à Mussolini et au fascisme, Malaparte présente une personnalité plurielle et aux multiples facettes.
Ce Cahier Malaparte fait entrer le lecteur dans l’intimité d’un caractère à la fois public et secret, souvent dévoilé de manière inattendue notamment par des témoignages de Benjamin Crémieux, Giuseppe Ungaretti, Gabriele D’Annunzio, Frédéric Vitoux… Cet esprit polémiste séduit, fascine, mais peut aussi décontenancer et conduire à des réductions trop rapides. Son regard sur le « Napoléon » de son époque ne cesse d’interroger le lecteur, et la section « Malaparte et le fascisme » apportera assurément au lecteur un certain nombre d’éclaircissements précieux après le rappel de l’implication personnelle de l’écrivain dans la Grande Guerre. Les multiples réflexions quant aux dimensions apparemment paradoxales de l’écrivain, sur son enracinement toscan aspirant à une ouverture internationale, permettent de dépasser bien des contradictions apparentes.
Au final, cette somme indispensable pour mieux comprendre un homme singulier dans son siècle invite à redécouvrir son œuvre qui a encore beaucoup à nous apprendre dans notre siècle également tendu et tiraillé.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Yvan Amar : "Chroniques des mots de l'actualité", Larousse, 2020.

 



Sherpa, zadiste, hackeur, létal… Combien de mots jalonnent notre quotidien par le truchement des médias et façonnent ainsi d’une certaine manière notre vision des choses, car les mots et autres expressions ne sont jamais innocents. C’est cette fascination pour les mots façonnés par l’actualité qui a toujours habité Yvan Amar, journaliste que les auditeurs de RFI connaissent bien pour ses chroniques quotidiennes sur la chaîne. Une passion qui lui a inspiré inlassablement de rechercher ce qui pouvait bien se cacher derrière les mots, ressassés parfois à l’envi par ses confrères journalistes…
Ce sont ainsi les mots de l’actualité qui s’invitent dans ce livre captivant car, pour une fois, ils ne sont pas utilisés comme supports d’une pensée, mais sont l’objet même de l’étude. A-t-on en effet réfléchi quelques secondes à toutes les implications d’une expression comme « Un couteau suisse au gouvernement » et aux nombreuses images rhétoriques qu’elle suscite souvent à notre insu ? Ce sont ces petits détails, qui n’en sont pas, qui fascinent l’auteur, recherchant ce qui fait sens, surtout lorsque cela ne va pas de soi. Cette fonction persuasive d’une expression lancée comme une ritournelle à longueur d’ondes structure parfois les pensées, les façonne à un point tel qu’il suffit pour s’en convaincre ces derniers temps d’écouter quelques minutes un débat télévisé ou un journal pour entendre une multitude de fois le mot « impact » et son malencontreux verbe « impacter » envahir les propos, ce qui en dit long sur l’état de notre société… Yvan Amar, linguiste et journaliste, fait ses « choux gras » de la « traçabilité », de « l’identité », des « people » ou du « pantouflage », sans oublier les anglicismes me too, pussy riot ou encore hackeur. L’analyse du mot « déchet » est également révélatrice sous la plume d’Yvan Amar, montrant combien ce mot péjoratif pendant longtemps peut trouver une nouvelle jeunesse en respectabilité lorsqu’il s’agit de le replacer dans un contexte écologique de recyclage. Nous apprenons dans cet ouvrage, décidément foisonnant, comment les fake news trouvent leur traduction dans un mot nouveau dans la langue de Molière, infox, une information fausse, mais aussi trompeuse afin de traduire au mieux l’expression anglaise.
Cette somme captivante d’Yvan Amar pourra dès lors bien figurer en bonne place dans sa bibliothèque au côté de l’inévitable dictionnaire qu’il complétera allègrement !

 

"Une saison avec Claudel" Emmanuel Godo, 71 p. Salvator, 2019.
 


Il y a urgence pour Emmanuel Godo, en ces temps incertains et futiles, d’une pensée puissante résistant aux tempêtes de l’Histoire. Relisant pour nous l’œuvre de Paul Claudel, l’auteur puise à cette source fertile une eau fraîche, parole puissante qui dépasse l’inanité d’un grand nombre de discours inondant notre quotidien. Mais pour cela, il faut des âmes fortes tirant parti de l’adversité, « une force sans limites » allant à l’encontre du cocooning, du bien-être et autres cool-attitudes… Si « croire c’est avoir confiance », rappelle l’auteur, c’est aussi être en lutte, tout d’abord avec soi-même. Claudel entend « jeter une brique à l’encontre de mes bulles de savon », vaste entreprise ! Il y aura donc « des pleurs et des grincements de dents », si nous savons lire l’Évangile de Luc et écouter le Christ, ce à quoi s’est exercé Claudel toute sa vie, en réapprenant à voir la nature, une impermanence des choses, mais qui sous le regard du Créateur conduit à la conscience que « l’impérissable existe », l’essentiel, la source éternelle. La joie de Claudel qui rayonne en se tournant vers le Créateur peut ainsi également être source d’espérance pour son lecteur. Sur ce cheminement, les passions et péchés peuvent conduire à accoucher de son être spirituel selon saint Augustin, idée que l’on retrouve chez Claudel. Les témoignages des premiers disciples désertant ou reniant le Christ ne sont-ils pas édifiants lorsque l’on sait ce qu’il adviendra quelque temps après de ces mêmes hommes ? L’amour comme le mal peuvent être des aiguillons pour aller dans le sens du vrai, saint Paul ne reconnaissait-il pas faire le mal qu’il ne voulait pas, et ne pas réaliser le bien qu’il souhaitait ? Mais il n’y a et n’y aura aucun consentement au mal chez Claudel qui reconnaît : « Dieu a fait l’homme et le péché l’a contrefait ». Pour sortir de l’ornière et échapper aux vents de l’éphémère, Claudel s’accroche au roc de la Parole éternelle et sera un lecteur insatiable de la Bible, particulièrement pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, rappelle Emmanuel Godo. La vie est une forme de prière et selon Claudel : « Même pour le simple envol d’un papillon le ciel tout entier est nécessaire »… Redécouvrons alors ce « grand poème de l’homme soustrait au hasard », une invitation si délicatement lancée par Emmanuel Godo aux lecteurs de ce petit ouvrage rayonnant.

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

John Dos Passos : « U.S.A », T.1 « Le 42ème parallèle », T.2 « 1919 », T.3 « La Grosse Galette », traduit par Yves Malaric et révisé par C. Jase, Folio, n° 6715, n° 6716, n° 6717, 2019.

 


À souligner la parution en Folio de la trilogie de l’écrivain américain John Dos Passos (1896-1970), comprenant « Le 42e parallèle », « 1919 » et « La Grosse galette ». Intitulée lors de sa parution complète, en 1938, sous le simple titre « U.S.A », cette célèbre trilogie dresse un tableau critique et sans concession de la civilisation américaine en ce début du XXe siècle, des années 1910 à 1930. L’auteur, sur le long cours de ces trois œuvres, donne vie à des personnages de tous horizons et classes sociales, des vies désœuvrées, dramatiques ou pathétiques pour mieux dresser en miroir le monde américain pris entre turbulences et désespoir de ce début de siècle. Intégrant des procès célèbres dont celui de Sacco et Venzetti, extraits d’articles de journaux, collages de mots ou encore des chants populaires… Cette immense œuvre romanesque au style nouveau décalé, connut, dès sa parution, un succès retentissant, et constitue encore aujourd’hui un des romans incontournables de la littérature américaine du XXe siècle. Grand voyageur, John Dos Passos, écrivain, essayiste, poète et même peintre, a laissé une importante œuvre. Proche du milieu intellectuel communiste, il s’en écartera cependant après 1932, tout en conservant ses convictions premières.
Cette « Comédie inhumaine » en trois actes commence à l’aube du XXe siècle. Le 1er volume, « Le 42e parallèle »paru en 1930, met en scène des personnages embourbés de cette épouvantable tempête sous le 42e parallèle. S’y débattent et s’affrontent notamment Charley, le si crédule mécanicien, Ward un entrepreneur sans foi ni loi et, Mac, imprimeur et révolutionnaire… Des figures devenues depuis célèbres.
Le deuxième tome publié en 1932, « 1919 », met sous la lumière de ses projecteurs la figure de Joe William, un pauvre type engagé et ballotté dans la marine marchande, alors qu’en cette année 1919 s’ouvrent les règlements du premier conflit mondial. Entre paix, guerre finissante, profiteurs et combines, les États-Unis affirment leur prédominance laissant derrière elle le monde et les laissés-pour-compte.
Enfin, « La Grosse Galette », publié en 1936 et dernier volume venant refermer cette immense « Comédie inhumaine », retient pour toile de fond le monde de l’argent et des spéculations boursières de ce pays en plein essor économique que sont devenus les États-Unis. Vie des affaires et histoires d’amour s’y mêlent en des mondes différents, celui du cinéma, d’Hollywood, celui de l’industrie et Ford, des mondes que relie par la valeur du dollar et avançant inexorablement vers la grande crise de 1929.
Œuvre incontournable formant un tout, même si les trois volets peuvent, certes, être lus séparément.

 

Henri de Régnier : « L’Altana ou la vie vénitienne. » ; Édition établie, présentée et annotée par Patrick Besnier, Coll. Omnia Poche, Edition Bartillat, 2019.

 


Les lignes qu’a su écrire Henri de Régnier sur Venise sont toujours, presque un siècle plus tard, un délice. C’est cette richesse d’écriture, empreinte de poésie et de délicatesse, que nous donnent à redécouvrir les éditions Bartillat avec la publication de « L’Altana ou la vie vénitienne, 1899-1924 » en format poche ; Une édition établie, présentée et annotée par Patrick Besnier, auteur également d’une remarquable biographie consacrée à l’écrivain Henri de Régnier en 2015.
Ami de Mallarmé, de Gide, Louÿs, Debussy…, le poète Henri de Régnier est déjà, au tournant du dernier siècle, connu et reconnu. Mais le décès de Mallarmé en 1898 va l’ébranler. Un an plus tard, alors âgé de 35 ans, en pleine crise de milieu de vie, il entreprend de découvrir la célèbre cité des Doges. Il y fut invité par son amie la comtesse de la Baume dans un des plus beaux palais vénitiens, la Cà Dario. Entre cette année 1899 et 1923, il y fit ainsi plusieurs longs voyages, onze précisément dont deux chez son amie, durant lesquels il découvrit et contempla Venise notamment du haut de ses terrasses typiques des palais vénitiens, appelées Altana, et sur lesquelles les femmes vénitiennes faisaient, en des temps plus anciens et selon une belle légende, sécher leurs longs cheveux blonds... « Un lieu de contemplation et de rêverie », souligne Patrick Besnier en sa préface.
« L’Altana » se sont des pages d’une poésie rare, sans effet lyrique à outrance, qui glissent entre recherches et souvenirs, telle une gondole au soir tombant, sur les canaux et sous les célèbres ponts de Venise. « Une vie vénitienne » pour laquelle l’écrivain afin de s’en approcher au plus près varie les effets de style, carnets, notes, rêves…, préférant de subtils camaïeux à un monochrome, fut-il poétique.
C’est plus en esthète que véritablement solitaire que l’écrivain découvre, arpente et se perd dans Venise entre ses places, églises et ruelles. L’art et la peinture y tiennent une place privilégiée, bien sûr, dont celle de Longhi, et pour lesquelles il se fait ouvrir les palais ou visite les antiquaires. C’est une « Venise retrouvée », celle du XVIIIe siècle qui hante ces pages, celle de Goldoni et de Gozzi ; Autour de lui, des amis plus jeunes, lettrés et élégants dont Edmond Jaloux, Émile Henriot, notamment. Les pages consacrées au fameux « Chinois » du célèbre Caffè Florian demeurent bien sûr, savoureuses et inoubliables ; « Nous venons souvent nous asseoir dans le coin qu’il occupe et qu’il semble nous réserver », « À cinq heures sous le chinois »… Inoubliables également sa rencontre avec Mariano Fortuny dans son palais Orfei. Mais, lorsque son amie la comtesse de Baume meurt en 1911, l’écrivain retrouvera alors le palais Ca’Dorio habité de souvenirs et de fantômes toujours plus vénitiens… Henri de Régnier ne reviendra, après de longues hésitations, à Venise que dix ans après la Première Guerre mondiale en 1924, un ultime séjour...
Il sut durant ces visites nouer avec la Sérénissime un dialogue intime et poétique où viennent se refléter les mille facettes d’une Venise à nulle autre pareille, celle de sa poésie, de ses rêves, de ses pas. De là naîtra dans cette écriture remarquable, sans lyrisme, son chef d’œuvre « Altana ». Auparavant, il avait déjà écrit sous inspiration vénitienne une nouvelle, des poèmes et plusieurs romans, mais l’aboutissement fut sans conteste les « Esquisses Vénitiennes » illustrées des eaux-fortes de Maxime Dethomas publiées en 1906, et enfin, « Altana » écrit en 1926-27 et qui sera publié en 1928.


L.B.K.

 

Florent Oiseau : "Les Magnolias", Allary Éditions, 2020.
 


« Parfois, la vie ne vous donne rien pendant des années, des décennies. Pas un trèfle à quatre feuilles, pas un Noël sous la neige, pas un billet de banque retrouvé dans une vieille veste. Aucune satisfaction, pas la moindre victoire, rien à manger pour l'égo. Elle ne nous donne tellement rien que vous pensez qu'elle vous a oublié... ». Et pour Alain, ce gentil paumé, qui fait des listes de noms de poneys en attendant le rôle de sa vie, qui va voir tous les dimanches sa grand-mère aux Magnolias, même si elle ne s’en souvient pas… Alain héberge aussi Rico son copain qui galère... Et, pour lui, qu'est-ce que cette vie lui réserve ? Lumière pleins phares ou raies diffuses. Alors que sa grand-mère lui demande un jour dans un moment de lucidité de l'aider à mourir, « Alors aide-moi à mourir. » dira-t-elle. Lui, Alain, son petit-fils, jour après jour, se questionne sur ce que cela signifie et sur ce qu'il doit faire ou ne pas faire. Plus que chamboulé, il contacte alors de nouveau son oncle Michel pour lui parler, dire, surtout, ce souhait qu'il ne peut, seul, assumer. Mais, de son côté, Michel est en conflit avec sa mère, et a écrit ses souffrances noir sur blanc dans un cahier, pourquoi ? « Soit tu fais du thé et on échange des banalités, soit tu vas au sous-sol chercher de la prune, et je te dis ce que tu veux savoir. Ce que tu as trouvé au sujet de ta grand-mère. Dans mon cahier. Il a insisté sur « mon cahier », lui dira Michel. Alain s’est senti obligé de lui demander de nouveau… Dans ces pages, plus colorées que noircies de vie, c’est tout un pan méconnu de la vie de sa grand-mère qu’Alain va alors lire et découvrir de ses yeux écarquillés, emboués. Une forme d'initiation vers sa vie d'adulte, ses non choix, ses envies, ses ratés, ses illusions et désillusions.
Florent Oiseau écrit « cash », des phrases simples, rapides, percutantes, efficaces et pleines d'humour, et la vie de son héros ordinaire est cocasse, jamais ridicule ; Malgré tout, il nous fait rire et le lecteur aurait bien envie de lui ouvrir les yeux et de l'aider, mais chacun doit faire son chemin, n’est-ce pas ?...

 

Sylvie Génot Molinaro

Gérard Durozoi : « Histoires insolites du patrimoine littéraire », Editions Hazan, 2019.

 


Un réjouissant ouvrage écrit par un amoureux des livres pour les amoureux des livres ! L’auteur Gérard Durozoi aime les livres et les Bibliothèques, c’est indéniable. Et c’est cette passion qu’il a souhaité en ces pages partager en nous contant mille et une histoires de livres, des histoires étonnantes et inattendues. Une belle invitation à entrer dans l’univers du livre, ce monde singulier et unique construit telle la Tour de Babel de Jérôme Bosch, et montant bien plus haut que les étagères d’une bibliothèque. Un ouvrage quelque peu loufoque, mais érudit et des plus sérieux, nous racontant des « Histoires insolites du patrimoine littéraire ». Un inventaire en quelque sorte, surprenant, à la fois ordonné et foutraque, offrant au lecteur bien des trouvailles. Le lecteur, amoureux des livres, bibliophile, bibliomane ou bibliopathe, y retrouvera, parfois, certes quelques connaissances , compagnons de routes déjà croisés ou ouvrages de prédilection, mais aussi et surtout de belles pépites. Des chapitres et thèmes offrant à l’auteur l’occasion de digressions proposées comme des pistes… Non dénué d’humour, habité d’une curiosité insatiable et suscitant celle du lecteur, l’auteur parcourt le monde et les siècles, rien ne l’arrête dans cette quête foisonnante. Une plaisante cartographie, toute à la fois fiable et drôle, de l’univers fascinant des livres et des bibliothèques, des bibliothèques fantastiques parfois disparues, légendaires ou mythiques interpellant de célèbres collectionneurs ou bibliopathes. Des légendes ou énigmes que l’auteur questionne, interroge et sous-pèse ; la Bibliothèque de Babylone a-t-elle existée ? Ou encore, l’énigme du manuscrit Yoynich… Supercheries, interprétations suspectes, y sont passées au crible. Des pages hantées d’ouvrages rares et précieux, « Des trésors perdus, parfois retrouvés », suscitant la jalousie et l’envie des bibliomanes impénitents ou réveillant la possessive manie des bibliotaphes. Écriture, langue, traductions et auteurs livrent également leur lot d’érudition et d’anecdotes, sans oublier la longue histoire des livres brulés ou censurés. L’édition et les éditeurs, la diffusion et les bestsellers n’échappent pas non plus à l’acuité de l’auteur. Savez-vous, par exemple, qui a inventé les bestsellers ? Reliures, découpages des pages ou conservation des ouvrages offrent, eux aussi, leurs trésors d’« Histoires insolites »… Insolites ou baroques, tant il est vrai, que les livres ont parfois de bien étranges liens et songes… Une mine passionnante que saint Jérôme n’aurait pas reniée, lui, le patron des bibliothécaires et libraires, auteur de la Vulgate, aimant tout autant commenter que débattre à coup de livres, et amoureux, à son grand dam, de littérature antique.
Un ouvrage offrant à son lecteur, en fin de compte, l’une des plus belles invitations qu’il soit, celle de poursuivre cet inventaire singulier de ces « objets » si fabuleux que sont les livres. Qui donc peut, en effet, mieux et plus qu’eux, nous conter de si belles histoires ? On ne peut qu’espérer que cet ouvrage suscitera quelques vocations ou passions, au moins celle des livres et de la lecture.

L.B.K.

 

Edgar Allan Poe – Nouvelles intégrales – tome 3. 1844-1849 », Traduction de Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf, Éditions Phébus, 2019.
 


L’intégrale des nouvelles d’Edgar Allan Poe dans leur nouvelle traduction s’achève avec ce troisième et dernier volume venant clore l’entreprise de Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf, fruit de longues années, et aboutissant aujourd’hui à cette nouvelle édition érudite, déjà largement saluée. L’œuvre immense de l’écrivain américain, dont Baudelaire et Mallarmé surent les premiers reconnaître l’extrême valeur, influencera, jusqu’à nos jours encore, non seulement le monde de la littérature, mais aussi celui du cinéma ou plus près de nous de la BD. C’est donc un bel hommage que lui rend cette nouvelle traduction en 2019 marquant ainsi le 200e anniversaire de sa mort.
Ce troisième volume rassemble les Nouvelles que l’écrivain a écrites durant les cinq dernières années de sa vie, de 1844 à 1849. En cette année 1844, alors qu’Edgar Poe s’installe à New York, ce sont des années sombres qui s’annoncent pour l’écrivain. Après la disparition de sa femme en 45, Poe sombrera, en effet, dans l’alcool, la drogue et présentera un état de santé des plus inquiétants… Pourtant, il ne cessera d’écrire, et nombre des derniers textes que le novelliste livrera à la fin de sa courte vie sont considérés comme de véritables chefs-d'œuvre. Ces dernières nouvelles sont plus fantastiques, plus sombres aussi, et souvent quelques plus complexes que celles données à lire dans les deux volumes précédents. Écrites dans cette langue de Poe alliant spontanéité et finesse, elles offrent une incontestable modernité rendue parfaitement vivante en ces pages par cette nouvelle traduction. C’est en quelque sorte la patine de plus d’un siècle que les auteurs ont souhaité atténuer.
Ce sont donc ces Nouvelles, comportant nombre de joyaux, dont « Un récit aux monts Crénelés » ou encore « La lettre dérobée », que livre ce troisième volume. Présentées chronologiquement, ce ne sont pas moins de vingt-cinq nouvelles que le lecteur pourra découvrir dans cette nouvelle traduction, comprenant également « Les faits concernent le cas Valdermar », « Saute-Grenouille » ; l’ouvrage s’ouvrant avec « Les Besicles », et se refermant sur « Le Phare », une nouvelle demeurée inachevée… Poe éteindra, à 40 ans, le 7 octobre 1949.
Un riche et passionnant volume, venant compléter le premier tome consacré aux Nouvelles écrites durant les années 1831-1939, suivi des années 1840-1844, pour le deuxième tome.
Ainsi, s’achèvent les « Nouvelles intégrales » d’Edgar Allan Poe, dans cette nouvelle traduction de Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf, de l’un des plus grands auteurs de la littérature américaine du XIXe siècle, et dont l’influence n’a jamais cessé de rayonner.

« Les Fables de La Fontaine illustrées par Marc Chagall. », avec un livret d’Ambre Gauthier, Editions Hazan, 2019.
 


C’est toujours un plaisir renouvelé que de lire ou relire Les Fables de Jean de La Fontaine, mais lorsque celles-ci sont illustrées par Mac Chagall, le plaisir devient alors fabuleux et infini…
C’est en 1935, sur demande du célèbre marchand d’art, Ambroise Vollard, que Marc Chagall réalise ce projet fou d’illustrer les Fables de l’un des plus grands poètes français du XVIIe siècle. Pour cette entreprise, le peintre ne réalisera pas moins d’une centaine de gouaches en couleurs afin de préparer son travail de gravure. Les Fables entrent en résonnance avec son âme russe, son amour de la France et son imaginaire. Elles seront pour lui une source inépuisable d’inspiration.
Cette fabuleuse édition qui dépassait toutes les espérances d’Ambroise Vollard, fut cependant interrompue par la disparition de ce dernier. Elle ne sera présentée au public sur l’initiative de Tériade qu’en 1952, soit presque vingt ans après…
Et c’est cette extraordinaire réalisation des « Fables de la Fontaine illustrées par Marc Chagall », ce dialogue éblouissant que nous donnent aujourd’hui à redécouvrir les éditions Hazan en collaboration avec le Comité Marc Chagall. Plus d’une soixantaine de gouache du peintre d’origine russe y sont ainsi dévoilées de nouveau, accompagnées en ces pages pour la première fois de leurs gravures, et dont certaines inédites. Des fables, des aquarelles et gravures livrées dans un coffret qu’accompagne un livret signé Ambre Gauthier, docteur en Histoire de l’art et chargée de recherches au Comité Mac Chagall. « Respirant un parfum de tranquille sérénité, parfois contrariée par l’explosion de la gouache, les compositions entraînent dans leur sillage les images d’une nature vibrante, permettant la communion de l’homme, de l’animal et du végétal si chère à La Fontaine. », souligne en ce livret Ambre Gauthier.
Et c’est bien cette unique et fabuleuse communion que nous livre cette belle et heureuse initiative éditoriale, rendant ainsi un bel hommage à cette précieuse rencontre entre le peintre et le poète, entre Chagall et La Fontaine, ces deux géants de la culture française.

« Est-il quelque Oiseau sous les cieux
Plus capable que (toi) de plaire ? »,
demande Junon à un Paon… (Livre deuxième, Fable XVII)

 

Geneviève Haroche-Bouzinac : « Louise de Vilmorin ; Une vie de bohème. », Flammarion, 2019.
 


Après Voltaire, Vigée Le Brun et Henriette Campan, Geneviève Haroche-Bouzinac nous livre avec cette dernière parution aux éditions Flammarion une riche biographie de Louise de Vilmorin. Un fort volume, exhaustif et d’une rigueur implacable, informé aux sources les plus récentes, notamment les correspondances inédites de Jean Hugo ou celles récemment ouvertes du poète et éditeur Pierre Seghers. Et il fallait bien une telle main de maître, celle de Geneviève Haroche-Bouzinac, pour démêler la vie bouillonnante de Louise de Vilmorin. Une vie faite de mille facettes, jeune fille rangée ou presque, femme de mariages, mère et plus encore sœur, femme de lettres, épistolière impénitente, femme mondaine, et plus que tout peut-être femme de cœur, amoureuse tout aussi incorrigible qu’amendable… Une vie électrisée qui laissera toujours dans son sillage cet envoûtant parfum de passion, un parfum qui perdure encore malgré les années qui s’égrènent depuis sa disparition, le 29 décembre 1969, tel  « Le sable du sablier » éternel, titre d’un de ses recueils de poésie (1944).
C’est en de multiples chapitres, aussi nombreux que les événements qui émaillèrent la vie de celle que ses proches appelaient « Loulou » que l’auteur déroule ces tourbillons incessants d’amitiés, d’amours, de poésie et de littérature qui ont nourri la vie de Louise de Vilmorin. Louise est née en 1902 dans cette famille reconnue et fortunée de botanistes et grainetiers « Les Vilmorin », un nom qu’elle saura faire perdurer et imposer. Très vite à la figure d’un père adoré, s’ajoutera l’amour de ses frères, le clan Vilmorin ou quatuor, ainsi que l’écrit Geneviève Haroche-Bouzinac, un univers masculin qui s’élargira et dont s’entourera toujours Louise. Elle connut le tout Paris, le capitaine Jean de Lattre de Tassigny, Honoré d’Estienne, Raoul de Roussy de Sales, Antoine de Saint-Exupéry (avec qui elle sera fiancée), Henry Leigh-Hunt (son premier mari), Gaston Gallimard, Paul Pálffy (son second mari) et tant d’autres… sans oublier, bien sûr, André Malraux qu’elle connut jeune et qu’elle retrouvera à la toute fin de sa vie à Verrière.
Mais Louise avait surtout dans ses yeux pour flamme la poésie et la littérature. Soutenue par des amitiés indéfectibles, celles de Jean Cocteau ou encore Poulenc, elle écrira toute sa vie poèmes et recueils ; Ce sera sous l’influence d’André Malraux qu’elle mènera à bien son désir d’écriture et son premier roman « Sainte-Unefois » sera publié en 1934 par Gallimard. « Le lit à colonnes » en 1941 sera un bestseller. Romans, théâtre, cinéma, rien n’arrêtera Louise, elle qui ne sut jamais tout à fait ajuster ses désirs à la réalité, celle qui eut toute sa vie la saveur de l’enfance et le goût du merveilleux…
Élégante, séduisante, Louise boitera cependant dès son jeune âge toute sa vie. S’ajoutant à l’amour d’un père disparu trop jeune et à une mère trop belle et distante, c’est une boiterie existentielle qui marquera plus encore sa sensibilité et son cœur. Une sensibilité blessée et à fleur de peau qu’elle tenta de dissimuler, du moins de dompter du mieux qu’elle put. Louise mènera une vie intense d’amours et de ruptures, enchaînant soirées mondaines, bals masqués, voyages et rencontres, mais souvent si loin de ses trois filles ou de ceux qu’elle chérit ; « Des tournants entre deux périodes de vie affective(…), note l’auteur, « un perpétuel entre-deux » qui laissera Louise à jamais inguérissable. On dit que certains êtres naissent avec la cicatrice d’un cœur brisé, était-ce le cas pour Louise ? Ses désirs de poésie, d’écriture, de séduction seront « une ivresse qui la protègera de la mélancolie », souligne encore Geneviève Haroche-Bouzinac, un appel crié dans un murmure que peu entendront vraiment, mais dont l’écho nous parvient, par ces pages, encore…
À n'en pas douter, cette biographie plus qu’exhaustive ne pourra que s’imposer en ouvrage de référence, une biographie non d’une vie de bonheur, mais bien ainsi que l’annonce son sous-titre, d’« Une vie de bohème », celle de Louise de Vilmorin.


L.B.K.

 

Hippolyte Taine : « Voyage en Italie », édition établie par Michel Brix, Bartillat, 2018.
 

Si le Voyage en Italie de Goethe avait déjà lors de sa parution marqué les esprits, le récit de voyage que composa Hippolyte Taine dans le même pays de 1864 à 1866 a rapidement fait figure, pour sa part, de guide incontournable, constituant un véritable bréviaire pour tout voyageur se rendant dans la péninsule. Quelles sont les raisons d’un tel succès ? Le style adopté par l’auteur et le soin qu’il mit à mettre à la disposition de ses lecteurs une mine d’informations accessibles sur les caractères des lieux, les idées qui s’y échangeaient, les opinions comme les anecdotes, eurent tôt fait de donner à ce volumineux guide une aura incontestée jusqu’au début du siècle dernier. Naples, Rome, Pérouse, Assise, Sienne, Pise, Florence, Bologne, Padoue, Venise et enfin la Lombardie deviennent presque familières sous la plume du philosophe et historien, auteur bien connu de la France contemporaine. Car Taine a le génie de capter l’esprit des lieux, s’arrêtant tout aussi bien sur la grandeur d’un retable d’église que sur une ornière encore visible laissée par le passage des chars antiques… Évitant le style encyclopédique avant l’heure, c’est sa propre expérience de voyageur qui nourrit ces lignes sensibles sous la forme d’un journal. Aussi le lecteur s’étonnera-t-il de la fraicheur des témoignages recueillis par l’auteur, n’hésitant pas à rapporter une conversation qu’il eut avec un prêtre consterné par les outrages laissés par des soldats acquis à la cause laïque qui sévissait alors, un véritable micro-trottoir réaliste avant l’heure. Si notre guide a lui-même été conseillé sur les lieux à visiter, sa profondeur de jugement lui permet de replacer cette multitude de faits et d’observations dans une vision plus globale et synthétique. Grâce à un style concis et précis, Taine sait aller à l’essentiel, tout en aimant à perdre parfois son lecteur dans les ruelles sans issue qui constituent le charme de tout voyage. Si les préjugés ne manquent pas, ils sont souvent ceux de son temps et n’enlèvent rien au charme de l’ouvrage. Un journal écrit à la première personne, une heureuse conjugaison pourtant inhabituelle à l’auteur, qui accompagnera délicieusement tout amoureux de l’Italie.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Correspondance George Sand et Eugène Delacroix ; « Je serais folle de vous si je ne l’étais d’un autre », Coll. Poche, Édition Le Passeur, 2019.

 


Quel régal que de lire cette correspondance entre George Sand et Eugène Delacroix ; lorsque l’écrivain rencontre le peintre, nous sommes en 1834, George Sand vient de rompre avec Alfred de Musset, une passion tumultueuse qui vient de la briser ; de son côté, Delacroix connaît également une déception amoureuse. Est-ce ce point de dérive commune qui, de prime abord, les rapprochera l’un de l’autre ? Le peintre vient d’accepter de faire le portrait de l’écrivain, de la femme déjà célèbre maintenant aux yeux tristes et aux cheveux coupés courts pour en avoir – comme son héroïne, fait offrande à Musset… La première lettre qu’écrira Georges Sand à Delacroix sera seulement pour le décommander, et remettre ce premier rendez-vous de pose, parce que s’estimant trop affligée par cette rupture. Lettre courte, certes, et pourtant de cette première missive datée exactement du 20 novembre 1834 débutera entre eux une belle et longue activité épistolaire, reflet de leur amitié, qui durera jusqu’à la mort du peintre en 1863. Devenant très proches, les lettres tant de George Sand que celles d’Eugène Delacroix sont tissées d’intentions, de tendres mots et d’une belle retenue tout amoureuse. À ce titre, le titre retenu pour cette correspondance traduit à merveille cette sensibilité particulière qui les unira. « Restons bohémiens cher œil noir, afin de rester artistes ou amoureux, les deux choses qu’il y ait au monde », lui écrira-t-elle en septembre 1938. L’écrivain s’est éprise de Chopin, mais forte de cette nouvelle passion, elle redoublera d’intention à l’égard du peintre, d’humeur trop souvent mélancolique. Elle n’hésite pas à l’appeler « Mon petit vieux » ou simplement « Lacroix ». Faite d’une compréhension mutuelle, leur amitié reposera avant tout sur l’art, la musique – dont celle de Chopin mais aussi Franz Liszt, la peinture, les lettres, etc. Delacroix sera, bien sûr, comme tous les proches de George Sand invité avec Chopin à de multiples reprises à Nohant, il y viendra deux fois. Au fil des années, cette amitié connaîtra, certes, quelques distances et divergences de vues, notamment pour des raisons politiques, mais jamais ne sera négligée ou rompue, ainsi qu’en témoigne cet échange épistolaire s’échelonnant sur presque quarante années, reflet d’une longue et sincère amitié, mais aussi de cette époque foisonnante qui fut celle du milieu du XIXe siècle.
La présente correspondance a fait l’objet, pour cette édition, d’une riche et agréable préface signée Danielle Bahiaoui, professeur de lettres et secrétaire général des Amis de Georges Sand. À celle-ci viennent s’ajouter des annexes tout aussi intéressantes : l’une consacrée au peintre sous la plume même de George Sand et issu de « Histoire de ma vie » ; une étude « A propos de Michel-Ange » signée, elle, du peintre ; enfin, l’ouvrage se referme sur une passionnante étude signée de nouveau Danielle Behiaoui et ayant pour sujet le fameux portrait qu’exécutera Eugène Delacroix de George Sand, un portrait chargé d’émotion au même titre que l’ensemble de cette correspondance.

L.B.K.
 

Patrick Mauriès : « Quelques Cafés italiens », Éditions Arléa, 2019.
 


Un bien plaisant opuscule consacré en ces heures estivales à « Quelques Cafés italiens » signé Patrick Mauriès aux éditions Arléa. C’est sous les signes de ces fragrances toutes italiennes que l’auteur a en effet choisi d’emmener son lecteur de café en terrasse à la recherche de ce parfum si prégnant : « celui, mêlé, d’expresso, de bitter, d’amande et de marsala qu’exaltent les cafés en Italie – bien distincts des nôtres… ». Patrick Mauriès a écrit ces pages sur plusieurs années lors de ses pérégrinations de caffè en caffè, sans hâte ni calcul, juste le plaisir de ce partage qu’offrent encore aujourd’hui ces lieux singuliers que sont les cafés italiens. Des lieux ni intimistes ni tout à fait extérieurs où présent et histoire s’offrent volontiers aux mots et à l’élégance de l’écriture. Le Caffe Florian, bien sûr, à Venise, Petruccio à Naples… Flânerie, frivolité, passions, bavardages, commérages dans lesquels s’invitent quelques photographies, mais aussi et surtout, poésie, théâtre, peinture, écrivains et belles se mirant dans les jeux flous des miroirs de l’histoire. « Les cafés sont des théâtres d’ombres ; chacun d’eux draine une étrange Lituanie d’images, des fragments flous de décors, des détails figés… », écrit l’auteur ; s’immisce aussi une joyeuse typologie des cafés italiens et de leurs clients, café de résidence, de passage, « boite à politique », etc. ; plus qu’une aride définition, c’est de chatoyantes personnalisations qui s’y déploient au gré des cafés et époques… Des lieux fatigués de leur longue histoire, plus lointaine que celle des cafés parisiens, et leur donnant cet air de vieil aristocrate ou de fiers flibustiers, mais toujours, là, bruissants des feux de leur mémoire. Réminiscences, anecdotes, c’est à une heureuse nostalgie que nous convie en ces pages Patrick Mauriès, picorant çà et là au filtre de la poésie, remontant jusqu’à l’histoire même du café telle quelle nous le fut rapportée par Antoine Galland (« De l’origine et du progrès du café », éditions La Bibliothèque, 2017). Dans cet élégant style qui leur sied si bien, les cafés italiens de leurs fastes et lustres d’antan y prennent alors corps et vie, avant que l’auteur ne les laisse flotter ou voguer… L’auteur a glissé pour cette réédition dans sa préface quelques lignes actualisées, notant une certaine résurgence des cafés mais sans pour autant renier son amoureuse attirance pour ces illustres caffè italiens, passant de l’ombre des longues arcades italiennes où s’alignent presque à l’infini tables et chaises à ces terrasses surannées, mais aujourd’hui encore toutes ensoleillées et sachant si bien prolonger le soir venu le plaisir de s’y retrouver ou d’y lire.

L.B.K.
 

Dante Alighieri « L'Enfer » traduction nouvelle de Michel Orcel, éditions La Dogana, 2019.
 


 

Tout amoureux de Dante Alighieri (1265–1321) chérit ces vers fameux ouvrant l’œuvre maîtresse la Divine Comédie, chef-d'oeuvre de la littérature mondiale :


Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
ché la diritta via era smarrita.

Ce sont ces mêmes vers qui ont poussé le poète, romancier et traducteur Michel Orcel à proposer une nouvelle version de « L’Enfer » en réaction à certaines traductions récentes dont il ne goûte guère le style ! Réaction atrabilaire, certes, mais qui donne naissance à un somptueux travail sur la première partie de l’œuvre, L’Enfer, paru aux éditions La Dogana, cet extraordinaire poème évoquant le périple du narrateur successivement à travers l’enfer, le purgatoire et le paradis. L’éditeur Florian Rodari ne cache pas son plaisir d’avoir enfin pu proposer une traduction nouvelle de la première partie de cette œuvre unique en son genre qui repose sur cette alchimie toujours fragile entre rythme, scansion et musique, passée à la postérité depuis des siècles. Quels poètes ou artistes n’ont en effet su louer la beauté de son récit, celle de sa versification ? Botticelli vient bien entendu immédiatement à l’esprit, lui qui sut si bien saisir toute la nouveauté proposée par le texte du poète avec les illustrations mémorables qu’il réalisa à la pointe d’argent et à l’encre ou encore William Blake et sa centaine de dessins tout autant tourmentés que voluptueux, sans oublier Delacroix, Gustave Doré, Auguste Rodin... Michel Orcel a su empoigner cette poésie conçue en tercets enchaînés d'hendécasyllabes en langue florentine pour proposer une traduction par le décasyllabe français, le plus proche de l’original et autorisant une musicalité certaine, fidèle à l’esprit et à la lettre de Dante.
Formé à l’école de Thomas d’Aquin, sans omettre les leçons d’Aristote, ainsi que la rappela le pape Benoît XV dans sa lettre Encyclique In Praeclara Summorum en 1921, c’est en effet la foi catholique qui inspire cette œuvre puissante qui ne ménage pas ses effets, comme ses coups de poignards effilés. Le traducteur a su, lui aussi, être guidé par cette force puissante afin d’en restituer la beauté et les splendeurs qui font de la Divine Comédie une œuvre au cheminement singulier, cheminement qui n’a rien d’une promenade de santé comme le relève dans sa préface Florian Rodari, saluant cette tempétueuse audace dont fait preuve Michel Orcel pour des choix de traduction qui n’ont rien de convenu : « Corde jamais ne projeta fléchette qui si vite vola dans l’air, légère, comme cette nacelle que je vis » « Pousse donc ta tête plus avant jusqu’à pouvoir bien distinguer de tes yeux le visage de la pute souillonne, échevelée, qui, de ses ongles merdeux, se griffonne tantôt à croupetons tantôt dressée »… des réalités bien triviales – âmes sensibles, attention - non occultées par cette traduction et qui n’en rendent pas moins saisissants ces contrastes à l’occasion de "L’excursion cosmique à laquelle Dante veut convier le lecteur dans sa « Divine Comédie » » et qui « … s’achève devant la Lumière éternelle qui est Dieu lui-même, devant cette Lumière qui est dans le même temps « l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles », selon un autre pape amoureux des arts, Benoît XVI. C’est justement tout le génie de l’œuvre de Dante que de rendre, grâce à la poésie, ces cheminements de l’âme des tréfonds de la vie à la lumière ultime. La puissance du style du poète fait mouche avec la traduction de Michel Orcel, jubilations multiples qui valent plus d’un film aux effets spéciaux. Le lecteur serpente sur ce chemin sinueux fait de nos turpitudes et de celles de nos aînés, la pestilence guette chaque pas alors que le rayonnement de cette œuvre éclaire ces pénombres de la plus belle des manières. Vivement le Purgatoire !

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

Philippe Sollers "Graal" Collection Blanche, Gallimard, 2022.
 


Ni disciple des Monty Python, encore moins un vénérateur des Chevaliers de la fameuse table, Philippe Sollers, ou tout au moins le narrateur de son dernier roman, ne part pas en quête du Graal, mais l’a trouvé depuis bien longtemps… C’est en terre atlantide, jadis prospère et de nos jours cachée sous des immensités d’incertitudes et de révisionnismes, que se trouve la source de ce continent disparu « mais toujours actif atomiquement, et génétiquement dans l’ombre ». Comme à l’accoutumée, Sollers avance dans l’ombre, en plein soleil. Ce nouvel Atlante amoureux des îles sait que ces dernières sont reliées à ce royaume éternel, source vitale où puise ce jouisseur absolu. Mais nulle trivialité dans ces évocations – même si quelques détails dont Philippe Sollers a le secret pourront émoustiller ou choquer, c’est selon. Le propos est ailleurs et sert une voie, la fameuse voie, non rectiligne qui mène à la mort après avoir vraiment vécu. Être « l’unique roi de son royaume », avoir cette chance de parler une langue intérieure à l’heure de l’assourdissement général, sans oublier les initiations matriarcales, telles sont les directions qui mènent à ces continents disparus, éternel retour. Le roman confie à qui peut encore entendre et surtout lire : l’Atlante se ressent comme immémorial et cultive le secret comme le silence sans oublier son immense mémoire, qualités qui font cruellement défaut à notre amnésique quotidien. L’amour comme la foi composent ces espaces où le verbe se fait chair et habitavit in nobis ainsi que le rappelle saint Jean. Cette présence nourrit les plus grands artistes depuis les premiers temps de l’humanité, dès les premières grottes ornées. Nulle bondieuserie dans la pensée de Sollers, mais dans notre monde « dégraalisé », un mystère joyeux demeure que cultive l’auteur, ces pages en témoignent.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Jean-Yves Tadié : « Proust et la société », Éditions Gallimard, 2021.
 


C’est à la recherche d’un Proust dans son temps, dans sa société auquel nous convie Jean-Yves Tadié avec cet ouvrage « Proust et la société » qui vient de paraître aux éditions Gallimard. L’auteur nous dévoile, tour à tour, un Marcel Proust sociologue, géographe, historien ou encore psychologue. Le lecteur retrouvera ainsi Proust dans son milieu avec ses domestiques mais aussi le dandy regardant la société et « le peuple ». En ce tournant du siècle, on découvre également un Proust bien ancré dans le monde de la finance même si ses placements seront souvent malheureux et que l’écrivain se dit plus d’une fois exagérément ruiné… L’auteur revient ainsi sur les rapports que l’écrivain entretenait avec l’argent.
Mais, pour cet ouvrage, Jean-Yves Tadié ne s’est pas limité à nous révéler un Marcel Proust en son temps, il a également entendu faire dialoguer cette société contemporaine avec celle-là même de A la Recherche du temps perdu. Ce monde que dépeint et fit vivre avec sa sensibilité et ses émotions l’écrivain en des pages mémorables, modifiant, changeant noms et lieux tout en leur laissant une certaine part de réalité. Ce n’est pas un regard, mais des regards que livre la Recherche. Ainsi, Jean-Yves Tadié analyse-t-il « La France de 1871 et la famille de Marcel Proust » ou ces « Figures de la modernité », que l’on retrouve tout au long de la Recherche et que Marcel Proust, Alfred Agostinelli, mais aussi Albertine, connurent en leur temps. L’auteur ne souligne-t-il pas en son introduction que Marcel Proust fut « un prodigieux observateur, et, d’après les souvenirs de ses amis, dans les salons, les restaurants, voire les maisons closes, un enquêteur infatigable ». La Recherche rend compte d’une société, celle dans laquelle l’écrivain non seulement évolua, celle qu’il observa, scruta, mais aussi celle qu’il écrivit et imagina. Or, « la société décrite et analysée par Proust, parce qu’elle est représentée de manière symbolique, est encore vivante, et même « créatrice ». Les structures profondes échappent au temps et aux modes. Il y a une mode des modes qui, elle, ne se démode pas. », ajoute Jean-Yves Tadié.
Qu’il soit boursicoteur peu chanceux, technophile amoureux, géographe des lieux…, c’est le portrait d’un Marcel Proust moins connu, parfois inédit que convoque en ces pages Jean-Yves Tadié, et ce, pour le plus grand plaisir du lecteur.

 

L.B.K.

 

« André Suarès – Ports et rivages – Anthologie » ; Edition établie, présentée et annotée par Antoine de Rosny, 384 pages, « Les cahiers de la NRF », 2021.
 


Ravissement que de trouver réunis dans ces « Cahiers de la NRF » les écrits ayant pour fil directeur les « Ports et rivages » dans l’œuvre d’André Suarès. Deux mots qui à eux seuls évoquent bien des facettes de l’écrivain ; Les ports comme liens d’attache, telle Marseille, sa ville natale à laquelle il restera attaché, mais aussi les rivages, inséparables des ports, appels du large et de liberté. Suarès n’eut de cesse affectivement de chérir cette liberté dont il paya lourdement le prix toute sa vie. Si André Suarès fut épris de connaissances, d’art, de livres, s’il fut portraitiste, essayiste, visionnaire, s’il eut aussi pour passion la musique, l’écrivain - bien qu’établi à Paris, voua également un amour immodéré pour la mer. On songe, à l’Italie avec « Le voyage du Condottière » et à Venise ; On songe à la Bretagne avec « Le Livre de l’Émeraude » et, bien sûr « Marsiho », sa ville natale. N’a-t-il pas écrit « La mer est mon horizon : ailleurs je ne respire plus ». Et ne se définissait-il pas dans « Le voyage du Condottière » comme un « homme de la mer avant tout ».
Mais, cette quête de beauté si chère au poète, d’horizons et d’infini, d’indépendance qu’offrent « Les Ports et les rivages » ne saurait se limiter à ses œuvres les plus connues, l’écrivain fut en effet l’auteur sous divers pseudonymes de plus d’une centaine de livres, d’écrits publiés dans des revues, sans oublier ses carnets et une abondante correspondance. Aussi est-ce tout le mérite de cette belle anthologie, présentée et annotée par Antoine de Rosny, professeur de lettres classiques et membre du comité d’André Suarès que de mettre en valeur et nous encourager à découvrir ces joyaux de l’écrivain. Ce sont des « Ports et rivages » célébrés, contrastés, opposés, mais aimés ; Bretagne et Provence… Mais, aussi des ports rêvés, ceux des mers grecques et de la Sicile…
Des textes et poèmes choisis et accompagnés d’un riche appareil critique dans lesquels le lecteur retrouvera ce style inimitable qui fut celui d’André Suarès (1868-1948). Cette incomparable « sensibilité mise à peindre le vert Océan breton ou à décliner à l’envi l’inégalable bleu méditerranéen ! » écrit Antoine de Rosny dans sa présentation.

L.B.K.

 

Sibilla Aleramo : « Une femme », Éditions des Femmes, 2021.
 


« Depuis que j’avais lu une étude sur le mouvement féminin en Angleterre et dans les pays scandinaves, ces réflexions se développaient dans mon esprit avec insistance. J’ai immédiatement éprouvé une irrésistible sympathie pour ces créatures exaspérées qui protestaient au nom de la dignité de toutes, jusqu’à supprimer en elles les instincts les plus profonds : l’amour, la maternité, la grâce. Presque sans m’en apercevoir, mes pensées s’étaient arrêtées jour après jour sur ce mot : émancipation… »


Une vie se dessinait avec une certaine évidence pour cette jeune fille mais un événement totalement involontaire de sa part va tout bouleverser, l’amour inconditionnel qu’elle portait à son père et réciproquement, ses relations avec sa fratrie, son avenir même. Elle si curieuse de tout et qui semblait ne surtout pas vouloir répéter le schéma de vie de sa mère, qui doutait de la réalité de dieu dans une Italie du nord du début du XXe siècle, elle qui comprend vite que dans son milieu provincial et étriqué, aucune chance d’indépendance ne lui sera accordée. Cela lui prendra des années et des années, luttant contre un mari tyrannique et élevant au mieux son fils, des années de soumission et de révolte, des années de dépendance et de soif de liberté, des années de réflexion pour arriver à écrire. Et écrire lui fut salutaire, lui fit même gagner sa liberté totale certes au prix d’un sacrifice énorme, d’un renoncement innommable, d’un abandon dans la souffrance. Mais lorsque la vie lui souffle à l’oreille que sa place n’est pas dans ce modèle et que seule elle peut défier et s’émanciper de celui des hommes, alors il n’y a plus une minute à perdre, la vie trop courte lui montre la voie, celle qui fera de son avenir celui d’une femme autrice, politisée, d’une liberté intellectuelle qui la portera au rang international par ses écrits et ses luttes sociales. « Mon passé me semblait désormais avoir été commandé par une volonté impitoyablement sagace. Tout n’avait-il pas été disposé en effet pour préparer l’avenir ? »
Cette autobiographie publiée en 1906 après avoir quitté son mari et son fils prouva à chaque lectrice – et lecteur - que la liberté de pensée et d’agir en son âme et conscience pouvait être une véritable révolution et un mouvement réellement féministe en marche. « Qui avait donc le courage d’admettre certaines vérités et d’y confronter sa vie ? Pauvre petite vie mesquine et aveugle, à laquelle on tenait tant !… Chacun tenait son mensonge avec résignation…Les révoltes individuelles étaient stériles ou pernicieuses : les révoltes collectives étaient encore trop faibles, presque ridicules face à l’effroyable puissance du monstre à abattre ! Puis je commençais à me demander si la femme n’avait pas une part active à la misère sociale… » Sibilia Aleramo (1876/1960) est devenue une femme libre et active dans un homme exclusivement masculin et a ouvert, très certainement, la porte à bien d’autres femmes qui ont pris acte que l’émancipation était une volonté personnelle à mettre en marche quoi qu’il arrive.


Sylvie Génot Molinaro

 

« La Grande Grammaire du français » ; Sous la direction d’Anne Abeillé et Danièle Godard, Éditions Actes Sud - Imprimerie Nationale Éditions, 2021.
 


Véritable évènement dans le paysage éditorial français, la sortie de la Grande Grammaire du français (GGF) marque une étape essentielle quant aux outils disponibles sur ce sujet toujours délicat. Il n’est en effet un secret pour personne que la langue française s’avère complexe à maîtriser. Qu’il s’agisse de sa langue maternelle ou d’une langue secondaire, le français fourmille de subtilités délicates à mémoriser et autres pièges rendant son apprentissage souvent difficile. Mais ce sont ces difficultés qui ont concouru à sa richesse et ces multiples finesses autorisent une variété infinie de nuances dont la littérature s’est saisie avec la réussite que l’on sait. Fort de cette importance, les contributeurs de cette imposante grammaire en deux forts volumes sous la direction d’Anne Abeillé et Danièle Godard, en collaboration avec Annie Delaveau et Antoine Gautier offrent pour la première fois aux amoureux de la langue française un outil suffisamment ample et vaste expliquant toutes les virtualités de la syntaxe de la langue écrite, mais aussi parlée et contemporaine.
 

 

L’ouvrage n’a pas exclu parallèlement aux règles classiques les usages plus originaux constatés, faisant ainsi de cette recherche collective un véritable conservatoire de la langue. La GGF, ainsi qu’il faudra désormais la nommer, établit avec brio un état des lieux de la recherche et des usages depuis le milieu du XXe siècle jusqu’à nos jours, les débats ne manquant pas actuellement quant à certains usages en cours… Aussi la manière d’écrire des SMS, des billets d’un blog ou encore les diversités régionales sur l’usage du français sont des points abordés sur ces 2 628 pages en 20 chapitres. 30 000 exemples offrent un ensemble d’une étonnante richesse sous la forme de glossaire, index, tableaux, schémas, fiches et autres courbes mélodiques. La version numérique parallèle permet même d’écouter des exemples sonores !
Le lecteur ne lira bien évidemment pas cet ouvrage en deux volumes de la première page à la dernière, mais on ne saurait lui recommander de découvrir l’introduction passionnante consacrée à cette vaste question : « Qu’est-ce que le français ? ». Il découvrira alors le vaste rayonnement de cette langue très largement employée au-delà de l’Hexagone et de l’Outre-mer. Cette richesse posant une autre question « le » ou « les » français ? Les variations régionales et sociales peuvent laisser pencher vers une vision plurielle à partir de racines communes. Autre découverte, la version numérique parallèle à l’édition papier. Disponible soit en version eBook enrichies (ou PDF Web) soit en ligne, la GGF pouvant être consultée sur smartphone, tablette et ordinateur dans la mise en page originale de la version imprimée. La recherche d’un mot ou d’une notion rend bien entendu cet outil particulièrement précieux pour les étudiants, chercheurs et tout amoureux de la langue française.
Fruit d’un travail d’une trentaine d’années d’un collectif de 59 linguistes français et étrangers, la GGF établit ainsi pour la première fois en France un véritable outil scientifique de la langue française.
 

Dante - « La Divine Comédie », Trad. de l'italien par Jacqueline Risset. Édition publiée sous la direction de Carlo Ossola avec la collaboration de Jean-Pierre Ferrini, Luca Fiorentini, Ilaria Gallinaro et Pasquale Porro, Bibliothèque de la Pléiade, n° 659, 1488 pages, rel. Peau, 104 x 169 mm, Gallimard, 2021.
 


Dante Alighieri (1265-1321) dont nous fêtons le 700e anniversaire de sa disparition, témoigne à la fois des oppositions politiques de son temps (la lutte fratricide des guelfes à Florence), mais aussi de l’élévation de cette âme au-delà des contingences lors de son long exil. L’amour demeure au centre de cette œuvre gigantesque et foisonnante, celui magnifié pour la belle Béatrice et qui conduit le narrateur en un chemin souvent tortueux et périlleux dans les méandres de la vie et de la mort, en trois étapes de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis.
Dans cette chronique où la poésie s’entrelace aux dénonciations les plus triviales de son temps, Dante compose une ode annonciatrice de l’humanisme et conjuguant l’universalité du savoir. Cette poésie omniprésente de celui que l’on présente souvent comme le « père » de la langue italienne se trouve encore soulignée par une langue ouverte aux différentes influences, savantes ou régionales, de son temps comme en ses références antiques en compagnie de Virgile. Cette atemporalité de Dante confère à son œuvre cette magie qui dépasse les époques et touche le lecteur avec cette même acuité qu’une fresque de Michel-Ange, une musique inspirée des psaumes ou encore de Casella… Ainsi que le souligne Carlo Ossola dans sa préface : « La Comédie n’est pas un poème mystique, ce n’est pas un itinéraire sapiential ou initiatique, ni même une simple dette de fidélité envers Béatrice : c’est un accessus – aussi impraticable et limité soit-il – à la joie du regard. ». Cette œuvre inclassable convoque chaque lecteur a une appropriation, lente et exigeante, à emprunter personnellement cet itinéraire pour une connaissance de la vie et de l’après. Les premiers mots de la Comédie sont restés célèbres et témoignent de cet examen personnel : « Au milieu du chemin de notre vie – je me retrouvai par une forêt obscure, car la voie droite était perdue. » À la recherche de cette voie droite – symbole de l’espérance chrétienne – Dante offre de multiples rencontres les plus étonnantes souvent, troublantes d’autres fois. Le lecteur se nourrit de ces visions tantôt béatifiques, tantôt horrifiques, le 7e art n’a qu’à bien se tenir. Grâce à la belle traduction de Jacqueline Risset, le lecteur pourra progressivement franchir ces étapes et s’approcher des sens cachés de l’œuvre à l’image de ceux suggérés par le peintre Botticelli dans ses inoubliables illustrations de la Comédie.
 

Didier Ben Loulou : « Une année de solitude », Arnaud Bizalion Éditeur, 2021.
 


« Une année de solitude » en compagnie du photographe Didier Ben Loulou offre le temps de porter un regard à la fois introspectif et renouvelé sur la vie. A l’image de cet amandier en fleurs sur la terre esseulée donné à voir en couverture de l’ouvrage, ce sont des promesses riches de sens qui effleurent dans ces pages d’une rare profondeur. Le photographe croise le poète et la quête incessante de cette âme éprise d’absolu le conduit à la conjonction de la lettre et de l’image, croisée des chemins de laquelle nous sommes nés, à l’aune de la civilisation.
Point de sublimation artificielle mais une rare acuité sur le réel, ce qui ouvre les portes de la mémoire, celle des lieux toujours renouvelés et pourtant éternellement les mêmes. Ce paradoxe n’effraie pas l’artiste qui veille en Didier Ben Loulou et que ses photographies rappellent. L’homme retrouve la nature en ce qu’elle possède de plus fort, cet humus qui donne naissance et reprend la vie en un cycle aussi implacable que les amours défuntes. Sur une année, Didier Ben Loulou consigne en son journal ces bribes esseulées, le sens à donner à son travail, à sa vie, en une sensibilité à la fois profonde et cachée.
En cette quête de l’indicible, le photographe sait capter ces ondes qui le traversent, frontières toujours ténues entre profane et sacré si chères à Mircea Eliade. Dans les campagnes de Jérusalem, tout comme dans les ruelles de la Ville Sainte, ces signes croisent le chemin de cette âme blessée qui réapprend à vivre, renaissance dont la profondeur des photographies témoignent même si, pour une fois, ces dernières sont absentes de ce journal mais omniprésentes entre les lignes. C’est à ce cheminement auquel nous convie avec discrétion et poésie Didier Ben Loulou, une lente pérégrination dans les confins de notre for intérieur, un voyage intime et captivant.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Michel Leiris : « Journal (1922-1989) » ; Nouvelle édition Jean Jamin, revue et augmentée ; 1056 p., 103 ill., sous couverture illustrée, 140 x 205 mm, Collection Quarto, Éditions Gallimard, 2021.
 


Difficile de classer Michel Leiris, lui qui fut simultanément poète, écrivain, ethnographe et avant tout le témoin en alerte de son temps. Le témoignage qu’il laissa d’ailleurs à l’égard de son Journal s’avère symptomatique de cette difficulté de classement, alors même qu’il connut dans ses enquêtes ethnographiques le travail de fichiers de l’ethnologue : « Un livre qui ne serait ni journal intime ni œuvre en forme, ni récit autobiographique ni œuvre d’imagination, ni prose ni poésie, mais tout cela à la fois. Livre conçu de manière à pouvoir constituer un tout autonome à quelque moment qu’il soit interrompu, par la mort s’entend. Livre, donc, délibérément établi comme œuvre éventuellement posthume et perpétuel work in progress » (Journal, 26 septembre 1966). Les éditions Gallimard ont eu l’heureuse initiative de proposer cette œuvre inclassable dans la collection Quarto, ce témoignage allant de 1922 à 1989, un an avant sa disparition. L’intellectuel curieux de tout se souciait plus des autres que de son propre travail : « D’une certaine façon, je suis l’antihéros de mes écrits dits autobiographiques. Que voit-on, en effet, au centre de ceux-ci ? Un homme des plus quelconques, à la vie des plus quelconques, mais qui simplement sait se regarder et se raconter » (Journal, 18 novembre 1983). Et là réside certainement la qualité de l’auteur de ces notes prises au quotidien, une lucidité sans fards, ni masques, au gré de ses découvertes, de ses rencontres et discussions. Pourtant l’intellectuel « sait se regarder et se raconter » à l’image d’une enquête au long cours, l’objet de cette dernière étant ses humeurs, son goût immodéré pour les beaux costumes et vêtements sur mesure, ce soin apporté au paraître plus profond qu’il ne peut sembler de prime abord ainsi que le relève Jean Jamin qui le connût de 1976 à 1990 au musée de l’Homme. Entre poésie, confessions, ethnographie et autobiographie sans oublier les innombrables curiosités artistiques, Leiris consigne dans ce Journal ce qui fait signe, avec lui-même et dans le siècle dans lequel il s’inscrit. Ce souci extrême de l’attention vigilante surprend et séduit, sans réserve lorsque l’auteur lors d’un Tour d’Espagne en cargo en 1935 note : « Retrouver la source première… ». Phrase qui l’obsède comme un début poème… Leiris reste persuadé qu’il faut amadouer l’écriture en croyant à une certaine bonté des choses et des mots et, à défaut, s’abstenir ! Fort heureusement, sa perspicacité lui permet d’amadouer et de fléchir ces résistances. Si la poésie ne coule pas à flot - ce que ne souhaite pas Leiris - une complicité certaine se fait au fil des années, une poésie qui devient vite synonyme de liberté ainsi que le souligne Philippe Sollers qui releva chez lui cette phrase programmatique : « Je ne peux vivre que dans l’antithèse et le changement. » C’est ce que reflètent ces 1056 pages de notes éparses, avec parfois un seul titre de livre consigné, d’autres fois des idées plus complexes développées telles ces équations mathématiques pour le moins étranges sur les rapports entre le Moi, la Société et la Nature… (p. 285). Entre ces consignations, des rêves, beaucoup de rêves qui souvent en disent plus sur leur auteur que les notes diurnes.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« Charles Juliet : « Pour plus de lumière ; Anthologie personnelle – 1990-2012 », Préface de Jean-Pierre Siméon, Collection Poésie/Gallimard, NRF, Éditions Gallimard, 2021.
 


En ces temps de sortie de crise et de lueur d’été, il faut découvrir ou relire la poésie de Charles Juliet. Pour ce faire, paraît aux éditions Poésie Gallimard une belle anthologie personnelle de 1990-2012, « Pour plus de lumière », un choix de poèmes extraits des nombreux recueils et minutieusement retenus par le poète lui-même. Présentés selon un ordre chronologique, la progression de cette anthologie reflète le cheminement du poète sur les sentiers escarpés et ardus tant des mots que de la vie. Issus du recueil « Affûts » de 1990, ils empruntent « L’Autre chemin » de 1991, allant du « Pays du Silence » (1992) ou d’ « A voix basse (1997) jusqu’au recueil « Moisson » de 2012.
Les titres confient à eux seuls cette réticence aux mots trop faciles, aux mots qui viennent, qui habitent ou hantent les vers mis à nu par le poète.

« Tu ne sais / où aller / comment t’y prendre / quel mot / quel geste/ pourrait / convenir / et ce qui / se propose/ d’emblée/ tu le rejettes/ tu gis / au plus / opaque / de ce qui / récuse / toute / réponse » (Fouilles – 1997).

La poésie de Charles Juliet puise, en effet, sa force et profondeur dans ce rapport aux mots fait de délicate retenue, d’extrême prudence et de sourde méfiance, mais aussi de cette invincible confiance en la poésie et l’écriture.

« attendre attendre / demeurer inerte / laisser s’approfondir / le silence / mais la faim ronge / s’exacerbe / voudrait me contraindre / à forcer le seuil / ne rien tenter / ne rien forcer / et d’un mouvement feutré / suspendre l’affût » (Moisson)

Et si la poésie de Charles Juliet peut paraître épurée, et à tort minimale, aucun de ces qualificatifs ne permet cependant de dire avec justesse, ainsi que le souligne en sa préface Jean-Pierre Siméon, la profondeur et le relief de la poésie de Charles Juliet. Celle-ci puise telle une encre sans fond à la douleur d’écrire, à la source même de l’être :

« Et à chaque voix nouvelle, remonter là où elle prend sa source. De déchiffrer ce qu’elle nous livre de l’être qui nous parle. » (« À voix basse »).

Affronter cette réticence en un combat incessant même si le poète se sent à la dérive ; Pourtant sur cette crête, allant de décennie en décennie, ce sont de belles « avancées », telles des « Moissons » « Pour plus de lumière », qui rythment les vers et poèmes de Charles Juliet ;

« oui, échapper au temps / à ce qui alourdit / nous tient reclus / pouvoir nous déployer / dans l’immense » (Moisson – 2012).
 

LBK

 

François MAURIAC : « Le Bloc-notes » - Tome 1 & 2 - Préface de JEAN-LUC BARRE, Coll. Bouquins La Collection, Éditions Robert Laffont, 2020.
 

 


François Mauriac compte assurément parmi les classiques de la littérature française du siècle dernier. Mais son travail journalistique se trouvait jusqu’à cette monumentale parution dans la Collection Bouquins quelque peu plus confidentiel. Si les lecteurs plus âgés pouvaient encore se souvenir des chroniques régulières tenues par le célèbre éditorialiste à l’Express, puis au Figaro, les plus jeunes ignorent souvent tout de son fameux « Bloc-notes », pourtant tant apprécié. Cet esprit vif et acerbe sut rapidement imaginer, en effet, son propre style, devenu depuis un classique et imité, celui de l’écrivain-journaliste. Doté d’un jugement critique sans concessions, quel que soit le parti politique visé, ses analyses touchaient la plupart du temps au cœur non seulement des pouvoirs en place, mais aussi les institutions dont il avait décidé de dénoncer les abus et incompétences.
Mauriac bénéficiait de soutiens indéfectibles de personnalités importantes tels Pierre Mendès France ou le Général de Gaule. Revendiquant sans complexe sa foi chrétienne, il pouvait assumer une certaine « vocation d’irriter », ainsi que le souligne Jean-Luc Barré dans sa préface à ces deux volumineux volumes. Paradoxalement, si sa poésie et ses romans peuvent sembler à certains avoir quelque peu vieilli, son travail en tant que journaliste – même sur des faits pourtant ne relevant plus que de l’Histoire – a en revanche pris, pour sa part, toute son épaisseur.
Point de travail sur le terrain, ni d’enquêtes pour ces notes régulières, mais une appréhension du monde et de la société associée à l’acuité de son jugement et de sa subjectivité en une subtile alchimie. Aussi n’est-il pas étonnant de trouver chez cet esprit que l’on aurait pu croire conservateur une farouche défense de la décolonisation… La justice et la charité participèrent de toutes ses dénonciations, bien avant les vagues des réseaux sociaux. Journaliste engagé à une époque où cette qualité exigeait du courage et pouvait même s’avérer physiquement périlleuse, François Mauriac compta parmi ceux qui savaient dire « non ».
Que peut trouver le lecteur du XXI siècle dans ces près de 2 700 pages ? Une formidable aventure de l’esprit sur le long terme, deux décennies d’histoire française allant de 1952 à 1970. Dans cet élan journalistique, l’écrivain transparaîtra bien entendu de temps à autre : « Si vaniteux que soit un auteur, il s’étonne toujours si ce qu’il écrit porte loin et porte haut » ; Avec la belle parution de ces deux volumes du Bloc-Notes que François Mauriac se rassure…
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Michel Orcel : « L’Anti-Faust ; suivi d’un Sonnet et de deux Idylles de Leopardi », Éditions Obsidiane, 2020.

 


Que guette le poète Goethe du haut de sa fenêtre romaine donnant sur le Corso ? La lumière ? L’inspiration ? Une avenante Romaine ? Seul le peintre et son ami Tischbein pourraient nous le confier, lui qui sut saisir sur le vif cet instant immortalisé ornant la couverture du dernier recueil de poésie « L’anti-Faust » de Michel Orcel… C’est à cette ouverture d’un monde intérieur, habité et fertile, auquel convient également ces poèmes inédits de Michel Orcel, dont l’œuvre vient d’être tout récemment couronnée par le Grand Prix de poésie de l’Académie française. Nos lecteurs connaissent bien l’inlassable traducteur de Dante, l’amoureux de l’Italie avec Gabriele d’Annunzio, l’énigmatique passionné du Coran ou le chantre de l’Opéra italien, mais avec ce dernier ouvrage, c’est le poète qui se dévoile en des vers où pointe le regard qui se retourne sur les traces laissées par la vie.
Nul désenchantement, nul larmoiement, mais une lucidité à la fois fragile et confiante. L’ironie pointe parfois à l’égard de ses aînés, la gravité aussi avec le lit funèbre. Les étoiles apparaissent ambiguës, elles dont les reflets vibrants retiennent le regard, tout autant qu’ils le questionnent. L’Anti-Faust participe de ce regard critique, celui qui interpelle la connaissance, et le savoir sans limites. L’homme rebelle sait, qu’à l’image de l’Ecclésiaste, tout n’est que vanité alors que le limes de nos certitudes se lézarde sous la plume du poète.
Des poèmes où s’entremêlent des liens à jamais indissociables, des strophes qui apostrophent sans concession et des vers, sans noir désespoir, ni folle inquiétude, échos de L’infini silence et de Leopardi :

« Tu es inquiète ? Sois rassurée :
le temps se dissipe comme tes charmes ;
te restent peu de jours à pleurer. »
(Sur une métaphore du Maître et Marguerite)

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"attraction terrestre" poésies de Wulf Kirsten, traduction de Stéphane Michaud et texte allemand, La Dogana, 2020.
 


Si la majuscule s’estompe au point de disparaître des poèmes de Wulf Kirsten, quelques points d’interrogation, ponctuent cependant des phrases fortes, martelées sur l’enclume de la lucidité :


« - ne voulais-tu pas forger un monde à partir
de la langue ? réponds ! mets aussi ta part
dans la balance, la culture a dégénéré
en hors-d’œuvre … »


Ces vers sans concession de Wulf Kirsten, né en 1934, sont ceux assurément ceux de l’un des plus grands poètes contemporains, même si ce dernier n’a guère trouvé – par quelles circonstances injustifiées ?, d’échos en France jusqu’à maintenant. L’anthologie éditée aujourd’hui par La Dogana devrait réparer cet oubli et faire découvrir toute la richesse d’une langue, à la fois rude et pourtant mélodieuse, à l’image d’une étude pour piano de Scriabine. Les mots convoquent les sens en une scansion exigeante et harmonieuse :


« je profite de la lumière du soir,
moi qui plus d’une fois ai été raillé
comme spectateur du monde »


La minéralité de la nature rythme les vers de Kirsten, sans faire pour autant de sa poésie une ode bucolique. Les pierres constitutives de la terre et de la vie comptent plutôt parmi les legs de ses parents, dans cette contrée de Saxe où son père taillait la pierre et son grand-père le bois… Cet amour de la précision s’est déplacé sur le verbe, accompagné d’un regard à la fois amoureux et intransigeant sur ce qui l’entoure. Stéphane Michaud, son traducteur, est parvenu pour ces poèmes à restituer toute la force et richesse cette langue si particulière, qui ne recherche pas le travail d’orfèvre, mais plutôt la minutie et la rigueur de celui qui sait nommer les choses, ce rapport toujours ténu et délicat entre perception et expression dont la seule langue originelle du poète rend toutes les nuances :

« sinkendes licht nachthinüber,
abglanz über den fluren,
ein schwirren und zirren, hör nur
die zirpenden tonkünstler,
die sich mitteilen, auch
wenn das ohr sie gar nicht
vernimmt… »


L’histoire des hommes s’immisce aussi régulièrement dans la poésie de Wulf Kirsten, l’après-guerre dans l’ex RDA fut loin d’apaiser la vie des hommes déjà tant éprouvés par le gouffre du national-socialisme. Ces blessures demeurent sensibles notamment dans le poème « Bucovine » où cette minéralité récurrente devient témoin de ces heures sombres du pogrom. Le poète ne veut pas non plus oublier cette voix d’un autre poète, Paul Celan, anéanti par l’impensable. Contre l’oubli, sa poésie se veut témoin et résonance. De même, cet amoureux des périphéries ne souhaite passer sous silence les ravages du temps sur la nature et ses talus. Et si quelques villages peuvent encore, certes, avoir bravé le temps, entre deux pages d’histoire, ou quelques champs pierreux être demeurés à l’abri des rageurs remembrements, le temps a cependant passé pour le poète qui nous livre en ces pages un témoignage sensible d’une rare acuité, à l’image de ces tableaux du peintre Caspar David Friedrich tant appréciés par Kirsten.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Lance Hawvermale : « A l’aveugle », 363 p., Éditions Chambon NOIR/Actes Sud, 2020.
 


« Prosopagnosie : Psychopathologie - Trouble affectant la reconnaissance des visages. » C’est Gabriel Traylin, dit Gabe, qui est atteint de ce trouble neurologique l’empêchant de reconnaître le visage de celui ou celle qui se trouve face à lui. Tel un aveugle, il a développé d’autres sens comme celui de l’ouïe, de l’odorat… Dans la vie, il est astronome dans un observatoire au nord du Chili, dans le désert d’Atacam. Là, loin des humains, il peut vivre sans être confronté à son handicap. Ce ne seront pas les étoiles qui lui poseront des questions embarrassantes… « Gabe avait choisi le métier d’astronome pour deux raisons. La première tenait à la possibilité d’être seul ; il n’avait jamais été quelqu’un de très sociable, mais c’était dû à sa condition. La seconde, parce qu’il y avait des choses tout là-haut et que cette idée lui plaisait beaucoup. Des choses qu’on ne trouvait pas sur Terre. Des choses qui avaient participé à la création de l’univers. Ou, pareillement, des choses qui erraient dans la nuit en plein désert. » Et, c’est bien une chose qui erre dans ce lieu perdu où il n’y a âme qui vive que Gabe pense avoir aperçue. Alors qu’est-ce ? Une illusion d’optique ? Ce pourrait être n’importe quoi ou n’importe qui … Cette silhouette… « La silhouette se déplaça d’est en ouest, facilement, avec la souplesse d’un félin ou d’un gymnaste…Tout ce que Gabe savait c’était que, à part les fantômes, esprits desséchés des morts, que les indigènes prétendaient apercevoir quelques fois, il n’y avait âme qui vive dans le coin. »
Sur un vol venant des États-Unis, les jumeaux Westbrook, Mira et Luke dit ce qu’il voit comme il le voit, sans aucun filtre, car « Le léger handicap mental de Luke était marqué par des exemples extrêmes de curiosité, comme de minuscules points de soudure qui faisaient de lui un sujet un peu hors norme. Son syndrome de Down était une mosaïque à mille et une facettes, mais plus remarquable encore, cela signifiait que son QI était dans la moyenne supérieure à celui d’autres individus touchés par le même handicap. Cependant, il n’aurait pu vivre de manière autonome, et ce pour diverses raisons, notamment à cause des fluctuations de sa mémoire. » C’est pour résoudre un mystère lié à Luke et à un livre de l’auteur Benjamin Cable, dit Ben, qu’ils sont venus à Santiago pour le rencontrer, car alors que Lucke est incapable de déchiffrer un texte, il peut lire sans aucun problème le livre écrit par Ben…
Tous ces protagonistes vont se retrouver embarqués dans une terrible affaire criminelle, historique, politique qui va faire remonter à la surface une période de l’histoire du Chili, celle de la dictature de Pinochet et les disparitions suspectes de milliers de personnes. Mais, ils naviguent également dans un décor qui ressemble à celui de la planète Mars, et une sorte de brouillard de science-fiction les entoure. Surtout rester vigilants, ne pas s’endormir pour survivre, prendre des risques, aller au-delà de soi et trouver qui tire les ficelles de cette affaire. Jusqu’où les différents acteurs de cette fiction seront-ils prêts à aller pour découvrir la véracité de leurs intuitions ? Comment expliquer sans être suspect qu’un corps à peine trouvé ait pu disparaître ? Mener une enquête n’est pas donné à tout le monde mais ça vaut certainement le coup d’essayer… Puis les choses basculent dans une autre dimension… Combien de temps peut-on rester de l’autre côté du miroir pour y voir le reflet de la vérité, celle qui peut-être vous sauvera… Dans ce thriller (premier traduit en français par Denis Beneich) Lance Hawvermale souffle sur les braises d’un passé enfoui et réveille les vieux démons de la vengeance, mais également les espoirs de justice.

 

 Sylvie Génot Molinaro

 

« Anthologie bilingue de la poésie latine » ; Sous la direction de Philippe Heuzé, Bibliothèque de la Pléiade, n° 652, 1920 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2020.

 

 

C’est l’amour de la poésie qui se trouve indéniablement célébré dans cette anthologie bilingue de la poésie latine embrassant deux mille ans d’histoire et de civilisation et qui vient de paraître dans la célèbre collection de la Pléiade. Dépassant le statut de langue officielle d’un empire auquel il survivra, le latin a su offrir des trésors que les responsables de cette édition de la Pléiade ont entendu recueillir en un seul volume de 1920 pages.
Les traducteurs sous la direction de Philippe Heuzé ont souhaité moins suivre les traditionnelles divisions en période afin d’aller avant tout à la source même du vers latin et ce qu’il a à exprimer. Cette alliance du latin et de la poésie dépasse ainsi, en ces pages, les périodes auxquelles les humanités nous ont habitués pour proposer un florilège plus subjectif et inspiré.
Les premières sources n’ont guère légué que le souvenir d’une poésie très tôt honorée avec Gallus (dont ne nous est parvenu que quatre vers), fondateur de l’élégie amoureuse, et célébrée dès Ovide. Virgile, Lucrèce, Vulcain, Ovide, Juvénal, Martial sont autant de noms incontournables de la latinité poétique… Si ces bribes laissées par ces classiques laissent forcément rêveur l’amoureux de la poésie latine songeant à tout ce qui a été perdu, leur témoignage contribue indubitablement à cette impression de fraîcheur et d’actualité d’une langue encore bien vivante.
Alors que la période latine classique s’avère fragmentaire à l’image des colonnes esseulées des forums, les témoignages qui ont pu nous parvenir seront, en revanche, nettement plus nombreux au Moyen Âge et à la Renaissance où cette permanence du latin nourrit encore les plus grandes œuvres, preuve que cette langue survivra brillamment malgré les vicissitudes historiques. Si la langue demeure, ses structures évoluent cependant sensiblement avec de nouveaux systèmes rythmiques, l’apparition de la rime, tout en conservant la métrique classique. C’est cette beauté de la langue qui viendra irradier l’inspiration de tous ces poètes jouant de la souplesse et de l’imprécision qu’elle autorise dans l’ordre des mots. Ces carcans libérés, la musicalité du vers peut dès lors se déployer pleinement avec le moins de contraintes possible.
Chaque traducteur de la présente édition a entendu s’inscrire dans ce délicat exercice de respecter à la fois ce libre jeu des mots, tout en transmettant l’inspiration initiale du poète. Par-delà ces impératifs de traduction, l’âme et l’esprit de ces textes ont conduit à des choix harmonieux et inspirés, chaque siècle entretenant un rapport fait d’admiration, tout en nourrissant parfois aussi des aspirations nouvelles. Les Latins puisent, à l’origine, allégrement dans la poésie grecque, la Renaissance aura, pour sa part, cœur de revenir à la période classique du Ier siècle avant notre ère, alors que le XIXe siècle redécouvrira le Moyen Âge… Ces liens ténus ajoutent à la richesse de cette poésie sans cesse renouvelée, puisant à l’incontournable Virgile pour lequel Dante nourrira l’admiration que l’on sait, inspirant à son tour de nouveaux vers… en une autre langue vulgaire florentine. Baudelaire verra lui aussi dans le latin les moyens d’enrichir encore son inspiration, ce latin du Bas Empire naguère qualifié de décadent, et qui viendra éclairer son poème « Franciscae meae laudes ».
Enfin, lorsqu’un poème de Pascal Quignard en latin fragmentaire vient conclure cette anthologie des plus inspirées, le lecteur se prête à espérer que la langue latine poétique aura encore de beaux lendemains, moins sombres de ceux du poète, et moins apocalyptiques que ce qui a pu être prédit !
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Rudyard KIPLING : " Puck, lutin de la colline et autres récits" ; broché, 1248 p., 132 x 198 mm, Collection Bouquins, Éditions Robert Laffont, 2020.
 


Les amateurs de Kipling - ils sont nombreux – ne pourront que se réjouir de cette dernière et volumineuse édition consacrée à Rudyard Kipling établie par Francis Lacassin dans la fameuse collection Bouquins. Ce sont plus de 1200 pages de récits que pourra découvrir ou redécouvrir le lecteur ; des récits nourris de cet émerveillement et passion encore intacte du romancier, alors même que ce dernier s’était retiré dans la campagne anglaise après avoir vécu aux Indes, aux États-Unis et au Transvaal.
La magie de Kipling opère en effet dès ce premier récit « Puck, lutin de la colline ». Nous ne sommes plus dans la jungle, et au lieu et place de la panthère Bagheera, de Mowgli et du tigre mangeur d'hommes Shere Khan, c’est un lutin surnommé Puck qui semble tout droit hérité des mythologies celtiques et saxonnes… Ainsi que le faisait justement remarquer André Maurois : « Kipling, comme Hugo, comme Swift, comme Balzac est un grand phénomène naturel qui a maintenant sa place dans l’histoire des hommes ». Le génie de l’écrivain se saisit d’un cadre, certes, moins exotique, mais qui au tout début du XXe siècle (1906) distille par le filtre de la magie et de la fantaisie des traits de l’histoire de l’Angleterre.
Rédigées dans le Sussex, ces courtes histoires se nourrissent à la même veine, celle de la légende intriquée d’une certaine véracité plausible propre à l’univers des enfants. L’elfe Puck s’avère être l’un de ces témoins de l’Histoire, et par ses yeux, bien d’autres histoires prennent naissance, comme celles des légions romaines plus vraies que nature, alors que poésie et narration s’entrecroisent avec pure délectation pour le lecteur médusé. Cette exploration dans l’archéologie de la mémoire collective laisse pantois, un élément a priori ordinaire se métamorphose en autant de digressions imaginaires, tout en renforçant merveilleux et présent.
Mais, parallèlement à cet émerveillement encore intact, sourde aussi la douleur pour celui qui reçut, le plus jeune, le Prix Nobel de littérature en 1907. Kipling devient alors le témoin implacable du destin de l’Empire britannique dont l’effritement probable ne pouvait passer inaperçu sous sa plume. « La Lumière qui s'éteint » (The Light that Failed) parvient à se saisir du thème délicat de la douleur en évoquant la vie d’un peintre gagné par une cécité progressive. Le héros Dick Heldar connaît alors les affres du désespoir, la tristesse qui s’en dégage atteignant des sommets étonnants qui ne devaient pas être étrangers à leur auteur.
Contrairement à l’idée reçue et à tort trop répandue, Kipling peut et doit se lire à tout âge, et ce dernier volume paru dans la Collection Bouquins l’atteste merveilleusement.

Ce volume contient : Puck, lutin de la colline – Retour de Puck – La Lumière qui s’éteint – Histoires comme ça – Ce chien, ton serviteur – Stalky et Cie – L’Histoire des Gadsby – Les Yeux de l’Asie – Histoires des mers violettes – Souvenirs. Un peu de moi-même pour mes amis connus et inconnus.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

LOIN-CONFINS – de Marie-Sabine Roger - roman, Éditions du Rouergue, 2020.
 


« Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver », écrivait René Char dans « La parole de l'archipel ». C'est cette phrase à la délicate vérité qui ouvre le nouveau roman de Marie-Sabine Roger connue, elle-même, pour la prose poétique de ses livres.
Ici, à la lisière de la poésie et de la « folie », celle décrétée par les organigrammes psychiatriques, Tanah, petite fille de 9 ans et dernière-née après trois frères, entretient une relation bien particulière avec un père fantasque ou poète, doux rêveur ou possible danger, selon les moments, qui lui conte l'histoire de sa famille... Un vrai secret. Est-il vrai, imaginé, fabulé, rêvé au plus profond d'un esprit « border Line » ? Pourquoi inventer cette histoire de famille qui emporte Tanah dans un monde si séduisant qu'il pourrait aussi la détruire lorsqu'elle s'apercevra que son père, roi de pacotille, danse sur un fil d'équilibriste prêt à rompre à n'importe quel moment. Et pourtant, Tanah le suit dans tous ses récits et y croit fermement toute son enfance. « C'est cela dont elle se souvient, la voix profonde de son père, ses cheveux grisonnants, ses épaules un peu maigres drapées dans son manteau de pourpre, le teint pâle, l’œil gris, rêveur et doux, posé sur l'horizon ou perdu au hasard dans les semis d’étoiles, les mains fines, soignées, ardentes, expressives. Des mains comme pinceaux, des ciseaux de sculpteur, des mains de dentellière appliquée aux fuseaux, et toute cette majesté qui émane de lui cependant qu'il décrit la vie de l'Archipel à sa fille Tanah et qu'il tisse pour elle, pour elle seule au monde, le fil dur et soyeux des généalogies ».
Dans cette relation exclusive, le reste de la fratrie est oublié, tout comme la mère de Tanah, elle qui ne porte à sa fille aucun amour maternel révélé. Ainsi, tout en regardant la Voie lactée, Tanah, le dos collé aux genoux de son père, l'écoute lui raconter l'histoire de son royaume perdu, Loin-Confins et de tout ce qui concerne cette île, archipel dans un océan bleu appelé Frénétique. « Son père lui invente enfance sauvage, avec pour garde-fou ce simple préalable : ils vivent en exil, ils ne régneront point ».
Mais, un jour tout bascule et la « vérité vraie » comme disent les enfants surgit aussi terrible qu'une tempête, « le monde de son père est un château de cartes, si personne n'y touche, il peut tenir mille ans. Un souffle, et il s'effondre. » Comment se protéger de ces sombres années durant lesquelles son si gentil fou de père ira vivre ailleurs, dans une maison de repos pour le dire pudiquement, qui n’est qu’autre qu’un asile ? Où aller lui rendre visite et jusqu’à quand ? Adulte Tanah se posera encore et encore la question en allant le plus possible voir son grand Roi au regard vague et perdu. Seule la possibilité de se remémorer tout le récit quasi mythique de cette improbable île de Loin-Confins aidera Tanah à rendre toujours vivantes les saveurs de l’enchantement que son vieux père lui a transmises... Alors chaque événement, chaque déception, trahison, joie et douleur auront cette couleur particulière qu'elle seule pourra percevoir.
C'est une belle histoire qui touche à l'imaginaire de chacun, un côté « Alice ou de l'autre côté du miroir » ou « Big fish » ou encore « Peter Pan », comme un joli conte où l'on aimerait se réfugier, et en être le prince, la princesse... Juste pour faire « comme-ci », un « on dirait que »...

 

Sylvie Génot-Molinaro

 

« Giono » ; Cahier de l’Herne, Collectif, 288 p.,

Éditions de L’Herne, 2020.

 


En cette année 2020 qui marque le cinquantième anniversaire de la mort du célèbre écrivain et poète Jean Giono, les éditions de l’Herne ont eu l’heureuse initiative de consacrer à ce grand nom de la littérature française un riche, foisonnant et dynamique Cahier sous la direction d’Agnès Castiglione et de Mireille Sacotte. Les fameux et attendus Cahiers de l’Herne ont fait choix pour ce dernier titre, mené en collaboration avec notamment Michel Gramain et Jacques Le Gall, d’appréhender Giono hors des sentiers battus, loin des habituels et surannés clichés l’ayant trop souvent et longtemps accompagné : « (…) évidemment fort loin de tout « régionaliste » ou d’un quelconque « retour à la terre », annonce d’emblée Agnès Castiglione dans son avant-propos. Car jamais tout à fait la Provence, jamais tout à fait les Alpes, c’est bien d’un imaginaire, poétique et singulier, inépuisable dont il s’agit lorsqu’on aborde l’immense œuvre de Giono, cet autodidacte nourri de littérature grecque, né à Manosque en 1895, et fils d’un cordonnier anarchiste au large cœur ; Une œuvre dès plus variées marquée par une perpétuelle oscillation entre le merveilleux et le terrifiant, mêlant, tel un magicien, tant l’enchantement que le désenchantement, et livrant un « Chant du monde » à nul autre pareil.
Mais comment appréhender une telle œuvre aussi diverse et immense rassemblant romans, récits, poèmes, essais, théâtre, journal, œuvres cinématographiques, préfaces et traductions sans oublier, l’homme lui-même ? C’est en 1929, après la liquidation de la banque dans laquelle il était employé que Giono décida de se consacrer à l’écriture. À partir de cette date, il ne cessera jamais plus ; ce sera « Colline » en 28, « Regain » et « Naissance de l’Odyssée » en 30… « Que ma joie demeure » en 1935, « Pour saluer Melville » en 1941, « Un roi sans divertissement » et « Noé » en 1947… « Le Hussard sur le toit » et « Le Moulin en Pologne » en 1951 et 52… Enchaînant succès sur succès, il connaîtra cette notoriété jamais démentie. Comment saisir dès lors un tel destin d’écrivain ?
C’est ce beau et incroyable défi que relève avec justesse ce Cahier de l’Herne. Fort de nombreuses et riches contributions, c’est en effet à un autre regard sur l’écrivain auquel nous convie ce volume. Appuyé de nombreux documents inédits et de signatures choisies, notamment celle de sa fille, Sylvie Durbet- Giono, mais aussi de Jacques Mény, président de l’Association des Amis de Jean Giono ou encore d’Henri Godart, Jean-Yves Laurichesse et Alain Tissut, tous professeurs et spécialistes de jean Giono, ce sont près de 300 pages qui s’offrent ainsi à la lecture avec en couverture ce sourire pipe aux lèvres de Jean Giono… Lui, fustigeant l’argent, l’armée et la ville, aimant plus que tout la terre, les espaces et la liberté ; Lui qui fut repéré par Jean Paulhan dès 1928, qui rencontra Ramuz, deviendra membre de l’Académie Goncourt, et qui fut l’ami d’André Gide et de tant d’autres... jusqu’à sa disparition en 1970. C’est notamment à ces grandes amitiés, celle de Gide mais aussi celle de Saint-Paul-Roux, auxquelles s’attache ce Cahier, après être revenu sur l’enfance, le siècle et la famille de l’écrivain, poète, essayiste, mais aussi traducteur, lui qui traduisit le premier en langue française avec Lucien Jacques Moby Dick de Melville en 1941.
Au gré de ces nombreuses contributions et documents, pour nombres inédits - carnets, brouillons, textes, archives, correspondances, mais aussi photos - c’est toute la force continue de la création de Giono qui se révèle au lecteur. L’espace, paysages, perspectives, les sensations, les personnages… Une création qui n’a eu de cesse de se renouveler laissant une immense œuvre marquée du sceau de tout l’imaginaire poétique du fabuleux conteur qu’il fut. « Une parole constante euphorique de la parole créatrice », souligne encore Agnès Castiglione dans son avant-propos. Une œuvre livrant tout à la fois un monde teinté de bonheur, d’eudémonisme, sensible et sensuel, mais également une narration complexe et une lucidité sombre où se glisse aussi parfois l’humour.
Un cahier de l’Herne ouvrant assurément « Sur les grands chemins » de la création de Giono et réservant au lecteur de bien belles surprises et inédits.
Et, en cette période difficile de fin de confinement, alors que les citadins rêvent de s’enfuir, et que tout à chacun rêve d’espace et de nature, quelle plus merveilleuse aventure que d’aller à la rencontre de l’auteur d’ « Un roi sans divertissement », l’un des plus grands écrivains du XXe siècle, Jean Giono, lui qui sut si bien saisir ces « Fragments de paradis ».

 

L.B.K.

 

André Suarès : « Vues sur l'Antiquité – Anthologie », Édition établie, présentée et annotée par Antoine de Rosny, Éditions Honoré Champion, 2020.
 


Il n’est pas exagéré de présenter les écrits d’André Suarès (1868-1948) comme consubstantiels de l’Antiquité. Flot incessant dans lequel l’écrivain saura puiser son œuvre, sans idolâtries, mais avec cette reconnaissance lucide d’un héritage incontestable. Antoine de Rosny a consacré sa thèse à cette culture classique d’André Suarès, aussi n’est-il pas étonnant qu’il ait également réalisé cette anthologie rassemblant théâtre, poésie, mythologie, lieux, et autres essais signés par l’écrivain et partageant ce legs antique. André Suarès s’est toujours présenté comme un poète et un musicien avant tout, quels que soient ses talents d’essayiste qui ont forgé sa réputation. Et si l’histoire des lettres n’a retenu de cette plume prolixe que ses essais sur le talent des autres plutôt que les siens propres, il n’en demeure pas moins que ses aspirations et le soin apporté à son style participent de cet idéal de grandeur et de beauté forgé à l’antique, ainsi que le souligne Antoine de Rosny dans sa préface. Cette anthologie propose dès lors de découvrir ou redécouvrir aujourd’hui les vues de l’Antiquité esquissées en un style unique par André Suarès dans cette belle et nouvelle, celle des éditions Honoré Champion.
André Suarès se révèle être en effet en ces pages un peintre-portraitiste talentueux, dont l’acuité ne cesse de surprendre tel ce portrait d’Empédocle où la poésie prime : « Poète, il l’est avant tout, étant philosophe à la grande manière grecque : créateur d’un monde harmonieux ». Les traits saillants ne manquent pas pour ces portraits parfois incisifs, par exemple « cette blême araignée d’Auguste » ou encore « Rien ne coûte plus ce qui ne coûte rien » en évoquant les nombreuses dépenses occasionnées par les femmes de Salluste… Et alors que le lecteur s’attendrait à un portrait à charge pour le démoniaque empereur Caligula, une fascination certaine pointe dans cette évocation singulière où parmi les nombreuses turpitudes évoquées surgit un certain génie « sui generis » ! À l’opposé, saint Augustin ne trouve guère grâce à ses yeux : « Toutefois, Augustin analyse admirablement sa misère : à force de l’arroser et de la cultiver, il fait de sa pauvreté une espèce de richesse, et un trésor de toutes ses abdications ». Et si, selon lui, si la philosophie de saint Jérôme « est nulle », l’essentiel est qu’ « il ne pense pas, il croit, et tout est dit », à la différence d’Augustin, qui selon lui, est une « écluse à un flot d’homélies » !
La sagacité des traits d’André Suarès est incontestable même si ces jugements peuvent être discutables et discutés par le lecteur, ce qui n’est pas le moindre de leurs mérites. Car, en effet, André Suarès ne polit pas les sujets qu’il appréhende, tendance malheureusement trop fréquente de nos jours, et si cet esprit libre et critique s’implique – même jusqu’à l’excès parfois – c’est pour mieux susciter une réaction de son lecteur. Et ô combien il y parvient, à ravir !
L’Antiquité chez Suarès n’est pas une affectation et encore moins une coquetterie d’écrivain qui soignerait ses humanités, elle préside et structure à un grand nombre d’analyses et de jugements même lorsque l’actualité de son siècle se fait la plus urgente. Ces « Vues sur l’Antiquité » demeurent pour Suarès plus urgentes que jamais, et loin de tout passéisme, elles renouent avec le fil du temps ; Un fil des siècles que certains avaient pensé rompre au nom de la modernité, bévue que nous n’avons nous-mêmes peut-être pas fini de payer…

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Georges Borgeaud : "Lettres à ma mère (1923-1978)", , 12 x 19,5 cm , 43 pages d'ill. en noir et blanc et 16 en couleur, 800 p., Editions Bibliothèque des Arts, 2014.

 


L’acuité et la sensibilité de l’écrivain suisse Georges Borgeaud trouvent certainement leurs racines dans les relations bien particulières qu’il entretint toute sa vie avec sa mère. La correspondance avec cette dernière et réunie dans ce volume sous le titre « Lettres à ma mère » publié par les éditions La Bibliothèque des Arts couvre une période allant des années de jeunesse de Georges Borgeaud, dès 1923, jusqu’à la mort de sa mère, Ida, en 1978. Cette dernière avait imposé à son jeune fils – né d’une union hors mariage – de l’appeler « Tante Ida », s’étant mariée par la suite et ayant honte de cet enfant devenu dès lors à cacher. Abandonné, placé de famille en famille, pensions et autres institutions, Georges Borgeaud a toujours souffert de cette relation contre nature, comme avant lui Paul Léautaud. Nourrissant un sentiment ambivalent mêlé de tourments et d’amour bridé, cette relation douloureuse a directement façonné et ciselé d’angles saillants, et parfois tranchants, le style de l’écrivain, sensible avant l’heure à tout ce qu’il l’entourait. Il faut dire que cette mère – très belle de l’avis général – avait de quoi dérouter. Lorsque son fils sera devenu adulte, elle répugnera alors à arpenter certains lieux publics de Lausanne de peur qu’on ne le prenne pour un « gigolo » à son bras selon ses propres termes… Son fils lui rendra d’ailleurs ses délicates attentions en avouant : « J’avais horreur de ses baisers […] ». Georges Borgeaud n’a jamais caché que sa vocation d’écrivain s’était nourrie à ce lien familial tragique qui lui a appris très tôt ce sens de l’observation, cette acuité aux détails, aux vies fragiles et blessées, une hypersensibilité omniprésente dans ses œuvres. Les lettres de Borgeaud trahissent ce malaise douloureux et sourd, qu’il s’agisse d’une orthographe incertaine, de même que cette culpabilité récurrente quant aux frais occasionnés par ses études. Nul étonnement alors à ce qu’au détour d’une lettre, nous apprenions qu’il ait cherché à entrer dans les ordres monastiques pour y trouver une nouvelle famille, ce qu’il déclinera quelque temps plus tard, comme une fatalité à ne pouvoir s’engager en des liens durables. L’écrivain avait confié en une tragique lucidité : « … je me demande si jamais franchise entre nous a existé. Toutes mes lettres à elle ont toujours été rédigées hypocritement. De son côté, sans doute aussi ? » Le drame se joue alors, lettre après lettre, sur fond de dissimulations, reproches couvés, humiliations gravées à jamais dans le cœur d’un homme qui ne parvient pas avec les années à les dépasser. Il faut avouer que la délicatesse n’est décidément pas au rendez-vous lorsque le fils demande à sa mère l’heure de sa naissance pour établir un horoscope et que celle de lui répondre cyniquement : « Je n’en sais rien. Regarde ton extrait de baptême. Je ne me souviens pas des mauvais souvenirs »… Le quotidien envahit la correspondance de celui qui n’est pas encore l’écrivain consacré, les années de vache maigre en tant que libraire chez Payot, les chambres de fortune, la nostalgie du pays, la guerre qui gronde autour de la Suisse épargnée. Des amitiés se nouent également avec des noms qui compteront pour l’écrivain : Jean Tardieu, Louis Parot, René de Solier et bien d’autres encore… La vie parisienne occupe de plus en plus de place avec la reconnaissance croissante de l’écrivain qui perce au fil de ces lettres, lettres qui restent cependant toujours embarrassées, hésitant entre confessions, reproches et conventions. Avec les années de maturité, si le ton semble plus apaisé, le volcan sourd toujours, prêt à de nouvelles éruptions. Les dernières missives seront brèves, nourries encore de bien de sous-entendus. Jamais le mot « Correspondance » n’aura été aussi équivoque quant au lien épistolier entretenu par Georges Borgeaud avec sa mère.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Gustave Roud : « Journal Carnets, cahiers et feuillets I & II (1916-1936) (1937-1971) », texte établi et annoté par Anne-Lise Delacrétaz et Claire Jaquier, Éditions Empreintes.
 

 


 

Le poète suisse Gustave Roud, né à Saint-Légier en 1897 et décédé à Carrouge en 1976, demeure injustement encore aujourd’hui relativement confidentiel, souvent limité à un cercle restreint de lecteurs. La parution de son « Journal » en deux volumes sous la direction d’Anne-Lise Delacrétaz et Claire Jaquier aux éditions Empreintes devrait cependant contribuer à mieux faire connaître cette personnalité profondément attachée à son terroir et à sa vocation de poète qui se manifesta dès la parution de son premier recueil « Adieu » en 1927.
Rapidement, la qualité de ses écrits étendra sa réputation au-delà de la Suisse romande, alors que ses nombreuses traductions et une passion précoce pour la photographie complèteront le portrait de cet homme discret et réservé, richesse contrastant avec cette poésie nourrie à ce village du Jorat qu’il ne quitta guère de toute sa vie. Ce paysage offre la matière ciselée à cette âme sensible qui apparaît dès les premières notes consignées à partir de 1916, sensibilité dont ne se départira pas l’homme et le poète jusqu’au terme de son journal au début des années 1970.
Le cadre montagnard, à la fois rude et riche de ses variations au gré des saisons, renforce encore cette introspection native du poète. L’écrivain Georges Borgeaud, ami de Gustave Roud, évoqua cette vie en apparence austère en compagnie de la sœur du poète, Madeleine, jours « sans grands accidents apparents », mais cependant propices à cet approfondissement poétique dont témoignent son œuvre et ce Journal.
Claire Jacquier souligne en introduction à ce « Journal » la difficulté de proposer une édition intégrale tant les notes de Gustave Roud présentent des frontières floues de classement ; Mais ces deux volumes offrent assurément la source la plus aboutie afin d’entrer plus encore dans l’intimité du poète, celui-ci livrant une autre image de lui-même, encore différente de ses nombreuses correspondances.
Gustave Roud était, en effet, bien conscient de l’importance de l’exercice du Journal, exercice hérité du XIXe siècle, et auquel il attachait un soin particulier, à l’image de ses cadrages photographiques si méticuleux. La poésie apparaît dès les premières notes comme étant l’élément central de sa vie, « ma seule raison d’être », consigne-t-il. Mais cette compagne de tous les jours sait aussi être exigeante et la fragilité de ce caractère sensible transparaît également au fil des pages, une « écriture sélective de soi », ainsi que le relève justement Claire Jacquier qui écarte toute glorification personnelle. Bien au contraire, c’est la lente construction de soi, et sa consignation lucide, qui scandent ces pages sans jamais faire fi néanmoins d’un jugement critique. Miroir « des rythmes réguliers de ma vie, les grands rythmes profonds que les quotidiens et superficiels mouvements d’esprit rendraient insaisissables à ma mémoire infidèle », ce Journal invite à une incessante pérégrination réservée, mais profonde, tourmentée, toujours dirigée par cette haute exigence de l’écriture, une écriture chargée de traduire cette richesse intérieure en mots que cette édition soignée sublime indéniablement.

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

Charlotte-Adélaïde Dard : « Les naufragés de la Méduse », Coll. Les Plumées, Éditions Talents Hauts, 2019.

 


Récit d’une vie, d’une incroyable vie…
« Les naufragés de la Méduse » n’est pas un roman, mais un récit tragiquement vrai. En effet, aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est le récit du funeste naufrage de la Méduse, que nous donne, non seulement à lire, mais quasiment à revivre en ces pages l’une des rares survivantes Charlotte-Adélaïde Dard (1798-1862). Un témoignage effroyable dans le style propre au XIXe siècle et relatant ce tristement célèbre naufrage ayant si fortement marqué la mémoire collective et ayant inspiré tant d’écrivains et de peintres, dont, bien sûr, Géricault et sa célèbre toile du même nom.
En 1815, l’auteur, née Picard, à l’époque âgée de 17 ans et orpheline de mère, s’embarqua avec son père, sœurs et cousine sur cette fameuse frégate « La Méduse » pour le Sénégal, une expédition qui devait connaître au large des côtes de Mauritanie un des plus affreux naufrages… Survivante, ralliant avec sa famille Saint-Louis, elle sera prise en charge par le gouverneur anglais. Un récit terrifiant, effroyable, et malheureusement non issu d’une fertile imagination…
Charlotte-Adélaïde Dard avait fait à son père la promesse de relater cette expédition et naufrage. C’est cette promesse qu’elle tint en écrivant à la mort de ce dernier cet ouvrage qui nous est aujourd’hui parvenu ; Une promesse tenue et que le lecteur renouvelle en quelque sorte en lisant ces incroyables pages. Lorsqu’elle entreprit ce récit, Charlotte-Adélaïde Dard avait connaissance des récits antérieurs de M.M. Savigny et Corréard ayant déjà relaté le célèbre naufrage, à cette différence près... une différence que le lecteur ne pourra, bien sûr, que mesurer en lisant ce témoignage unique.
Mais la vie de Charlotte-Adélaïde Dard ne s’arrête pas là : Elle s’établira par la suite cinq années durant en Afrique sur l’île de Safal, et à l’instar de l’écrivain Danoise Karen Blixen (qui, un siècle plus tard, contera sa vie en Afrique dans le célèbre roman « Une ferme en Afrique ») tentera d’y cultiver une terre ingrate et d’y construire sa vie de femme ; Une vie jalonnée encore de malheurs, de défis qu’elle nous conte en ces pages avec la même véracité, mais aussi avec pudeur, celle du XIXe siècle. Son récit, écrit à son retour en France en 1820, sera publié en 1824 sous le titre original de « La Chaumière en Afrique », avant d’être traduit et publié en Angleterre en 1827. Charlotte-Adélaïde Dard retournera après la mort de son mari en Afrique, elle y mourra, âgée de 64 ans, en 1862.
Rappelons que le naufrage de « la Méduse » viendra s’ajouter au scandale de « L’Utile » ; ce navire négrier dont l’équipage, quelques années plus tôt à la fin du XVIIIe siècle, après un naufrage, et parce que le radeau de fortune construit alors ne pouvait contenir les esclaves noirs rescapés, les abandonnèrent sur l’île. Ils furent redécouverts quinze années plus tard par le chevalier Tromelin, il ne restait alors moins de dix personnes vivantes… Ce sont notamment ces deux tragiques évènements qui permirent de plaider contre l’esclavagisme, mais il faudra encore attendre 1794, puis surtout 1848 pour que l’esclavage soit en France définitivement aboli… Aussi, l’esclavagisme demeure-t-il en ces pages omniprésent.
Charlotte-Adélaïde Dard eut toute sa vie durant beaucoup de courage, courage également – il ne faut pas le sous-estimer, en tant que femme du début du XIXe siècle de braver les préjugés, conventions et railleries pour écrire « Les naufragés de la Méduse » et sa vie en Afrique. Une promesse contre les vents et marées de la destinée. À ce titre, on ne peut que comprendre que l’auteur de l’ouvrage « Cachées par la forêt » (Éd.La Table ronde, 2018), Éric Dussert, ait tenu à préfacer ce poignant récit écrit de plume de femme.
« Il me reste à demander au lecteur son indulgence pour le style : j’espère qu’il ne la refusera pas à une femme qui n’a osé prendre la plume que parce que les dernières paroles de son père lui en imposèrent l’obligation. », écrivit Charlotte-Adélaïde Dard en préambule à cet incroyable récit, son récit.

 

L.B.K

 

Goethe : « Écrits biographiques 1789-1815 », préface et édition établie par Jacques Le Rider, Coll. Omnia Poche, Editions Bartillat, 2019.
 


Goethe ne fut pas seulement le grand écrivain que l’on connaît, il fut aussi un témoin et un historien de son temps d’une lucidité et acuité sans failles. C’est ce que le lecteur découvrira à la lecture de ces « Écrits autobiographiques » donnés dans cette édition établie par Jacques Le Rider, et dans lesquels Goethe revient sur les nombreux évènements qui jalonnèrent sa vie d’homme et dans lesquels il s’impliqua. Ces « Écrits biographiques » commencent en 1749 (date de sa naissance) et parcourent pour cette édition les ans jusqu’en 1815 (Annales - Complément à mes autres confessions ; Campagne de France 1792, Siège de Mayence 1773 ; Entretiens avec Napoléon). Ancien Régime, Révolution Française, Bonaparte, Napoléon, donc.
Véritable mémoire vivante, cette édition en compagnie de Jacques Rider, directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études, auteur de nombreux ouvrages consacrés à Goethe, ne pourra que réjouir tant les amoureux d’histoire que ceux épris d’art et de littérature. Dans ces écrits, après « Poésie et vérité », ses années de jeunesse, c’est l’homme mûr qui prend place, l’homme public indissociable de l’Histoire. La guerre de 1792-93, la Campagne de France, le siège de la République de Mayence, la grande coalition antirévolutionnaire, et la bataille de Valmy, mais aussi Napoléon avec la rencontre d’Erfurt de 1808. Goethe rédigea ces « Annales » ou écrits postérieurement en 1816, alors âgé de 67 ans, et 1825, et n’eut de cesse en ces pages de rechercher une vision dépassionnée, d’une objectivité ou impartialité que le recul des ans et de l’âge lui permettaient alors de tenter de saisir. La première partie de 1789 à 1806 fut publiée pour la première fois en 1829 (volume 31 de l’édition définitive), les années de 1807 à 1822 le seront en 1830 (volume 32). « Campagne de France 1792 » écrit en 1822, fut publié dans sa version originale en 1889.
Les lecteurs découvriront en ce volume, qui s’arrête pour sa part en 1815, des pages émouvantes, celles notamment consacrées à l’année 1805, qui vit la mort de Schiller, une disparition qui allait marquer psychologiquement et physiquement l’écrivain. « L’année 1805 est le sommet des Annales », souligne Jacques Le Rider dans sa riche préface. Des pages de voyages aussi, dont celui de 1801 à Bad Pyrmont et Göttingen. On le voit, à la grande Histoire, se mêlent « Les années et les jours », titre qu’avait initialement retenu Goethe. Un entrecroisement fécond dans lequel Goethe se laisse découvrir année après année.
Pour ces pages d’une lucidité saisissante, d’une objectivité sans cesse recherchée, l’écrivain déjà âgé n’a pas hésité à faire appel à ses propres archives, notes, correspondances… « Il travaille à son autobiographie comme un biographe historien », souligne encore Jacques Le Rider. C’est un écrivain antirévolutionnaire, aussi hostile et critique du despotisme éclairé qu’envers l’Ancien Régime, un esprit hors de « l’esprit du temps », passionné de travaux scientifiques les plus divers et de couleurs, épris - aussi et bien sûr- d’art, de Weimar, et de littérature… Un « Cosmopolite des Lumière qui n’avait pas pensé l’Europe, mais l’humanité. » conclura Jacques le Rider. Un Goethe par Goethe sans fards.

 

L.B.K.
 

Pier Paolo Pasolini : « Une vie violente », nouvelle traduction de l’italien par Jean-Paul Manganaro, Éditions Buchet/Chastel, 2019.

 


Les multiples facettes de Pier Paolo Pasolini convergent toutes vers l’unicité de la poésie, celle qui irradiait d’abord ses recueils, bien sûr, ses films également comme « Accattone » ou « Mama Roma », mais aussi et surtout ses romans tels que « Les Ragazzi » ou « Une vie violente ». C’est cette « Vie violente » qui fait l’objet aujourd’hui d’une belle et nouvelle traduction par Jean-Paul Manganaro. Traduire Pasolini est loin d’être chose aisée, car il faut parvenir à rendre tout d’abord cette saveur du parler romanesco qui fascinait tant l’écrivain venu du Frioul et amoureux des singularités linguistiques. Mais la tâche, aussi ardue soit-elle, ne se limite pas à cette prouesse, le traducteur doit recréer également cet univers qui caractérise chaque espace pasolinien, fait de contradictions, séductions, fascinations entre le quotidien le plus sordide et les apothéoses les plus enlevées. C’est à ce pari ardu auquel s’est attaqué Jean-Paul Manganaro pour le plus grand plaisir du lecteur français qui se trouve spontanément projeté dans ces borgate romaines, espaces périurbains en déshérence entre reconstruction d’après-guerre et laissés-pour-compte… Dans ce roman de jeunesse, véritable plaidoyer pour une partie de la population abandonnée de la vague du consumérisme naissant, Pasolini se fait le prophète de ce qu’il allait advenir par la suite au reste de l’Occident… La violence, contrairement à ce que le lecteur pourrait croire trop rapidement, n’est pas seulement celle décrite de ces jeunes adolescents livrés à eux-mêmes, rebus sans intérêt des bas-fonds romains. Vivant d’expédients et de combines plus ou moins criminelles, ces jeunes puisent une vitalité dans cet élan irrépressible de vivre qui fascina l’écrivain. C’est cette étincelle même qui anime le jeune Tommasino, héros du livre, capable des pires méfaits et parallèlement cherchant la rédemption. Pasolini livre en ces pages puissantes des scènes très fortes comme cette apothéose d’une sérénade des temps modernes qui métamorphose les jeunes voyous en poètes inspirés contrairement à ce qu’évoquait Paul Verlaine dans les Fêtes Galantes pour les joueurs de mandoline… Nous savons ce qu’il est advenu des espoirs de l’écrivain et poète, il nous reste ses livres, notamment celui-ci, un roman qui réservera de belles découvertes.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Les Petits Paris - Promenade littéraire dans le Paris pittoresque du XIXe siècle" de Laurent Portes, Jean-Didier Wagneur, BnF éditions, 2019.
 


Laurent Portes et Jean-Didier Wagneur viennent de publier une savoureuse promenade littéraire dans le Paris pittoresque du XIXe siècle portant le titre alléchant « Les Petits Paris » et paru aux éditions BnF. Derrière le pluriel et le qualificatif se cache une exploration des arcanes labyrinthiques de la capitale, un environnement souvent interlope en marge de ce que les grands romans du XIXe siècle nous ont légué. Cette aventure littéraire débuta dès les années 1820 jusqu’au premier conflit mondial, presque un siècle d’aventures bigarrées, univers transgressifs, et avant tout avec cette gouaille populaire constitutive de bien des arrondissements parisiens. C’est cette flânerie littéraire qu’ont recueillie nos deux auteurs en dressant une cartographie parfois canaille, tel ce tatoueur du 18e arrondissement, le « père Rémy » bien connu des souteneurs, lutteurs forains et des filles… Il faut avouer que Laurent Portes, conservateur en chef des bibliothèques à la BnF, auteur d’un « Paris du vice et du crime », et Jean-Didier Wagneur, chargé de la création de Gallica à la BnF, ont presque quitté notre époque policée pour se plonger dans cet univers qui semble si loin de nos avenues bien nettes et sans vies nocturnes alors que moins de deux siècles nous séparent d’elles ! Les Petits Paris ne s’opposaient pas alors à Paris en capitales mais le constituaient, parallèlement aux beaux quartiers, nul exotisme dans ces évocations, mais des mondes qui coexistaient, se rencontraient parfois, toujours en gardant cette distance que notre époque moderne a cru réduire… « Le vin sait revêtir le plus sordide bouge d’un luxe miraculeux, et fait surgir plus d’un portique fabuleux dans l’or de sa vapeur rouge, comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux » confie Baudelaire dans Les Fleurs du Mal, ces horizons nés de subterfuges pour embrasser des rêves inaccessibles à la plupart de ces âmes. Gérard de Nerval, Joris-Karl Huysmans se saisiront également de ces miroirs déformés et déshérités de la capitale, pour les sublimer en réalités poétiques, magnifiques victoires. C’est un voyage dans une contrée à la fois proche et lointaine de nous que propose cet ouvrage, quelque peu abracadabrant aux multiples illustrations, reproductions de gravures ou photos ; Recueillant des perles littéraires un brin décalées, on y croise un homme à longue barbe arpentant les jardins du Palais Royal à demi nu, vagabond échoué en ces lieux ou encore dans le 4e rue Brise-Miche précisément, et qui existe encore de nos jours, faisant aujourd’hui le bonheur de ce quartier élégant du Marais qui abritait encore naguère des commerces moins avouables… Ce sont ces temps où l’absinthe régnait encore, inspirait les plus grands poètes, Verlaine n’étant pas le dernier, et avait même ses professeurs patentés comme le rapporte cette chronique au sujet de la rue de la Harpe dans le 5e . Il fut un temps où Paris ne comptait que 12 arrondissements, un treizième servit à désigner le lieu des amours illégitimes, un peu plus tard lorsque la capitale en compta 20, un 21e eut la même fonction, et qui termine cet ouvrage incontournable à qui souhaitera mieux connaître Paris par ses petits Paris !

 

Jean-Marie Barnaud : « Sous l’imperturbable clarté ; Choix de poèmes 1983-2014 », préface d’Alain Freixe, NRF, Coll. Poésie/Gallimard, 2019.

 


Cette dernière édition en Poésie/Gallimard, nommée « Sous l’imperturbable clarté », du poète Jean-Marie Barnaud, regroupant un choix de poèmes allant de 1983 à 2014, offre un véritable hymne à la beauté. Beauté éphémère qu’un rien n’ébranle et menace. Des poèmes issus des recueils majeurs de l’auteur et révélant en une forme quasi anthologique et chronologique la force et cohérence de ce grand et trop discret poète qu’est, dans le sillage d’Yves Bonnefoy, Jean-Marie Barnaud. Une puissance poétique intime, d’une sobre et fine retenue, parlant dans un murmure au cœur. Une sensibilité et un travail poétique que vient souligner et inviter à lire la belle préface d’Alain Freixe, poète et essayiste, et ami de longue date de l’auteur. Barnaud, c’est un pur souffle poétique qui appelle et emplit l’âme, des battements d’ailes qui au plus près s’envolent vers…« L’imperturbable clarté ».

« Rien ne t’accueille sur la rive
Qu’un silence humide
Mendiant
Tu ne sais plus à quoi tendre
Ces mains qui hèlent
Ta voix se noue

Parler insulte
Quand tout se tait ».


Une « Imperturbable clarté » que le poète, à la fois, affronte telle une impitoyable main, celle du temps, de l’amour, mais aussi celle qui effleure et calme telle au loin la lueur d’une bougie. A chaque poème, ici en cet ouvrage remanié, se laissent entendre et sentir cette vibration, ce frémissement, simple tremblement, léger chancellement ou vacillement ; Pureté. Pureté de l’évanescence, celle de absente que fait encore entrevoir hier ; Une voix, murmure d’une ombre comme une note tenue, un pas éphémère qui se glisse encore, une passante comme simple présence...

Alain Freixe souligne admirablement cette patience toute Barnaudienne, « quelque chose n’adviendra d’elle que dans le « laisser porter », le « laisser venir », le « laisser passer » dans « l’épreuve des saisons ». Laisser le temps, les mots et la poésie parcourir les veines du poète, les battements, ratures et vers, pour retrouver vie, instants d’une lueur, « Sous l’imperturbable clarté ».

« Et donc regarde-moi
C’est ma supplique
A la dérobée regarde-moi
Puis viens vers tous ces signes
Noircis en juste perte
Accorde-leur l’amitié
D’un long regard

Que ta noblesse les anime ».


L’ouvrage s’ouvre avec deux très beaux poèmes issus du premier recueil de l’auteur, « Sous l’écorce des pierres » publié aux éditions Cheyne en 1983 (maison dans laquelle il deviendra directeur de collection – collection « Grands fonds » jusqu’en 2016), il se referme sur des poèmes du recueil « Le don furtif », dont notamment « La paix des chênes ».

Finalement, refermant l’ouvrage, on se dit avec un rare bonheur qu’il s’agit en fait d’un véritable travail et d’une édition à part entière que nous offre avec cette publication Jean-Marie Barnaud.


L.B.K.

 

Michel Orcel : « Le Jeune Homme à la mule », Édition Pierre Guillaume de Roux, 2019.

 


« Le jeune homme à la mule » de Michel Orcel – écrivain, essayiste, traducteur dont « L’Enfer » de Dante aux éditions La Dogana, enchante par sa fine plume trempée au soleil d’Italie, au charme et goût français et aux mille senteurs. Son rythme épouse celui de la Provence, celle de la fin du XVIIIe siècle et de ce « Jeune Homme à la mule », Jouan et d’Hermine puisque tels sont leur nom respectif. Alors que du Nord soufflent des vents violents et troublés, la Révolution française gagne, c’est un temps encore calme et lent qui scande cette Provence, laissant tout loisir à Jouan de se mettre en route au pas de sa mule pour Sospel, non loin de Turin, chargé de recouvrer quelques dettes que son père lui a confiées. On observe discrètement s’éloigner ce jeune homme d’un autre temps, le lecteur se surprend déjà à le suivre, lui et Hermine avec son pas parfois mal assuré sur les sentiers rocailleux ; quelques lieues ou pages, et déjà cette histoire avance avec en contrepoint l’Histoire…
Il faut commencer la lecture de ce roman comme l’on consent à une balade dans des contrées oubliées, s’émerveiller de la splendeur retrouvée des paysages de Provence, de la Savoie et du Piémont que l’auteur dépeint dans toutes leurs nuances magnifiquement ; Sospel, Turin, Nice – Capitale du Comté de Nice appartenant non au Royaume de France mais encore à celui de Sardaigne, des horizons tout stendhaliens offrant à son lecteur cette brise subtile et littéraire pleine de lumière et de senteurs. Mœurs, coutumes et costumes de ces contrées et Comtés en cette fin du XVIIIe siècle émaillent aussi de leurs couleurs et contrastes ces pages en de véritables tableaux dignes de V.A. Cigaroli ou de A. Raspal. Ce ne sont que reflets changeants, ceux des hautes cimes ou des belles et soyeuses étoffes, qui cisèlent ce récit.
Mais, Michel Orcel sait également être un captivant conteur, rien de lancinant dans cette pérégrination initiatique de notre Jeune Homme, et entre deux portraits ou dialogues truculents de seigneurs ou chanoines, le lecteur se prend à sourire, rire ou aimer avec le héros… On chevauche maintenant, galope aussi sur de fiers et beaux chevaux, perdant haleine derrière ce héros qui caracole, espérant en ce destin qui semble lui sourire ; il vient d’être engagé au titre de secrétaire particulier par le chanoine Alberti et ce dernier le charge d’une mission secrète et délicate pour l’avenir de l’Église…
La poésie, notamment Le Tasse, Alfieri, offre ses rimes ; le théâtre - Gozzi, Arlequin, Goldoni, s’y déclame ; L’Opéra-Comique ou l’Opéra-bouffe aussi, trouvant chacun naturellement leur place dans ce récit. Une place plus particulière encore, lorsque la belle Giuditta, actrice et chanteuse d’opéra-comique gagnera le cœur de Jouan alors même qu’il poursuit son chemin et son ascension sociale entre manigances et intrigues… Mais le XVIIIe siècle avance inexorablement, la Révolution gronde ; Les émigrés affluent à Nice comme à Turin, un fait politique majeur de cette période que le Duc de Castries immortalisera dans de célèbres pages ; La mort de Louis XVI sera tambourinée ; Jouan se devra alors, ne pouvant échapper à son siècle et à l’Histoire, de sauver sa liberté, son cœur autant que son honneur…
C’est un vent enlevé et délicat à contre-rebours de celui de la Révolution qui souffle sur ce récit aux accents stendhaliens servi par l’écriture fine et sensible de son auteur, Michel Orcel.


L.B.K.

 

Iliona Jerger : « Marx dans le jardin de Darwin. », traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, Éditions De Fallois, 2019.

 


Un roman extrêmement plaisant signé Iliona Jerger et servi par une traduction de l’allemand de Bernard Lortholary. L’auteur, journaliste, ancienne rédactrice d’une revue écologiste, a eu l’heureuse idée pour ce premier roman de réunir deux penseurs majeurs du XIXe siècle : Darwin et Karl Marx. Si nous n’ignorons, certes, pas leurs travaux et recherches, scientifiques pour l’un, économiques pour le second, reste que leur vie privée, caractère et manies demeurent, en revanche, il faut l’avouer, plus mal connus ; et si bibliographies et films ont pu leur être consacrés, bien peu d’auteurs ont osé ce fécond parallélisme et cette audacieuse rencontre entre ces deux géants dont les travaux et publications respectifs ont révolutionné les pensées et ébranlé les certitudes suscitant oppositions et scandales. Marx s’est-il appuyé sur Darwin, sur « L’Évolution des espèces », pour écrire le 1er tome du « Capital », et Charles connaissait-il cette dernière parution ? Qu’en pensait-il, lui qui aimait si peu les conflits ?
Iliona Jerger s’est depuis longtemps penchée sur la vie du célèbre scientifique anglais; outre ses publications, elle a parcouru un nombre incroyable de carnets, notes et correspondances. Rien ne lui a échappé, et surtout pas, cette possible rencontre entre Charles Darwin et Karl Marx ; les deux hommes ayant résidé un temps à quelques miles seulement l’un de l’autre. Avec une écriture à la fois tendre et vive, l’auteur tient son lecteur sous son joug, nous laissant page après page découvrir un Charles Darwin intime, à un âge déjà avancé, toujours aussi passionné et englué dans ses bocaux et expériences, si British… Marx, plus jeune, plus ombrageux aussi, est déjà lors de son exil anglais malade. L’auteur, de parallèles fidèles, vivants, parfois même cocasses, en flashbacks touchants ou surprenants, tient son lecteur en haleine jusqu’à cette fameuse rencontre ou plus précisément dîner. Un dîner des plus électriques, pensez ! Y avez-vous un jour déjà songé ? Car, plus encore que « Marx dans le jardin de Darwin », c’est à la table même de ce dernier qu’on y retrouve le colérique et rustre Marx. Un dîner où, entre affinités, filiations et inclinaisons, divergences ou oppositions, les caractères, positions et vues de chacun se révèlent par contraste merveilleusement bien. La confrontation des pensées des deux grands penseurs au fil du roman s’y révèle fructueuse et soulève de pertinentes et judicieuses interrogations. Certes, Darwin y apparaît, malgré sa célébrité, ainsi abordé à cet âge avancé, dans toute sa fragilité avec ses manies, son plaid et son fox, mais un Charles si attachant… Doux savant attaché à son épouse, à ses enfants, et en bon anglais, à son chien et cheval, à ses plantes ou vers de terre, aussi, bien sûr… Mais, le roman ira jusqu’au bout avec les soins attentifs et dévoués de ce sympathique médecin qu’ils partagent, le Docteur Beckett, présent pour les besoins de la cause du début du roman jusqu’à la fin de ces vies ayant marqué de leur sceau les deux derniers siècles passés jusqu’au notre, ce XIXe siècle.
Alors, pure invention ce si plaisant roman qui se savoure comme un sherry ? Pas vraiment, si peu même en fin de compte, et Iliona Jerger s’en explique dans sa postface avec un rare bonheur, un bonheur partagé avec son lecteur.


L.B.K.
 

Stéphane Mallarmé Correspondance (1854-1898), édition de Bertrand Marchal, publiée sous la direction de Jean-Yves Tadié, 1968 pages, 152 x 240 mm, relié toile, Collection Blanche, Gallimard, 2019.

 


Ce fort volume réunissant la correspondance de Stéphane Mallarmé viendra réjouir non seulement les amoureux du poète mais également toute personne éprise par l’art de la correspondance. Et si leur auteur manifeste parfois quelques réactions atrabilaires à leur encontre – il avoue haïr l’art épistolier ! - c’est une pratique qu’il ne cessera pourtant d’exercer toute sa vie durant, un exercice dans lequel il excella. Avec près de deux mille pages, et 3339 lettres, c’est une vie qui défile au gré des missives, brèves pour certaines comme ce mot adressé au peintre Whistler qui réalisa son portrait, d’autres beaucoup plus longues à son épouse, Paul Verlaine ou encore Berthe Morisot dont il fut l’ami indéfectible jusqu’à ses derniers jours. Si certains vers de Mallarmé peinent parfois à être compris, leur auteur en ces lettres ne cultive aucun hermétisme, même si de manière récurrente il n’hésite pas à évoquer le sens de sa démarche et de ses recherches. Avec ces milliers de lettres qui s’ouvrent pour le lecteur, c’est le monde littéraire et artistique de son temps qui s’affiche en réseaux inextricables sur cette deuxième moitié du XIXe siècle. Si Mallarmé traverse parfois des déserts, notamment quant à cette peine qu’il a toujours eue avec l’enseignement qui accapare une partie de sa vitalité, il reste néanmoins jusqu’au terme de sa vie au carrefour des sociabilités qui comptent avec ses fameux mardis devenus légendaires depuis…
Bertrand Marchal distingue trois périodes essentielles dans cette correspondance : celle de ses débuts et de sa longue crise après un séjour à Cannes chez son ami Eugène Lefébure en 1866, crise qui durera plusieurs années (jusqu’en 1872) et préludant à la métamorphose du poète. La deuxième de 1872 à 1884, années fertiles parisiennes où les réseaux se tissent,et enfin la troisième de 1884 à sa mort en 1898 qui marque la consécration du Mallarmé tout autant par Verlaine que par Huysmans, Debussy et tant d’autres, ce qui lui vaudra encore un nombre croissant de missives, elles-mêmes plus brèves. Chaque page livre des instants d’intimité comme des brèves de son temps, celles d’une lettre à Mirbeau pour intercéder en faveur d’un « artiste rare », selon ses termes, persécuté à Paris et qui s’apprête à partir pour Tahiti, il s’agit bien entendu de Gauguin, ou bien ce message fraternel adressé à « mon cher Verlaine » qu’il admire « infaillible, et si hautain, spirituel ». Parmi tant d’amitié, celle pour Berthe Morisot est troublante par ses accents sincères où nulle fausse séduction ne pointe mais la profonde relation qui conduira le poète à devenir le tuteur de sa fille Julie à la mort du peintre. Ce sont ces instants de vie, et de mort parfois, qui jalonnent ces antichambres de la poésie du grand Mallarmé. Une correspondance à nulle autre pareille !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Les tribulations d'Arthur Mineur" d'Andrew Sean Greer, Chambon Éditions, 2019.
 


« Arthur, j'ai une théorie. Écoute-moi bien, maintenant. C'est que nos vies sont pour moitié de la comédie, et pour moitié de la tragédie. Et pour certaines personnes, il se trouve que la première moitié de la vie, tout entière, est une tragédie, et puis la seconde une comédie...
Oui, Arthur, la première moitié de ta vie, c'était de la comédie. Mais maintenant tu te trouves en plein dans la seconde moitié, la moitié tragique... De quoi tu parles ? Demande Mineur. Le tragique...
» C'est probablement dans cette partie du roman d'Andrew Sean Greer que tout le tragique ou le comique de la situation à l'instant T de la vie d'Arthur Mineur se révèle au lecteur ; mais pour en arriver là, que d'étapes parcourues, que d'heures de vol, que de rencontres et d'aventures incongrues et de voyages improbables, et tout çà pourquoi ? Pour échapper à une réalité, le mariage de son ancien amant avec un autre homme... Insupportable ? Oui, si on y est invité... Alors fuir s'avère être la meilleure des solutions... Et en acceptant un périple pseudo littéraire autour du globe, Arthur Mineur pourra ainsi ne pas être témoin de cette trahison refoulant ainsi, aussi loin que possible, sa souffrance et son chagrin. Première étape de cet itinéraire dingo, New York, deuxième en route pour le Mexique ! Troisième en Italie, quatrième c'est parti pour l'Allemagne... et puis la France, le Maroc, l'Inde et le Japon avant de rentrer « à la maison ». Une succession de conférences, de lectures, de reportages qui malgré les rencontres cocasses, inattendues, semi professionnelles, pourquoi pas amoureuses, Arthur Mineur est bien à l'étroit dans son costume d’écrivain... de remplacement, pas franchement connu, plein de promesses littéraires à ses débuts, mais dont rien n'est « sorti » de probant. Mineur écrivain mineur, Mineur qui pourrait se perdre dans ses souvenirs, Mineur qui vieillit tout simplement... D'une écriture enjouée, fine, Andrew Sean Greer nous fait plus que partager les pérégrinations de son personnage, à la fois malheureux, maladroit, heureux, curieux, désappointé, désorienté, peut-être un peu dépressif ,et surtout qui sait pourquoi il a accepté ces sacrés voyages espérant y oublier justement ce pourquoi il est parti...
Ce roman, qui a valu à son auteur le prix Pulitzer 2018, est en lui-même un rebondissement permanent, laissant s’installer une empathie pour cet Arthur au fil des destinations et des rencontres espérant bien que la comédie de la vie, de sa vie, puisse l'emporter sur la tragédie.

 

Sylvie Génot Molinaro

 

Lord Byron : « Le Corsaire et autres poèmes orientaux » ; Présentation et traduction de Jean Pavans ; Édition bilingue, Coll. NRF / Poésie, Éditions Gallimard, 2019.
 

 

Heureuse initiative que de publier en poche en un seul volume et en version bilingue ces quatre œuvres de Lord Byron – Oraison vénitienne, Le Giaour, Mazeppa, et enfin, Le Corsaire. Une ode et trois poèmes narratifs n’ayant jamais été réunis jusqu’à présent dans une édition française, et ce, qui plus est, avec une riche présentation et belle traduction signées Jean Pavans. Ce dernier, essayiste, romancier, grand traducteur d’œuvres anglo-saxonnes dont notamment Henry James, a retenu ici une traduction nouvelle, réactualisant ainsi les très anciennes traductions françaises jusqu’alors disponibles. Pour cela, il a fait choix d’une approche sans artifices excessifs retenant une versification libérée se situant, selon les poèmes, entre vers libres et prose régulièrement rythmée en dodécasyllabes ou en décasyllabes non rimés. Jean Pavans commence sa présentation du présent recueil en qualifiant le poète de « Salamandrin », un emprunt à Charles Baudelaire, qui annonce avec pertinence la tonalité et l’élan qu’il a souhaité donner à cette nouvelle traduction. Et, c’est effectivement un vent oriental ardent qui souffle sur les flammes de ces œuvres du poète mort à Missolonghi en Grèce, mais en 1824 encore sous domination ottomane ; Le Giaour débute d’ailleurs par une sombre ode à cette Grèce soumise, une déploration qui viendra également émailler Le Corsaire.
Le recueil s’ouvre par « Oraison vénitienne » de 1919. Une ode dédiée à la Sérénissime, cité si chère au cœur de Lord Byron, et la plus orientale qui n’ait jamais existé ainsi qu’aimait à le rappeler André Malraux. Initialement intégrée en ouverture à Mazeppa, cette dernière est cependant si profondément sombre et mélancolique qu’il s’agit moins d’une ode que d’une véritable « oraison » ou « plutôt d’une déploration funèbre sur les gloires disparues d’une République humiliée et soumise aux tyrannies des empires », souligne dans sa préface Jean Pavans. On y retrouve toute la mélancolie du poète, cette « mélancolie toujours inséparable du sentiment du beau », écrivait Baudelaire, et qui en ces vers s’y dépose comme la brume de la lagune pour lui donner toute sa beauté, mais aussi cet étrange voile prophétique :

« Ô Venise ! Ô Venise ! Quand tes murs de marbre
Seront gagnés par les eaux, il y aura
Un cri des nations devant tes salons engloutis,
Une forte lamentation le long de la mer vorace ! »


Suivent trois poèmes ou contes orientaux, véritables récits épiques et d’aventures. Giaour, tout d’abord, contant le combat désespéré d’un cavalier chrétien aux amours funestement contrariées, inspiré d’un conte turc, et que représentera à trois reprises Georges Delacroix.


« L’esprit ruminant les chagrins coupables
Est pareil au scorpion cerclé de feu
Les flammes en s’embrasant se resserrent
Autour de leur captif, et le harcèlent
»

Byron n’est pas éloigné de son personnage Giaour. « Cependant - souligne Jean Pavans, Byron ne meurt pas dans le brasier où la société le jette ; il y vit, plutôt qu’un scorpion, c’est une salamandre ; » En ces vers s’exprime ainsi toute la pertinence du qualificatif retenu de « Salamandrin ». Une salamandre qui plus encore qu’elle ne traverse le feu, s’en nourrit.
Puis suit, Mazeppa, inspiré de la fameuse légende ukrainienne avec cette célèbre chevauchée du héros enchaîné jusqu’à sa rédemption ; légende ayant inspiré bien des artistes, écrivains et poètes, toiles et poèmes symphoniques dont celui du romantique et non moins fougueux Franz Liszt.
La présente édition se referme, enfin, avec Le Corsaire. Un poème contant les aventures d’un pirate grec, Conrad, aux ardentes amours et qui inspirera Verdi pour son célèbre opéra avec un livret signé Francesco Maria Piave. Dans ce poème épique aux accents d’autoportrait ou de confessions, inspiré du même conte turc que Le Giaour, s’expriment à la fois toute la profondeur et la fougue du poète. Le Corsaire connaîtra dès sa publication un indéniablement et immense succès justifiant qu’il donne son titre à ce recueil comprenant ces quatre œuvres, alors que le poète a déjà acquis une belle renommée.
C’est ce précieux alliage, « mélange paradoxal d’exaltation et de nihilisme - souligne Jean Pavans - qui forme la « personnalité diabolique » de son auteur », mais donne aussi toute sa beauté à ce recueil.
 

L.B.K.

 

Sans Eux - roman de Caroline Fauchon, Éditions Actes Sud, 2019.



« Les hommes avaient quitté l'espace public et même leur habitation. Ils se terraient, ils s'effaçaient. Dans les journaux, on parlait de « retrait du monde ». Que s’était-il passé ? « À cette époque, il y avait des hommes de tous âges, dans tous les milieux et sur tous les territoires. Ils occupaient une place importante dans la plupart des sociétés mais, déjà, imperceptiblement, leur déclin s'annonçait ». Ainsi sommes-nous avertis qu'un événement d'ordre majeur est en train de se passer dans le premier roman de Caroline Fauchon. Est-ce avec un regard d'anthropologue, de journaliste, de sociologue, d'ethnologue, de photographe reporter ou de simple témoin de l'extinction d'une partie de notre espèce que les femmes de ce roman vivent ce phénomène ? Peut-on envisager une nouvelle organisation, une nouvelle économie, de nouvelles attitudes et l’avènement d’une société strictement matriarcale ? Quels seront les souvenirs de ce que furent les hommes ? Et où sont-ils cachés ? Ces hommes n’ayant plus qu'une faible et trouble place dans les souvenirs des femmes, ont-ils même existé ? Simple mythe ?
Chaque chronique de la narratrice conte et créé cette nouvelle histoire de l'humanité à travers les récits des dernières relations avec les hommes. « À l'heure où j'écris, je me rends compte que j'ai abondamment puisé dans leur vie pour mes fameuses chroniques. J'ai pillé le récit de leurs origines et les anecdotes qu'elles me confiaient. En quête d'explications, j'en ai fait des archétypes du nouveau monde qui advenait. » mais, toutes ces femmes sont-elles vraiment prêtes pour cette nouvelle vie sans hommes ? « En fin de compte, génétiquement, l'humanité était prête à un tel bouleversement. Nos réticences et nos inquiétudes sont pus d'ordre moral ponctua Eugénie avec une assurance dénuée de toute provocation qui me désarçonna... La pente naturelle était bien à la disparition progressive des catégories... Le temps était venu de nous redéfinir... Bientôt nous ne nous souviendrons que vaguement des hommes et nous les reconstruirons à partir de souvenirs ou d'images qui sont en train de vampiriser le réel et de créer le mythe du mâle, bien éloigné sans doute de sa réalité concrète... Désormais sans eux, comme nous étions naguère sans dieux, nous ferons d'eux notre légende originelle. » À la lecture de ce roman au titre annonciateur « Sans eux » impossible de savoir si on est dans une analyse froide et scientifique d’homogénéisation des genres de notre société, d'un pur effet de science- fiction, d'une réflexion philosophique sur l'avenir de notre espèce et des modifications génétiques et physiques à venir, que faire? Peut-être, se rattacher aux récits du dernier homme qui trouvera refuge chez une femme… jusqu'au retour des hommes.


Sylvie Génot Molinaro

 

"Sept petites douceurs" Shaun Levin, Éditions Philippe L''Antilope, 2019.

 


Shéhérazade devait inventer une histoire chaque nuit et jouait sa vie en tenant en haleine la curiosité du sultan pendant 1000 et une nuits... « Je », le narrateur de ce texte érotico-gourmand, lui non plus, ne veut pas perdre son amant, alors il lui confectionne des douceurs, des gâteaux pour le garder près de lui bien que ce dernier vive une double vie avec une femme ou parfois un autre homme, il trouve ainsi une consolation à chaque séparation. « Hier soir, après le retour de mon amant chez sa maîtresse, pour oublier cet amour que je lui donne encore, je me suis consolé en me préparant un gâteau au chocolat et à la noix de coco, glacé au rhum...» Féru de philosophie, Le Banquet de Platon et autres textes antiques accompagnent ses pensées les plus intimes, spirituelles ou communes entre ses rendez-vous amoureux ou dans sa vie quotidienne ; « Depuis un certain temps, je ne vais nulle part sans Le Banquet, tirant du réconfort dans l'opulence des autres. C'est là que je prends des leçons d'amour. » Mais avant toute chose, trouver des recettes de gâteaux de toutes sortes, simples à faire et qui pourraient bien rendre addicte... Alors le texte est ponctué de recettes, ses recettes, celles qu'il prépare et que l'on aurait également bien envie de manger… Qui que nous soyons, l’auteur nous fait partager les saveurs de la vie de ce « Je » que l'on perçoit un peu mieux à chaque chapitre. Ce roman n'a rien d'aussi léger ni d'aussi sucré que l'on pourrait de prime abord le penser, c'est une histoire d'amour, un amour profond et intense « Un mot de lui me sort du chaos ou m'y replonge. Chaque mot de lui transforme ma personne, me jette d'un mur à l'autre ; je passe en un rien de temps de quatre à quatorze ou vingt-quatre ans. Il est ma mère, mon père ; l'un, l'autre ou même les deux, je ne sais jamais. Il est ma voix, mon chant ; chaque mot, chaque silence avec lui est un souvenir transformé. » Mais dans la rue, pas question de se prendre par la main, trop de gens les connaissent... Et alors, pas facile de s'affranchir, d'être à l'extérieur, hors de l'appartement ou de ces lieux de rencontres laissant parfois les amours prendre d'autres directions que quelques douceurs sucrées, gâteaux ou autres scones ne peuvent stopper. « Où trouve-t-on le courage d'agir toujours comme on l'entend ? - Dans la solitude... » Shaun Levin raconte certes l'amour et ses affres, mais aussi son rapport à la littérature, et autres nourritures de l'esprit, tout passe par les sens, la vue des corps des amants, le toucher des caresses érotiques, le goût des douceurs, l'ouïe dans l'attente des bruits qui annoncent la promesse d'une nuit où l'odorat y sera tout en éveil, des parfums de l'amour et celui des gâteaux fraîchement cuits... Quelles délices alors de se retrouver après des semaines d'absence et de séparation qu’aucune confidente ne saurait combler et apaiser le doute. « J'aimerai qu'il m'aime – Il t'aime – J'en doute – Tu es inquiet qu'il puisse ne plus t'aimer ? - Je suis plein comme un œuf. Il faut que je m'allonge. » Cet amour entre Martin et « Je » pourra-t-il durer ? Y a- t-il une recette pour cela ? C'est bien là le vrai sujet dont parle ce livre, au-delà du genre, des conventions, des cultures et au-delà du temps.

 

Sylvie Génot Molinaro

 

 

Jean Starobinski

L'historien de la pensée

Jean Starobinski : "Le Corps et ses raisons", collection La Librairie du XXIe siècle, 544 p., Éditions Seuil, 2020.
 


Le corps et l’écriture ont toujours été intimement liés pour Jean Starobinski, ainsi qu’en témoigne cet ouvrage posthume « Le corps et ses raisons » qui vient de paraître au Seuil, un an après la disparition du grand historien des idées et des arts. Des textes riches et multiples s’attachant à un domaine de prédilection du grand historien, celui de la perception du corps, de la médecine, de son histoire, mais aussi de l’histoire de la pensée.


Rappelons qu’alors qu’il était encore jeune étudiant, Jean Starobinski enchaîna de l’automne 1939 à 1948 dans les Facultés de Genève, des études de lettres, mais aussi des études de médecine. Une façon pour le jeune intellectuel et fils de médecin qu’il était alors, de réconcilier les concepts littéraires et philosophiques et la rigueur d’une approche pragmatique, à une époque où la littérature lui paraissait peu encline à lui assurer son avenir.

Mais, l’attraction pour le texte littéraire ne cessera pas pour autant, et Jean Starobinski, bien que devenu psychiatre, questionnera sa vie durant la littérature, les textes et les mots. Jean Starobinski aura, cependant, aussi à cœur de garder des liens et amitiés privilégiés du côté de l’Hôpital et de l’Institut d’histoire de la médecine (lire notre interview).

Nombre de ses écrits et non des moindres, dont sa thèse consacrée à « l’Histoire de la mélancolie », témoignent de cette attirance et de ce désir de dresser des ponts entre littérature et médecine.

 

Ce dernier ouvrage paru aux éditions du Seuil et consacré à la fois au corps et à sa perception tant en médecine, en histoire, en philosophie qu’en littérature, illustre une nouvelle fois, cette aspiration pour l’historien de ne jamais trop séparer ou séquencer.
Starobinski s’attacha, en effet, à chaque fois que l’occasion lui en était donnée, à isoler le domaine des perceptions corporelles afin d’en analyser leurs différents registres. Ce fut alors un champ immense d’observations et d’analyses qui s’ouvrit pour l’historien, ces recherches visant notamment à distinguer les perceptions en lien avec l'élément de plaisir ou de souffrance qui peuvent affecter le corps.
L’exemple de Montaigne est révélateur, cet homme n’eut de cesse de chercher à jouir de la vie alors même qu’il possédait un corps souffrant atrocement de la fameuse maladie de la pierre (calculs rénaux). Le regard critique de Starobinski ne pouvait pas, non plus, ignorer ces fameux « symptômes » de fièvre d’Emma Bovary, entre chaud et froid, qui jalonnent le roman de Flaubert. Cette perception corporelle s’inscrit dans un réseau de phénomènes sensoriels suivant un ordre bien particulier, un ordre étudié dans « Le corps écrit », mais qui viennent également s’inscrire quant à leurs fonctions à l’intérieur même des différents mouvements narratifs du roman. Ainsi, l’historien dresse-t-il la carte, au fil de ces chapitres et œuvres littéraires – Molière et les médecins, ou encore Camus et la peste…, des liens ténus qui unissent « Le corps et ses raisons ». Que dit ou a dit le corps ; ce qu’il peut ou ne peut dire, le corps au travers de l’histoire de la médecine, le visage, le génie poétique, l’art et la schizophrénie jusqu’à « La présence au monde » d’aujourd’hui… études précises, colloques ou hommages, chaque texte apporte sa pierre à un édifice érudit, passionnant et accessible.


Délaissant les nomenclatures et autres systématiques trop contraignantes, Starobinski leur préfère une relation critique, à la fois rigoureuse méthodiquement et souple lorsqu’il s’agit de l’individu, en psychiatrie notamment, discipline dans laquelle il s’était spécialisé. C’est cette souplesse exigeante qui caractérise l’approche de Jean Starobinski en une focale tour à tour macroscopique et microscopique, entre le texte et les registres des émotions émanant du corps, entre l’histoire de la médecine, le passé et l’avenir. Avec un style d’une limpidité à la hauteur des analyses de l’historien, « Le corps et ses raisons » s’avère être l’un des derniers témoignages d’un esprit rapprochant de manière lumineuse bien des aspects épars de la pensée humaine.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Jean Starobinski : « Histoire de la médecine », édition établie et présentée par Vincent Barras, illustrations Nicolas Bouvier, Éditions Héros-Limite, 2020.
 


Cette « Histoire de la médecine » conçue sous la plume de l’historien des idées et de la culture Jean Starobinski avec la collaboration de Nicolas Bouvier en 1963 était depuis longtemps introuvable et les éditions suisses Héros-Limite ont eu l’heureuse initiative de la rendre à nouveau disponible en une édition soignée grâce aux soins de Vincent Barras.
Bénéficiant d’une iconographie signée Nicolas Bouvier, initiateur de ce projet auprès de son ancien professeur et ami Starobinski, le lecteur découvrant cet ouvrage se retrouve immédiatement à la croisée des disciplines et des idées.
Cet ouvrage, en un peu plus d’une centaine de pages, explore les frontières où médecine, histoire, philosophie, littérature, arts délimitent la place et le rôle du médecin.

« Qu’avons-nous demandé et que peut-on aujourd’hui encore demander à la science ? ». Ainsi que le relève Vincent Barras en préface : « Pour Starobinski, ouvrir la médecine contemporaine à ce ‘paysage de fond qu’offre le passé’, c’est aussi bien, faire de la médecine sous une forme qui est la sienne propre ». Ce qu’a accompli - avec le génie de la synthèse que l’on sait - l’historien des idées dans cet ouvrage destiné aussi bien aux spécialistes qu’au grand public. L’auteur n’a pas retenu – comme toujours - une démarche strictement linéaire pour cette histoire, mais a recherché un réseau d’idées fondateur et constructif, loin cependant de toute systématique dont Starobinski se méfiait toujours. Les fins de la médecine, notre rapport à elle, ouvrent ainsi en ces pages à tout un réseau de questionnements et de prises de conscience multiples.


Cependant, Jean Starobinski prend soin d’avertir, au terme de cette étude, qu’il n’est pas possible d’exiger de la médecine de définir des normes et des valeurs, domaine relevant de la sagesse. Sa mission est de contribuer à la vie, non d’y donner un sens. Par contre, sa finalité sera atteinte si nous apprenons ce que nous pouvons lui demander, suivant en cela les conseils antiques d’Hippocrate qui rappelait que « le médecin ami de la sagesse est égal aux dieux ».


A la suite de cette première publication, Jean Starobinski avait également projeté une histoire de la médecine et de la perception du corps avec son ancien élève et ami Nicolas Bouvier. Malheureusement ce projet ne put aboutir en raison de la disparition de l’écrivain voyageur, en 1998. Reste que cinquante après, la lecture de cette réédition de cette « Histoire de la médecine » de 1963 demeure indéniablement toujours aussi vivifiante. Une lecture plus que bien venue en ces temps troublés et difficiles et à l’heure des nombreux enjeux posés par la biotechnologie.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

Centenaire Jean Starobinski (1920–2020)

Exposition virtuelle

Sous l’impulsion des ALS et de l’EPFL+ECAL Lab, le projet d’exposition virtuelle sur Jean Starobinski a réuni pendant deux ans, au gré d’un vaste chantier expérimental, des experts de littérature, en recherche muséale, en design, en ingénierie et psychologie.

L’exposition Relations critiques a gagné le Prix « Le Meilleur du Web » 2020 dans la catégorie User Experience.

 
www.expo-starobinski.ch

Interview de Jean Starobinski (Lexnews, 29/01/2013)

 

 

700ème anniversaire

de la disparition de Dante Alighieri

©Lexnews

« La Divine Comédie – Le Paradis » Dante Alighieri ; Traduction de Michel Orcel, Éditions La Dogana, 2021.
 


Avec « Le Paradis » s’achève l’un des plus extraordinaires voyages livré par l’histoire de la poésie occidentale. Sept siècles ont en effet passé depuis ces derniers vers de Dante Alighieri (1265-1321) :

« Ma haute fantaisie lors défaillit,
mais jà menait mon désir et vouloir,
comme une roue qu’on tourne également,
l’Amour qui meut Soleil et toute étoile ».


Quel est cet Amour auquel Michel Orcel prend soin d’ajouter une majuscule ? Celui pour Béatrice qui fit traverser le poète en compagnie de Virgile parmi les cercles et autres cloaques de l’Enfer ? Dante, au terme de cette longue pérégrination, atteint une autre dimension, quittant celle des hommes pour une lumière absolue sublimant celle des astres les plus éblouissants.

 

 

 

À l’opposé des pleurs et remords des défunts n’ayant pas su et voulu en faire le phare de leur vie, « Le Paradis » décrit en compagnie de la bien-aimée Béatrice d’autres sphères, célestes celles-ci, jusqu’à l’Empyrée où la gloire de Dieu rayonne au point d’éclipser la quête initiale.

Comment dès lors évoquer ce Paradis ? Même le génial Liszt hésita suivant les conseils de son ami Richard Wagner à oser l’irreprésentable en ne composant pour ce troisième volet de sa fameuse Dante-Symphonie qu’un Magnificat au lieu et place d’un Paradis

 

Dante parvint cependant à quitter l’omniprésente « paura » de l’Enfer pour tisser une incomparable broderie où la Lumière éternelle unifie et dépasse toutes les particularités et individualités. Le lecteur de cette admirable traduction de l’écrivain et poète Michel Orcel réalisera alors la difficulté de rendre toutes ces subtilités et nuances, cette « fabrication d’espaces » de la Divine Comédie ainsi que le qualifia Carlo Ossola. Les valeurs d’éternité se dessinent ainsi progressivement au fil des pages, d’une glorification de Béatrice aperçue en rêve au Paradis à la Lumière divine omniprésente, terme du long voyage, si différent de celui d’Ulysse…

 

 

Dante explore en une quête alliant poésie et théologie la science de l’éternel suivant un rythme tripartite symbolisant La Trinité chrétienne de Dieu le Père, du Christ et de l’Esprit Saint. Cette lumière si bien rendue par la traduction cristalline de Michel Orcel enveloppe le lecteur et l’encourage à dépasser sa condition humaine afin d’atteindre une autre dimension suggérée dans les dernières pages de cet incomparable poème.

 

Quittant les choses contingentes, la poésie s’élance vers l’absolu représenté par cette lumière transcendante, un « Amour qui meut Soleil et tout étoile » et dont nous pouvons remercier Michel Orcel d’en laisser percevoir les éclats au terme de cette belle et longue quête poétique.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

A découvrir également aux éditions Aracdès Ambo les deux préfaces écrites par Gabrielle d'Annunzio à une traduction en français de l'Enfer "Dant de Flovrence" 2021.

Interview Michel Orcel

Dante Alighieri "La Divine Comédie - Le Purgatoire"

La Dogana, 2020.

 

Quel a été le point de départ de cette nouvelle traduction d’une œuvre légendaire, La Divine Comédie de Dante Alighieri, que vous avez entreprise depuis quelques années ?
 

Michel Orcel : "Je l’ai brièvement dit dans ma préface à l’Enfer, c’est l’indignation qui m’a mû. Une sainte indignation devant des traductions qui, soit par la complexité presque extravagante de leur langue (je pense évidemment à Pézard) soit par leur absence totale de musicalité (ce qui ne veut pas dire de mélodisme : il y a une vraie âpreté dantesque, et non moins d’opacité dans nombres de vers de la Comédie), me semblent faire obstacle à une lecture à la fois fidèle et contemporaine de ce chef-d'œuvre fondateur de la langue italienne, qui est aussi un sommet de la littérature universelle. Mais ma colère visait également les traductions qui aplatissent le discours de la Comédie. Je pense non seulement à la traduction de Jacqueline Risset (en vers libres), dont personne n’a jamais observé qu’elle est totalement dénuée de l’élément rythmique fondateur du poème, mais surtout à celle qu’un écrivain a récemment donnée chez un grand éditeur en mettant le poème de Dante en… octosyllabes, amputant ainsi de moitié l’ampleur poétique, intellectuelle et théologique de l’ouvrage, qui devient une sorte de « traduction de gare », comme on dit un « roman de gare ». J’écris en italiques le mot octosyllabe, car en vérité les « vers » de cette traduction sont des phrasettes de huit pieds, qui ignorent totalement la structure du vers octosyllabique – laquelle ne convient absolument pas à l’esprit du poème (il suffit pour s’en convaincre de relire les Chansons des rues et des bois d’Hugo). Cette tentative grotesque m’évoque les réécritures qu’on donne aujourd’hui de nos livres d’enfant : on supprime les mots un peu difficiles, on coupe en deux les phrases trop longues, on simplifie la syntaxe, on « modernise » la langue (« nous » devient « on »), etc. - Je l’ai dit aussi : je n’ai jamais pensé que je serais un jour conduit à traduire Dante, qui m’a longtemps semblé un massif inaccessible, mais, quand la chance m’en a été offerte par Florian Rodari, j’avais par rapport à mes concurrents l’avantage considérable d’avoir traduit les autres grands chefs-d’œuvre italiens en décasyllabes, et notamment les 39 000 vers du Roland furieux et les 15 000 vers de la Jérusalem délivrée, sans parler de Michel-Ange, poète obscur et rude s’il en est, et des poésies lyriques du Tasse. Pour traduire Dante, aucune autre solution ne s’offre en français que celle de la traduction en décasyllabes, vers qui est l’équivalent exact de l’hendécasyllabe italien. Mais un décasyllabe dont il faut posséder l’usage, ce qui sous-entend de longs exercices et une féconde méditation des vieux poètes français.
 

Avez-vous rencontré des problématiques particulières pour la traduction du Purgatoire par rapport à celle de l’Enfer ?


Michel Orcel : "Non, mais vous me donnez l’occasion de m’expliquer un peu mieux là-dessus. La souplesse de son style permet à Dante d’adopter dans le Purgatoire les mots, les tons, le phrasé qui conviennent évidemment à son objet ; le lexique, par exemple, n’use plus des couleurs violentes et parfois obscènes de l’Enfer, mais l’appareil stylistique (tropes hardis, syntaxe remodelée, métaphores concrètes, etc.) et la langue ne sont pas substantiellement différents. Ce qui diffère, en revanche, ce sont les moyens du traducteur, qui, d’une part éprouve un soulagement à quitter le monde infernal (où les émotions sont intenses mais désespérées), et qui d’autre part pénètre toujours plus profondément dans l’œuvre et se prend du même coup à modeler de plus en plus près son vers sur le vers italien. De telle sorte que, si je n’ai jamais cherché à reproduire le système des rimes (ABA BCB CDC, etc.) - ce qu’a tenté une récente traductrice (traductrice – mais certainement pas poète), montrant ainsi que c’est une entreprise impossible si l’on veut sauver la grandeur et la complexité du tissu poétique de Dante -, j’ai spontanément trouvé des échos plus flagrants, des rimes plus fréquentes, notamment entre le premier et le troisième vers du tercet. Pour ne rien vous cacher, la chose s’est d’ailleurs vérifiée et accrue dans la traduction du Paradis. Pour répondre à votre question : loin d’avoir rencontré de nouveaux obstacles, les difficultés se sont faites moins pesantes.

Quelle vision selon vous nous livre Dante du Purgatoire sachant que ce concept est né au Moyen Âge ainsi que l’a brillamment rappelé le médiéviste Jacques Le Goff (lire notre interview) ?


Michel Orcel : "C’est une vision très proche de la théologie chrétienne (saint Thomas et la théorie de l’amour détourné de son vrai but sont bien là en arrière-plan) mais, en même temps, profondément personnelle. De même qu’il avait sauvé dans les « Limbes » de l’Enfer de grands personnages de l’Antiquité (Homère, Horace, Aristote, Platon, etc., et jusqu’à Démocrite, étonnant choix !) ou même du monde païen (Averroès, Saladin), de même le Purgatoire est marqué par la présence de trois grandes figures de l’Antiquité : Caton, qui accueille le poète dans l’anté-Purgatoire ; Virgile, le « très tendre père » qui guide le poète depuis les Enfers et le quittera (terrible moment !) au seuil du Paradis terrestre, sommet du Purgatoire, et un autre poète latin, Stace, qui va le conduire vers Mathilde et puis Béatrice. La présence de Caton n’est pas peu étonnante, si l’on y réfléchit. Stace peut surprendre aussi, car on ne sache pas que ce grand poète (si mal connu aujourd’hui) soit jamais devenu chrétien. Cela dit, la structure de la Divine Comédie est très pensée, et le Purgatoire est construit de façon spéculaire par rapport à l’Enfer : au lieu d’un gouffre structuré en « cercles » descendants, c’est une montagne qu’on gravit par corniches jusqu’au Paradis terrestre, qui se trouve inclus (c’est une invention de Dante) dans le Purgatoire.

Pensez-vous que cette vision de Dante soit encore compréhensible et accessible aux jeunes générations d’aujourd’hui ?


Michel Orcel : "Je dirai d’abord que, depuis au moins deux siècles, lire Dante n’exige en aucune manière de croire en Dieu et a fortiori à la réalité de l’Enfer et du Purgatoire.

Si les Italiens de tous âges continuent à être profondément émus par la lecture de la Comédie, c’est, non seulement parce que Dante est le père nourricier de la langue italienne et un pôle symbolique (comme Verdi) en qui se reconnaissent les Italiens, mais aussi parce que son poème décrit l’humanité avec violence, crudité, verdeur, ironie, humour, mais aussi tendresse, amitié, passion et compassion. Tous les sentiments, des plus beaux aux plus bas, tous les amours et les vices des hommes y sont peints sous des couleurs vivantes, tantôt pleines d’horreur, tantôt de pitié et de sympathie. Dans l’Enfer, la tendresse ne se faisait un chemin qu’à travers la figure de Virgile (le « très tendre père »), envers lequel Dante - qu’on représente si grave et si sévère - se montre comme un enfant à la fois craintif et confiant, ou de Brunetto Latini, le maître du poète, ainsi que dans des figures historiques mais déjà légendaires. Je pense notamment à Paolo et Francesca da Rimini, unis pour l’éternité dans un amour à la fois pur et coupable, ainsi qu’au comte Ugolin et à ses petits-enfants, mourant de faim les uns après les autres au fond de leur cachot… Cette tendresse se fait plus générale dans le Purgatoire ; les vices y sont certes durement punis mais rédimés, et tout le cantique mène vers le Paradis terrestre dans un grand mouvement amoureux qui préfigure déjà les joies du Paradis. Dans les années 80, Carmelo Bene (acteur et cinéaste avant-gardiste) déchaînait à Ravenne un stade empli de jeunes gens en leur lisant la Comédie… En 2006, c’était Roberto Benigni, sur la place Santa-Croce, qui commentait et récitait devant des foules passionnées les chants du grand poème : un spectacle qui a été repris dans diverses villes d’Italie et du monde, qui a été télévisé (on peut en voir de nombreux extraits sur Youtube) et a sans doute été vu par dix millions de personnes… C’est dire qu’en italien, la Comédie peut encore bouleverser des foules plus ou moins cultivées. Je ne crois pas, hélas, que ce puisse être le cas en France, non pas tant à cause de la traduction (ma version, en tout cas, est passée par le « gueuloir », contrairement aux autres, à ce qu’il semble si l’on fait l’expérience d’une lecture à haute voix), mais surtout parce que notre pays est aujourd’hui totalement déséduqué et que le nom de Dante est plutôt connu pour être le prénom d’un footballeur (d’ailleurs médiocre) que celui d’un des plus grands poètes que le monde ait connus… Cela dit, laissons aux jeunes gens toutes les chances d’ouvrir un jour la Comédie et de s’y plonger sans tenir grand compte des innombrables références historiques ou théo-logiques, mais en le lisant comme un poème aux métaphores les plus concrètes et les plus variées, comme un merveilleux kaléidoscope d’aventures et de caractères, enfin comme une initiation de l’amour à l’Amour.

 

Est-ce la joie qui vous guide maintenant pour la dernière étape avec la traduction du Paradis qui viendra conclure cette vaste entreprise ?


Michel Orcel : "Pour être tout à fait franc, j’ai achevé il y a quelques jours à peine (le 29 juin) le premier jet de ma traduction du Paradis. Et en effet j’ai traduit ce chant dans une joie croissante, à peine ralentie ici et là, lorsque Dante nous inflige quelques tercets de pure théologie... Ce qui est plus puissant que toute dogmatique, c’est la grande symphonie de la Lumière et de l’Amour qui anime tout le cantique et achève le poème sur le fameux vers : « Amor che move il Sol e l’altre stelle » (« Amour qui meut Soleil et les autres étoiles »). N’oublions pas que la religion de Dante – pour être tout à fait orthodoxe – est le fruit d’une bouleversante expérience amoureuse de sa prime jeunesse dont, après des aventures sensuelles, il tirera tout le suc et le sens de la Comédie. Il est d’ailleurs remarquable (et la potentielle influence de l’islam sur Dante a été brillamment soutenue autrefois par Miguel Asin Palacios) que ce que Béatrice fut à Dante soit très semblable à ce que Nîzham fut pour le grand mystique musulman Ibn ‘Arabî, « la manifestation terrestre, la figure théophanique de la Sophia aeterna » (H. Corbin).

Rien n’est ébranlé des fondements les plus purs du christianisme – le seul Médiateur est le Christ, la Vierge mère est « fille de (son) Fils (…), etc. –, mais le moyen par lequel Dante est éveillé à l’Amour divin passe par les yeux d’une femme. (Comment, à ce point, ne pas se rappeler l’Éternel Féminin / (qui) nous entraîne vers le haut » de Gœthe ?) De même que Dante avait inventé le mot « transhumaner » pour désigner le passage potentiel de l’homme à la surnature (la nature humaine déifiée), de même peut-on dire qu’il est le plus haut représentant d’un « féminisme » avant la lettre qui fait de la Femme le véhicule primordial de l’initiation au secret de l’amour divin".

 

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- "Le Purgatoire - La Divine Comédie" par Dante Alighieri, traduction nouvelle de Michel Orcel, 464 p. La Dogana, 2020.

 

 

Propos recueillis par Philippe-Emmanuel Krautter

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Dossier Jean de La Fontaine (1621-1695)

400e anniversaire

 

Nous fêtons en cette année le 400e anniversaire de la naissance de Jean de la Fontaine. Et pour cet évènement, un grand nombre de belles publications rendent hommage à l’un des plus grands poètes que le Grand Siècle ait compté. Sa jeunesse lui apprit très tôt à profiter des enseignements de la vie, son esprit s’enquit dès lors de toutes ces histoires que l’on rapportait dans les campagnes et qu’il sut garder en mémoire afin de les associer par la suite à celles puisées dans l’Histoire. Nombreux sont les paradoxes qui nourriront ainsi sa vie, puis alimenteront l’encre de sa plume. Se découvrant une vocation précoce, il entre à l’Oratoire et suit un noviciat qui finalement n’atteindra pas la deuxième année… Même si son esprit le portait à la méditation intérieure, le futur auteur des Contes licencieux n’avait pas l’âme suffisamment orientée vers le retrait de la vie ainsi qu’en témoignent ces quelques jugements sur les hommes d’Église :


« Monsieur l’abbé trouvait cela bien dur
Comme prélat qu'il était, partant homme
Fuyant la peine, aimant le plaisir pur,
Ainsi que fait tout bon suppôt de Rome ».


Toute sa vie, cette double inspiration le guidera, tantôt vers le libertinage, tantôt vers la vie dévote, notamment du côté de Port Royal où le poète se fit de nombreux amis.
Mais, sa grande œuvre connue dans le monde entier et qui a gravé son nom à jamais dans le panthéon littéraire réside dans ses « Fables choisies mises en vers ». Les premières verront le jour en l’année 1668, quelques années après les « Contes ». C’est l’antique qui inspire tout d’abord Jean de La Fontaine, ainsi que deux autres auteurs, Ésope et Phèdre, auprès desquels le poète puisera également ses sources. Mais loin d’en être un servile traducteur, La Fontaine fourmille d’inventions et de créativité dans ce cadre seulement en apparence rigide. Et là, réside indéniablement le génie de son œuvre, dépasser ces histoires qui n’auront pas seulement une valeur morale, mais présenteront plutôt les divers chatoiements de l’âme humaine.

 


C’est ce génial esprit qui ressort de la remarquable édition élaborée par Jean-Pierre Collinet pour la collection de La Pléiade aux éditions Gallimard. Ce travail, fruit d’une longue et patiente recherche, offre pour la première fois le texte intégral des « Fables » accompagné d’illustrations de Grandville. Le vis-à-vis de toutes ces gravures et dessins répondant à la poésie de La Fontaine enchante la lecture suscitant un fabuleux système de renvois inconscients entre le vers et l’image. Il suffira, pour s’en convaincre, d’observer avec attention le regard cupide de l’Avare à l’encontre de sa pauvre poule aux œufs d’or venant d’être éventrée pour comprendre toute la misère humaine lorsqu’elle cède à ses instincts les plus vils… La truculence du verbe et du trait vont ainsi de pair, non sans un certain effroi lorsque les sentiments touchent de près l’âme dans ce qu’elle a de plus fragile. La Fontaine sut, plus que nul autre, de quelques traits saisirait l’esprit d’une situation, le caractère caustique d’un évènement. C’est grâce au verbe qu’il opéra de la plus saisissante manière tout en avouant modestement :

« Je ne suis pas un grand prophète,
Cependant je lis dans les cieux
Que bientôt ses faits glorieux
Demanderont plusieurs Homères ;
Et ce temps-ci n’en produit guères. »
(Le loup et le renard) p. 785


Ainsi que le souligne Yves Le Pestipon dans la préface, « le pouvoir des Fables de La Fontaine est loin d’être épuisé » car sa vocation universelle lui permet d’attirer petits et grands, de ce côté-ci de l’Atlantique comme de l’autre, laissant ainsi présager que cette belle édition profitera encore de nombreuses années d’une longue postérité.


Jean de La Fontaine : "Fables" ; Édition de Jean-Pierre Collinet ; Préface d'Yves Le Pestipon ; Illustrations de Grandville ; Bibliothèque de la Pléiade, 1248 pages, ill., rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2021.

Les Contes de La Fontaine peuvent également être découverts aux éditions Dianes de Selliers, édités aujourd’hui dans la version « La Petite Collection ». L’intérêt de cette édition consacrée aux Contes réside dans l’admirable travail iconographique entrepris par Diane de Selliers qu’elle sut saisir à l’occasion d’une exposition au musée du Petit Palais consacrée au peintre Fragonard et le dessin au XVIIIe s. C’est en découvrant dans la dernière salle, soixante lavis du peintre pour une édition manuscrite des Contes du poète que l’idée lui vint de proposer au lecteur contemporain une nouvelle édition à partir de ces cinquante-sept dessins originaux de Fragonard.

 

 

Un véritable travail technique a été rendu indispensable afin de reproduire avec la plus grande fidélité possible ces sources toujours délicates en photogravure. Une coopération étroite avec le musée du Petit Palais a permis de rendre les blancs de ces lavis de bistre, restituant ainsi toutes leurs nuances notamment dans les visages. Cette délicatesse en vis-à-vis des Contes de La Fontaine saisira spontanément le lecteur lorsqu’il découvrira ces jeux de lumière à peine suggérés en de délicats contrastes, un éclairage proche d’une chandelle que le lecteur pourra notamment admirer dans le conte « La Mandragore », une nouvelle tirée de Machiavel.
Mais, qu’on ne s’y trompe pas, les Contes n’ont rien d’angélique et La Fontaine avait convenu lui-même que son livre était licencieux en confessant :

«
Qui pense finement et s’exprime avec grâce,
Fait tout passer car tout passe. »


Boileau l’avait déjà condamné pour avoir rendu le vice aimable là où le poète ne voyait qu’une facette de plus de son art, quel qu’en soit le thème… Ainsi que le souligne José-Luis de Los Llanos, conservateur au musée du Petit Palais, «

 

 

Avec les Contes, La Fontaine livre ainsi un art poétique de sa manière où il entend bien démontrer qu’il n’est, à son sens, d’autre exigence au poète que la finesse de la pensée et la grâce de l’expression ». Là, réside la beauté de la présente édition. La même exigence de finesse et de grâce réunit le poète et le peintre en ce XVIIIe siècle si porté aux Goûts réunis… Malgré les condamnations et les critiques qui s’abattirent sur l’ouvrage, celui-ci ne cessera d’être remis sur le métier par son auteur et de gagner en notoriété. Et même si le poète au seuil du trépas se laissa influencer par un Père confesseur trop entreprenant pour son salut en condamnant lui-même son propre travail, les Contes avaient déjà acquis leur propre vie, indépendamment de celle déclinante de leur géniteur. Ils deviendront dès le XVIIIe siècle l’un des archétypes de l’art galant, influençant les artistes dont Fragonard. Ce dernier saura plus que quiconque saisir l’esprit et la grâce de la poésie de La Fontaine, la truculence également.

 


Les drapés suggérés, la pénombre esquissée, la théâtralité magnifiée sans excès, tous les ingrédients sont, ici, réunis pour un accompagnement agréable et léger, dans tous les sens du terme grâce à cette remarquable édition.


"Contes" de La Fontaine illustrés par Fragonard, 57 dessins au lavis de bistre et 15 tableaux en couleurs de Fragonard, 54 dessins et gravures galants du XVIIIe siècle , 1 volume relié, 352 pages, 19 × 26 cm. Éditions Diane de Selliers, 2009.

« Jean de La Fontaine – Il faut que je vous apprenne jusqu’à mes songes » ; Correspondance intégrale réunie et présentée par Pascal Tonazzi ; 280 p, Coll. « Le Passeur Poche », Éditions Le Paseur, 2021.

 

 

Bien sûr, nous connaissons tous Jean de La Fontaine, l’un des plus grands poètes du XVIIe siècle et nous nous souvenons tous de ses fabuleuses fables devenues immortelles, mais connaissons-nous pour autant l’homme ? Or, c’est tout le mérite de cet ouvrage que de nous donner à découvrir bien d’autres facettes cachées ou moins connues du poète. C’est, en effet, un Jean de La Fontaine plus intime qui se révèle au travers cette correspondance réunie pour la première fois par les soins de Pascal Tonazzi et publiée par les éditions Le Passeur.

L’ouvrage rassemble une cinquantaine de lettres de Jean de la Fontaine ou lui ayant été adressées allant de 1656, une dizaine d’années avant qu’il ne soit au faîte de sa gloire, à 1695, au seuil de sa mort. Bien qu’il soit assurément un grand épistolier, ce sont pourtant et malheureusement les seules et uniques lettres du poète qui nous soient parvenues. Des lettres d’autant plus précieuses qu’elles nous dévoilent l’homme tel qu’il fut dans ses liens avec son épouse, son oncle Jannart, ses amis dont Maucroix ou encore son mécène. Que de noms connus apparaissent dans ces exercices épistolaires, Fouquet dont il était très proche, le prince de Conti, mais aussi le duc de Vendôme ou encore Racine... Contant à sa femme avec verve et virtuosité son voyage à Limoges avec Jannart, discutant comptes, plus graves lorsqu’il s’agira de son ami Fouquet ou encore toute de galanterie à Mademoiselle de Champmeslé, chaque lettre est une découverte apportant une touche personnelle, livrant jugements, confidences et détails cocasses.

On y lit ses questionnements, ses doutes ou peurs, mais aussi ses amours ou penchants sans oublier cette légendaire paresse qu’il aimait s’attribuer et qu’il inscrira dans son épitaphe. La dernière lettre de l’ouvrage datée du 10 février 1695 écrite par Jean de La Fontaine à son ami Maucroix est des plus émouvantes ; le poète, malade après une mauvaise chute, se sent partir. « Avant que tu reçoives ce billet, les portes de l’Éternité seront peut-être ouvertes pour moi », écrira-t-il. Cette dernière missive fut écrite deux mois avant sa mort survenue à Paris le 13 avril 1695.
Bien que plus personnelle que ses Fables ou Contes, Jean de La fontaine garde dans cette correspondance la même aisance, pétulance et virtuosité qui firent sa renommée, nous offrant ainsi toujours un même bonheur de lecture.

 

 

Escapade littéraire Trieste

Samuel Brussell : « Alphabet triestin », Éditions La Baconnière, 2021.



L’écrivain et éditeur Samuel Brussell compte parmi ces cosmopolites dont les pas ne pouvaient que porter vers la cité triestine. Ces lieux en effet à la croisée des cultures bruissent d’autant de fascinations que d’échos à la suite desquels l’auteur s’est lancé à la poursuite dans cette agréable digression littéraire.

Le lieu, tout d’abord, attire le voyageur qui vit ses premières expériences dans la foulée d’Umberto Saba, Italo Svevo, Roberto Bazlen, Anita Pittoni et bien d’autres encore… Entre hôtels et cafés littéraires, archives et librairies augustes, c’est en pérégrin familier de ce microcosme ouvert sur le monde que Samuel Brussell arpente Trieste. S’égrène alors un véritable alphabet triestin, ainsi que le rappelle le titre de ce plaisant voyage dans les lettres italiennes où une diaspora se délectait du commerce des mots et des phrases, en poésie, comme en prose. Ces bribes parfois si ténues, voire infimes aux yeux du vulgaire, forment des trésors qui ont empli et justifié des vies entières toutes dédiées à cette cause.
À l’heure des best-sellers et du commerce de la culture, comment comprendre un Roberto Bazlen qui refusa de publier tout écrit au prétexte que tout avait déjà été dit, tout en vouant son énergie à valoriser les créations de ceux qu’il jugeait digne… Ces femmes et ces hommes partagent cet héritage bien particulier de savoir regarder « le monde avec des yeux comme le tien » confiait le poète Biagio Marin à sa consœur en poésie Anita Pittoni.
Mondialisation battue en brèche où chaque voix, parvenue de loin, portait sans pour autant conduire à une regrettable uniformisation, Trieste a laissé un témoignage, entre ombres et murmures, à qui ce bel essai redonne vie.

 

 

BEAUX LIVRES

et CATALOGUES D'EXPOSITION

 

 « Far Far East – A tribute to faraway Asia”; Textes d’Alexandra Schels ; Photographies Patrick Pichler ; 272 pages, Version : Anglais / Allemand, Éditions teNeues, 2021.
 


C’est une splendide invitation au voyage que nous proposent Alexandra Schels et Patrick Pichler avec « Far Far East », un ouvrage nous entraînant sur les chemins de huit pays d’Extrême-Orient : Sri Lanka, Chine, Mongolie, Japon… Le lecteur parcourt ainsi en compagnie des auteurs les nombreux chemins et paysages de l’Asie, chaque pays dévoilant ses espaces, sa culture et ses traditions.
Que ce soit les textes d’Alexandra Schels ou les magnifiques photographies de Patrick Pichler, chaque chapitre invite, en effet, à la découverte, à la curiosité avec pour fil directeur cette « Ode au ralentissement ». Car, en ces pages, aussi belles les unes que les autres, ce sont des traditions différentes, des contrées lointaines, déserts ou métropoles que nous découvrons avec émerveillement. Sur plus de 260 pages avec des photographies souvent époustouflantes pleine-page ou double page, chaque pays révèle ainsi sa singularité ; hautes montagnes du Népal, métropoles de la Corée du Sud, nomades de Mongolie…
Que cela soit à pied ou par train, c’est l’Asie avec ses sentiers de montages, ses rivages et baies, ses villes et habitants au travers huit pays différents qui livre en ces pages toute sa beauté et ses secrets… Un bel hommage à l’Asie.

 

« Carlo Mollino - Architect and Storyteller » ; 24 x 32 cm, 456 pages, 502 color and 45 b/w illustrations, Park Books, 2021.
 


Designer d’intérieur, photographe et architecte réputé, Carlo Mollino a inscrit son nom en lettres d’or dans le design du siècle passé. Le fort et riche volume publié par les éditions Park Books présente la synthèse de son travail en tant qu’architecte sous la plume de Napoleone Ferrari et Michelangelo Sabatino. Enrichi de contributions par Guy Nordenson et Sergio Pace, ce beau livre se veut non seulement instructif sur cette personnalité légendaire mais également des plus esthétiques grâce aux photographies inspirées de Pino Musi.

 


Né en Italie avec le début du siècle en 1905, Carlo Mollino a laissé son nom à la postérité grâce à ses nombreuses créations de meubles de nos jours très recherchées. Ses polaroïds aux photos osées pour l’époque constituent également une autre facette du personnage… Mais le présent ouvrage s’attache à un aspect de la production du designer plus méconnu avec ses multiples contributions à l’architecture. Si l’homme n’a réalisé que peu de projets, ses idées sur l’architecture et ses nombreuses œuvres sur papier laissent imaginer la fertilité de sa pensée créatrice.

 


Grâce à une superbe mise en page et une iconographie impressionnante, la créativité Mollino se dessine page après page et laissera pantois tout amoureux d’architecture. Que dire en effet sinon son admiration pour le fameux Teatro Regio et la Chambre de commerce de Turin ? Mais aussi le Torino Horse Riding Club sans oublier la station Lago Negro dans les Alpes italiennes ? Toutes ces novations surprennent non seulement pour leur modernité, l’architecte appartenant manifestement au courant moderniste, mais aussi pour leurs prouesses témoignant des affinités de Mollino avec le surréalisme. Le lecteur se délectera de ces créations toutes plus étonnantes les unes que les autres si l’on songe aux époques qui les virent naître. À la découverte de ces admirables créations, on ne pourra regretter qu’une chose, que bien de ces projets soient restés à l’état de croquis et de papiers si prometteurs…

 

« Beatriz Milhazes » ; Sous la direction de Hans Werner Holzwarth ; Edition trilingue français/anglais /allemand ; 26 x 34 cm, 580 pages, Éditions Taschen, 2021.
 


Comment résister à cet univers d’explosion de couleurs ? C’est, en effet, une magnifique invitation à entrer dans cette fabuleuse galaxie de couleurs brésiliennes que propose cette splendide monographie consacrée à l’artiste Beatriz Milhazes et parue aux éditions Taschen. Cette somme de plus de 500 pages sous la direction de Hans Werner Holzwarth offre au regard toute la puissance de lumière et de couleurs du pays natal de cette artiste brésilienne hors du commun.
Alternant entre abstraction et symboles ou scènes de vie brésiliennes, les toiles de Beatriz Milhazes transmettent une énergie rare, une force de vie incroyable qui la caractérise et a fait la signature de l’artiste. Nées sous l’influence d’Henri Matisse ou encore de Bridget Riley, ces œuvres livrent en effet une exubérante chorégraphie envoûtante de couleurs. Mais, l’œuvre de Beatriz Milhazes sait aussi se faire plus musique et s’assombrir sous le vent de la mélancolie. C’est cette richesse et complexité que le lecteur découvrira dans ces merveilleuses pages, l’ouvrage actualisé réunissant pas moins de 300 œuvres de l’artiste jusqu’aux plus récentes. Explorant les différentes étapes de la carrière de Beatriz Milhazes, les multiples motifs ou encore les matériaux auxquels elle a eu recours, l’ouvrage propose une analyse approfondie de l’œuvre de cette artiste brésilienne qui a su s’imposer dès les années 1980.
Un travail mis en perspective par de riches contributions, notamment celle de l’historien d’art David Ebony, mais aussi par un entretien accordé par l’artiste elle-même à Hans Werner Holzwarth, entretien dans lequel Beatriz Mihlazes dévoile ses méthodes de travail ou revient sur le contexte culturel de ses œuvres. Une belle analyse complétée par un dictionnaire des principaux motifs de Beatriz Milhazes réalisé par Adriano Pedrosa auquel vient s’ajouter une biographie complète et actualisée par Luiza Interlenghi.

 

« Antoine Schneck » de Pierre Wat ; Relié cartonné, 25 x 32 cm, 180 illustrations, 292 pages, Éditions In Fine, 2021.
 


C’est un très bel ouvrage que consacrent les éditions In Fine à l’artiste français Antoine Schneck. Signé de l’historien d’art Pierre Wat, également critique d’art et professeur d’université, l’ouvrage tout de noir vêtu, ainsi qu’il se devait pour Antoine Schneck, livre une splendide mise en perspective de son travail et réalisations. Antoine Schneck, photographe plasticien, a en effet toujours privilégié pour ses dernières à la fois les fonds noirs et les séries. Ainsi concernant son travail sur les portraits, ce dernier a-t-il toujours retenu au-delà du fond noir une approche directe du visage lui permettant une extrême expressivité et une parfaite mise en lumière. L’artiste avoue s’être souvent inspiré pour ses techniques de l’histoire de l’art, et plus particulièrement de l’histoire même de la peinture.
Mais, ses recherches ne se sont jamais enfermées dans le seul travail du portrait, si expressif soit-il. Antoine Schneck a également, au gré de ses voyages et pérégrinations, consacré de célèbres séries aux oliviers millénaires, mais aussi aux fleurs, aux arbres ou encore aux carburants.
Pour son travail, l’artiste souligne avoir très tôt adopté le numérique lui offrant à la fois un large potentiel et une grande qualité, n’hésitant pas à retravailler la palette graphique. N’ayant de cesse de renouveler recherches et trouvailles, Antoine Schneck a ainsi eu recours pour ses derniers travaux notamment au collodion humide.
Et, c’est justement « A Rebours », d’aujourd'hui à 2006 que le plasticien photographe a souhaité revisiter son travail. Un choix révélant, ainsi que le souligne Pierre Wat dans son introduction, que « le fil directeur qui unit tant de pratiques et de lieux, c’est Antoine Schneck lui-même, autrement dit la vie d’un homme qui vient s’incarner en autant de pratiques, des déplacements, et d’expériences vécues. » L’ouvrage s’ouvre ainsi en 2021-2020 sur le studio de l’artiste et cette série de portraits lors de son voyage au Kenya jusqu’à 2006. Plus de 15 ans d’un beau chemin fait de rencontres, d’altérité et de photographies captivantes voire fascinantes.
Les investigations de l’artiste et son chemin de vie de photographe plasticien offrent, il est vrai, au regard une large et belle diversité de séries – allant des chiens célèbres aux gisants de la Basilique Saint-Denis en passant par les soldats de la Première Guerre mondiale du sommet de l’arc de Triomphe. Portraits, animaux et objets se côtoient ainsi dans cette splendide monographie dans un savant bonheur, celui des rencontres, voyages et expériences de l’artiste, des séries toujours marquées par la griffe même d’Antoine Schneck, par la force et l’acuité de son regard.

 

"Archetypes" de David K. Ross ; Photographies de David K. Ross, Sous la direction de Reto Geiser avec les contributions de Reto Geiser, Sky Goodden, Ted Kesik et Peter Sealy ; Relié, 120 pages, 21 x 28 cm, Éditions Park Books, 2021.
 


Les archétypes ne sont plus l’apanage de la psychologie et de la pensée jungienne ainsi que le démontre ce brillant ouvrage réalisé par l’artiste canadien David K. Ross et agrémenté de superbes photographies de l’auteur. Au croisement de la photographie, du film et de l’installation, son travail conduit en effet à la création d’étonnantes maquettes architecturales sublimées par un éclairage nocturne des plus spectaculaires… La pénombre révèle en effet les détails des structures, souligne les effets de matière pour en dégager des signes infimes conduisant à une autre vision primordiale de l’architecture.

 


Ce travail passionnant se trouve ainsi présenté en ces pages étonnantes, des pages qui suscitent l’envie de découvrir ces créations dans la réalité de leur installation. Ces fragments architecturaux constituent dès lors un véritable laboratoire de proto-architecture, témoins silencieux mais néanmoins évocateurs de tout ce que l’homme a su mettre en œuvre dans l’édification de bâtiments liés à son environnement.
De manière plus pragmatique, ce travail créatif offre également l’avantage de pouvoir isoler une part infime d’une future réalisation architecturale et d’en présenter les grandes lignes avant sa mise en œuvre. Ces instantanés architecturaux deviennent ainsi autant de réalités en devenir, en alternative aux créations virtuelles qui dominent de nos jours les cabinets d’architecture. Aux confins de l’art et de l’architecture, ces maquettes en préludant aux réalisations à venir constituent de véritables objets de création à part entière, à découvrir dans cet ouvrage assurément novateur.
 

« L'Âme de la Champagne – Artisanat d’art et haute gastronomie » de Philippe Mille ; Photographe : Anne-Emmanuelle Thion ; Relié pleine toile avec fer à chaud, 288 pages, 24x30 cm, Éditions Albin Michel, 2021.
 


Lorsqu’ un chef talentueux conjugue son art à celui d’un terroir de plusieurs millénaires, cela donne un beau livre, véritable ode au produit et à l’artisanat d’art de la Champagne. Philippe Mille à la tête du restaurant deux étoiles les « Crayères » à Reims signe en effet un livre qui parvient à atteindre cette alchimie toujours délicate entre beau livre et recettes, culture et histoire, artisanat et patrimoine…
Véritable écrin aux recettes sélectionnées avec soin par le chef, cet ouvrage s’avère aussi appétissant qu’esthétique grâce aux magnifiques photographies d’Anne-Emmanuelle Thion qui ont su capter toute la délicatesse et le raffinement de l’art de ce grand chef, ce qui n’est jamais un exercice des plus faciles. Philippe Mile nous propose en entrée un plat aussi singulier qu’évocateur des plaines crayeuses caractérisant la campagne champenoise avec cet Esprit de craie et couteaux, un plat que l’on imagine à la fois soyeux et d’une longueur en bouche rehaussé par les bulles de Chardonnay et la mousseline de chou-fleur… À ce met délicat et créatif, de subtils accords sont proposés avec un Champagne Barons de Rotschild 2010 dont la minéralité ne peut que souligner la structure du plat conçu par le chef, du grand art.
Entre chaque recette, des pages également inspirantes mettent en avant l’art de la Champagne tels les inoubliables vitraux de la cathédrale de Reims, l’argile donnant naissance aux superbes poteries de l’artisan Jean-Luc Pirot, qui à leur tour inspire un nouveau plat au chef avec ces pommes de terre en croûte d’argile. Chaque page fait écho à la créativité et à l’inspiration en un labyrinthe sensoriel inépuisable.
C’est un magnifique voyage que nous propose cet ouvrage en un splendide condensé des richesses de la Champagne, culturelles, architecturales, artisanales, et bien sûr, gastronomiques. Le chef Philippe Mille, pourtant originaire de la Sarthe, a su transmettre assurément avec ce bel ouvrage une part de l’âme de la Champagne !
 

Bjarne Mastenbroek : « Dig it! Building Bound to the Ground » ; Relié, 19,3 x 27,1 cm, 1390 pages, Éditions Taschen, 2021.
 


Le rapport étroit et presque intime entretenu entre le sol, les fondations et l’édifice architectural fait l’objet d’une publication remarquable de la part des éditions Taschen sous la plume de l’architecte néerlandais Bjarne Mastenbroek explorant au sens propre et figuré les liens unissant l’architecture et le site qui l’accueille.

 


Partant du principe fondamental de la rareté de la terre, ce dernier demeure persuadé que l’avenir passera par une conception et gestion plus éclairées de cette ressource limitée pour l’avenir de l’humanité. Cette dimension rarement abordée avec une telle acuité conduit ainsi cet esprit résolument tourné vers une architecture écologique à une approche fine et sensible non seulement du sol, mais aussi de son environnement, sa configuration et ses interactions avec le milieu.

 


C’est son riche parcours qui a ainsi conduit Bjarne Mastenbroek à l’écriture de cette somme impressionnante de 1390 pages et 2,5 kg, véritable roc sur lequel l’auteur développe son approche à partir des origines de la construction dans l’humanité. Appuyé par une iconographie tout aussi exceptionnelle grâce aux photographies d’Iwan Baan, cet ouvrage accompagne le lecteur dans cette compréhension globale de l’acte d’édifier que l’homme a depuis l’aube des civilisations initié dans des environnements parfois hostiles ou singuliers.

 


Au fil des pages, quelle que soit la configuration du sol et des lieux, nous réalisons que les architectures du passé ont rarement fait l’impasse de ces « fondations » naturelles que représente l’environnement, tirant parfois profit de situations naturelles défavorables. C’est certainement là, l’apport de cet ouvrage essentiel que de montrer au lecteur du XXIe s. combien l’histoire récente des dernières décennies semble prouver qu’en occultant ou ignorant cette dimension incontournable, l’architecture peut conduire aux pires impasses, si ce n’est à des désastres. En renouant avec cette harmonie des sols et environnements, Bjarne Mastenbroek démontre ainsi avec maestria comment l’architecture de demain pourra renouveler ce lien toujours ténu entre l’homme, son habitat et la terre qui les abrite.

 

« Les ébénistes de la Couronne sous le règne de Louis XIV » de Calin Demetrescu ; 448 p. , 24 x 28 cm, plus de 400 illustrations couleur, Relié au fil sous couverture plein papier, La Bibliothèque des Arts, 2021.
 


Les liens étroits unissant le Roi Soleil aux artistes sont bien connus de nos jours et nul n’ignore que le jeune monarque sut très tôt se servir de ce goût personnel afin de renforcer son pouvoir. Parmi ces arts, l’ébénisterie tient une place de choix, le mobilier royal s’avérant une pièce essentielle dans la décoration des différents lieux royaux, le plus connu se situant bien sûr à Versailles. Fort de ce domaine porteur, Calin Demetrescu a réalisé un travail de recherche particulièrement fertile sur plus de dix ans.
C’est le fruit de ces études qui a donné naissance à cet ouvrage paru aux éditions La Bibliothèque des Arts aussi remarquable que précieux pour la qualité de son étude. L’auteur après avoir étudié des centaines de documents d’archives, pour la plupart inédits, propose en effet avec ce splendide livre de 448 pages abondamment illustré une somme de référence sur les ébénistes de la Couronne durant le règne de Louis XIV.
Ces hommes ayant travaillé pour le Garde Meuble de la Couronne et les Bâtiments du Roi, appellations d’alors officielles, composent en fait un réseau de métiers différents et complémentaires allant de l’ébéniste à part entière, en passant par le marqueteur, le bronzier, l’ornementiste, etc. Tous les pays sont convoqués afin de nourrir le rang de ces artisans venus du Royaume mais aussi d’Italie ou des pays du nord de l’Europe. Calin Demetrescu, historien de l’art et spécialiste réputé en ce domaine, offre ainsi dans cet ouvrage à la fois didactique et détaillé un état de la recherche et des découvertes d’œuvres majeures. Des noms célèbres comme celui d’André-Charles Boulle font l’objet de nouvelles propositions, sans oublier des artistes importants comme Domenico Cucci, Alexandre-Jean Oppenordt…
Après avoir livré un aperçu de l’époque et des métiers du meuble à Paris, essentiel à découvrir afin de mieux comprendre le contexte historique de cette recherche, l’ouvrage développe les méthodes de travail et d’attribution avant d’analyser la production du mobilier royal. La deuxième partie s’attache aux biographies des ébénistes majeurs de Louis XIV, Boulle, Armand, Campe, Cucci, les Gaudron, Gole, Macé… avec pour chacun une biographie, l’analyse de l’atelier et collaborateurs sans oublier leurs œuvres. Pour conclure, cette somme de référence ouvre sur la fortune, la réussite sociale et les collections des ébénistes de la Couronne parachevant ainsi de manière exhaustive et plaisante cette analyse des artistes ébénistes du monarque absolu.

 

« Duplex Architects - Rethinking housing » ; 416 pages, Park Books Éditions, 2021.
 


À souligner, en matière d’architecture, la parution d’une riche monographie entièrement consacrée aux conceptions et réalisations des bureaux d’études « Duplex Architects » situés en Suisse et en Allemagne. L’ouvrage sous la plume de Nele Dechmann offre un focus des plus intéressants sur le projet de cinq logements en Suisse, allant du « Studen Housing » au « Living at the Edge of Town » de Limmatfeld en passant par « Vivre avec le Bruit » dans le quartier de Buchegg ou encore « Bien plus que le logement » de l’aire Hunziker. L’approche et la conception particulières propres au bureau d’études « Duplex Architects » créé en 2007 initialement à Zurich sont ainsi, en ces pages, au travers de ces cinq réalisations, largement exposées et détaillées.
Appuyée par de nombreuses photographies dont celles de Ludovic Balland auxquelles s’ajoutent de multiples plans et visualisations, l’étude livre au lecteur à la fois une vision globale, précise et innovante de l’approche urbanistique retenue par « Duplex Architects ».
À cette approche première de développement urbain, « Duplex Architects » apporte également une forte attention et exigence aux nouvelles formes de vie en commun. Importance de la communauté, importance des lieux de collaborations et de partages jalonnent ainsi les conceptions architecturales résidentielles.
Des exigences de conception que viennent avec pertinence souligner de nombreuses contributions d’experts et architectes, dont celles des associés fondateurs du cabinet Anne Kaestle et Dan Schürch. Un ouvrage qui ne peut que retenir l’attention.
 

« Travellers’Tales – bags Unpacked » de Pierre Le-Tan et Bertil Scali ; Relié, 448 p., Version anglaise ou française, Editions Thames & Hudson / Louis Vuitton, 2021.
 


Ce sont de fabuleux récits de voyageurs que nous proposent aujourd’hui les éditions Louis Vuitton dans une publication, comme toujours, des plus soignée. Signée Pierre Le-Tan et Bertil Scali, les auteurs ont entrepris avec une mise en page attractive et un humour décapant d’évoquer pour nous le voyageur dans tous ses états, « Bags Unpacked », pour le plus grand plaisir des lecteurs.
On y retrouve, bien sûr, les sublimes malles de voyage Louis Vuitton qui ont fait la réputation de la célèbre enseigne. Une incroyable collection de récits et de malles arborant le célèbre monogramme Louis Vuitton d’hier à aujourd’hui. On raconte même que certains y avaient logé leur lit ! Ce sont ainsi pas moins de cinquante récits de voyageurs, tous plus extravagants et mondains les uns que les autres, de véritable contes, des « Travellers’Tales » allant des aventuriers et fortunés voyageurs du XIXe siècle aux artistes, acteurs et stars d’aujourd’hui. Un rare bonheur.

 


Le lecteur voyagera ainsi dans cette escapade pétillante en compagnie de Sarah Bernhardt, Paul Poiret ou Karl Lagerfeld, d'Henri Matisse à Jeff Koons sans oublier Sharon Stone et Madonna. Entrecoupés d’anciennes publicités ou plutôt « réclames » de l’incontournable enseigne lorsqu’il s’agit de voyages, chaque récit nous conte une expérience unique, farfelue, loufoque mais toujours d’une rare élégance. Que n’ont pu, en effet, contenir toutes ces malles Louis Vuitton ayant parcouru le monde… Celle de Eugénie de Montijo, de Luchino Visconti, d’Audrey Hepburn ou plus près de nous de Keith Richards ? Des secrets de voyages en ces pages délicieusement partagés.
Un voyage au long cours de plus de quatre-cents pages aussi séduisant que cocasse que viennent illustrer les dessins frais et épurés, reconnaissables entre tous, de Pierre Le-Tan.
 

« L’Abstraction » d’Arnauld Pierre et de Pascal Rousseau ; Sous coffret, 28.8 x 34.5 cm, 400 p., Éditions Citadelles & Mazenod, 2021.
 


C’est une publication incontournable que les Éditions Citadelles & Mazenod nous proposent avec ce superbe volume entièrement consacré à « L’Abstraction ». Ce mouvement artistique né au début du siècle dernier en occident et qui sut s’affranchir des codes figuratifs et mimétiques représentant jusqu’alors le réel. Naissent ainsi les formes, couleurs, lignes et mouvements de ce mouvement dénommé « Abstraction » tel que nous le rappelle si joliment le coffret de cette splendide publication avec les œuvres de Robert Delaunay et d’Helen Frankenthaler. Par ces codes esthétiques, « L’Abstraction » impose un nouveau langage visuel auquel sont convoqués aussi bien artistes, philosophes que scientifiques.
Cet ouvrage sans précédent offre une vision « grand-angle » unique à la fois analytique et internationale de cet extraordinaire mouvement artistique ayant marqué le XXe siècle. Avec une vaste et belle iconographie, ce volume coécrit par Arnauld Pierre, professeur d’histoire de l’art à Sorbonne Université, et Pascal Rousseau, professeur de l’art contemporain à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’École des beaux-arts de Paris, livre en effet une synthèse d’une rare richesse de ce mouvement artistique à nul autre pareil. L’Abstraction fut dans l’histoire de l’art une véritable révolution, un changement sans précédent de paradigme marquant une rupture majeure. Loin d’être une simple aventure stylistique, les auteurs soulignent combien l’abstraction fut comparable à la Renaissance florentine au XVe siècle.
C’est cette fabuleuse évolution que nous retracent magistralement étape par étape Arnauld Pierre et Pascal Rousseau dans ce fort volume, remontant aux prémices de l’abstraction, de ses origines, ses pionniers avec, bien sûr, Kandinsky et Piet Mondrian, jusqu’à l’art contemporain et parcourant le monde de l’Europe à l’Amérique latine jusqu’au Japon. Aucun angle de cet extraordinaire mouvement dépassant largement l’histoire de l’art n’a été en ces pages négligé que ce soit ses racines remontant au milieu du XIXe siècle, sa mondialisation ou encore les évolutions technologiques du cinéma au numérique. Les formes, couleurs et lumière de Kupka ou encore de Picabia, éblouissent. L’imaginaire s’emballe grâce aux dérèglements des formes et structures des années 1960 – 1980. Des œuvres majeures les plus emblématiques de l’abstraction aux expérimentations cybernétiques de ces dernières décennies, le lecteur ébahi vogue dans l’univers de l’abstraction. Les formes, couleurs et concepts prennent sous ses yeux vie l’entrainant pour son plus grand plaisir dans ce fabuleux monde qu’offre « L’Abstraction ».
Une remarquable entreprise menée par deux grands spécialistes qui ne pourra par son analyse et sa richesse que s’imposer en ouvrage de référence.
 

« O’Keeffe » de Camille Viéville ; Relié sous coffret, 32.5 x 27.5 cm, 325 illustrations couleur, 384 pages, Editions Citadelles & Mazenod, 2021.
 


A souligner la splendide monographie consacrée à Georgia O’Keeffe, artiste moderniste majeure du XXe siècle, aux éditions Citadelles et Mazenod. Une artiste américaine internationalement saluée de son vivant, mais qui demeure étrangement et injustement trop peu connue en France.
Signé Camille Viévielle, spécialiste de l’art contemporain, ce superbe ouvrage nous ouvre (enfin) les portes de son immense œuvre. Poussant toujours plus loin ses recherches, laissant éclater son expressivité, les formes et les couleurs, c’est une œuvre foisonnante que nous a laissée, en effet, Georgia O’Keeffe (1887-1986).
Au plus près de son travail par son analyse et son abondante et magnifique illustration, l’ouvrage aborde la jeunesse et les premières années de l’artiste avant d’entraîner littéralement son lecteur dans chacune des grandes périodes O’Keeffe. Du modernisme New Yorkais des années 1920, entre figuration et abstraction, des années minimales de l’après-guerre aux années 60 durant lesquelles elle s’imposera en pionnière de l’art « hard edge » en passant par ses tableaux aux fleurs reconnaissables entre tous ou encore ses paysages néo-mexicains, les toiles de l’artiste fascinent. Des toiles grandioses aux formes voluptueuses, aux couleurs éclatantes ou profondes, quelque soit la période considérée, O’Keeffe s’impose et se démarque avec cette force picturale incroyable. Comment oublier la sensualité de ses fleurs, la volupté ronde de ses paysages, la puissance de ses toiles ?
Une force de vie que l’on retrouve également dans son quotidien et sa propre vie. Georgia O’Keeffe fut, en effet, non seulement l’une des plus grandes artistes nord-américaines du XXe siècle, mais aussi une femme exceptionnelle, indépendante et libre. Et si Georgia O’Keeffe affirma à la fin de sa vie : « Je suis fatiguée de ma propre histoire, de mon mythe », Camille Viéville ajoute, à juste titre, en conclusion de ce superbe ouvrage : « Pourtant ce mythe aux multiples facettes – la pionnière du modernisme, la femme forte et indépendante, la solitaire du désert – n’a cessé de grandir depuis les années 1960-1970, notamment au travers d’une nouvelle génération d’artistes ».
Une monographie exceptionnelle, aussi grandiose que l’œuvre de Georgia O’Keeffe, et qui ne peut que s’imposer en ouvrage de référence.
 

« Borders » ; Photographies de Jean-Michel André et texte de Wilfried N’Sondé ; Relié, 24 x31.7 cm, 110 p., Éditions Actes Sud, 2021.
 


C’est un ouvrage puissant et à nul autre pareil que nous livre aujourd’hui aux éditions Actes Sud le photographe Jean-Michel André accompagné du texte de l’écrivain Wilfried N’Sondé. Fruit d’une réflexion et d’un travail de quatre années, Jean-Michel André entend donner à voir ou plus précisément à se souvenir, ici, du visage de l’autre au sens de Levinas, celui que trop souvent nous ignorons ou ne voulons pas voir. Migrants, immigrés, sans-abris, femmes ou hommes en vie, habités de désespoir, espoir et de rêves. Jean-Michel André, artiste de la Galerie Sit Down, n’a eu de cesse depuis plus de vingt ans dans sa création photographique d’interroger les territoires, les limites, la mémoire et l’oubli. Oubli du visage de ces hommes de dos encapuchonnés assis au milieu de nulle part regardant le lointain de l’horizon…
Aussi n’est-il pas étonnant que le dernier ouvrage du photographe « Borders », sans être ni un témoignage et encore moins un reportage, livre au-delà des splendides photographies une réelle et belle réflexion photographique, une profonde réflexion trouvant son plein écho à la fois dans les paysages esseulés, désolés, et dans les textes forts de Wilfrid N’Sondé. Wilfrid N’Sondé, écrivain, musicien-compositeur et chanteur, mène, lui aussi pour sa part, une œuvre littéraire ancrée sur l’exil, la marginalité et notre rapport à l’autre. Le photographe Jean-Michel André et l’écrivain Wilfrid N’Sondé ne pouvaient pas dès lors ne pas se rencontrer. Le destin les a fait se croiser à l’Institut français de Tunis et débuter ce fructueux dialogue qu’ils nous offrent aujourd’hui de découvrir dans ce bel ouvrage.
Un dialogue profond et poétique puisant également sa force dans une mise en page originale et pensée, alliant aux écrits de W. N’Sondé sur feuille volante la superposition des petits et grands formats photographiques. Le lecteur découvrant, lisant, tournant, revenant, ne peut dès lors que plonger littéralement dans une belle et longue méditation. La lune sur Voie lactée se montre, s’efface pour mieux réapparaître… Les textes s’envolent et se décalent, les frontières deviennent floues, l’espace-temps se modifie au gré des photographies et des textes. Dunes perdues et esseulées, crêtes arides et blessées, lorsque la mer devient noire et que les ciels s’assombrissent. Loin de vouloir un énième témoignage, les auteurs ont souhaité gommer toute localisation ou chronologie. C’est à un vertige source d’écho et de résonnance qu’invite cet ouvrage dans une étrange et belle alchimie de désespoir et de poésie.
Un bel ouvrage qui résonne longtemps encore après avoir été refermé…

 

« Avant-Garde as Methode –Vkhutemas and Pedagogy of Space – 1920-1930 »; Sous la direction d’Anna Bokov, avec les contributions de Kenneth Frampton et d’Alexander Lavrentiev ; 24 x 31 cm, 664 p., 1045 illustrations, Éditions Park Books, 2021.
 


À souligner la parution aux éditions Park Books d’un ouvrage complet et unique en son genre, extrêmement bien documenté, entièrement consacré aux méthodes d’enseignement des Vkhutemas en Union Soviétique durant les années 1920-1930.
Ces instituts d’art et de technologie supérieurs moscovites, à l’instar du Bauhaus, furent les premiers à souhaiter dispenser un enseignement artistique et technologique à très large échelle, nommé « la méthode objective ». Anna Bokov, architecte et historienne d’architecture, revient sur cet enseignement expérimental et ces années moscovites durant lesquelles l’Avant-Garde s’imposa comme méthode à part entière.
 

 

A travers une multitude de chapitres, de riches contributions et une abondante iconographie, l’auteur a souhaité explorer les diverses facettes de cet enseignement associant aux valeurs traditionnelles académiques celles plus novatrices de l’ère industrielle. Un enseignement à large échelle fondé avant tout sur une nouvelle approche pédagogique reposant autant sur l’expérimentation en atelier que sur les échanges réciproques entre enseignants et étudiants. Les différentes structures des Vkhutemas, ayant développé cette nouvelle approche d’enseignement artistique et technologique, furent par la suite largement intégrés au programme officiel soviétique de ces années 1920-1930. Fort de plus de 600 pages, de programmes, photographies et illustrations, l’ouvrage retrace ainsi avec précision le développement et les objectifs pédagogiques mis en œuvre par les Vkhutemas, centre de l’avant-garde soviétique, que ce soit le constructivisme, le rationalisme ou encore le suprématisme.
Anna Bokov souligne, enfin, combien les Vkhutemas ont su développer « L’Avant-Garde comme Méthode », notamment par une pédagogie spécifique de l’espace et de l’architecture. Une expérimentation pédagogique qui déboucha sur de nombreux projets et réalisations architecturaux et urbains.

 

« SUR LES CHEMINS DU PARADIS » ; Catalogue de l’Exposition éponyme au musée Les Franciscaines de Deauville, éditions Hazan, 2021.

 


Le catalogue de l’exposition « Sur les chemins du Paradis » publié aux éditions Hazan vient inaugurer le nouveau pôle culturel « Les Franciscaines » de la ville de Deauville. Cette réflexion convoquant le témoignage des trois religions sur le paradis s’appuie sur l’image et l’art au carrefour des cultures. Thierry Grillet, le commissaire de cette exposition ouverte sur une dimension plurielle, entend inscrire cet évènement dans le dialogue entretenu par les promesses du paradis de ces différentes religions. Ainsi que le souligne le maire de Deauville, Philippe Augier, en avant-propos « L’exposition elle-même Sur les chemins du paradis est en soi une déclaration, un appel à la tolérance et à la compréhension mutuelle ».
Le processus de la croyance, de la foi, les difficultés de la vie à la recherche d’un espace d’espoir sont autant de dimensions permettant d’aborder cette notion, celle de la représentation du paradis dans les trois monothéismes, de manière plurielle et fertile. Le catalogue souligne ainsi par le moyen de l’art contemporain ce questionnement fondamental de l’homme, telle cette toile monumentale de Miguel Rotschild, représentant une voûte céleste réalisée à partir d’un cliché d’une région de l’univers pris par un télescope, et qui ouvre la partie consacrée au catalogue de l’exposition.
Ces Visions plurielles du Paradis sont analysées de différents points de vue, internes ou extérieurs, aux trois religions, l’Islam, le Judaïsme et le Christianisme. L’Histoire, la politique, les intérêts des diverses autorités religieuses en fonction des époques influencent et « façonnent » un paradis aux multiples contours, ainsi qu’il ressort de ce catalogue à la riche iconographie.
Cet ouvrage offre ainsi une synthèse et un témoignage actif sur ces visions du paradis en une approche didactique éclairée par la vision des artistes conviés pour cette exposition. Ces derniers allant des classiques jusqu’aux artistes les plus contemporains, du Livre des morts de l’Égypte antique jusqu’à la disparition du couple adamique avec Incarnation de Bill Viola.


« Maurice Denis – Amour » ; Catalogue d’exposition sous la direction de Catherine Lepdor et Isabelle Cahn, 227 x 286 mm, 192 p., Éditions Hazan, 2021.
 


Le présent catalogue propose de plonger dans l’œuvre peint du grand artiste Maurice Denis à l’occasion d’une exposition qui au musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne et avant la réouverture du Musée Maurice Denis à Saint-Germain-en-Laye. L’univers subtilement esquissé dans chacune des toiles du peintre invite le lecteur à une contemplation à la fois mystique et amoureuse de la vie sous toutes ses facettes et qui rayonne de ses œuvres. Bien que saisissant au fil de ses pinceaux une vie bucolique qui se présentait devant lui, avec sa famille au Prieuré comme dans ses lieux de villégiature en Bretagne, Maurice Denis fut cependant loin d’être un peintre béat. C’est, en effet, à une certaine abstraction et à la théorie de l’art auxquelles s’est consacré ce peintre insatiable des techniques et des moyens de rendre la réalité, son fameux jugement sur l’art étant resté célèbre et répété à l’envi : « Se rappeler qu’un tableau – avant d’être un cheval de bataille, une femme nue, ou une quelconque anecdote – est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ».

 


Ce sont l’amour et la religion qui viennent scander les toiles réunies à l’occasion de l’exposition de Lausanne, une belle invitation à entrer au cœur de la création du célèbre Nabi, et l’ouvrage propose dans sa première partie, à travers ces œuvres, de mieux appréhender cette part théorique du peintre qui attachait la plus grande importance à l’harmonie des formes et des couleurs au point d’atteindre une dimension symbolique qui force encore l’admiration un siècle après son expression. Les nombreuses références explicites ou implicites à la foi de l’artiste transparaissent et confèrent toute leur profondeur à ces œuvres aux lectures multiples.
Mais Maurice Denis s’avère être aussi un artiste de son temps. Aussi le catalogue souligne-t-il également les variations de son art en fonction du milieu artistique dans lequel il évoluait, entre la période Nabi et les œuvres symbolistes, sans oublier son retour à un certain classicisme. Couvrant une période allant de 1888 à la veille de la Première Guerre mondiale, ce catalogue réunit dans la deuxième partie d’admirables œuvres telles la fameuse « Tache de soleil sur la terrasse » datant de 1890, les « Arabesques poétiques pour la décoration d’un plafond » dont l’univers semble si proche des plus belles compositions de Claude Debussy, mais aussi « La Dormeuse au jour tombant », la touchante « Procession sous les arbres » et tant d’autres compositions puisées à l’inspiration la plus profonde.
Un très joli et riche catalogue des plus inspirants.

 

« The Julius Baer Art Collection », 22 x 29 cm, 404 p., 358 illustrations, Editions Scheidegger & Spiess, 2021.
 


Le splendide ouvrage entièrement consacré à la Collection d’art Julius Baer publié aux éditions Scheidegger et Spiess réjouira les amateurs d’art contemporain et trouvera assurément bonne place dans toutes bonnes bibliothèques d’art. La Collection Julius Baer comprend aujourd’hui, en effet, pas moins de 5 000 œuvres. Qu’il s’agisse de Jean-Antoine Fehr, Jean Tinguely, Yves Netzhammer, Thomas Huber et bien d’autres artistes majeurs, la curiosité du lecteur de ce volumineux ouvrage ne pourra que trouver satisfaction à découvrir les œuvres originales de ces artistes suisses d’art contemporain. Internationalement reconnus ou donnés de nos jours au titre de talents émergents, chacun de ces artistes (Nelly Bàr, Roma Signer, Thomas Hubert…) a su par sa singularité retenir l’intérêt de la Collection Julius Baer et ses amateurs d’art avertis. Une diversité inouïe, peintures, dessins, collages, photographies, vidéos et installations trouvent, en effet, en ces pages une place de choix dont l’iconographie choisie de plus de 350 illustrations, offrant de nombreuses pleines pages, voire doubles pages, rend parfaitement compte.
De nombreux et courts textes, notamment de Samuel Gross, de Barbara Habetur, Hans Rudolph Reust… viennent également éclairer artistes et œuvres présentés. Des textes eux-mêmes introduits par des écrits signés entre autres de Barbara Staubi, historienne de l'art et conservatrice de la Julius Baer Art Collection ou encore Giovanni Carmine, et proposant un véritable dialogue entre l’art, l’institution et la Collection Julius Baer.
Publié à l’occasion du cent trentième anniversaire de la Bank Julius Baer fondée en 1890 à Zurich, ainsi que le souligne Raymond J. Bär, petit fils d’Ellen Weyl-Bär, en sa préface, c’est véritablement un grand angle unique qu’offre au regard ce magnifique ouvrage sur l’ensemble de la Collection Julius Bauer. Un panorama de plus de 400 pages d’autant plus précieux que la présentation de cette dernière fait habituellement l’objet d’une rotation régulière dans les divers établissements de la banque pour des raisons compréhensives d’accrochage.
Quel plaisir, donc, de pouvoir pour l’amateur d’art contemporain à son gré découvrir et contempler l’ensemble de cette formidable et incroyable collection qu’est la Collection Julius Baer !
 

« Picasso-Méditerranée » ; Collectif sous la direction d’Émilie Bouvard, Camille Frasca et Cécile Godefroy ; 18.8 x 23.5 cm, 400 illustrations, 448 p., Editions In Fine, 2021.
 


C’est un magnifique ouvrage consacré à l’œuvre de Pablo Picasso et la Méditerranée que nous proposent aujourd’hui les éditions In Fine. Optant pour une approche transversale, avec pour fil d’or le bleu azur de la Méditerranée, c’est en effet un voyage original tout picassien que nous offre au regard cet ouvrage collectif aux riches et nombreuses contributions. Sous la direction d’Émilie Bouvard, Camille Frasca et Cécile Godefroy, cinq escales attendent le lecteur : de l’Espagne, terre natale du peintre avec Guernica, bien sûr, mais aussi Malaga, jusqu’au Sud de la France, en passant par la Grèce, la mythologie, la Crète et les Cyclades, l’Italie ou encore le Maghreb et le Proche-Orient.
Ce riche ouvrage « Picasso- Méditerranée » est l’aboutissement de rencontres de 2017 à 2019 à l’initiative du Musée national Picasso-Paris de plus de quarante-cinq expositions et soixante-dix institutions ayant eu pour objectif de présenter des approches singulières et renouvelées de l’œuvre de Picasso. Ainsi, entre ports d’attache et ouvertures multiples vers les horizons de l’œuvre du peintre, l’ouvrage dévoile bien des liens ténus, connus ou parfois découverts, qu’entretint Pablo Picasso avec la Méditerranée. Véritable dialogue entre le peintre, ses œuvres et ses lieux de prédilection teintés du bleu méditerranéen, ce collectif entend tout à la fois relever de l’Atlas de géographie, du livre d’art par sa riche iconographie de plus 400 illustrations que du dictionnaire ou du guide de voyage.
Voguant sur cette approche transversale, le lecteur optera selon son humeur pour un long et beau voyage en compagnie d’un des plus grands peintres du XXe siècle ou préférera parcourir ces pages par escapades rejoignant ici ou là Pablo Picasso devant son chevalet. Ainsi, pourra-t-il retrouver le peintre dans « L’atelier du midi » de la France, à Aix-en-Provence, Antibes, Mougins ou encore Cannes et La Californie, sans oublier Vallauris et l’atelier Madoura, Vauvenargues et tant d’autres lieux encore… S’entrecroisent, ici, œuvres, photographies, amis, rencontres, mais aussi thèmes - cinéma, cuisine méditerranéenne, et surtout ces cartes blanches venant émailler ces 450 pages et donnant cette saveur particulière à l’ouvrage.
« Picasso – Méditerranée », un collectif réservant par son approche transversale, dynamique et singulière, et sa riche iconographie, bien des découvertes et de jolies escales méditerranéennes jalonnant l’ensemble de l’œuvre de Picasso.
 

"Le Livre de Kells" de Bernard Meehan ; 275 illustrations couleurs, relié en toile sous jaquette illustrée, 25 x 32 cm, 256 p., Editions Citadelles & Mazenod, 2020.
 


Le livre de Kells compte assurément parmi les plus beaux manuscrits du Moyen Âge. Ce trésor conservé au Trinity College de Dublin fut probablement réalisé au cours du IX° siècle dont il célèbre la splendeur à la veille de l’an Mil. Ses enluminures ont largement contribué à la notoriété mondiale de ce témoin de l’âge d’or des manuscrits occidentaux. La présente étude menée par Bernard Meehan fait entrer le lecteur dans les arcanes secrets du Livre de Kells dont l’auteur est l’un des spécialistes incontestés.
Par son format généreux 25 x 32 et à la reproduction en taille réelle de plus de 80 folios sur les 340 que compte le manuscrit, il est désormais loisible de plonger littéralement au cœur de cette source inestimable du christianisme irlandais proposant les quatre évangiles ornés de leurs superbes enluminures. Bernard Meeham ne se limite pas à restituer la seule beauté esthétique de cette précieuse source, mais accompagne ces somptueuses images d’une riche étude de fond permettant de mieux comprendre non seulement la réalisation technique de ce chef-d’œuvre, mais également le contexte historique et religieux dans lequel il s’inscrit.
Le lecteur du Livre de Kells pourra désormais, par ce splendide ouvrage, tourner un à un les plus beaux folios de ce manuscrit livrant un témoignage unique sur les quatre évangélistes en ce tournant historique du Moyen Âge, ainsi que de nombreux passages bibliques déterminants. Dès les premières pages, les nombreux entrelacs des enluminures témoignent de cet héritage croisé entre l’antiquité et les premières royautés issues des invasions barbares.

 


La finesse des lettrines, l’humour et le soin apporté à émailler le texte de personnages et figures étranges ou symboliques afin de mieux rappeler le lecteur à l’étude même du texte, la graphie parfaite de l’écriture manuscrite réclamant un compte d’heures inconcevable à notre époque, font du Livre de Kells un exemple exceptionnel de la culture médiévale au tournant du millénaire. Il n’est donc pas étonnant que cette source remarquable compte parmi les emblèmes de la culture irlandaise, et plus largement occidentale. Ainsi que le relève Bernard Meeham, l’attraction qu’exerce le Livre de Kells tient surtout à ce qui ne se voit pas, mais se trouve suggéré par le manuscrit.
À la fois familier en ses multiples références chrétiennes, il dévoile également par bribes des aspects étranges, voire inconnus, de la symbolique préromane aux nombreuses réminiscences celtiques. Ce trésor de l’art irlando-saxon, connu également sous le nom de Grand Évangéliaire de saint Colomba, n’a pas fini de susciter interrogations, surprises, et ravissements, à l’image de cette merveilleuse étude livrée par ce livre d’exception publié aux éditions Mazenod !
 

« Kiki Smith. Hearing You with My Eyes » ; Catalogue exposition ; Sous la direction de Laurence Schmidlin, avec les contributions de Amelia Jones, Lisa Le Feuvre, et Laurence Schmidlin ; Versions anglais et français, relié, 124 illustrations couleur, 16.5 x 21 cm, collaboration Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, Éditions Scheidegger, 2020.
 


L’artiste américaine Kiki Smith fait actuellement l’objet d’une rétrospective complète au musée des Beaux-Arts de Lausanne, malheureusement bouleversée par la pandémie actuelle. Le lecteur du très beau catalogue publié à l’occasion par les éditions Scheidegger pourra cependant se consoler en (re)découvrant l’œuvre riche et singulière de cette artiste qui a voué sa vie à l’exploration du corps et aux sens.
Et, c’est tout spécialement cette perception sensorielle qui est au cœur de la présente thématique retenue pour ce bel ouvrage, une perception essentielle pour Kiki Smith au centre de tout. Depuis plus de quarante ans, Kiki Smith n’a de cesse en effet d’approfondit toujours et encore cette recherche sur le corps et ses dimensions symboliques. Cette approche bien particulière l’a conduite à étudier le statut social du corps et ses différentes représentations pour patiemment édifier sa propre approche, plus holistique, incluant les rapports de l’être humain à la nature, au cosmos… Les cinq sens sont sollicités par l’artiste pour mener à bien cette enquête à la fois artistique et humaniste.
Ce très beau catalogue recouvert de papier cristal et à la mise en page soignée offre un panorama évocateur de l’importance du travail réalisé par Kiki Smith au fil de des années. Tous les médiums ont été sollicités, ainsi que le révèle l’ouvrage, pour traduire cette approche bien particulière, bronze, papier, plâtre, verre, tapisserie…
Les références à la propre expérience de l’artiste tant littéraires dans son enfance que sensorielle au cours de sa vie effleurent les œuvres présentées, à la fois fragiles, tangibles et dotées cependant d’une forte vitalité. Les cultures populaires et ancestrales abondent également en de discrètes références, mais néanmoins présentes. Le corps de la femme, ceux d’animaux comme le loup, des parties de corps - réelles ou métamorphosées – abondent dans cet ouvrage, transcendant la vraisemblance, sans pour autant atteindre le fantastique.
Ces frontières du réel et du sensoriel conduisent le lecteur à un propre questionnement sur son rapport au corps et au monde. Une leçon artistique mais aussi philosophique, idéalement proposée dans ces pages soignées et inspirées.

 

"L'Aquarelle" de Marie-Pierre Salé, 300 illustrations couleur, relié sous jaquette et coffret illustré, 25 x 31,5 cm, 416 p., Éditions Citadelles & Mazenod, 2020.
 


Marie-Pierre Salé offre avec ce superbe ouvrage non seulement une synthèse unique sur l’histoire de l’aquarelle, mais également un très beau témoignage esthétique servi par une remarquable iconographie sur papier offset rendant ainsi toutes les nuances de cet art délicat. Si l’aquarelle, art relativement récent dans sa reconnaissance officielle, permet une richesse dans ses emplois d’une rare diversité, surtout si l’on songe à cette histoire retracée par Marie-Pierre Salé allant de Dürer à Kandinsky.

 


Cet ouvrage qui s’impose assurément de référence plonge le lecteur dans l’univers de l’aquarelle occidentale, domaine bien particulier fait de nuances par ses innombrables lavis, de transparences, mais aussi de couleurs éclatantes contrairement à beaucoup d’idées reçues. Ses racines puisent dans les enluminures du Moyen Âge, pour rayonner aux siècles suivants – notamment à partir de la Renaissance avec Pisanello - avant de devenir un genre à part entière au Siècle des lumières. Le XIXe siècle lui réservera des développements inspirés notamment avec l’apothéose de l’art de Turner. Chaque époque et artiste apportera nuances et traitements qui élargiront encore les capacités d’expression de cet art longtemps relégué à l’ombre de la peinture à l’huile, jugée plus digne et académique, à l’exception du monde anglo-saxon.

 


Si l’histoire de l’aquarelle demeure encore aujourd’hui trop méconnue, Marie-Pierre Salé avec cet ouvrage unique dévoile des pans entiers de sa richesse et diversité, les puristes ne traitant en effet habituellement que de l’aquarelle au sens strict. L’ouvrage nous apprend ainsi que la gouache fait pleinement partie de l’histoire de l’aquarelle, là encore, contrairement à bien des idées préconçues. Les couleurs de l’aquarelle donnent également lieu à d’extraordinaires nuanciers dont l’auteur reproduit de nombreux exemples à la fin de l’ouvrage.

 


L’apogée de l’aquarelle se réalisera à la fin du XIXe siècle, avec notamment en France des peintres aussi célèbres que Jongkind, Cézanne, Signac… Des peintres qui légueront au siècle suivant un patrimoine incontournable de cet art encore bien vivant, ainsi qu’en témoigne cette somme superbement illustrée et incontournable.

 

« Venise déserte » de Luc et Danielle Carton ; 21.5 x 28 cm, 192 p., Éditions Jonglez, 2020.
 


Inédit, exceptionnel, jamais vu, unique… les qualificatifs ne manquent pas pour évoquer les vues esseulées de Venise au printemps dernier lors du premier confinement appliqué comme dans le reste de l’Italie… Luc et Danielle Carton, habitants de la Ville éternelle, ont ainsi eu l’opportunité, bien rare, de saisir sur ces magnifiques photographies la Sérénissime totalement vidée de ses nombreux touristes. Même pendant la Seconde Guerre mondiale, Venise n’a jamais connu un tel abandon, telle la fameuse Piazza San Marco, sans un seul touriste, en pleine journée !
Cette impression étrange, pour ne pas dire dérangeante, conduit inexorablement cependant le lecteur à redécouvrir ces espaces vierges de toute vie, le regard se rattachant de ce fait à l’architecture, aux couleurs, à ces infimes détails qui fort heureusement font de Venise cette cité unique ayant bravé les siècles et les adversités.
Si des vues nocturnes de Venise sans âmes qui vivent sont certes moins rares, les prises de vues réalisées par Luc et Danielle Carton en pleine journée sont saisissantes, comme si l’humanité d’un seul coup de baguette magique avait été bannie de ces lieux, ce qui fut en quelque sorte le cas pendant cette période troublée, malheureusement encore d’actualité.
En attendant une amélioration des conditions sanitaires permettant de déambuler de nouveau dans ces ruelles et voguer sur ses canaux, ce superbe album, unique en son genre, offre à lui seul un véritable voyage en tant que tel, avec ces incontournables édifices et palais qui font Venise, mais aussi des recoins plus méconnus n’ayant plus à avoir honte de leur solitude habituelle…
Une balade exceptionnelle et unique dans une « Venise déserte » où pointe parfois la nostalgie ou la mélancolie dans ces gondoles bâchées et alignées sans vie, mais aussi la certitude que cette vie, un jour, reprendra ses droits dans cette ville unique, cette Sérénissime bâtie pour entendre résonner les rires et les baisers des amoureux…

 

« The Glacier’s Essence » de Martin Stützle et du photographe Fridolin Walcher avec les contributions de Nadine Olonetzky, Gabriela Schaepman-Strub, Konrad Steffen, and Thomas Stocker et une préface de Benedikt Wechsler ; Version anglaise, allemande, groenlandaise ; 23 x 30.5 cm, 137 illustrations couleur, 272 p., Édition Scheidegger & Spies, 2020.
 


Un bel, riche, et très instructif ouvrage consacré au monde fascinant mais malheureusement aujourd’hui menacé des grands glaciers en relation avec notre approche de l’art contemporain vient de paraître aux éditions Scheidegger et Spies. Que ce soit les grands glaciers du Groenland ou ceux des Alpes, ces derniers fondent, en effet, de manière inquiétante depuis des décennies. Une évolution qui malheureusement s’est accentuée plus que jamais ces dernières années sous l’effet du réchauffement climatique. L’ouvrage exceptionnel, préfacé Benedikt Wechsler, allie à la fois une approche esthétique d’art contemporain appuyée par des données scientifiques que ce soit de glaciologie ou de géophysique. C’est toute l’essence même des glaciers, ces grands glaciers d’une beauté menacée, que le lecteur découvrira ainsi en ces pages.

 


Pour cet ouvrage engagé, l’artiste Martin Stützle s’est associé au photographe Fridolin Walcher et a retenu comme objet d’étude de prédilection non seulement les grands glaciers suisses mais également ceux du Groenland. En 1978, le duo Martin Stützle et Fridolin Walcher a rejoint une équipe scientifique suisse menant des recherches sur l’évolution et l’état actuel des glaciers du Groenland. Une évolution déjà soulignée par le physicien suisse Alfred Quervain au début du XXe siècle, ce dernier ayant le premier consacré une étude sur la fonte du glacier Clariden situé dans le canton suisse de Glaris avant de lancer dans les années 1909-19012 d’importantes expéditions scientifiques au Groenland.

 


Trois essais ponctuent cette extraordinaire aventure en revenant précisément sur l’expédition de 1978 menée par l’artiste Martin Stützle et le photographe Fridolin Walcher. À ces essais vient s’ajouter une intéressante étude de plusieurs contributeurs sur les travaux mêmes des auteurs et artistes, les rapprochant des tendances actuelles de l’art climatique.
Le lecteur découvrira ainsi en ces pages exceptionnelles reliées façon japonaise une approche à la fois esthétique d’une grande émotion, mais aussi une objective prise de conscience appuyée par des données scientifiques révélant une évolution devenue malheureusement aujourd’hui une menaçante réalité.

 

J. C. Volkamer : “ The Book of Citrus Fruits”; Reliure en tissu, 27,6 x 39,5 cm, 384 p., Éditions Taschen, 2021.
 


Il n’existe pas d’autres fruits que les citrus ayant bénéficié d’une telle aura dans l’histoire de l’humanité. Ses origines remontent en effet avant même les temps historiques puisque la mythologie s’en était déjà emparée avec la fameuse pomme d’or des Hespérides qui devait être probablement une orange, inconnue à l’époque des Grecs, plutôt qu’une pomme… Des rois sont devenus fous de ce fruit, noble par excellence, au point de bâtir de véritables palais, dignes d’abriter ces arbustes craignant le froid, tel le Roi-Soleil qui trouva dans ce symbole encore le moyen de renforcer son éclat. Iris Lauterbach, spécialiste en histoire de l’architecture des jardins, a elle aussi été séduite par ce genre botanique abritant de multiples plantes ayant en commun cette amertume plus ou moins accentuée. Aussi a-t-elle choisi de réserver à ces fruits un ouvrage en un format généreux à la hauteur de la réputation des agrumes.

 


Cette édition exceptionnelle réunit pas moins de 170 variétés d’agrumes présentées à partir de séries de gravures sur cuivre, précieuses et rares, mises en couleur à la main. Ces œuvres uniques furent commandées par un autre passionné d’agrumes, J. C. Volkamer, un marchand de Nuremberg et horticulteur amateur (1644–1720). La beauté de ces représentations de citrons, oranges, cédrats, bergamotes et autres citrus rivalise de splendeurs et d’effets de mise en scène. Alors que l’Italie pratiqua très tôt avec la Renaissance la culture des agrumes en pots, Versailles lui emprunta rapidement le pas avec sa fameuse orangerie née du rêve d’un monarque absolu. À côté de la splendeur esthétique incontestable de ces planches, une véritable démarche scientifique accompagne ces séries offrant une collection exceptionnelle de spécimens exotiques quasiment inconnus à cette époque.

 


Cet amateur passionné que fut J.C. Volkamer ne regarda guère à la dépense pour faire venir en Allemagne des plants originaires d’Italie, d’Afrique du Nord, et même du Cap de Bonne Espérance. C’est de cette passion qu’est né le projet d’un livre en deux volumes souhaité par le collectionneur, chacun ayant été mis en couleur à la main. Ce sont ces ouvrages à la valeur inestimable, tout récemment redécouverts dans les archives de la ville de Fürth, que nous offrent de découvrir aujourd'hui les éditions Taschen. Une heureuse inspiration faisant revivre un rêve fou, complété pour l’occasion de 56 illustrations supplémentaires que souhaitait Volkamer initialement pour le projet d’un troisième volume qu’il ne put malheureusement accomplir.
Histoire de citrus, histoire d’une passion malheureusement de nos jours quasiment révolue, histoire d’un collectionneur esthète… Une belle aventure qui peut être admirée avec autant de passion et de bonheur grâce à cette édition d’exception limitée à 5000 exemplaires numérotés.

 

« Brick 20 – Outstanding International Brick Architecture »; Version anglaise, 24.13 x 29.85 cm, 288 p., Wienerberger / Editions Park Books, 2020.
 


À noter ce bel ouvrage, simplement intitulé « Brick 20 », qui ne pourra à l’évidence qu’interpeler et intéresser nombre d’architectes, créateurs et artistes puisqu’il est entièrement consacré aux constructions en briques. Ce matériau ancien de plus de neuf millénaires et aujourd’hui revenu en force dans le domaine de l’architecture pour ses multiples qualités notamment innovantes et de durabilité. Une tendance qui marque le paysage architectural depuis maintenant quelques décennies et que cet ouvrage largement illustré vient mettre parfaitement en lumière. Plus qu’un bel ouvrage, le lecteur y découvrira une riche et précieuse étude des différents projets et réalisations en briques les plus récents et innovants ayant marqué l’année 2020.
Depuis maintenant plus de 15 ans, Wienerberger, le plus grand fabricant au monde de briques et autres matériaux en terre cuite, attribue en effet le Prix international de la brique – International Brik Award - venant couronner, tous les deux ans, les réalisations les plus audacieuses et exceptionnelles en ce domaine d’architectes choisis et retenus par un jury d’architectes réputés internationalement.
Or, ce sont justement les projets et réalisations des cinquante nominés et des 6 gagnants de l’année 2020 que cet exceptionnel ouvrage offre au lecteur de découvrir. Réalisés au travers le monde, que ce soit en Europe, en Asie, en Afrique ou encore Amérique centrale, chaque réalisation y est présentée et largement détaillée et illustrée (Plans, site, sol, coupes, etc.). On reste admiratifs devant ces projets et réalisations souvent exceptionnels, audacieux et tous plus innovants les uns que les autres.
Des performances que viennent souligner pas moins de cinq textes écrits par des personnalités, architectes ou auteurs renommés, dont Hubertus Adam, Aglaée Degros ou encore Jana Revedin, des mises en perspectives offrant une approche et des vues élargies.
À ce titre, ce remarquable ouvrage consacré aux réalisations architecturales et internationales en briques sera une source d’études, de recherches et d’inspiration inépuisable.

 

« Un palais en Sicile » de Jean-Louis Remilleux, photographies de Mattia Aquila, Albin Michel, 2020.

 


Qui n’a jamais un jour, une nuit, rêvé d’un palais sous le soleil de l’Italie du Sud ? C’est en Sicile que Jean-Louis Remilleux a concrétisé ce songe, un rêve devenu réalité et dont ce superbe ouvrage en livre merveilleusement l’expérience. Ce témoignage enchanteur ne sera pas un coffee book de plus, tant s'en faut… Tout d’abord, par à la sensibilité même de son auteur, Jean-Louis Remilleux, qui producteur pour la télévision et d’émissions à succès a toujours su captiver. Peut-être est-ce pour s’écarter quelque temps des projecteurs et façades toujours de l’audiovisuel que cet homme épris d’histoire a rencontré sur son chemin un palais du XVIIIe siècle en Sicile, assoupi depuis des générations et qu’il a décidé de faire revivre.
Une restauration n’est jamais une entreprise au hasard et ne s’improvise pas ; il faut apprivoiser les lieux et se faire accepter d’eux. Mais lorsque l’histoire se confond avec le présent, que le goût des vieilles pierres dorées n’a que faire des climatisations et domotiques contemporaines, les choses peuvent aller de soi… ou presque. L’Histoire du Palazzo Di Lorenzo del Castelluccuio participe de celle d’une Italie rayonnante du XVIIIe siècle, mais qui connut, cependant, un terrible désastre lors du tremblement de terre de 1693 qui détruisit l’ancien bastion de la Sicile orientale. Il fallut reconstruire et le Palazzo n’allait ressortir des ruines qu’un siècle plus tard. Ainsi que l’évoque Jean-Louis Remilleux, cette demeure était « une belle endormie qui a passé de nombreux hivers sous l’orage » lorsque le coup de foudre eut lieu. Le végétal s’était invité allégrement dans chaque fissure laissée par le temps, fresques, lambris, et parfois les murs mêmes s’étaient métamorphosés en poussière…
C’est pourtant le début d’une belle aventure évoquée avec passion, tendresse et complicité entre l’homme et la pierre, l’âme et l’esprit des lieux. Servi par une iconographie vibrante et animée, fruit du travail inspiré de Mattia Aquila qui parvient à se saisir de cette histoire laissée en héritage, cet ouvrage rend un bel hommage au lien indéfectible qui unit désormais, Jean-Louis Remilleux à ce Palazzo éveillé d’un songe, et qu’il a souhaité partager pour le plus grand plaisir du lecteur !

 

« Villes du Monde », Collectif Tendance Floue, Editions Louis Vuitton, 2020.
 


En ces temps troublés qu’il est bon de pouvoir voyager au fil de belles pages et de splendides photographies dans les mille et une « Villes du Monde »… Et c’est justement cet extraordinaire voyage autour du globe que nous propose cet ouvrage grand format publié par les éditions Louis Vuitton.
Réunissant des œuvres photographiques du collectif français Tendance Floue, crée en 1991, ayant permis, depuis maintenant plus de douze ans, la publication régulière des fameux City Guides de Louis Vuitton, le lecteur demeure fasciné par tant de villes, de diversités, de beauté et de curiosités. C’est véritablement à des songes infinis, non stellaires, mais bien terrestres auxquels nous invite cet ouvrage XXL. Alternant couleurs et noir et blanc, « Villes du Monde » propose de parcourir cette extraordinaire iconographie urbaine selon neuf atmosphères différentes. Un choix judicieux offrant des dépaysements multiples et instantanés, et une diversité de vues des plus fécondes, propices aux interrogations.

 


Car, au-delà de ces splendides découvertes visuelles, ce sont également réflexions et questionnements que nous suggèrent ces magnifiques pages. Travail de dix-sept photographes appartenant au collectif Tendance Floue, chaque ville sous leur objectif s’anime, en effet, pour devenir singulière et monde à part entière. Des mondes et atmosphères connus ou plus lointains dans lesquels le lecteur se retrouve littéralement immergé. Que ce soit pour Rome, Ville éternelle, New York, Tokyo ou encore Shanghai, chaque photographe a su par sa griffe y apporter cette esthétique et cette sensibilité propres au collectif Tendance Floue.

 


Une singularité que la préface « Imaginer la ville » signée David Chandler, critique d’art, appuyée par le texte de Murielle Enjalran, critique d’art et directrice du CRP, ou encore « Les voies du collectif » recueillies par Emmanuelle Kouchner en fin d’ouvrage entendent plus largement encore partager avec le lecteur.
« Il en est des villes comme des rêves… », écrivait Italo Calvino, et ce splendide ouvrage « Les villes du Monde » aux éditions Louis Vuitton en témoigne admirablement.

 

« Massimo Listri - Cabinets des merveilles » Giulia Carciotto et Antonio Paolucci ; Relié, 29 x 39,5 cm, 356 p., multilingue /Allemand /Anglais /Français, Editions Taschen, 2020.

 

Notre époque moderne, à l’heure de la digitalisation de nombre d’arts, semble avoir perdu l’idée même de « Cabinets des merveilles », peut-être plus connus sous le nom de « cabinets de curiosités ». Et pourtant, il fut une époque où tout honnête homme se devait de réunir en d’incroyables collections tout ce que la science et les arts pouvaient avoir d’insolites. C’est justement ce merveilleux monde aussi insolite qu’éblouissant que nous propose de découvrir dans cet ouvrage d’exception intitulé « Massimo Listri ; Cabinets des merveilles » paru aux éditions Taschen.

 


Cet attrait insatiable pour les sciences et les arts allait, en effet, donner naissance au Wunderkammer, cet espace bien particulier, entièrement dédié à cette passion dévorante où les collectionneurs allaient rivaliser d’ingéniosité afin de collecter, souvent auprès des nations les plus lointaines, tel coquillage rare, tel oiseau naturalisé ou encore un minéral jamais encore aperçu…

 


Les puissants de ces temps révolus ont ainsi fait connaître la magnificence de ces collections éclectiques, avant que la spécialisation des musées aux siècles suivants ne vienne mettre un peu d’ordre dans ces étonnants empilements d’objets insolites. L’objectif ambitieux, et souvent aujourd’hui devenu vain à nos yeux, était de réunir en un souhait encyclopédique toute la connaissance humaine, à l’image de nos encyclopédies en ligne… Les monarques, princes et aristocrates cédèrent rapidement à cet élan qui devint vite une mode, le grand-duc de Toscane François Ier de Médicis, l’empereur des Romains Rodolphe II ou l’archiduc Ferdinand II de Habsbourg, verront leurs cabinets présentés comme des références à imiter, à l’image des serres exotiques ou des orangeries réunissant les plus rares plantes lointaines.

 


Massimo Listri s’est lancé avec passion et rigueur dans ces espaces à nul autre pareil, bravant les catégories de la science et des arts. En ces pagnes règnent l’insolite et la diversité, l’exotisme et le rêve. De la Renaissance jusqu’à notre époque moderne – certaines personnes ayant perpétué fort heureusement cette bien étrange pratique – cet ouvrage splendide explore, en effet, les plus beaux cabinets de curiosité, qu’ils soient parvenus jusqu’à nous ou bien disparus et recomposés, sans oublier les plus contemporains. Le lecteur ébahi y retrouvera toute la diversité certes du vivant, mais surtout sa rare beauté insolite, ces attractions pour la couleur et les formes, sources d’un plaisir revendiqué de manière resplendissante par les magnifiques photographies illustrant merveilleusement cet ouvrage. Pierres précieuses, automates, animaux mythologiques, coquillages inconnus, vases précieux… ne feront qu’étonner et séduire le lecteur dans ces pages très inspirées et présentées en format XXL. Giulia Carciotto et Antonio Paolucci accompagneront le lecteur dans ce fabuleux voyage grâce à des commentaires et notes indispensables à la compréhension de tous ces trésors, reflets de la splendeur des civilisations qui les ont réalisés.
 

« Foulards – Du mouchoir au carré de soie » d’Isabelle de Cours ; Photographies de Sophie Tramier ; 220 x 285 cm, 248 p., Éditions de la Martinière, 2020.
 


Avis aux amateurs, femmes ou hommes, amoureux ou passionnés de carrés de soie !
Un splendide ouvrage entièrement consacré aux carrés de soie vient, en effet, de paraître aux éditions de La Martinière sous la direction d’Isabelle de Cours. De toutes les couleurs, de toutes les tailles, du foulard jusqu’au mouchoir, cet ouvrage, de format carré comme il se doit, offre au regard pas moins de 300 pièces de cet accessoire aussi indispensable qu’incontournable d’hier comme d’aujourd’hui. Idéalement illustré par la photographe Sophie Tramier, l’ouvrage est un plaisir des yeux et des sens, et ne pourra que réjouir les âmes créatrices et les passionnés.
Accessoires portés aussi bien pour leur chaleur par temps froid que l’été par élégance ou protection, les carrés n’ont eu, en effet, de cesse de débrider notre imagination. Noué autour du cou, enroulé pour les coiffures ou sur une anse de sac, l’utilisation des carrés de soie semble sans limites. Les plus grands couturiers ont signé de leur nom des carrés de soie indissociables de leur griffe et collections. Quelques célèbres marques en ont fait un accessoire incontournable, devenus pour certains de véritable pièce de collection… Masculins ou plus féminins, floraux ou animaliers, offrant leurs camaïeux ou leurs contrastes, ils volent et nous enchantent…
Rangés justement en ces splendides pages selon leurs motifs, Isabelle de Cours, elle-même collectionneuse impénitente de foulards et conservatrice en chef des bibliothèques à la BNF, nous conte également l’extraordinaire histoire de ces carrés de soie, leurs différentes utilisations et fonctions de l’antiquité à nos jours. Appelés différemment selon les époques, « fichus, « mouchoir » ou « carré », portés également selon les modes et tendances, ils offrent, il est vrai, une multitude de possibilités et d’usages. Les inconditionnels trouveront, de surcroît, en annexes un panorama pratique de leurs différents nouages. Surtout, les carrés de soie nous offrent cette variété infinie de merveilleux motifs selon nos goûts et humeur du moment. Certains sont par eux même de véritable tapisserie ou œuvre d’art dont témoignent, ici, magnifiquement les compositions et la lumière des photographies de Sophie Tramier.
Un ouvrage offrant plus qu’un plaisir des yeux, une merveilleuse source d’inspiration…

 

« Silences » ; Photographies de Thierry des Ouches ; 27 x 27 cm, 120 p., Éditions Hartpon, 2020.
 


Nul doute que ce splendide et très soigné ouvrage de photographies signé Thierry des Ouches paru aux éditions Harpton retiendra l’attention. Des photos singulières, presque intemporelles, comme venues de nulle part, et qui étrangement viennent vous habiter. On retrouve en ces pages cette griffe personnelle par laquelle Thierry des Ouches a su s’imposer dans le domaine de la photographie.

 

 

Rappelons que le photographe s’est fait notamment connaître en France, en 2004, par sa série de photographies grand format de vaches exposées dans la capitale, place Vendôme.
Ici, ce sont d’envoûtants clichés que l’on découvre. Des clichés suspendus hors du temps ou appartenant à un autre temps. Des objets insolites oubliés, une lampe figée suspendue, une fenêtre au vent laissée à l’appel du large… C’est un temps empreint d’une subtile nostalgie et sur les ailes duquel se glisse cette poésie propre au photographe. Une poésie habitée de brumes et de gel, de couleurs surannées et d’éphémères visions.

 


Les photographies de ce dernier ouvrage forment à elles seules une véritable symphonie faite de silences et de vibrations comme ce vieux poste de radio oublié dans l’humidité de l’herbe et livré au regard en couverture ou encore ces vibrations qu’emportent t ces rails dans le lointain infini…
Ce sont d’étranges silences ou souffles qui semblent s’échapper de ces pages comme pour mieux venir vous toucher.

 

 

Sous l’objectif de Thierry des Ouches, les objets, paysages semblent reprendre mystérieusement une autre vie. De vieilles carcasses d’autos ou de camions habillés de leur robe de rouille, un tuyau d’arrosage qui s’avance en serpent… « Des silences » que Thierry des Ouches a su magnifiquement capter, lui qui écrit en début de cet ouvrage : « Se plonger dans le silence, c’est conjuguer au présent, au passé comme au futur le temps qui nous accompagne ».
Un splendide ouvrage de photographies qui assurément résonne de « Silences » et d’émotions, un langage vibratoire et poétique singulier qui ne peut que toucher.
 

« AFRICA 21e Siècle – Photographie contemporaine africaine. ». Sous la direction d’Ekow Eshun, 22.5 x 28 cm, Relié, 272 p., Éditions Textuel, 2020.

 


Magnifique ouvrage entièrement consacré à la photographie contemporaine africaine. Intitulé « AFRICA 21e siècle », c’est le tout premier ouvrage a mettre ainsi pleinement en lumière les travaux récents d’une jeune génération de photographes venus des quatre points cardinaux du continent africain. À ce titre, il ne peut qu’être salué !
Réunis par les soins d’Ekow Eshun, commissaire d’expositions, journaliste et écrivain, auteur notamment de Africa Modern (2017) et Black Gold of Sun (2005), le lecteur y découvrira avec étonnement ou parfois fascination les œuvres de pas moins de 51 photographes africains. « Tous révélateurs d’un moment (…) Un moment où une génération de photographes africains revendique la liberté créative de regarder en soi-même pour pouvoir décrire ce que cela représente, ce que cela signifie de vivre en Afrique aujourd’hui. Ce faisant, leurs visions de l’intérieur embrassent une réalité extérieure captivante. » souligne Ekow Eshun en son introduction.

 


Ekow Eshun a, en effet, souhaité au travers de ce splendide ouvrage de plus de 300 photographies livrer une vision dynamique et actuelle de l'Afrique, soulignant combien chacun de ces artistes a su, chacun à sa manière, aborder son africanité. Des photos d’une modernité inouïe faisant face à des ruines, des scènes de vie quotidienne offrant une diversité de silhouettes, personnes anonymes ou portraits… Proposé selon des chapitres thématiques choisis – Villes hybrides ; Zones de liberté ; Mythe et mémoire et Paysages intérieurs - l’Afrique s’y révèle dans toute sa splendeur géographique, mais aussi et surtout dans sa perpétuelle évolution, tant à l’égard des villes tentaculaires que de l’héritage colonial et postcolonial…

 

 

 Des photographies colorées mais aussi parfois en noir et blanc, offrant une multitude de visions captivantes de l’Afrique d’aujourd’hui.
Un fascinant panorama photographique et contemporain de l’Afrique, de cette Afrique du 21e siècle perçue par une jeune génération créative de photographes africains que le lecteur n’aura de cesse de découvrir et redécouvrir avec un plaisir certain.
 

« Veduta » de Thomas Jorion, Éditions de la Martinière, 2020.

 


Certaines couvertures nous attirent, retiennent notre regard, plus que d’autres, on ne sait de prime abord pourquoi… Tel est le cas de cette belle et énigmatique photographie – une salle de bal ou un salon emplis de fresques d’un ancien Palais italien en ruine ouvrant sur un luxuriant jardin abandonné… Cette photographie, tel un songe, est celle invitant à ouvrir ce splendide ouvrage en grand format à l’italienne intitulé tout simplement « Veduta » qui vient de paraître aux Éditions de La Martinière.
À l’intérieur, introduit par un texte de Giovani Fanelli, professeur d’histoire de l’architecture de Florence, le lecteur y retrouvera les photographies plus magnifiques les unes que les autres du célèbre photographe Thomas Jorion. Un album en quelque sorte d’une Italie d’un autre temps, celui peut-être rêvé ou vécu que le photographe a su, défiant le temps, ces dernières années admirablement capturer.
Aimant plus que tous les Palais et autres édifices en ruine, Thomas Jorion a en effet parcouru objectif en main toute la péninsule italienne du Nord au Sud. Ce sont alors des palais et belles demeures d’hier avec leurs bas-reliefs, leurs fresques ou jardins désordonnés de Toscane, de Sicile, de Vénétie… qui s’offrent aujourd’hui au regard fasciné du lecteur. Des belles endormies, des palais du XVIIIe siècle ou plus récents où l’écho du vent entrant sans frapper laisse s’envoler encore les rires et les notes de musiques de leurs occupants. Le lecteur demeure captivé par tant de richesses, de souvenirs et secrets que le temps a, à sa manière, laissés perdurer. Fresques, escaliers, jardins envahissant les salons et pièces surannées ou encore ces quelques meubles fanés abandonnés telle une invitation…
Le photographe a pour ces splendides clichés d’un autre monde travaillé avec une chambre grand format en lumière naturelle. Sans jamais de retouches, mises en scène ou autres artifices, un beau défi offrant une esthétique singulière, celle d’un temps suspendu, celui d’une autre vie… celle peut-être d’un joli songe…

 

« Les Métamorphoses d’Ovide - Les plus belles histoires illustrées par la peinture baroque » 84 histoires, 160 peintures et fresques baroques », 1 volume, relié, I 26 x 19 cm, I 372 p., La petite collection, Diane de Selliers éditions, 2020.
 


A qui souhaiterait une évocation merveilleuse des divinités et héros de la culture grecque et latine, cet ouvrage lui est assurément destiné. Et quel bonheur de retrouvé si bien servi Ovide, lui qui malheureusement a trop souvent tendance aujourd’hui à sombrer dans l’oubli de la culture contemporaine, lui préférant des récits d’heroïc fantasy puisant largement à ses sources…
Prix André-Malraux du livre d’Art 2003 dans sa version grand format en deux volumes, « Les Métamorphoses d’Ovide » se trouve en cette année enfin disponible en un seul volume dans La petite collection plus accessible. Le lecteur y retrouvera bien entendu le texte à l’identique, ainsi que l’iconographie ramenée à une échelle plus réduite, mais encore très lisible. Ces 84 histoires narrées par l’un des grands poètes latins au tournant de notre ère composent un tableau saisissant des passions et sentiments humains décrits en contrepoint des frasques et hauts faits des héros et divinités tels Jupiter, Phaéton, Europe, Vénus, Mars…

 


Ce long poème de douze mille vers offre en effet un vertigineux tableau de métamorphoses, toutes plus spectaculaires les unes que les autres, une habile et poétique manière d’évoquer les transformations permanentes des humains. Du Déluge à César, rien n’échappe à ce flot continuel d’impermanences d’êtres ayant osé défier les dieux, ce dont rend admirablement compte la somptueuse iconographie réunie pour cet ouvrage. Quelle autre œuvre pouvait en effet rendre aussi tragiquement le destin du malheureux Phaéton du haut des cieux que celle du peintre Guido Reni ? Comment restituer le désarroi de la nymphe Callisto autrement que François Lemoyne dans cette peinture « Diane et Callisto » présentée en vis-à-vis du poème ? L’iconographie accompagne cette évocation sensible des passions en une psychologie avant l’heure d’une extrême diversité. Mais derrière ce foisonnement baroque dont la peinture se fait l’écho perce également des traits récurrents, une unité de vie qui caractérise les faits et gestes de ces femmes et hommes voués aux passions, sans pour autant conduire à la formulation d’une morale.

 


Le lecteur pourra goûter à la poésie d’Ovide grâce à la traduction retenue de Georges Lafaye datant de 1927 et revue en 1992 par Jean-Pierre Néraudau, une traduction saluée pour sa beauté et sa fidélité au texte latin. C’est d’ailleurs Jean-Pierre Néraudau qui offre avec ce texte un remarquable travail critique de notes qui permettra non seulement d’entrer plus librement dans cette œuvre foisonnante, mais surtout d’en apprécier toutes les subtilités relevant d’une culture classique aujourd’hui trop souvent mise de côté.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« Écrire la mer – de l’Antiquité à nos jours» ; Une anthologie réunie par Daniel Bergez ; Relié, semi toilé ; sous coffret illustré, 512 p., 315 ill. couleur, 29 x 35 cm, Éditions Citadelles & Mazenod, 2020.

 


Dès les premières évocations d’Homère, l’homme a su se saisir de cet élément omniprésent qu’est la mer pour en constituer un sujet d’écriture qui n’a cessé depuis d’inspirer les plus grands écrivains, avec pour leitmotiv le fameux vers de Baudelaire « Homme libre, toujours tu chériras la mer »…
Arts et littératures vanteront dès lors ses beautés et dangers, les fatales attractions comme les plus terribles évocations. C’est ce fécond sujet dont s’est saisi avec une réussite manifeste Daniel Bergez, universitaire talentueux et auteur de livres déjà remarqués dans notre revue. Plus d’une centaine d’auteurs ont été retenus pour cette anthologie présentée en un dialogue étroit et fructueux avec la peinture, ainsi qu’en témoignent les toutes premières pages de ce somptueux livre, véritable ode maritime. Mer crépusculaire au calme plat de Joseph Vernet, mer démontée de Ludolf Backhuysen avec ses « Navires en détresse » pouvant faire écho au psalmiste de la Bible, chaque littérature de la plus antique jusqu’à la plus contemporaine a cherché à rendre la puissance et la majesté de cet élément indomptable.
Servant ou menaçant les hommes par son caractère est imprévisible, les écrivains ont cherché très tôt à s’en attirer les bonnes grâces et à défaut d’y reconnaître une colère divine… Source de vie ou de mort, la mer nourrit les paradoxes, ce dont témoigne le Moyen Âge avec notamment la poésie de Marie de France et cette nef sur les flots décrite en termes inoubliables. Clément Marot redoute, quant à lui, ses « impétueuses vagues… où toute crainte abonde », ce que confirme cette terrible tempête de Jan I Brueghel en vis-à-vis. L’Âge classique ne pouvait pas débuter sans Shakespeare et sa fameuse « Tempête » fort à propos illustrée par le remarquable tableau de Joseph Vernet. Voyageurs et hommes de sciences livrent également leurs témoignages sur la mer à une époque où tout semble possible à l’homme avant que le Romantisme ne vienne introduire la première brèche. Ce sont alors les tourments métaphoriques des ondes qui trouvent leurs échos sous la plume des écrivains et poètes, tout comme les peintres à l’image de cette triste évocation du destin des hommes après un naufrage peint par Dahl…
Chacune des pages de cette anthologie ne laisse qu’une seule envie, celle de relire ces textes pour la plupart passés à la postérité ou de découvrir ceux plus méconnus, mais dont la qualité force parfois l’admiration, tout en savourant la riche et splendide iconographie retenue pour cet ouvrage qui à l’évidence ne pourra que faire date.
 

 

« reGeneration 4 ; Les enjeux de la photographie et de son musée pour demain. » ; Sous la direction de Pauline Martin et Lydia Dorner, 190 p. ; Co-édition Musée de l’Élysée Lausanne / Editions Scheidegger & Spiess, 2020.
 


La quatrième génération de « reGénération », exposition quinquennale de Lausanne indissociable du monde de la photographie contemporaine internationale, est aujourd’hui accessible et peut-être découverte dans ce dynamique et enrichissant ouvrage qui lui est entièrement dédié paru aux éditions Scheidegger et Spiess.
Cette quatrième édition marque déjà les 15 ans de cet événement donné comme l’un des plus grands laboratoires de réflexion sur les enjeux de la photographie contemporaine. Pour souligner ce cap, les organisateurs ont souhaité cette fois-ci laisser aux anciens photographes des trois précédentes éditions proposer eux-mêmes de nouveaux talents ; pas moins de 35 artistes représentants de la photographie internationale émergente ont été retenus, et dont les travaux se trouvent présentés et réunis dans cette publication.

 


Après une concise présentation, leurs créations y sont exposées sur plusieurs pages, souvent sur pleine page. Des travaux, tous marqués d’une identité certaine, offrent non seulement une belle fenêtre ouverte sur l’avenir, mais soulignent également les défis auxquels chaque artiste se trouve aujourd’hui confronté. Des clichés offrant une forte originalité, des vues plus « classiques » aussi, quelques photos en noir et banc… tous témoignent de la place de la photographie contemporaine et des questions majeures de notre siècle, l’art, l’écologie, la technologie…

 


Présenté tel un bilan des trois premières éditions, l’ouvrage préfacé par Tatyana Franck est complété par deux longs textes signés de Pauline Martin et Lydia Dorner, offrant ainsi une réelle mise en perspective de cette dernière livraison de « reGeneration4 ».
Au-delà, c’est aussi et bien sûr, le rôle du musée de la photographie de Lausanne – Musée de l’Élysée - qui s’y trouve relevé et souligné, alors même que ce dernier fête en cette année 2020 ses 35 ans et qu’il s’offrira très bientôt un nouvel habit sur le nouveau site de PLATEFORME 10.

 

 

Ainsi que le souligne Tatyana Franck : « Depuis 2005, l’exposition reGeneration rythme la vie du Musée de l’Élysée. » Or, dans un monde en pleine évolution, c’est aussi le monde muséal lui-même qui se trouve confronté et soumis à mutation. Un défi majeur.
Un fructueux ouvrage qui devrait rencontrer un vif intérêt bien au-delà des photographes professionnels ou avertis.

 

“ Sam Francis in Japan ; The Space of effusion.” de Richard Speer, Cartonné, 140 illustrations couleurs et 50 b&n, 24 x 30 cm, 224 p.,Version anglaise; En coopération avec la Foundation Sam Francis de Pasadena, Editions Scheidegger & Spiess, 2020.

 


Splendide et précieux ouvrage entièrement consacré aux liens étroits et profonds qu’entretint Sam Francis (1923-1994) avec le Japon. Publié aux éditions Scheidegger et Spiess à l’occasion de l’exposition « Sam Francis et Japan ; Emptiness Overflowing » au County Museum of Art ( LACMA) de Los Angeles qui devrait s’ouvrir prochainement à l’automne 2020, c’est Richard Speer, co-commissaire de l'exposition, qui en signe le riche texte. Rappelons que Sam Francis fut l’un des peintres majeur abstrait expressionniste américain de l’après-guerre. Globetrotter impénitent, ouvert à toutes les cultures, l’artiste nourrit cependant avec la culture et les traditions japonaises, ses arts et sa philosophie des liens ténus privilégiés. Entre abstraction et traditions, ce sont ces affinités entre l’œuvre de Sam Francis et le Japon que le lecteur découvrira avec émerveillement en ces pages. Sam Francis s’établit au japon dès après son premier voyage en 1957. Il y nouera alors des liens avec des cercles d’artistes japonais d’avant-garde, des écrivains et autres artistes, musiciens, réalisateurs ou encore architectes. C’est dans cette plongée et acculturation avec les traditions japonaises que l’œuvre de Sam Francis trouvera à cette époque ses propres racines.

 

 

Des œuvres abstraites intégrant, en effet, parfaitement à leur propre subjectivité l’art traditionnel japonais et laissant advenir cette dilatation ou approche infinie du temps et de l’espace essentielle pour l’artiste, tel un « continuum sans limites », ainsi que le souligne Richard Speer. « Un espace d’effusion » - titre de l’ouvrage - dans lequel viennent s’inscrire cette esthétique de la couleur, de la lumière et du geste propres à Sam Francis. C’est une belle approche et compréhension du langage visuel de « Sam Francis au Japon » que nous livre, ici, l’auteur de ces pages appuyées par une large et belle iconographie couleur.

 


L’auteur a aussi fait le choix judicieux de mettre en perspective les théories conceptuelles de Sam Francis avec de nombreux autres artistes modernes appartenant notamment aux mouvements Gutai et Mono-ha, des liens le plus souvent d’amitié réelle. A ces liens privilégiés viennent également s’ajouter interviews d’amis ou entretiens plus intimes de proches de l’artiste.
Un magnifique ouvrage riche de découvertes, donc, s’appuyant sur un remarquable travail de recherches et offrant une mise en lumière particulièrement éblouissant des liens qu’entretint l’œuvre de Sam Francis avec le Japon.


 

« Hölderlins Orte - Photografien von Barbara Klemm », 19 × 25 cm, 128 p., 43 illustrations, relié, langue : allemand, Kerber Editions, 2020.

 


C’est à la rencontre de la poésie et des lieux de Friedrich Hölderlin accompagnée des photographies de Barbara Klemm auquel cet ouvrage convie avec bonheur. À l’occasion du 250e anniversaire de sa naissance, Barbara Klemm a souhaité suivre les pas du poète sur ses lieux de vie, un pèlerinage photographique captant la poésie des fleuves, le Neckar, bien sûr, mais aussi la Garonne lors de son voyage à Bordeaux. Poésie et photographies se répondent en ces pages par de subtils rapprochements à l’image du dialogue entretenu entre Hölderlin et cette même nature il y a plus de deux siècles. L’objectif de la photographe se fait compagnon, témoin et complice des affects, tourments et ravissements du poète. La Grèce telle la verticalité de ses majestueuses colonnes joue de ses ombres en clair et obscur, la lumière est à ce prix. Le mouvement d’une sculpture antique, même fragmentée par le temps, perpétue le mouvement initié par les mots. Ce travail dépasse fort heureusement les clichés du poète romantique devenu fou pendant les quarante dernières années de sa vie passée reclus dans sa tour de Tübingen.

 

 

Même s’il ne s’agit pas de renier ce tragique consubstantiel à la vie d’Hölderlin, ainsi que le révèlent ces vers de « La mort d’Empédocle » qu’une délicate photographie de Barbara Klemm accompagne sous la forme d’un fragile arbrisseau protégé de multiples tuteurs :


« En secret au plein du jour et dans la nuée,
Et toi, ô lumière, et toi la Terre, ô ma Mère !
Me voici, serein, puisque mon heure m'attend,
L'heure nouvelle de longue date fixée »

 


C’est un cheminement ouvert qui est tracé par la poésie d’Hölderlin et que suggère ce remarquable travail artistique réalisé par la photographe, des prises de vues surgit le verbe poétique, réminiscences inspirées et suggérées avec délicatesse.

 

"Soviet Design From Constructivism to Modernism. 1920-1980" de Kristina Krasnyanskaya et Alexander Semenov ; Relié, 448 p., 24.5 x 30 cm, In cooperation with Heritage International Art Gallery, Moscow, Scheidegger & Spiess, 2020.
 


Après l’exposition en 2019 du Grand Palais à Paris, c’est au tour des éditions Scheidegger & Spiess de consacrer un bel et passionnant ouvrage à l’art soviétique, et plus particulièrement au design d’intérieur, un art longtemps occulté par sa proximité et amalgame avec le régime soviétique lui-même. Avec le recul, il apparaît que les liens entre régime politique et art « au pays des Soviets » semblent plus subtils et riches que les réductions rapides qui en avaient été faites jusqu’alors. C’est ce vaste héritage insoupçonné qu’ont souhaité étudier les auteurs de cette forte somme de plus de 400 photographies et d’une documentation souvent inédite jamais publiée jusqu’alors.

 


Kristina Krasnyanskaya, historienne de l'art et fondatrice de la Heritage International Art Gallery de Moscou, et Alexander Semenov, expert du design soviétique et associé de recherche à l'Académie d'État d'art et de design de Saint-Pétersbourg Stieglitz, ont ainsi exploré cet héritage méconnu en Occident à la différence de l’architecture plus diffusée. À partir d’archives inédites, nous découvrons ce que fut la décoration d’intérieur soviétique sur une période allant du constructivisme et de l’avant-garde révolutionnaire jusqu’au modernisme tardif, soit une période couvrant les années 1920 à 1980. Avec une idéologie nouvelle s’opposant à l’ancien régime tsariste et sa féodalité autoritaire, un vent nouveau souffle non seulement chez les idéologues que furent Lénine, Trotski, pour les plus connus, mais aussi chez les artistes qui comme Maïakovski placent toutes leurs espérances en ce nouveau tournant vent révolutionnaire. Débats et projets fourmillent de toute part, ce qu’illustrent ces invitations adressées aux artistes pour investir l’espace public et à se « soumettre à la commande sociale ».

 


Un art de la production voit alors le jour et balaie la peinture de chevalet pour une vision plus monumentale et élargie à toutes les sphères de la vie sociale : architecture, design, graphisme, cinéma… Contrairement aux idées reçues, la diversité et la créativité du design d’intérieur en Union soviétique semblent bien éloignées de cette traditionnelle « monotonie » jusqu’alors avancée. Il s’avère en découvrant cette abondante iconographie et lecture des analyses des auteurs qu’audaces et novations aient très largement inspiré ces mouvements tels que le constructivisme, le rationalisme et le suprématisme. Chaque période est en effet venue apporter son lot d’innovations dans le design et, après la mort de Staline qui avait souvent entravé cette créativité, même le modernisme prônant des meubles fonctionnels et en série pour s’adapter à de petits habitats fera preuve d’originalité dont s’inspirent encore de nos jours certains créateurs…
Mais, ce sont surtout les années 1960 qui signeront l’âge d’or du design d’intérieur soviétique sans oublier l’approche visionnaire de nombreux créateurs lors de la décennie suivante, une création qui restera, cependant, souvent dans les cartons à titre de projets.
C’est à une véritable découverte à laquelle invite cet ouvrage monumental et inspirant sur un thème méconnu et pourtant porteur.

 

« Lost Wheels – The Nostalgie Beauty of Abandoned Cars » de Dieter Klein; Relié, Editions teNeues, 2020.
 


C’est à un fabuleux et insolite voyage photographique au pays des veilles voitures auquel nous convie le photographe allemand Dieter Klein. Non pas ces anciennes automobiles de collection, briquées, bichonnées, mais des clichés de carcasses, de rouille, enfouies ou abandonnées dans des endroits tout aussi improbables ; Telle est la quête de ce photographe, arpentant les continents hors des sentiers battus, et plusieurs fois récompensé des meilleurs prix - Discovery Days 2017, Festival El Mundo 2018.
Pour cela, Dieter Klein n’a eu de cesse, en effet, de parcourir avec passion les Etats-Unis, mais aussi l’Europe. Et dans ces voyages, son œil et objectif ont su capter ces formes insolites, bagnoles entassées, vieilles caisses délaissées, dans des cadres quasi magiques, fantasmagoriques, offrant à ces étranges carcasses tout le génie de leurs couleurs. Vieux tacots noyés dans un débordant vert végétal, vielles teufteufs ou cadrans habillés du sépia de leur rouille ou encore ces anciennes et royales altières gardant encore quelques lambeaux de leur robe noire…

 


Ces sont des cadres fascinants, vieux hangars perdus, granges abandonnées, qui accueillent ces épaves et corps de tôles retrouvés et choisis avec le plus grand soin par le photographe. Des cadres offrant à ces clichés toute leur singularité et révélant le talent de leur créateur. Des forêts dévorantes, des granges noyées de poussière, des champs tels des déserts sans âmes ou ces casses d’un autre monde. Des contrées lointaines et étranges abritant des Cadillac bosselées, de vieilles Porsche délabrées ou encore ces jeeps militaires à jamais oubliées...

 


C’est toute la puissance de la nature alliée à la force du temps qui marque de leurs griffes les photographies de Dieter Klein. Une étrange et fascinante métamorphose de ces vibrantes automobiles livrant aujourd’hui au regard les plus insolites visions. Toute « La Beauté nostalgique des voitures abandonnées ».

 

« Design from the Alps, 1920-2020 ; Tyrol, South Tyrol, trentino ; », Collectif, Version Allemande, Italienne, Anglaise, 23 x 29 cm, Éditions Scheiddeger & Spiess, 2019.
 


Avec son titre laconique et sa couverture monochrome noir et blanche, « Design from Alps » cache bien son jeu et son extraordinaire richesse. L’ouvrage paru aux éditions Scheidegger & Spiess s’impose, aujourd’hui, en effet, comme l’un des meilleurs ouvrages consacrés au design du Trentino, ouvrage de référence, incontestablement, en effet, à plus d’un titre.
En premier lieu, les auteurs, notamment Claudio Larcher, Massimo Martignoni et Ursula Schnitzer, tous spécialistes d’art, de design et d’architecture, signent avec cette parution le premier et unique ouvrage entièrement consacré au design du Trentino, cette région du Tyrol au nord de l’Italie devenue un incroyable carrefour culturel. A la croisée de Munich et Venise, de Vienne et Milan, le Trentino, plus précisément le sud même du Tyrol, a su, en effet, s’imposer au titre d’une des plus dynamiques régions alpines.

 


Offrant une étude et analyse allant de 1920 à 2020, soit une échelle d’un siècle, l’ouvrage livre ainsi à la connaissance d’un vaste public, professionnel, passionné ou amateur, un véritable laboratoire d’innovations, de créations et techniques du design dans cette exceptionnelle région qu’est le Trentino. Outre les designers les plus célèbres, tels que Lois Welzenbacher, Clemens Holzmeister ou encore Ettore Sottsass, le lecteur y croisera également des pionniers notamment Gino Polini, sans oublier Fortunato Depero.

 


Enfin, avec plus 360 illustrations dont 327 couleurs et ses 460 pages, l’ouvrage offre un panorama visuel grandiose et unique du design du Trentino sur cent ans. L’ouvrage livre ainsi une des plus vastes et meilleures mises en relief de ce design qui sut toujours être à la pointe d’un modernisme envié. Mobiliers, objets hétéroclites allant de designs oubliés aux plus récents, des ustensiles du quotidien aux accessoires alpins indispensables, skis, chaussures, etc., l’ouvrage offre un fructueux foisonnement. Une explosion de formes, couleurs et d’innovations.
Le lecteur y découvrira combien cet espace sud alpin est - et a toujours été - l’une des régions les plus ouvertes au modernisme. Une exploration pleine d’inventivité, de créations innovantes au cœur même d’un design toujours en mouvement et progressif.
A tous ces titres, l’ouvrage se révèle être une extraordinaire mine inépuisable de connaissances et d’inspiration puisées à la source même de ce design propre au Trentino, ce carrefour culturel des plus dynamiques au cœur même de l’Europe.

 

« L’Odyssée d’Homère » ; Illustrée par Mimmo Paladino ; Texte intégral, traduction de Victor Bérard ; Notes de Silvia Milanezi ; 92 œuvres de Mimmo Paladino ; Introduction de Diane de Selliers ; 300 pages, 9×26 cm., Coll. La Petite Collection, Éditions Diane de Selliers, 2019.

 


Lorsque l’art du récit rencontre l’art graphique, cela peut donner lieu à de splendides redécouvertes, le texte et l’image venant dialoguer en d’intimes et infinies conversations. Or, tel a toujours été le fil directeur des éditions Diane de Selliers, et ce volume consacré à l’éternelle « Odyssée » d’Homère en est la plus parfaite illustration.
Pour ces pages uniques, l’éditrice a en effet souhaité une rencontre des plus fertiles entre l’auteur (peut-être pluriel ?) de l’Odyssée et Mimmo Paladino, ce peintre et sculpteur napolitain littéralement habité par le souffle méditerranéen, qu’il s’agisse de ses œuvres datant de la Trans-avant-garde minimaliste ou ses autres inspirations puisées aux sources byzantines ou du Quattrocento. Porté par le souffle de la belle et poétique traduction de Victor Bérard, l’aède et l’artiste dialoguent dès lors parmi les chants du vaste poème afin d’éclairer ces derniers de cette lumière lustrale incomparable et propre aux chefs-d’œuvre.

 

 

L’artiste confie d’ailleurs : « Mes images ne veulent pas raconter l’histoire, seulement des allusions. La conception de cette œuvre est musicale. » Aquarelle, gouache, encre de chine, et autres médias vont alors être convoqués comme témoins de la force du récit, à la fois géographie du conte et mythologie de l’exploration.
Un cheminement toujours complexe dans lequel s’était aventuré le traducteur Victor Bérard lors de son fameux périple « Dans le sillage d’Ulysse », un périple sur les traces même d’Ulysse récemment réitéré par Sylvain Tesson avec sa propre sensibilité.
Et, c’est bien toute la force du récit épique conjuguée à cette poésie inégalée et sensible de la langue rendue avec une rare acuité par Victor Bérard qui réunit dès lors, en ces pages, Homère, son traducteur et l’artiste invité. Une traduction qui s’est imposée depuis longtemps en référence. Les traits effilés viennent souligner les archétypes, les formes à peine ébauchées la puissance des liens entre les dieux et les hommes. À l’image de l’« Œdipe roi » de Pasolini, ce minimalisme loin des œuvres tapageuses suggère plus qu’il n’assène les articulations du texte. Le lecteur se surprend alors à vagabonder sur cette représentation d’Ulysse dans son bain, rayonnant d’une grâce divine accordée par Athéna protectrice du héros alors que le geste tendu d’Hélène présentant la coupe sous un palmier laisse l’impression d’une réminiscence de quelques peintures égyptiennes antiques.

 


La curiosité est, ici, partout et nourrit cette fameuse mètis d’Ulysse, soif de découvrir, de pousser toujours plus loin les frontières sensibles, y compris par la ruse, tout en se rattachant de manière récurrente à la mémoire, celle de son pays et de son foyer. Va-et-vient, tensions, scansions, tous ces mouvements de l’âme du roi d’Ithaque sont ainsi soulignés par ces remarquables illustrations. C’est un beau voyage que nous offre ce volume des éditions Diane de Selliers, un voyage dans la mémoire de l’humanité et que ce livre perpétue avec élégance.

 

Lire notre interview Jacqueline de Romilly

 

« Charlotte Perriand – Complete Works – Volume 4 . 1968-1999.”, de Jacques Barsac; Préface de Michelle Perrot, 528 p., Couleur, Version anglaise, Co-édition Archives Charlotte Perriand / Scheiddeger et Spiess Editions, 2019.
 


Véritable Bible, Jacques Barsac poursuit et clôt avec ce quatrième et dernier volume sa remarquable étude et monographie complète consacrée à l’œuvre et à la vie de la célèbre architecte et designer française Charlotte Perriand (1903-1999). L’auteur, après de nombreux travaux et réalisations de film notamment sur Le Corbusier, Cocteau, Wilson Churchill ou encore Charlotte Perriand, a consacré depuis presque vingt ans ses études et recherches à l’œuvre et vie même de l’architecte et designer. Ce dernier volume avec une préface de Michelle Perrot couvre les trois dernières décennies de la vie de l’artiste de 1966 à 1999, date à laquelle elle s’éteint à l’âge de 96 ans à Paris.
Une période de sa vie marquée notamment par l’enjeu du développement de la célèbre station de ski de haute altitude des Arcs en Savoie dans les Alpes françaises. Charlotte Perriand jouera pour cette réalisation d’envergure et à nulle autre pareille un rôle majeur et déterminant. C’est cet immense travail de l’artiste que le lecteur retrouvera notamment en ces pages, pas moins de 528 pages. Une œuvre vertigineuse à la hauteur des cimes alpines appuyée et servie, ici, par de multiples illustrations, plus de 445 tout aussi splendides que choisies. Intégration, larges baies vitrées, ouvertures et style épuré… Ses réalisations aux Arcs s’imposeront comme un tournant tant dans son œuvre propre que dans l’univers architectural en général et marqueront le design et l’architecture durablement jusqu’à nos jours, plus de 70 ans après. La célèbre architecte réalisera les plans et architecture des Arcs 1 600, mais aussi ceux des Arcs 1 800. Charlotte Perriand relèvera aux Arcs un défi pour elle majeur, une préoccupation qui l’animera toute sa vie, celui de l’harmonie avec la nature. Rappelons surtout que cette dernière fut en son époque une pionnière en ce domaine de la bioclimatique. Mais son travail dans cette station de haute altitude ne s’arrêta pas là ! Elle réalisera également le design intérieur de plus de 4 500 chalets ou appartements jusqu’aux moindres détails, modules de cuisine, et même porcelaine et couverts…
Le lecteur retrouvera, enfin, dans ce volume, les derniers travaux et projets de l’artiste. Des projets tournés notamment vers les espaces artistiques à Tokyo ou encore Paris avec l’Espace Thé de l’UNESCO ; Des liens finement entrelacés entre les arts et dont Charlotte Perriand n’eut de cesse tout au long de sa longue carrière de rechercher et de tisser.
Un quatrième volume qui vient ainsi s’ajouter aux trois précédents volumes et offrant une vision complète de l’œuvre et de la vie de la célèbre architecte et designer française (T1 : 1903-1940 ; T2 : 1940-1955 ; T.3 : 1956-1968 ; T 4 : 1968-1999). Une œuvre majeure internationalement reconnue et saluée, empreinte d’une force créative jamais démentie, tournée vers une modernité intégrée en harmonie avec la nature et aux limites toujours repoussées, mais, aussi et surtout, la vie d’une femme incroyablement libre et fascinante.
Nul doute que cette remarquable somme consacrée à Charlotte Perriand entreprise et menée avec maestria par Jacques Barsac s’imposera à titre d’ouvrage de référence incontournable tant pour les professionnels que pour tous les passionnés d’architecture et de design, mais aussi pour ceux et celles qui connaissent son immense œuvre ou qui viennent de la découvrir notamment lors de l’exposition qui lui a été consacrée en cet hiver 2020 à la Fondation Louis Vuitton de Paris .

 

« Décoration ; Les plus beaux intérieurs du siècle », Introduction de William Norwich avec des textes de Graeme Brooker, David Netto et Carolina Ivring ; Relié, 250 x 290 mm, 448 p., Editions Phaidon, 2019.

 


Envie de changer de couleur, de décor ? Avec son grand format, plus de 400 pages et autant d’illustrations, les éditions Phaidon proposent un ouvrage exceptionnel dans lequel tout à chacun pourra à ravir puiser ses inspirations de design et décoration d’intérieur. Intitulé « Décoration ; Les plus beaux intérieurs du siècle », cet ouvrage exceptionnel à la couverture soignée, jaune ou bleue et aux motifs tissés, dévoile en effet, les intérieurs les plus inspirants du XXe siècle jusqu’à nos jours. Une promesse de réjouissance et d’inspiration unique !
William Norwich – éditeur de Phaidon et journaliste de mode et design d’intérieur- qui signe l’introduction de cette incroyable et superbe bible souligne l’objectif premier des auteurs de l’ouvrage, celui « de sélectionner les intérieurs plébiscités par les professionnels et les spécialistes internationaux du design et de la décoration. » Des intérieurs en tout genre, styles et couleurs, pensés et créatifs, signés des plus grands architectes, décorateurs, designers. Tous, professionnels ou simplement esthètes, reconnus et largement salués pour leur originalité, leur style et créations. Le lecteur y découvrira ainsi notamment Charlotte Perriand, Terence Conran, Jacques Garcia ou India Rashid et bien d’autres encore. Mais aussi des intérieurs de couturiers, d’artistes ou de people, telles les demeures exceptionnelles et rarement visibles de Coco Chanel, de Pierre Bergé, Christian Dior, Pierre Cardin, Gianni Versace ou encore de Pablo Picasso ou Jean Cocteau, sans oublier les intérieurs des auteurs mêmes de l’ouvrage, David Netto ou encore Carolina Irving, qui ont bien voulu pour l’occasion ouvrir leur espace privé. Un bonheur de découvertes !
Des intérieurs à nuls autres pareils, donc, donnés à voir telle une source d’inspiration infinie ; Des châteaux, hôtels particuliers, mais aussi des intérieurs cachés dans des appartements privés, parfois véritables écrins de petites dimensions ou des intérieurs de villas, de résidences, de ranchs même… chaque intérieur y est présenté, précisé et commenté en détail, soulignant pour chaque, outre le concepteur et commanditaire, sa mise en place, son style et esthétique, mais aussi ses contraintes techniques. On s’arrête, tourne la page, réfléchit ou rêve… Chacun ne pourra assurément que trouver dans cette véritable somme son style et intérieur de charme et de rêve.
L’ouvrage livre également de riches essais signés de spécialistes reconnus de la décoration, notamment Graeme Brooker – Directeur du département de design d’intérieur du Royal College of Art de Londres - qui offre par sa contribution une approche historique, alors que David Netto – architecte d’intérieur et journaliste - propose, pour sa part, une belle présentation des plus grandes personnalités de la décoration d’intérieure. Enfin, Carolina Irving – créatrice de textiles et ex-rédactrice de magazines de décoration - ose un questionnement audacieux, mais ô combien fécond, celui du bon goût ! Mais, sans jamais de diktats ou de jugements imposés. Au lecteur de voyager à sa guise dans les pages et intérieurs de cette bible, de choisir ou d’y retrouver son style, ses créations et design de prédilection, d’y découvrir, chiner, sa propre tendance ; Et qui sait ?...
Un ouvrage de référence, aussi splendide qu’incontournable, qui réjouira non seulement les professionnels, mais également tout esthète ou amoureux de design et de décoration d’intérieur toujours, il faut avouer, avides des meilleures et plus belles sources d’inspiration.

 

"Raphaël par le détail" de Stefano Zuffi, Coll. Par le détail, 263 x 328 mm, 224 p., Hazan, 2020.

 


En ce 500e anniversaire de la mort de Raphaël (1483-1520), l’historien de l’art italien Stefano Zuffi nous invite à entrer dans l’intimité de celui qui fut surnommé le « Prince des peintres » par Giorgio Vasari. Cette approche par le détail s’imposait d’autant plus que l’artiste était réputé pour la précision et le raffinement de son trait. Dans ses jeunes années de formation, Raphaël subit l’influence de deux maîtres que furent Le Pérugin et Pinturicchio, sans oublier le rôle essentiel de son père Giovanni Santi, lui-même artiste. Sa trop brève existence n’empêchera pas l’artiste de participer activement à la transformation de l’art de la Renaissance, ainsi que le souligne en introduction Stefano Zuffi. Très rapidement, Raphaël saura, en effet, se distinguer de ses sources d’inspiration notamment de son maître Le Pérugin, mais aussi de Léonard de Vinci et de Pinturicchio, pour être la source première de lignes harmonieuses d’inoubliables Vierge à l’enfant, et ce dès son séjour florentin ; Des représentations qui contribueront à bâtir sa réputation.
Fidèle à l’esprit de la collection, ce magnifique ouvrage d’art opère un agrandissement des œuvres maîtresses du peintre. Des détails surgissent, apparaissent aux yeux du lecteur accompagnés et soulignés par l’analyse de l’historien de l’art. Une approche fine et analytique permettant de mieux comprendre le génie Raphaël.
Une analyse indispensable lorsqu’on sait que le peintre - par ailleurs dessinateur soigné et talentueux n’a eu de cesse de mener une quête de la perfection toute sa courte vie durant, qu’il s’agisse du tout petit tableau intimiste « Les Trois Grâces » (17 x 17 cm) du musée Condé de Chantilly ou pour ses immenses décors romains pour le pape Jules II puis Léon X des chambres du Vatican réalisées à la fin de sa vie. En témoignent également ses multiples dessins préparatoires ainsi que les analyses infrarouges de nombreux de ses tableaux, Raphaël élabore progressivement, par de multiples essais, sa composition future. Il est le peintre du détail par excellence, ainsi que le démontre à juste titre Stefano Zuffi en analysant ses œuvres majeures à l’aide d’agrandissements impressionnants.
Un tel rapport étroit aux œuvres permet de mieux apprécier ce qui contribuera au génie de Raphaël, cette harmonie irréprochable née de cette combinaison du trait, de la géométrie, de l’espace et de la lumière. Cet équilibre caractérise cette grâce inimitable et ce style Raphaël identifiable immédiatement, et qui devait à jamais marquer l’histoire de l’art.
Stefano Zuffi, dans ces pages abondamment illustrées, guide le lecteur grâce à une analyse à la fois accessible et argumentée, démontrant par le texte et l’image cette recherche incessante de la perfection menée par Raphaël et cette éloquence du geste magnifiant une « beauté, fragile et précieuse ». Le lecteur ne peut que sortir subjugué d’une telle lecture, les œuvres de Raphaël révélant toute leur complexité sous une belle apparente limpidité.

 

« Duvelleroy – trésors de l’éventail couture parisien. » ; Textes de Marie-Clémence Barbé-Conti, 248 p., 24 x 3x cm, Editions In Fine, 2020.

 


Merveilleux ouvrage consacré aux éventails de la fameuse Maison parisienne Duvelleroy. C’est Marie-Clémence Barbé-Conti, spécialiste reconnue dans le domaine du luxe, de la mode et création, qui avec bonheur retrace l’histoire de cette fabuleuse Maison fondée en 1827, il y a presque deux cents ans, et dont les « Trésors de l’éventail couture parisien » demeurent époustouflants de beauté ! D’hier ou d’aujourd’hui, en plumes, paillettes, dentelle, ce sont, en effet, des trésors d’éventails qui s’offrent magnifiquement rassemblés en ces pages au regard ébahi du lecteur.
Remontant aux temps les plus anciens, cet accessoire dit de mode fut importé du pays du soleil levant au XVIe siècle par des marchands portugais. Mais, ainsi que le souligne l’auteur, ce sera l’épouse d’Henri II, Catherine de Médicis, qui véritablement lui donnera ses lettres de noblesse et de Cour… Devenu un accessoire indispensable à l’élégance et à la toilette, l’éventail ne devait plus quitter dès lors la scène de la mode. Relancées après la Révolution par la duchesse de Berry, les Maisons d’éventaillistes parisiens n’eurent dès lors à partir du XIXe siècle de cesse de faire preuve d’audace, d’inventivité et de créations avec en tête de file la célèbre Maison Duvelleroy, qui eut très vite l’idée d’industrialiser sa fabrication ; Jean-Pierre Duvelleroy, puis son fils, Georges, vont alors accumuler brevets et inventions au point d’acquérir les surnoms de « Roi des éventaillistes » ou encore d’ « éventaillistes des Reines ». Pouvait-on demander plus pour témoigner de la beauté et de la créativité de ces merveilleux éventails signés de leur nom et à nuls autres pareils ?
C’est l’extraordinaire histoire de cette haute Maison que nous retrace Marie-Clémence Barbé-Conti, avant de dévoiler, appuyée par une iconographie des plus splendide de plus de 220 illustrations, la « Féerie contemporaine » des éventails Duvelleroy dont la renommée d’excellence a su perdurer jusqu’à nos jours avec une belle renaissance digne du XXIe siècle. Dévoilant les secrets les mieux gardés de leur fabrication à leur création contemporaine, ce sont « Les trésors de l’éventail couture parisien » d’aujourd’hui que le lecteur découvrira également avec un bonheur renouvelé. Une renaissance contemporaine offrant, en effet, encore et plus que jamais, cet « Art de la délicatesse » et cet « Esprit de légèreté » si chers à la Maison Duvelleroy, et qu’a su en ces textes transmettre avec passion l’auteur, Marie-Clémence Barbé-Conti.
Car c’est bien toute la beauté, délicatesse et légèreté des éventails Duvelleroy qui soufflent indéniablement avec un bonheur somptueux dans ces merveilleuses pages.
 

Jean Dethier et Jean-Louis Cohen : « Habiter la terre L'art de bâtir en terre crue : traditions, modernité et avenir », Hors collection - Architecture & design, 512 pages, 249 x 317 mm, Couleur, Relié plein papier pelliculé, Flammarion, 2019.
 


Le retour à la terre pour la construction de nos habitats ne relève plus d’espoirs, de doux rêveurs et autres post-soixante-huitards en mal d’écologie… Ces aspirations naguère moquées se trouvent fort heureusement depuis plusieurs années enfin prises au sérieux en raison de la prise de conscience des réalités écologiques qui s’imposent, avec plus de nécessité et d’urgence que jamais, à notre époque.
Il s’agit toujours d’une action militante qui anime les auteurs Jean Dethier, essayiste, architecte et activiste, et Jean-Louis Cohen, historien de l’architecture, professeur au Collège de France et à la New York University. Certains lecteurs se souviendront de l’impressionnante exposition que Jean Dethier avait consacrée à ce thème en 1981 au Centre Pompidou, mais pour les plus jeunes et curieux ou convaincus, c’est une admirable synthèse de référence qui est aujourd’hui proposée avec ce livre d’art de plus de 500 pages et 800 photos et dessin au format généreux 24 x 31 cm.

 


Le propos est décloisonné, si l’on peut dire, aux cinq continents et à travers les temps puisqu’un chapitre entier est consacré à l’histoire des logiques constructives au fil des siècles. C’est un véritable plaidoyer qui est en ces pages inspirantes ainsi proposé au lecteur, une réflexion qui ne fait pas pour autant l’impasse des difficultés et limites de cet art traditionnel. Car nous réalisons bien rapidement en découvrant ces réflexions que notre époque « moderne » a étonnamment fait l’impasse d’une des techniques les plus anciennes de l’homme pour édifier son habitat, suivant en cela le modèle laissé par un grand nombre d’espèces du monde animal.

 

 

Or, nos deux auteurs entendent bien réconcilier nos contemporains avec ce génie créatif qui outre ses qualités techniques, esthétiques et économiques, témoigne d’une approche écologique incontestable pour celles et ceux en ayant fait l’expérience.

 

 

Il suffira pour s’en convaincre d’avoir un jour édifié un mur en torchis au lieu et place de parpaings… Isolant, respirant, recyclable et solide, la terre ne se limite pas à des architectures « frustes » et sommaires, mais s’offre à la créativité des architectes qui ont fait la preuve de leurs créativités contemporaines rappelées dans ces pages superbement illustrées.

 

« Maisons ; Architectures d’exception », Préface de Sam Lubell, Éditions Phaidon, 2019.
 


Véritable bible, l’ouvrage « Maisons, architectures d’exception » qui vient de paraître aux éditions Phaidon devrait retenir l’attention et susciter un vif intérêt ; Intérêt des architectes et professionnels du monde de l’architecture, bien sûr, mais aussi de tout passionné ou amoureux de maison d’exception. Inventivité, prouesses, imagination que de talents d’exception réunis en ces pages!
Avec pas moins de 448 pages, c’est plus d’un siècle, de 1901 à 2018, de maisons d’exception signées des plus grands et audacieux architectes à travers le monde entier que cet ouvrage donne, en effet, à voir, 400 maisons au total, des plus remarquables et exceptionnelles. C’est Sam Lubell qui en signe la préface. Ce dernier souligne combien le « caractère exceptionnel (d’une maison) naît d’une implication personnelle qui émerge de l’esprit, du cœur et de l’âme de son architecte pour enrichir et refléter l’environnement et le quotidien de ses habitants. » Pour beaucoup, véritables résidences de légende, telles la casa Malaparte à Capri de 1938 par l’architecte Libera, la Maison des Maîtres de 1926 par Walter Gropius de l’école du Bauhaus ou parfois plus confidentielles, ces maisons extraordinaires de par leurs richesses de création et inventivité ne peuvent que forcer l’admiration. Données juxtaposées, dans un ordre non chronologique, c’est l’émerveillement et l’imagination qui sont ainsi convoqués et suscités par cet ouvrage de référence (le lecteur retrouvera néanmoins une chronologie avec vignettes photographiques à la fin de l’ouvrage pour un emploi plus fonctionnel). Belle ou surprenante, on reste ébahi devant tant de créativité architecturale.
Chaque réalisation est donnée sur une page avec le nom de son créateur, sa date et lieu de réalisation, accompagnée d’un commentaire précis et concis, et offrant sur deux pages, des mises en dialogue fortes intéressantes et fécondes. L’ouvrage s’ouvre, ainsi, en un vis-à-vis non dénué d’intérêt avec à gauche la célèbre villa Ottolenghi datant de 1978 à Vérone en Italie dessinée par Carlo Scarpa, et à sa droite, datée de 2007, la O house située à Lucerne en Suisse réalisée par Philippe Stuebi Architekten. La clef, une clef d’excellence à l’évidence, est donnée et ne cessera plus de jouer cette partition exceptionnelle de volumes, d’espace et de lumière jusqu’à la dernière page de l’ouvrage.
Des maisons d’une beauté inouïe et s’insérant dans le paysage ou encore des maisons jamais imaginées défiant et se jouant des règles… Les styles se superposent, Art nouveau, Arts and crafts, modernisme, postmodernisme, néomodernisme… Telles la maison Saint-Cyr de Gustave Strauven, de 1903, à Bruxelles, chef-d’œuvre de la seconde vague d’Art nouveau, la Villa II d’Otto Wagner ou encore la maison Douglas de 1973 par l’architecte Richard Meier dans la lignée du purisme de Le Corbusier. Les matières changent et évoluent, fer forgé, acier, béton, fibres, verre, bois… La Pika House de Selldorf Architects de 2006 dans le Colorado ou la double Chimney de 2008 de l’Atelier Bow-wow au Japon illustrent cette inexorable évolution… Sam Lubell retrace en introduction avec clarté et concision ces évolutions architecturales sur plus d’un siècle, renvoyant judicieusement à chaque développement à la maison et page illustrant au mieux ses propos.
Au-delà, de ces réalisations pour beaucoup époustouflantes, celui-ci insiste sur le fait que ces résidences ont toujours tenu lieu de banc d’essai et d’inventions, et chaque maison d’exception a assurément en tant que telle joué un rôle essentiel d’influence en matière d’habitat. Il est vrai, ainsi que le souligne encore Sam Lubell, que « les maisons remarquables révolutionnent l’histoire de l’architecture et ont également longtemps influencé nos choix en matière de lieu et façon de vivre, voire même le fonctionnement de nos sociétés. » Plus qu’une histoire d’architecture, donc, une histoire de philosophie, de vie.
Un livre d’exception pour des maisons réellement d’exception.
 

« Vienna. Portrait of a City », de Christian Brandstätter, Andreas J. Hirsch, Hans-Michael Koetzle, Relié, 25 x 34 cm, 532 p., édition trilingue anglais, français, allemand, Editions Taschen, 2019.
 


À la seule évocation de Vienne, cœur et capitale de l’empire Austro-Hongrois, les images défilent et tourbillonnent en des valses oubliées chères à Franz Liszt ; Palais baroques, cafés élégants, design et architectures inspirés, Vienne et la vie viennoise sont là à portée des yeux…
Une ville lovée au creux du Danube qui n’a pas jamais cessé de nourrir rêves et évocations et que donne à découvrir cette remarquable publication aux éditions Taschen. Un ouvrage au format généreux (25 x 34 cm) à même de rendre cette splendeur de Vienne grâce aux superbes photographies qui l’illustrent.

 


C’est un véritable portrait de la ville qui est en effet dressé dans ces 532 pages, un portrait qui débute par une traditionnelle scène d’un café historique dans lequel deux dames d’un âge certain goûtent autant l’art des célèbres pâtisseries viennoises que celui de la conversation qui a toujours su animer ses habitants. Paradoxes que ces intimités dans des cadres grandioses, le baroque servant la ville comme ses plus petites échoppes. Les différentes pages de l’Histoire défilent sous nos yeux à partir de 1839, date des premières photographies. Le milieu du XIXe siècle est celui de la croissance et de l’opulence, la ville connaît une transformation radicale avec le fameux Ring qui redéfinit non seulement ses voies de circulation mais aussi l’habitat prestigieux qui le borde. Les prises de vues contemporaines témoignent de cette métamorphose en un chaos invraisemblable de démolitions et de constructions pour parvenir jusqu’à la Vienne que nous connaissons de nos jours…

 


Les arts et les sciences ont également été les principaux bénéficiaires de cette croissance avec Johann Strauss, bien entendu, mais aussi bientôt Gustav Mahler, Egon Schiele, Gustav Klimt, Sigmund Freud, avant que les terribles années du premier conflit mondial ne viennent bouleverser le monde entier. Malgré ces vicissitudes, la ville poursuit sa métamorphose, de ville impériale elle acquiert rapidement dans la première moitié du XXe siècle le statut de métropole moderne. Le grand mérite des auteurs est d’illustrer cette croissance et évolution de la ville par l’objectif des photographes d’époque, une manière vivante et informée de témoigner de ce foisonnement d’idées et de tendances novatrices que la ville sut concentrer en ses murs.
L’ouvrage ne passe pas, pourtant, sous silence les heures sombres, cette période qui fut au cœur de la montée du nazisme avec ses zones d’ombre complices… Fort heureusement, la ville saura tourner cette page en se propulsant dans l’Histoire contemporaine comme une ville de nouveau ouverte à l’étranger et à la culture internationale. Et si les Asiatiques honorent toujours les cafés viennois, un appareil photo à la main au lieu d’une fourchette, l’ouverture et le changement demeurent aujourd’hui de mise pour cette ville soucieuse de faire partager son riche patrimoine au plus grand nombre.
Un ouvrage remarquable, précieux préalable à tout voyage réel ou d’imagination dans la capitale autrichienne ou un agréable moyen de le prolonger encore et toujours à son retour !

 

« L'Agneau mystique - Van Eyck Art, Histoire, Science et Religion », Sous la direction de Maximiliaan Martens, Danny Praet, 368 p., 244 x 302 mm Couleur – Broché, Editions Flammarion, 2019.

 


Certaines œuvres concentrent en elles une telle force qu’elles semblent ne résulter que d’une source inexpliquée, « L’Agneau mystique » peint par les frères Van Eyck compte parmi elles. Il s’avère, pour ces raisons, toujours très difficile de donner les clés d’explications de cette fascination qui ne cesse de perdurer depuis le XVe siècle, époque où cette œuvre fut conçue. Et pourtant c’est ce beau défi qu’a su réussir avec finesse et profondeur ce superbe ouvrage d’art. Réalisé à l’occasion de la récente restauration de ce chef-d’œuvre de l’art primitif flamand conservé dans l’ancien baptistère de la cathédrale Saint-Bavon de Gand, cet ouvrage collectif explore en effet l’immense maillage de cette œuvre aux multiples lectures et dont les interprétations laissent l’impression de faire défiler les pages de manuels de théologie. Car, à cette époque et dans ces régions, l’art était une affaire intrinsèquement liée à la foi, surtout lorsqu’il s’agissait d’une représentation aussi éloquente que celle de l’Agneau décrit dans l’Apocalypse de Jean. La complexité de ce retable conçu par les frères Hubert et Jan Van Eyck dans un atelier de grands renoms s’impose donc. C’est pourquoi ce livre d’art a retenu une approche interdisciplinaire afin de mieux circonscrire la richesse du sujet. Des spécialistes en histoire de l'art, historiens, philosophes, scientifiques du religieux, mathématiciens, et même des spécialistes de l'optique ont été conviés afin de mieux comprendre la portée de cette œuvre hautement symbolique et au mysticisme manifeste. C’est une véritable narration qui est proposée au spectateur découvrant le retable allant de l’Annonciation jusqu’au sacrifice du Christ sur la Croix, représenté non plus avec l’instrument traditionnel de torture romain, mais ici en la forme d’un autel richement orné sur lequel trône un agneau à la robe marmoréenne et dont le sang s’écoule en un calice d’or… Le fidèle pouvait ainsi suivre une à une ces étapes essentielles du catéchisme à partir de cette œuvre commandée par Josse Vijd et de son épouse Élisabeth Borluut. Ses dimensions sont exceptionnelles pour l’époque : 5,20 mètres de large pour 3,75 mètres de hauteur avec 24 panneaux encadrés. Le retable selon qu’il est fermé ou ouvert propose deux scènes différentes. Un grand dépliant séparé que donne à voir l’ouvrage permet de se faire une idée de l’ampleur non seulement du travail artistique exigé, mais également de la richesse iconographique réalisée à cette occasion, certains détails tenant de l’ordre du millimètre, certains même n’ayant été révélés que lors de la restauration… L’Annonciation insérée en une architecture enrichie par ses saints protecteurs et commanditaires ouvre sur l’intérieur du retable avec une explosion de couleurs et de paysages avec comme point central convergeant, l’Agneau mystique, victime expiatoire du Christ pour les péchés de l’humanité, comme le souligne saint Jean dans l’Apocalypse. La musique, le chant, Adam et Ève, la noblesse, entourent cette centralité rayonnante, sous la forme d’un animal à la blancheur immaculée baignée de la lumière de la colombe du Saint-Esprit. Les différentes études de ce superbe livre d’art contribueront assurément à la compréhension de ce chef-d’œuvre de l’art flamand qui, au-delà de ce seul mérite, vient élargir encore les clés de lecture à la société tout entière de cette époque.

 

« Restaurants Historiques de Paris », Denis Saillard et Françoise Hache-Bissette ; Photographies Sabine Hartl et Olaf-Daniel Meyer, Editions Citadelles & Mazenod, 2019.
 


Paris est la plus belle capitale du monde, avec sa Tour Eiffel, ses avenues, ses cafés, mais aussi ses plus célèbres restaurants. Hauts lieux de la gastronomie française, les tables incontournables des grands restaurants parisiens ont de tout temps enchanté, inspirant écrivains, peintres et compositeurs… De par son histoire et sa richesse, Paris a depuis longtemps compté un grand nombre de restaurants non seulement prisés, mais aussi et surtout historiques, des lieux uniques où la magie des temps anciens se joue encore aujourd’hui de mille reflets… C’est à leur découverte, une promenade délicieusement gourmande, que nous convie ce splendide ouvrage « Restaurants historiques de Paris » sous les plumes de Denis Saillard, chercheur en histoire culturelle de la gastronomie, et Françoise Hache-Bissette aux éditions Citadelles et Mazenod (un duo ayant déjà à son actif plusieurs ouvrages sur la gastronomie française et son identité culturelle). Servi par les magnifiques photographies de Sabine Hartl et Olaf-Daniel Meyer, photographes d’art et d’architecture (ayant déjà illustré avec brio aux éditions Citadelles et Mazenod « Théâtres parisiens »), et qu’accompagnent, ici, nombre de gravures ou illustrations, l’ouvrage remonte allègrement le temps pour s’ouvrir avec l’Ancien Régime et le Grand Véfour, un restaurant de nos jours aussi doré que sa légende, haut lieu de la gastronomie française, antre aujourd’hui du célèbre chef Guy Martin. Les auteurs ont souhaité dès l’introduction mettre l’accent sur la richesse des fonctions qu’ont de tout temps présenté les restaurants, qui plus est les restaurants parisiens, que ce soit par la réputation de l’excellence de la gastronomie française, leur importance dans la vie culturelle ou politique que par leur place privilégiée dans cette Ville lumière que fut et est encore Paris. Une histoire et identité que nombre de ces restaurants parisiens honorent encore de nos jours, ayant su préserver par bonheur tous leurs fastes, dorures, moulures ou verrières et coupoles… C’est ainsi tous les sens des hôtes de ces pages qui sont convoqués, mis magnifiquement en lumière tant par les textes que par les splendides photographies laissant le passé, le présent et les plus exquis rêves par enchantement se rejoindre…
L’ouvrage a fait ainsi choix de remonter ce temps gastronomique et culturel de l’Ancien Régime jusqu’à 1930, et d’entraîner le lecteur en une savoureuse et passionnante escapade toute parisienne, parcourant « Les Grands Boulevards » et «Les Beaux Quartiers » de Paris, s’arrêtant sur les lieux emblématiques, du « Palais Royal » aux « Halles » ou de « Montmartre », sans oublier, bien sûr, « Les Gares et leurs quartiers »… C’est au cœur même de Paris au Palais Royal précisément que se sont établis les premiers grands restaurants de luxe, lieu préservé où le Grand Véfour œuvre encore fièrement aujourd’hui. Le quartier des Halles offrira quant à lui ses restaurants typiques aux enseignes régionales et gourmandes qui n’auraient pas déplu à Octave Uzanne, le « Pharamond » normand, « Le Cochon à l’oseille » ou encore « La Potée des Halles», alors que les Grands Boulevards dans une effervescence toute parisienne faite de boites à chapeau, de mode et d’arpettes verra s’ouvrir les premiers « Bouillons Chartier », si prisés de nouveau de nos jours. La rive gauche, « Autre rive, autres tables » ainsi que le souligne l’ouvrage, retiendra l’attention avec le célèbre et splendide Restaurant Lapérouse offrant le soir venu ses miroirs et lumières aux reflets de la Seine ou encore Lipp, cette adresse que littéraires ou people n’ont jamais désertée. Enfin, les nombreuses gares de Paris et leurs quartiers avec notamment, bien sûr, le célèbre Train Bleu à la gare de Lyon sublimement mis en valeur en ces pages par les photographies de Sabine Hartl et Olaf-Daniel Meyer. Puis, encore, le Nouveau Paris et Les Beaux quartiers avec Ledoyen, Maxim’s, et s’élargissant jusqu’au Bois de Boulogne avec le célèbre Restaurant La Grande Cascade, l’ouvrage se refermant sur quelques « Quatre coins de Paris » avec Bofinger, aujourd’hui brasserie ayant retrouvée vie ou encore La Tour d’Argent et la non moins réputée La Coupole.
C’est un esprit vivant tout autant historique, gastronomique que culturel auquel nous convie ce magnifique ouvrage, les battements d’un cœur tout parisien aux sons des plus beaux « Restaurants Historiques de Paris» ouvrant en ces pages leurs portes, leur destinée et leurs rêves…

 

« Le Siècle d’or hollandais » par Jan Blanc, 630 illustrations couleur, relié toile sous jaquette et étui illustré, Format 24,5 x 31 cm, 608 pages, Éditions Citadelles & Mazenod, 2019.
 


L’historien de l’art, Jan Blanc, explore avec ce fort volume de plus de 600 pages ce que l’on appelle communément le « Siècle d’or hollandais », c’est-à-dire l’art au XVIIe siècle dans la civilisation néerlandaise. Cependant, l’ouvrage se propose de revisiter cette définition traditionnelle en un nouveau et bel éclairage à partir des sources de l’époque, tant hollandaises qu’étrangères. Un siècle qui connut de profonds bouleversements politiques et diplomatiques avec de nombreuses guerres venant alors secouer l’Europe et ces régions. Une époque où la richesse résultant du large accueil des minorités religieuses et de l’essor des colonies allait également contribuer à susciter de nombreuses commandes auprès des plus grands artistes. Pluralité et richesse sont donc les maîtres mots de cette société néerlandaise ouverte sur l’extérieur tout en préservant l’identité des Provinces-Unies. Ce creuset fascinant trouvera son écho dans les œuvres des plus grands maîtres dont l’éclairage, le traitement et les thèmes retenus viennent à eux seuls traduire ces profonds changements, que ces œuvres soient naturalistes ou idéalisées. Jean Blanc parvient, sans pour autant faire œuvre de livre d’histoire, à rappeler cette situation complexe pour mieux appréhender et comprendre le contexte de ces œuvres passées à la postérité, la manière dont elles ont été pensées et réalisées avant d’être diffusées. Sans chercher à reconstruire une unité factice, l’ouvrage souligne que la terrible guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648), souvent méconnue de nos jours en France, est constitutive de l’indépendance politique des Provinces-Unies après la domination espagnole, tout en se préservant de la puissance menaçante du pouvoir Habsbourg. C’est dans ce contexte que se développe une identité culturelle forte et proprement néerlandaise et qui donnera naissance à ce qu’on allait nommer, le Siècle d’or. C’est cet élan et apprentissage de la liberté qui ont nourri les chefs-d’œuvre de Rembrandt, Vermeer, Hals, Willaerts, Bril, Dou, Metsu… Ce ne sont pas moins de 350 artistes qui sont évoqués dans ces pages magnifiquement illustrées de plus de 600 reproductions, dont de nombreuses pleines pages. Les riches textes qui les accompagnent permettront au lecteur d’aller plus loin que la seule appréciation esthétique qui en découle, l’historien de l’art Jan Blanc parvenant de manière très didactique à replacer celles-ci dans leur contexte, proposant ainsi un éclairage renouvelé de cette période. En refermant ce splendide ouvrage, nous comprenons pour quelles raisons ces arts redécouvrent le quotidien et l’ordinaire de la vie, qu’ils se manifestent sous la forme d’extraordinaires natures mortes ou à l’occasion des fameux portraits de famille débordante de vie dont la civilisation néerlandaise a eu le secret. C’est un véritable « Siècle hollandais d’or» que donne à voir magnifiquement cet ouvrage !

 

"La Vierge à l'Enfant" d'Olivier Rasimi, préfacé par André Comte-Sponville, 160 illustrations couleur, relié sous jaquette illustrée, Format 24 x 28 cm, 204 pages, Éditions Citadelles & Mazenod, 2019.

 


Olivier Rasimi, romancier, poète et écrivain, signe avec « La Vierge à l’Enfant » aux éditions Mazenod une étude très complète accompagnée d’une digression poétique sur la représentation de Marie dans l’art occidental. Auteur d’un essai remarqué par sa sensibilité sur « Cocteau sur le rivage » (Arléa), c’est à un tout autre domaine qu’il s’attache dans ce magnifique livre à la riche iconographie.
André Comte-Sponville (lire notre interview) dans sa préface souligne l’antériorité et la prééminence de la Vierge à l’Enfant dans la représentation dans l’art, un lien maternel universel. Bien qu’athée, le philosophe rappelle combien cette représentation si prolifique au fil des siècles, avec son apothéose au moment de la Renaissance, tend à s’amenuiser de nos jours, faute d’artistes intéressés par ce thème, mais aussi faute de public… La synthèse proposée ainsi par Olivier Rasimi s’avère dès lors d’autant plus précieuse qu’elle rassemble non seulement les plus belles œuvres célébrant la maternité mariale, mais offre également un bel éclairage appuyé d’analyses délicates et ciselées.
La tonalité est déjà suggérée, dès l’ouverture, avec ce prologue rapprochant le « Cantique des cantiques » et cette « Madone Rattier » de Quentin Metsys du musée du Louvre, une des rares représentations d’un tendre baiser de l’Enfant Jésus à sa mère Marie en une touchante intimité. Célébration de l’Amour, chaque siècle livrera sa propre sensibilité quant à cette représentation ; Épurée dans les Catacombes au IIIe s., hiératique dans les icônes byzantines, foisonnement de beauté lors de la Renaissance… Comment représenter l’amour s’interroge Olivier Rasimi à juste titre lorsque d’autres états se révèlent plus facilement identifiables sous le pinceau de l’artiste comme la jalousie, la violence, la douleur, la joie ? Si l’éros peut être suggéré, qu’en est-il de l’agapè ?
Ces questionnements à l’esprit, le lecteur pourra redécouvrir ces hautes figures de l’amour réunies par l’auteur, un voyage qui le transportera dans les ateliers des artistes célébrant ce lien divin indéfectible. Ces pages inspirées pointent ces détails qui œuvrent, toile après toile, à faire naître une véritable représentation mentale de la maternité de la Vierge Marie dont l’Occident s’est enrichi depuis des siècles d’art sacré la consacrant. Transcendance et temporalité se cristallisent dans le silence, la plupart de ces œuvres suggérant en effet une quiétude sans mots, même si des sourires ou des regards trahissent déjà ce qu’il adviendra d’heureux et de tragique pour ce lien unique. Nul catéchisme dans le remarquable travail réalisé par Olivier Rasimi, mais une réelle émotion, celle de la beauté et de l’amour qui se font chair offerte à la multitude, une rencontre ouverte, un partage généreux à mettre entre toutes les mains et regards...

 

« Sur les routes de la soie. », Sous la direction de Susan Whitfield, Éditions Flammarion, 2019.
 


Connaît-on vraiment, non la route, mais bien les nombreuses routes de la soie ? C’est sur dernières justement, « Sur les routes de la soie » que nous emmène ce superbe ouvrage réalisé sous la direction de Susan Whitfield, historienne de l’Asie centrale médiévale ; Un remarquable ouvrage révélant à son lecteur bien des facettes souvent méconnues de ces sentiers, chemins et routes dénommées « Les routes de la soie » ayant sur plus d’un millénaire tissé ces réseaux commerciaux divers et complexes entre l’Asie et l’Europe.
En ouvrant ce fort volume de plus de 400 pages, le lecteur est invité à parcourir, en compagnie des nombreux auteurs, les différents itinéraires de cette route à nulle autre pareille, découvrant à chaque tournant de page, toute leur beauté et splendeur de cette Route de la soie inscrite depuis 2014 au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Des itinéraires complexes et enchevêtrés, tant terrestres que maritimes, présentant chacun leur spécificité et leur population, et ayant à leur manière influencé le tracé de ces routes. Retenant un découpage en chapitres selon ces divers territoires géographiques traversés, le lecteur traversera de bien multiples régions découvrant ainsi les magnifiques paysages des hauts plateaux, ceux de la steppe, du désert ou encore de l’océan…
Extrêmement bien réalisé avec une importante iconographie de plus de 230 illustrations, les riches et nombreuses contributions de l’ouvrage ont été judicieusement appuyées par des cartes et des illustrations des objets d’art emblématiques jalonnant ces surprenantes Routes de la soie. Le lecteur demeura ébloui par les mille précieuses matières premières et produits ayant emprunté ces chemins, dont, bien sûr, cette précieuse et soyeuse soie dont seuls les Chinois avait le secret et qui lui a donné son nom, sans oublier la découverte des différents moyens de transport ayant permis leur circulation. Art, monuments, architecture et recherches archéologiques viennent à chaque chapitre rendre ces anciennes « Routes de la soie » vivantes.
« Sur les Routes de la soie » est tout autant un remarquable ouvrage de référence qu’une belle et longue expédition que le lecteur mènera avec étonnement et un plaisir certain.
 

« Close-Up ; Ruch & Partners architects 1994-2018. », Photographie de Filippo Simonetti et texte de Hans-Jörg Ruch et Franz Wanner, (anglais, allemand, français), Scheidegger & Spiess Editions, 2019.
 


Que pouvait-on rêver de plus grand, et surtout de plus splendide pour découvrir ou retrouver l’ensemble des créations de Ruch & Partners architects que cette merveilleuse monographie signée du photographe Filippo Simonetti avec des textes de Hans-Jörg Ruch lui-même et Franz Wanner ! Depuis, une vingtaine d’années, le travail et le talent de Hans-Jörg Ruch, architecte suisse, n’a eu, en effet, de cesse de s’affirmer, et sa notoriété, aujourd’hui, tant dans son pays natal qu’internationalement, n’est plus à démonter. Hans-Jörg Ruch et son Cabinet Ruch & Partners architects, connu pour ses fabuleuses réalisations dans la région des Engadine en Suisse, méritait donc assurément une telle monographie au titre évocateur « Close-up » et publiée aux éditions Scheidegger & Spiess !
Un remarquable ouvrage, exhaustif, de plus de 400 pages, exclusivement consacré au travail de Ruch & Partners architects de 1994 à 2018, mis sublimement en lumière sous l’objectif du photographe Filippo Simonetti. Des réalisations, restaurations, aménagements d’habitats anciens et historiques – chalets, maisons ou résidences privées, temple, bibliothèque ou bâtiments et infrastructures publiques, situés dans cette magnifique région de Suisse, qu’affectionnait Nietzsche, et nommée Engadine. Des réalisations architecturales reconnaissables entre toutes, venant s’intégrer parfaitement aux paysages et traditions ancestrales de montagne, sans heurts ni transpositions artificielles.
Des vastes volumes intimement fermés ou plus exactement refermés –« Close-Up », sobres et épurés et associant aux lignes architecturales pures une prédominance de matériaux chauds dont, bien sûr, le matériau montagnard le plus traditionnel et incontournable, le bois. Le bois, employé dans ces réalisations ou restaurations dans son naturel, au plus près de son état brut, et lui redonnant toute sa noblesse. Sans oublier, la pierre, matière première ancestrale qui se fond dans le paysage et que l’architecte sait sublimer tant dans ses créations que dans ses restaurations.
Un travail mené sur plus de près de 25 ans par Hans-Jörg Ruch, et dont le photographe Pilippo Simonetti, par ses angles singuliers, la lumière et la perfection de ses prises de vue, nous révèle toute l’extrême beauté. Une redoutable magie offrant des photographies véritablement de haute volée, des prises de vues à couper le souffle ! Aucun angle, relief, intérieur, de la beauté et créativité de Hans-Jörg Ruch, n’a échappé à son objectif.
Les textes écrits par Hans-Jörg Ruch et Franz Wanner appuyés par les nombreux plans insérés en ces pages viennent préciser et développer cette vision architecturale personnelle et extraordinaire. Un bel écho dans ces montagnes aux splendides photographies de Filippo Simonetti, permettant de mieux appréhender et comprendre l’ensemble de ce splendide travail de Ruch & Partners architects.
Un envoûtant talent photographique allié à une fabuleuse vision architecturale intégrée dans la splendeur des paysages d’Engadine.

 

« Charlie Chaplin dans l’œil des Avant-gardes », Collectif, Éditions Snoeck, 2019.

 


Un ouvrage qui devrait séduire petits et grands ! Entièrement consacré à Charlie Chaplin, ce catalogue « Charlie Chaplin dans l’œil des avant-gardes » - qui accompagne l’exposition du même nom actuellement au musée d’Arts de Nantes jusqu’en février 2020 – a retenu pour angle les liens privilégiés et influences qu’a pu entretenir cet immense artiste et sa création, Charlot, sur les Avant-gardes. Un thème porteur offrant au lecteur bien des surprises !
Personnage créé et interprété par Charlie Chaplin, c’est en 1914 que Charlot fit son apparition au cinéma. Avec cette création unique en son genre, Charlie Chaplin allait devenir une des plus grandes stars internationales, une notoriété qui jamais depuis lors ne sera démentie. Mais, parallèlement, Charlot, lui-même, personnage émouvant à la fois drôle et tendre, allait aussi devenir une figure incontournable non seulement du monde du cinéma, de la presse et de la publicité, mais également du monde artistique et plus particulièrement de ceux des Avant-gardistes. Fernand Léger, Renée Magritte, Marc Chagall, Alexander Calder, et bien d’autres, s’inspireront de ce personnage qui avec son chapeau et sa canne, sa démarche à nulle autre pareille, saura habiter plus que quiconque, les écrans de cette époque de poésie tout de noir et blanc. Personnage plus complexe qu’il n’y paraît, figure à part entière, mais demeurant indissociable de son créateur Charlie Chaplin, Charlot offre aux courants des Avant-gardes un souffle et une respiration leur permettant une mise en relief singulière de leur pensée. Bien des préoccupations et réflexions leur seront communes en ce début de siècle, un siècle où la modernité allait toujours plus s’affirmer, et avec elle, bien sûr, le cinéma qui ne tardera pas à s’imposer en ce début de XXe siècle en 7ème art.
C’est cette mise en regard de Chaplin avec les Avant-gardistes que nous propose ce catalogue richement illustré. Au gré d’une multitude d’œuvres provenant de collections privées ou publiques du monde entier, ce ne sont qu’échos, dialogues, échanges et rencontres qui s’établissent et se donnent à voir au lecteur tels des rouages vissés, dévissés et remontés à la mode Chaplin...
Charlie Chaplin et Charlot mis de nouveau en ces pages à la Une sous la lumière des projecteurs des Avant-gardistes, un formidable spectacle !

 

« Pierre Decker – Médecin et collectionneur » de Gilles Money, Camille Noverraz et Vincent Barras, Édition BHMS, 2021.
 


C’est un splendide ouvrage – entre biographie, monographie et catalogue – consacré au célèbre collectionneur d’art suisse Pierre Decker (1892-1967) qui vient de paraître aux éditions BHMS. Pierre Decker, chirurgien et professeur d’université de renom qui donna et donne encore aujourd’hui son nom à de nombreux hôpitaux, sût, également et parallèlement à sa carrière, réunir avec passion et un goût très sûr une prestigieuse collection essentiellement constituée d’estampes de Dürer et de Rembrandt. Léguée à sa mort à la Faculté de médecine, cette exceptionnelle collection a été transférée et est aujourd’hui au Cabinet cantonal des estampes de Vevey.
Réalisé par des historiens, Gilles Monney, historien d’art, Camille Noverraz, historienne de l’art et Vincent Barras, historien et médecin, l’ouvrage livre non seulement un catalogue inédit et complet des estampes de cette fabuleuse collection, mais donne aussi un beau portrait de ce personnage hors pair, élégant aux petites lunettes rondes. Ainsi, après avoir fait « Entrer dans la collection », confiant au lecteur notamment la conception de l’art de Decker, une conception inséparable de la beauté, le lecteur pourra-t-il découvrir au travers de nombreux documents pour certains inédits l’extraordinaire fonds Pierre Decker. Car, le collectionneur ne réunit pas seulement de son vivant des œuvres de Dürer et de Rembrandt, mais aussi des artistes contemporains. Cependant, c’est l’ensemble des estampes que le lecteur pourra surtout en ces pages découvrir et admirer en leur format original.
Appuyé également par de riches analyses allant de l’histoire de l’art à l’histoire de la médecine, des études transversales qui assurément n’auraient pas déplu au célèbre et regretté historien de la pensée que fut Jean Starobinski, l’ouvrage offre parallèlement une belle mise en perspective des relations étroites que peut entretenir la médecine avec les collectionneurs et inversement.
Ce sont ainsi de riches et captivants thèmes - « Philosophie de la chirurgie », « La chirurgie, art ou science ? » ou encore « La culture fondement d’un humanisme médical » - que cet ouvrage propose à la curiosité et à la réflexion.
Une analyse faisant de ce bel ouvrage, bien plus qu’un catalogue des estampes de la collection Pierre Decker. Au-delà de cette riche et passionnante étude, l’ouvrage constitue assurément l’un des plus beaux hommages qui puissent être rendus à ce grand homme d’art et de sciences.
 

« Vincent Peters – Selected works » ; Relié, 160 pages, 177 photographies noir et blanc, Éditions teNeues, 2021.
 


On ne présente plus le célèbre photographe de mode Vincent Peters. Ses photographies pour Vogue, Dior, Yves Saint-Laurent, Glamour, etc., ont fait depuis longtemps sa renommée. Aussi faut-il saluer l’initiative des éditions teNeues de publier ce splendide ouvrage réunissant une sélection des meilleurs travaux de Vincent Peters. C’est avec un souci méticuleux du détail, de la précision et de l’éclairage que ses photographies ont su non seulement séduire, mais également s’imposer sur la scène internationale. Photographiant les plus grandes stars dont Monica Bellucci, Scarlett Johansson ou Penélope Cruz, recourant parfois à la photographie analogique, ses réalisations sont aujourd’hui incontournables et présentes sur le marché de l’art.
Mais, au-delà de la diversité de ses réalisations, l’intemporel est probablement ce qui caractérise le mieux l’œuvre du photographe. Aussi n’est-ce pas un hasard si ce magnifique et unique volume regroupe des clichés en noir et blanc, un choix de sélection qui vient accentuer plus encore la signature du photographe Vincent Peters. On songe notamment aux portraits de Laetitia Casta ou d’Emma Watson... Des portraits grand format, dont certains ont marqué les mémoires à jamais. Rien de répétitif, mais une recherche toujours renouvelée pour chaque star avec cette distance intimiste, cet éclairage choisi qui ont fait ses meilleurs clichés. Charlize Theron, Carolyn Murphy quelques portraits d’hommes aussi, dont John Malkovich ou encore Edward Burns, un choix de portraits noir et blanc qui témoignent de l’immense talent du photographe Vincent Peters.
C’est une réelle splendide mise en perspective, un angle par lequel le photographe Vincent Peters se révèle dans toute son exigence et rigueur de travail qu’offre cet album. Cette œuvre où « L’inconscient rencontre la conscience dans l’acte même de photographier » souligne Vincent Peters en exergue de cet exceptionnel ouvrage.

 

« Les Toits de Paris » du photographe Laurent Dequick, 32 x 25 cm, 120 pages, Éditions Chêne, 2021.
 


On ne résiste pas à ce superbe livre dans son coffret aux pages pliées en accordéon et offrant au regard les plus belles vues sur les « Toits de Paris ». On pourrait passer des heures à les observer, les détailler, les scruter. Entre ciel et terre, « Les toits de Paris » sont inimitables et le photographe Laurent Dequick dans des panoramas grandioses et époustouflants nous les laisse admirer de l’aurore au crépuscule. Des toits bleu-gris, en zinc faisant miroiter leurs reflets sous la pluie ou le soleil, en ardoise se confondant avec l’horizon, les « Toits de Paris » ont inspiré les plus belles chansons et poésies… Il est vrai que « Les Toits de Paris » sont si reconnaissables sans jamais pourtant être tout à fait les mêmes, laissant deviner, çà et là les monuments incontournables de la capitale. Un régal !

 

« Antoine Coysevox – Le sculpteur du Grand Siècle » d’Alexandre Maral et Valérie Carpentier-Vanhaverbeke ; Relié, 24 × 32 cm, 580 pages, 976 illustrations, Arthena Éditions, 2021.
 


Antoine Coysevox (1640-1720), d’origine lyonnaise, compte assurément parmi les plus grands noms de la sculpture française du Grand Siècle. À la tête de l’Académie royale de peinture et de sculpture dès 1703, son riche parcours émaillera de ses inoubliables créations les célèbres châteaux de Versailles et de Marly. Au service du roi Louis XIV dont il contribuera à célébrer l’aura par le truchement des arts, Coysevox fait aujourd’hui l’objet d’une superbe monographie sous la plume d’Alexandre Maral et Valérie Carpentier-Vanhaverbeke aux éditions Arthena.
L’ouvrage est en effet à la hauteur de l’artiste avec ses 580 pages et 976 illustrations, pour nombre d’entre elles pleine page. Ainsi que le relève Laurent Salomé en avant-propos, cet ouvrage magistral qui célèbre le trois centième anniversaire de la disparition du sculpteur réussit le tour de force de présenter à la fois l’artiste de la Cour et de la ville, le monumental et le portrait intime. Car Coysevox excelle dans cette diversité, son art ne se limitant pas aux fastes de la couronne et du pouvoir dont il parvient même dans cette magnificence à capter subrepticement certains instants d’intimité (Louis XIV agenouillé à Notre-Dame portant sa main devant son cœur en signe de piété). Geneviève Bresc-Bautier, directrice honoraire du département des Sculptures du musée du Louvre, met en avant dans sa préface cette propension de Coysevox à être le sculpteur de l’art officiel, mais non pas un « sculpteur officiel ». Après François Girardon, c’est ainsi au tour d’Antoine Coysevox de bénéficier d’une étude non seulement exhaustive, mais également passionnante, les auteurs réussissant à saisir et à exposer cette latitude qu’eut le sculpteur à développer son génie tout en s’insérant dans des cadres classiques. Cette liberté étonnante pour l’époque et encouragée par le monarque se développera notamment par le truchement des nymphes et autres faunes de Marly, ces portraits intimes que l’on jugerait animés d’un souffle encore perceptible. Coysevox sait rendre la grandeur du faste royal et des puissants de son temps, mais il parvient aussi à se saisir de ce « je-ne-sais-quoi » qui insuffle vie à ses créations.
 

« La Genèse de la Genèse », Illustrée par l’abstraction, de la création du monde à la tour de Babel ; Les onze premiers chapitres de la Genèse présentés en français, en hébreu et en translittération. Nouvelle traduction de l’hébreu, notes et commentaires de Marc-Alain Ouaknin ; Introduction de Marc-Alain Ouaknin ; Préface de Valère Novarina, 1 volume relié, 384 pages, 19 x 26 cm, La Petite Collection, Éditions Diane de Selliers, 2022.

Le livre de la Genèse, primus inter pares, jouit depuis les temps les plus anciens de cette importance, prééminence constitutive de la naissance de l’univers, une naissance ou Genèse qu’évoquent en une beauté inouïe ces pages. Premier livre de la Torah et de la Bible, sa poésie n’a d’égale que ses principes qui pendant longtemps ont pris une valeur littérale d’explication du monde. Si, cette conception n’est, certes, plus prise à la lettre (à l’exception de certains regrettables mouvements contemporains créationnistes), ses récits et enseignements demeurent néanmoins enracinés dans l’inconscient collectif de nos contemporains et la source d’eau vive de millions de croyants, Juifs, Chrétiens d’occident et d’orient. Il suffira pour s’en convaincre de revenir à l’étymologie même du mot Genèse, Beréshit ou « Entête » pour les Hébreux, et que saint Jérôme traduira, pour sa part, par « In principio ». Le monde ne se conçoit que par ces principes premiers « à la tête » de toute autre chose ou être…
Aussi, quelle belle et heureuse idée de faire dialoguer ce mystère, inexplicable pour la raison, avec la peinture abstraite, un choix inspiré retenu pour cette exceptionnelle édition de la Genèse à partir d’une nouvelle traduction de l’hébreu signée Marc-Alain Ouaknin.

Ce splendide livre d’art et de foi maintenant disponible dans La Petite Collection des éditions Diane de Selliers rend témoignage à la magnificence du récit unique de La Genèse. La Genèse, texte fondateur des traditions juives et chrétiennes, comprend précisément sept jours pour la création du monde. Si le style et la diversité de ces chapitres laissent plutôt penser à une pluralité de rédacteurs s’échelonnant du VIIIe s. au IIe siècle av. J.-C., la tradition aime à en attribuer la paternité à Moïse… La présente édition a retenu les onze premiers chapitres, un choix judicieux dans la mesure où la composition comme souvent dans la littérature hébraïque part du général vers le particulier avec la création de l’univers, l’humanité, les luttes fratricides, le déluge et le recommencement… Les influences culturelles ont été fort grandes pour la genèse de cette Genèse, s’inspirant de sa proximité avec la culture du Proche-Orient, et dont la Bible recueillera de nombreux traits revisités par l’inspiration de ses rédacteurs, on songe notamment au Déluge trouvant leur antériorité dans la culture sumérienne et l’épopée d'Atrahasis reprise par celle de Gilgamesh.
Fort de cet héritage immémorial, Marc-Alain Ouaknin, philosophe et rabbin, propose pour cette publication d’exception une nouvelle traduction à partir de la langue hébraïque en associant rigueur de la langue et poésie, syntaxe hébraïque et authenticité de la langue biblique.

Cette poésie biblique est encore accentuée par la mise en page retenue et la reproduction du texte hébreu et de la translittération au regard du texte français. Une présentation pensée et des plus soignées offrant une nouvelle poésie, celle de la lettre et de sa graphie, les plus grands calligraphes témoignant qu’il n’est pas nécessaire de connaître une langue pour en apprécier sa poésie… L’impression de dialogues et de liens inextricables qui dépassent leurs auteurs se trouve enfin sublimée par les choix au soin tout aussi méticuleux d’œuvres de l’abstraction, telles ces Constellations de Picasso, Une courbe libre vers un point de Kandinsky, Braque et L’oiseau noir et l’oiseau blanc, Mondrian, Poliakoff et bien d’autres dont, étrangement, les œuvres semblent être « éclairées » par le texte de la Genèse « révélant » ainsi un dialogue des plus féconds . Régulièrement, s’imposent aussi dans cette belle partition des « silences » avec des textes non moins inspirants de philosophes ou d’artistes dont, notamment, Vladimir Jankélévitch ou encore Marcel Duchamp ; Des « reprises de souffle » venant approfondir encore l’appréhension et la lecture du Livre de la Genèse ouvrant ainsi à une des plus belles méditations…
Une « Symphonie biblique », ainsi que la nommait autrefois le grand André Chouraqui et qu’introduit Valère Novarina dès sa préface. Amoureux du mot et de la langue, Valère Novarina explore avec le lecteur ces intrications secrètes qui nourrissent le premier des premiers livres de la Bible. Une lecture par une autre porte, celle de la Parole comme rythme, pulsation universelle qui irradie ce texte premier. Un ravissement !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« Bonnard – Les couleurs de la lumière » ; sous la direction d’Isabelle Cahn, de Guy Tossatto et Sophie Bernard ; Cartonné, 175 illustrations, 320 pages, Editions In Fine, 2021.
 


À souligner, la parution à l’occasion de l’exposition au musée de Grenoble consacrée au célèbre peintre Pierre Bonnard d’un fort et beau catalogue intitulé « Bonnard – Les couleurs de la lumière » aux éditions In Fine.
Ce titre approprié « Les couleurs de la lumière » tisse - à l’image du bonheur qui caractérise le peintre - le fil conducteur de cet ouvrage réalisé sous la direction d’Isabelle Cahn, de Guy Tossatto et Sophie Bernard. Appuyé d’une vaste iconographie, reproductions, affiches et photographies, l’ouvrage offre en première partie de riches essais livrant de belles clés de lecture pour appréhender l’œuvre de Bonnard. On songe à ces célèbres toiles aux intérieurs intimes et aux fenêtres ouvertes, aux nus féminins ou encore à ses fameux chats…
Bonnard fut un peintre ayant toujours eu, par le prisme de la lumière et des couleurs, un rapport très subjectif au temps et à l’espace ainsi que le soulignent dans leur écrit tant G. Tosatto qu’Isabelle Cahn avec cet « arrêt du temps » qui le caractérise. Y sont également abordés les thèmes des objets ou du jaune si chers à l’artiste, « Un art du paradoxe » que développe dans sa contribution S. Bernard.
Des textes révélant toute la singularité de Pierre Bonnard, cet artiste qui fut un temps Nabis et qui admirait tant Claude Monet. C’est d’ailleurs, à quelques kilomètres de Giverny - Giverny où il rencontrera à plusieurs reprises le père de l’Impressionnisme, que le peintre achètera une propriété en 1912, à Vernonnet précisément.
L’ouvrage se poursuit, en seconde partie, par le catalogue des œuvres de Bonnard selon « Les couleurs de la lumière » propres aux lieux de sa vie. Ainsi, retrouve-t-on le Grand Lemps et les couleurs pour le peintre des étés en famille, mais aussi bien sûr, les « Lumières de Normandie » ou encore celles « Sous le soleil du midi » notamment du Cannet où le peintre s’établit en 1926. Le Cannet que le lecteur pourra découvrir grâce au porte-folio réalisé par Bernard Plossus.
Lumière, reflets, diffractions et couleurs nimbent, scintillent ou miroitent dans l’œuvre de Pierre Bonnard comme autant de sensations, vibrations et émotions.
Un beau et riche catalogue qui viendra compléter toute bonne bibliothèque d’art.

 

« Paravents japonais » sous la direction scientifique d'Anne-Marie Christin, édité par Claire-Akiko Brisset et Torahiko Terada ; 35 x 25 cm, 280 pages, 250 illustrations couleur, Reliure japonaise, impression métallisée dorée pour l'illustration de couverture et le coffret à rabats illustré, Citadelles & Mazenod, 2021.
 


Véritable évènement éditorial, la parution des éditions Citadelles & Mazenod consacrée à l’art des byobu, plus connus sous le terme occidental de paravents devrait non seulement séduire les spécialistes de l’art japonais traditionnel, mais également susciter l’admiration de tout amateur d’art. L’ouvrage réalisé sous la direction scientifique d'Anne-Marie Christin et édité par Claire-Akiko Brisset et Torahiko Terada bénéficie en effet d’une véritable recherche scientifique faisant de cette somme en langue française une référence en la matière. Pour cela, ce sont plus de cent chefs-d’œuvre qui ont été réunis en une splendide iconographie afin de présenter dans toute sa beauté cet art ancestral du Japon.
Cet ouvrage à la présentation luxueuse avec sa couverture métallisée dorée, fruit de l'expertise scientifique d'une équipe franco-japonaise explore, en effet, cet art étonnant qui n’a pas d’équivalent en d’autres pays. À l’image des nombreux arts traditionnels du Japon, le savoir-faire et la minutie des meilleurs artisans ont été convoqués afin d’ériger cet objet initialement pratique en une véritable œuvre d’art, support de la créativité des artistes les décorant. La conception même du paravent offre cette alternance entre plis et déploiements, faces cachées ou visibles, suggérant ainsi tout un jeu de renvois et références complexes.

 


Dès l’époque Nara au VIIIe siècle jusqu’à nos jours, le paravent au Japon a fait l’objet d’une réflexion à part, bien distincte de celle de la peinture, de la calligraphie ou de l’estampe. Objet incontournable des temples et demeures aristocratiques, le paravent masque autant qu’il suggère en une variété presque infinie de motifs et de représentations au fil des siècles ainsi qu’en témoignent les superbes illustrations présentées en un généreux format 35 x 25. Sur ces mobiliers fruits d’un assemblage de châssis de bois recouverts de papier, les plus grands artistes apposeront leur signature tels Sôtatsu, Kôrin, Rosetsu ou encore Hokusai…

 


Cet art sera l’occasion également de déployer sur ces larges surfaces de plusieurs mètres parfois de longues évocations d’œuvres littéraires incontournables du Japon tel Le Dit du Genji en une multitude de scènes familières aux lettrés les admirant. Cet art permettra également d’évoquer à l’envi les thèmes favoris du bouddhisme japonais avec ces scènes épurées où pins, bambous, prunus, monts enneigés ou encore de stoïques hérons posent les jalons d’une culture où chaque détail fait signe. Un ouvrage clé afin d’entrer dans l’art du Japon.

 

« Leyli et Majnûn » de Jâmi ; Illustré par les miniatures d’Orient ; Traduction du persan, notes et introduction de Leili Anvar ; Direction scientifique de l’iconographie et introductions d’Amina Taha-Hussein Okada et Patrick Ringgenberg ; 180 miniatures persanes, mogholes, indiennes, ottomanes et turques du XIVe au XIXe siècle ; Glossaire et repères chronologiques ; 1 volume, relié, sous coffret. 24,5 × 33 cm, 432 pages, Éditions Diane de Selliers,2021.
 


C’est à l’univers fascinant de la plus belle poésie persane auquel nous convie ce merveilleux volume « Leyli et Majnûn » de Jâmi publié par les éditions Diane de Selliers. Cet ouvrage, véritable livre d’art, s’avère dès les premières pages plus qu’un beau livre. Puissante ode à l’amour, ce texte connu des spécialistes et amoureux de la poésie persane se trouve désormais proposé par cette splendide édition à un plus large public, un public qui devrait spontanément tomber sous le charme de la beauté de ce récit amoureux perdu dans les sables d’Arabie…
Le récit trouble en effet le lecteur car à l’image des quêtes éperdues qui ont jalonné la littérature occidentale, l’aveu public de son amour pour une jeune fille va conduire un jeune poète à un désespoir que certains qualifieront de folie, « majnûn » en persan. Folie d’amour, quel thème inspirant de nos jours où calcul et raison prévalent si souvent. En ces pages admirablement enluminées d’une iconographie des plus inspirantes avec ces miniatures d’orient, la poésie se décline en autant de grains de sable du désert. Fluides, passionnées, insaisissables et pourtant omniprésentes, ces amours métamorphosent Majnûn au point que son être, à l’image de son âme, s’en trouve bouleversé.

 

 

Tels les fous de Dieu qui quittaient la société pour l’isolement du désert, le poète à qui l’amour de Leyli se trouve interdit se réfugie dans les sables d’Arabie où il guettera les reflets de sa bien-aimée. Cette absence conduit au fil des jours à une présence, cette présence absolue de l’amour qui s’apparente rapidement à l’amour divin avec lequel il se confond. Ainsi que le souligne Leili Anvar dans sa préface « La poésie de Jâmi est douce parce qu’elle a pour vocation de se mêler au souffle de la vie, murmurant à l’oreille de l’âme une mélodie à nulle autre pareille. C’est aussi pourquoi l’on ne peut parler d’amour qu’en termes poétiques et que le chant le plus suave est celui de l’Amour. »
A l’image du Cantique des Cantiques dans la Bible, ce récit bouleverse le lecteur car il le conduit dans les tréfonds de ses émotions les plus intimes, se demandant qu’est-ce qui détermine une vie ? Cette dernière peut-elle être conditionnée à l’amour de l’autre ? Toutes ces questions qui interrogeront l’homme, jusqu’à ce que la psychanalyse ne s’en saisisse, se trouvent au cœur de cette poésie persane mémorable, telle cette gouache du début du XVIe siècle évoquant Majnûn dans les bras de Leyli, le jeune homme apparaissant sous les traits d’un ascète au visage et au corps émaciés par sa retraite. Le pouvoir de l’amour transcende ainsi toutes les contingences de la vie, y compris celles de la beauté, de la richesse et des honneurs du monde.

 

« Georges de La Tour » de Jean-Pierre Cuzin ; Relié sous jaquette et coffret illustrés, 32.5 x 27.5 cm, 390 ill. couleur, 384 pages, Editions Citadelles &t Mazenod, 2021.
 


La vie de Georges de La Tour est toujours demeurée, pour les historiens, lacunaire. Encore aujourd’hui sa vie et son œuvre demeurent un mystérieux puzzle. Mais quel merveilleux mystère cependant ! Aussi n’est-ce pas étonnant que Jean-Pierre Cuzin, historien de l’art réputé, ait souhaité proposer dans ce splendide ouvrage paru aux éditions Citadelles et Mazenod un pertinent et nouvel éclairage sur l’œuvre de ce fantastique peintre. Et comme on le comprend ! Comment ne pas être en effet fasciné par ces éclairages, ces ambiances, ces clairs obscurs ? on songe à « La Madeleine pénitente » qui orne le coffret de l’ouvrage ou encore au « Saint Joseph charpentier ». Des œuvres dont l’auteur nous donne également à voir de beaux détails ou des radiographies pour mieux appuyer ses thèses et analyses.

 


Oublié à sa mort au XVIIe, pendant presque trois siècles, Georges de La Tour est assurément un « rescapé ». Il y a un siècle encore, aucune histoire de la peinture ne le mentionnait, souligne Jean- Pierre Cuzin en son introduction. La reconnaissance de Georges de La Tour relève donc d’un miracle ou plus exactement d’une chaine ininterrompue de miracles dus à de géniales et multiples audaces, intuitions, persévérances et hasards. Une incroyable redécouverte qui se poursuit encore aujourd’hui avec bonheur grâce à ce riche ouvrage. C’est véritablement à une enquête alerte, vivante et passionnante à laquelle le lecteur est convié.
Appuyé par une vaste et magnifique iconographie, l’auteur réévalue en effet en ces pages œuvres et archives, réexamine celles attribuées et les copies, et livre au regard des dernières recherches, chapitre après chapitre, une passionnante biographie renouvelée de l’artiste. Sous la plume de Jean-Pierre Cuzin, Georges de La Tour nous apparaît, retrouve ainsi vie dans son époque, ses œuvres reprennent place dans cette vie d’artiste qui peignit pendant une quarantaine d’années. Ainsi, après les années de jeunesse et de formation, le lecteur pourra suivre le peintre de son début de carrière à sa venue à Paris et reconnaissance dans les années 1630-1640. Les grandes toiles de l’artiste de 1640-1645 y sont également largement analysées notamment la célèbre « Adoration des bergers » avant que Jean-Pierre Cuzin n’aborde les dernières années du peintre.
Si ses œuvres nocturnes sont les plus connues, ses œuvres diurnes ne sauraient cependant être oubliées. Car, ainsi que le souligne l’auteur, la carrière du peintre n’est pas sans évolution ni volte-face ou contradictions avec des œuvres extrêmement variées et déconcertantes. N’évitant aucune difficulté, fort de nombreuses études de toiles ou détails, Jean-Pierre Cuzin n’hésite pas à souligner incohérences et contradictions, problèmes et incertitudes que soulèvent encore de nos jours l’œuvre et la biographie d’un tel artiste. Mais, conscient de ces incontournables difficultés – du caractère périlleux de l’entreprise, écrit-il -, Jean-Pierre Cuzin a su par cet ouvrage de référence relever ce beau défi de redonner à Georges de La Tour toute sa grandeur. Une gloire longtemps oubliée, mais pourtant incontestable en ces pages !
 

« Jésus dans l'art et la littérature » de Pierre-Marie Varennes ; coédition Magnificat et Éditions de la Martinière, 2021.
 


Pierre-Marie Varennes a su se saisir dans ce beau livre coédité par Magnificat et les éditions de La Martinière du mystère de l’Incarnation ; un thème fort mis ici en perspective par le filtre de l’art et de la littérature. Grâce à une belle iconographie de 150 chefs-d’œuvre d’art sacré et 50 grands textes de la littérature, cet ouvrage, en touches successives, nous rapproche page après page à la fois de la richesse des images du Christ livrées par les plus grands artistes tout en proposant au lecteur d’approfondir son propre regard grâce à d’inspirantes méditations et lectures. Si la lectio divina est bien connue des fidèles épris de la richesse des Écritures, l’exercice suggéré par Pierre-Marie Varennes s’en rapproche quant à lui grâce à l’art. Quelle âme n’a en effet ressenti une émotion certaine face à ce regard puissant du Rédempteur ni tremblé face à la douleur du Christ en Croix ? L’ouvrage guide le lecteur dans ce chemin de l’art en rappelant les grands courants artistiques, mais aussi leur singularité quant à l’art sacré. Ainsi que le souligne l’historien de l’art Edwart Vignot dans sa préface, cet ouvrage réunit à lui seul un florilège d’images porteuses de sens, la reproduction en vis-à-vis du tableau « Le Portement de croix » du peintre Le Greco en témoigne. Un bel et riche ouvrage qui guide, suggère et accompagne le lecteur dans sa propre réflexion de la transcendance sous l’angle de la beauté.

 

« Pour un Herbier » de Colette, illustré par Raoul Dufy ; Relié, couverture cartonnée pleine toile, marquage et vignette Grand in-quarto, 33 x 23 cm, 96 p., Éditions Citadelles & Mazenod, 2021.
 


Les amoureux des lettres, des arts et de la nature ne pourront que saluer cette belle et heureuse initiative des éditions Citadelles & Mazenod de rééditer aujourd’hui le splendide ouvrage écrit par Colette et illustré par Raoul Dufy. « Pour un herbier » fut initialement publié en 1971 dans une édition de luxe par les célèbres éditions Mermod.
Grâce à cette belle publication à l’identique, nous pouvons aujourd’hui redécouvrir toute la finesse et l’amour de Colette pour la nature et les herbiers. Un herbier consacré aux fleurs et dialoguant, ici, avec toute la délicatesse des formes et couleurs de Raoul Dufy. Un fac-similé enchanteur réalisé à partir de l’édition originale conservée à la bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, plus précisément à partir de l’exemplaire réservé à l’artiste et aux collaborateurs appartenant à la collection Jacques Doucet.

 

 

Colette aimait cet ouvrage réjouissant les sens et dont chaque page est un émerveillement. Une délicatesse et une fraîcheur offertes dans une édition soignée aux dessins à la mine de plomb et aux aquarelles pleines pages. Les fleurs s’y épanouissent sous la palette du peintre et trouvent sous la plume de l’écrivain leur plus délicat parfum.

 

 

 Le lecteur dans cette promenade printanière y découvrira au détour des pages la douceur d’un vase du muguet ou la fraîcheur des lys, des pavots, d’un gardénia en un monologue à nul autre pareil ou encore ces anémones devenues si rares de nos jours…
Lorsque l’une des plus célèbres femmes des lettres françaises rencontre pour le plus grand plaisir des sens l’un des plus enchanteurs des aquarellistes… une merveille !

 

« À la table de Flaubert » de Valérie Duclos avec les photographies de Guillaume Czew ; 21 x 28 cm, 128 p., Éditions des Falaises, 2021.
 


C’est à une jolie promenade à la fois littéraire et gourmande à laquelle nous convie Valérie Duclos avec cet ouvrage « À la table de Flaubert » paru aux éditions des Falaises. Accompagné et superbement illustré par les photographies de Guillaume Czew, ce sont les goûts et l’appétit de vie du célèbre écrivain et tout l’art de vivre normand qui sont ainsi mis à l’honneur.
Le lecteur pour son plus grand plaisir y retrouvera ainsi des recettes données dans les œuvres de Gustave Flaubert, et dont certaines ont été pour l’occasion créées ou revisitées par des chefs contemporains normands. Ainsi, dégusterons-nous la « Tourte de caille » de Madame Bovary, le « Rumsteack au caramel de framboise » de Salammbô ou encore la « Soupe à l’oignon » de Bouvard et Pécuchet. Recettes, repas, dîners, tables et scènes de vie, tous ces savoureux moments flaubertiens revivent, en ces pages, comme par magie.
Valérie Duclos souligne en son introduction qu’elle entend bien convier ses lecteurs non seulement à une escapade gourmande mais aussi « à une ballade littéraire, culturelle, architecturale, normande (…) » Des ambiances où vécut l’écrivain, Rouen, Croisset, ou des lieux normands décrits par Flaubert lui-même. Références littéraires, paysages et style normand, recettes plus tentantes et alléchantes les unes que les autres, le lecteur ne peut que se laisser agréablement entraîné dans cette escapade épicurienne.
Des plaisirs de table en compagnie de Flaubert aussi joliment présentés que savoureux. Comment y résister ?

 

« La Normandie de Flaubert », Collectif, Association des Amis de Flaubert et de Maupassant, Photographies d’Éric Bénard, Éditions des Falaises, 2021.
 


En cette année qui marque le deux centième anniversaire de la naissance de Gustave Flaubert, comment ne pas parcourir la Normandie, sa Normandie ? Normand de par sa mère, né à Rouen, il passa principalement sa vie au Croisset où il mourut en 1880. Certes, le célèbre écrivain fit de multiples allers-retours à Paris, mais il préférait s’enfermer dans cette maison du Croisset, lieu de prédilection où il écrivit ses œuvres. C’est d’ailleurs, en cette Normandie natale, que Flaubert plaçât ses œuvres majeures, que ce soit « Madame Bovary », d’« Un cœur simple » situé à Pont-L'Évêque jusqu’à « Bouvard et Pécuchet » ayant également pour cadre le Calvados… A Croisset en Normandie, il aimait aussi y inviter ses amis, le jeune Maupassant ou encore Tourgueniev qui se fit souvent attendre. Ainsi que le souligne Yves Leclerc, président des Amis de Flaubert et de Maupassant, en son introduction l’écrivain fut « trois fois normand ». A ce titre, un ouvrage dédié à « La Normandie de Flaubert » s’imposait ! Paru aux éditions des Falaises sous l’égide de l’Association des amis de Flaubert et de Maupassant, c’est un plaisant ouvrage collectif, riche et joliment illustré par les photographie d’Éric Bénard, que le lecteur pourra découvrir. De « La Normandie au temps de Flaubert » aux lieux de mémoire d’aujourd’hui en passant par cette Normandie littéraire qui habite ses œuvres ou encore la visite du « Pavillon de Flaubert à Croisset », seul vestige de la propriété de Flaubert, l’ouvrage se parcourt aussi agréablement qu’une belle escapade ou un roman.

 

« Le Renouveau de la Passion - Sculpture religieuse entre Chartres et Paris autour de 1540 » ; Catalogue d’exposition au Musée national de la Renaissance - Château d'Écouen sous la direction de Guillaume Fonkenell, Editions In Fine éditions, 2020.
 


Le catalogue de l’exposition du Musée de la Renaissance propose une passionnante évocation de l’univers de la sculpture gothique au milieu du XVIe siècle. Au tournant de la Renaissance une véritable mutation de la sculpture religieuse s’accomplit en effet entre Paris et Chartres. Face à la persistance de l’art gothique en France, des artistes vont ainsi développer un nouveau langage formel qui sera qualifié de « classique ». Des artistes comme Jean Goujon souhaitent dès lors renouveler l’art sur un plan formel ainsi que ses trois œuvres commandées pour Saint-Germain-L’Auxerrois, les décors de la façade du Louvre et pour la fontaine des Innocents à Paris en témoignent. Une certaine distance temporelle se trouve marquée, avec un retour aux standards de l’Antiquité et le souhait de représenter les Évangélistes au temps des Romains.
Le catalogue montre bien comment un autre artiste comme François Marchand a su également illustrer cette évolution, de Chartres où il commença sa carrière, jusqu’à Paris en sculptant le tombeau de François Ier. En un retour à l’antique et une proximité avec la Renaissance italienne, une violence passionnelle et une véritable virulence émotive peuvent être perceptibles dans les œuvres de cet artiste, signe de cette profonde mutation.
Ce catalogue richement illustré fait la brillante démonstration que ces sculpteurs du XVIe s. ont su par la puissance plastique de leurs œuvres conjuguer d’une manière repensée la dignité et le drame de la Passion du Christ.

 

« Alfred Sisley - Catalogue raisonné des peintures et des pastels » de Sylvie Brame et François Lorenceau ; 560 p., 25 x 32 cm, Illustrations : env. 1100, relié sous jaquette couleur, Bibliothèque des Arts, 2021.
 


Les éditions La Bibliothèque des Arts viennent de consacrer un catalogue raisonné de l’œuvre du peintre Alfred Sisley appelé à faire date. Les auteurs, Sylvie Brame et François Lorenceau, offrent en effet avec cette somme bénéficiant des dernières recherches sur le peintre un ouvrage essentiel non seulement pour les spécialistes mais également pour tout amoureux de l’Impressionnisme. En renouvelant et amplifiant l’édition originelle parue en 1959 par François Daulte avec le concours de Charles Durand-Ruel, le présent ouvrage réunit en 560 pages pas moins de 1012 tableaux et pour la première fois les 71 pastels du maître impressionniste.
Anglais de naissance et français de cœur, Alfred Sisley décide de poser son chevalet à l’extérieur pour livrer ces tonalités fraiches et évanescentes d’une nature qu’il ne cessera d’observer notamment en Ile de France. Il ressort de ces évocations intimes des rives de la Seine, à l’ouest de la capitale, une attraction secrète qui le ramènera toute sa vie durant sur ces lieux où l’harmonie se conjugue à la vibration de l’air. Sylvie Patin, conservateur général honoraire au musée d’Orsay, souligne en introduction que si Sisley n’avait pas rencontré le succès escompté de son vivant alors même que son talent était apprécié de ses pairs, sa notoriété viendra après sa mort.
Les témoignages abondent en effet après sa disparition de la gaieté, de l’entrain et fantaisie du personnage qui allait connaître très tôt cette attraction inexorable du paysage et de la nature notamment à Bougival et Louveciennes où il résida. Lui qui commençait toujours une toile par le ciel ne cessa d’en admirer les incessants reflets sur les ondes du fleuve jouxtant sa résidence. Souvent associé à Monet pour cette magie des flots qu’il sut rendre avec une rare acuité dans ses multiples peintures à l’huile mais aussi ses pastels, la magie Sisley opère spontanément en feuilletant les pages de ce somptueux catalogue critique. Surgissent en effet comme par enchantement des paysages encore vierges des ravages opérés par la modernité dont il reste encore quelques rares bribes dans les boucles de la Seine. Ces paysages surpris sur le vif consentent à livrer dans ces compositions ce témoignage sensible qui anima le peintre tout au long de sa vie, même lorsque cette dernière l’éloignera de cette région pour d’autres horizons notamment à Moret-sur-Loing où il terminera ses derniers jours dans la gêne matérielle et avant même d’avoir été naturalisé par l’État français…

 

« Salammbô » ; Catalogue, cartonné, 352 pages, ill., 240 x 320 mm, Gallimard, 2021.
 


L’incipit du roman « Salammbô » de Gustave Flaubert « C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar. » est passé à la postérité pour des générations de lecteurs depuis sa date de publication en 1862… Fruit d’un travail titanesque qui demanda des années de préparation à son auteur, « Salammbô » fut non seulement l’occasion de redonner vie à la cité antique, source de tous les rêves de l’orientalisme, mais aussi d’explorer en profondeur les passions humaines. Le catalogue qui vient d’être publié par les éditions Gallimard est à la hauteur de cette immense fresque à l’occasion de l’exposition qui va se tenir au MUCEM à partir de cet automne.
Ainsi que le souligne Sylvain Amic en introduction à cette somme abondamment illustrée de plus de 350 pages, Flaubert présente son dernier roman cinq après le scandale de « Madame Bovary » qui valut un procès à son auteur. L’écrivain partit sur place en 1857 et récolta une masse impressionnante de matériel pour une histoire qui allait se dérouler trois siècles avant Jésus-Christ. L’auteur souhaita visiblement quitter son siècle après les tourments occasionnés par « Madame Bovary », pour mieux plonger dans les arcanes de l’Histoire, une fois de plus, méticuleusement explorées. Son ami Guy de Maupassant s’interrogeait : « Est-ce là un roman ? N’est-ce point plutôt une sorte d’opéra en prose ? »… La question mérite d’être posée tant Flaubert déploie dans « Salammbô » à la fois la voix de ses protagonistes et les couleurs de la scène en un tourbillon proche de l’art lyrique, ce dernier lui rendant par la suite hommage en étant la source d’inspiration de nombreuses créations.
Le présent catalogue explore toutes les facettes de cette gigantesque œuvre qui épuisa son auteur au point de le décourager. Flaubert fait œuvre d’historien en travaillant sur les sources historiques à sa disposition, et ira même jusqu’à lire les études médicales les plus poussées de son temps sur les effets de la faim et de la soif pour ses protagonistes dans le défilé de la Hache…
Après avoir rappelé la situation historique de Carthage avant Flaubert et la genèse de l’ouvrage, le catalogue offre de passionnantes sections sur l’influence du roman sur les arts, notamment pour la peinture, mais aussi la musique sans oublier le cinéma. Illustré par une foisonnante iconographie témoignant des liens étroits entre l’œuvre et les arts, ce catalogue vient ainsi souligner le génie littéraire de Flaubert, et ce, de la plus belle manière.
 

 

« Contemporary Japanese Architecture » de Philip Jodidio Relié, Édition multilingue: allemand, anglais, français, 24,6 x 37,2 cm, 448 pages, Éditions Taschen, 2021.
 


Le pays du Soleil Levant a démontré depuis plus d’un demi-siècle que son architecture avait su suivre et anticiper les tendances les plus contemporaines de l’architecture moderne. Si l’Exposition universelle d’Osaka en 1970 a en quelque sorte accéléré ce processus, on ne compte plus depuis le nombre d’architectes majeurs japonais ayant signé les plus belles créations tels Tadao Ando, Shigeru Ban, Kengo Kuma ou encore Junya Ishigami… Pas moins de sept architectes japonais ont remporté le Pritzker Prize, signe de la vitalité de l’architecture japonaise contemporaine.
 

 

Les éditions Taschen publient aujourd’hui un splendide ouvrage signé Philip Jodidio, ouvrage à la hauteur de ces réalisations ambitieuses, véritables traits d’union entre passé et modernité, nouvelles technologies et écologie. Riche d’une créativité qui surprend à chaque réalisation, le Japon fascine toujours autant lorsque l’on fait défiler les pages de ce livre d’art aux généreuses dimensions. Philip Jodidio rappelle les grandes lignes artistiques qui caractérisent les créations de Tadao Ando, appréciées dans le monde entier pour leur synthèse réussie entre orient et occident, de Kengo Kuma (Stade national du Japon pour les derniers JO), Kazuyo Sejima (Musée Kanazawa d’art contemporain du 21e siècle) et bien d’autres jeunes architectes associant avec une créativité désarmante virtuosité et écoresponsabilité.

 


Trouver et exploiter l’espace au Japon, pays dont la majeure partie du territoire est occupé par les montagnes, a toujours été un défi lancé par l’homme. A l’heure de la mondialisation et de la crise écologique, ce questionnement est plus que jamais au cœur de la réflexion des architectes japonais. Une interrogation redoublée par les nombreux désastres qu’a connu le Japon ces dernières décennies, qu’il s’agisse sur le plan sismique tout autant que nucléaire. Comment concevoir de nouvelles architectures en un pays si densément peuplé et touché par la force des éléments ? Tel est le défi relevé avec intelligence et art par ces créateurs des temps modernes et que ce magnifique livre d’art à l’iconographie soignée célèbre de la plus belle manière !

 

 

 

« L’art de tisser le rêve » ; écrit par Lydia Kamistsis avec la collaboration de Lydia Grandjean ; Relié, 25,1 x 30.3 cm, 247 p., Éditions Lienart, 2021.
 


« L’art de tisser le rêve », « The art of weaving dreams », peut-on trouver plus joli nom pour un songe ? Or, derrière ce titre enchanteur, se cache un magnifique ouvrage entièrement consacré à la « Dentelle de Calais-Caudry ». Un art et un label français à part entière, qui depuis deux cents ans, a su dans ces villes et paysages du Nord de la France, perpétuer ce songe devenu réalité, cet univers magique et unique qu’est celui de la précieuse « Dentelle de Calais-Caudry ». Une dentelle tissée, et non tricotée, selon un savoir-faire ancestral et magnifiant encore de nos jours les plus belles réalisations de la haute couture. Qui ne se souvient de la fabuleuse robe que portait Kate Middleton lors de son mariage avec le Prince William ?
Écrit par Lydia Kamistsis, historienne de la mode, avec la collaboration de Lydia Grandjean, déléguée générale de la Fédération Française des dentelles et broderies, l’ouvrage offre en effet au regard toute la beauté, le mystère et la magie de cette dentelle liée à l’essor industriel qui a su traverser l’histoire, les modes et tendances. Habillant, ornant une robe, un chemisier, un dessous ou la peau elle-même, la dentelle de Calais-Caudry, symbole de l’éternel féminin, force par sa finesse et délicatesse l’admiration. Les sens ne sont pas seulement charmés par cet art à nul autre pareil, ils sont littéralement ensorcelés par tant de grâce et d’élégance.
Chaque page révèle l’univers infini de la « Dentelle de Calais-Caudry ». Réalisées exclusivement sur des métiers Leavers, ce ne sont que fleurs, arabesques, formes géométriques ou autres entrelacs. Un univers envoûtant livré à un imaginaire défiant le temps et offrant cette beauté dont le secret semble à jamais nous échapper.
Au fil des chapitres, des textes et de la vaste iconographie qui les accompagnent, c’est tout cet univers de la « Dentelle de Calais-Caudry », des ateliers aux défilés, qui se révèle, se déploie et se perpétue jusqu’à nous : de la robe de soirée aux vêtements intimistes en passant par le design ou encore les tissus liturgiques, le lecteur admiratif, ébahi, s’évade et rêve devant cet art français singulier et unique que nombre de pays nous envient…
Aussi, n’est-il pas étonnant que cet ouvrage consacré à l’un des fleurons du patrimoine artistique français ait été réalisé, ainsi que le souligne Romain Lescroart, Président de la Fédération Française des dentelles et broderies, grâce au soutien de la Fondation Bettencourt Schueller dans le cadre du « Prix pour l’intelligence de la main », dont le label « Dentelle de Calais-Caudry » a été lauréat en 2016.
Au travers des 247 pages de ce splendide ouvrage, ce sont en effet véritablement toute la beauté et l’âme de la « Dentelle de Calais-Caudry » qui se trouvent ainsi dévoilées au lecteur.
 

“Stone Age ; Ancient Castles of Europe” du photographe Frédéric Chaubin ; Relié, 26 x 34 cm, 416 p., Éditions Taschen, 2021.

 


C’est un magnifique ouvrage grand format consacré aux « Anciens châteaux de l’Europe » que signe aujourd'hui le photographe Frédéric Chaubin aux éditions Taschen. Un ouvrage unique conviant le lecteur à un fabuleux voyage dans l’histoire, les siècles et l’ensemble de l’Europe à la découverte des plus beaux châteaux médiévaux.

 


Pour réaliser ce dernier, Frédéric Chaubin a parcouru pas moins de vingt et un pays pour nous livrer ces magnifiques et inédites photos des plus grands châteaux européens encore existants. Isolés sur une île, mystérieux sur leur haut piton, mais toujours fiers, ces châteaux forts nous racontent leur histoire et leur architecture, celle de l’époque féodale. C’est cette étrange beauté préservée du Moyen-âge, face à laquelle le lecteur demeure ébahi, qu’a su avec talent par son objectif magnifier Frédéric Chaubin. Châteaux d’Espagne, d’Italie et d’ailleurs, de pierres ou de briques, parfois rhabillés de gothique ou de baroque, vaincus pour d’autres par les intempéries ou un tremblement de terre, comment choisir ?

 


Des photographies pleines pages ou sur double page époustouflantes offrant au regard des châteaux perchés, massifs, des forteresses perdues ou cachées dans des paysages à couper le souffle, et livrant les secrets de leur construction, une architecture de pierre d’un autre temps qui fascine tant encore de nos jours… Les titres retenus pour les chapitres de ces splendides photographies révèlent à eux seuls cette fascination du photographe pour cette « Esthétique des ruines » venue du Moyen-Âge jusqu’à nous. Du « Jeux des pierres » en passant par cette « Survie verticale » qui caractérise certains de ces fascinants châteaux ou les métamorphoses de leur architecture, Frédéric Chaubin emmène son lecteur dans un voyage inédit dans le temps, bien « Au-delà des frontières »…
Un songe merveilleux de donjons, de tourelles et autres pont-levis…

 

« L’Heure bleue de Peder Severin Krøyer » ; Catalogue de l’exposition éponyme au Musée Marmottan Monet de Paris, Éditions Hazan, 2021.
 


C’est un superbe et riche ouvrage entièrement consacré au peintre danois Peder Severin Krøyer (1851-1909) que nous proposent les éditions Hazan. Un fait rare dans le domaine de l’édition qui mérite amplement d’être salué, car le peintre Krøyer sut peut-être mieux que quiconque rendre l’atmosphère singulière qui précède le crépuscule et enveloppe les rivages du Nord. À ce titre, Krøyer s’imposera comme le peintre de « L’heure bleue ». Successeur de Christen Købke, il fut un des peintres les plus reconnus et célèbres de son époque.
Peder Severin Krøyer entre à l’académie danoise royale des arts, il sera l’élève de Frederik Vermehren, puis à Paris de Léon Bonnat. Krøyer commencera alors une carrière officielle remarquée, l’alternant les voyages entre la capitale danoise, Copenhague, et Paris ; des allers-retours qui lui vaudront une carrière et un vaste réseau international que développent dans leur contribution Mette Harbo Lehmann, Lisette Vind Ebbesen et Dominique Lobstein.
À partir de 1882, l’artiste danois partagera son temps entre Copenhague et ce petit village de pêcheurs, Skagen, situé aux confins du Danemark et connu pour être un lieu privilégié de rencontres d’artistes. En ce lieu lointain, là où les eaux de la mer Baltique et de la mer du Nord se rejoignent, la lumière au crépuscule y apparaît incomparable, étonnamment cristalline, pure et claire. C’est cette « Heure bleue » à nulle autre pareille qui retiendra l’attention du peintre Krøyer. Des toiles déclinant toutes les nuances des bleus du Nord, ces heures de l’été nordique où le sable même des plages se teinte de bleu…
Mais Krøyer sut aussi s’imposer en figure majeure de la peinture de plein air nordique. Humaniste, il aimait peindre ses proches notamment lorsque la lumière et le soleil percent dans le vert des jardins, mais aussi les paysans ou les pêcheurs de Skagen. Des thèmes que développe de nouveau Mette Harbo Lehmann dans son écrit « Peder Severin Kroyer et la peinture de plein air danoise. »
Mais, la peinture de Krøyer se révèle plus naturaliste qu’impressionniste, ainsi que le souligne Erik Desmazières, membre de l’institut et Directeur du Musée Marmottan Monet. Le peintre trouvera notamment ses sources d’inspiration en effet dans le mouvement scandinave « La Percée moderne » initiée par Georg Brandes et dans le naturalisme notamment celui de Zola.
Ce sont ces œuvres admirables que nous donne à voir en une belle mise en page cet ouvrage. Des œuvres rarement réunies et provenant du musée de Skagen, mais aussi du musée de Göteborg, des musées de Copenhague, de Budapest et de Paris. Soulignons, enfin, que Krøyer fut le maître de toute une génération d’artistes danois dont Vihelm Hammershøi.

Ce magnifique ouvrage « L’Heure bleue de Peder Severin Krøyer » accompagne au titre de catalogue l’exposition éponyme du Musée Marmottan Monet qui devait ouvrir ses portes le 28 janvier 2021 jusqu’au 25 juillet 2021.
 

« Léon Spilliaert - Lumière et solitude » ; Catalogue d'exposition, 208 pages, 130 illustrations, 22,9 x 29,3 x 2 cm, Coédition Rmn - Grand Palais / Musée d'Orsay, 2020.
 


Si le nom de Léon Spilliaert (1881-1946) s’avère, certes, moins familier qu’un grand nombre de ses contemporains peintres tels Magritte, Ensor ou encore Delvaux… il n’en demeure pas moins un artiste important de la première moitié du XXe siècle, ainsi que le démontre le présent catalogue paru à la RMN.
La reproduction qui illustre la couverture de cet ouvrage offre déjà un aperçu de l’univers étrange et symbolique qui transparaît de son œuvre avec cette rue baignée de solitude d’où un trait de lumière surgit. « Lumière et solitude » tel est le titre de l’exposition retenu par le Musée d’Orsay pour cette rétrospective consacré à l’artiste belge. Les mondes esseulés qui envahissent les toiles du peintre ne laissent, en effet, de surprendre pour leur charge émotionnelle si profonde. Il est des épurements qui font signe, c’est le cas de Léon Spilliaert. Ses promenades nocturnes dans la ville d’Oostende ont gravé définitivement son travail avec cette idée de nuit intérieure qui progressivement se superpose à son œuvre.
Le symbolisme et l’expressionnisme pour l’art, mais aussi la philosophie avec Nietzsche, et Schopenhauer, sans oublier la littérature avec Lautréamont ajouteront à ces questionnements existentiels. Ses « Fillettes devant la vague » tout comme ses « Sirènes » semblent flotter sur les éléments, une « Chambre à coucher » devient subitement un laboratoire de lumière et de pénombre sous le pinceau de l’artiste.
L’autoportrait du peintre réalisé en 1908 devant un miroir menaçant s’avère être à lui seul tout un programme, visage fantomatique à l’œil exagéré, scintillement étrange de la matière dans une pénombre omniprésente… Entre Ensor, Chirico et Magritte, les univers brumeux du peintre Spilliaert ne sauraient laisser indifférents ainsi qu’en témoigne ce passionnant catalogue.

 

« Giorgio Morandi ; La collection Magnani-Rocca » sous la direction de Guy Tosatto, Stephano Roffi, Sophie Bernard et Alice Ensabella ; Couverture cartonnée, 22 x 29 cm, 110 illustrations, 256 p., Éditions In Fine, 2020.
 


Qui ne s’est jamais arrêté fasciné, happé, devant une toile du peintre italien Morandi ? Des natures mortes, principalement, à nulles autres pareilles, ce dépouillement si habité, ce mystérieux équilibre dont l’attraction reste énigmatique… Mais connaît-on pour autant cet artiste majeur du XXe siècle que fut Giorgio Morandi (1890-1964) ?
C’est tout le mérite de ce superbe ouvrage que nous donner à rencontrer un autre Morandi au travers du regard de l’un de ses plus grands collectionneurs, Luigi Magnani (1906-1984). Car, les liens qui unissaient Luigi Magnani à Morandi n’étaient pas seulement de pures relations d’un collectionneur d’art avec un artiste, mais reposaient sur des liens d’admiration et d’amitiés profonds, ainsi que le développe Alice Ensabella dans son écrit « Giorgio Morandi chez Luigi Magnani ; Histoire d’une collection et d’une amitié ». Aussi est-ce un Giorgio Morandi plus intime qu’à l’accoutumée que le lecteur pourra rencontrer en ces pages.
Une approche intimiste avec pour cadre la collection Magnani-Rocca composée de soixante toiles, gravures, aquarelles et dessins. Stefano Roffi, Directeur scientifique de la Fondation Magnani-Rocca, ouvre pour le lecteur dans son texte « Luigi Magnani. Le Seigneur de la villa des chefs d’œuvre » justement les portes de cette fabuleuse demeure abritant la célèbre collection Magnani-Rocca. Des natures mortes aux objets, bien sûr, mais aussi retenant des fruits et fleurs, ou encore cette « Nature morte aux instruments de musique » de 1941, dont le thème lui fut (difficilement) imposé par Luigi Magnani… Le lecteur découvrira également des paysages dont le célèbre « Cortile di via Fondazza » à Bologne où résida l’artiste ou encore cette autre nature morte rare « Nature morte métaphysique » de 1918, Morandi n’ayant travaillé à ce thème que pour une douzaine de toiles seulement. Des natures mortes dans lesquelles le lecteur retrouvera toute la poésie de l’artiste, une poésie singulière qui fut saluée par les plus grands poètes du XXe siècle, Yves Bonnefoy, Claude Estéban, mais aussi Philippe Jaccottet, ainsi que le rappelle dans sa contribution « Admirable tremblement. Giorgio Morandi, peintre des poètes. » Sophie Bernard.
Sous les influences de Chirico, de Carlo Carra, puis de Giotto, de Piero della Francesca, et surtout, bien sûr, de Cézanne, Giorgio Morandi n’a eu cesse de saisir l’énigmatique relation des apparences, de la réalité et de « la vérité en peinture ». « Un défi qui détermine l’aventure de toute une vie. Là est le mystère Morandi… » souligne en préface Guy Tossato, Directeur du Musée de Grenoble.
L’ouvrage offre, enfin, au lecteur de découvrir l’univers intimiste de l’artiste en retrouvant Luigi Ghirri dans l’atelier même de Morandi, une visite permettant à Anne Malherbe d’appréhender « L’œuvre (de Morandi) au prisme de l’atelier ».

Ce remarquable ouvrage est publié aux éditions In Fine à l’occasion de l’exposition consacrée à Giorgio Morandi au Musée de Grenoble qui devait ouvrir le 12 décembre 2020 jusqu’au 14 mars 2021.

 

« Jheronimus Bosch » de Marco Bussagli ; 245 x 340 mm, 320 p., Éditions La Martinière, 2020.
 


La valeur des travaux de l’historien de l’art italien Marco Bussagli n’est plus à démontrer et la présente monographie entièrement consacrée au peintre Jheronimus Bosch, dit Jérôme Bosch (vers 1450-1516), vient confirmer une nouvelle fois cette excellence.
Bosch est l’un des peintres majeurs du mouvement des primitifs flamands. Si ses univers fantastiques sont bien connus désormais du grand public, les études consacrées au caractère et à la biographie de cet artiste secret demeurent plus rares. Or, c’est justement ce voile qu’a souhaité lever Marco Bussagli en un ouvrage tenant à la fois du beau livre d’art grâce à sa remarquable iconographie, mais offrant également une analyse scientifique de l’œuvre du peintre appuyée sur les recherches les plus récentes.
Jérôme Bosch suscite toujours l’étonnement au regard de la modernité de ses représentations fantasmagoriques. Ce qui pourrait laisser croire à l’inspiration d’un artiste contemporain s’avère néanmoins être le produit d’un esprit de son siècle, le XVe et début du XVIe s. L’artiste se démarque, cependant, assurément de ses contemporains avec ce bestiaire et ces créatures les plus étranges les unes que les autres. Par-delà le grotesque ou la drôlerie qui émaillent ces œuvres et dont les détails ont été soigneusement reproduits dans ce livre au format généreux, Marco Bussagli a fait choix d’aller au cœur de cette création grâce, notamment, à des études sur la culture flamande contemporaine de l’artiste – notamment des proverbes – qui expliquent avec pertinence la source de certains tableaux. De la même manière, Bosch présente une ferveur religieuse incontestable à l’origine de certaines de ces bêtes surgissant de nos peurs et de nos fantasmes, représentations picturales du péché et des désordres de l’homme. Bien entendu, en cela, Jérôme Bosch n’a pas tout inventé et un grand nombre du bestiaire se révèle directement inspiré de la mythologie et des sources sacrées, notamment si l’on songe aux fameuses descriptions de l’Apocalypse de saint Jean. Mais, au-delà de ces sources, reste qu’avec le peintre néerlandais, les monstres et autres bizarreries font souvent l’objet de surprenantes mutations opérées par le génie créatif d’un artiste en marge des canons de son époque, même si ce dernier appartenait à une confrérie œcuménique importante apte à apprécier son œuvre. Marco Bussagli explore afin de mieux appréhender l’œuvre du peintre les rares témoignages que nous possédons de la vie de Jheronimus. Une vie qui se déroula dans la tranquillité de Bois-le-Duc et de son atelier, auprès de son épouse, fille d’un riche aristocrate. Mais le génie créatif du peintre sera tel qu’il rayonnera sur de nombreux peintres malgré le faible nombre d’œuvres de lui parvenues jusqu’à nous, vingt tableaux et huit dessins attribués. De Raphaël à Escher en passant par Magritte ou Dali, nombreux seront, en effet, les artistes qui puiseront références ou inspirations dans cette œuvre flamande majeure qui reste encore de nos jours fascinante et dont ce splendide ouvrage permet d’en appréhender toute la richesse.

 

Steve McCurry : « À la recherche d’un ailleurs » ; 275 x 380 mm, 208 p., Éditions La Martinière Éditions, 2020.

 


Le photographe Steve McCurry n’est plus à présenter, tant ses prises de vues ont fait le tour du monde depuis longtemps déjà. À l’heure des crispations nationales et des revendications identitaires de tous bords, le regard porté sur le monde par cet esprit sans frontières apporte un vent d’espoir sous forme d’ouverture. Ce ne sont pas moins de 100 photos iconiques de Steve McCurry qui se trouvent ainsi publiées pour la première fois par les éditions de La Martinière en un splendide livre grand format (275 x 380 mm), offrant tout l’espace nécessaire à ces prises de vues époustouflantes. Le photographe américain traque depuis quarante ans ce qu’il nomme l’inattendu, cet instant bref, souvent impromptu, qui révèle l’essentiel. Son fameux portrait de la jeune Afghane a marqué les consciences pendant la guerre d’Afghanistan. Cet esprit libre a parcouru le monde entier, de l’Afghanistan à l’Éthiopie, de la Chine au Guatemala. Les couleurs saisissantes et profondes de ses photographies sont reconnaissables spontanément, telle celle retenue pour la couverture de cet homme photographié en Inde et dont le regard irradie l’ensemble du cliché. Celui qui rêvait, enfant, d’être un cinéaste documentaire a en quelque sorte dépassé ses attentes. Steve McCurry offre en effet en ces pages plus qu’un documentaire, mais bien un témoignage à la fois engagé, et sans prosélytisme, de cet ailleurs qui constitue notre humanité. Mais le photographe ne verse pas pour autant dans l’angélisme ou la militance « pleine conscience ». Certaines de ses photographies révèlent aussi ce que la vie peut réserver de pénibilité et de dureté. Ni misérabilisme, ni voyeurisme, l’objectif de Steve McCurry accompagne les protagonistes dont il emprunte seulement une image ou un reflet, tout en veillant à en préserver l’intégrité. À l’heure où les voyages internationaux sont quasiment suspendus, cet ouvrage réserve de belles découvertes et des dépaysements inattendus et riches d’enseignements !

 

« Greece François Halard » ; Photographies de François Halard, collection Fashion Eye, édité par Patrick Remy ; 23,5 x 30,5 cm, Reliure en tissu sérigraphié, 96 p. ; Edition bilingue français – anglais, Louis Vuitton éditions, 2020.
 


La passion de l’antique a gagné depuis longtemps le photographe François Halard qui livre avec « Greece » de la nouvelle collection « Fashion Eye » des éditions Louis Vuitton un témoignage des plus éloquents offrant au regard cette atmosphère méditerranéenne à nulle autre pareille. Une atmosphère qui transparaît avec talent dans ces inoubliables photographies capturées notamment dans la superbe île de Symi.

 


Célèbre pour ses photographies d’intérieurs, c’est l’esprit des lieux de la Grèce cher à Lawrence Durrell que cet esthète raffiné a imprimé à ses prises de vues. L’âme marmoréenne des sculptures antiques transparaît au fil des pages, trouvant un écho dans la blancheur immaculée de la chaux, elle-même magnifiée par toute une déclinaison de bleus que seule la Grèce a su inspirer. Ces vibrations antiques bien perceptibles et sans affects, se révèlent sur les ombres des oliviers que même le soleil écrasant ne parvient à atténuer. Le regard énigmatique d’une tête antique scrute tout autant le lecteur que lui-même cherche à en percevoir les profondeurs. L’amoureux des couleurs qu’est François Halard exulte également avec ces photographies de fresques byzantines, ode aux plus beaux mariages de couleurs, alors qu’un simple mur laisse percevoir cette patine des temps venant souligner l’âme des lieux.

 


La quête est éternelle et François Halard ne cherche pas autre chose que l’origine de la lumière, ce rayonnement qui façonne tout autant les murs immaculés d’une chapelle ou transcende une vue de Delphes inspirée.

 

 

Celui qui fut porté très jeune dans l’univers de la mode, puis dans celui de l’architecture d’intérieur, poursuit cette quête du beau par l’art de la photographie, un témoignage saisissant qui trouve dans ces lieux aux multiples vibrations une palette de couleurs dont il a su saisir toutes les nuances.
À la lecture de ce somptueux album, nul doute que le lecteur sera transporté dans ces latitudes égéennes pour n’y plus revenir !

 

Les Arts décoratifs en Europe, sous la direction de Sophie Mouquin, avec Agnès Bos et Salima Hellal ; 650 illustrations couleurs, relié sous jaquette et étui illustrés, 24,5 x 31 cm, 608 p., 50e volume de la collection de référence "L'Art et les grandes civilisations", Éditions Mazenod, 2020.
 


Cet ouvrage consacré aux arts décoratifs en Europe marque le 50e volume de la fameuse collection « L’Art et les grandes civilisations », une collection qui a fait la réputation des éditions Mazenod. Ce bel ouvrage, dernier-né de la collection, vient à plus d’un titre consacré un domaine de l’art longtemps et injustement resté à l’arrière-plan des autres disciplines jugées jusqu’alors plus nobles telles la peinture ou la sculpture… À la lecture de ce splendide ouvrage, riche de plus de 600 pages et bénéficiant d’une époustouflante iconographie avec 650 illustrations couleurs, nul doute que ce jugement hâtif relèvera inexorablement des idées reçues.
C’est tout le mérite de cette formidable entreprise initiée par Sophie Mouquin avec Agnès Bos et Salima Hellal que d’offrir une étude à la fois complète, riche et accessible sur ce foisonnement d’arts qui, autrement, pourrait quelque peu perdre le lecteur. La période couverte apparaît vertigineuse puisqu’elle débute par l’incontournable Renaissance, pour s’interrompre à l’aube de la Seconde Guerre mondiale… Grâce à une approche didactique, et au ton plaisant, dressant non seulement un panorama complet, mais invitant, par ailleurs, à un approfondissement des facteurs ayant présidé à ces créations artistiques en Europe, l’ouvrage se laisse agréablement découvrir et lire.

 


Préfacé par le prince Amyn Aga Khan, grand amateur d’art, cet ouvrage permet, en effet, d’entrer littéralement au cœur de la création selon les époques par l’étude des techniques et des lieux de production. Entre art et artisanat, univers de collectionneurs et autres amateurs, chaque œuvre porte en elle cette alchimie unique d’orfèvrerie du beau et de l’utile. C’est ce dialogue intime qui se trouve évoqué, expliqué et illustré par les auteurs sur près de quatre siècles de création d’arts décoratifs dans toute l’Europe, et souvent bien au-delà, les incessants contacts avec l’Orient et le reste du monde présidant également à grand nombre de réinterprétations et créations. Il suffira pour s’en convaincre d’admirer ces pages consacrées aux influences de la Chine avec l’art de la porcelaine ou encore les poteries du Japon, décloisonnant les domaines pour de nouvelles inspirations au cœur de l’Europe. Cette vitalité et richesse forcent l’admiration grâce à l’abondance d’une iconographie rigoureusement choisie afin d’illustrer au plus près ces développements éclairants.
Au terme de ce remarquable ouvrage, le regard se trouve rasséréné par tant de beauté et d’intelligence, une somme d’exception incontournable qui redonne un peu d’espoir en ces temps troublés.

 

« Les Textiles », Sous la direction de Hugues Jacquet ; Coll. Savoir & Faire, Fondation d’entreprise Hermès Éditions Actes Sud, 2020.
 


Avis aux amateurs d’étoffes et de tissus, le quatrième volume de la fameuse collection « Savoir & Faire », aujourd’hui déjà largement saluée, vient de paraître aux éditions Actes Sud en partenariat avec la célèbre Fondation d’entreprise Hermès. Le nouveau volume de cette véritable encyclopédie, est entièrement consacré aux « Textiles » en tous genres, un matériau plus ancien que l’on pouvait le penser...
Un ouvrage incroyable, sous la direction d’Hugues Jacquet, mettant parfaitement en lumière l’extraordinaire diversité des textiles, sur une échelle tant historique que géographique. Plus de 400 illustrations viennent livrer au regard cette fabuleuse variété qu’offre ce tissu, nommé « Textile », que ce soit dans sa culture, ses pratiques ou ses usages.
Pour l’appréhender, pas moins de quatre chapitres ; L’ « Art des textiles » dévoilant son langage et retraçant sa longue histoire que ce soit en matière de dentelle, de tapisserie, de passementerie, etc., débute ce passionnant panorama abondamment illustré par des reproductions anciennes jusqu’aux textiles les plus modernes. L’ouvrage se clôt sur l’état actuel des filières du textile dans l’optique d’une approche responsable et écologique, en passant par les techniques de teintures et d’impression balayant les savoirs et couleurs du monde entier ou encore « Les textiles techniques », dont beaucoup nous entourent déjà de nos jours. Que de découvertes suscitant curiosité et étonnement du lecteur pour ce matériau à la fois si présent et si mal connu. Connaissez-vous ainsi les « Smart textiles » ou encore ces étranges rideaux à la pointe de la modernité ?
Tissu devenu incontournable, la richesse de l’étude des textiles exigeait assurément les contributions de plusieurs experts – universitaires, chercheurs, historiens d’art, etc. – afin de mieux appréhender l’histoire et les techniques de ce fascinant matériau existant depuis l’aube de l’humanité.
S’appuyant ainsi sur les contributions de plus de trente-cinq auteurs, c’est toute son histoire d’hier à aujourd’hui, ses techniques, et surtout l’extrême variété de cet extraordinaire tissu, de ses traces les plus anciennes, préhistoriques, à son usage le plus actuel et contemporain que le lecteur découvrira dans ce fort volume.
« Les textiles », un voyage et des horizons à l’infini…

 

Jonathan Elphick : « Oiseaux » ; Avant-propos du Dr Robert Prys-Jones ; Traduit par Eric Wessberge ; Relié, 27.3 x 28.8, 336 p., Éditions Delachaux et Niestlé, 2020.
 


Ce sont des planches uniques et splendides que livre au regard Jonathan Elphick, zoologiste et spécialiste en ornithologie, dans cet ouvrage au grand format carré entièrement consacré à l’art ornithologique et publié aux éditions Delachaux et Niestlé.
Véritable histoire magnifiquement illustrée de l’art ornithologique, le lecteur découvrira au fil des pages la représentation de centaines d’oiseaux allant de la préhistoire à nos jours. D’exceptionnelles gravures, lithographies, peintures ou aquarelles, signées des plus grands artistes animaliers, Audubon Bauer, Gould ou encore MacGillivray, provenant du remarquable fonds du Natural History Museum de Londres, et révélant chacune à leur manière tout autant une quête d’une grande exigence esthétique que celle d’un rigoureux travail scientifique.
C’est ce même souci qui a guidé l’auteur de ce magnifique ouvrage, Jonathan Elphick, offrant à la lecture un texte extrêmement bien informé et documenté livrant toute l’histoire de l’art ornithologique, de la représentation, édition ou muséographie des oiseaux en passant par leurs classifications. Un travail de plusieurs années de recherches servi en ces pages par un riche texte et une mise en page des plus soignées.
Que ce soit les premières images d’oiseaux préhistoriques qui nous sont parvenues, des peintures de l’Antiquité ou surtout des planches exceptionnelles de « L’Âge de l’exploration (1650-1800) » ou de « L’Âge d’or de la lithographie (1850-1890) » jusqu’aux représentations les plus récentes, ce ne sont que subtilités et couleurs de plumages, finesse des nuances et détails, observations rigoureuses des attitudes et postures d’oiseaux des cinq continents. Le regard reste notamment attaché à ces nuances infinies et subtiles de cette huppe fasciée du XVIIIe siècle, admiratif devant les couleurs chatoyantes de ce Pic minium également du XVIIIe siècle, ou encore fasciné par ce luxe de détails et couleurs de ce Tragopan de Temminck du XIXe siècle… Des planches qui ne peuvent que susciter attention, admiration et une curiosité infinie. Le lecteur demeure ébloui devant tant de beauté, de variétés et nuances que donnent à voir ces représentations pour certaines jamais encore reproduites et montrées au grand public. Ainsi que le souligne le Dr Robert Prys-Jones dans son avant-propos : « ce livre est la démonstration du rôle tenu par plusieurs générations de brillants artistes au XIXe et au XXe siècle dans la diffusion progressive du savoir ornithologique auprès d’un public avide de connaissances scientifiques et de plaisir esthétique ».
Un ouvrage aussi érudit qu’accessible offrant une esthétique soignée et exceptionnelle qui ne peut que s’imposer en ouvrage de référence et réjouir tout autant scientifiques, amateurs ou passionnés d’ornithologie.

 

« Les Contes de Perrault illustrés par l’art brut » ; Introductions de Bernadette Bricout et Céline Delavaux ; Direction scientifique de l’iconographie : Céline Delavaux ; 135 œuvres d’art brut du XXe siècle à nos jours, 84 artistes présentés dans des notices biographiques ; Relié sous coffret, 24,5 × 33 cm, I 374 p., Diane de Selliers éditions, 2020.
 


Les Contes de Perrault comptent depuis longtemps parmi le patrimoine non seulement littéraire, mais également populaire depuis cette fin du XVIIe siècle où ils furent composés. C’est en fait de onze contes dont il s’agit, trois en vers et huit en prose, ces derniers ayant pour titre Contes de ma mère l’Oye. Leur seul nom ne pourra qu’évoquer des souvenirs d’enfance à tout à chacun : La Belle au Bois dormant, Le Petit Chaperon rouge, Le Chat botté, Cendrillon, Le Petit Poucet, Riquet à la houppe… Initialement parues en volumes séparés, ces histoires furent réunies en un seul recueil, un siècle plus tard. Les éditions Diane de Selliers ont eu l’heureuse initiative de faire revivre ces trésors de la plus belle manière qu’il soit grâce à cette somptueuse édition.

 


Comme à l’accoutumée, l’alliance de l’image et du texte se trouve au cœur de cette belle réalisation, un impressionnant travail réalisé par Céline Delavaux à partir de 135 œuvres d’art brut. Un choix tout aussi radical que convaincant pour ces contes passés depuis longtemps dans l’inconscient collectif de si nombreuses générations de lecteurs. Les psychanalystes ont, en effet, trouvé dans ces récits un terrain de prédilection, des histoires de loup et de Chaperon rouge, de Barbe bleue réservant un terrible sort à ses épouses, sans parler de Cendrillon et de son fameux Prince charmant…
Pénombre et lumière, angoisses et espérances, les contrastes ne manquent pas dans ces histoires héritées pour la plupart de l’oralité et recueillies avec l’élégance littéraire de Charles Perrault au XVIIe siècle. Ces émotions véhiculées par les récits, souvent cruels, de Perrault trouvent un nouvel éclairage grâce à l’art brut. Ces artistes ont, en effet, cherché à dépasser l’académisme pour une expression libre de contraintes artistiques et culturelles, ainsi que le souhait Jean Dubuffet, auteur de cette expression. Marginaux, prisonniers, reclus, mystiques, illuminés de toute sorte, ont livré des œuvres, pour certaines d’entre elles, puissantes et émaillées par de si nombreuses failles...

 


Ce sont ces paradoxes qui servent d’écrin et qui ont été merveilleusement retenus par Céline Delavaux en contrepoint des contes de Perrault. La fragilité de la condition humaine soulignée par tous ces contes entre en vibration avec celle qui a été très souvent le moteur et l’élan d’une expression artistique à fleur de toile de ces artistes tels August Walla, Jean Pous, Aloïse Corbaz, Marcel Drouin, Henry Darger, et bien d’autres encore.

 


Du chaos peut naître la lumière, ce lux fiat de l’impossible alors que la pénombre semble impénétrable. À l’image de Carl Gustav Jung et de Bruno Bettelheim explorant la fonction des contes de fées sur la structuration psychique des enfants, l’art brut dévoile certains aspects de ce qui demeure non énoncé ou ineffable. Dans cette manifestation des affects, des vérités remontent à la surface et éclairent ces textes selon la propre interprétation qu’en donnera chaque lecteur. Dans ce jeu de réseaux multiples ouvert et laissé libre par cette remarquable édition, une certitude demeure : Quel plaisir que de redécouvrir les Contes de Perrault dans cette splendide édition d’exception !

 

« Atlas de la grotte Chauvet-Pont d'Arc » sous la direction de Jean-Jacques Delannoy & Jean-Michel Geneste, 384 p., 626 illustrations, 353 photographies, 154 cartes, 110 graphiques, 9 tableaux. Edition toilée sous jaquette, Éditions Maisons des Sciences de l’Homme, 2020.
 


À découverte exceptionnelle, ouvrage d’exception, telle est la première impression qui domine en découvrant cette publication de poids – 8 kg ! – au sens propre et figuré… Il faut reconnaître que le site découvert en 1994 allait rapidement révéler une richesse inimaginable pour tous les spécialistes appelés à son chevet. Jean Clottes eut, le premier, l’heureuse initiative de protéger les lieux afin d’éviter les erreurs commises pour Lascaux, ainsi qu’il en témoigna dans Lexnews : « Si vous prenez l’exemple de la grotte Chauvet, j’ai tout d’abord monté un programme de recherche et une équipe réunissant de nombreux spécialistes de différentes disciplines (géologues, spécialistes des charbons, etc.) avant d’entreprendre les premières recherches. Mais avant de faire quoi que ce soit, nous avons protégé les sols. Ce qui est à la base de tout, c’est en effet la protection du site. Si on ne peut pas garantir cela, nous n’y allons pas ! Il y a alors des alternatives comme explorer de loin, avec des caméras, etc. Toutes sortes d’analyses sont pratiquées à partir du moment où elles n’ont pas une emprise destructrice sur le milieu " (lire l’interview complète de Jean Clottes) Grâce à ces précautions, l’immense champ de recherche sur la grotte et ses innombrables représentations pariétales attribuées au Paléolithique récent aux alentours de 36 000 – 37 000 ans allait pouvoir débuter dans un environnement préservé et d’une fraîcheur inégalée.

 


Cet imposant Atlas élaboré par Jean-Jacques Delannoy et Jean-Michel Geneste réunit dans ce premier tome l’ensemble de ces recherches pluridisciplinaires évoquées précédemment en un ouvrage à multiples lectures, celle du spécialiste, bien entendu, qui y trouvera l’état des lieux des recherches les plus poussées sur ce site, mais aussi le lecteur avisé souhaitant s’immerger dans l’intimité la plus impressionnante de la grotte grâce à l’iconographie exceptionnelle réunie à cette occasion.
L’ouvrage est divisé en quatre parties : méthodologie, contexte, cartographie des sols et conservation. Le nombre de cartes réunies laisse une petite idée de l’immense travail accompli en une vingtaine d’années, offrant ainsi une synthèse inégalée sur les analyses et représentations de données collectées par des équipes pluridisciplinaires. De plus, l’atlas offre des approches novatrices essentielles notamment quant à la spatialité des lieux d’activité et de créativité humaines, mettant ainsi en œuvre des découpages d’entités géographiques, sans exclure leur dimension symbolique.
Le contexte de la grotte Chauvet et son histoire se dévoilent, page après page, grâce au format exceptionnel de l’ouvrage. Parallèlement aux splendides peintures pariétales, la grotte a révélé un très grand nombre de témoignages, celui des sols avec ses différentes couches sédimentaires, riches d’enseignement pour ces périodes, mais également les nombreux ossements d’animaux (ours des cavernes, bouquetins, loups, etc.) qui l’ont parcourue et dont il est possible pour certains de retrouver leurs déplacements… De manière générale, ce sont les différentes facettes de la grotte, celle d’il y a 36 000 ans, qui se révèlent ainsi au lecteur, la végétation, le climat plus froid que de nos jours, accompagnent cette introduction de l’activité humaine dans la grotte, notamment sur ses parois. C’est alors l’occasion de nombreuses datations d’ossements d’animaux, mais aussi des charbons de bois utilisés pour les dessins. Une intrication étroite rapproche ces différentes occupations humaines et animales tant sur le plan matériel qu’abstrait sur les parois sans que l’on sache tout à fait tout de leurs détails. Un foisonnement immense de données se trouve ainsi rassemblé dans ce premier tome de cet Atlas qui en comptera au total trois, un travail sans équivalent et dont la qualité scientifique n’a d’égale que son invitation à littéralement entrer au cœur même de la Grotte Chauvet, comme si nous y étions !

 

« Modigliani » de Thierry Dufrêne, , Relié sous coffret illustré, 330 illustrations, 29 x 42 cm, 324 p., Éditions Citadelles & Mazenod, 2020.
 


Les qualificatifs élogieux ne manqueront pas pour évoquer la toute dernière parution consacrée au célèbre peintre « Modigliani » parue aux éditions Citadelles & Mazenod. Véritablement exceptionnelle, cette biographie menée sous la plume de Thierry Dufrêne l’est assurément à plus d’un titre, à commencer par la richesse de l’iconographie rassemblée admirablement rendue par le généreux format de l’ouvrage (29x42). Surtout, cet ouvrage entièrement consacré à l’un des plus grands artistes du XXe siècle apparaît, dès les premières pages, comme l’une des synthèses les plus inspirées sur le peintre et le siècle dans lequel il s’inscrit.

 


Thierry Dufrêne revisite, en effet, le mythe de l’artiste maudit qui a longtemps caractérisé le parcours et l’œuvre d’Amadeo Modigliani. Le biographe a multiplié les questionnements sur la genèse de son œuvre, réinterrogeant non seulement ses origines italiennes, mais également ses sources d’inspirations allant de Michel-Ange aux masques africains. Si, bien entendu, la place et le rôle joués par les artistes de Montmartre et de Montparnasse sur le jeune Amedeo seront déterminants, l’admiration pour Toulouse-Lautrec, mais aussi les approches de Gauguin, Degas ou encore Cézanne ne sauraient pour autant être négligées. Le lecteur comprendra rapidement que le musée imaginaire de Modigliani était complexe et touffu, à l’image de la société qui se dessinait, progressivement, sous ses yeux, au tournant du siècle.

 


Paris et les femmes resteront au cœur de son œuvre, ses portraits « sculptées » sur la toile révélant – sans s’y soumettre pour autant – toutes les influences artistiques de ses aînés, Picasso en tête. L’ouvrage parvient à force de démonstrations éclairantes appuyées par une iconographie convaincante a révélé toute l’extrême originalité et complexité de l’œuvre de Modigliani. Nombreux sont les courants de l’histoire de l’art qui trouvent en l’artiste une convergence lumineuse, renouvelant les thèmes abordés en de nouvelles inspirations. C’est notamment le cas pour ces inoubliables portraits de femmes - Jeanne, Hanka ou encore Lunia - dont les reproductions en grand format viennent souligner la luminosité de la palette de Modigliani. Les réalités sociales de son époque se trouvent ainsi sublimées par le regard posé par l’artiste, un regard métamorphosé par sa dernière période (1918-1919) après un long séjour sur la Côte d’Azur.
Une splendide monographie offrant une belle et riche étude qui indéniablement fera date,, autant par la force rhétorique de ses développements que pour la beauté du livre d’art.
 

« Formica » ; Textes d’Aymeric Mantoux et d’Oliver Kaepplin ; Broché avec couverture originale de l’artiste, 23 x 30 cm, 280 illustrations en quadri, 288 p., Éditions Actes Sud, 2020.

 


À souligner cette splendide et riche monographie consacrée au peintre Jean-Pierre Formica aux éditions Actes Sud. L’œuvre de Jean-Pierre Formica ne saurait laisser personne indifférent. Puisant au plus profond de la mémoire, faite de réminiscences, d’empreintes et de traces, elle glisse sur les ailes du temps et se rattache à la méditerranée pour mieux révéler une autre réalité, une réalité plus vivante … Le lecteur demeure, devant son œuvre, bien plus que simplement charmé ou séduit, mais littéralement fasciné, voire ensorcelé devant tant de diversité et de foisonnements !
Avec des textes signés Aymeric Mantoux et Olivier Kaepplin, ce bel et fort ouvrage de plus 280 pages, richement illustré, offre une très belle mise en lumière de cet œuvre à la fois extrêmement diversifié et d’une étonnante continuité de recherches et d’expression. Une continuité poursuivie au travers de multiples périodes ou séries comme pour toujours mieux se rapprocher de ses secrètes sources d’inspiration. « Artiste singulier », ainsi que le nomme Olivier Kaepplin en son introduction, c’est avec une diversité de techniques et matériaux qu’il poursuit, en effet, son œuvre, que ce soit la peinture (acrylique sur papier, huile sur toile) qu’il privilégie ces cinquante dernières années ou le dessin (aquarelle, fusain), le bronze, la céramique ou encore la sculpture sur sel. « Dessinateur, peintre, sculpteur, graveur, l’artiste est tout à la fois. Il a bien entendu eu ses périodes, ses phases. Mais s’est toujours refusé aux compromis, à la mode, au marché. Il n’a jamais douté de ses ruptures qui lui permettaient de se retrouver, d’être fidèle à lui-même. » écrit Aymeric Mantoux.
Jean-Pierre Formica n’a de cesse de chercher et questionner la mémoire, « Les mythes », « La nature », le « Révélé et dévoilé » et de nous en restituer les échos avec cette puissance et poétique qui lui sont propres. Une identité qui puise aux sources de la Méditerranée et du sud. Alternant les couleurs éclatantes et les sombres profondeurs, les explosions, répétitions et les statues de sel, il se renouvelle toujours et encore pour mieux capter et restituer. Pluie, corps, lumière ou nature répondent à cette étrange mémoire toujours plus insolite et secrète. En témoignent les splendides illustrations pleine page, voir plus larges encore pour certaines se dépliant, et présentées en ces pages judicieusement selon une progression thématique choisie.
Les écrits, tant d’Olivier Kaepplin en introduction que celui d’Aymeric Mantoux qui vient clore l’ouvrage, livrent au lecteur les multiples facettes tant de l’artiste que de l’homme du Sud qu’il est.
Une remarquable monographie qui permettra assurément d’attendre et de préparer avec patience et un plaisir certain les nombreuses expositions qui seront consacrées à Jean-Pierre Formica au printemps prochain en 2021. (Arles, Paris, Montpellier et Sète).

 

« Peter Beard » de Nejma Beard, Relié, 25,8 x 37,4 cm, 770 p., Édition multilingue: Allemand, Anglais, Français, Collection XL, Editions Taschen, 2020.
 


L’artiste Peter Beard disparu au printemps 2020 a mené sa vie sous le signe de l’art et de la rencontre. Celui qui connut Karen Blixen, contribuant à son amour pour l’Afrique, n’a eu en effet de cesse sa vie durant d’entretenir un dialogue permanent avec ses sujets de curiosités et d’émerveillements. Ces passions furent consignées dans d’innombrables journaux intimes qui deviendront rapidement des œuvres d’art en tant que telles. Esprit foisonnant et curieux, Peter Beard fera la connaissance d’artistes aussi différents que Francis Bacon, Salvador Dali, Andy Warhol avec lesquels il collaborera. Il réservera également dans ses créations une place de choix pour les plus belles femmes aux États-Unis, comme en Afrique, ainsi qu’en témoignent les nombreuses photographies iconiques rassemblées dans cette somptueuse monographie que lui consacre son épouse Nejma Beard poursuivant aujourd’hui le legs de son mari.

 


Cet ouvrage d’art qui a été épuisé en peu de temps lors de sa sortie est aujourd’hui, enfin, de nouveau disponible en un seul grand volume pour le plus grand plaisir des lecteurs appréciant ces rencontres entre univers jusqu’alors éloignés, nature sauvage africaine et univers de la mode, les plus beaux mannequins sur fond d’insectes et autres cabinets de curiosités… Le monde intérieur de Peter Beard s’ouvre ainsi et se donne à voir comme une œuvre d’art à part entière, ce qui n’aurait pu être qu’une vie de dilettante se métamorphosant en création.

 


L’homme sut également se faire un défenseur engagé de la nature et de la cause animale en Afrique alors que cette attitude était loin d’être tendance dans les années 60 et 70. Peter Beard qui avait acheté un grand domaine en Afrique n’hésita pas à dénoncer crûment les ravages de la modernité occidentale sur ces équilibres de plus en plus fragiles, notamment quant aux éléphants du Tsavo décimés par la famine.

 

 

Photographies et collages se font dès lors témoins de ces excès parmi les traces de sa propre vie tels ces cartes postales, tickets, billets, coupures de presse, rassemblés en d’esthétiques collages commentés de sa calligraphie soignée. Un ouvrage en forme de témoignage artistique d’une vie engagée.

 

« Ciao » de Mario Testino ; Relié, 25,8 x 36 cm, 254 p., Editions Taschen, 2020.

 


C’est une véritable et amoureuse ode à l’Italie que livre Mario Testino dans ce splendide ouvrage des éditions Taschen. En un format généreux, à l’image du pays auquel il rend hommage, « Ciao » invite en effet le lecteur à découvrir non seulement les villes italiennes de légende, telles Naples, Rome, Venise, Florence, mais aussi et surtout l’âme de ce pays et de son peuple par sa culture, sa gastronomie, son art de vivre, sans oublier, bien sûr, pour ce célèbre photographe qu’est Mario Testino, la mode.

 


Mario Testino a, en ces pages, souhaité réunir ses plus belles photographies personnelles, des clichés jamais publiés, tel un témoignage intime de son immense œuvre. Péruvien de naissance, le grand photographe qui a très tôt conclu une alliance de cœur avec l’Italie. Les premières images donnent la tonalité de cet ouvrage coloré et passionné avec tour à tour un magnifique drapeau italien ornant la façade d’un bâtiment public à Naples suivi d’une bande de jeunes Napolitains en joyeuse virée dans une automobile…

 

 

 Clochers et tour en Vespa font également bon ménage en Italie, mais Mario Testino n’a pas pour autant souhaité proposer un guide touristique et encore moins des clichés ressassés. L’œil du photographe sait saisir des instantanés puissants et évocateurs, en couleur, comme dans de sublimes noir et blanc. Les magnifiques terrasses de café de la Piazza San Marco à Venise rivalisent de raffinement avec les majestueux escaliers de palais. Mais Mario Testino n’en oublie pas, non plus, pour autant son regard de photographe de mode avec ces jeunes saisis sur le vif ou ce mannequin arborant fièrement la dernière robe d’une célèbre Maison de haute couture… Chaque détail compte sous l’objectif de Mario Testino et cette scène impromptue saisie sur le vif entre le mannequin Éva Herzigova croisant une dame âgée romaine toutes deux en manteau de fourrure vaut plus d’un discours !

 


L’Italie de Testino, c’est mettre au même plan une féerique vitrine de Pasticceria et un intérieur cossu d’un antique palais. Nulle affectation dans ces contrastes, mais un amour sincère pour une patrie et une culture qui se déclinent, ici, en trois parties « Sur la route », « À la mode » et « Bord de mer » afin de saisir l’esprit italien. Une âme italienne si bien perçue par le photographe, qu’il parvient à nous la transmettre grâce à ses remarquables photographies et à cet amoureux témoignage !

 

Didier Ben Loulou : « Sanguinaires », éditions La table Ronde, 2020.
 


Connu pour ses liens privilégiés avec la Méditerranée, après Marseille, Jérusalem, Athènes…, le photographe Didier Ben Loulou nous emmène pour son dernier album en Corse. Un ouvrage des plus réussis, paru aux éditions La Table Ronde, et livrant des prises de vue de l’Île de Beauté bien loin des sentiers battus et rebattus. C’est en effet, une île, certes, toute de beauté, mais surtout de vie et de contrastes, également inquiétante et inhabituellement crépusculaire, que donnent à découvrir les photographies de cet album. Une poésie qui n’appartient qu’au photographe, quelque peu esseulée, et qu’annoncent les citations du poète Yves Bonnefoy ou encore de Fernando Pessoa mises en exergue. Aussi est-ce un beau défi que relève avec ce dernier ouvrage ce photographe qui a su imposer, ces dernières décennies, sa propre griffe dans le monde de la photographie.
L’ouvrage s’ouvre sur ce premier cliché, une Corse sombre entre ciel et mer, où filtrent des rayons de vie et de mystère, et où dansent au premier plan d’étranges mosaïques de couleur, telle une invitation à entrer dans un monde à part, contrasté et puissant. Une tonalité de vue que confirment ce palmier en contre-jour et sa balustrade blanche sur fond d’orage. Ce sont ces ciels d’orage, tourmentés, aux sombres et nombreux nuages qui viennent par la subtile magie de l’objectif du photographe sublimer la beauté et révéler l’âme de cette île à nulle autre pareille ; Les ocres de la terre corse, le bleu et le vert de la Méditerranée la berçant, la protégeant ou la fouettant, des paysages d’hier ou d’aujourd’hui, hors du temps, que viennent émailler quelques silhouettes…

 


Variations bien particulières d’une terre baignée d’une mer omniprésente, laissant surgir la force et la vie des couleurs de la flore et des fruits de Corse, le fragile rose des chardons, l’orange des mandarines… C’est la force d’une fin d’été qui s’immisce dans ces clichés, un lit au rose suranné, les ocres d’un mur, d’un pavage d’antan, ou qui explose avec la fougue du rouge sanguin d’une pastèque ouverte.

 


Un album puissant qui méritait assurément ce titre aussi étrange qu’évocateur, « Sanguinaires» (tiré du nom de la longue route longeant le littoral d’Ajaccio à la presqu’île de Parata) et offrant toute la force et les contrastes de la Corse, une âme et une beauté ombrageuses et sauvages que le photographe Didier Ben Loulou a su avec talent en ces pages concentrer.
 

 

« Chine », Livre de cuisine de Kei Lum Chan et Diora Fong Chan ; Relié, 150 illustrations couleurs, 720 p., 180 x 270 mm ; Editions Phaidon, 2020.
 


C’est une histoire de cœur et de goût pour cette cuisine extrême-orientale millénaire qui a nourri cette bible de la cuisine chinoise, ainsi que le rappellent en introduction les auteurs Kei Lum et Dioa Fong Chan. Contrairement à ce que pensent de trop nombreux Occidentaux ne s’étant jamais rendus en Chine, cette cuisine compte parmi les plus riches et plus variées, une richesse bien souvent occultée – il est vrai - par certains restaurants installés en occident… Afin de rappeler cette extrême diversité qui se confond avec les nombreuses cultures régionales de Chine, 650 recettes ont ainsi été réunies dans cet ouvrage ; Une somme culinaire aux mille saveurs considérée comme la référence en la matière.
Contrairement à certains livres de recettes, Kei Lum et Dioa Fong Chan ont non seulement testé chaque recette, mais ont surtout fait en sorte qu’elles soient réalisables par un particulier, à domicile. Le couple marié depuis plus de 40 ans a voué sa vie à cette passion qui trouve sa consécration dans ces pages écrites avec générosité comme ils le rappellent dans leur témoignage d’enfance débutant cet ouvrage somptueux doré sur tranches avec ses remarquables illustrations.

 


Ce ne sont pas moins de 30 régions chinoises qui livrent, ici, le secret de leur gastronomie souvent millénaire. Certaines recettes seront bien entendu familières aux amateurs de cuisine asiatique tels les fameux travers de porc sauce aigre-douce, pâtés impériaux ou encore les succulents Dim sum. Mais, la surprise viendra assurément de ces mets plus méconnus tels le congée à la mode Laiwam ou le Choy Sum aux feuilles de moutarde marinées… Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les recettes sont souvent pour la plupart parfaitement accessibles en occident. Le lecteur curieux et gourmet y retrouvera toutes les méthodes traditionnelles de préparation et cuisson. Seule condition étant de réunir les ingrédients nécessaires à leur préparation, mais les auteurs ont fait en sorte de toujours garder à l’esprit la faisabilité de ces plats et proposent des mets de substitution le cas échéant. Cette bible qui trouvera assurément bonne place dans les cuisines des amateurs d’exotisme rappelle en ouverture l’esprit même de la cuisine chinoise, une cuisine faite de partage et de. Soupes, hors d’œuvre, nouilles, poissons, fruits de mer, volailles et viandes, œufs, tofu, desserts, rien n’a été omis, y compris les plats de fêtes et même des recettes de haute gastronomie telles celles du grand chef étoilé Samuel Lee du Shang Palace qui sera présenté prochainement dans nos colonnes.
Un ouvrage aussi riche et savoureux sur le plan culinaire qu’un voyage au long cours !

 

« Carole A. Feuerman ; Fifty Years of Looking Good », de John T. Spike, John Yau et Claudia Moscovici ; Version anglaise, 24 x 30 cm, 192 p., 120 illustrations couleur, Éditions Scheidegger & Spiess, 2020.

 

 

Premier et unique ouvrage à être consacré à l’hyperréalisme sculptural, et plus particulièrement à la sculptrice Carole A. Feuerman, pionnière et l’une des plus grandes représentantes américaines en ce domaine. À ce titre, cet ouvrage qui vient de paraître aux éditions Scheidegger et Spiess mérite attention !
Les créations de l’artiste américaine offrent un état d’esprit et une profonde réflexion sur les corps et les visages, masculins, âgés parfois, mais avant tout et surtout féminins. Loin des corps aux attraits séduisants ou érotiques stéréotypés, ce qui anime l’artiste est avant tout cette force et cet équilibre qui fondent toute survie. Le visage serein d’une femme, une posture introspective ou une pleine conscience de soi… Un regard sur la femme souvent loin de celui des hommes.

 


Les sculptures de Carole A. Feuerman sont marquées de cette féminité et beauté plastique singulière qui la caractérise et en fait une des plus grandes artistes de l’hyperréalisme américain aux côtés de Duane Hanson et John De Andrea. Dans ces corps et visages à la fois lisses et vibrants de réalisme se glissent la sérénité de femmes libres, le bien-être de la femme détachée, la douceur des sphères et cette enveloppante fluidité de l’eau quasi omniprésente… Piscine, maillots et bonnets de bain. Mais, aussi des sculptures de corps en bronze ou écailles de métal aux fulgurantes réminiscences hellénistiques… L’œuvre de Carole A. Feuerman est à la fois surprenante, captivante et fascinante. Peu d’artistes laissent si peu indifférents…

 


C’est toute la richesse de l’œuvre de cette pionnière et avant-gardiste de l’hyperréalisme américain que le lecteur pourra découvrir dans ces pages appuyées par une splendide et large iconographie couleur. Lui seront également révélés les secrets de l’artiste, les divers matériaux et techniques utilisés. Un ouvrage complet sous les plumes de John T. Spike, historien et critique d’art, John Yau et Claudia Moscovici offrant une splendide et réelle mise en lumière de l’évolution et du travail de l’artiste, « Survival of Serana », « Monumental Quan » et « Chistina »...
Née en 1945, Carole A. Feuerman s’est consacrée à sculpture dans les 70, le succès fut vite au rendez-vous, enchaînant expositions et galeries. Aujourd’hui, reconnue internationalement – on se souvient d’elle à la Biennale de Venise en 2017 et 2019, elle méritait assurément un bel ouvrage consacré à l’ensemble de son œuvre, et tel est bien le cas avec cette monographie intitulée judicieusement « Fifty Years of Looking Good », lui étant totalement dédiée aux éditions Scheidegger et Spiess.

 

« Le Corbusier ; Lessons in modernism » de Giuliana Altea et Antonellla Camarda ; 22 x 28 cm, 184 p., Version anglaise, Edition Scheiddeger & Spiess, 2020.
 


Le nom de Le Corbusier (de son vrai nom Charles-Édouard Jeanneret-Gris) est de nos jours irrémédiablement indissociable de l’architecture. Ce célèbre architecte et urbaniste, né en 1887, a – il est vrai - bouleversé l’ensemble de l’architecture et de l’habitat, et son immense influence ne cesse encore de fasciner, en témoignent les nombreuses publications récentes lui étant consacrées. Pourtant, au-delà de ce domaine, il est une facette moins connue de l’homme qui mérite assurément d’être également découverte, celle de son amour de l’art plastique. Et c’est justement à cette autre facette que Giuliana Altea et Antonellla Camarda, ainsi que Richard Ingersoll, ont décidé de consacrer une belle étude intitulée « Le Corbusier ; Lessons in modernism » et parue aux éditions Scheiddeger & Spiess.

 


Derrière le célèbre architecte, l’urbaniste ou encore le designer mondialement reconnu se cache, en effet, aussi un peintre et un sculpteur talentueux. Le Corbusier rencontrera et se liera toute sa vie au cours de ses multiples séjours et voyages avec de nombreux artistes tels que Klimt, Ozenfant, sans oublier Fernand Léger, Picasso ou encore Braque. Le Corbusier avait de son vivant à maintes reprises souligné qu’il aimait à se considérer artiste tout autant qu’architecte. Cet art plastique qu’il aimait, Le Corbusier le pratiquera toute sa vie. Surtout, Le Corbusier partagera l’atelier de Costantino Nivola, ce sculpteur italien qu’il rencontrera en 1946 à New York, par l’intermédiaire de son ami et confrère brésilien Oscar Niemeyer. Une amitié et rencontre d’artistes qui devait durer toute leur vie et sur laquelle se penche, ici, Richard Ingersoll dans sa contribution « Le Corbusier, Nivola, and the « United Nations of America »». Le sculpteur Costantino Nivola rassemblera au fil du temps une belle collection des œuvres de son ami architecte ; Pas moins de trois cents dessins auxquels viennent s’ajouter six peintures et six sculptures, « Une petite collection nomade » ainsi que la nomme Giuliana Altea, et aujourd’hui dispersées aux quatre coins du monde entre collections privées, galeries et institutions publiques. Pourtant, les œuvres de Le Corbusier demeurent encore trop peu connues.

 


Ce sont ces œuvres, l’importance accordée à l’art plastique et les divers courants qui ont traversé le travail du peintre ou du sculpteur que cet ouvrage livre au lecteur dans de belles analyses et mises en relief. Le lecteur y découvrira ainsi les dessins, sculptures ou toiles de Le Corbusier accompagnés en ces pages de riches analyses et que viennent également illustrer de nombreuses photographies, notamment avec Pablo Picasso ou encore réalisant les fameuses Fresques de Long Island en 1950. Antonellla Camarda revient, pour sa part, sur la réception du travail de Le Corbusier aux États-Unis (1932-1965).
C’est tout le mérite de ce bel ouvrage que de proposer cette mise en lumière des œuvres plastiques du célèbre architecte Le Corbusier. Une riche et belle mise en perspective !

 

« François Depeaux – Collectionneur des impressionnistes » ; Collectif, Coédition Réunion des Musées Métropolitains de Rouen Normandie / Editions In Fine, 2020.
 


 

Un splendide ouvrage aux éditions In Fine consacré à une non moins splendide et exceptionnelle collection, celle d’un seul et même collectionneur, François Depeaux. François Despeaux, né en 1853 à Bois-Guillaume près de Rouen, a collectionné effectivement toute sa vie durant les plus grands peintres impressionnistes et postimpressionnistes de son temps. Aucun grand nom ne semble avoir échappé à son acuité et goût averti ; Qu’on en juge ! Pas moins de six cents œuvres signées notamment Renoir, Toulouse-Lautrec, Pissarro, dont plus de soixante de Sisley mais également vingt de Monet. Une collection impressionnante, l’une des plus importantes de son temps et dispersée aujourd’hui aux quatre coins du monde.
L’ouvrage, fort de ses 335 pages et offrant une large iconographie de plus de quatre cents illustrations, ouvre au lecteur non seulement les portes de cette fabuleuse collection, mais livre également par de riches contributions un portrait vivant et intime de cet exceptionnel collectionneur, trop peu connu, que fut François Despeaux. Le lecteur y découvrira sa passion et la constitution de sa riche collection, mais aussi ses relations parfois privilégiées avec certains peintres, dont Alfred Sisley ; « Une relation particulière » sur laquelle revient Joanne Snrech du musée des Beaux-Arts de Rouen. Au fil des pages, le lecteur est immergé dans l’ambiance et les toiles – pour nombres reproduites sur pleine-page – des plus grands maîtres de l’impressionnisme ; Enchantement des toiles de Sisley de Crozan à Port Marly, de Monet, mais aussi d’Albert Lebourg, de Joseph Delattre, de Robert Antoine Pinchon ou encore de Frits Thaulow…
Le mouvement impressionniste qui devait marquer le monde de l’art et ce tournant de siècle fut favorisé par une dynamique proximité et rapprochement entre les artistes, les collectionneurs et les galeristes. Anne Distel, spécialiste de la peinture impressionniste et conservatrice au musée d’Orsay, livre, ici, une belle analyse de ce « petit monde étroit » dans sa contribution « Impressionnisme : des peintres, des marchands et des amateurs ». Géraldine Lefèvre, commissaire d’exposition, s’attache, pour sa part, plus particulièrement au « Cercles et collections impressionnismes à Rouen : Léon Monet et François Depeaux ».
L’ouvrage revient ainsi sur les liens étroits qui unirent ce collectionneur hors norme à la ville de Rouen. Celui-ci lui consacra, en effet, de nombreux projets, projets sur lesquels s’est penché Guy Pessiot, auteur de nombreux ouvrages sur Rouen, dans son texte « François Depeaux dans sa ville. Projets contrariés et réalisations d’un visionnaire entêté ». François Depeaux porta aussi une attention toute particulière à l’École de Rouen, une inclinaison analysée en ces pages par François Lespinasse, auteur notamment d’ouvrages consacrés à l’École de Rouen.
Industriel et philanthrope, François Depeaux fut également un des membres fondateurs en 1886 de la Société des Amis des monuments Rouennais et a laissé de célèbres pages de l’histoire de Rouen. Ville qui accueillit dès 1909 la donation Depeaux, quelques cinquante toiles, au sein de son musée des Beaux-Arts, sa collection ayant été précédemment pour des raisons privées en partie dispersée. Ce legs, après celle de Caillebotte en 1894 et celle de Moreau-Nélaton en 1906, ouvrira les portes des musées français aux impressionnistes ; « C’est à eux que l’on doit l’arrivée massive des tableaux impressionnistes dans les musées français », souligne Sylvain Amic, directeur de la Réunion des musées métropolitains Rouen Normandie, dans son introduction à l’ouvrage. La collection Depeaux sera définitivement dispersée lors de sa disparition en 1920.
L’ouvrage comporte enfin de nombreux textes et documents précieux dont un « Florilège de la correspondance de François Depeaux », un « Répertoire » de sa collection ou encore une « Chronobiographie » de ce dernier.
Un riche ouvrage qui ne pourra que trouver bonne place dans toutes les bibliothèques d’art et livrant un beau témoignage sur ce collectionneur trop souvent méconnu que fut François Depeaux ; Ainsi que le souligne avec justesse Sylvain Amic en son ouverture : « Avec sa donation, François Depeaux a changé le destin de sa ville. Le charbon a disparu mais Rouen est désormais une des capitales mondiales de l’impressionnisme. Il était temps de lui rendre un légitime hommage. »
 

"L’eredità di Stefano Bardini a Firenze le opere d’arte, la villa e il giardino" d’Antonio Paolucci, langue : italien, 240 p., Mandragora Editions, 2020.
 


Si de ce côté-ci des Alpes, en France, le nom de Stefano Bardini (1836-1922) reste à tort quelque peu confidentiel, il n’en est pas de même cependant en son pays natal, l’Italie. C’est en effet à Florence que cet illustre antiquaire italien de la deuxième moitié du XIXe siècle a laissé non seulement un véritable héritage avec la villa et les fameux jardins portant son nom, mais aussi, par là même, une page somptueuse de l’histoire de l’art italien. Et c’est cet extraordinaire legs incontournable de l’histoire de l’art qui fait justement et judicieusement aujourd’hui l’objet d’une belle publication d’Antonio Paolucci (lire notre interview) aux éditions Mandragora, publication qui explore la villa, les jardins et les innombrables œuvres d’art de cet endroit unique à Florence.
Sur les lieux de l’ancien couvent San Gregorio della Pace, cet espace dominant toute la cité florentine est devenu depuis le musée Bardini, après sa mise à disparition par Stefano Bardini qui en fit don à la municipalité de Florence en 1922 (la villa sera laissée à l’État italien à la mort de son fils Ugo en 1965). Après une longue période d’abandon, une restauration fut entreprise au début des années 2000 conduisant à faire revivre ces lieux uniques à haute valeur culturelle.

 


L’historien de l’art Antonio Paolucci retrace dans la première partie de ce livre d’art ce fabuleux legs de Stefano Bardini au titre d’un reflet de l’histoire florentine du XIXe siècle. Stefano Bardini était un fils de la petite bourgeoisie provinciale. Élève de l’Académie des Beaux-arts, il souhaitait avant tout devenir peintre et ses débuts furent d’ailleurs prometteurs avec des œuvres remarquées et plusieurs commandes importantes. Le jeune artiste se rapproche alors du mouvement artistique Macchiaoli au Caffè Michelangelo et fréquente Signorini, Bornai, Sectionné, Martelai. Patriote et républicain, il s’engage dès 1866 pour sa patrie et ses idéaux de gauche. Par la suite, c’est surtout en tant que marchand d’art et spécialiste incontesté de la peinture et de la sculpture Renaissance que le nom de Stefano Bardini sera connu. L’essor urbain à Florence à la fin du XIXe siècle rendra alors prospère son activité, de nombreux riches habitants souhaitant décorer leurs demeures de pièces d’exception que Bardini savait mieux que quiconque leur fournir. La plupart des musées internationaux et collections privées ayant profité directement ou indirectement de sa science et de son acuité exceptionnelle à discerner les œuvres d’art remarquables.
C’est en 1881 qu’il se porte acquéreur de l’église et du couvent désaffectés de San Gregorio pour transformer ces lieux en résidence et atelier de restauration. Le présent ouvrage illustre grâce à ses nombreuses photographies anciennes ce que pouvaient être ces salles entières emplies de trésors attendant une nouvelle vie. De cet héritage est né le Museo Bardini avec ses collections uniques de peintures, sculptures, mobiliers, céramiques, tapisseries, armes, instruments de musique, sans oublier les antiquités romaines, étrusques, et biens d’autres trésors, ainsi que le souligne Antonio Paolucci.
L’ouvrage consacre également une partie importante à un autre aspect remarquable du Museo Bardini avec ses inoubliables jardins. Maria Chiara Pozzana dans sa contribution explore les racines européennes des jardins Bardini en rappelant la véritable enquête archéologique qui y fut menée avant d’en proposer une restitution la plus fidèle, ainsi qu’en témoignent les superbes photographies de sculptures, treilles de glycines et vues plongeantes sur la ville de Florence…
L’ouvrage se conclut par un album de famille présenté par Emanuele Barletto avec les deux enfants de Stefano Bardini, Ugo et Emma, à qui l’on doit d’avoir généreusement légué une part essentielle de ce patrimoine.

 

« Une vie avec Matisse, Picasso, Le Corbusier, Christo… Teto Ahrenberg et ses collections», Collectif, 220 x 280 mm, 372 p., Editions Flammarion, 2019.
 


C’est une extraordinaire collection privée d’art occidental du XXe siècle, trop peu connue du grand public, que nous proposent de découvrir pour la première fois les éditions Flammarion avec ce fort bel ouvrage intitulé « Une vie avec Matisse, Picasso, Le Corbusier, Christo… Teto Ahrenberg et ses collections».
Une collections d’art moderne des plus impressionnantes, de plus de 6 000 œuvres, comprenant les œuvres majeures des plus grands artistes du XXe siècle, Matisse, Picasso, mais aussi Chagall, Lucio Fontana, Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle et tant d’autres encore… Incroyable, tel est bien le qualificatif qui s’impose !
Des collections révélant indéniablement le goût sûr et l’audace de leur créateur ; Un seul et même collectionneur qui n’est autre que Theodor – surnommé « Teto » - Ahrenberg, né à Göteborg en Suède en 1912. C’est dans les années 40, après une carrière dans le commerce et l’industrie, que ce dernier se découvre cette passion pour l’art moderne. Elle ne devait plus le quitter. Ce sont ses extraordinaires collections, celles de Théodor Ahrenberg, estampes, dessins, toiles, sculptures, que le lecteur pourra avec une admiration certaine en ces pages découvrir.
Mais, c’est également une grande figure majeure de l’art moderne que nous propose aussi de mieux connaître ce bel ouvrage collectif. Un collectionneur averti non seulement d’une extrême clairvoyance mais aussi un homme charismatique. L’ouvrage, une des rares monographies lui ayant été consacrées, s’appuie sur une riche correspondance et de nombreuses photographies, des archives souvent inédites. Aimant plus que tout rencontrer les auteurs des œuvres qu’il convoitait, c’est le plus souvent accompagné des plus grands artistes de son siècle que le lecteur le retrouvera sur ces photographies. Des rencontres uniques que les nombreux chapitres et riches contributions de l’ouvrage ont fait l’heureux choix de retenir, offrant ainsi au lecteur cette proximité rare entre les œuvres, l’artiste et le collectionneur.
Dans les années 60, Theodor Ahrenberg s’établira avec sa famille en Suisse, après un différend avec les autorités suédoises et la confiscation de sa première collection. Là, il créera – après l’échec du Musée Theodor Ahrenberg par Le Corbusier en Suède, le fameux Atelier Le Rocher qui accueillera de jeunes artistes de l’avant-garde. C’est aussi cette vie de passion que donnent à découvrir l’ouvrage. Aujourd’hui, son fils, Staffan Ahrenberg, a tenu à ce que ce livre soit dédié à sa mère et son père, disparu - il y vingt ans- en 1989. Un beau témoignage, donc, et un très bel hommage…
Avec ses 250 illustrations et plus de 370 pages, ce fort ouvrage aussi splendide que riche d’enseignement saura s’imposer, à n’en pas douter, dans toute bibliothèque d’art moderne digne de ce nom.

 

Federico Fellini : « Le Livre de mes rêves » ; Collectif sous la direction de Sergio Toffetti ; Hors collection – Cinéma, 584 p., 251 x 349 mm, Relié, Editions Flammarion, 2020.

 


Une séquence du film de Pier Paolo Pasolini « La ricotta » (1963) fait dire à Orson Welles en réponse à une interview d’un journaliste sur ce qu’il pensait de Fellini (1920-1993) : « Egli danza, si, egli danza ! » (il danse, oui, il danse !). Pasolini avait vu juste dans cette réponse elliptique, la créativité du grand réalisateur italien trouve son essence dans la légèreté de la danse, cette délivrance de la pesanteur qui lui permit d’échapper à la gravité – dans tous les sens du terme – et de fonder un nouveau genre portant ainsi un regard singulier sur le cinéma. C’est ce monde intérieur à nul autre pareil, fait de subjectivité et habité de rêves, qui s’ouvre au lecteur avec « Le lire de mes rêves » de Federico Fellini ; un livre somptueux publié par les éditions Flammarion à l’occasion du centenaire de la naissance du réalisateur de « La strada » (1954), « La dolce vita » (1960), « Huit et demi » (1963), « Amarcord » (1973) et bien d’autres chefs-d’œuvre encore…
Pendant trente années de sa vie, Federico Fellini consigna chaque matin ses rêves, les agrémentant de dessins qui ne seront pas sans échos fertiles dans ses créations cinématographiques. À la manière d’un Carl Gustav Jung avec son fameux « Livre Rouge », Fellini livre ici les archétypes qui structurent son inconscient en une richesse vertigineuse qui explique bien des éléments de son cinéma ; un de ses rêves consignés fait d’ailleurs référence au célèbre psychiatre suisse dont il suivit pendant un certain temps les méthodes analytiques auprès de certains de ses disciples. L’obsession, son goût pour l’exagération, l’emphase et le superlatif trouvent en effet leurs racines dans ce tréfonds de la pensée fellinienne, bien avant qu’elles ne ressurgissent de la plus étonnante manière sur la pellicule.
Aussi, Sergio Toffetti en collaboration avec Gian Luca Farinelli et Felice Laudadio ont-ils reproduit l’intégralité des fac-similés des carnets de Fellini traduits et agrémentés de textes et commentaires sur cette œuvre unique. Avions, caniches, femmes plantureuses, scènes scatologiques, les thèmes ne manquent pas dans les récits et les illustrations confiés au carnet pour témoigner de la riche activité inconsciente de leur auteur, lui qui sur un dessin, s’interroge de savoir s’il s’agit d’un autoportrait ou de celui son père…
Au-delà du foisonnement toujours passionnant pour la compréhension du monde intérieur d’un personnage, « Le Livre de mes rêves » offre surtout le soubassement archéologique de l’univers fellinien, cette strate sourde et grondante sans laquelle toute la fertilité éclatante – et souvent déroutante – du réalisateur pourrait passer inaperçue.
Un ouvrage non seulement incontournable pour les amoureux de Fellini, mais surtout exceptionnel en tant que tel quant à sa réalisation.

 

« Peter LINDBERGH ; Untold Stories », Peter Lindbergh, Felix Krämer et Wim Wenders; Relié, 27 x 36 cm, 320 p., multilingues : Allemand, Anglais, Français, Éditions Taschen, 2020.
 


Aussi exceptionnel qu’inoubliable ! Puisque ce bel ouvrage, en haut format, publié aujourd’hui aux éditions Taschen, est celui-là même qui accompagna la seule et unique exposition dont le grand et célèbre photographe Peter Lindbergh fut commissaire, peu de temps avant sa disparition survenue à Paris le 3 septembre 1919.
À l’occasion de cet évènement intitulé « Untold Stories » et qui eut lieu au Kunstpalast de Düsseldorf, le photographe de légende laissa sa pleine et entière créativité s’exprimer, ce qui lui permit de rassembler en un catalogue d’exception une collection choisie et inouïe de ses œuvres. C’est cette sélection des plus personnelles que le lecteur découvre ou (re)découvrira aujourd’hui en ces pages, des photographies éblouissantes de talent, allant des années 1980 à nos jours, et offrant incontestablement une vue vertigineuse de l’ensemble de son œuvre. Une œuvre et un talent à nul autre pareil ayant su, pendant plus de quarante années, s’imposer, marquer et influencer de sa griffe unique le monde entier de la photographie de mode. C’est un héritage à nul autre pareil que livrent en grand format ces pages somptueuses !

 


Fort, en effet, de ses 320 pages, le lecteur n’y retrouvera pas moins de 150 clichés du grand photographe que fut Lindbergh. Des photographies incontournables et emblématiques, certes, mais aussi des clichés demeurés pour beaucoup inédits.
À cette inoubliable rétrospective, vient s’ajouter un riche et émouvant entretient du photographe avec le Directeur du Kunstpalast, Felix Krämer, accordé à l’occasion de cette première et dernière exposition et dans lequel Peter Lindbergh, lui-même, revient sur les motivations ayant sous-tendu celle-ci. Des pages précieuses livrant une mise en relief inédite et un approfondissement de l’immense œuvre de Peter Lindbergh.
Des photographies essentiellement en noir et blanc, aux lignes et contours purs, marquées de spontanéité et ce naturel si caractéristiques de l’artiste ; Des mises en valeur, des portraits offrant au regard du monde, ses plus belles icônes, notamment Nicole Kidman, Uma Thurman, et bien d’autres encore.

 

 

Des photographies ayant pour nombre d’entre elles fait la une des plus grands magazines de mode, mais aussi des clichés plus intimistes, Jeanne Moreau, Naomi Campbell ou encore Charlotte Rampling…
Le lecteur découvrira également en ces pages un très bel hommage de son ami proche, Wim Wenders. Auteur, photographe lui-même et surtout réalisateur allemand de renom - Paris, Texas en 1984, Les Ailes du désir en 1987 ou encore Le Sel de la Terre en 2014 - Wim Wenders confie, ici, un témoignage rare et précieux offrant un éclairage plus intime et émouvant cette œuvre inouïe.
Un ouvrage splendide et unique, établi par l’un des plus grands photographes de mode lui-même, Peter Lindbergh, tel un testament ou des confessions, et auquel les éditions Taschen par cette publication rendent un très bel hommage.

 

« Histoire de la Mode du XVIIIe au XXe siècle -The Kyoto Costume Institute » ; Sous la direction de Akiko Fukai, avec la collaboration de Tamami Suoh, Miki Iwagami, Reiko Koga et Rie Nii ; 25.3 x 34.3, 640 p., Taschen Éditions, 2019.
 


 

Un grand et magnifique ouvrage dédié à la mode et littéralement époustouflant !
Époustouflant, déjà, par l’ampleur de son sujet, puisque l’ouvrage déroule l’« Histoire de la mode du XVIIIe au XXe siècle », soient pas moins de 3 siècles d’apparat, de mode et de tendances qui se dévoilent au regard ébahi du lecteur. L’ouvrage offre ainsi une source inépuisable de merveilles, de curiosités et d’inspiration qui réjouiront plus d’un amoureux de la mode.
Époustouflant, aussi, par son incroyable iconographie haute-couleur et la qualité de ses illustrations, photographies pleine-page et illustrations d’art. Un émerveillement renouvelé à chaque page tournée, sachant que ce fort ouvrage n’offre pas moins de 640 pages.
C’est donc à un fascinant voyage dans le temps et l’espace de la mode auquel invitent ces exceptionnelles pages puisées dans les fabuleux trésors du Kyoto Costume Institute (KCI). Fondé en 1978, cet Institut unique en son genre réunit, en effet, une des plus vastes collections de costumes historiques et créations jusqu’à nos jours, mais aussi sous-vêtements, souliers et accessoires. Une mine de curiosités, de créations, de rêves et d’émerveillement ; Robes à la française, robes anglaises, caracos, gants, cravates, tissus au fil des siècles jusqu’aux créations les plus contemporaines signées des plus grands couturiers.

 


Mais, l’ouvrage n’est pas seulement un merveilleux voyage dans les siècles et l’univers de la mode, il offre surtout une passionnante étude des codes et clefs vestimentaires au cours de ces siècles. Tout à la fois, révélateur de données historiques, culturelles et sociales, mais aussi, sur un plan plus individuel, de la personnalité et appartenance de celui qui le porte, le vêtement se révèle être un sujet d’étude plus passionnant que jamais.
Les auteurs de cette fascinante somme sont d’éminents spécialistes de la mode.

 

 

Sous la direction de - Akiko Fukai, Directrice du Kyoto Costume Institute, avec la collaboration de Tamami Suoh, Conservatrice au KCI, Miki Iwagami, conférencière en histoire de la mode, Reiko Koga, professeur universitaire de la mode, et Rie Nii, assistante conservatrice au KCI -, chacun à leur façon ont su dans ces pages plus splendides les unes que les autres transmettre et partager leur passion de la mode et des créations des grands couturiers et célèbres Maisons haute couture….
Un ouvrage exceptionnel qui à l’instar de ces grands couturiers et de leurs sublimes créations marquera assurément son temps !
 

« A Fleur de peau – Vienne 1900 – De Klimt à Schiele et Kokoschka », Catalogue sous la direction de Catherine Lepdor et Camille Lévêque-Claudet, Co-édition Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne et Éditions Hazan, 2020.
 


C’est un riche catalogue qui accompagne la belle exposition « À Fleur de peau – Vienne 1900 » marquant la réouverture du musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne en ce début d’année 2020. Retenant Vienne au début du XXe siècle dans le domaine des arts et ses liens privilégiés avec la peau, c’est effectivement un thème des plus porteurs qu’ont judicieusement choisi pour étude tant le musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne que cet ouvrage sous la direction de Catherine Lepdor, conservatrice en chef, musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, et Camille Lévêque-Claudet, conservatrice, musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne.
Le monde artistique viennois, au tournant du siècle dernier, 1900, est marqué par un tournant capital, celui de la naissance de l’art moderne. Un tournant majeur trouvant son ancrage dans une nouvelle approche, singulière et douloureuse, de l’individu, placé dorénavant au centre de tous les domaines et interrogations ; La psychanalyse avec Freud, bien sûr, mais aussi en littérature avec notamment Stefan Zweig. De l’architecture aux arts appliqués - avec Otto Wagner, Joseph Hoffman ou encore Koloman Moser - à la peinture, au dessin avec « Klimt à Schiele et Kokoschka », sous-titre de l’exposition et du catalogue, aucun domaine de la scène artistique viennoise n’échappe, en effet, à ce tournant capital.
C’est effectivement, une sensibilité nouvelle, faite de nervosité et de fébrilité, une sensibilité « à fleur de peau », qui allait dominer et amener les plus grands artistes de cette époque viennoise à concentrer leurs recherches et travaux sur la peau et sa réceptivité. Appuyé par une belle et large iconographie, passant de la peinture au dessin, de la sculpture à la création d’objets d’art, les riches contributions de ce catalogue offrent une analyse fine et subtile de cette nouvelle sensibilité à fleur de peau caractérisant Vienne de 1900.
Catherine Lepdor ouvre l’ouvrage avec cette « Vienne (qui) fait peau neuve ». La peau, cette enveloppe de l’homme, contact privilégié entre l’individu et le monde qui l’entoure, avec son environnement, la ville, les objets… et qui permettra aux artistes de cette époque de se réapproprier les rapports ténus et étroits qu’entretient l’individu par sa sensibilité avec le monde. Mariane Bisanz-Prakken, auteur du catalogue raisonné des dessins de G.Klimt, analyse cette « éthérisation de l’être corporel », notamment chez Gustav Klimt. Une étude poursuivie chez Oskar Kokoschka et Egon Schiele par Claude Cernuschi, historien d’art, sous l’angle de la «Physicalité et théâtralité dans les représentations du corps écorché » ou encore par cet « Autre regard sur l’art du portrait chez Schiele » signé Astrid Kury. Des études passionnantes que viendront compléter encore nombre de contributions tout aussi riches de sens et d’enseignements, telles « La peau et l’image » de Matthias Haldermann, « Le pouvoir sensible de la main » de Camille Lévêque-Claudet ou encore venant clore l’ouvrage l’ample contribution de Christian Witt-Dörring « Comme si la peau devenait corps, et l’enveloppe, le contenu », explorant le domaine architectural et les arts décoratifs viennois à l’aube du XXe siècle.
La seconde partie de l’ouvrage, suivant en cela le parcourt de l’exposition, vient illustrer merveilleusement les études et propos avec cette sensibilité viennoise sous toutes ses coutures et domaines – Peau blanche, Sous la peau, Etre bien dans sa peau… - appliquée à tous les domaines, peinture, dessins, sculptures, arts décoratifs… Incontestablement, une « Vienne 1900 à Fleur de peau » !

 

« Blossom », Photographies de Anna Halm Schudel, Textes de Franziska Kunze et Nadine Olonestzky, 22.2 x 33 cm, Edition bilingue anglais / allemand, Editions Scheiddeger & Spiess, 2019.

 


Pour célébrer la beauté des saisons et des fleurs, la photographe suisse Anna Halm Schudel livre un splendide ouvrage déployant de page en page, de photo en photo, toute la réelle magnificence de l’art floral. Intitulé tout simplement « Blossom » ou « Fleurs », l’ouvrage avec sa taille allongée et ses quatre-vingts planches photographiques constitue un véritable « Memento mori » laissant éclater de manière époustouflante presque extravagante toute la diversité des couleurs et des formes florales. Un « Memento mori » saisissant de splendeurs assurément, et dont la couverture rose fuchsia telle une promesse de beauté annonce déjà cet émerveillement qu’offre l’ensemble de ces photographies accompagnées pour l’occasion de textes signés Franziska Kunze, historienne de l’art et de la photographie, et Nadine Olonestzky, écrivain et éditrice aux édition Scheiddeger et Spiess qui en signe la postface. Des textes livrant la symbolique et l’histoire des natures mortes florales, une mise en perspective mettant parfaitement en relief le travail de la photographe. Et tel est bien le sujet, la passion qui anime depuis plus de 20 ans la photographe Anna Halm Schudel, une passion que le lecteur ébahi retrouvera en ses photographies saisissantes de beauté.
Des photographies dans lesquelles les roses éclatent, les bleus côtoient des verts éblouissants ; Pleines pages, gros plans et zooms, les fleurs aux mille couleurs et formes sous l’objectif de la photographe zurichoise Anna Halm Schudel offre au regard leurs trésors de beauté, pétales, pistils, le jaune éclabousse dans des écrins tout de rouge ou de rose. Fleurs en bouquet, en vase, posées, renversées, la photographe explore avec passion, audace et maestria cet art ancestral qu’est l’art floral. Passionnée assurément, Anna Halm Schudel n’hésite pas à aller là où la beauté des fleurs se cache, fleurs séchées, flétries ou encore plongées dans l’eau… Ce sont alors d’autres couleurs, d’autres formes, tels des voiles, ailes ou nageoires qui habillent les fleurs d’Anna Halm Schudel. C’est toute la séduction des fleurs dans leur beauté et leurs plus incroyables métamorphoses qui se trouvent ainsi sous l’objectif de la photographe offertes au regard. Un regard qui se fait abeille, bourdon face à ces photographies éblouissantes de couleurs et de formes.
Une source de beauté florale, de bonheur et d’inspiration infinie…

« Amaze », photographies de Cristina Mittermeier, relié, 255 p., 29,7 x 37,7,édition trilingue, anglais, français, allemand, Éditions teNeues, 2018.
 


Des littoraux, mais quels littoraux !... Rendus, ici, en une beauté renouvelée par les magnifiques photographies de Cristina Mittermeier. Cette photographe mexicaine sait mieux que quiconque insuffler à ses clichés cette respiration inventive et ce souffle vital dont les littoraux, leurs environnements et les hommes de ces peuplades indigènes sont depuis toujours habités. Connue et reconnue internationalement comme une des plus novatrices photographes environnementales de sa génération, Cristina Mittermeier, écologiste convaincue et engagée, entraîne littéralement le lecteur en des pages époustouflantes de cette magie que nous offrent ces littoraux, la nature et le monde.

 


Pour cet ouvrage nommé « Amaze », c’est en premier lieu le thème ô combien porteur de la « satiété » qu’a retenu la photographe livrant, pour accompagner ses œuvres, un texte empreint de spiritualité. « Que signifie avoir assez ? » interroge-t-elle. Sous son objectif, telle une palette de peintre fauviste, les couleurs éclatent, jaillissent offrant une source de vitalité à nulle autre pareille. Rites, ornements et peinture des corps des peuples indigènes répondent aux dieux de la nature. Des pages ponctuées également de portraits, le plus souvent en noir et blanc, offrant par leur sourire ou regard toute l’énigme de la condition humaine et de notre humanité. Ineffable étonnement…
Énigme et tragédie, c’est aussi cela que nous raconte la photographe parcourant les littoraux du nord au sud avec notamment ce récit poignant de ses débuts lors de la construction du barrage de Belo Monte au fin fond de l’Amazonie. Une leçon pour la jeune femme et photographe qu’elle était alors. « Celle-ci vibre dans mon âme comme un grain de sable dans la coquille cloisonnée d’un nautile. Elle me pousse à avancer et me rappelle le but de mon travail. Le souvenir indélébile de la photo que je n’ai su prendre est ancrée au cœur de cette spirale secrète », confie dans un cri murmuré Cristina Mittermeier en préface de cet exceptionnel ouvrage.

 


Plus que tout ce sont les liens unissant les hommes, les peuples et nature, l’humanité et le monde qui interpellent dans ces photographies d’une force suggestive inouïe. Une interconnexion et complexité de la vie et des liens chers à la photographe. Fruit d’un remarquable travail de plus de vingt ans, Cristina Mittermeier souligne encore combien cet ouvrage représente pour elle : « Une fenêtre ouverte sur ma fascination pour la résilience, le courage et la sagesse des dernières populations indigènes de la planète. ». un défi qu’elle relève magistralement capturant par toute la sensibilité de son objectif la variété et la richesse de ces environnements, de ces littoraux dans leur diversité et beauté, hommes et peuples indigènes, mer et animaux… aujourd’hui si menacées par l’homme.
Un ouvrage exceptionnel pour un magnifique message d’espoir signé de la grande et merveilleuse photographe environnementale Cristina Mittermeier.
 

« Born to Ice », Photographies de Paul Nicklen, Préfacé par Léonardo DiCaprio, édition trilingue anglais, français, allemand, Relié, 29.7 x 37.7, 343 p., Editions teNeues, 2019.

 



Non pas splendide, mais grandiose ! Tel est assurément le qualificatif qui convient à ce magnifique ouvrage « Born to Ice » signé du photographe Paul Nicklen et paru aux éditions teNeues. Consacré exclusivement aux régions polaires, ce splendide ouvrage ne s’impose pas seulement par son très grand format, mais aussi et surtout par la beauté époustouflante des photographies de ce grand photographe qu’est Paul Nicklen. Rappelons que ce dernier est un des plus grands photographes environnementalistes de sa génération et a déjà remporté plus d’une trentaine de grands prix de photographie, et ô combien mérités !

 


Pour réaliser cet ouvrage, préfacé par Leonardo DiCaprio, le photographe a sélectionné avec le plus grand soin pas moins de 174 photos, véritables chefs œuvres, parmi celles qui lui sont le plus chères. Une exigence d’excellence livrant en ces pages des prises de vue d’une beauté saisissante devant lesquelles le lecteur ne peut que demeurer ébahi. Mais, une beauté dont on se doit aussi de mesurer toute la fragilité…
Talent, sensibilité et plume, c’est toute la maestria du grand photographe qui s’exprime dans ce magnifique ouvrage. Celui-ci s’ouvre sur l’Arctique, la majesté de l’ours blanc, la magie des mers arctiques, les chiens de traîneaux, et ces grands et étourdissants espaces du Grand Nord… Un témoignage exceptionnel empli de sensibilité et absolument captivant. « La peur et la fascination sont souvent les deux faces d’un même état d’esprit, dont une seule sort victorieuse. », confie Paul Nicklen au lecteur. La seconde partie est consacrée aux non moins grands et fascinants mondes de l’Antarctique. Des espaces et paysages, ici encore, à couper le souffle, colonies de pingouins, de manchots royaux… Le photographe avoue que « Peut-être avez-vous la chance de vous rappeler en détail les rares moments ou ces lieux où la vie vous offre un cadeau tellement spectaculaire que vous en êtes à jamais transformé. Pour moi, ce cadeau a été l’Antarctique ».

 

 

Témoignages poignants de la beauté de la vie, mais aussi, telles ces fabuleuses traces que laissent découvrir la couverture de l’ouvrage, un appel lancé plus qu’urgent que jamais face à la fragilité de ces écosystèmes…
Aussi, pour ces raisons, Paul Nicklen a tenu, lui-même, à accompagner son œuvre de textes écrits de sa propre main, des textes forts rappelant l’extrême urgence à se souvenir de cette interdépendance entre l’homme et la nature ; exigence d’une prise de conscience plus que nécessaire, vitale, face à la pollution de notre environnement, de notre monde, et au dérèglement climatique. Ébloui par tant de beauté et de fragilité, le lecteur ne peut que frémir, comprendre et mesurer les effets dévastateurs des changements climatiques sur l’écosystème de ces régions polaires à nulles autres pareilles. « Nous sommes capables du pire, mais aussi du meilleur », rappelle cependant le photographe. Car n’oublions pas que le monde que nous montre avec tant de sensibilité et de beauté le photographe Paul Nicklen est, il ne l’ignore pas, aussi notre monde, et ce que nous en ferons, celui de demain…
Un ouvrage d’exception d’une splendeur magistrale, celle des régions polaires, transmise par un des plus grands photographes environnementalistes, Paul Nicklen.

 

« Joel Shapiro; Sculpture and Works on Paper, 1969-2019. », Richard Shiff, Editions Scheiddeger & Spiess, 2020.
 


 

Vient de paraître aux éditions Scheidegger et Spiess une très belle monographie consacrée au célèbre sculpteur Joel Shapiro. Un ouvrage qui devrait séduire plus d’un amateur d’art puisque celui-ci couvre en ses pages l’ensemble de l’œuvre de l’artiste, sculpture et travail sur papier de 1969-2019.
Signé de l’historien d’art, Richard Shiff, l’auteur offre, ici, une profonde et riche analyse du travail et de l’œuvre de l’artiste, une étude intitulée avec pertinence « L’indiscipliné Joel Shapiro ». Richard Shiff y développe une passionnante aventure, renouvelant ainsi les anciennes études qui avaient pu être réalisées, et livrant surtout une vue d’ensemble actualisée jusqu’à nos jours de l’ensemble de l’œuvre et de la carrière de l’artiste (complétée en annexes par une liste des nombreuses et principales expositions de l’artiste, et par des repères biographiques).
A ce titre, ce bel ouvrage consacré à ce grand artiste américain ne peut que faire date et s’imposer en ouvrage de référence.
Né, en effet, à New York en 1941, Joel Shapiro se définit plus volontiers comme sculpteur, dessinateur, graveur et coloriste. Son art et talent, aujourd’hui reconnu internationalement, fut remarqué et reconnu dès 1969 lorsqu’il participa à la célèbre exposition « Anti-Illusion » au Whytney Museum of American Art. Depuis lors, l’artiste n’aura eu de cesse de voir son art présenté dans les plus grandes expositions et galeries au travers le monde, et aujourd’hui encore son œuvre et méthode de travail ne cessent d’interpeller.
Refusant l’idée d’un minimalisme outrancier, Joel Shapiro sera surtout connu pour ses objets ou meubles du quotidien en taille réduite ; Cependant, cette première approche ne saurait traduire l’ensemble de son œuvre. Ses nombreuses sculptures de ces dernières années viennent largement en témoigner.
Un art volontiers tendu vers un effacement des frontières classiques, notamment celles trop souvent abusivement mises entre figuratif et abstraction. Mais, ce que l’artiste au travers de son œuvre n’aura de cesse assurément de chercher sera avant tout cette dimension humaine, subjective et chargée d’émotion. Une approche personnelle qui le distinguera toujours des autres artistes de sa génération. Le lecteur demeure ébahi devant ces sculptures, vivantes de couleurs et de matières, et s’échelonnant jusqu’en 2019, notamment à Paris. Brisant les structures, les lois et règles, ses œuvres se créent et se réinventent, donnant au terme « intrépide » retenu par l’historien d’art son plein sens. Des sculptures telles ces pyrites qui fascinaient tant Rogers Caillois.
Appuyé par pas moins de 300 illustrations, Richard Shiff livre, en effet, en ces pages une analyse dynamique et passionnante du processus créatif de Joel Shapiro, retenant une féconde mise en relief des points de force et influences de l’artiste. Repoussant toujours plus loin les limites matérielles, multipliant les matières, Joel Shapiro a toujours su réaliser et se positionner dans un processus créatif inlassable, perpétuel, offrant une œuvre en mouvement, dynamique, multiforme, et pourtant marquée de cette griffe, de ce point d’unité et de cohérence jamais démenti, et faisant de lui un des plus grands artistes de sa génération.
 

« Fragile », Photographies de Pedro Jarque Kerbs, Co-éditions YellowKorner Éditions et Éditions teNeues, 2019.
 


Splendide ouvrage réunissant les œuvres du grand photographe péruvien Pedro Jarque Krebs (dont on ne compte plus les récompenses et prix !) révélant toute la beauté de la fragilité du monde animal. Avec pour titre justement et simplement « Fragile», Pedro Jarque Krebs confie souhaiter par ses photographies « faire prendre conscience de la beauté et de la diversité de la faune sauvage ». Un défi que le photographe a su relever avec cette élégante beauté et rare sensibilité qui le caractérise. L’image de couverture avec ce flamant offrant dans sa belle et altière posture, le rouge de sa tête et son cou, et toute la finesse et fragilité du rose de ses plumes annonce à elle seule la beauté de cette vulnérabilité magnifiée par le photographe. Une beauté et prouesse que l’on retrouvera également dans ces autres clichés de flamants roses, d’aras bleus ou encore de pélicans sur plus de 200 pages. Une fragilité et beauté plus que donnée, offerte à l’infini par le monde animal.
C’est cette incroyable et splendide diversité qu’a su magnifiquement capter Pedro Jarque Krebs. Les photographies de ses zèbres ou encore des tigres et panthères sont époustouflantes de beauté. Des prises de vues expressives et pleines de tendresses aussi, tels ces chimpanzés ou mandrills. Une diversité empreinte de cet alliage inouï quasi magique nous révélant « tout le mystère de la vie, de la conscience et de l’être », tel que l’a souhaité le photographe. Des prises de vue d’une élégante et mystérieuse fragilité. Splendide !
Mais au-delà de la beauté de ces photographies, c’est aussi et surtout un appel au monde humain que lance Pedro Jarque Krebs, face à ce monde animal menacé. Ainsi que le photographe le souligne dès les premières lignes : « Aujourd’hui, se préoccuper du monde animal n’est pas une simple frivolité, mais une question cruciale qui pose la question de notre propre survie… ». Fragilité d’un monde menacé par l’homme lui-même si nous ne faisons rien. Un problème qui « ne peut plus être ignoré ni remis à plus tard. », écrit encore dans un ultime cri ce grand photographe qu’est Pedro Jarque Krebs, terminant cependant ses propos, avant que ne s’ouvre la magie de ses photographies, sur cette belle note optimiste : « Le plus important est de ne pas perdre espoir, car c’est le seul moyen d’inverser le processus destructeur dans lequel nous sommes engagés. » Comment ne pas consentir...


« LIONS », Photographies de Laurent Baheux, Co-éditions Yellowkorner éditions / Editions teNeues, 2019.
 


Le lion a de tout temps été le Roi des animaux. Jamais détrôné, il a hanté tout autant la mythologie, les Écritures que la peinture ou la littérature. Le lion a su imposer, bien au-delà de son environnement, tout à la fois la beauté de puissance et la puissance de sa beauté. Symbole de pouvoir et de force, il force l’admiration. Mais le lion fut aussi, par un renversement de valeur, un animal également attendrissant, attachant, parfois même ami fidèle des hommes…On songe à saint Jérôme et à son lion qui ne le quitta plus dès lors qu’il l’eut soigné, et représenté par tant de grands maîtres… bref, en un mot le lion fascine ! Et c’est cette fascination, entre admiration, mise à distance et attendrissement que nous donne à voir cet ouvrage exceptionnel signé du photographe Laurent Baheux. Un travail exceptionnel, époustouflant, mené sur plusieurs années dans les contrées africaines et immortalisant en un hommage saisissant toute la beauté de ces félins.
Intitulé simplement « Lions », les photographies en noir et blanc de Laurent Baheux nous offrent toute la noblesse de ces impressionnants félins. Des choix de prises de vues sensibles, des mises au point et gros plans splendides, réussissant à établir une intimité, avec ces animaux sauvages dans leur environnement, absolument incroyable. Les photographies des premières pages - pattes vues de si près qu’on en voit les griffes ou encore cet œil d’une profondeur énigmatique - témoignent immédiatement de l’indéniable talent de Laurent Baheux. Le Lion, mâle imposant, mais aussi la lionne et ses lionceaux capturés par l’objectif du photographe avec une précision et une spontanéité impressionnante ; Lionceau jouant avec la queue de son père, lionne paisible ou inquiète… Lion, parfois aussi, ironique, narquois, crinière rebelle regardant l’objectif du photographe. Et que dire de cette tête de lion ouverte, rugissant de toutes ses forces sa détresse à la face de cette humanité, cette humanité qui s’est prise un jour pour un animal civilisé au-dessus de ce Roi des animaux…
Une alerte que tire également avec cet ouvrage Laurent Baheux, lui qui sait mieux que quiconque pour avoir parcouru le continent Africain que le lion est l’un des trophées, l’un des « big five » des cinq grands animaux, malheureusement les plus prisés. Des photographies se veulent aussi message d’alarme, nous rappelant qu’il y a urgence à ne pas se tromper de combat et ennemi…
Un exceptionnel ouvrage digne de la beauté et de la noblesse du roi des animaux, le lion, et dont les mots de Laurent Baheux disent à eux seuls la valeur morale du photographe :

« Ce livre compile les morceaux choisis de mon travail sur une icône du règne animal, que je ne me lasse pas d’immortaliser et à laquelle je tiens à rendre l’hommage exclusif qu’elle mérite. »
 

« Lynn Chadwick ; A sculptor on the international stage. » de Michael Bird, avec la contribution de Marin S. Sullivan, Daniel Chadwick, Éva Chadwick et Sarah Marchant ; Edition Scheidegger & Spiess, 2019.

 


À souligner de trois traits, une remarquable monographie consacrée au sculpteur Lynn Chadwick (1914-2003) aux éditions Scheidegger et Spiess. Signée de Michael Bird, écrivain et historien d’art anglais, auteur déjà de nombreuses monographies, avec la contribution de Marin S. Sullivan, historien d’art américain, l’ouvrage livre en plus de deux cents pages un riche et ample panorama de l’ensemble de l’œuvre de ce grand sculpteur anglais que fut Lynn Chadwick.
Appuyé par une large et très belle iconographie retenue avec soin, les auteurs ont fait choix pour cet ouvrage de mettre en lumière les différentes étapes et évolution de l’artiste, en retenant une judicieuse mise en vis-à-vis de leur vue respective et parfaitement complémentaires ; Celle, en premier lieu, de Mikael Bird attaché dans un riche écrit à replacer le sculpteur et son œuvre sur la scène internationale, alors que Marin S. Sullivan a, pour sa part, dans une non moins profonde contribution, privilégié et mis en relief l’immense place accordée à Lynn Chadwick aux États-Unis.
Le lecteur assiste ainsi émerveillé à la naissance du sculpteur, avant de ne le suivre de page en page tout au long de sa féconde et longue carrière. Tel un hommage, l’ouvrage s’ouvre avec trois témoignages ou mémoires émouvantes, celles de Daniel Chadwick, Éva Chadwick et de Sarah Marchant, avant que l’on ne découvre Lynn Chadwick dans son atelier, face à ses œuvres dans un jeu de miroir à mille facettes et angles à l’image de ses propres sculptures…
Des œuvres singulières, tout à la fois, froides ou austères par le métal et leurs angles, et irrésistiblement attirantes, captivantes par ce quelque chose - ce « je-ne-sais-quoi » cher à Vladimir Jankélévitch ; Des soudures, moulages, angles et lignes droites offrant au regard un langage secret et poétique, tel ce « Sitting couple », daté de 1973, sculpture choisie et imposant toute sa force dès la couverture de l’ouvrage.
C’est à partir de 1956, avec un premier prix à la Biennale de Venise, que Lynn Chadwick s’affirmera. Sensible à son époque, ses sculptures sont le reflet des tensions et détentes avec notamment ces amples ailes ou nageoires qui tirailleront ses silhouettes avant qu’elles ne s’apaisent quelque peu. Tiges d’acier et stolit, travaillant le cuivre, le laiton, le bronze, sans jamais renier ses ainés et influences, dont bien sûr Germaine Richier, Giacometti ou encore Calder qui très tôt le fascinera, l’artiste sut « sortir » l’art moderne de son obscure part sombre pour apporter une réponse accessible, compréhensible, opportune à toute une génération. Nombre de dessins de l’artiste viennent compléter idéalement les nombreuses et splendides photographies pour beaucoup pleine page.
Le lecteur conquis retrouvera également, en index, outre une liste complète des travaux de l’artiste, ses expositions, une brève biographie que vient compléter un inventaire des œuvres dans les collections publiques. Rien ne manque ! Un travail remarquable, à juste titre mérité et donné comme un très bel hommage, pour ce grand sculpteur, Lynn Chadwick, un artiste trop peu connu du public français.

 

« Darwin’s Theater, Bakker & Blanc architectes, Editions Park Books, 2019.
 


Un ouvrage fort beau et impressionnant revenant sur plus de vingt-cinq ans de travail des architectes Marco Bakker et Alexandre Blanc. Une splendide étude de 600 pages, approfondie et magistralement illustrée, donnant à voir et à admirer leurs réalisations ou projets architecturaux tout aussi splendides et grandioses. Un travail architectural exceptionnel mené sur un demi-siècle et qui méritait assurément une telle rétrospective ! C’est en 1992, en Suisse que Marco Bakker et Alexandre Blanc ont fondé, en effet, leur cabinet Bakker & Blanc architectes (BABL), un premier et grand pas promis à l’avenir et au succès que l’on sait…
Appuyé d’une très riche et magnifique iconographie, intégrant de nombreux plans et photographies couleur pleine page voire sur double page, l’ouvrage a fait choix de retenir précisément 34 études architecturales de Bakker & Blanc architectes, études demeurées à l’état de projet ou réalisées. Des réalisations forçant l’admiration telles celles de Saint Martin, de la Maison Braillard ou encore de La Grangette. Des réalisations magistralement pensées, véritablement d’exception, et révélant toute la philosophie et la vision architecturale de BABL.
Une vision d’ensemble sur plus de vingt-ans témoignant superbement des hautes exigences architecturales de BABL, et que viennent parfaitement traduire le titre de l’ouvrage « Darwin’s Theater » ou la célèbre toile de « La Tour de Babel » de Bruegel l’Ancien mise en exergue de l’ouvrage. Un itinéraire toujours poussé plus loin et plus haut, ne cessant de questionner et repenser l’espace, les volumes, mais aussi et surtout, le temps. Une échelle de mesure cruciale et que BABL a posée comme essentielle, telle l’échelle de Jacob ou cette image précédemment évoquée d’un escalier en colimaçon s’élevant chronologiquement dans le respect des règles de l’art acquises. Une évolution que Darwin n’aurait pas reniée, réitérant les mêmes questionnements éternellement, ne reniant ni le passé ni l’avenir, pour une vision nouvelle œuvrant dans la continuité. Une continuité qui se fait visible en ces pages et que nombre d’illustrations, tableaux, dessins ou photos, viennent également scander comme pour mieux la rappeler. Chaque réalisation ou projet de BABL étant à la fois bâtis sur une tradition perpétuée, intégrant les valeurs anciennes, mais ouvrant sur un nouvel horizon architectural.
C’est cette approche d’une vision d’ensemble, toute à la fois globale et singulière, propre à Bakker & Blanc architectes que nous livre cet ouvrage d’exception ; Un ouvrage qui ne peut, tant pas la valeur de ses études que par sa qualité esthétique, que s’imposer en véritable ouvrage de référence, de référence des plus splendides !
 

« Horses of Iceland », Photographies de Guadalupe Laiz, Editions teNeues, 2019.
 


Toute la beauté des chevaux d’Islande révélée et mise en lumière et photos par la photographe Guadalupe Laiz aux éditons teNeues. Un incroyable et splendide ouvrage offrant les plus belles réalisations de la photographe, internationalement reconnue, réunies et présentées, ici, sur pleine page ou plus souvent encore sur de doubles pages. Exceptionnel !
Y défilent, trottent, galopent ou amblent voire au tölt, ces merveilleux chevaux aux cinq allures reconnaissables entre tous. Avec leur tête de « Gnafron » tendre, leur toupet rebelle, leur crinière indomptable et leur regard aux longs cils… Guadalupe a su avec son objectif en capter les plus exceptionnelles images. Des photographies à couper le souffle aussi uniques que ces chevaux à la race demeurée pure et unique depuis la colonisation de l’Islande au IXe siècle ; une race de chevaux vikings, l’une les plus pures du monde.
Les chevaux d’Islande offrent au regard, et à l’objectif de la photographe, plus de quarante couleurs de robe et pas moins de soixante variations. Mais si aucun d’eux ne se ressemble tout à fait, il n’en demeure pas moins que ces chevaux d’Islande, à la fois splendides et « craquants » font tous, petit ou adulte, gris ou palomino, partie indéniablement des plus beaux chevaux du monde. Une constatation qui s’impose d’elle-même, mais qui n’en augmente pas moins l’indéniable talent de la photographe Guadalupe Laiz, car il est bien difficile de prendre en photo des chevaux si beaux soient-ils… Que dire, dès lors, lorsque celles-ci sont aussi époustouflantes et exceptionnelles ? On ne peut que demeurer ébloui, ébahi, par tant de beauté.
Chevaux de selle ou parfois encore de travail, ils sont depuis des millénaires les plus fidèles compagnons de l’homme. Doux, proches de l’homme, très intelligents et coopératifs, ils se prêtent à merveille à l’équitation notamment thérapeutique. Mais, qu’on ne s’y trompe pas, avec leur charmante tête et morphologie, ces adorables chevaux d’Islande sont aussi de puissantes montures, énergiques, parfois fougueuses. Une nature adaptable et forte leur ayant permis de vivre et de se développer dans ces paysages si grandioses de l’Islande, mais aussi d’Allemagne ou du Danemark.
Comment, il est vrai, dissocier le cheval de son environnement, de la nature ? La photographe ne l’ignore pas et c’est en amoureux de cette nature qu’elle s’est aventurée dans ces contrées lointaines… Et, tel est aussi l’enjeu et le défi de ces magnifiques chevaux et photographies : rappeler qu’il est plus qu’urgent de protéger cet environnement aussi grandiose que vital pour les chevaux d’Islande, leurs autres congénères et l’homme lui-même. Des questions cruciales chères à Guadalupe Laiz.
Que de beauté, en effet, dans ces splendides paysages dans lesquels s’ébattent, s’élancent et volent ces crinières sauvages au vent… Mais aussi que d’heures pour réussir de telles et uniques photographies ! On ne peut qu’imaginer Guadalupe Laiz, attendant discrètement, patiemment, le moment opportun, idéal pour capturer ces merveilleuses images, ces chevaux d’Islande magnifiquement mis en lumière en ces pages. Un ouvrage exceptionnel de beauté qu’on a peine à refermer !
Et si on optait pour le laisser ouvert ? Magnifique.

 

« Les estampes japonaises (1680–1938) », d’Andreas Marks, Relié, 29 x 39,5 cm, 622 pages, édition multilingue: Allemand, Anglais, Français, Éditions Taschen, 2019.

 


Andreas Marks livre avec « Les estampes japonaises », paru aux éditions Taschen, le plus beau témoignage de la splendeur de cet art bien particulier de l’estampe japonaise, un art dont il est l’un des meilleurs spécialistes, étant le conservateur d’art japonais et coréen de la collection Mary Griggs Burke, mais aussi le directeur du département d’art japonais et coréen, et le directeur du Clark Center for Japanese Art au Minneapolis Institute of Art.
Lorsque l’occident découvrit les premières estampes japonaises, le monde de l’Ukiyo-e ou images du monde flottant, l’étonnement fut grand et le ravissement immédiat, surtout auprès des artistes dont notamment Édouard Manet, Van Gogh, et bien entendu, Claude Monet, subjugué par cet univers des formes et couleurs et qui lui inspirera les plus célèbres toiles de l’impressionniste que l’on connaisse.

 


Ce magnifique recueil, servi par une éblouissante iconographie permise par son extraordinaire format XXL offre au regard les œuvres des plus grands maîtres japonais de l’estampe tels que Hokusai, Utamaro, Hiroshige… 200 estampes parmi les plus mémorables, que l’ouvrage replace dans leur contexte culturel et historique ; Une mise en contexte nécessaire pour appréhender cet art, les estampes n’étant pas seulement de belles images à contempler, mais bien des œuvres venant s’inscrire dans une époque, un monde particulier qu’il convient de déchiffrer, ce que fait admirablement cet ouvrage. Le lecteur pourra ainsi pleinement apprécier l’évolution de cet art qui s’étire et se développe au Japon du XVIIe siècle jusqu’au début du XXe siècle, les estampes de cette dernière période boudées, il y a encore une vingtaine d’années, se sont révélées très recherchées depuis…

 


Reflets de la culture japonaise, tout fait signe dans le monde de l’estampe, à l’image de la brièveté d’un haïku, de l’attention portée à la cérémonie du thé ou à l’arrangement floral de l’ikebana. La qualité des reproductions, ainsi que l’espace important qui leur est réservé, offrent justement cette intimité d’un univers feutré de femmes au kimono chatoyant, de paysages aux montagnes esseulées, de samouraïs démontrant par l’image toute la force du bushido. C’est toute la vie japonaise qui s’exprime sur ces œuvres le plus souvent de taille modeste, mais parvenant en un format réduit à suggérer la magie et la vie du théâtre kabuki, la splendeur des courtisanes… Un raffinement de chaque détail que le lecteur pourra à loisir admirer notamment grâce à 17 pages dépliantes. L’estampe japonaise a survécu bien au-delà de sa période de création, non seulement dans la culture japonaise, mais également dans le rayonnement international et la fascination qu’elle a su susciter et suscite encore de nos jours.
Un livre éblouissant fruit de plusieurs années de travail, qui rend hommage à l’Art de l’estampe japonaise, de la plus belle des manières !
 

« Picasso ; Au cœur des ténèbres, 1939-1945 », Sous la direction de Sophie Bernard avec la collaboration d’Éléonore Harz, Editions In Fine, 2019.

 


On croyait tout connaître de l’œuvre de Picasso, et pourtant… C’est en effet une autre facette, une part plus sombre de l’œuvre du grand peintre, celle « Au cœur des ténèbres » des années 1939-1945 que nous propose de découvrir ce bel ouvrage paru aux éditions In Fine. Sous la direction de Sophie Bernard, conservateur en chef, chargée des collections modernes et contemporaines au musée de Grenoble, l’ouvrage s’attache à mettre en relief toute la richesse de ces œuvres réalisées sur fond de guerre par Picasso durant les années 1939-1945. Une profusion d’œuvres, peinture, dessins, sculptures, que l’ouvrage entend, appuyé de riches contributions, remettre dans son contexte, avant d’aborder cette œuvre chronologiquement année par année, illustrée par un très grand nombre de toiles, dessins, carnets et photographies… Plus de 260 illustrations au total !
Emigré espagnol, exilé, Picasso demeura durant cette période à Paris dans son atelier des Grands Augustin et refusera de partir pour les États-Unis. Déjà largement reconnu, et bien que connaissant les réalités et ravages de la guerre, Picasso invitera ses amis dans les brasseries et cafés parisiens où il avait ses entrées… Picasso refuse, cette fois-ci, l’horreur de la réalité, l’atrocité de la guerre, il s’enferme dans son atelier. Pour lui, il est vrai, la guerre avait commencé dès 1936 avec celle d’Espagne et la réalisation de « Guernica » en signe d’opposition et de soutien aux républicains. Mais, de 1939 à 45, Picasso ne renouvellera pas « Guernica ». Il ne renoue pas avec l’opposition et le combat. Picasso entend continuer à dessiner et peindre ses sujets habituels de prédilection avec la même obsession… Les portraits de Dora Maar qui a succédé à Marie-Thérèse Walter ou les natures mortes se multiplient… « Femme assise dans fauteuil », « Femme au chapeau dans un fauteuil », des toiles datées des années 40, une présence féminine sur laquelle revient Laurence Madeline.
Mais si Picasso n’a pas peint en tant que telle la guerre - « je n’ai pas peint la guerre » dira-t-il - ces années sombres de repli d’un artiste centré sur son œuvre, sur sa vie, ne seront pas pour autant vécues par le peintre sans déchirements intérieurs, ainsi que l’expose Brigitte Lael dans sa riche contribution « Peindre autrement la guerre. ». Les œuvres de cette terrible période seront, en effet, largement imprégnées, teintées du voile de la guerre, de l’occupation, des arrestations, déportations et massacres… Bien que replié sur lui-même, les œuvres réalisées durant la période 1939-1945 trahiront ce refus ambigu du peintre face à l’horreur, et les portraits se feront plus encore défigurés, modelés sur la noire toile de la réalité de la guerre. Les couleurs froides et sombres puisées « Au cœur des ténèbres » viendront marquer ses peintures tel ce « Jeune garçon à la langouste » de 1941… Picasso dessinera, sculptera aussi, mais des hommes noirs tels encore « L’homme au mouton » de 1943. Une activité fébrile, obsessionnelle comme pour mieux neutraliser le poison vénéneux de l’horreur, et faisant l’objet en ces pages de belles études et illustrations. Des œuvres « Au cœur des ténèbres », des ténèbres que Picasso admettra plus volontiers à la Libération : « Il n’y a pas de doute que la guerre existe dans les tableaux que j’ai faits alors. », reconnaîtra le peintre a posteriori…
Il faudra attendre 1944 et surtout 1945 pour que ses toiles retrouvent les couleurs de la liberté, de la Méditerranée et celles de Françoise Gillot…

Un bel ouvrage qui vient idéalement compléter l’exposition du même nom ayant lieu en cette fin d’année 2019 au musée de Grenoble en partenariat avec le musée Picasso-Paris www.museedegrenoble.fr , et qui se poursuivra au Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen à Düsseldorf début 2020.
 

« Textiles du Japon », Thomas Murray, Virginia Soenksen et Anna Jackson, Éditions Citadelles & Mazenod, 2019.

 


C’est assurément un somptueux et splendide ouvrage que proposent les éditions Citadelles & Mazenod avec cette publication unique entièrement consacrée aux « Textiles du Japon ».
Non seulement soyeux avec son coffret et sa reliure bleue en tissu, ce volume à nul autre pareil ne peut que s’imposer, en effet, de par sa beauté en ouvrage véritablement d’exception. Retenant un thème rarement traité, avec plus de 500 pages et 365 illustrations, le lecteur y découvrira les plus précieux tissus de la collection de Thomas Murray, acquise depuis cette année 2019 par le Minneapolis Institut. Une invitation à un voyage inouï au pays des tissus japonais, des textiles en ces pages choisis et sélectionnés pour leur rareté et extrême beauté.
Signé de Thomas Muray, lui-même, célèbre marchand d’art, auteur déjà de plusieurs ouvrages dans ce domaine, de Virginia Soenksen, passionnée de textiles japonais, et Anna Jackson, auteur également de nombreux ouvrage consacré à ce thème, ce livre nous ouvre les coffres enfermant ces inestimables trésors extrême-orientaux que constitue les textiles de la collection Thomas Muray. De splendides pages et illustrations dévoilant au regard ébloui du lecteur des tissus anciens, précieux, pour nombre d’entre eux jamais montrés au public. Une incroyable première, donc, qui réjouira aussi bien les amoureux, amateurs ou professionnels des arts et textiles extrême-orientaux avec un plaisir renouvelé par une fabuleuse magie à chaque page et chapitre.
Les auteurs ont, en effet, fait choix de présenter ces tissus rares, retenus pour leur conservation exceptionnelle défiant le temps, selon trois grandes catégories ou chapitres.
La première partie ouvre au regard les malles les plus majestueuses de la collection Murray en présentant les textiles les plus rares et précieux de cette collection, ceux réalisés par le peuple Aïnou. Joyaux de la collection, le lecteur demeurera ébahi devant autant de beauté tant ces textiles Aïnou offrent un raffinement, une finesse et une noblesse de matière rarement atteintes. De fabuleux vêtements Aïnou en peau de poisson (hukht), en fibres d’orties, d’orme ou coton – retarpe, attush, chikarkarpe, kaparamip, ruunpe ou Chijiri - y sont magnifiquement dépliés pour le lecteur avec pour nombre d’entre eux des détails pleine-page.
Ravissement encore avec cette deuxième partie s’attachant aux Mingei, ces tissus de la vie quotidienne japonaise. Présentés selon leurs matières ou fibres, selon leurs techniques d’impression ou coloration, ou encore selon leurs motifs, ces tissus destinés aux vêtements traditionnels japonais ou d’accessoires offrent une impressionnante variété aux couleurs sombres et profondes, tout de bleu, noir ou marron foncés. Des tissus aux motifs variés, originaux et singuliers, révélant tous sans exception, chacun à leur manière, toute l’élégance et l’extrême délicatesse des créations des tisserands japonais.
Le lecteur s’envolera, enfin, avec la troisième partie, pour l’archipel des îles d’Okinawa, un archipel situé dans la mer de Chine. En ces pages, les tisserands des îles d’Okinawa déploient leurs plus beaux textiles. Des tissus incroyablement flamboyants tissés en ces terres lointaines exclusivement en fibres d’ito-bashō, une plante de la famille des bananes comestibles. Affichant des couleurs et motifs au trait caractéristique tous plus chatoyants les uns que les autres, ces tissus d’Okinawa révèlent pour leur part l’extrême créativité des tisserands de l’archipel d’Okinawa. De ces textiles colorés, ce ne sont que fleurs, oiseaux, papillons qui s’envolent…
C’est à un splendide voyage au pays des tissus du Soleil levant qu’invite incontestablement cet ouvrage d’exception révélant toute le raffinement, la finesse et variété de l’art du tissage japonais de ses fabuleux textiles de la collection Thomas Murray, un voyage d’une beauté infinie…

PHILOSOPHIE - SOCIETE - ESSAIS - PSYCHANALYSE

Gilles Antonowicz : "Isorni - Les procès historiques », 208 pages, Éditions Les Belles Lettres, 2021.

Si le nom d’Isorni est quelque peu sorti de la mémoire collective en France, ce défenseur des causes politiques et avocat des communistes sous l’Occupation a pourtant tenu une place privilégiée dans l’univers judiciaire de notre pays. Gilles Antonowicz, lui-même avocat réputé, a su se saisir de cette personnalité hors normes qui accepta tout aussi bien de défendre un personnage comme Brasillach ou Pétain à la Libération que les causes perdues d’avance des minorités pendant la Seconde Guerre mondiale.
Jacques Isorni n’a pas cherché le sensationnel en défendant les causes impossibles, mais s’est surtout attaché à se placer « du côté des prisonniers ». Après Maurice Garçon à qui l’auteur a consacré une biographie remarquée en 2019, c’est au tour d’un autre ténor du barreau en la personne d’Isorni de nourrir cet essai haut en couleur qui transportera le lecteur dès les premières pages aux heures sombres de l’Occupation… Au lendemain de la guerre, les difficultés sont loin d’être terminées et le brillant avocat déplacera son champ d’action « de l’autre côté » en prenant la défense de personnalités jusqu’alors victorieuses et soudainement placées au rang d’accusés présumés coupables. Une fois cette période trouble passée, la tension ne se relâchera pas avec les années de décolonisation et la guerre d’Algérie. Chaque décennie offre à Jacques Isorni de plaider les causes impossibles grâce à ses plaidoiries inoubliables et cette conviction indéfectible soulignée même par ses détracteurs. Ce sont ces grandes heures du barreau que Gilles Antonowicz nous fait revivre de manière passionnante, lui qui les connaît de l’intérieur et parvient à les éclairer d’une plume captivante.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« Héraclite » de Jean-François Pradeau, Collection Qui es-tu ? 136 pages, Éditions du Cerf, 2022.

La didactique collection « Qui es-tu ? » des éditions du Cerf parvient à faire revivre en à peine plus d’une centaine de pages Héraclite, un des philosophes antiques dont la pensée ne nous est parvenue que sous forme fragmentaire. L’auteur, spécialiste incontesté du philosophe présocratique, nous fait remonter le temps à une vitesse vertigineuse, près de vingt-six siècles, afin de mieux découvrir ce « marginal illustre » ainsi qu’il le nomme en introduction.
Si seule une centaine de phrases d’Héraclite ont pu parvenir jusqu’à nous, ses contemporains, puis les auteurs anciens qui transmettront par la suite son oeuvre, soulignaient déjà la force de sa pensée mais également la complexité de certains de ses discours. Les quelques rares informations dont nous disposions encore de nos jours sur Héraclite proviennent de Diogène Laërce dans ses « Vies et doctrines des philosophes illustres » et qui ouvre ce petit ouvrage d’une clarté remarquable, l’auteur étant professeur de philosophie ancienne à l’université Jean-Moulin de Lyon (Lyon-3) et ayant publié une trentaine de traductions commentées et une dizaine de monographies savantes sur le sujet. Mais que le béotien se rassure, avec ce petit ouvrage, nul hermétisme universitaire, mais une présentation aussi claire que possible sur la nature de l’âme et du primat du feu, essentiel dans la pensée du philosophe ermite, guère compris de ses contemporains.
Au terme de cette riche évocation de la pensée d’Héraclite, le lecteur s’approchera au plus près de cette tentative de connaissance totale de la réalité qu’avait recherchée toute sa vie le philosophe, une fin en soi, mais également un moyen à garder tout au long de sa vie afin de vivre au sens plein du terme. Une belle initiation à la sagesse antique !

 

« Lucrèce ; La naissance des choses » ; Edition bilingue établie par Bernard Combeaud ; Préface de Michel Onfray ; Editions Mollat / Bouquins, 2021.

Plaisir que de lire « La Naissance des choses » ou « De rerum natura » du poète Lucrèce dans cette édition bilingue établie par le regretté Bernard Combeaud (1948-2018) et parue aujourd’hui dans la collection Bouquins. Texte majeur de la littérature antique, Bernard Combeaud a souhaité pour cette édition revenir à sa version originelle et retenir la rigueur de traduction de la métrique latine. Un choix tout à son honneur et qui a reçu le prix Jules-Janin de l’Académie française en 2016. « La Naissance des choses » ou « De la Nature des choses », seul et unique livre connu du poète latin comporte plus de sept milles vers. Bernard Combeaud, bien que reconnaissant qu’il existe de très talentueuses traductions, avoue cependant que « fasciné depuis longtemps par ce génie si proche de Dante ou d’Hugo, j’avais caressé l’idée de traduire sur frais le poème de La Nature », ajoutant : « Rendre en prose un poème étranger est une opération du même ordre qu’adapter un roman pour le cinéma ou que transposer une partition pour un autre instrument que celui pour lequel elle avait d’abord été composée : dans les deux cas, on change alors non de langue seulement, mais bien de langage ». Comment ne pas acquiescer ?
De Lucrèce, lui-même, poète-philosophe du 1er siècle avant notre ère, on ne connaît que très peu de choses, si ce n’est qu’il eut pour maître Épicure et que cela est donc toujours une réjouissance extrême que de lire et relire en ces vers les principes d’un monde épicurien selon le poète latin. Une philosophie « praticable » ainsi qu’aime à le rappeler Michel Onfray qui signe, ici, la présentation de cette édition. Une présentation sous forme d’un échange « A bâtons rompus » entre le philosophe normand et Bernard Combeaud, mais interrompu malheureusement par la disparition de ce dernier. Un échange fécond revenant sur les sources, sur Epicure et Lucrèce, sur le poète et les Dieux…
Un seul, long et inachevé, poème condamné par saint Jérôme et autres pères de l’Eglise mais qui fut, souligne Bernard Combeaud en son avant-propos, célébré par Cicéron lui-même : « Les poèmes de Lucrèce sont bien ce que tu m’écris : ils brillent de toutes les lumières du génie, sans que l’art y perde, tant s’en faut » écrivait l’orateur romain à son frère. Ce qui conduit Michel Onfray à penser que « La volonté de recourir au miel du vers pour faire passer le vinaigre de la sagesse épicurienne fait philosophiquement sens : Lucrèce s’adresse au plus grand nombre, ce faisant, il élargit avec bonheur le public de la philosophie. » Un bonheur que Bernard Combeaud a par cette traduction su si bien renouveler. Bernard Combeaud a qui nous devons également les « Œuvres complètes » du poète Ausone.

L.B.K.

 

Frédéric Lenoir « Jung – Un voyage vers soi », Albin Michel, 2021.

Frédéric Lenoir signe chez Albin Michel une biographie consacrée au célèbre psychanalyste suisse Carl Gustav Jung (1875-1961) alerte, informée, et surtout, bien venue en France, pays longtemps dominé par le courant freudien grâce notamment à Marie Bonaparte, puis majoritairement lacanien. Au-delà des prises de position, malentendus – et bien qu’un vaste travail d’édition ait été entrepris par le regretté Michel Cazenave, il est heureux que Frédéric Lenoir offre de nouveau aujourd’hui les clés d’entrée nécessaires à l’œuvre de Jung. Car si certains apports du psychanalyste sont connus – on pense notamment aux archétypes, à l’inconscient collectif, son legs demeure cependant riche et complexe, voire ésotérique. C’est là, cependant, confondre ses recherches personnelles et ses découvertes et apports en matière de psychanalyse, alors que le célèbre psychanalyste fut ainsi que l’écrit l’auteur dès son introduction un fantastique « éveilleur et visionnaire », soulignant que « Jung n’a cessé de rappeler que c’est de l’intérieur de la psyché humaine que se trouvent à la fois les solutions d’un avenir meilleur et les pires dangers pour l’humanité et la planète ». Or, en notre période troublée par tant de crises sanitaire, économique, sociale…, les apports et découvertes du célèbre psychanalyste gardent sur nombre de points toute leur pertinence et actualité.
Frédéric Lenoir livre, ici, une biographie didactique, distinguant selon les parties et les chapitres les grandes périodes de la vie du psychanalyste, sa rencontre et rupture avec Freud, ses voyages, amours et amitiés, et les points sensibles ou grandes notions de la psychologie analytique : Le Moi et le Soi, l’individuation, l’homo religiosus, synchronicité, des notions également chères à Mircea Eliade. Jung en consommant sa rupture avec Freud fut l’un des premiers psychanalystes à prendre en compte la dimension spirituelle. Cependant, bien que renonçant à être le dauphin de Freud, considérant que la libido ne saurait être réduite à la sexualité, Jung ne reniera jamais – contrairement à ce que l’on pense souvent, pour autant l’apport du père de la psychanalyse.
Qui plus est, Frédéric Lenoir n’élude en ces pages aucun point délicat notamment la question de la position de Jung durant la Seconde Guerre mondiale et plus particulièrement durant les années 1933-1939 ; une position demeurée floue et ayant conduit nombre d’analystes à écarter l’apport et l’œuvre de Jung. Indéniablement, Frédéric Lenoir a entendu s’impliquer dans cette biographie n’hésitant pas à plusieurs reprises à donner son opinion et à utiliser le « je ». Tant l’œuvre du psychanalyste que l’homme – et ses indissociables lieux de prédilection, Küsnacht, Bolligen, y sont présentés avec un réel intérêt et une jolie affinité.
Un ouvrage plaisant et didactique offrant les clés indispensables pour aborder la pensée du grand psychanalyste Carl Gustav Jung et proposant, ainsi que l’indique son titre, « Un voyage vers le soi ».
 


Parallèlement à cette publication, deux œuvres de Carl Gustav Jung paraissent dans la collection de poche Espaces libres Psychologie des éditions Albin Michel « L’Âme et le soi – Renaissance et individuation » ainsi que « Aiôn – Etudes sur la phénoménologie du soi ».

L.B.K.

 

Focus Le regard des photographes de l'AFP édition spéciale 2020, La Découverte, 2021.

Chaque année l’Agence France Presse rassemble ses photographies les plus marquantes afin de résumer une année. Mais cette année passée n’est assurément pas à l’image des autres années puisque 2020 a connu l’incroyable pandémie du Coronavirus qui sévit encore aujourd’hui.
Aussi n’est-il pas étonnant que les premiers clichés marquants soient consacrés à ce qui allait mobiliser la planète entière. Un homme en train d’agoniser sur un trottoir en Chine alors que personne ne souhaite le toucher du fait du virus, le marché « maudit » de Wuhan d’où tout serait parti, un hôpital de campagne « sorti de terre » en quelques jours comme seul peut le faire le pouvoir chinois…
Dans ces photos des plus grands photographes de l’AFP, c’est le tragique qui se dispute à la démesure ; des barricades tentent, en vain, de confiner les quartiers, une autre vie s’organise, de manière futuriste sur une planète en apnée, mais devenue pourtant notre quotidien depuis… Alors que se comptent les morts et destins tragiques, la vie continue néanmoins avec parfois ses représentations théâtrales presque surréalistes dans une maison de retraite, des balcons qui dans le monde entier deviennent des lieux de sociabilisation…
Esthétiques, éloquentes, étonnantes, stupéfiantes, les qualificatifs pour ces clichés pris par les plus grands photographes de l’AFP ne manquent pas pour cette information en images de tout premier plan d’une année qui aura marqué la planète entière.
 

Grand Atlas 2021 sous la direction de Frank Tétart, cartographie : Cécile Marin, éditions Autrement, 2020.

Impression d’être perdu dans la multitude des rapports de puissance au niveau planétaire ? Sensation de ne plus percevoir les enjeux de la mondialisation à l’heure du COVID-19 ? Ce Grand Atlas réalisé sous la direction de Frank Tétart apportera bien des éclaircissements et réponses à ces questions légitimes. Avec l’aide de plus de 100 cartes, 50 infographies et documents pour comprendre le monde, ce Grand Atlas va au-delà des ouvrages de ce genre en ajoutant une dimension analytique indéniable afin de mieux discerner les tensions, enjeux et défis internationaux. Réalisé en partenariat avec Courrier international et franceinfo, ce Grand Atlas permet non seulement de comprendre le monde du XXIe siècle mais offre également des rappels précieux sur l’Histoire telle cette rubrique consacrée à la peste noire qui toucha l’Europe au XVe siècle, la guerre de Sécession, la naissance de l’État libre d’Irlande, de l’Europe ou encore la construction du mur de Berlin… Réunissant les analyses des meilleurs spécialistes français dans diverses disciplines (géographes, économistes, politologues…), ce livre abondamment illustré par de remarquables cartes adaptées par Cécile Marin conjugue graphisme didactique et développements analytiques afin de mieux comprendre le monde d’aujourd’hui et de demain.
 

« Les nouvelles figures de l'agir - Penser et s'engager depuis le vivant » Miguel BENASAYAG, Bastien CANY, Editions La Découverte, 2021.

Le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag vient de publier avec le journaliste Bastien Cany un ouvrage sur « Les nouvelles figures de l’agir » à l’heure des biotechnologies et autres pandémies. Ce thème de l’agir occupe le philosophe depuis longtemps déjà, mais cette notion délicate se trouve posée de nouveau à l’acmé d’un environnement conflictuel. Paradoxalement, alors que les situations qui nous entourent obscurcissent notre ciel de menaçants nuages, nos contemporains semblent pris d’un vent de panique qui les conduit à une paralysie certaine empêchant toute action. Ce n’est pourtant pas les informations – la surinformation même – qui manquent pour éclairer tant soit peu notre entendement. Alors quelle sorte d’entrave retient l’action ? C’est à cette question à laquelle s’attache cet ouvrage exigeant et stimulant, une réflexion qui implique notre manière de percevoir le monde et nos représentations de la réalité, souvent masquées au profit d’une prétendue connaissance technologique et omnisciente. Ni technophobes ni technophiles, c’est une voie médiane pensée que nous suggèrent les auteurs. La voie, non point d’une issue, illusoire, mais d’une réaction à cette paralysie passe par notre rapport aux autres, à la nature et à la culture afin d’accepter la complexité pour mieux composer à partir d’elles. Les liens tissés dans ce paysage sont la plupart du temps ignorés, si ce n’est niés par nos contemporains. Allant au-delà de l’universalisme, mais aussi de tout relativisme, il y urgence à excentrer l’humain ; il y a urgence selon Miguel Benasayag et Bastien Cany à s’engager dans cette démarche au risque de passer à côté de l’humain dans les années à venir. Replaçant sa philosophie de la situation et de l’action dans le contexte exacerbé que nous connaissons ces dernières années, les auteurs démontrent la différence que nous ne faisons pas toujours au quotidien entre information et compréhension, cette dernière impliquant le corps entier, avec toutes ses fragilités. Passant allègrement de la philosophie à la neurobiologie, deux disciplines dans lesquelles l’auteur offre depuis longtemps des analyses aussi vivifiantes que stimulantes, Miguel Benasayag n’est jamais là où on l’attend. Et nous devrions peut-être retenir cette agilité de dépasser les paradoxes pour atteindre cette flexibilité évitant la résignation actuelle. Le progrès n’est plus le maître mot de nos sociétés contrairement à ce que les intégristes des technologies clament de leurs chapelles… Entre catastrophisme convaincu et foi aveugle en un avenir improbable, il existe une voie médiane, transversale, qui passe par une nouvelle prise de conscience de nos corps, avec toutes leurs imperfections, non point par une pleine conscience illusoire, mais en conciliant toutes nos contradictions en une puissance d’agir. Afin d’éviter la dislocation de l’humain, l’écrasement du présent par la tyrannie du smartphone, l’infatuation du je en d’infinis selfies, la voie est loin d’être rectiligne, mais l’incertitude omniprésente de nos quotidiens vaut bien ces stimulants détours !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Carl G. Jung : « Les sept sermons aux morts », Coll. Carnets, Éditions de l’Herne.

Cet opuscule, « Les sept sermons aux morts », du psychanalyste suisse Carl G. Jung est un écrit personnel s’inscrivant « en marge » de ses ouvrages théoriques sur la psychanalyse. Daté de 1916 et rédigé en trois nuits dans un état extatique, le psychanalyste y décrit ou consigne pour lui-même une expérience intérieure qui fut pour lui d’une force inouïe et qu’il gardera secrète. C. G. Jung écrira à son sujet dans sa biographie « Ma vie » : « Il faut prendre cette expérience comme elle a été ou semble avoir été. Elle était probablement liée à l’état d’émotion dans lequel je me trouvais alors et au cours duquel des phénomènes parapsychologiques peuvent intervenir. Il s’agissait d’une constellation inconsciente et je connaissais bien l’atmosphère singulière d’une telle constellation en tant que numen d’un archétype (…) »
Cette expérience d’une force intérieure particulière intervint deux ans après la rupture de Jung avec Freud qui l’amena à faire un important et profond retour sur lui-même et à affronter rêves et inconscient. Dans « Les sept sermons aux morts », Jung relate une vision qu’il eut par le biais d’un philosophe du IIe siècle, Basilide, lui révélant ce qu’est le plérôme ou monde céleste.
« Les sept sermons aux morts » peuvent donc apparaître extrêmement étranges et déroutants à celui qui découvre l’œuvre du psychanalyste par ce texte. Ainsi que le souligne l’avant-propos, « De fait, on ne saurait nier qu’ils posent à la compréhension maintes énigmes. » Pourtant, nul doute que cette expérience intérieure, si étrange soit-elle, fut l’une des pierres angulaires de l’élaboration de la psychanalyse analytique.
Ce texte fut longtemps considéré à tort comme un écrit d’inspiration purement gnostique. Or, s’il est vrai que C. G. Jung s’intéressera de près aux sources gnostiques (comme à de nombreuses autres sources), cette expérience intime marquera bien au-delà tant l’homme que le théoricien et père de la psychanalyse analytique. En témoigne ce qu’écrivit Jung lui-même au sujet des « Sept sermons aux morts » dans « ma vie » : « Car les questions auxquelles, de par mon destin, je devais donner réponse, les exigences auxquelles j’étais confronté, ne m’abordaient pas par l’extérieur mais provenait précisément du monde intérieur. C’est pourquoi les conversations avec les morts, les « Sept sermons aux morts », forment une sorte de prélude à ce que j’avais à communiquer au monde sur l’inconscient ; ils sont une sorte de schéma ordonnateur et une interprétation des contenus généraux de l’inconscient ».
A ce titre, cet écrit personnel ne saurait être aujourd’hui, 60 ans après la mort de Carl G. Jung, occulté de toute approche de la psychanalyse analytique, et il faut saluer les éditions de l’Herne d’avoir eu l’initiative de publier cet écrit. Un texte comportant par ailleurs deux autres écrits « Le problème du quatrième » et « La psychanalyse analytique est-elle une religion ? » également insérés dans cette nouvelle édition.
 

L.B.K.

 

« Arthur Schopenhauer – La fin du monde, voilà mon salut. – entretiens » ; Coll. Du côté des auteurs, Editions établie et présentée par Didier Raymond, Editions Le Passeur, 2021.

Schopenhauer au faîte de sa notoriété accorda un certain nombre d’interviews. Certes, si elles demeurent moins connues que ses œuvres majeures – « Le monde comme volonté et comme représentation », elles méritent pourtant qu’on s’y arrête. À ce titre, il faut saluer l’initiative des éditions Le Passeur d’avoir publié dans sa collection « Du côté des auteurs » ces savoureux entretiens augmentés de mémoires ou souvenir rapportés par ses disciples ou admirateurs. Ces entretiens et portraits sont d’autant plus intéressants qu’ils offrent au lecteur un autre éclairage, parfois très inattendu, sur la personnalité du philosophe. En ces pages, transparait en effet plus l’homme que le philosophe. Or, ainsi que le souligne Didier Raymond dans sa préface : « Tout ce que l’on peut apprendre sur la personnalité de Schopenhauer peut éclairer certains aspects de son œuvre ». Un point de vue que partageait le philosophe lui-même, la biographie ne pouvant être, selon lui, séparée d’une œuvre. Ainsi, ce dernier écrira-t-il notamment « On peut tout oublier excepté soit même, excepté son propre être. En effet, le caractère est incorrigible. » Un jugement qui influencera Nietzsche, mais que Schopenhauer ne s’appliquera cependant guère à lui-même. Or, ce sont justement des portraits, attitudes et postures au travers d’entretiens et souvenirs rassemblés et révélant chacun à leur façon la personnalité et certains traits de caractère de Schopenhauer que nous donne à découvrir cet ouvrage.
Schopenhauer, la célébrité enfin venue, accorda volontiers des interviews et y prit même un certain plaisir. Étudiant ses gestes et effets, il prenait un malin plaisir parfois à effrayer ou choquer ses interlocuteurs. Des postures et prises de position que le lecteur retrouvera dans trois entretiens, accordés deux ans avant sa mort, en 1858. Celui avec C. Challemel-Lacour, tout d’abord, professeur, d’un pessimiste tout schopenhauerien, lors d’une rencontre avec le philosophe à Zurich, suivi de ceux accordés à Fréderic Morin et au conte L.-A. Foucher de Careil. Schopenhauer s’y montre volontiers loquace, alternant entre séduction et provocation et livrant des réponses parfois cocasses ou inattendues.
À ces trois entretiens, le lecteur pourra également retrouver avec bonheur, en seconde partie, les mémoires concernant le philosophe de son principal disciple, Frauenstoedt. Ce dernier fut très proche de Schopenhauer, entretient avec lui une correspondance suivie jusqu’à la mort du maître, fit connaître et divulgua largement sa pensée avant que Schopenhauer ne lui lègue l’ensemble de ses manuscrits et lui donne tout pouvoir sur les éditions à avenir. Viennent s’ajouter à ces souvenirs ceux de Karl Boehr, fils d’un ami du philosophe, qui le rencontra à deux reprises en 1856 et 58, et ceux d’un étudiant – Beck – lui ayant rendu visite en 1857.
Enfin, des vers inédits du philosophe viennent clore cet ouvrage offrant ainsi bien des facettes, parfois fort méconnues ou inattendues, du célèbre philosophe.

L.B.K.

 

Platon : « Œuvres complètes » ; Edition sous la direction de Luc Brisson, 2200 p., 168 x 245 mm, Broché, Éditions Flammarion, 2020.

Proposer une édition réunissant la totalité des dialogues de Platon est une entreprise suffisamment audacieuse et rare pour être soulignée. Lorsqu’en plus, ces sources essentielles de l’Antiquité et de la culture classique se trouvent être introduites et commentées par un appareil critique de toute première qualité, c’est alors un argument supplémentaire pour faire de cette édition le texte de référence qui fera assurément date en français.
Luc Brisson, directeur de recherche au CNRS n’est plus à présenter et ses travaux sur Platon ont contribué à mieux faire connaître le grand philosophe de l’antiquité souvent plus cité que lu… Or, justement, grâce à cette monumentale édition des œuvres complètes de Platon, c’est le geste philosophique par excellence qui se trouve au cœur de ces 2200 pages, à savoir le questionnement incessant sur ce qui constitue l’homme et la cité, ainsi que l’abandon de toutes idées reçues et une critique de la sophistique.
À partir de la figure centrale de Socrate qui le conduira à la philosophie - notamment avec son dernier geste face à ses accusateurs - Platon encourage son lecteur à la méthode dialectique, une interrogation et un dialogue ininterrompus sur ce qui semble être acquis. Ainsi que le souligne Luc Brisson en introduction, Platon est « le philosophe par excellence » celui qui donna au terme « philosophie » le sens qu’il a encore de nos jours. L’autonomie de la pensée, l’amour de la sagesse comme quête essentielle de l’individu et fondement de la cité, le dualisme de l’âme et du corps… autant d’idées essentielles parvenues jusqu’à nous et qui trouvent leurs fondements dans la pensée platonicienne.
Cette édition réunit non seulement la totalité des dialogues de Platon, mais a également intégré la traduction inédite des œuvres apocryphes et douteuses, des sources également précieuses afin de mieux comprendre comment s’est constituée la tradition platonicienne après la disparition du philosophe en 348/7 alors qu’il travaillait à la rédaction des « Lois ».
Soulignons, enfin, que cette édition, loin d’être réservée aux seuls érudits et spécialistes de la philosophie antique, a été conçue, grâce aux introductions à chacune des œuvres, pour s’adresser également à nos contemporains, celles et ceux pour qui l’interrogation sur l’homme et la cité demeure au cœur de leurs préoccupations, une question toujours d’actualité !
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Jacques Attali : « L’économie de la vie », Éditions Fayard, 2020.

C’est un ouvrage d’actualité, comme toujours très informé, des plus instructifs et d’une urgente nécessité que nous propose Jacques Attali avec « L’économie de la vie ». Un ouvrage pour comprendre non seulement le monde d’aujourd’hui, ce qui nous est arrivé, mais aussi et surtout celui de demain, celui encore envisageable ou ceux malheureusement également probables si…
Après avoir dressé, de manière concise, l’histoire des épidémies et pandémies d’hier à nos jours, et souligné la multiplication croissante de celles-ci ces dernières décennies faisant non présager, mais bien prévoir une pandémie mondiale – ce que l’auteur avec d’autres n’avait précédemment pas manqué d’avertir – Jacques Attali revient sur ce que l’humanité entière en cette année 2020 a vécu ; sur ce que nous avons réellement vécu, la crise sanitaire, le confinement, et sur un plan économique, cet arrêt brutal et décidé quasi mondial de l’économie et qui aurait pu être selon lui évité à l’exemple de la Corée du Sud, si nombre de gouvernants n’avaient, avec plus ou moins de sincérité, opté pour suivre celui de la Chine.
Mais après ? C’est à cette interrogation essentielle, celle du choix encore possible du monde de demain, celui de nos enfants, qui demeure au cœur de cet ouvrage et des préoccupations de l’auteur. Car, s’il est nécessaire de tirer les leçons de cette pandémie ayant bouleversé nos vies, écrit-il, encore faut-il également comprendre ce qui nous attend ; « Une crise économique, philosophique, idéologique, sociale, politique, écologique, stupéfiante, presque inimaginable ; plus grave en tout cas qu’aucune autre depuis deux siècles », souligne Jacques Attali.
Il y a dès lors plus que jamais urgence à comprendre les enjeux de ce qu’il nomme « L’économie de la vie ». Ces enjeux qu’impose et imposera le choix – peut-être encore possible - d’un monde vivable ou du moins plus vivable que d’autres. Livrant une vue d’ensemble, il y développe les multiples défis et choix - santé, eau, éducation, choix écologiques… - que suppose dès maintenant ce passage d’une « économie de survie » à une « économie de la vie », de l’économie au social, de l’éducation à la culture, de la nourriture à l’habitat, peu de points essentiels n’échappent à l’acuité de l’auteur. À défaut, ce sont d’autres mondes qui malheureusement sauront inexorablement s’imposer. Jacques Attali n’ignore pas, en effet, ni ne cache ou sous-estime, ce qui nous attend si nous ne prenons conscience de l’extrême urgence de ces choix vitaux, climatiques, économiques, sanitaires et sociaux… de cette « Économie de la vie ».
Et « Se préparer à ce qui vient », annonce le bandeau de l’ouvrage, qui peut, en effet, sciemment y renoncer ?
 

L.B.K.

 

« Arthur Schopenhauer – Parerga et Paralipomena » ; Edition établie et présentée par Didier Raymond ; Traduction de l’Allemand par Auguste Dietrich et Jean Bourdeau, 1088 p., Collection Bouquins, Éditions Robert Laffont, 2020.

S’il y a bien un philosophe qui bouscule, c’est assurément Arthur Schopenhauer. Rares sont ceux qui n’y ont trouvé réponses, échos, oppositions ou franches réfutations à leurs pensées, doutes ou questionnements. Pourtant, la renommée de ce grand philosophe allemand qui ne saurait laisser indifférent, fut, de son vivant, bien tardive. Il lui faudra, en effet, affronter une longue traversée du désert, bien qu’ayant déjà publié la majorité de ses grands ouvrages, avant que le succès ne soit au rendez-vous. Celui-ci lui sera donné, moins d’une dizaine d’années avant sa disparition survenue en 1860, lors de la parution de «Parerga et Paralipomena », soit plus de trente ans après celle sans succès du « Monde comme volonté et représentation ». Ce ne sera, en effet, qu’en 1851, avec la publication de ces deux volumes, sa dernière œuvre, qu’Arthur Schopenhauer sera enfin salué et reconnu à sa juste valeur par ses contemporains. Or, c’est justement cette œuvre foisonnante aux multiples thèmes que nous donne aujourd’hui à lire la Collection Bouquins dans cette édition établie et présentée par Didier Raymond, professeur à l’Université Paris VIII et spécialiste de Schopenhauer. Et si la traduction littérale du titre grec signifie « Accessoires et Restes », il faut avouer qu’il s’agit là de très savoureux suppléments venant compléter son œuvre maîtresse !
« Parerga » s’ouvre par trois livres majeurs – « Les écrivains et le style » ; « La langue et les mots » ; « La lecture et les livres ». D. Raymond souligne combien ces textes « ont exercé une énorme influence sur des auteurs aussi différents que Nietzsche, Proust ou Wittgenstein. ». Suivent les grands thèmes schopenhaueriens, la religion, la philosophie, le droit et la politique, la métaphysique, le beau et l’esthétique… Une philosophie à la fois éthique et métaphysique, « deux choses que l’on a à tort – pour le philosophe – séparées jusqu’ici… » Des thèmes dans lesquels se glissent pêle-mêle des considérations sur le suicide ou sur l’éducation, des pages parfois surprenantes notamment sur le bruit qui lui était insupportable ou encore ce bref « Essai sur les apparitions et les faits qui s’y rattachent ».
C’est une philosophie qui se veut praticable – « pour bien s’en tirer » aimait-il à écrire - exposée dans un style clair et accessible que nous propose en ces pages, comme toujours, Schopenhauer en opposition avec les philosophies conceptuelles de ses prédécesseurs. Une philosophie de la vie comme subsistance ou survie pour ce philosophe d’un pessimisme radical et ayant fait sienne la célèbre phrase de Bichat « La vie est l’ensemble des forces qui résistent à la mort ». Schopenhauer offre cette pensée mûrement réfléchie, ne craignant ni les critiques ni les oppositions, en témoignent ces « Remarques de Schopenhauer sur lui-même ». Bataillant contre la haine, la bêtise, l’égoïsme, le désir ou encore la vengeance source d’une plus grande souffrance que celle du repentir, des thèmes forts que l’on retrouvera au XXe siècle brillamment développés par Vladimir Jankélévitch.
Certes, si certaines de ses positions peuvent susciter opposition, voire indignation, tel son « Essai sur les femmes », d’une misogynie peu acceptable de nos jours, bien d’autres de ses réflexions demeurent, en revanche, pour cet homme né à la fin du XVIIIe siècle (1788), d’une profonde pertinence, notamment ses prises de position contre l’esclavage et la traite des Noirs ou encore contre la maltraitance des enfants. Rien n’interdit au lecteur, selon les fragments, de hurler, sourire ou de rire aux éclats. Si Schopenhauer est un philosophe génial, nul n’a dit pour autant « parfait » ! Misanthrope à l’excès – il est vrai – (pour qui « l’homme n’est pas seulement un animal méchant par excellence », mais bien une espèce non seulement bestiale mais démoniaque), mais aussi colérique, pessimiste à souhait, intransigeant, méfiant à l’extrême… il a surtout pour lui, en contre point, cette curiosité insatiable et cette fantastique énergie intellectuelle qui en font son charme et en fondent toute sa valeur ; Cette lucidité implacable et sans concessions, fruit d’une féconde réflexion soumise jusqu’à la limite de la contradictio. D’une lucidité tragique mais ne se complaisant nullement dans le malheur, sa philosophie est comme sa « vie dans le monde réel – écrira-t-il – une boisson douce-amère ».
Schopenhauer était conscient de sa valeur, celle-là même que nul ne lui conteste aujourd’hui, celle d’être un des plus grands philosophes. Surtout, Arthur Schopenhauer demeure de par la réflexion et les confrontations qu’il peut susciter, un des philosophes les plus stimulants. Comment, dès lors, en ces temps de confinement, y résister ?!

L.B.K.

 

Jean-Louis Servan-Schreiber : « Avec le temps… », Dessins de Xavier Gorce, Éditions Albin Michel, 2020.

Le temps aura toujours été une composante importante dans la vie du patron de presse et essayiste Jean-Louis Servan-Schreiber et, ses 80 ans dépassés, cette acuité ne s’est pas estompée mais affinée. À l’heure où les projets d’avenir ne sont plus la priorité, c’est la vie dans l’instant présent qui compte maintenant dans le quotidien de l’auteur. Cette vie a d’ailleurs toujours été au centre des priorités de Jean-Louis Servan-Schreiber, lui conférant une certaine sacralité et lui faisant détester tout ce qui est susceptibilité de la menacer, ou pire, de la nier. À défaut d’embrasser une transcendance qui lui a semblé toujours lointaine, l’auteur a donc tout misé sur la vie et son pari, c’est de la vivre jusqu’à son terme, bel impératif philosophique ! Pour mener cette mission de tous les instants, rigueur et discipline sont au programme, une exigence que certains pourront trouver certes peut-être trop contraignante, c’est une question de priorités… Car en lisant « Avec le temps… », le lecteur comprendra qu’il faut s’exercer à vivre de peur de laisser ces instants filer inexorablement, sans s’en rendre compte. Or cette leçon ne s’apprend guère sur les bancs de l’école ni dans les universités, mais au quotidien, démarche philosophique s’il en faut. L’injonction socratique « Connais-toi toi-même » invite à prendre le temps de ce discernement. Sénèque ne dit pas autre chose lorsqu’il rappelle : « Être heureux, c'est apprendre à choisir. Non seulement les plaisirs appropriés, mais aussi sa voie, son métier, sa manière de vivre et d'aimer ». Jean-Louis Servan-Schreiber n’a pas oublié ces leçons du passé, tout en s’imposant de vivre au présent, aujourd’hui encore plus qu’auparavant. Face au relativisme ambiant amplifié par les réseaux sociaux et les réactivités de tout bord, et aux processus de déconstruction sapant toutes les repères jugés intangibles jusqu’à récemment, il importe de se retrouver, cultiver cette intimité avec soi-même pour mieux se comprendre ainsi que nos semblables. Distance avec tout ce qui trouble la vie et proximité avec tout ce qui la nourrit, telle est l’attitude encouragée par Jean-Louis Servan-Schreiber à la veille du grand âge, une réflexion livrée avec humilité et qui pourra retenir l’attention de celles et ceux qui n’auront pas encore atteint ce stade de la vie.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Pier Paolo Pasolini : « Entretiens (1949-1975) », Édition établie par Maria Grazia Chiarcossi, traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio, présentation éditoriale par Aymeric Monville, Éditions Delga, 2019.

Les passionnés de l’écrivain Pier Paolo Pasolini se réjouiront de découvrir cette sélection d’entretiens pour la plupart inédits en français dans cette édition établie par Maria Grazia Chiarcossi, grande spécialiste de l’écrivain, ayant notamment préparé son œuvre complète en Italie. Mais ce livre pourra également être une belle porte d’entrée dans l’univers pasolinien pour les néophytes, ces pages abordant les très nombreux thèmes récurrents de son œuvre. Car Pasolini, et c’est un aspect souvent méconnu en France, était très attaché à son statut de journaliste, il contribua d’ailleurs jusqu’à la veille de son assassinat en 1975 à collaborer à de nombreux journaux et revues culturelles, n’hésitant pas à prolonger dans ces articles sa vision engagée du monde et de la société, allant jusqu’à la polémique si nécessaire. Le cinéma sera bien entendu omniprésent dans la première partie, ce qui permettra au lecteur français de placer quelques jalons supplémentaires dans sa connaissance du cinéaste. Mais la politique, sans oublier la poésie, constituent les fils directeurs de sa pensée, une action militante et de résistance face au rouleau compresseur de la pensée unique consumériste qu’il ne cessa sa vie durant de dénoncer et qui lui coûta peut-être la vie. Contrairement à ce qui a souvent été avancé, le polémiste fait preuve d’un grand respect pour son contradicteur, allant même jusqu’à accepter de se mettre à sa place, Pasolini ayant toujours reconnu qu’il était issu d’un milieu petit-bourgeois bien différent des petites gens qu’il décrivit dans ses films et romans. Pasolini surprend, choque, et surtout bouscule nos idées reçues, n’hésitant pas à se placer là où on ne l’attendait guère comme lorsqu’il défendit les policiers d’origine prolétaire agressés par les étudiants bourgeois en 1968… Marxiste et parallèlement fasciné par une certaine transcendance diluée dans les milieux pauvres qu’il décrivit, amoureux du verbe et de la poésie et apôtre de l’argot le plus rude des banlieues romaines, Pasolini suggère une attitude face à ce « rouleau compresseur impérialiste », des interrogations trouvant une actualité la plus sensible aujourd’hui encore, plus de 45 ans après, ainsi que le souligne Aymeric Monville dans sa présentation de l’ouvrage.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Dictionnaire amoureux de l'Allemagne" de Michel MEYER, format : 132 x 201 mm, 880 p., Plon éditions, 2019.

À l’heure du trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, il manquait assurément un Dictionnaire amoureux de l’Allemagne. C’est chose faite sous la plume inspirée de l’écrivain et journaliste Michel Meyer. Auteur de nombreux ouvrages sur un pays souvent plus méconnu que réellement familier, Michel Meyer suggère de découvrir « son » Allemagne, celle qu’il a eu l’occasion tout au long de sa riche carrière de parcourir, commenter, dialoguer ; Une Allemagne avec laquelle il a su nouer une histoire de cœur qui débute non loin de ses frontières en France à Schirmeck, petite ville de la vallée vosgienne où il naquit en 1942. Hölderlin et Goethe sont cités en exergue, comme invitation inspirée pour découvrir cette nation à la croisée des chemins depuis la plus haute antiquité. Une Allemagne plurielle, assurément, par ses nombreuses identités remontant bien au-delà des peuples germaniques décrits par Tacite, mais aussi par ses paradoxes et les tourments de sa longue Histoire. Impossible d’échapper aux repères initiaux de l’auteur notamment la Seconde Guerre mondiale vécue en un espace géographique plus que sensible à quelques kilomètres d’un camp de concentration visité quelques années après la chute du nazisme. Malgré cela, l’attraction est intacte. Car même si Michel Meyer s’est posé la question au tournant du dernier millénaire « le démon est-il allemand ? », la sirène de la Lorelei continue à fasciner et à attirer inexorablement vers elle, tous ceux qui cèdent à son chant… Alors consentons sans entraves à découvrir en amoureux cette Allemagne suggérée par Michel Meyer, en commençant cette escapade par l’entrée « Adenauer », premier chancelier d’après-guerre, une lourde responsabilité si l’on songe à ce que l’Europe avait subi du fait de son sinistre prédécesseur. Suivent les fameuses « Affinités électives » chères à tous les lecteurs de Goethe qui sut saisir comme nul autre ce qui fait et défait les unions entre les êtres, des liens ténus et indéfinissables et qu’il parvint pourtant à si bien évoquer. Le lecteur pourra, selon son humeur, poursuivre page après page, avec les « Allemandes » célèbres comme Gretchen, singulière comme Lou Andreas von Salomé. Il pourra aussi ouvrir ce volumineux dictionnaire au gré de son inspiration ou du hasard, et redécouvrir cette incroyable « Chute du Mur » vécue en direct par le journaliste dans la nuit du 9 novembre 1989… Le Dictionnaire amoureux de Michel Meyer réserve également de beaux développements aux artistes, poètes et écrivains qu’il chérit : Hölderlin, Goethe – nous l’avons souligné, mais aussi Rilke ou encore des noms plus proches de nous comme Karl Lagerfeld récemment disparu. Chaque entrée peut être considérée comme une proposition d’appréhender une nation, une civilisation, une culture, avec avant tout cet esprit allemand que ce Dictionnaire amoureux célèbre avec passion.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Miguel Benasayag « La théorie des algorithmes » conversation avec Régis Meyran, Éditions Textuel, 2019.

Ainsi que le souligne Régis Meyran en ouverture de cette conversation avec le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag (voir notre entretien), il existe une autre alternative au « pour » ou « contre » la machine infernale qui s’introduit, aujourd’hui, de plus en plus dans le discours actuel. C’est cette direction d’une autre alternative vers laquelle le philosophe s’oriente, une autre direction, plus urgente encore et sans concessions sur les risques encourus par l’aveuglement du tout technologique, le nouvel âge de l’IA, l’Intelligence Artificielle. Préférant la pensée rhysomique chère à Deleuze et Guattari et les chemins de traverse pour aborder ces questions essentielles, l’entretien part du postulat qu’être pour ou contre est déjà dépassé, les algorithmes étant déjà omniprésents aujourd’hui dans notre quotidien et dictent déjà, moins sournoisement qu’impérieusement, un grand nombre de traits de notre vie… Miguel Benasayag n’hésite pas à rappeler que des études scientifiques ont déjà démontré une « atrophie » de la zone du cerveau correspondant à l’orientation du fait de l’usage intensif du GPS par des chauffeurs de taxi ! La question serait plutôt : que devons-nous faire, à partir de cette réalité, pour préserver notre dimension humaine et celle des générations à venir dans les prochaines années ? Comment ne pas perdre ce qui fait l’humain, fonctionner ou exister ?
Le philosophe avertit tout d’abord le lecteur de l’inanité de considérer « intelligent » ce qui n’est que le fruit de calculs programmés. La complexité humaine est ailleurs que dans cette « puissance » élevée au rang de la performance, alors que le propre de l’humain (et du vivant) se situe bien au-delà, avec le désir, l’erreur, les hésitations, passions, sans oublier la conscience et l’inconscience, tout cela s’inscrivant dans un corps, notre corps. « C’est le vivant qui crée du sens, pas le calcul », rappelle Miguel Benasayag. Cette mathématisation du monde est, certes, ancienne dans nos sociétés et s’est introduite avec le rationalisme et les mathématiques concurrençant à l’époque le projet divin. Le philosophe avertit cependant que la complexité du vivant ne saurait être réductible au plus complexe des calculs. Aussi savants et perfectionnés que soient ces algorithmes, il leur manquera toujours une dimension masquée qui leur résistera, cette dimension humaine, singulièrement humaine ; Ce que démontrent et confirment dès à présent déjà un grand nombre d’erreurs reconnues par la médecine moderne notamment dans le domaine des antibiotiques. « Ne pas confondre la carte avec le territoire ! », souligne Miguel Benasayag et jeter à la poubelle 90 % de l’ADN considéré comme inutile car non réductible ou résistant au codage, tel que le souhaitent un grand nombre de biologistes aujourd’hui. Au risque, un jour, de se réveiller et de comprendre (trop tard ?) que cette part « irréductible » de notre ADN avait une utilité, son utilité…
Loin de toute pensée organiciste, le lien, la relation et l’interaction sont au cœur du vivant, cette « singularité du vivant » chère à Miguel Benasayag et que n’appréhende pas l’IA aujourd’hui. « Nous sommes les contemporains de la centralité de la complexité […] il nous est impossible de prétendre à une prévision complète », souligne-t-il.
Or, aujourd’hui, des responsables de tout bord (économie, science, finance, politique…) sont sur le chemin de déléguer consciemment les fonctions de toute décision à la machine. Or, le présent immédiat n’occupe qu’à peine 10 à 15 % de nos pensées (une latitude qui laisse une grande place au passé et à l’avenir), alors que l’IA promet une efficacité de présence à 100 %, une performance qui ne peut que plaire aux marchés boursiers et aux partisans de l’efficacité à tout prix. Le corps se trouve dès lors pris dans l’engrenage d’un régime immatériel qui lui dicte et impose ses règles. Celles d’un individualisme exacerbé et de relativisme reposant sur l’idée de plaisir poussé à l’extrême. Le danger ne concerne pas seulement que le corps et le vivant, mais aussi le politique et le social, ces domaines étant désormais de plus en plus soumis aux diktats des algorithmes à la disposition du politique et des décisionnaires. À terme, la démocratie se retrouve remise en cause par ce schéma algorithmique donné pour infaillible au profit d’une tyrannie résultante de ce tout pouvoir algorithmique.
Les prochains combats à mener par des multiplicités agissantes ne seront peut-être plus sur les barricades, mais dans les arcanes des microprocesseurs de nos ordinateurs…
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Denis Ramseyer : « Les Kouya de Côte d’Ivoire, un peuple forestier oublié. », Co-édition Musée Barbier-Mueller / Editions Ides et Calendes, 2019.

C’est au cœur de la forêt ivoirienne à la rencontre du peuple Kouya que nous entraîne avec cet ouvrage enrichissant, et présentant un intérêt ethnologique des plus vifs et urgent, Denis Ramseyer, ethnologue-archéologue et historien, chargé d’enseignement à l’Université de Neuchâtel.
Le peuple Kouya est un petit peuple forestier de Côte d’Ivoire. Petit par sa taille, car il ne comporte que vingt milles individus et encore. Mais, petit que par sa taille seulement ! Car s’il demeure peu connu du reste du monde, cette ethnie de Côte d’Ivoire mérite pourtant de l’être tant ses modes de vie, croyances et traditions offrent une belle découverte et étude ethnologique. Fiers de leurs traditions, les Kouya sont avant tout un peuple de forestiers, un peuple parlant une langue comptant parmi les plus menacées, et à ce titre déclarée telle en 2001.
Car, l’alerte est donnée. En effet, si le monde fascinant des Kouya a déjà malheureusement en grande partie disparu, ce dernier est aujourd’hui plus encore menacé. Confronté à de nombreuses situations inextricables, ce peuple risque, si nous n’y prenons garde, non plus seulement d’être oubliés, mais bel et bien de disparaître à jamais…
Après avoir, en effet, subi l’arrivée des missionnaires chrétiens, les Kouya doivent depuis le début du XXIe siècle, affronter les changements climatiques. À ces changements viennent s’ajouter les nombreux conflits ayant marqué, chaque décennie de notre siècle, la Côte d’Ivoire et plus particulièrement la région au cœur de laquelle vivent les Kouya. À tout cela, s’ajoute, qui plus est, une déforestation dévastatrice due au développement de la culture du cacao, elle-même s’accompagnant de l’arrivée de migrants bouleversant l’équilibre social déjà fragile. Ethnie de forestiers menacée de toute part pour laquelle l’auteur tire depuis de nombreuses années déjà la sonnette d’alarme. Depuis 1971, en effet, année lors de laquelle Denis Ramseyer découvre ébahi la Côte- Ivoire et cet attachant peuple Kouya, ce dernier n’a cessé de réunir, assembler notes, enquêtes, reportages photographiques, des travaux que ce dernier ouvrage donne largement à voir et à découvrir. Aussi, est-ce à une enrichissante, mais aussi urgente rencontre ethnologique à laquelle nous invite l’auteur.
Une étude approfondie, richement étayée et illustrée de 150 illustrations couleur, qui ne pourra qu’intéresser ethnologues ou spécialistes de l’Afrique, mais aussi séduire tout amoureux de Côte-d'Ivoire, des Kouya… ou de la terre et de ses habitants tout simplement !

À noter que ce dernier ouvrage vient compléter les précédents travaux de Denis Ramseyer : Reportage photographique en 1972, enquête ethnologique en 1975, étude ethnoarchéologique 1998, étude sur la transformation de la société et de son environnement en 2016.

L.B.K.

 

Jean-Michel Oughourlian : « Optimisez votre cerveau ! ; Neurones miroirs : le mode d’emploi », Edition Plon, 2019.

Un livre instructif, accessible et passionnant, pour ne pas dire indispensable !, sur nos relations personnelles, familiales ou professionnelles, écrit par le Professeur Oughourlain, neuropsychiatre et professeur de psychologie à la Sorbonne.
Dans ce livre, tout part du mimétisme. Rien d’étonnant à cela lorsqu’on sait que le Professeur Oughourlian est spécialisé dans la psychologie mimétique. Collège et ami de René Girard, il nous explique dans un langage clair le rôle déterminant du mimétisme (notre cerveau reptilien) en son rapport avec nos deux autres cerveaux, que sont le cerveau émotionnel et le cerveau cognitif.
Le cerveau mimétique par un automatisme déconcertant n’a de cesse d’imiter – modèle/rival /rival-obstacle. Qui plus est, ce cerveau mimétique se met en branle au moindre signal perçu, des neurones-miroirs infaillibles et incessants, donc, qui ne nous quittent pas d’un pouce avec plus ou moins d’heureux bonheurs. Une imitation à laquelle notre deuxième cerveau émotionnel, par une impressionnante fidélité, viendra au plus vite emboiter le pas, et renforcer en ajustant notre humeur, nos sentiments et émotions. Notre cerveau cognitif, ce troisième cerveau, viendra, enfin, coiffer le tout. C’est simple.
C’est simple, mais n’allons pas si vite pour autant ! Et si on court-circuitait ce processus de base ? Le Professeur Oughourlian nous explique, en effet, que s’il est certes difficile de déconnecter l’automatisme mimétique de notre premier cerveau, reste que « l’on peut toujours choisir le chapeau que prend notre cerveau cognitif ! » ; Haut de forme, casquette de hooligan ou chapeau du rire ? Tel est l’enjeu de cet ouvrage plus que passionnant et que clôt une poste-face d’Emmanuel Gavache tout aussi convaincante…
C’est, en effet, par une meilleure compréhension du mimétisme et de son ressort sur l’inter-individualité que l’auteur, en sa qualité de neuropsychiatre, nous explique comment fonctionne le cerveau lors des crises et conflits qu’ils soient familiaux ou professionnels, individuels ou de groupe. Le premier pas consistera à comprendre et démêler ce mimétisme ayant déterminé en quelque sorte les cartes et règles avec lesquelles chacun de nous avance ; Sachant que tout mimétisme ne saurait être, bien sûr, négatif et que les exemples positifs ne manquent heureusement pas.
A la base de tout, on l’aura compris, il y a le désir, ce désir mimétique de ce que l’autre a, possède, est, ou même et surtout de ce que l’autre désir. Dans la lignée de René Girard qu’il aime à citer ou de Jean-Pierre Dupuy (« La jalousie ; une géométrie du désir », Seuil, 2016), Jean-Michel Oughourlian nous démêle, de chapitre en chapitre, cet impressionnant écheveau tissé de liens mimétiques. Pouvoir, influence, suggestion, pub, réseaux sociaux, etc., et même mimétisme inversé, jalonnent cet essai. Des mimétismes positifs ou négatifs auxquels personne n’échappe, certes, mais que l’on peut approcher et quelque peu appréhender afin de « supprimer la suggestion, l’asservissement au mimétisme rival », souligne l’auteur.
Cela passe avant tout par accepter l’idée que les conflits, maladies, névroses, proviennent de ce mimétisme /rivalité directe ou inavouée avec « son rival », ce modèle inversé qu’il convient de démasquer, et qui n’est pas pour autant et toujours en tant que tel un « ennemi ». Le mimétisme le plus universel engendre, quoique certain en dise, la jalousie avec pour pathologie l’envie lorsque « le rival devient ennemi », suivie de sa mise à mort dans son exacerbation extrême, souligne encore Jean-Michel Oughourlian. Notre cerveau mimétique est, en effet, imperméable, et seule l’intervention raisonnée de notre cerveau cognitif ralliant à lui le cerveau émotionnel parviendra à le canaliser. De là, l’apport essentiel de cet ouvrage : rendre accessible une meilleure compréhension de ce processus mimétique et de ce qui se joue, permettant de dompter ou d’apprivoiser ce fameux cerveau mimétique.
Un ouvrage qui se lit d’un trait, et auquel on ne peut souhaiter qu’un mimétisme de bon aloi ; Alors, bonne lecture !


L.B.K.

 

« L'Absolue Simplicité » Lucien JERPHAGNON, Michel ONFRAY (Préface), Collection : Bouquins, Robert Laffont éditions, 2019.

Faisant suite aux deux précédents volumes parus dans la collection Bouquins, « L’absolue simplicité » offre au lecteur quelques-uns des autres plus beaux livres de l’historien de la philosophie (lire notre interview) bien connu pour la fulgurance de ses analyses et la vivacité de son jugement. Michel Onfray livre en ouverture à ce troisième volume un témoignage sensible et poignant sur son « vieux maître » et sur la magie des enseignements dont il reçut chaque parole comme un legs précieux. La fausse désinvolture des cours de ce grand maître permettait, en effet, de toucher à cœur de jeunes âmes peu versées sur l’Antiquité et ses leçons. C’est ainsi que cette magie Jerphagnon opéra chez tous celles et ceux qui ont eu le privilège de rencontrer ce bel esprit – un brin malicieux parfois !, et que Michel Onfray évoque avec émotion en ouverture à ce beau et riche nouveau volume de la collection Bouquins. La diversité de ses enseignements ne changea en rien la limpidité de ces changements, les saillies de ses analyses et la sagacité de ses témoignages sur cette Antiquité qu’il chérissait tant, jusqu’à ses péplums qui le faisaient éclater d’un rire complice…
« L’absolue simplicité » regroupe certains des titres incontournables de Lucien Jerphagnon, tels Julien dit l’Apostat, Les Dieux ne sont jamais loin, Augustin et la sagesse, mais aussi des textes moins connus comme ces transcriptions de certains de ses cours, notamment au Grand Séminaire de Meaux ou encore des conférences ou émissions de radio qui témoignent de l’absence de frontières dans les domaines appréhendés par cette pensée fertile. Sa fidélité indéfectible à son maître le philosophe Vladimir Jankélévitch force également le respect dans ces pages d’« Entrevoir et vouloir » réunies en 1969 et augmentées en 2008 ; des pages magnifiques révélant, à elles seules, tout l’art de son auteur de « livrer » sans altérer une pensée dans toute sa richesse et complexité comme pouvait l’être celle de Vladimir Jankélévitch ; Ce « métaphysicien mystique, comme je suis devenu un agnostique mystique ! » - souligne Lucien Jerphagnon, et de poursuivre : « Peut-être était-ce pour cela que j'avais énormément apprécié « Janké » comme nous l'appelions ! » (entretiens Lexnews)…
Peut-on encore être surpris par cette pensée hors-norme et fulgurante de Lucien Jerphagnon ? Une telle question se pose-t-elle en ces décennies d’un nouveau siècle, d’un nouveau tournant ? Les lecteurs de ses chroniques politiques pour la Revue des Deux-Mondes des années 1990 ne pourront, en effet, que retrouver ce rare bonheur de percevoir de nouveau ce léger accent que ce Bordelais impénitent aimait à accentuer d’un clin d’œil complice. Une complicité offerte au lecteur entre deux jugements assénés toujours avec justesse, s’amusant des galipettes de Greenpeace, des gamineries de la presse, et des impôts que le penseur n’a jamais vu baisser de toute sa longue vie… sans oublier cette interminable nuit dont parlait Catulle et que nous fait revivre ce grand maître que fut Lucien Jerphagnon; Un esprit toujours sur la brèche qui poursuit sa quête, ne cessant de susciter de nouvelles interrogations chez ses lecteurs, des questionnement toujours aussi actuels, nécessaires, et peut-être plus urgents que jamais.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Roland Jaccard : « L’enquête de Wittgenstein. », Éditions Arléa, 2019.

Avec « L’enquête de Wittgenstein », le philosophe Roland Jaccard signe un opuscule, ô combien ! vivifiant, voire décapant. Wittgenstein, philosophe viennois (1889-1951), contemporain de Freud, demeure – il est vrai, plus connu en théorie des sciences pour ses ouvrages en logique mathématique qu’en philosophie pour son « Tractatus-logico-philosophicus ». Cependant, bien qu’injustement boudé de nos jours, il n’est pourtant pas sans attraits et un intérêt piquant à le redécouvrir ; Une incitation à laquelle Roland Jacquard s’est employé, en ces pages, avec toute la vigueur et la justesse qu’exige le philosophe viennois. Il faut avouer que tant l’homme que le penseur, ayant étudié à Cambridge auprès de Russell, ne sont pas si simples ; Qu’on en juge : Influencé par Schopenhauer, Nietzsche, Weininger, Krauss, il a gardé du premier un nihilisme de génie, et du second, cette puissance de volonté qui lui évitera à maintes reprises de commettre l’irréparable ; le tout avec un singulier mélange de Kierkegaard qu’il lira, appréciera et dont il partagera un temps la Norvège. Toute sa vie durant, avec cette espèce de fougue nihiliste qui le caractérisa, Wittgenstein se demandera : « Qu’est-ce qu’un homme ? » Une quête philosophique qui le poursuivra et qui justifie pleinement le titre de cet ouvrage : « L’enquête de Wittgenstein ».
Intransigeant à l’extrême, sans concession envers lui-même, n’aimant et ne comprenant que l’excellence, sa devise sera – pour reprendre encore un des titres de Roland Jacquard, « Le néant ou le génie ». Et si cela est clairement dit et énoncé, reste que... car, il faut avouer que la complexité de la pensée de Wittgenstein est de génie, et derrière l’enquête du philosophe, c’est bien Roland Jacquard lui-même qui mène pour son lecteur celle-ci ; une entreprise audacieuse en si peu de pages, mais Roland Jacquard sait lui aussi frapper fort, là où cela répond. N’épargnant ni les qualités ni les faiblesses du philosophe (ni celles de son lecteur), ce dernier trace à coup d’énergiques traits de plume les entrelacs de la vie et de la philosophie de Wittgenstein. Ayant fréquenté les mêmes bancs de lycée qu’Adolf Hitler qu’il haïra, il affichera un certain antisémitisme bien qu’ayant lui-même une ascendance juive ; Snob, aristocrate, solitaire, il n’aura de cesse pourtant de se reprocher son manque d’empathie pour le peuple ; Homosexuel aimant les bas-fonds, mais méprisant ses penchants ; Il sera toute sa vie tiraillé entre « les brûlures de l’enfer et les délices du paradis » ; une aimantation des extrêmes en un mélange d’Oscar Wilde et Pier Paolo Pasolini…. Se jugeant un véritable monstre lui-même, l’usage répété du mot « diable » semble en ces pages presque digne d’un traité de démonologie ! Certes, les prises de position de ce philosophe grand joueur d’échecs ne sauraient être, bien sûr, prises telles quelles ; Mais, n’est-ce pas ce que Wittgenstein aurait exigé lui-même, lui, qui entendait tout critiquer et doutait tout autant de tout… Certes, l’exigence d’excellence de Wittgenstein n’est pas à simple portée de main en notre époque où la médiocrité s’affiche sans complexe, ni même peut-être enviable, reste que cet ouvrage donne, en un tour de force, les clefs de « L’Enquête de Wittgenstein ».

L.B.K.

 

Friedrich Nietzsche « Œuvres » Tome II Trad. de l'allemand par Dorian Astor, Julien Hervier, Pierre Klossowski, Marc de Launay et Robert Rovini. Édition publiée sous la direction de Marc de Launay avec la collaboration de Dorian Astor, Bibliothèque de la Pléiade, n° 637, 1568 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2019.

Après un premier volume réunissant « La naissance de la tragédie » et « Considérations inactuelles », la collection de La Pléiade vient de publier le deuxième volume consacré aux œuvres du philosophe allemand Friedrich Nietzsche comprenant notamment deux écrits majeurs, « Humain trop humain » et « Le Gai Savoir » sous la direction de Marc de Launay avec la collaboration de Dorian Astor. De 1876 à 1882 s’ouvre pour le philosophe une période féconde sous fond de crise profonde. Cette crise, prélude à la disparition totale de sa conscience dans les dernières années de sa vie, n’affectera paradoxalement pas la créativité de l’auteur, comme si elle constituait un rappel permanent de sa fragilité et donc de l’urgence de la transcender par une intense réflexion. Nietzsche a toujours cherché à réduire cette fracture antique entre âme et corps et ne pouvait alors sous-estimer justement les affections dont il était sujet ainsi qu’il le souligne dans Aurore : “Aussi loin que quelqu’un puisse pousser la connaissance de soi, rien pourtant ne peut être plus incomplet que son image de l’ensemble des pulsions qui constituent son être. A peine s’il peut nommer les plus grossiers par leur nom. » Durant cette période déterminante de sa vie, Nietzsche se libère de ses déterminismes, tout au moins de l’emprise de Wagner et des contraintes de la philologie, discipline dans laquelle il excellait pourtant. « Tuant le père » et abandonnant ses doux rêves de musicien, c’est au « métier » de philosophe qu’il consacre alors toutes ses fragiles forces, renonçant pour cela à ses obligations professionnelles en tant qu’enseignant. « Humain trop humain » cristallise en ses pages ce « monument d’une crise » vécu par le philosophe. Véritable passage initiatique, l’abandon du mouvement wagnérien ouvre à de nouveaux horizons, bien éloignés de cette régénération pourtant tant espérée de la culture allemande par le génie du musicien. Le voyage à Sorrente, et la maladie, encouragent le penseur à un repli sur soi, à une attitude plus philosophique que théoricienne, reléguant ainsi le mythe et la métaphysique loin de ses préoccupations. Une attitude fondée sur l’histoire et l’immanence prélude à la publication de « Humain, trop humain » dont la dédicace à Voltaire est significative, ce livre marquant définitivement la rupture avec ses relations wagnériennes dès lors radicalement hostiles. Les convictions et la métaphysique se lézardent au profit d’une recherche effrénée de la vérité qui passe par le scepticisme, et donc les révisions du jugement, sous forme d’aphorismes passés à la postérité. Nietzsche observe en effet : « Ce n’est pas le monde comme chose en soi, mais le monde comme représentation (comme erreur), qui est si riche de sens, si profond, si merveilleux, portant dans son sein bonheur et malheur ». 1882 marque la première édition du « Gai Savoir », son titre puisant aux sources médiévales des troubadours et ménestrels pour un esprit libre. Convalescent et heureux de l’hiver passé à Gênes, Nietzsche se sent prêt à produire une pensée élevée, servie par un style ciselé. Mais il ne faut pas faire du Gai Savoir une réflexion hédoniste et encore moins paisible, le philosophe au marteau fait preuve d’un travail critique à l’encontre des préjugés et autres morales idéalistes qui témoigne de sa puissance. Ce livre préfigure également l’annonce de la mort de Dieu et du nihilisme : « Gardons-nous de penser que le monde serait un être vivant. » C’est ainsi à un nouvel infini auquel appelle le philosophe : « Le monde au contraire nous est redevenu infini une fois de plus : pour autant que nous ne saurions ignorer la possibilité qu’il renferme une infinité d’interprétations ». Avant que des nuages ne viennent jeter un voile sur cette pensée singulière de la fin du XIXe siècle, ces pages resplendissent de cette volonté de puissance caractéristique du philosophe allemand et si souvent mal interprétée, c’est un, parmi les nombreux attraits, qui encouragera les lecteurs à découvrir ou relire cette pensée fertile grâce à cette édition traduite de l’allemand par Dorian Astor, Julien Hervier, Pierre Klossowski, Marc de Launay et Robert Rovini, et servie par un appareil critique facilitant sa lecture.
 

Friedrich Nietzsche Correspondance, tome V : Janvier 1885 - Décembre 1886 trad. de l'allemand par Jean Lacoste. Édition de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, Notes du traducteur Collection Œuvres philosophiques complètes, Série Correspondance, Gallimard, 2019.

Poursuivant la remarquable entreprise de l’édition de la correspondance de Nietzsche, le dernier volume paru couvre deux riches années 1885 et 1886. Traduit de l’allemand par Jean Lacoste, cette édition établie par Giorgio Colli et Mazzino Montinari fait défiler les jours et les mois qui pour le philosophe ne se ressemblent pas, avec au début de cette année 1885 un 1er janvier passé au lit, et la hantise des nausées avant chaque repas… Le corps souffrant de Nietzsche est à considérer dans le contexte de la solitude qui le touche, mais celle-ci n’entame pourtant pas la production de son œuvre avec le livre IV de Ainsi parlait Zarathoustra et Par-delà bien et mal, sans oublier de nombreuses rééditions… Nice, Bâle, Venise qu’il retrouve avec un plaisir non caché même si le froid et son estomac sont encore des motifs de tracas. Les inquiétudes du grand penseur sont touchantes parfois entre sa chemise de nuit trop courte ou ses chaussettes qui ne vont pas ! « Ce n’est qu’entre gens partageant les mêmes idées que l’on peut s’épanouir, telle est ma conviction ; mon malheur est que je n’ai personne de ce genre et ce n’est pas pour rien que j’ai été si profondément malade et le suis en moyenne toujours ». Nietzsche souhaite ardemment la compagnie – toujours trop rare à ses yeux – d’esprits libres et ce n’est qu’un petit cercle de familiers qui entretiendra une correspondance nourrie avec le philosophe allemand. Ce sont aussi des années de deuil avec la mort du grand musicien Franz Liszt qui lui rappelle cruellement l’univers wagnérien, Cosima sa fille ayant épousé Richard Wagner. Nous quittons le philosophe à la fin de cette année 1886, il ne lui reste plus que deux années avant que la folie ne le gagne, ce 3 janvier 1889 à Turin…
 

Vladimir Jankélévitch : « Philosophie morale », édition réalisée par Françoise Schwab, Coll. Mille et une pages, Éditions Flammarion, 2019.

Le philosophe Vladimir Jankélévitch, disparu il y a maintenant 34 ans, est à l’honneur cette année ; après une exposition à la BnF François Mitterrand à Paris, c’est au tour des éditions Flammarion de lui consacrer un fort volume dans la collection « Mille et une pages » regroupant des textes du philosophe sur la morale, dont certains peu connus. Vladimir Jankélévitch a laissé une immense œuvre dont certains ouvrages ont à jamais marqué une génération ; De « L’Ironie » jusqu’au « Le je-ne-sais-quoi et Le presque rien » paru en 1980, le philosophe avec son énergie a su interroger bien des postures et démasquer plus encore peut-être nombre d’impostures. Mais dans cette immense œuvre, nombreux sont les textes demeurés plus confidentiels ou connus d’un cercle d’initiés. Aussi, une telle somme consacrée à ces écrits sur le thème de la morale, tel qu’elle a sous-tendu l’ensemble de son œuvre philosophique, vient-elle idéalement compléter les écrits plus classiques publiés et réédités du philosophe.
Cette édition établie par Françoise Schwab a fait choix de retenir des textes allant des premiers livres de morale du philosophe dont sa thèse complémentaire consacrée à « La valeur et signification de la mauvaise conscience » de 1933 jusqu’à celui consacré au « Pardon » paru en 1967. Plus de 30 ans d’une intense réflexion dans lesquels sont venues s’engouffrer les plus profondes blessures et douleurs. Laissant au fil des années et des textes derrière lui en retrait les idéologies empreintes de romantisme et d’irrationalisme, c’est une pensée d’une profondeur fulgurante, incomparable, profondément voire viscéralement liée à l’action, à la volonté de l’action qui se révèle dans ces écrits. Une pensée poussée par le philosophe du «devenir » jusqu’à ses derniers retranchements, les plus imprévisibles et infimes jusqu’à « l’impensable » ou ce « presque rien ». Une construction de « l’irréversible » ne laissant rien passer dans le tamis de cette réflexion serrée sur la morale, aucun préjugé, aucune posture, et laissant la pensée à jamais autre, là où le temps, la mort, et surtout l’amour se rejoignent. Un recueil incluant : « La mauvaise conscience » ; « Du mensonge » ; « Le mal » ; « L’Austérité et la vie morale » ; « Le pur et l’impur » ; « L’Aventure, l’ennui, le sérieux » ; « Le Pardon », à l’exclusion de « L’ironie », de « L‘alternative » et « Du traité des vertus ». Sept livres de philosophie morale où idéologie, généralisation ou synthèse n’ont pas leur place, mais livrant une pensée paradoxale dont témoigne plus encore peut-être le dernier livre sur le « Pardon », déjouant vaines certitudes et compromis, et donnant primauté à la conscience et à la vie. Des écrits où les prédilections du philosophe pour la poésie et la musique dont celle du tout aussi virtuose et fougueux Franz Liszt, trouvent également un terrain fertile. Certains de ces écrits sont plus connus, d’autres ont été remaniés ou augmentés par le philosophe notamment à l’occasion de conférences, mais tous nous parlent de l’homme, de « l’homme comme être moral », de cet « être-limite qui n’a pas de limite, mais franchit celle que l’instant lui impose. »

Et pour ceux qui redouteraient d’ouvrir ce fort volume, on ne peut que laisser entendre la voix inimitable de cet immense philosophe que fût Jankélévitch : « En somme la conscience ne dit pas autre chose que ceci : tout ne peut pas se faire ; certaines actions, en dehors de leur utilité, parfois même contre toute raison, rencontrent en nous une résistance inexplicable qui les freine ; quelque chose en elles ne va pas de soi. Telle est l’hésitation de l’âme scrupuleuse devant la solution scabreuse. La conscience est l’aversion invincible que nous inspirent certaines façons de vivre, de sentir ou d’agir ; c’est une répugnance imprescriptible, une espèce d’horreur sacrée. Mais on ne fait pas sa part au démon du scrupule une fois qu’il a pris possession de notre âme : « Le diable a tout éteint aux carreaux de l’auberge ! » »

L.B.K.